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L'argumentation

Nicole d'Almeida (dir.)

DOI : 10.4000/books.editionscnrs.14959
Éditeur : CNRS Éditions
Année d'édition : 2011
Date de mise en ligne : 20 août 2019
Collection : Les essentiels d'Hermès
ISBN électronique : 9782271121905

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782271071262
Nombre de pages : 176

Référence électronique
D'ALMEIDA, Nicole (dir.). L'argumentation. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2011
(généré le 29 août 2019). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/14959>.
ISBN : 9782271121905. DOI : 10.4000/books.editionscnrs.14959.

© CNRS Éditions, 2011


Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540
L’ARGUMENTATION
Collection « Les Essentiels d’Hermès »
dirigée par Dominique Wolton

Directeur de la publication
Dominique Wolton

Responsable de la collection
Éric Dacheux

Secrétariat de rédaction
Émilie Silvoz

CNRS Éditions, Paris, 2011


ISBN : 978-2-271-07126-2
ISSN : 1967-3566
L’ARGUMENTATION

Coordonné par
Nicole d’Almeida
Depuis plus de vingt ans, la revue du CNRS Hermès analyse
les formidables mutations de la communication. À travers des
centaines et des centaines d’articles, plus de mille auteurs ont contri-
bué à la construction d’un nouveau champ de connaissance au-delà
des discours techniques, économiques et politiques. Ce patrimoine
constitue une irremplaçable base de données scientifiques sur l’état
de la recherche dans les domaines de l’information, la communi-
cation, la culture, les sciences et la politique. C’est ainsi que, pour
les sciences de la communication, ont été abordés depuis 1988 des
concepts essentiels : espace public ; communication politique ;
réception ; opinion publique ; identité ; audience ; diversité cultu-
relle ; systèmes d’information ; société de la connaissance ; mondia-
lisation de la communication ; rituels ; expertises et communication
scientifique ; argumentation ; journalisme ; critique de la raison
numérique...
Inscrite dans le sillage de la revue, la collection Les Essentiels
d’Hermès souhaite faciliter l’accès de tous à cette recherche contem-
poraine. En format poche, chaque ouvrage construit autour d’un
thème propose un dossier permettant au lecteur d’accéder aux textes
fondateurs de la revue :
– en introduction, une synthèse inédite fournit les points
de repère, et actualise les enjeux ;
– une sélection des articles publiés dans la revue et retra-
vaillés (coupes, nouveaux titres, etc.) ;
– une aide à la compréhension : glossaire, bibliographie
sélective d’une quinzaine d’ouvrages de base.
Le but est de donner envie au lecteur d’en savoir plus.
Rappeler que le livre demeure un média incontournable pour
comprendre le monde et qu’il constitue une passerelle entre la
recherche et le public. Une volonté de démocratiser le débat en
rapprochant communication, savoirs et connaissance.
Dominique Wolton
Directeur de la publication
http://irevues.inist.fr/hermes
http://www.larevuehermes.cnrs.fr
SOMMAIRE

Présentation générale
Retour à l’argumentation ........................................ 9
Nicole d’Almeida

Argumentation, le déficit d’analyse .......................... 27


Dominique Wolton

Théorie de l’argumentation et sciences humaines ..... 41


Raymond Boudon

Place de l’argumentation en démocratie directe ....... 57


Uli Windisch, Patrick Amey, Francis Grétillat

L’argument ad hominem en communication politique 77


Gilles Gauthier

L’argumentation politique au service du conservatisme 97


André Gosselin

Discourir et argumenter .......................................... 115


Alain Boyer

Argumentation et technique de vérité ...................... 125


Francis Wolff

7
L’argumentation

Rhétorique, public et « manipulation » ................... 135


Guillaume Soulez

Bibliographie sélective ............................................. 153

Glossaire ................................................................ 155

Les auteurs ............................................................. 159

Table des matières .................................................. 161

Les termes repris dans le glossaire sont suivis d’un *


Les notes figurent en fin de texte
Les textes qui suivent ont été retravaillés pour des raisons
éditoriales
Présentation générale
Retour à l’argumentation
Nicole d’Almeida

Convaincre ou séduire, faire un usage partagé


de sa raison ou manipuler celui auquel on s’adresse :
ces questions ne sont pas nouvelles. Très tôt dans
l’histoire s’est opéré un clivage entre la rhétorique*
assimilée à un exercice de style visant à séduire et
l’argumentation à un art raisonné visant à convaincre
l’auditoire par des arguments valides. Cette division
séculaire est née dans le sillage de Platon et d’Aristote.
Dans les deux cas est présupposé le pouvoir du verbe
et posée la question du pouvoir, de l’emprise qui peut
être exercée sur autrui. Soucieuse d’explorer la ques-
tion de la communication dans toute sa complexité,
la revue Hermès a souhaité revisiter la question de
l’argumentation et a consacré en 1995 deux numéros
sur ce sujet (Argumentation et rhétorique, vol. I et
vol. II) qui sont remis sur le métier au fil des ans.
Camper la question de l’argumentation en sciences
de l’information et de la communication, l’installer
dans le champ des sciences humaines dont, susciter

9
L’argumentation

une « argumentative turn » comme nous y invite D.


Wolton, tels sont les objectifs de cet Essentiel.

Argumentation et démocratie
C’est dans un cadre démocratique naissant ou
en reconstruction que se développe un intérêt puis-
sant pour l’argumentation : c’est au moment de la
construction de la cité grecque et au moment de la
fin des totalitarismes européens que se pose et se
renouvelle cette question. Plus récemment, c’est dans
le cadre d’un idéal contemporain qui appelle de ses
vœux démocratie directe, participative ou délibérative
que se pose la question de l’argumentation. C’est ici
ce qu’analyse U. Windisch qui mène une analyse
empirique* de l’argumentation politique ordinaire
dans le système de démocratie directe et de votation
en Suisse.
Il n’y a de place pour l’argumentation que dans
des sociétés égalitaires où la pluralité des opinions
cherche les conditions d’une entente sur le vivre
ensemble. Le cadre social dans lequel prend place la
question de l’argumentation est celui d’une société
ouverte et plurielle, qui suppose le désaccord mais
interdit la force. La mésentente comme toile de fond
doit se résoudre par la discussion, la parole remplaçant
les armes et portant un horizon de paix. A. Boyer

10
Présentation générale

revient ici sur ce point important qui consiste à « s’ins-


taller sans naïveté dans la non violence... reconnaître
l’autre comme sujet et... lui accorder effectivement la
possibilité de résister ».
La place de la parole réjouit autant qu’elle
inquiète : Platon et Aristote mesurent le pouvoir
qu’ont pris les sophistes dans la Grèce antique, Pascal
au XVIIe siècle cherche une alternative à ses deux effets
puissants (plaire ou convaincre) ; pour leur part les
jésuites font de l’art de convaincre le fer de lance de
leur enseignement tandis que la IIIe République en
France a banni cet enseignement des programmes des
écoles. Les travaux de Vance Packard, Perelman,
Toulmin outre Atlantique, de R. Barthes en France
à partir des années 1950 reprennent cette question
lancinante. La réflexion sur la capacité agissante du
discours rebondit dans les sociétés dites de commu-
nication où la multiplicité des paroles et des possi-
bilités techniques d’échange fait craindre des
manipulations et influences de toute sorte. Manuels
et traités d’argumentation et de rhétorique fleurissent
à nouveau, alimentant une pensée critique qui ne
désarme pas, attentive à toute forme de manipulation,
vocable et imaginaire puissant que G. Soulez analyse
ici.
L’histoire des théories de l’argumentation est
une histoire à rebondissements : née dans le sillage de
la rhétorique, la question de l’argumentation traitée

11
L’argumentation

de manière contrastée par Platon et Aristote connaît


au fil des siècles un relatif déclin, supplantée par la
question de l’esthétique du discours et par la construc-
tion d’une logique formelle. Elle rebondit sous la
plume de Perelman et Toulmin qui reproduisent à
leur manière en plein XXe siècle l’antique opposition,
s’approfondit au fil des ans et devient un des leviers
de la pensée critique contemporaine.

L’argumentation, entre sens commun


et monde commun
Dans un monde ouvert et encombré, où
l’important est d’être visible, de séduire et d’emporter
l’adhésion, y a-t-il encore une place pour la rationalité
et pour un espace commun d’entente ?
Retracer l’histoire de l’argumentation c’est tout
d’abord renouer avec l’origine de la philosophie et de
la démocratie. La rhétorique de la Grèce antique est
le fruit de la polis, de la cité où les décisions sont
prises par des hommes libres après un débat. Comme
l’écrivait R. Barthes, « le monde est incroyablement
plein d’ancienne rhétorique » (1970, p. 172). L’argu-
mentation est une affaire de jugement collectif
raisonné, mobilisant l’exercice de la raison en dehors
de toute autorité ou maître de vérité.

12
Présentation générale

Dans un cadre démocratique où tout citoyen


peut prendre part aux affaires – celles du tribunal et
de l’agora, l’éloquence judiciaire ou politique est
essentielle, ce qu’ont bien compris les sophistes qui
feront commerce de cet enseignement. À la critique
radicale de Socrate qui ne voit là qu’artifice, ornement
et immoralité, succède le travail fondateur d’Aristote.
Dans un texte composé entre 329 et 323 avant J.-C.,
ce dernier déplace la question de la vérité et de la
morale car il situe la place de l’argumentation dans le
monde humain des opinions, des délibérations et de
la vie publique. L’horizon de l’argumentation n’est
pas la vérité mais la rationalité des affaires humaines
dans une situation de parole publique (bien distincte
de l’échange privé) ordonnée autour du tryptique
orateur-auditoire-argument. Son domaine et celui de
la vie humaine où il s’agit de prendre une décision
qui engage moins la vérité que le plausible et le discu-
table. L’argumentation concerne des situations rele-
vant de la vie politique, sociale ou religieuse, son
statut est celui du vraisemblable et non du vrai, elle
engage le monde des opinions. R. Boudon revient ici
sur ce point en énonçant que les jugements collectifs
« s’appuient sur un réseau articulé de raisons composé
de constats factuels, d’énoncés relatifs à des états de
chose probables et de postulats axiologiques* ». Les
vérités de l’évidence ou de la démonstration logique
relèvent d’un autre ordre que l’ordre argumentatif.

13
L’argumentation

En distinguant les situations (que nous pour-


rions appeler de communication), Aristote distingue
trois genres répondant à des finalités spécifiques :
louer (genre épidictique qui campe ou réorganise les
valeurs), juger (genre judiciaire), délibérer (genre déli-
bératif). Chacun de ces genres correspond à un audi-
toire spécifique dont il est nécessaire, selon Aristote,
d’intégrer les caractéristiques culturelles et mentales
lesquelles constituent un ensemble de lieux communs
sur lesquels s’appuie l’argumentation. G. Soulez
revient ici sur la force de cette vision qui « ne part
pas du texte pour envisager la pluralité de ses récep-
tions possibles mais qui part au contraire de la plura-
lité des réceptions pour en faire une théorie du
discours ». Il montre l’extrême modernité de cette
vision qui ne se contente pas d’intégrer le feed back
mais préfigure ce que Jauss nommera une esthétique
de la réception ou ce que d’autres pensent en termes
d’anticipation, spéculation sur l’attente des publics et
leur adhésion ultérieure.
Perelman reprenant de manière décisive la ques-
tion de l’argumentation au milieu du XXe siècle insiste
lui aussi sur l’importance des opinions. La réorienta-
tion opérée par lui insiste sur la dimension commu-
nicationnelle de l’argumentation qui crée une
disposition ou un dispositif mobilisant les croyances,
les valeurs et les opinions du public auquel on
s’adresse. Nous est adressée une véritable invitation à

14
Présentation générale

étudier le niveau prédiscursif de l’échange, fait de


représentations, de stéréotypes*, de l’imaginaire
social. Argumenter, c’est d’abord se mettre en phase
avec son public, c’est partir d’un accord préalable,
partir de prémisses et d’une entente sur des valeurs et
hiérarchies communes. C’est sur la base de ces lieux
communs que l’orateur calera ou coulera ses argu-
ments. L’argumentation vaut donc dans un cadre
marqué par l’échange, c’est ce qui distingue argumen-
tation et démonstration, cette dernière n’ayant pas
besoin de recueillir l’assentiment de l’auditoire.
En définissant l’argumentation comme une
« technique discursive permettant de provoquer ou
d’accroitre l’adhésion des esprits aux thèses qu’on
présente à leur assentiment », Perelman met l’accent
sur la fonction persuasive du discours et sur sa valeur
argumentative. L’important est la mise en circulation
de l’argumentation et la confrontation qu’elle suscite :
l’auditoire est source et destinataire de l’opinion,
l’argumentation n’existe que parce qu’il y a un audi-
toire. Perelman pose la nécessité d’un auditoire
universel dont G. Soulez estime qu’il « est un horizon
qui détermine un mécanisme d’adhésion ». L’enjeu
n’est autre que la rationalité possible des affaires
humaines qui se distingue bien de l’évidence démons-
trative et de l’irrationalité du recours aux passions.
Argumenter c’est mettre en forme une thèse ou
opinion, la nouvelle rhétorique de Perelman est arti-

15
L’argumentation

culée autour d’une analyse des techniques argumen-


tatives avec deux pans inséparables : la typologie des
arguments/ la situation de communication.

L’Argumentation, une question


de communication
La lecture moderne de R.Barthes reprend la
Rhétorique d’Aristote dans une perspective commu-
nicationnelle et voit dans le livre I un traité de l’émet-
teur, dans le livre II un traité du message et dans le
livre III un traité du récepteur. Il y a trois types de
preuves : celles qui s’appuient sur le caractère de l’ora-
teur (éthos), sur le contenu du discours lui-même
(logos) et sur les passions de l’auditoire (pathos).
La théorie de l’argumentation n’est donc pas
seulement une théorie du message (de la disposition
ou de l’ordonnancement) mais aussi une théorie du
public comme l’analyse finement l’article de
G. Soulez. S’intéresser à l’argumentation, c’est mani-
fester un intérêt envers ce qui se dit, envers le contenu
des messages et leur mode de transmission mais,
contrairement au raisonnement logique, l’argumen-
tation se déploie toujours dans une situation d’inter-
relation. Le discours argumentatif n’existe pas en
dehors d’un processus de communication dans lequel
un locuteur prend en compte celui à qui il s’adresse,

16
Présentation générale

c’est un discours agissant dans la mesure où il agit sur


l’esprit de l’auditoire, c’est un discours qui se réclame
de la raison et enfin c’est un discours construit et
orienté. Argumenter c’est raisonner, proposer une
opinion avec de bonnes raisons à autrui aussi
convient-il de prendre en compte les modalités
d’émission et de réception de l’argument, son
contexte. Est transmis non pas une information mais
une opinion contenant des faits, des jugements voire
des valeurs. Comme le montre ici A. Boyer, un argu-
ment n’a d’efficacité qu’en situation, un argument
valide peut ne pas être convaincant tandis qu’à
l’inverse un argument peut être convaincant sans être
valide. Se pose la question de la technique argumen-
tative qui repose sur l’art de l’inférence et sur ce point
les avis divergent : certains auteurs mettent l’accent
sur l’articulation intrinsèque des raisons contenues
dans les arguments et donc sur la rigueur strictement
logique tandis que d’autres conçoivent des scénogra-
phies ou topographies argumentatives dans lesquelles
la dimension non formelle (ton, rythme, sensibilité
donnée au propos) joue un rôle important, voire
décisif.
Le point crucial du débat consiste à situer la
place de l’argumentation : entre sémantique (perspec-
tive dans laquelle l’argument se réduit à ses proposi-
tions et valeurs de vérité) et pragmatique* faisant
appel à un contexte communicationnel comme le

17
L’argumentation

proposent l’École d’Oxford, Searle et Austin, invitant


à sortir du cadre clos de l’analyse des énoncés et à
s’intéresser aux processus d’énonciation.
L’argumentation comme activité langagière et
sociale qui fournit une constellation d’énoncés et vise
l’adhésion de l’auditoire, est un acte complexe de
discours dans lequel la dimension technique (la dispo-
sition et inférence) est avivée par une dimension éthi-
que qui recherche les modalités d’obtention d’un
assentiment et s’interroge sur la légitimité des
procédés persuasifs.

Élargir le cadre de la pensée critique


La question de l’argumentation n’est pas une
question technique mais une question politique (née
dans le berceau de la démocratie grecque) et une ques-
tion sociale (celle du sens commun et de l’entente).
Comme l’écrit D. Wolton il s’agit « à partir de la
tradition philosophique et littéraire, d’ouvrir cet
immense chantier de la compréhension des logiques
argumentatives à l’œuvre dans des espaces de commu-
nication de plus en plus larges et hétérogènes ».
Cet immense chantier conforte le champ tradi-
tionnel de l’argumentation dédiée au judiciaire et au
politique et l’ouvre à d’autres champs, journalistique
et publicitaire par exemples. Le genre judiciaire

18
Présentation générale

reprend toute sa force dans une société où le droit et


le tribunal sont les instances privilégiées de médiation
de conflits de toutes sortes. Le genre politique rebon-
dit sous l’effet de la médiatisation des campagnes et
hommes politiques des pratiques et des lois marquées
notamment par l’extension du principe de débat
public au niveau local et national.
La question de l’argumentation est fortement
mobilisée dans l’analyse des échanges politiques qu’il
est important de décrypter. G. Gauthier nous invite
ici à distinguer dans un discours politique son argu-
mentation idéologique et son argumentation périphé-
rique dont il montre ici l’importance et les formes
récurrentes (notamment le recours fréquent à l’argu-
ment ad hominem qui souligne l’écart entre un
discours affiché et le comportement de celui qui le
profère). U. Windisch dans l’analyse du débat prépa-
rant une votation en Suisse souligne la dynamique
argumentative de cette communication politique
conflictuelle entre partisans et adversaires de l’énergie
nucléaire mais aussi la place du non argumentatif.
Les recherches contemporaines sont nombreuses
et hétérogènes, toujours attentives aux phénomènes
de distorsion des messages ou des conditions de
l’échange. C’est ainsi qu’un nombre croissant de
travaux concerne les arguments fallacieux ou spécieux,
en anglais fallacies : sophisme* ou fallace, procédé
défectueux sur le plan moral et relationnel longue-

19
L’argumentation

ment revisité par Hamblin qui le considère comme


un argument qui n’est pas valide mais a l’apparence
de la validité. Ceci recouvre les pétitions de principe
et différents arguments tel l’ad hominem qui consti-
tuent autant de logiques informelles. L’étude des
fallaces s’est beaucoup développée et mène parfois à
des recherches de typologie.
C. Plantin s’intéresse à la place des émotions en
rhétorique et pose la question de la maîtrise ration-
nelle et sociale de ces émotions. Si Perelman ne
concède qu’une place minime à ce point, P. Breton
et G. Gauthier montre que l’appel aux valeurs, un
des ressorts de l’argumentation, mobilise en profon-
deur des affects. Deux formes de manipulation sont
selon eux possibles : la manipulation des affects et la
manipulation des arguments.
La question de l’argumentation évolue donc
d’un cadre logique à un cadre sociologique : la validité
des arguments renvoyant à des critères liés à leur
acceptabilité, engageant des systèmes de règles ou des
conventions, mobilisant donc des phénomènes de
croyance. La question de l’argumentation nous fait
évoluer du dit au non dit, elle pose si l’on reprend
les travaux d’O. Ducrot la problématique de la
« présupposition », le discours portant ce qu’il ne dit
pas et renvoyant aux représentations d’une commu-
nauté et d’une époque.

20
Présentation générale

Ces travaux participent d’une pensée critique,


ils relaient un principe de méfiance attentif aux stéréo-
types, visant à décoder des messages complexes,
soucieux de traquer l’inégalité dans/de l’échange,
sachant repérer conformismes et stéréotypes. Comme
le rappelle ici F. Wolff, prendre au sérieux l’argumen-
tation c’est miser sur la capacité de la raison et du
jugement au-delà des conformismes.

Retour à l’interdiscipline
Sur un plan épistémologique*, la question de
l’argumentation permet de réenvisager le champ des
sciences dès lors comme l’écrit ici R. Boudon que
« l’idée d’une connaissance qui ne serait pas commu-
nicable et pas partageable est à peu prés inenvisagea-
ble ». La question de l’argumentation invite à penser
et repenser les modèles cognitifs, elle permet de
renouveler la compréhension de plusieurs champs :
– le champ politiste attentif à l’égard des moda-
lités de l’échange communicationnel en politique sur
un plan interindividuel (accent mis sur les arguments
fallacieux, point très développé dans la recherche nord
américaine et désormais posé en France) et collectif
(à l’heure de la montée en puissance de formes démo-
cratiques participatives et délibératives où la confron-
tation des arguments et des opinions et essentielle).

21
L’argumentation

L’article de A. Gosselin revient sur les grands ressorts


de la pensée conservatrice tels qu’identifiés par
A.O. Hirschmann, arguments-types (argument de
l’effet pervers, de l’inanité, de mise en péril) que
mobilisent les partisans du statu quo au cours de l’his-
toire. L’argumentation progressiste intervient à
contrepoint dans une joute verbale dans la quelle se
joue la question de l’ordre et du changement ;
– le champ sociologique qui analyse inlassable-
ment les raisons des comportements et selon deux
traditions bien ancrées les renvoie soit à l’affectivité
soit à des croyances collectives. L’article de R. Boudon
va plus loin en réhabilitant le système de raisons sur
lequel repose des croyances morales et axiologiques et
en montrant les limites du positivisme* qui réduit
le champ de validité des arguments aux seules
démonstrations scientifiques ;
– le champ anthropologique* attentif aux
modalités de l’échange et aux cultures est, à travers
l’argumentation, invité à travailler la question de la
paix ou de la violence des échanges et l’énigme de
leur cadrage (A. Boyer) qui mobilise des représenta-
tions, stéréotypes et lieux communs qui les structurent
durablement ;
– le champ de la pensée critique qui, comme
le montre G. Soulez, a tout intérêt à ne pas faire
« l’impasse sur la clé des processus argumentatifs et
rhétoriques » dans sa chasse à la manipulation symbo-

22
Présentation générale

lique, invitant à revenir à l’analyse de l’interaction


entre publics et discours plutôt qu’à développer l’ima-
ginaire de la manipulation ;
– le champ des sciences de l’information et de
la communication peut être vivifié par cette théma-
tique dans un proche avenir comme il l’a été par le
passé. Yves Winkin (Hermès no 38, 2004) voit dans
le renouveau de l’enseignement de la rhétorique au
début du XXe siècle une des origines américaines des
sciences de la communication. Cette origine mécon-
nue est ancrée dans l’enseignement traditionnel de la
rhétorique et de l’élocution dans l’Amérique coloniale
des XVIIe et XVIIe siècles. À Harvard, Yale et Princeton
les premières chaires de Rhétorique sont les ancêtres
des départements d’« arts et techniques de la parole »
créés au début du XXe siècle, cette tradition vivace
outre Atlantique donna lieu à une discipline acadé-
mique spécifique qu’on appellera Speech puis
Communication.

Architecture de ce numéro
Les textes qui suivent constituent des unités
de sens spécifiques. Les deux premiers textes de
D. Wolton et R. Boudon réinstallent la question de
l’argumentation dans le champ des sciences humaines
et des sciences de l’information et de la communica-

23
L’argumentation

tion et en montrent la fécondité heuristique* dans


nos sociétés démocratiques. Les textes suivants de U.
Windisch, G. Gauthier et R. Gosselin développent
cette dimension politique de l’argumentation et
mettent en lumière des caractéristiques récurrentes.
U. Windisch analyse dans le cadre de la votation
suisse la dynamique argumentative qui oppose
partisans et opposants à l’énergie nucléaire et y voit
le signe d’une vitalité démocratique forte. G Gauthier
distingue dans le champ politique deux facettes de
l’argumentation qui y sont déployées : l’argumenta-
tion idéologique (et son cortège d’idées, de principes
et de valeurs) et l’argumentation périphérique qui, par
des ressorts bien identifiés (parmi lesquels l’argument
ad hominem) vise à disqualifier l’adversaire. R. Gosse-
lin reprend, en le mettant en perspective, le travail de
typologie mené par l’américain A.O. Hirschmann
autour de la rhétorique politique de ce qu’il nomme
la pensée réactionnaire
Les articles de A. Boyer et C. Wolff, quant à
eux, poursuivent et élargissent cette dimension poli-
tique de l’argumentation, mais cette fois-ci en envi-
sageant l’argumentation dans une perspective autre
que celle (largement explorée au fil des siècles) de la
logique formelle et mathématique : ils l’inscrivent
dans la perspective anthropologique de l’échange
langagier tel qu’il structure l’espace public* du vivre
ensemble. Le texte final de G. Soulez dresse un pont

24
Présentation générale

entre ces visions nouvelles de l’argumentation et celles


de l’antiquité grecque. Il revient à la rhétorique aris-
totélicienne et la met au service d’une théorie commu-
nicationnelle du public qui déplace la question de
l’adaptation au public et de la manipulation de l’audi-
toire en la faisant évoluer vers une théorie de l’anti-
cipation et de l’horizon d’attente.

Dans un univers de recherches où la question


des dispositifs techniques et des usages occupe le
devant de la scène, il nous semble important de reve-
nir à la dimension humaine et raisonnable de
l’échange communicationnel, à la teneur de cet
échange et à la place possible de la rationalité dans
les interactions langagières. Ainsi, loin d’être une
notion dépassée, l’argumentation nous aide à mieux
saisir cette actualité hantée par le spectre de l’incom-
préhension et de la manipulation, marquée par
l’ouverture et l’hétérogénéité des espaces de l’échange
et par la montée d’un individualisme où la dimension
affective tend à l’emporter sur la dimension cogni-
tive*. Revenir à l’argumentation, c’est revenir à la
plus ancienne tradition pour comprendre le monde
actuel.
Argumentation,
le déficit d’analyse
Dominique Wolton

L’argumentation est indissociable de la commu-


nication, et depuis un demi-siècle, presque tout a
changé en matière de communication. Sans pour
autant susciter de renouvellement substantiel dans les
problématiques de l’argumentation. Tel est le para-
doxe. Commencer à combler le fantastique décalage
entre 1’intérêt, le nombre de travaux sur la commu-
nication, et le demi-silence des travaux consacrés à
l’argumentation et à la rhétorique*. C’est en cela que
l’argumentation est un trou noir. Tout le monde
s’intéresse à la communication, presque personne à
l’argumentation. Comme si l’on ne voulait pas trop
savoir, comme si par une sorte de pensée miracle on
espérait pouvoir conserver les modèles anciens, ou
encore mieux se contenter de la performance formelle
de la communication, sans devoir aller chercher plus
avant pour savoir comment tout cela « marche ».

27
L’argumentation

II est pourtant difficile de penser la communi-


cation, sans l’aide de l’argumentation qui structure
tout échange. II est difficile de penser que les chan-
gements massifs qui ont affecté la communication
n’ont pas d’impact sur les conditions et les modalités
de l’argumentation !
En réalité, il n’y a pas de communication inter-
subjective, sans argumentation. On peut le dire autre-
ment : sans argumentation, il n’y a pas de
communication. II y a peut-être de l’expression, mais
pas d’échange, car pour échanger, il faut construire un
discours qui permette une réponse. Et cette construc-
tion passe nécessairement par une argumentation.
Communiquer avec autrui, entendu comme un
autre, égal à soi, implique donc le recours à l’argumen-
tation. Tel est le paradoxe dans lequel nous sommes :
un grand intérêt pour le contenu, un faible intérêt
pour l’argumentation qui en est pourtant son
« moteur ». Que l’on songe aux décalages introduits
par la multiplication des types de communication qui
n’existaient pas il y a un siècle, comme par exemple
la radio, la télévision et l’ensemble des procédures de
communication médiatisées par la technique. L’inté-
rêt qu’ils ont suscité est sans mesure avec les travaux
qui, en parallèle, ont essayé de comprendre les
nouvelles procédures d’argumentation qui en
résultaient.

28
Argumentation, le déficit d’analyse

Les trois changements


Trois changements, sociaux, techniques et
culturels modifient, depuis un demi-siècle, les condi-
tions de la communication, tant du point de vue de
leur échelle que de leur signification. Donc de leur
mode d’argumentation.
C’est d’abord l’ouverture des sociétés les unes sur
les autres, au nom d’intérêts économiques, mais aussi
d’aspirations démocratiques. Après tout le thème, puis
1’organisation des « Nations-Unies » qui vient après
deux guerres mondiales et plus de cent millions de
morts, ouvre une autre histoire des relations interna-
tionales, celle de la « coopération Internationale ».
Même si cet idéal ne supprime pas la logique des
intérêts, il ouvre tout de même une autre histoire
basée sur le dialogue entre États. Le modèle actuel,
dominant depuis un demi-siècle, ne signifie pas la fin
des rapports de force, mais simplement la place gran-
dissante des discours, parallèlement à la logique des
intérêts. La référence même à la « communauté inter-
nationale » renvoie bien à l’importance des valeurs de
communication.
C’est ensuite le processus croissant de démocrati-
sation qui conduit à élargir le champ politique, donc
celui des arguments échangés entre partenaires de plus
en plus nombreux, en vue de la conquête et de l’exer-
cice du pouvoir. Si aujourd’hui tout est discuté sur la

29
L’argumentation

place publique, et dans l’espace public*, cela signifie


la production et l’échange d’un bien plus grand
nombres d’arguments et de discours. Si tout est
aujourd’hui public, voire politique, cela veut d’abord
dire la possibilité d’en parler publiquement. Donc de
s’exprimer et d’argumenter. En réalité, l’argumenta-
tion est le « cousin germain » de la liberté de
communication.
C’est enfin 1’extraordinaire développement des
techniques de communication qui, de la radio à la
télévision, et aux nouveaux médias ont considérable-
ment modifié les logiques de communication. La
presse écrite avait déjà bouleversé les modes et l’espace
de l’argumentation. Son essor a continué, pendant
que simultanément le surgissement du son, puis de
l’image et en fin des données, élargissaient encore les
espaces de la communication.
En un mot, on est passé d’un modèle de société
fermée, à un modèle de société ouverte où le choc
permanent des deux logiques, celle de 1’intérêt et celle
des valeurs pour la maîtrise des enjeux symboliques,
met au centre les processus d’argumentation. Ceux-ci
sont d’autant plus essentiels que cette triple mutation
n’obéit pas aux mêmes logiques, ni aux mêmes aspi-
rations, et oblige à une cohabitation. Qui dit coha-
bitation de valeurs, de représentations et d’intérêts
contradictoires, dit ouverture d’un espace discursif.

30
Argumentation, le déficit d’analyse

La bataille des mots est essentielle pour éviter celle


des autres.
Tout a donc changé avec la démocratisation :
la taille des problèmes, la nature des discours,
les domaines de discussion, le nombre des acteurs.
Avec un phénomène commun : 1’augmentation du
nombre des discours, et donc des logiques rhétoriques
et argumentatives. C’est pourquoi, on peut dire que
l’extension des logiques de communication, et donc
d’argumentation, auxquelles on assiste depuis un
demi-siècle sont les deux aspects consubstantiels de
ce vaste mouvement de démocratisation. La filiation
est directe entre démocratisation, communication et
argumentation.

Des espaces discursifs à l’infini


Du point de vue de la communication, tout est
donc à réexaminer avec cette difficulté supplémen-
taire : la rapidité du changement, en moins de deux
générations, est telle que personne ne maîtrise le fonc-
tionnement de cet immense espace communication-
nel qui s’est installé sur les ruines des anciens modèles
et repères idéologiques. Aussi bien au niveau des
États-nations, qu’à celui de la communauté interna-
tionale. La règle, qui s’est néanmoins imposée, et qui
est acceptée par tous, même si elle est évidemment

31
L’argumentation

violée tous les jours, demeure que les mots remplacent


les coups. Même si les coups deviennent de plus en
plus nombreux, au travers les crises et les guerres, la
scène internationale accessible aujourd’hui à chacun
par 1’intermédiaire des médias s’est organisée plutôt
sur le principe de la confrontation des esprits que sur
celui de la guerre.
Le défi est tel, la réussite si peu probable, que
l’on comprend le vertige qui en résulte et le demi-
silence sur les questions de communication. Celle-ci
est à la fois convoquée, encensée, mais sans susciter
un travail approfondi a son endroit. Peut-être parce
qu’étant au cœur du système, chacun redoute d’aller
un peu plus loin dans sa compréhension. Rarement
une valeur, la communication, n’aura été autant au
centre des transformations sociales, culturelles, tech-
niques et économiques, sans susciter simultanément
aussi peu de travaux théoriques. Ce décalage, qui
ressemble à une politique de l’autruche, est peut-être
nécessaire tant les changements sont radicaux. Cette
résistance à la réflexion concernant la communication
rejaillit naturellement sur l’argumentation. Pourtant
le défi est là : on ne pourra avancer dans la compré-
hension du rôle de la communication dans nos
sociétés, sans approfondir la connaissance de ce qui
contribue largement à la structurer, à savoir
l’argumentation.

32
Argumentation, le déficit d’analyse

Deux « petits » exemples. La situation interna-


tionale, surtout depuis l’effondrement du commu-
nisme, est beaucoup plus ouverte. Quels modèles de
communication et d’argumentation faut-il élaborer
pour faciliter un minimum de compréhension entre
aires culturelles que tout sépare ? À quelles conditions
une communication est-elle possible entre l’Est et
l’Ouest, le Nord et le Sud ? Et, deuxième exemple,
au sein de toute nation : quel est l’impact du droit
dont la place croît avec la démocratisation de la
société ? Jusqu’où la juridicisation des rapports
sociaux, avec les modèles de rhétorique et d’argumen-
tation dont ils sont porteurs, peut-elle structurer les
rapports sociaux et servir la logique démocratique
dont elle s’inspire ? À partir de quand, au contraire,
cette logique de la règle et de l’arbitrage est-elle en
contradiction avec le reste des logiques à l’œuvre dans
le fonctionnement des sociétés démocratiques ?
Autrement dit, le droit, à partir d’un certain élargis-
sement de la sphère politique et de la logique démo-
cratique, peut-il rester ce qu’il a été jusqu’a
aujourd’hui – le principe structurant de toute
communication sociale ?
Dans la situation actuelle très nouvelle, où se
met en place un ordre symbolique davantage centré
sur la communication et l’argumentation, l’avantage
demeure l’absence de grandes certitudes et de grandes
idéologies. Mais cela ne peut durer longtemps. La

33
L’argumentation

question est bien, à partir de la tradition philosophi-


que et littéraire, d’ouvrir cet immense chantier de la
compréhension des logiques argumentatives à l’œuvre
dans des espaces de communication, de plus en plus
larges et de plus en plus hétérogènes. Nécessités théo-
riques d’autant plus urgentes que nos sociétés sont
aussi marquées par un autre changement, dont
l’impact est également direct sur la logique argumen-
tative : celui du surgissement, et de la légitimation,
de tout ce qui concerne le sujet, 1’individu, les senti-
ments, la subjectivité, voire 1’inconscient. Non seule-
ment les espaces de communication sont plus larges,
les acteurs et les sujets débattus plus nombreux, mais
en outre le modèle culturel dominant a changé. II
favorise 1’individu, dans sa dimension cognitive* et
affective.
Aujourd’hui, le discours occidental, au-delà de
la tradition rationnelle s’ouvre à la dimension subjec-
tive des échanges. Changements radicaux qui ne
peuvent manquer d’avoir un impact sur la logique
argumentative. Quel est alors la conséquence de ce
« tout communicationnel » qui envahit la société ?
Comment cohabitent arguments rationnels et
subjectifs ? Dans quelle mesure la place croissante de
la séduction dans la communication et les rapports
sociaux modifie-t-elle les règles, mais aussi l’impact
de l’argumentation ? C’est la conception même du
sujet, sa représentation et sa place symbolique qui ont

34
Argumentation, le déficit d’analyse

changé. C’est-à-dire ce qui est finalement à 1’origine


de la production de tout discours et de toute argu-
mentation. Donner à « se voir » en même temps que
l’on « dit », modifie les modes de communication et
introduit en tous cas, des dimensions psychologiques
plus complexes.

L’explosion des sciences sociales


Les conditions du jeu social et politique, et avec
elles les règles de l’argumentation, ne sont pas les
seules à avoir été transformées. Nous assistons égale-
ment depuis un demi-siècle à l’explosion des sciences
sociales. En introduisant une logique spécifique de la
connaissance des processus sociaux, elles modifient la
représentation et la compréhension de ceux-ci. Tout
autant qu’elles transforment le jeu des acteurs, et
partant celui de leurs relations.
Le paradoxe est que l’immense développement
de ces connaissances consacrées à la société (par l’his-
toire, la géographie, 1’anthropologie, l’économie, le
droit, la science politique, etc.) n’a pas provoqué une
réflexion, de même ampleur, sur les changements qui
en résultaient dans les modèles communicationnels et
argumentatifs. Les références restent strictement
philosophiques, avec la figure emblématique d’Aris-
tote et un soupçon de tradition littéraire. Comme si

35
L’argumentation

l’immense territoire des sciences sociales n’était pas


apparu en un siècle. Comme si tout cela n’avait pas
modifié les connaissances, les symboles, les images,
les représentations, les concepts. C’est-à-dire les
manières de représenter la réalité, de 1’analyser, et
d’en parler ! Comme si tout cela avait déjà été pensé
dans la tradition. Comment nier 1’influence des
discours, historiques, sociologiques, géographiques,
anthropologiques... sur la manière de penser la
société, les rapports entre les idées et l’action, entre
la connaissance objective et les choix idéologiques ou
politiques ?
Même l’intérêt récent pour les sciences cognitives
n’a pas, pour le moment, suscité de vocation de
recherches sur leur impact à l’égard des stratégies argu-
mentatives. Et pourtant, qu’il s’agisse d’intelligence
artificielle, de système expert, de dialogue Homme-
machine, toutes les applications des sciences cognitives
débouchent sur le problème de la construction de
modèles de communication. C’est-à-dire de modèles
de compréhension et de production d’échanges struc-
turés à partir de mots et de phrases. Tous ces dialogues
mettent au centre une problématique de la construc-
tion du sens, donc de l’argumentation.
La cognition, dès qu’elle rencontre 1’autre, ouvre
droit à la communication, et pose les problèmes de
l’intercompréhension entre soi et autrui, ou entre soi
et une machine. C’est cette nouvelle articulation entre

36
Argumentation, le déficit d’analyse

l’échelle individuelle et collective d’une part, et entre


les hommes et les artefacts d’autre part, sur laquelle
il faut travailler. Sans oublier la prise en compte de
cet autre niveau de fonctionnement qu’est la réalité
psychique et affective. C’est peu de dire que la prise
en compte des effets de l’inconscient dans le langage
a un impact sur les mécanismes argumentatifs. Entre
la prise en compte de ces nouvelles dimensions dans
la compréhension de la communication humaine, et
l’analyse des situations de communication nouvelles
entre les hommes et les machines, il y a là de
nombreux chantiers en perspective.
II y a une trentaine d’années on avait parlé, avec
l’explosion de la linguistique, d’une « linguistic turn ».
Ne pourrait-on pas parler aujourd’hui de l’urgence
d’une « argumentativ turn » ?

Les chantiers
de l’« argumentative turn »
Ils sont innombrables et illustrent l’intérêt scien-
tifique et intellectuel de ces questions. En réalité tout
est à (re)penser à l’aune de cette place croissante de
la communication dans les rapports individuels et
collectifs. Non que la communication invalide tous
les schémas antérieurs : loin de là, car le neuf, pas plus
là qu’ailleurs, ne détruit totalement l’ancien. Mais il

37
L’argumentation

oblige au moins, dans un premier temps, à un réexa-


men radical des problèmes. Cinq exemples :
1) Les médias et l’argumentation. Qu’est ce
qu’argumenter à la radio et à la Télévision ? Plus
généralement quel est l’impact sur la structure argu-
mentative, de la contrainte des médias de masse, qui
est de faire court et de s’adresser au plus grand
nombre ?
2) Les sciences. L’explosion de la chimie, puis
de la biologie mettent-elles à jour des modèles
cognitifs et des schémas discursifs différents de ceux
mis en avant depuis un siècle par la physique ? Le
problème se réplique avec l’émergence des sciences
sociales, dont il a fallu une longue bataille pour faire
admettre le caractère scientifique de leur démarche.
C’est-à-dire pour ne pas être évaluées selon les mêmes
critères heuristiques* que les sciences exactes et les
sciences de la vie.
3) La psychanalyse. Comment la découverte des
manifestations, si ce n’est des logiques de l’incons-
cient, modifient-elles le rapport à 1’autre, dans la
présentation de soi et dans l’échange ? Le renouveau
de la problématique du sujet qui en résulte oblige à
réexaminer les schémas traditionnels du rationalisme
cognitif.
4) La communication politique dans l’espace
public élargi. Depuis toujours, les sociétés tiennent un
discours sur elles-mêmes, mais s’il est bien différent

38
Argumentation, le déficit d’analyse

selon les époques, selon qu’il soit dominé par les


valeurs religieuses, monarchiques, laïques ou démo-
cratiques. Quel est l’impact de l’élargissement actuel
de la socialisation politique sur les modes de commu-
nication ? Quelle influence le paradigme* démocra-
tique dominant a-t-il sur les figures argumentatives ?
L’élargissement du champ de la démocratisation ne
peut manquer d’avoir un impact sur la nature même
des discours. De même, le nombre plus grand
d’acteurs politiques, économiques, sociaux, culturels,
intervenant dans l’espace public* ne peut manquer
de modifier les modèles mêmes de l’argumentation
politique et des figures rhétoriques.
5) La création d’un espace de parole internatio-
nal. Avec la multiplication des organisations
mondiales et des ONG, il y a là émergence d’un autre
système de communication et d’argumentation. Ne
serait-ce que par l’obligation d’articuler certaines réfé-
rences universelles liées au modèle rationaliste* occi-
dental dominant de ces organisations, avec des réalités
culturelles, linguistiques et symboliques différentes.
De même, la construction d’un nouveau, et immense,
territoire politique symbolique comme l’Europe est-il
également un domaine de recherche essentiel à défri-
cher. À partir de quelles références et valeurs
communes, des peuples, et pas seulement des élites,
peuvent-ils apprendre à mieux se connaître, voire à
se parler, et à coopérer ? Cela passe naturellement par

39
L’argumentation

la mise à jour des différents modèles argumentatifs


existant au sein des traditions culturelles et histo-
riques, mais aussi par une réflexion sur ce que pourrait
être l’élaboration d’un minimum de structures argu-
mentatives communes.
Ces quelques exemples prouvent tous que ce
sont les figures mêmes de la rhétorique qu’il faut
reprendre, à l’aune des changements scientifiques,
sociaux, culturels et politiques. La catégorie, par
exemple, du stéréotype* n’est pas la moins impor-
tante à remettre sur le chantier, ainsi, d’ailleurs, que
tout ce qui distingue les logiques minoritaires des
logiques majoritaires.
On le voit, les chantiers sont innombrables et
stimulants. Cet Essentiel permet déjà, au moins, de
(re)valoriser cette problématique, de rappeler l’impor-
tance de certaines traditions et de donner un éclairage
nouveau. Reprendre le passé pour éclairer l’avenir, et
dégager un peu « la route ». II appelle naturellement
une suite puisque la problématique de l’argumenta-
tion est en quelque sorte le double de celle de la
communication.
Car, il faut le répéter encore, on ne sauvera la
communication qu’en approfondissant simultané-
ment la connaissance des changements qui en résul-
tent du côté de la rhétorique et de l’argumentation.
C’est ainsi que l’on évitera la réduction de la commu-
nication à une seule logique expressive et narcissique.
Théorie de l’argumentation
et sciences humaines
Raymond Boudon

Reprise 1 du no 16 de la revue Hermès,


Argumentation et rhétorique, vol. II, 1995

La théorie de l’argumentation est aujourd’hui


une discipline vivante. Pourtant, son importance n’est
guère reconnue par les sciences sociales. Cette quaran-
taine ne laisse pas d’être surprenante. J’en examinerai
ici les raisons. Surtout, je tenterai de montrer qu’elle
a conduit les sciences humaines à négliger un modèle
essentiel d’explication des comportements et plus
particulièrement des croyances.

41
L’argumentation

Les raisons de l’indifférence


Cet ostracisme* résulte d’abord de ce que les
frontières entre les sciences humaines sont aussi arti-
ficielles que celles de l’Afrique. Mais il y a à cette
méconnaissance des raisons moins superficielles. La
plus importante est que les sciences humaines ont
tendance à sous-estimer l’efficience causale des raisons
dans l’explication du comportement et à préférer
d’autres types d’explication.
Une première tradition veut que les raisons que
le sujet se donne cachent ses motivations, qu’une
rationalité de façade dissimule toujours l’influence de
l’affectivité. On trouve ce schéma chez Freud bien
sûr, mais aussi chez Pareto. Pour le sociologue italien,
les actions « non logiques » sont le produit de « senti-
ments ». Mais elles sont couvertes par le « vernis
logique » des « dérivations », par exemple de construc-
tions argumentatives sans pouvoir de conviction qui
ne font que couvrir une adhésion venue d’une autre
source.
Ce schéma classique est abondamment repré-
senté aujourd’hui. Ainsi, Aronson 2 propose de résu-
mer la leçon des innombrables travaux auxquels la
théorie de la « dissonance cognitive » a donné nais-
sance par une formule provocante : l’homme serait
un « animal raisonneur » plutôt que « raisonnable ».

42
Théorie de l’argumentation et sciences humaines

Je n’ai pas besoin de rappeler que le Marx exoté-


rique et ceux qui s’en inspirent ont également déve-
loppé l’idée que les raisons que se donnent les acteurs
sociaux doivent s’analyser comme des idéologies de
couverture, destinées à cacher leurs intérêts de classe.
Mais les motivations, les « sentiments », les
« affects » ne sont pas les seuls concurrents heureux
des raisons. Celles-ci ont aussi un autre compétiteur.
Il tire sa force de l’hypothèse selon laquelle les procé-
dures mentales (dans leur dimension cognitive* aussi
bien qu’évaluative) varieraient avec les cultures et
généralement avec le contexte social. S’il en est ainsi,
les arguments qu’utilise le sujet social ne sauraient
avoir en eux-mêmes ni valeur ni force de conviction.
Les croyances individuelles doivent dans ce cas être
analysées comme l’émanation de croyances collec-
tives. L’influence de Durkheim provient en partie de
ce qu’il a accrédité ce type de schéma qui, pour diffé-
rent qu’il soit du schéma freudien ou parétien, aboutit
à une conséquence identique : la dévaluation de
l’influence causale des raisons.

43
L’argumentation

Le modèle cognitiviste
J’opposerai à ces perspectives que l’on pourrait
qualifier de « causalistes », un modèle que je qualifie-
rai de « cognitiviste ». Il consiste à admettre que,
même dans le cas où les croyances cognitives et axio-
logiques* des acteurs sociaux paraissent mal fondées,
il y a souvent lieu de rechercher les raisons qui les
inspirent, et que les secondes suffisent souvent à expli-
quer les premières.
Ce modèle s’appuie sur une observation banale,
à savoir qu’on peut facilement trouver des exemples
de croyances objectivement non fondées, qui ne
s’expliquent ni par le modèle « affectiviste », ni par le
modèle « contextualiste ». C’est par exemple le cas de
ces jeunes enfants qui croient que, lorsque de deux
triangles semblables, l’un est plus grand que l’autre,
ses angles sont plus grands 3. Ce cas banal mais exem-
plaire suggère une hypothèse : que le sujet social se
débat dans la complexité des problèmes axiologiques
et cognitifs auxquels il est confronté à l’aide de
conclusions établies à partir de principes qu’il peut
considérer comme acceptables et que ce processus
explique beaucoup de ses croyances.

44
Théorie de l’argumentation et sciences humaines

Un exemple de sociologie de la connaissance


De même que la pensée ordinaire est facilement
analysée par les sciences humaines comme irration-
nelle, de même, les croyances collectives – surtout les
plus dérangeantes ou les plus opaques pour l’obser-
vateur – sont souvent analysées, sur le mode irration-
nel, comme l’effet d’une irrésistible inculcation sociale
ou comme celui de forces obscures en provenance des
sous-sols de la société ou de la personnalité.
C’est pourquoi il est d’autant plus important de
remarquer que les grands sociologues de la « connais-
sance », comme Tocqueville et Max Weber, partent
du postulat inverse et cherchent toujours à expliquer
les croyances les plus étranges aux yeux de l’observa-
teur comme faisant sens pour l’acteur. Car si l’on ne
peut nier le phénomène de la socialisation et si l’on
doit admettre que les acteurs sociaux adoptent des
croyances présentes sur le marché des idées plutôt
qu’ils ne les forgent eux-mêmes, il faut voir aussi qu’ils
ne les adoptent ou ne les préfèrent les unes aux autres
que si cela fait sens pour eux.
Mais ou bien cette notion de sens est un simple
flatus vœis, ou elle signifie que les croyances de l’acteur
doivent être analysées par le sociologue comme
fondées sur des raisons. Même lorsqu’il s’agit de
croyances largement répandues, on ne peut expliquer

45
L’argumentation

l’adhésion de l’acteur de façon causaliste : il faut


montrer que ladite croyance fait sens pour l’acteur.
Ce postulat est appliqué systématiquement par
Tocqueville dans les nombreuses analyses relevant de
la sociologie de la connaissance que l’on peut relever
tant dans L’Ancien Régime (1856) que dans La Démo-
cratie en Amérique (1835-1840).
J’évoquerais rapidement un exemple emprunté
au premier de ces ouvrages, de manière à montrer que
le modèle cognitiviste est essentiel à l’analyse des
croyances collectives chères à Durkheim. Indispensa-
ble à la psychologie cognitive, il l’est aussi à la socio-
logie des croyances et des représentations collectives,
bref à la sociologie « cognitive ».
D’instinct, lorsque Tocqueville tente d’expli-
quer pourquoi des idées fausses, des idées qu’en tout
cas il désapprouve ostensiblement, font l’objet d’une
adhésion de la part d’acteurs sociaux. Il se donne pour
règle de montrer que, si elles ont pris le statut de
croyances collectives, c’est que ces idées faisaient sens
pour les acteurs concernés. Mais il va plus loin. Resti-
tuer le sens de ces croyances se ramène toujours pour
lui à reconstruire les raisons qu’un acteur idéal-
typique a de les endosser, par exemple montrer
qu’elles dérivent d’un entrelacs de principes, d’évi-
dences empiriques*, logiques ou morales, dont
certains sont universels, tandis que d’autres sont, pour
parler comme Bar-Hillel 4, indexés sur le contexte.

46
Théorie de l’argumentation et sciences humaines

Bref, la méthodologie de Tocqueville consiste à


montrer que les croyances collectives dérivent d’une
argumentation qu’aucun des acteurs réels n’a peut-
être jamais littéralement développée, mais que l’on
peut en toute vraisemblance imputer à un acteur
idéal-typique.
Ainsi, dans L’Ancien Régime, Tocqueville se
demande pourquoi les intellectuels français de la fin
du XVIIIe siècle croient aussi fermement au culte de la
raison. La question a le statut d’une énigme, car le
même phénomène ne se produit ni en Angleterre ni
aux États-Unis. Il ne se satisfait évidemment pas de
l’idée reçue selon laquelle la laïcisation et la séculari-
sation seraient des tendances inéluctables de la moder-
nité qui seraient apparues plus tôt en France. Bien
sûr, il traite par prétérition* un poncif devenu
aujourd’hui inusable, celui de la France cartésienne.
Toutes ces explications sont étrangères à sa
méthodologie individualiste. En fait, nous dit
Tocqueville, les intellectuels de la fin du XVIIIe siècle
ont des raisons de croire à la raison. La France de ce
temps est dans un état tel que la tradition paraît à
beaucoup comme la source des maux présents. Les
classes liées à la tradition, la noblesse et le haut clergé,
sont discréditées. Elles consument leur autorité à
Versailles. Elles ne participent ni aux affaires poli-
tiques locales ni à la vie économique. Les petits nobles
qui campent sur leurs terres sont d’autant plus

47
L’argumentation

accrochés à leurs privilèges qu’ils sont économique-


ment plus désargentés. Le bas clergé est perçu comme
ayant partie liée avec les « privilégiés ». De tout cela,
se dégage le sentiment que la tradition est mauvaise,
que les institutions, les divisions sociales sont illégi-
times, que le statut des individus est déconnecté de
leur importance réelle, que la société est atomisée.
Une équation s’établit alors : Tradition = Chaos
= Inégalité = Injustice ; et par opposition, Raison =
Planification = Ordre = Progrès = Justice = Bien : « Le
spectacle de tant de privilèges abusifs ou ridicules, dont
on sentait de plus en plus le poids et dont on apercevait
de moins en moins la cause, poussait, ou plutôt précipitait
simultanément l’esprit de chacun d’eux vers l’idée de
l’égalité naturelle des conditions » (Tocqueville, 1856,
p. 1036).
Bien entendu, Tocqueville n’a que sarcasmes
pour cette manière de voir. Il pressent les menaces de
la planification et du « despotisme démocratique ».
Mais les intellectuels français ont de bonnes raisons
d’y croire, tout comme leurs homologues anglais ont
de bonnes raisons de ne pas y croire. Derrière la
croyance à la raison et la disqualification de la tradi-
tion, Tocqueville décèle un argumentaire qui en
fonde le sens pour l’acteur idéal-typique et explique
ainsi qu’elle ait pu devenir collective. Les « écrivains »
le développent sans doute de façon plus consciente
que les gens du peuple. Mais si le jargon des premiers

48
Théorie de l’argumentation et sciences humaines

s’est aussi facilement répandu dans les cahiers de


doléance, c’est qu’il faisait sens pour beaucoup. On
ne décèle nulle hypothèse de « contagion », d’« imita-
tion » ou d’« inculcation » ici, mais simplement l’idée
que les acteurs sociaux de l’époque avaient des raisons
d’adopter les croyances des philosophes.

Argumentation et croyances axiologiques


Pour prendre une juste mesure du domaine
d’application du modèle cognitiviste, j’évoquerai
maintenant le problème de l’explication des croyances
axiologiques. Les difficultés qu’éprouvent les sciences
humaines à reconnaître que des croyances ou des
représentations mal fondées s’appuient sur des
systèmes de raisons et leur empressement à proposer
de toute croyance une explication « causaliste »
proviennent sans doute pour une bonne part de ce
que, en dépit du discrédit officiel où il est tombé, le
positivisme* continue d’inspirer officieusement bien
des cadres de pensée. Pour le positiviste, la seule forme
valide d’argumentation est celle de la démonstration
scientifique dans sa version canonique. Tout autre
type d’argumentaire est tenu comme étant incapable
de créer la conviction. C’est pourquoi les croyances
qui ne s’appuient pas sur des démonstrations « en
bonne et due forme » sont couramment analysées
comme l’effet de causes irrationnelles et pourquoi ces

49
L’argumentation

démonstrations sont perçues comme ayant une fonc-


tion de couverture.
Je ne veux nullement présenter ici une théorie
des sentiments moraux, ni des convictions axiolo-
giques, mais seulement souligner que, derrière les
jugements de valeur comme derrière les jugements de
fait, on a toujours avantage à tenter de déceler des
systèmes de raisons.
Là encore, on peut citer des analyses sociolo-
giques classiques expliquant telle croyance axiologique
collective à partir d’un argumentaire plausible attribué
à un sujet idéal-typique : ainsi, le sujet idéal-typique
d’une société traditionnelle conclura facilement, selon
les analyses de Weber (1922, partie III) ou de Mann-
heim (1929, p. 103-104), que « le prêt gratuit est une
bonne chose », non seulement parce qu’il rencontrera
cette idée dans son milieu, mais parce qu’elle fera
normalement sens pour lui au sens où il pourrait, en
principe du moins, la défendre par une argumentation
convaincante.
C’est une bonne chose, car dans une commu-
nauté où tous se connaissent, le prêt gratuit présente
toutes sortes d’avantages ; sans doute repose-t-il sur
la confiance, mais le créancier n’est pas dépourvu de
moyens de défense. Le risque auquel est exposé le
débiteur – perdre son honneur, être l’objet d’une
sanction morale durable dans une société dont il ne
peut guère espérer sortir – représente pour le créancier

50
Théorie de l’argumentation et sciences humaines

une ressource importante. D’autre part, le prêt gratuit


est moins lourd à administrer. Il n’impose la mise sur
pied d’aucune machinerie ; il fonctionne par la mobi-
lisation spontanée des ressources morales dont dispose
le groupe. Enfin, il est d’une grande souplesse : le
débiteur peut s’acquitter par des services divers,
astreints seulement à des conditions d’équivalence.
Mais cette institution suppose bien sûr une faible
mobilité et, de façon générale, les traits typiques des
sociétés traditionnelles.
Dans les sociétés modernes au contraire, si l’on
excepte le cas du groupe familial qui, de ce point de
vue, évoque les sociétés traditionnelles, le prêt sans
intérêt est au contraire considéré comme impraticable
et par conséquent comme dénué de valeur.
On voit sur cet exemple que le jugement collec-
tif « cette institution est bonne » s’appuie sur un
réseau articulé de raisons composé de constats
factuels, d’énoncés relatifs à des états de chose
probables et de postulats axiologiques.
On démontre de même que la règle de l’unani-
mité est « bonne » dans les sociétés proches du niveau
de subsistance, mais « mauvaise » dans une société
complexe.
Les exemples que je viens d’évoquer ne doivent
pas laisser penser que les croyances axiologiques sont
toujours fondées sur des argumentaires de type
« conséquentialiste ». Ce type d’argumentaire est

51
L’argumentation

d’une importance cruciale, mais l’on ne saurait le


traiter comme universel. Il suffit pour le voir d’évo-
quer des exemples simples qui ne peuvent s’expliquer
de cette façon. Ainsi, il est choquant et vaguement
ridicule de voir un éminent scientifique s’exprimer
sur des sujets politiques même dans l’hypothèse où
ses déclarations sont dépourvues de toute influence,
car ce comportement témoigne d’une croyance
absurde, à savoir que la compétence scientifique
impliquerait la sagesse politique.
Ces quelques exemples de morale ordinaire
suffisent à mon propos. Ils suggèrent que les appré-
ciations axiologiques, même si elles sont perçues sur
le mode intuitif, peuvent facilement être associées à
des argumentaires. On peut même aller plus loin et
avancer que la sûreté de l’intuition est directement
liée à la solidité de l’argumentaire et, généralement,
que les jugements de valeur doivent être expliqués à
partir des argumentaires implicites sur lesquels ils se
fondent.

Personne ne croit tout seul


Il ne peut y avoir de morale ni de connaissance
privée. La notion en est même inimaginable. Il est
inconcevable de ressentir que « telle institution est
bonne » et d’admettre en même temps qu’on puisse

52
Théorie de l’argumentation et sciences humaines

être le seul à en juger ainsi. Il est de la nature même


du jugement axiologique qu’il soit perçu par le sujet
comme partagé ou du moins partageable.
Il en va de même des jugements de connais-
sance. On ne peut avoir le sentiment que tel énoncé
portant sur le réel est vrai sans avoir en même temps
le sentiment qu’un « Autrui » généralisé ayant le
même degré d’information l’endosserait. Sans doute
peut-on faire des expériences uniques, sans doute
peut-on mieux que d’autres exprimer une connais-
sance, mais l’idée d’une connaissance sur le monde
qui ne serait pas communicable et partageable est à
peu près inenvisageable.
Scheler (1916) disait que les valeurs sont « maté-
rielles » et peuvent faire l’objet d’une expérience. Par
ces expressions déconcertantes et maladroites, il
voulait sans doute indiquer qu’il est impossible de ne
pas éprouver un jugement de valeur comme doté
d’une validité transsubjective. Simmel (1989) a
remarqué dans un autre langage qu’il est impossible
d’éprouver de l’admiration pour un objet sans être
convaincu en même temps que ledit objet est
admirable.
On mesure bien à ce point toute la faiblesse des
interprétations traditionnelles des croyances axiolo-
giques. Non seulement elles reposent sur des théories
psychologiques dogmatiques et obscurcissent des
mécanismes psychologiques simples, mais elles

53
L’argumentation

passent à côté d’un caractère majeur du fait moral.


Elles ne voient pas que les « dérivations » ne provien-
nent pas du côté « raisonneur » de l’homme, mais du
fait qu’on ne peut être persuadé que quelque chose
est juste sans croire qu’un Autrui généralisé non
prévenu en jugerait de même. Il est dans l’essence du
sentiment moral et généralement de tout sentiment
axiologique de se percevoir comme fondé et par
conséquent comme dérivant de raisons partageables.
Bien entendu, il n’y a pas non plus de connais-
sance qui ne soit partagée, ni fondée sur des raisons,
l’un impliquant l’autre. C’est pourquoi l’idée de
connaissance privée est aussi absurde que celle d’une
morale privée : tout énoncé cognitif ou axiologique
est par nature transsubjectif.
Ce point n’est à vrai dire guère contesté s’agis-
sant des énoncés cognitifs : on ne saurait les concevoir
que partageables et communicables, c’est-à-dire que
fondés sur des systèmes de raisons. L’asymétrie que
l’on établit traditionnellement entre le cognitif et
l’axiologique provient de l’influence de l’empirisme
et du positivisme. Le premier a créé un abîme infran-
chissable entre jugements de fait et jugements de
valeur. Le second a érigé l’argumentation scientifique
en un modèle suprême disqualifiant les autres.
Or la distinction entre argumentation morale et
argumentation scientifique est moins simple que ne
le laissent croire ces traditions. Une bonne théorie

54
Théorie de l’argumentation et sciences humaines

scientifique est celle dont toutes les propositions sont


acceptables. De même, une bonne théorie morale est
celle qui se fonde sur un ensemble de propositions
solides. L’on peut démontrer que dans une société de
subsistance la règle de l’unanimité est meilleure que
la règle de la majorité, ou que le prêt gratuit est
meilleur que le prêt à intérêt, exactement comme on
peut démontrer que la somme des angles d’un triangle
est égale à deux droits.
On endosse donc une croyance morale comme
on accepte un énoncé géométrique : parce qu’elle est
fondée sur des raisons solides.

NOTES

1. Publié sous le titre : « Sens et raison : théorie de l’argumen-


tation et sciences sociales », p. 29.
2. ARONSON, E., « Dissonance Theory : Progress and
Problems », in ABELSON, R., ARONSON, E. et al. (eds.),
Theories of Cognitive Consistency : A Sourcebook, Chicago,
Rand McNally and Company, 1968, p. 5-27.
3. BALACHEF, N., « Processus de preuve et situations de valida-
tion », Educational Studies in Mathematics, 1987, 18,
p. 147-176.
4. BAR-HILLEL, Y., « Indexical expressions », Mind, 63, 1954,
p. 359-379.

55
L’argumentation

Références bibliographiques
SCHELER, M., Der Formalismus in der Ethik und die materiale
Wertethik. Berlin, Niemeyer, 1916 (tr. fr. Le formalisme en éthique
et l’éthique matériale des valeurs. Paris, Gallimard (6e éd.), 1955.
SIMMEL, G., Gesammelte Schriften zur Religionssoziologie. Berlin,
Duncker et Humblot, 1989.
TOCQUEVILLE, A. (de), L’Ancien Régime et la Révolution (1856),
in TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique. Souvenirs,
l’Ancien Régime et la Révolution (Introduction et notes de J.C.
Lamberti et F. Mélonio). Paris, Laffont, 1986 et De la Démocratie
en Amérique (1835-1840), in ibid., Paris, Laffont, 1986.
WALZER, M., Spheres of Justice. A Defence of Pluralism and Equa-
lity. Oxford, Martin Robertson, 1983.
Place de l’argumentation
en démocratie directe
Uli Windisch, Patrick Amey, Francis Grétillat

Reprise 1 du no 16 de la revue Hermès,


Argumentation et rhétorique, vol. II, 1995.

Si le regain des études sur l’argumentation est


incontestable, on constate cependant que les écrits
théoriques et philosophiques priment largement sur
les travaux empiriques*. Nos propres recherches se
situent résolument du côté des travaux qui cherchent
à contribuer à une meilleure connaissance de l’argu-
mentation en la fondant sur de larges et solides bases
empiriques. Notre objet d’étude est celui de l’argu-
mentation politique ordinaire dans le système politi-
que de la démocratie directe de la Suisse.

57
L’argumentation

La spécificité de la communication
politique en Suisse
Les citoyens suisses sont appelés à se prononcer
périodiquement, environ quatre à cinq fois par an,
sur un total d’une quinzaine de sujets de l’actualité
politique. Lors de chacune de ces votations popu-
laires, les citoyens sont invités à donner leur avis (en
votant par oui ou par non) sur trois à quatre
problèmes d’intérêt national, auxquels s’ajoutent
volontiers quelques autres relevant des cantons et des
communes. Ce système référendaire repose sur l’ini-
tiative populaire et le référendum qui permettent à
une minorité, respectivement 100 000 citoyens dans
le cas de l’initiative populaire et 50 000 dans le cas
du référendum, d’obliger l’ensemble du pays à s’inté-
resser à ce qui la préoccupe.
Contrairement aux États centralisés où les
citoyens ne sont que rarement appelés aux urnes (et
dans ce cas uniquement pour des élections), le citoyen
suisse est invité à participer activement et constam-
ment à la discussion publique des problèmes courants
de la vie quotidienne. C’est ce qui entraîne un type
d’espace public* et de débat public et, par consé-
quent, de communication et d’argumentation poli-
tiques, tout à fait spécifiques : intrinsèquement
délibératif et participatif et donc situé à l’opposé

58
Place de l’argumentation en démocratie directe

complet de systèmes politiques où l’on gouverne par


décrets.
Nous avons effectué une série de recherches sur
les formes de l’argumentation politique mises en
œuvre lors des campagnes d’information et des débats
contradictoires qui précèdent ces votations, et cela en
prenant des exemples de sujets « chauds » et
« brûlants ». Comme exemples, citons le nucléaire,
l’armée, l’expérimentation animale, l’immigration,
l’avortement, l’écologie, l’environnement, soit des
initiatives populaires visant, par exemple, à supprimer
l’armée suisse, l’expérimentation animale, à interdire
l’avortement, à réduire fortement la population immi-
grée, etc. Comme nous cherchons à approcher les
formes de l’argumentation ordinaire et commune,
nous avons retenu un matériel composé de lettres de
lecteurs, écrites par des citoyens ordinaires. Lors des
votations sur des thèmes faisant l’objet de polémiques,
les journaux reçoivent des avalanches de lettres de
lecteurs, et le citoyen ordinaire aussi bien que l’expert
verront leur message publié. Nous considérons cette
source empirique comme un révélateur privilégié de
l’argumentation politique ordinaire.
En ce qui concerne la communication politique
proprement dite, différents modèles ont été proposés
afin d’étudier les pratiques politiques sous cet angle.
En effet, qui dit activités politiques dit nécessairement
communication. D. Wolton propose la définition

59
L’argumentation

suivante de la communication politique : « L’espace


où s’échangent les discours contradictoires de trois
acteurs qui ont la légitimité à s exprimer publique-
ment sur la politique et qui sont les hommes poli-
tiques, les journalistes et l’opinion publique au travers
des sondages 2 ». Suivant ce modèle, la communica-
tion se joue donc entre trois acteurs : les hommes
politiques, les journalistes et l’opinion publique au
travers des sondages. Si un tel modèle est sans doute
pertinent pour un pays comme la France, on verra
très vite à quel point la différence est grande avec le
système politique suisse. C’est, bien sûr, dans le troi-
sième acteur que réside la différence. Il est inconce-
vable, dans un système politique foncièrement
participatif et délibératif, de réduire la participation
politique populaire, l’opinion publique, aux sondages.
Le peuple gronderait !
Les deux premières composantes du modèle
sont, en revanche, semblables. Les hommes politiques
constituent bien sûr un acteur clé de la communica-
tion politique ; et les journalistes interviennent égale-
ment de manière très active, puisque lors de chaque
votation populaire (et non seulement lors des élec-
tions), ils sont chargés d’informer, de préparer des
dossiers sur les sujets soumis à votation (chaque quoti-
dien d’une certaine importance fait un gros effort
d’information en cherchant à présenter aussi complè-
tement que possible le sujet, les différentes prises de

60
Place de l’argumentation en démocratie directe

position et les camps en présence). Les journalistes


participent ensuite à l’animation de l’espace public,
particulièrement effervescent lors d’enjeux impor-
tants, et cela pendant les quelques semaines qui précè-
dent le jour même de la votation. C’est cet aspect
quotidien et in vivo de la communication politique
que nous allons analyser.

Le cas de la votation suisse


sur l’énergie nucléaire
Nous choisirons un seul exemple pour illustrer
le fonctionnement de la communication et de l’argu-
mentation politiques en démocratie directe, celui des
votations relatives à l’énergie nucléaire qui ont eu lieu
le 23 septembre 1990. Le corps électoral devait
notamment se prononcer sur deux initiatives popu-
laires émanant de groupements antinucléaires qui
proposaient, l’une, l’abandon pur et simple du
nucléaire et la seconde, un moratoire – une pause –
de dix ans avant de décider de la poursuite ou de
l’abandon de l’énergie nucléaire. La première initia-
tive a été rejetée par 52,9 % des votants (certains
cantons ont toutefois approuvé ce projet d’abandon
du nucléaire, notamment les cantons francophones :
Genève, le Jura et Neuchâtel, à l’exception du Valais

61
L’argumentation

et de Fribourg), tandis que le moratoire a été accepté


par 54,6 % des votants.
Une analyse de contenu montre que les thèmes
sur lesquels s’affrontent partisans et adversaires de
l’énergie nucléaire (appelés dorénavant, pour simpli-
fier, pronucléaires et antinucléaires) sont peu
nombreux. Ces thèmes sont les suivants : la sécurité,
le problème des déchets, la menace que représenterait
une guerre pour les centrales nucléaires, les implica-
tions économiques, les implications écologiques et les
solutions alternatives (énergies de remplacement).
Mais ces thèmes ne disent rien du travail argu-
mentatif mis en œuvre par ceux qui interviennent
dans le débat en écrivant des lettres aux journaux pour
défendre une position, en attaquer une autre ou faire
coup double en effectuant les deux à la fois. L’argu-
mentation politique propre à une telle communica-
tion conflictuelle est, en effet, fondamentalement
interactive, dialogique. Au début d’une campagne
d’information, les premiers messages arrivent aux
journaux, puis de nouveaux messages viennent très
vite contester les premiers, d’autres les appuyer, et
ainsi de suite jusqu’au jour du vote. On peut suivre
empiriquement cet aspect dynamique, processuel et
constitutif de l’argumentation. Cette dernière est le
résultat de ce processus d’interactions et d’interpella-
tions réciproques entre messages opposés, produits
successivement les uns contre les autres. Ces interac-

62
Place de l’argumentation en démocratie directe

tions sont à la fois conflictuelles et constituantes :


l’argumentation politique consiste en activités discur-
sives qui sont elles-mêmes fonction d’interactions
conflictuelles constituantes.
Il n’est pas nécessaire d’analyser le déploiement
de ces activités à propos de tous les thèmes susmen-
tionnés ; deux ou trois exemples suffisent pour mettre
en scène les activités à l’œuvre dans l’argumentation
politique en situation de communication conflictuelle 3.

L’argumentation antinucléaire sur la sécu-


rité des centrales
Prenons le premier thème, celui de la sécurité
des centrales nucléaires. D’emblée les antinucléaires
veulent faire fort en brandissant le spectre de l’acci-
dent de Tchernobyl (du 26 avril 1986) ; ils insistent
longuement sur cet accident et nombreux sont ceux
qui reprennent cet argument pour montrer que la
sécurité du nucléaire n’est pas garantie. Il s’agit même
d’un argument-clé du débat et en argumentant à son
propos, les antinucléaires savent qu’ils tiennent un
argument qui ne repose pas sur des bases purement
empiriques et rationnelles. Le mot même « Tcherno-
byl » est devenu, depuis l’accident, fortement évoca-
teur et touche affectivement un niveau de
représentation plus profond qu’un simple calcul de
risque. Ce mot est exploité et lié à un sentiment

63
L’argumentation

d’angoisse plus général face à l’avenir. Au moyen d’un


discours procédant par amalgames et associations
d’idées, l’énergie nucléaire est reliée au mot Tcherno-
byl qui incarne un futur empoisonné : « Tchernobyl
a rompu pour longtemps la confiance dans le
nucléaire ».
Quant à la logique même du raisonnement, elle
repose sur un principe de généralisation, sur une loi
de passage qui va du factuel à l’universel, généralisa-
tion qui implique ensuite la répétitivité de l’Histoire
(ce qui a eu lieu une fois est susceptible de se repro-
duire partout et n’importe quand).
Ce raisonnement antinucléaire comporte
d’autres présuppositions :
a) qu’il n’y a pas de différence fondamentale
entre réacteurs soviétiques et réacteurs occidentaux.
b) et pas non plus de différence fondamentale
entre normes de sécurité à l’Est et à l’Ouest. On joue
sur le terme « fondamental » en ne disant pas qu’il
n’y a aucune différence mais aucune différence
fondamentale.
Au moyen d’un mécanisme cognitif* appelé
essentialisation, le nucléaire devient un mal en soi,
une essence, une figure du Mal. L’inférence du parti-
culier au général passe par l’imputation d’une causa-
lité à Tchernobyl et qui repose sur le lieu commun
(topos) suivant : « L’homme est partout le même ». Si
Tchernobyl est un acte criminel, « alors il est aussi

64
Place de l’argumentation en démocratie directe

possible chez nous », puisque « l’homme est partout


le même » (loi de passage). Ce qui est advenu une fois
peut ressurgir à tout moment, quelles que soient les
circonstances.

L’argumentation pronucléaire sur la sécurité


des centrales
Chez les pronucléaires, on insiste, au contraire,
sur les différences entre les centrales occidentales et
celles de l’Est, et ces différences, qui empêchent toute
comparaison, bloquent les mécanismes cognitifs et
discursifs de la généralisation et de l’essentialisation.
Une tout autre logique de raisonnement est mise en
pratique. Les pronucléaires font même une analyse
méta-linguistique du discours adverse en qualifiant
d’imposture cette logique de raisonnement basée sur
la généralisation. Pour eux, un Tchernobyl est tech-
niquement impossible en Occident.
La cause de l’accident de Tchernobyl, c’est, ici,
la mainmise de la bureaucratie d’un régime collecti-
viste sur un domaine qui n’est pas de son ressort.
On touche ici à la dimension constitutive du
conflit discursif, puisque le discours et l’argumenta-
tion pronucléaires se construisent par la contestation,
la négation et la réfutation du discours antinucléaire.
Le discours pronucléaire n’est pas monocorde.
À l’intérieur d’un même camp on peut trouver

65
L’argumentation

plusieurs types de discours. Le discours pronucléaire


oscille, par exemple, entre un discours argumenté et
un discours beaucoup plus affectif, au moyen duquel
on condamne et accuse les antinucléaires, on vitupère
contre eux.
Une stratégie fréquemment utilisée pour s’en
prendre à un discours adverse ainsi qu’à l’image de
l’adversaire est le démasquage ; on porte au su du
public témoin ce que l’adversaire veut cacher :
– « Ce que vous ne dites pas... voici ce que vous
cherchez à cacher aux électeurs... ».
– « Vous cherchez à tromper et à effrayer les
électeurs », diront encore les pronucléaires aux anti-
nucléaires ; ou alors, les premiers accuseront les
seconds d’être des « gauchistes qui veulent saboter
l’économie de marché en la privant d’énergie ».
– « Pourquoi ne pas demander le démantèle-
ment des centrales nucléaires à l’Est ? ».
– « Voyons, parce que ces centrales sont celles
des petits camarades ».
Avec de tels propos, on cherche à la fois à
démasquer l’adversaire et à en donner une image aussi
négative que possible. Dans un tel cas, le discours
devient plus affectif, on prête des intentions négatives
et noires aux adversaires, on voit en eux des complo-
teurs et des démagogues voulant abuser les citoyens
honnêtes ; on décrie « le ton alarmiste et apocalypti-
que » des antinucléaires. Après avoir dénoncé l’adver-

66
Place de l’argumentation en démocratie directe

saire et en avoir donné une image aussi négative que


possible au public témoin (les futurs votants), on peut
parfaitement utiliser un discours plus serein et plus
argumenté en cherchant, par exemple, à dédramatiser
le problème et à le présenter sur la base « d’éléments
uniquement scientifiques ». En disant cela, on sous-
entend aussi que les adversaires ne se fondent pas sur
de tels éléments scientifiques et qu’ils sont, par consé-
quent, irrationnels ou qu’ils font de la désinforma-
tion. C’est du moins l’image que l’on veut en donner.
En parlant, en argumentant, on construit simul-
tanément une image de soi et des adversaires. Insister
sur les bases scientifiques de mon propos revient
implicitement à accuser mon interlocuteur d’être
non-scientifique, à savoir par exemple, démagogue, et
cela tout particulièrement dans une situation de
communication conflictuelle. L’argumentation poli-
tique étant un processus qui résulte de l’ensemble des
interactions discursives conflictuelles, le discours de
chacun des protagonistes va se transformer et évoluer
sous l’effet même de ces interactions et de leur récep-
tion par le public des lecteurs.

L’art de la (fausse) concession


Les antinucléaires peuvent eux aussi tenir
plusieurs types de discours, par exemple nuancer de
premières interventions, si elles ont été mises à mal

67
L’argumentation

par de nouveaux intervenants. Car il s’agit bien, dans


un tel espace et débat publics, de chercher à convain-
cre le plus d’électeurs possible jusqu’au jour du vote.
Comment réagir du côté des antinucléaires lorsqu’on
leur reproche la diabolisation du nucléaire et l’affir-
mation selon laquelle il n’y a pas de différence entre
les centrales nucléaires de l’Est et de l’Ouest ?
Dans une telle situation de communication
politique, on peut user de la concession : donner
l’image de quelqu’un qui est capable de concéder
quelque chose à l’adversaire, même si c’est, finale-
ment, pour encore mieux le démolir et espérer ainsi
ravir une partie du public adverse, à cause de cette
concession apparente précisément.
On trouvera des concessions du genre suivant :
« Certes les centrales occidentales sont plus sûres, mais
cette sûreté est toute relative car la sécurité absolue
n’existe pas » ; « Même si les centrales occidentales
étaient sûres et fiables, le problème fondamental est
celui des déchets ».
Sont à l’œuvre ici deux stratégies, deux méca-
nismes logico-discursifs de raisonnement : la relativi-
sation et le déplacement.
– La relativisation : « Certes les centrales occi-
dentales sont plus sûres, mais cela ne veut pas dire
que tout accident est impossible ». Ce raisonnement
est de type probabiliste : un accident est toujours
possible même si la probabilité est faible. Malgré la

68
Place de l’argumentation en démocratie directe

concession, on continue à associer l’image du danger


au nucléaire. On peut ajouter des propos visant, en
plus, à induire un « faire cognitif » chez les lecteurs
au moyen par exemple de la question rhétorique* :
« Est-ce acceptable ? » (le risque même faible),
doublée d’un sous-entendu (ne vaut-il pas mieux
abandonner le nucléaire de toute façon ?).
– Le déplacement : il représente une autre stra-
tégie. Tout en reconnaissant, ici aussi, le bien-fondé
de l’argument adverse, ou en feignant de le faire, on
cherche à déplacer la discussion sur un autre
problème : « Même si le risque est faible, le vrai
problème est ailleurs ; c’est celui des déchets
nucléaires ». En déplaçant ainsi le problème, on sous-
entend que les adversaires, ici les pronucléaires, se
trompent de problème et l’on cherche à induire une
image de personnes qui ne savent pas voir les
problèmes les plus importants.

Les arguments économiques


Pour les pronucléaires, l’énergie nucléaire est
indispensable pour assurer les mécanismes de la crois-
sance et l’économie de marché ; ainsi, renoncer à
40 % de l’énergie (part du nucléaire en Suisse) revien-
drait à mettre gravement en cause le niveau de vie de

69
L’argumentation

la population et son bien-être (« Je refuse de m’arrê-


ter », dit un auteur de lettre pronucléaire).
Du côté antinucléaire, on parle davantage de la
nécessité de changer de type de société, de promou-
voir une autre économie, des formes d’énergie décen-
tralisées, ainsi qu’une société moins matérialiste,
propos qui sont vite repris, transformés et qualifiés
d’utopistes, d’irréalistes, de masochistes et d’ascé-
tiques. Les pronucléaires opposent alors à « l’ascèse
brutale » un bien-être pondéré dans la ligne de la
sagesse traditionnelle et ancestrale (image contre
image).
Les antinucléaires s’empressent de nier que
l’abandon du nucléaire ruinerait l’économie. Ils pren-
nent appui sur un rapport d’experts mandaté par le
Gouvernement lui-même pour légitimer leur thèse.
Toutefois, ce rapport a été contesté et n’est pas devenu
la référence officielle, cela d’autant plus que certains
experts du groupe ont, eux-mêmes, pris leur distance
envers ce rapport. En matière de stratégie de légiti-
mation, il vaut mieux, en effet, prendre appui sur des
sources non trop facilement contestables.
La structure du raisonnement antinucléaire peut
être davantage explicitée : un groupe d’experts dit ρ
(X dit ρ) ; les experts sont des gens compétents (X est
compétent) ; donc, ρ est vrai. On retrouve la géné-
ralisation : à partir d’un rapport d’experts (sans tenir
compte du fait qu’il était largement contesté) on

70
Place de l’argumentation en démocratie directe

déduit que son contenu contient la vérité. D’autre


part, alors que l’on a critiqué auparavant le savoir
« prétendument » spécialisé ainsi que la science et le
progrès scientifique, on prend maintenant appui sur
la science. Cette « légèreté », « incohérence », etc., n’a
pas échappé aux pronucléaires dans leur travail de
définition de l’image des antinucléaires. Dans la
communication conflictuelle, on risque à tout
moment de faciliter la tâche à l’adversaire.
Plus on entre dans ce conflit discursif, plus on
remarque que le style argumentatif général des deux
protagonistes est différent. Au discours plus matéria-
liste et économique des pronucléaires, s’oppose un
discours antinucléaire plus volontariste, idéaliste, et
teinté d’une subjectivité qui s’engage. Chacun des
termes utilisés par l’un des protagonistes est immé-
diatement repris par l’adversaire pour être contesté :
l’engagement idéaliste des antinucléaires, par exem-
ple, sera qualifié d’hypocrisie par les pronucléaires
parce que les antinucléaires profitent de l’énergie
nucléaire tout en la critiquant.

71
L’argumentation

L’argument des solutions alternatives


Pour les antinucléaires, le renoncement à l’éner-
gie nucléaire serait possible si l’on prenait de réelles
mesures d’économie d’énergie et si l’on encourageait
davantage la recherche sur les énergies alternatives ; si
cela n’est pas fait, c’est la faute aux autorités politiques
et aux producteurs d’énergie électrique. Les pronu-
cléaires concèdent qu’il serait souhaitable de limiter
la consommation d’énergie, mais, réalisme oblige,
cette consommation augmente toujours alors que l’on
parle depuis bien longtemps d’économiser l’énergie.
Cette économie devient donc une autre utopie. Au
passage, on va démasquer les antinucléaires et montrer
leurs contradictions, et parfaire l’image négative que
l’on veut en donner. La contradiction se situe entre
le dire et le faire. La structure formelle de ce raison-
nement est la suivante :
– les antinucléaires (X) affirment : « Il faut faire
des économies (Y) »
– or, X ne fait pas Y
– donc les antinucléaires (X) s’autoréfutent.
Les antinucléaires ont, au contraire, une
confiance sans limite dans les énergies renouvelables
et ils l’affirment au moyen d’une forme de raison-
nement hypothétique déjà rencontrée : Si l’on inves-
tissait davantage... les énergies renouvelables
deviendraient rentables.

72
Place de l’argumentation en démocratie directe

Les pronucléaires attirent l’attention des futurs


votants sur ce qu’ils estiment être une autre incohé-
rence des antinucléaires. Ces derniers s’étant opposés
à certaines réalisations prévoyant d’exploiter davan-
tage l’énergie hydraulique, les pronucléaires interro-
gent au moyen d’une question rhétorique (le faire
cognitif) : quelle est donc la motivation profonde de
ceux qui prônent des énergies alternatives et refusent
également l’énergie hydraulique ? Sous-entendu :
quelle confiance faire à quelqu’un d’aussi incohérent
et qui agit certainement au nom d’une raison
inavouée ?

Conclusion : débattre ce n’est pas


seulement argumenter
Pour terminer, la brève analyse de la dynamique
argumentative à laquelle a donné lieu cette commu-
nication conflictuelle entre partisans et adversaires de
l’énergie nucléaire, permet de souligner plusieurs
points au sujet de l’argumentation politique lors-
qu’elle est approchée dans ses manifestations quoti-
diennes ordinaires et en acte.
Dans un tel débat politique, on ne se contente
pas :
a) d’avancer les arguments que l’on pense être
les plus crédibles,

73
L’argumentation

b) et de contrecarrer les arguments adverses.


Une importante activité complémentaire est
déployée, simultanément à la construction du
discours, afin de parvenir, au moyen de ce même
discours, à agir sur le niveau des images et des repré-
sentations sociales et politiques qui sont en jeu lors
de tels débats. Par de multiples moyens cognitifs et
discursifs, on cherche à induire chez le public témoin
de ces joutes une image favorable de soi et défavorable
des adversaires, en s’aidant par ailleurs de diverses
techniques discursives de légitimation et d’illégitima-
tion. La disqualification de l’adversaire est parfois telle
que l’on se trouve en présence d’une véritable trans-
gression des règles habituelles de la communication :
au lieu de chercher à comprendre l’interlocuteur dans
ce qu’il veut réellement dire, et à se mettre à sa place
pour y parvenir, on cherche, par tous les moyens
possibles, à réfuter et à manipuler le discours adverse
ainsi qu’à contester sa place à l’adversaire, en le dépla-
çant, en le mettant dans une position embarrassante.
En disqualifiant à la fois les idées, le discours et
l’image de l’adversaire on espère, simultanément,
induire, par opposition, une image favorable de
soi-même.
Une question peut se poser à l’issue de cette
brève présentation : ces véritables guerres verbales
sont-elles compatibles avec l’image d’une démocratie
directe ?

74
Place de l’argumentation en démocratie directe

Il s’agit de l’un des aspects qui vont de pair avec


la pratique de la démocratie directe et qui peut se
justifier à partir du moment où la guerre verbale évite
la guerre par les armes et où le K.-O. verbal reste
symbolique et remplace la mort physique. D’autre
part, ces discussions publiques, même lorsqu’il y a
outrances verbales, contribuent à maintenir les
citoyens en activité, à rendre la démocratie vivante.
Ainsi, une étude empirique de l’argumentation
politique peut montrer, paradoxalement, que l’argu-
mentation n’est pas tout et que tout n’est pas argu-
mentation, malgré son rôle déterminant et constitutif
dans la vie et la survie d’un espace public de type
délibératif et participatif. Tout en ayant essayé de
montrer l’importance, les enjeux et l’actualité d’une
étude plus systématique de l’argumentation politique,
il nous semble que l’on passerait à côté des réalités
sociales et politiques en acte en cédant au tout
argumentatif.

NOTES

1. Publié sous le titre « Communication et argumentation poli-


tiques quotidiennes en démocratie directe », p. 57.
2. WOLTON, D., « La communication politique : construction
d’un modèle », Hermès, no 4, Le nouvel espace public, 1989,
p. 27-42.

75
L’argumentation

3. Pour une analyse plus détaillée, avec citations à l’appui on


se référera à l’étude complète suivante : WINDISCH, U., AMEY,
P., et GRÉTILLAT, F., Les thèmes et les formes de l’argumentation
ordinaire chez les partisans et les adversaires de l’énergie
nucléaire, Université de Genève, Département de sociologie,
septembre 1993.
L’argument ad hominem
en communication politique
Gilles Gauthier

Reprise 1 du no 16 de la revue Hermès,


Argumentation et rhétorique, vol. II, 1995.

« La communication politique traduit


l’importance de la communication dans la
politique, non pas au sens d’une disparition de
l’affrontement, mais au contraire au sens où
l’affrontement qui est le propre de la politique
se fait aujourd’hui dans les démocraties, sur le
mode communicationnel, c’est-à-dire finale-
ment en reconnaissant “l’autre” »
Dominique Wolton, 1989 2.

De quoi est donc faite la communication poli-


tique ? Je dirais d’au moins trois constituants diffé-
rents : l’image, l’argumentation « idéologique » et
l’argumentation « périphérique ». Selon G. Achache 3,
l’image est l’objet du modèle de communication poli-
tique aujourd’hui dominant, le modèle « marketing ».

77
L’argumentation

Ce modèle se caractérise par sa nature essentiellement


formelle : utilisant la publicité comme moyen privi-
légié, « ... il se présente comme un ensemble de tech-
niques purement instrumentales... » (p. 110), dont
l’application résulte en une « ... accumulation de traits
qui, mis bout à bout, constituent ce qu’on appelle
une image, ou plus psychologiquement, une person-
nalité. » (p. 111). L’image peut être composée d’un
certain nombre de tels traits physiques (grandeur,
faciès, habillement, etc.) ou psychologiques (attitudes
et autres formes de comportement), qui rejoignent les
citoyens-électeurs dans leur affectivité et non pas dans
leur rationalité.
En cela, le modèle « marketing » se distingue
d’un autre modèle de communication politique iden-
tifié par G. Achache, le modèle dialogique, corrélatif
à un second constituant de la communication politi-
que que je voudrais spécifier : l’argumentation que
j’appelle « idéologique ». Le modèle dialogique, tel
que caractérisé par Achache, se particularise par un
« ... échange de paroles et de rationalité à plusieurs... »
(p. 104), qui circonscrit un espace public Dans cette
perspective, la communication politique est ou peut
être le domaine des idées et des idéologies. C’est cette
dimension que je veux dénoter par l’argumentation
idéologique 4. Elle est cette partie de la communica-
tion politique où sont portés des diagnostics sur les

78
L’argument ad hominem en communication politique

questions sociales et proposées des solutions aux


problèmes de la collectivité.

Argumentation idéologique/
argumentation périphérique :
la place de l’homme politique
En marge de cette argumentation idéologique,
la communication politique peut comporter un
second type d’argumentation : l’argumentation
« périphérique ». Je veux désigner, par cette expres-
sion, une classe d’arguments qui ne portent pas sur
les enjeux idéologiques de la politique. Cette classe
d’arguments comprend un certain nombre de
procédés discursifs qui ont spécifiquement trait au
troisième aspect fondamental de la communication
politique mis en évidence par la définition de
Wolton : le fait qu’elle consiste en un lieu d’affron-
tement de discours contradictoires, et à la seconde
hypothèse heuristique* que je propose d’en dégager,
à savoir que la communication politique est d’ordre
polémique.
Parce que la communication politique consiste
en un rapport de confrontation, elle fait des acteurs
qui s’y présentent des opposants engagés dans la
« lutte » politique. Les protagonistes du « combat »
politique sont donc structurellement amenés non

79
L’argumentation

seulement à tenter de faire prévaloir leurs idées sur


celles de l’adversaire mais aussi, plus formellement,
de sortir « vainqueurs » de cet affrontement. Ils ont
pour cela recours, et souvent de façon déterminante,
à des arguments qui ne soutiennent pas leur vision
du monde mais se rapportent plutôt au cadre oppo-
sitionnel du politique. Par exemple, un homme poli-
tique peut chercher à mettre en question la valeur
d’un adversaire en mettant en évidence quelque trait
peu glorieux de son passé politique, quelque trait de
sa vie privée ou encore les critiques dont il fait l’objet
à l’intérieur de sa propre formation politique. C’est
ce type d’arguments ayant trait exclusivement à la
dimension conflictuelle de la communication politi-
que que j’appelle « périphérique ». L’argumentation
périphérique, c’est donc l’ensemble des procédés
discursifs de la communication politique qui se
rapportent formellement à sa nature polémique 5.
Quel est le champ d’application de l’argumen-
tation périphérique ? Elle porte ou peut porter, entre
autres choses, sur un aspect bien particulier du poli-
tique : l’homme politique. Il faut, évidemment, ici,
comprendre le substantif homme comme un terme
générique : il dénote tout aussi bien les femmes que
les hommes politiques. Il désigne l’ensemble des
facteurs relatifs aux individus susceptibles de jouer un
certain rôle dans la confrontation politique. Curieu-
sement, cet aspect de la communication politique a

80
L’argument ad hominem en communication politique

très peu été étudié. L’objet de ce texte est de combler


ce déficit d’analyse.

La place de l’argument ad hominem


Etymologiquement, ad hominem signifie « à
l’homme ». La locution s’emploie essentiellement
dans l’expression « argument ad hominem » pour
signifier « qui s’adresse à l’homme ». L’argumentation
ad hominem a donné lieu à de multiples considéra-
tions tout au long de l’histoire de la pensée. De
l’ensemble des travaux qui lui sont consacrés, deux
définitions paradigmatiques* peuvent être retenues
de l’argument ad hominem qui mettent clairement en
évidence l’ambiguïté de son extension : celle de Locke
(1690), d’une part, et celle de Toulmin, Riecke et
Janik (1984), d’autre part. Locke, qui est le premier
à désigner comme tel l’argument ad hominem, le défi-
nit dans les termes qui suivent : « Un troisième moyen
c’est de presser un Homme par les conséquences qui
découlent de ses propres principes, ou de ce qu’il
accorde lui-même. » (p. 573).
Manifestement, ces deux définitions ne sont pas
identiques : celle de Locke rapporte l’argument ad
hominem à la relation d’une position (daim) à ses
conséquences ; celle de Toulmin, Riecke et Janik à la
relation entre une position et la personne qui l’affiche.

81
L’argumentation

Je voudrais ici proposer une caractérisation multi-


forme de l’argument ad hominem, suivie d’une illus-
tration des principaux types d’arguments ad hominem
employés dans la communication politique. Je
suggère d’abord de considérer que l’argumentation ad
hominem peut être de trois sortes distinctes : logique,
circonstancielle et personnelle.

L’argument ad hominem logique


Ce premier argument ad hominem est celui
identifié par Locke. Il est ce procédé de mise en cause
d’une position (d’une idée, d’un point de vue, d’une
thèse, d’un avis) par incompatibilité formelle. Ainsi
que Locke le caractérise, il consiste à faire valoir
l’inconsistance qu’il y a à soutenir une position tout
en refusant (ou en répugnant à) ses conséquences. Il
s’agit donc ici de mettre en contradiction avec lui-
même un locuteur en vertu de l’inférence logique
entre les prémisses qu’il accorde (la position qu’il
tient) et la conclusion qu’il rejette explicitement ou
qu’on suppose qu’il ne voudrait pas accorder. On
pourrait étendre cette caractérisation de l’argument
ad hominem logique à toutes les formes d’incompati-
bilité formelle au lieu de la réserver à la seule relation
entre prémisses et conclusion. Il apparaît tout à fait
possible, par exemple, de chercher à confondre un

82
L’argument ad hominem en communication politique

locuteur en mettant en évidence la contradiction entre


deux positions qu’il prétend soutenir simultanément.
L’aspect essentiel de ce premier type d’argument
ad hominem est qu’il repose sur une incohérence ou
une inconsistance d’ordre formel : l’incompatibilité
ou la contradiction logique entre différents éléments
argumentatifs ou plus largement discursifs. Walton et
Woods 6 ont fort bien défini l’argument ad hominem
logique dans le développement qu’ils consacrent à la
« logical inconsistency ». Ce qu’il faut bien voir et
comprendre, c’est que l’argument ad hominem logique
résulte, sur le plan argumentatif bien sûr, d’une rela-
tion qui n’est pas elle-même de nature argumentative
mais plutôt formelle. Ce trait peut être explicité par
le recours à la distinction entre sémantique et
pragmatique*.
La contradiction logique peut être dite d’ordre
sémantique : il y a incompatibilité intrinsèque entre
une première proposition et sa négation proposition-
nelle (entre, par exemple « Il pleut » et « Il ne pleut
pas »). En elle-même cette contradiction ne peut
évidemment pas donner lieu à un argument ad homi-
nem. C’est seulement sur un plan pragmatique, quand
les deux propositions sont assertées simultanément
par un locuteur, que ce dernier devient susceptible
d’une attaque ad hominem : on peut chercher à mettre
en cause l’une de ses positions en faisant valoir son
incompatibilité logique avec quelque autre aspect

83
L’argumentation

pertinent. Autrement dit, la contradiction logique


peut donner lieu à un argument ad hominem seule-
ment quand elle est exprimée ou présupposée par un
locuteur ; elle consiste alors à mettre ce locuteur en
contradiction avec lui-même du fait qu’il endosse de
quelque façon la contradiction logique. Il y a
toutefois, dans l’argumentation ad hominem logique,
une dépendance au raisonnement formel : c’est bien
sur la base d’une incompatibilité proprement logique
qu’elle peut se déployer. C’est dire qu’elle repose sur
des traits ou aspects structuraux de tout système axio-
matique* ou déductif.
Cela peut donner lieu à des arguments ad homi-
nem que d’aucuns qualifieraient de « formalistes ».
Considérons le cas, fréquent dans le discours politi-
que, de l’accusation d’avoir changé d’idée : par exem-
ple, le reproche fait à un politicien de préconiser
maintenant une mesure qu’il récusait dans le passé.
Cette attaque ad hominem est relative disons globale-
ment à la « règle » formelle de la « consistance tempo-
relle » : sur le strict plan logique, l’incompatibilité
entre deux positions se maintient à travers le temps.
Mais la politique se pratique dans la temporalité et il
peut apparaître incongru, parce que trop formaliste,
de faire reproche à un politicien d’avoir changé d’idée.

84
L’argument ad hominem en communication politique

L’argument ad hominem circonstanciel


Un second type d’argument ad hominem est
celui identifié par Toulmin, Riecke et Janik.
Ainsi que ces derniers le caractérisent, il consiste
à mettre en cause la position tenue par une personne
en vertu de quelque trait de cette personne. Ce qu’on
cherche ici à mettre en évidence, ce n’est pas une
incompatibilité formelle, comme dans le cas de l’argu-
ment ad hominem logique, mais, pourrait-on dire, une
incompatibilité d’ordre « psychologique » : il s’agit de
s’attaquer à une idée en tentant de saper la crédibilité
de celui qui la soutient.
Le point essentiel à faire ressortir est que l’argu-
mentation ad hominem circonstancielle est une tenta-
tive pour mettre en contradiction avec lui-même un
locuteur du fait d’une incompatibilité entre la posi-
tion qu’il affiche et quelque trait de sa personnalité
ou de son comportement.
On peut intuitivement pressentir qu’un grand
nombre d’arguments ad hominem circonstanciels dans
la communication politique reposent sur cette forme
d’opposition entre le « dire » et le « faire » et non pas
entre un « dire » et un autre « dire », comme dans le
cas de l’argumentation ad hominem logique. En cela,
l’argumentation ad hominem circonstancielle est plus
immédiatement pragmatique que son pendant logi-
que : la contradiction sur laquelle elle joue est celle

85
L’argumentation

entre une position affirmée et un comportement, une


attitude ou un autre trait de la personne qui affiche
cette position. On peut donc dire que la « personne »
est plus au cœur de l’argument ad hominem circons-
tanciel que de l’argument ad hominem logique.

L’argument ad hominem personnel


Il est possible d’identifier une troisième sorte
d’argument ad hominem qui porte encore plus fonda-
mentalement sur la personne du locuteur.
Si l’on peut mettre en cause la personne du
locuteur dans le but de s’attaquer à la position qu’il
préconise, comme c’est le cas dans l’argument ad
hominem circonstanciel, il arrive également qu’on
s’attaque spécifiquement à la personnalité ou au
comportement du locuteur, sans égard à une idée ou
à un point de vue qu’il défend. Cette forme d’attaque
ad hominem est d’ailleurs probablement particulière-
ment développée dans la communication politique,
précisément, comme nous l’avons déjà indiqué, parce
qu’un des enjeux de la politique est la lutte entre
personnes : où il s’agit de déterminer quels hommes
et quelles femmes doivent être nommés aux postes de
direction de la société.
Cette forme d’argumentation ad hominem, du
genre « X est un incompétent ! » ou « Y ne mérite pas
la confiance du peuple ! » ne cherche pas à discréditer

86
L’argument ad hominem en communication politique

une idée en faisant valoir un aspect négatif ou péjoratif


de la personne qui la formule mais à s’en prendre
directement à cette personne.
Évidemment, comme dans tous les cas d’argu-
mentation ad hominem dans la communication poli-
tique, il s’agit, ce faisant, de tenter d’empêcher
l’homme ou la femme concerné d’exercer le pouvoir
et d’ainsi éventuellement mettre en œuvre son
programme politique. Mais la grande particularité de
l’argument ad hominem personnel est qu’il consiste
en une mise en cause frontale de la personne plutôt
qu’en une opposition à son point de vue par une mise
en cause par conséquent indirecte de sa personne.
Dans les argumentations ad hominem logique et
contextuelle, l’attaque de la personne est un moyen
employé dans la poursuite de la finalité de discréditer
une position. Dans l’argumentation ad hominem
personnelle, l’attaque de la personne est une fin en
elle-même. C’est sans doute ce qui explique le fait
que l’argumentation ad hominem personnelle est
souvent (toujours ?) marquée d’une grande part
implicite : on n’explicite pas clairement en quoi le
trait de la personne qui est mis en cause la discrédite
politiquement.
Soit, par exemple, une attaque ad hominem
portant sur la vie sexuelle d’une personnalité politi-
que. Elle implique ou présuppose seulement, sans que
ce soit explicitement affirmé, que le type de compor-

87
L’argumentation

tement sexuel mis en cause est inapproprié à l’exercice


de la responsabilité politique.

Les principaux arguments ad hominem


en communication politique
Certains arguments ad hominem sont certaine-
ment formulés, plus que d’autres, dans la communi-
cation politique. Il faudrait, pour en fournir un relevé
exhaustif, mener un assez grand nombre d’études
empiriques*. Je me contenterai ici d’esquisser une
semblable catégorisation en identifiant et en caracté-
risant sommairement certains des arguments ad homi-
nem dont la récurrence dans la communication
politique apparaît, dans la littérature, faire l’objet d’un
consensus.

L’argument de la girouette
Cet argument, consiste à reprocher à quelqu’un
d’avoir changé d’idée. Il est considéré et traité par
quelques analystes dont Woods et Walton (1982),
Engel (1982) et Gauthier 7.
Cet argument ad hominem logique peut prendre
diverses formes : changer d’avis sur une mesure ou un
type d’action, changer de politique générale ou chan-
ger de formation partisane. Il peut servir à attaquer

88
L’argument ad hominem en communication politique

un adversaire parce que la cohérence formelle, en poli-


tique comme ailleurs, constitue un critère d’apprécia-
tion. Comme je l’ai déjà souligné, l’argument de la
girouette peut ne pas être très valide dans la mesure
où, à tort, il fait abstraction du déroulement temporel
dans lequel s’inscrit l’action politique : le temps
passant et la situation et le contexte ayant évolué, il
peut être tout à fait légitime, en politique comme
dans tout autre secteur de l’activité humaine, de
« changer son fusil d’épaule ». Il faut cependant
constater que le changement est, en un premier
temps, perçu négativement ou péjorativement (son
auteur est immédiatement considéré comme un
« vire-capot »), que le fardeau de la preuve revient,
dans les faits, à celui qui l’effectue à qui il incombe
de fournir une explication à ce retournement. À cet
égard, il faut aussi noter que le changement peut être
facilité par la crédibilité de la personne en cause.

L’argument du tartuffe
Cet argument est de nature circonstancielle : il
cherche donc à mettre en évidence la contradiction
entre un « dire » et un « faire ». Plus précisément,
l’argument du tartuffe consiste à faire reproche à un
locuteur d’adopter une forme de comportement
incompatible avec le discours qu’il tient.

89
L’argumentation

On pourrait subdiviser l’argument ad hominem


du tartuffe en quelques sous-catégories.
La première a trait à l’inconsistance entre ce
qu’un locuteur affirme et ce qu’il fait ; la seconde à
l’inconsistance entre ce qu’il avance et ce qu’il devrait
faire. Les deux formes d’argumentation ad hominem
du tartuffe se retrouvent assez aisément dans la
communication politique. Un bon exemple est celui
qui consiste à blâmer les parlementaires de se voter
une augmentation de salaire au moment même où ils
préconisent un gel généralisé des rémunérations.

L’argument de l’homme de paille


Tel que caractérisé par Walton (1987), c’est ce
procédé par lequel on attribue à un adversaire politi-
que une position plus facile à attaquer que sa position
effective. Selon Kahane (1988), l’argument de
l’homme de paille consiste plus précisément soit à
réduire la position adverse à sa version la plus faible
et donc la plus contestable, soit à l’associer à un
symbole détesté de façon à la déprécier. Une bonne
part du jeu stratégique de la communication politique
s’articule autour de ce procédé de mésinterprétation.
Afin (ou même au lieu) de chercher à démontrer le
bien-fondé de leur position, les politiciens choisissent
en effet souvent de (plutôt) tenter de déprécier les
vues de l’adversaire. La tentation est alors grande de

90
L’argument ad hominem en communication politique

proposer de ces dernières une présentation où elles


prêtent flanc le plus possible à la critique.
Une forme plus explicite de ce type d’argument
de l’homme de paille est celle qu’on peut appeler du
« danger du débordement » : l’évocation ou l’annonce
qu’une position modérée sera supplantée par une
position apparentée plus radicale.

L’argument de la culpabilité par association


L’objectif de l’argument de culpabilité par asso-
ciation est de discréditer l’adversaire en le rendant en
quelque sorte responsable d’une action supposément
répréhensible commise par une autre personne à
laquelle on relie l’opposant. Dans la communication
politique, l’argument de culpabilité par association
consiste souvent à associer un politicien à une
doctrine ou à une idéologie impopulaire. Une autre
attaque de culpabilité par association tente d’atténuer
la valeur politique incontestée d’un adversaire en
centrant l’attention sur la formation partisane, plus
sujette à critique, à laquelle il appartient. Ce que l’on
cherche alors à faire valoir, c’est que « qui se ressem-
ble, s’assemble ! » ou, de façon moins brutale, que
l’appartenance partisane l’emportera sur la valeur
individuelle de l’opposant. Un argument de culpabi-
lité par association encore plus « institutionnalisée »
est celui qui consiste à rendre responsable un nouveau

91
L’argumentation

chef de gouvernement (nommé en cours de mandat)


des erreurs commises par son prédécesseur ou son
équipe dirigeante. Ici, on cherche vraiment à « faire
porter le chapeau » par l’adversaire.

Conclusion : l’argument ad hominem :


pseudo raisonnement ou vrai sujet
d’étude ?
La caractérisation qui précède de l’argumenta-
tion ad hominem dans la communication politique
soulève plus de questions qu’elle n’en résout. En effet,
l’argument ad hominem est souvent considéré comme
une forme fallacieuse d’argumentation, une fallacie,
pour utiliser le terme anglais employé pour le dénoter.
L’étude des fallacies (ou pseudo-raisonnements),
relancée à notre époque par Hamblin (1970) donne
lieu à des développements théoriques aussi nombreux
que variés. Dans la plupart des cas, il y est affirmé
que l’argument ad hominem et, singulièrement les
arguments de l’homme de paille et de la culpabilité
par association, sont des fallacies. Or la question se
pose de savoir s’il en est véritablement ainsi dans la
communication politique où, comme nous l’avons
déjà fait remarquer, l’homme est justement en cause.
À ce problème d’évaluation formelle, pourrait s’ajou-
ter un problème d’évaluation morale. Abstraction

92
L’argument ad hominem en communication politique

faite de leur cohérence logique, se pose en effet une


question éthique : quand et suivant quels critères
peut-il être justifié, eu égard à des principes d’action,
de s’attaquer à la personne même des adversaires poli-
tiques ? Y aurait-il, par exemple, des arguments de
l’homme de paille et de la culpabilité par association
éthiquement valables et d’autres éthiquement
condamnables ?

NOTES

1. Publié sous le titre « Un constituant de la communication


politique est l’argumentation périphérique », p. 167.
2. WOLTON, D., « La communication politique : construction
d’un modèle », Hermès, no 4 : Le nouvel espace public, Paris,
Éditions du CNRS, 1989, p. 27-42.
3. ACHACHE, G., « Le marketing politique », Hermès. no 4 : Le
Nouvel Espace Public. Paris, Éditions du CNRS, 1989,
p. 103-112.
4. Le terme « idéologique » est sémantiquement surchargé. Il
faut ici l’entendre dans un sens seulement technique : « qui
a rapport aux idées et aux idéologies ».
5. Il est possible de fournir une définition formelle de l’argu-
mentation périphérique. Telle qu’elle est ici caractérisée, elle
recoupe assez bien deux des trois modes de persuasion iden-
tifiés par Aristote : l’évocation d’une crédibilité (ethos) et
l’appel aux émotions (pathos) – l’autre, le recours à la raison
(logos) étant plutôt relatif à l’argumentation idéologique. Les
procédés argumentatifs se rapportant formellement à la
nature conflictuelle du discours politique semblent en effet

93
L’argumentation

relever de la crédibilité ou de l’émotion. Voici donc, compte


tenu de cette précision, la définition (provisoire) de l’argu-
mentation périphérique qu’il apparaît possible de formuler
dans des termes apparentés à ceux de van Eemeren, Groo-
tendorst et Kruiger : « L’argumentation périphérique consiste
en un ensemble organisé d’énoncés auquel un locuteur a
recours afin de conforter sa crédibilité (ou de saper celle de
l’adversaire) ou de susciter l’émotion de l’auditoire dans le
but de gagner son adhésion. »
6. WALTON, D., WOODS, J., – « Ad Hominem », The Philoso-
phical Forum, 8, 1977 a, p. 1-20.
7. GAUTHIER, G., « L’argumentation stratégique dans la
communication politique : le débat télévisé L’Allier-
Bertrand », Politique, 17, 1990, p. 113-141.

Références bibliographiques
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Fallacies (second edition). New York, St. Martin’s Press, 1982.
FRIEDENBERG, R. V. (eds.), Rhetorical Studies of National Political
Debates. 1960-1988. Praeger Series in Political Communication,
New York, Praeger, 1990.
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KAHANE, H., Logic and Contemporary Rhetoric. The Ose of Reason
in Everyday Life, 1988 (fifth edition, Belmont, Wadsworth,
1971).
LOCKE, J., Essai philosophique concernant l’entendement humain
(traduit par Coste). Paris, Vrin, 1972.
PERELMAN, C., OLBRECHTS-TYTECA, L., Traité de l’argumenta-
tion. Bruxelles, Editions de l’Institut de Sociologie, 1970.

94
L’argument ad hominem en communication politique

SEARLE, J. R., Speech Acts. An Essay in the Philosophy of Language.


Cambridge, Cambridge University Press, 1969.
SEARLE, J. R., Expression and Meaning. Cambridge, Cambridge
University Press, 1979.
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Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
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Logic. Cambridge, Cambridge University Press, 1985.
TOULMIN, S., RIECKE, R., JANIK, A., An Introduction to Reasoning.
New York, London, Macmillan & Collier, 1984 (1re éd. 1978).
VAN EEMEREN, F.H., GROOTENDORST, R., KRUITER, T., Hand-
hook of Argumentation Theory. Dordrecht, Foris/Berlin, Mouton
de Gruyter, 1987.
WALTON, D., WOODS, J., Argument : The Logic of the Fallacies.
Toronto, McGraw-Hill Ryerson, 1982.
WALTON, D., Informal Fallacies. Towards a Theory of Argument
Criticisms. Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 1987.
L’argumentation politique
au service du conservatisme
André Gosselin

Reprise 1 du no17-18 de la revue Hermès,


Communication et politique, 1995.

Le discours des acteurs politiques, depuis


quelques années, est soumis au crible de plusieurs
nouvelles grilles d’analyse, de la sémiotique* aux
théories de l’argumentation, en passant par la psycho-
sociologie de la persuasion et les différentes formes
d’analyse de contenu (catégorielle, lexicologique,
etc.), sans compter les multiples efforts d’interpréta-
tion des messages, des doctrines ou des idéologies
politiques par les disciplines « classiques » de l’histoire
des idées, de l’herméneutique* ou de la sociologie
compréhensive. Les thèses d’Albert Hirschman sur la
rhétorique réactionnaire (Hirschman, 1991) comp-
tent parmi les contributions les plus stimulantes et
originales pour la définition d’une théorie formelle de
l’argumentation politique. L’analyse de Hirschman

97
L’argumentation

est d’autant plus audacieuse qu’elle prétend à rien de


moins que la mise à nu de la structure argumentaire
du discours politique des forces de la réaction contre
les réformes progressistes mises de l’avant en Occident
depuis la Révolution française jusqu’à nos jours.

La rhétorique réactionnaire
Trois arguments-clés, selon Hirschman, sont au
cœur des attaques des conservateurs contre les agents
du progrès et leurs programmes : 1) l’argument de
l’effet pervers (perversity) ; 2) l’argument de l’inanité
(futility) ; 3) l’argument de la mise en péril (jeopardy).
Le premier de ces arguments avance que les initiatives
visant à améliorer l’ordre social, politique ou écono-
mique existant résultent invariablement en des effets
radicalement inverses au but recherché. Le second
argument, encore plus fataliste, pose que les projets
de transformation de l’ordre institué sont vains et
stériles, ne changent en rien le statu quo, bref qu’ils
sont sans effet aucun. Le troisième argument, enfin,
stipule que les programmes réformistes ont une très
fâcheuse tendance à compromettre ou, plus encore, à
réduire à néant des acquis, avantages et droits précé-
demment obtenus, souvent de peine et de misère.
Les trois arguments étudiés par Hirschman relè-
vent tous d’une même grande famille : celle des consé-

98
L’argumentation politique au service du conservatisme

quences non voulues, non intentionnelles ou non


prévues. Ils sont tous les trois des variantes de ce qu’on
peut appeler l’argumentation par le paradoxe des
conséquences. Ce dispositif d’attaque des positions
d’un adversaire renferme, selon nous, trois autres
procédés rhétoriques (l’engagement fatal, la prédic-
tion autocréatrice et l’excès de volonté), reposant
comme les trois premiers sur le principe des consé-
quences non prévues, mais que Hirschman n’a pas
crû bon de signaler et commenter. Notre première
intention est de caractériser ces arguments pour mieux
en comprendre la structure et la portée, et ainsi remet-
tre dans une plus juste perspective l’essai brillant de
l’auteur.
Hirschman, par ailleurs, soutient que les trois
arguments fétiches de la droite sont surutilisés,
exploités à outrance, et qu’en plus ils sont moralement
injustes puisqu’ils paralysent ou stérilisent le sain
développement des débats politiques en démocratie.
Notre second objectif consiste à tempérer une telle
opinion, en suggérant que les idéologies politiques,
aussi bien progressistes que réactionnaires, se sont
beaucoup plus employées à occulter le problème des
conséquences non prévues qu’à l’énoncer rationnelle-
ment. L’argumentation par le paradoxe des consé-
quences est et sera toujours nécessaire et souhaitable
en démocratie, d’autant plus qu’un tel procédé rhéto-
rique* entretient avec les idéologies politiques une

99
L’argumentation

relation immanente complètement négligée par


Hirschman.
L’entreprise de Hirschman est à situer dans le
champ de l’histoire des idées politiques, et l’historien
des idées ici cherche moins à connaître le potentiel
persuasif des arguments reposant sur le principe des
conséquences non prévues qu’à comprendre les carac-
téristiques logiques ou a priori qui lui sont associées,
en se référant aux écrits de quelques-uns des grands
penseurs « conservateurs » des deux derniers siècles.
Or, la sociologie électorale et la psychosociologie
de la persuasion peuvent avantageusement prendre le
relais de l’historien afin de fournir une meilleure
compréhension de l’offre politique et de la réception
cognitive* des arguments qui reposent sur le para-
doxe des conséquences. L’attraction considérable qu’a
exercée une telle notion sur les penseurs politiques se
retrouve-t-elle chez les citoyens intéressés par la poli-
tique, en l’occurrence les électeurs ? S’il est vrai que
l’électeur dans les démocraties libérales est de plus en
plus rationnel, stratège, informé et éduqué, s’ensuit-il
qu’il est plus ouvert et sensible aux arguments de
contenu comme ceux qui reposent sur le paradoxe des
conséquences ? Si l’électeur est de plus en plus auto-
nome face aux partis politiques, volatile et versatile,
s’il est exposé plus que jamais aux médias lors des
élections et si ces élections sont de plus en plus
centrées sur des enjeux, est-ce à dire que les arguments

100
L’argumentation politique au service du conservatisme

de contenu, de cause ou de conséquence, prennent


une importance jusque-là inégalée dans les démo-
craties libérales et leurs processus électoraux ?
Afin de prendre toute la mesure de la réception
des arguments de conséquence auprès des électeurs,
deux avenues complémentaires s’offrent d’emblée à
l’analyste : 1) la recherche expérimentale dans le
champ de la psychosociologie de la persuasion pour
mieux comprendre les mécanismes cognitifs qui inter-
viennent dans le processus d’attention, de compré-
hension et d’adhésion aux arguments de conséquence
et, ultimement, de changement ou de renforcement
des attitudes par le biais de tels arguments ; 2) la
sociologie électorale de terrain, aussi bien micro que
macrosociologique, afin de voir si nous sommes vrai-
ment plongés dans un jeu électoral d’un nouveau
genre, avec un électorat radicalement différent,
susceptibles tous les deux d’accroître la portée persua-
sive de la rhétorique fondée sur le paradoxe des consé-
quences. Nous verrons, en conclusion, quelques
avenues possibles de ce champ de recherche.

101
L’argumentation

Les arguments types


Pour illustrer sa thèse, Hirschman prend appui
sur les trois grandes vagues progressistes (suscitant
autant de vagues réactionnaires) qui ont marqué l’his-
toire de l’Occident depuis deux siècles : 1) la conquête
des droits de l’Homme et autres droits civils (liberté
de parole, de pensée, de religion, d’association, etc.)
amorcée au XVIIIe siècle par les Révolutions française
et américaine ; 2) les mouvements, au siècle suivant,
pour le droit à la participation politique, la démocra-
tie et l’extension du suffrage à des couches de plus en
plus nombreuses de la société ; 3) la montée, au
e
XX siècle, de l’État-providence afin d’ajouter à ces
droits civils et politiques, les droits socio-économiques
relatifs à l’instruction, la santé, la sécurité du revenu,
etc. Chacune de ces étapes historiques vers plus de
liberté, de démocratie et de progrès social a évidem-
ment été suivie, rappelle Hirschman, par des contre-
offensives idéologiques féroces et implacables de la
part des partisans du statu quo ou d’un ordre plus
ancien ; et à chaque occasion, les adversaires du
progrès, sans concertation et ignorant bien souvent
qu’ils resservaient les mêmes arguments que leurs
homologues des époques antérieures, ont employé les
trois arguments-types du discours réactionnaire pour
jeter le discrédit sur les réformes avancées.

102
L’argumentation politique au service du conservatisme

Concédant que les trois arguments-types ne sont


aucunement l’apanage des conservateurs et qu’on les
retrouve aussi dans le discours des réformistes et révo-
lutionnaires de gauche, Hirschman n’en estime pas
moins qu’ils sont surtout caractéristiques du discours
réactionnaire, pour la bonne raison que les partisans
du statu quo peuvent difficilement attaquer de front
des objectifs de progrès qui, par essence, se veulent
généreux, bons, humains, égalitaires, fraternels, chari-
tables et universels ; autrement dit, des objectifs que
l’« opinion publique » a toutes les chances de perce-
voir sous un tel jour. La seule manière pour les tenants
de la « réaction » de contrer des intentions aussi
nobles est d’applaudir la grandeur d’âme qui les
inspire, en s’employant par contre à montrer que tous
les moyens envisagés sont aussi inadéquats les uns que
les autres. Les fins en soi sont souhaitables, mais le
contexte et les moyens disponibles pour agir ne
peuvent qu’engendrer, au mieux, vide et gaspillage,
au pire, destruction et inversion 2.

Effet pervers, effet d’inanité


et mise en péril
On se doute de l’usage que les « réactionnaires »
ont fait et font encore de l’argument de l’effet pervers
pour attaquer une initiative progressiste. Les révoltes

103
L’argumentation

pour la liberté mènent à l’esclavage et à la barbarie,


le désir d’institutions démocratiques consolide les
oligarchies et autres élites du pouvoir, les mesures de
protection sociale encouragent le chômage et la
pauvreté plutôt que de les contrer. Hirschman n’a
aucune difficulté à trouver des auteurs ou personnages
politiques célèbres qui ont, à une époque ou une
autre, souscrit à ce genre d’offensive. Ce qui le frappe
toutefois c’est que dans la bouche des « réaction-
naires », la thèse de l’effet pervers entre en contradic-
tion avec la notion de conséquence non voulue et
trahit l’idée centrale de cette notion générique qui
insiste sur les limites de la raison humaine, de notre
faculté à prévoir le cours des choses. Or, nous dit
l’auteur, les « réactionnaires » invoquent l’argument
de l’effet pervers avec une telle assurance et une telle
insistance qu’ils en viennent à croire et à faire croire
que les actions humaines sont pleinement prévisibles,
pour peu qu’on ait suffisamment d’intelligence, de
perspicacité et d’élévation d’esprit.
La critique est certainement excessive car
plusieurs des auteurs cités par Hirschman (Pareto,
Michels, Hayek, Tullock et Friedman, pour n’en citer
que quelques-uns) ont insisté sur la grande part
d’incertitude qui caractérise les actions humaines en
société, et en ce sens il est normal que les sciences
sociales se donnent pour mission de montrer les faits
sociaux qui sont des résultats involontaires de l’action

104
L’argumentation politique au service du conservatisme

des individus. Elle est par contre juste en ceci que le


camp de la droite, par l’emploi systématique qu’il fait
de l’argument de l’effet pervers, cherche en même
temps à dire que l’intelligence, la perspicacité et la
grandeur d’esprit sont des qualités qui font cruellement
défaut au camp opposé. En somme, implicitement et
peut-être même involontairement, l’argument de l’effet
pervers, comme tous les arguments tirés du paradoxe
des conséquences, se double d’un argument ad homi-
nem qui n’est pas illégitime sur le plan éthique, pour
autant qu’il soit invoqué pour souligner la part de
responsabilité intellectuelle qui incombe à ceux qui
mettent en avant des projets de changement social
majeur sans en mesurer toutes les conséquences.
La réflexion de Hirschman sur l’argument de
l’inanité est plus juste. Lorsque les tenants de la droite
l’utilisent contre une quelconque tentative de chan-
gement, c’est pour affirmer que cette tentative est ou
sera sans effet, que le projet est mort-né, que « plus
ça change, plus c’est pareil ».
L’objectif consiste à nier ou minimiser le chan-
gement, à dire que rien n’a changé ou encore que
quelque chose, quelque part, a certes changé mais pas
la réalité elle-même qu’on visait à transformer.
Pour les agents du changement, pense Hirs-
chman, l’argument d’inanité est beaucoup plus démo-
ralisant que celui de l’effet pervers ou celui de la mise
en péril.

105
L’argumentation

Alors que ces deux derniers postulent un monde


malléable, ouvert et plastique, la thèse de l’inanité
suppose au contraire un monde rigide, fortement
structuré et soumis à des lois d’organisation impla-
cables, incontournables et impossibles à transgresser.
Les deux autres thèses, au moins, offrent quelque
espoir aux agents du progrès : elles supposent que le
monde peut faire l’objet d’une volonté de change-
ment. La thèse de l’inanité n’offre quant à elle aucune
porte de sortie et se double, elle aussi, d’une attaque
ad hominem contre les tenants du progrès, à savoir
leur ignorance marquée de la rigidité et de la remar-
quable stabilité du monde social. Une attaque qui est
d’autant plus vicieuse qu’elle affirme, très souvent,
que les agents du progrès sont des imposteurs qui,
sous prétexte d’amener des réformes pour aider les
plus démunis, s’arrangent pour être les seuls à tirer
avantage des appareils bureaucratiques ou étatiques
censés régler les injustices et les inégalités 3.
La thèse de la mise en péril offre une argumen-
tation plus nuancée et sensée que les deux autres pour
dénoncer un projet quelconque de réforme. Un tel
argument ne conteste pas la possibilité, pour les agents
du changement, de réaliser les réformes qui leur tien-
nent à cœur. Rien n’interdit la réalisation concrète
des politiques souhaitées. Il énonce simplement que
ce que nous gagnons d’un côté, nous le perdons de
l’autre ; que l’acquisition de droits nouveaux nous fait

106
L’argumentation politique au service du conservatisme

perdre, collectivement et également pour tous, des


droits acquis qui valent bien plus. Plus qu’un jeu à
somme nulle, c’est un jeu à somme négative. Encore
une fois il ne s’agit pas, pour la droite, de contester
de front les mérites et la légitimité des réformes
proposées par la gauche. Une telle entreprise serait
suicidaire. Il s’agit, plus subtilement, de montrer les
effets périphériques négatifs et irrémédiables des
réformes que leurs auteurs n’ont pas su anticiper. Les
détracteurs du progrès chercheront alors à montrer
que la quête des droits démocratiques est une menace
pour les droits civils et la liberté ; que l’essor de l’État-
providence est un danger pour la démocratie ou
encore pour la liberté.

Contrargumentation progressiste
À chacun des trois grands arguments de la droite
peut s’opposer, sur le strict plan formel, un contre-
argument progressiste. Contre les idéologues de la
mise en péril, les partisans du progrès peuvent soute-
nir qu’on ne peut espérer préserver ou renforcer les
conquêtes antérieures qu’en adoptant une nouvelle
réforme : sauver et affermir la liberté par les droits
démocratiques, consolider celle-ci et sauvegarder
ceux-là grâce à l’État-providence, etc. Autrement dit,
loin de se nuire et se contredire, les droits civils,

107
L’argumentation

politiques et socio-économiques, dans une sorte de


synergie, s’appellent les uns les autres et se soutiennent
réciproquement (Hirschman parle incidemment de
l’argument du soutien réciproque). Contre la thèse
de l’inanité se dresse, de la même façon, la thèse du
sens de l’Histoire. Chaque réforme est nécessaire et
incontournable parce qu’elle va dans le sens de l’His-
toire. L’évolution constante et irrépressible du monde
commande le progrès plutôt que l’immobilisme.
Enfin, Hirschman pense voir dans l’idée qu’il est
possible de reconstruire toute la société selon un
modèle préconçu (appelons cette idée, suivant une
proposition de Friedrich Hayek, la thèse du construc-
tivisme), la contre-thèse de l’argument de l’effet
pervers. S’objectant à l’idée que tout se réalise à
l’envers, les idéologues du progrès peuvent dire que,
non, tout se réalise à l’endroit, c’est-à-dire exactement
comme on l’avait voulu et prévu.
L’argumentation conservatrice comporte donc,
selon Hirschman, des « doublets progressifs » qui, à
la vérité, ne sont pas des paires symétriques aussi
parfaites qu’il le laisse entendre. L’argumentation
fondée sur le paradoxe des conséquences et les contre-
arguments que les tenants du changement sont tentés
de servir en réplique ne sont pas aussi simplistes qu’il
le dit. Cela dit, nous ne sommes tout de même pas
très loin d’une structure d’arguments et de contre-
arguments qui se présentent pratiquement comme des

108
L’argumentation politique au service du conservatisme

catégories a priori. Les trois autres arguments de


conséquence sur lesquels nous voudrions maintenant
réfléchir semblent confirmer cette hypothèse. Dans
une perspective d’histoire des idées politiques on peut
certes les considérer comme part négligeable, mais
sous l’angle d’une logique informelle appliquée à
l’argumentation politique, de tels arguments ne
peuvent être ignorés.
La critique qu’il est possible de faire des thèses
de Hirschman n’enlève rien à leur grande richesse et
à leur potentiel théorique. Une meilleure formalisa-
tion de la rhétorique fondée sur le paradoxe des consé-
quences exige d’abord un inventaire plus large que
celui qu’il dresse. Outre les arguments de l’effet
pervers, de la mise en péril et de l’inanité, trois autres
arguments peuvent faire partie de cette famille et
méritent un examen sérieux : les arguments de l’enga-
gement fatal (que nous proposons de nommer ainsi
pour les raisons qui seront exposées), de la prédiction
créatrice et de l’excès de volonté.

L’argument de l’engagement fatal


L’argument de l’engagement fatal consiste en
une attaque des positions, projets ou actions de
l’adversaire sous prétexte que ceux-ci ouvrent la porte
ou conduisent inévitablement à une seconde action,

109
L’argumentation

mais cette fois-ci nettement moins désirable, qui


engage avec elle une troisième action encore moins
souhaitable, et ainsi de suite jusqu’au moment où l’on
touchera le fond du baril. Perelman et Olbrechts-
Tyteca (1970), Sproule (1980), Kahane (1988) et de
nombreux autres théoriciens de l’argumentation ont
fait mention de cet argument d’attaque fondé sur le
paradoxe des conséquences, qu’ils ont baptisé de diffé-
rentes expressions telles l’argument de direction, du
doigt dans l’engrenage ou de la pente savonneuse
(slippery slope).
Nombreux sont les politiciens ou les penseurs
politiques qui ont brandi un tel argument.
La politique étrangère d’un pays à l’égard d’un
autre, notamment quand il est question d’une inter-
vention militaire, est un cas type où les opposants à
une telle intervention vont brandir haut et fort le
danger de l’engagement fatal. Dès lors que le gouver-
nement américain décida d’envoyer des conseillers
militaires au Vietnam, les adversaires de la politique
américaine dans ce pays ont immédiatement évoqué
les risques d’un engagement graduel incontrôlé, dans
une sorte de spirale d’actions et d’interventions
toujours plus périlleuses et redoutables. Les opposants
les plus articulés à la politique des États-Unis au Viet-
nam pouvaient même énoncer leur réprobation en ces
termes : une fois qu’ils auront adopté des décisions
difficiles et de plus en plus contestées, les dirigeants

110
L’argumentation politique au service du conservatisme

politiques et militaires vont chercher à justifier de


telles décisions par des actions d’envergure encore plus
grande, ils vont ignorer les informations incompa-
tibles avec leurs actes, tenir compte des seuls rapports
et commentaires allant dans le sens de leur conception
du conflit, bref ce sera la fuite en avant.
L’argument de l’engagement fatal est d’autant
plus percutant qu’il repose sur une longue liste de
travaux en psychologie sociale sur ce que l’on appelle
le phénomène du premier pas, ou cette tendance chez
les individus qui ont déjà acquiescé à une certaine
demande, à obtempérer par la suite à une demande
plus importante. La force du principe de cohérence
dans la détermination de nos actes fait partie des lieux
communs de la psychologie. Ce principe enseigne que
lorsqu’on a pris une position, on a tendance à se
comporter de manière obstinément cohérente avec
cette position, et surtout à vouloir paraître cohérent
à ses propres yeux et aux yeux des autres. L’argument
de l’engagement fatal, dans sa forme la plus raffinée,
supposera qu’en temps normal l’homme politique
prend des décisions au vu et au su de tous, et qu’il
ressent par la suite le besoin de conserver cette posi-
tion de façon à paraître cohérent, rationnel, sûr de
lui et digne de confiance.
Comme pour les trois arguments-type de Hirs-
chman, l’argument de l’engagement fatal trouve en
face de lui un argument de réponse que le prévenu

111
L’argumentation

invoquera souvent pour sa défense, celui que Perel-


man nomme l’argument du gaspillage et qui consiste
à dire que : « puisque l’on a déjà commencé une
œuvre, accepté des sacrifices qui seraient perdus en
cas de renoncement à l’entreprise, il faut poursuivre
dans la même direction ». Ce type d’argument est
souvent le seul, on le sait, que les décideurs de l’État
peuvent énoncer publiquement lorsque des investis-
sements publics dans de grandes infrastructures ou
des programmes sociaux ambitieux débouchent
inexorablement vers des « éléphants blancs » ou vers
des bureaucraties incontrôlables.
Il serait certainement possible de montrer, sur
le plan historique, qu’un tel argument, pourtant
déduit du paradoxe des conséquences, n’est l’apanage
d’aucun camp politique en particulier et qu’il est loin
d’être simpliste et intransigeant.

NOTES

1. Publié sous le titre « la rhétorique des conséquences non


prévues », p. 301.
2. Ainsi ont procédé Burke, de Maistre et Tocqueville pour
dénoncer les objectifs de la Révolution française : les deux
premiers en invoquant la thèse de l’effet pervers, le troisième
en soulevant l’argument de l’inanité. C’est aussi la stratégie
argumentaire que les Spencer et Le Bon, Mosca et Pareto,
Constant et Fustel de Coulanges ont cru nécessaire

112
L’argumentation politique au service du conservatisme

d’employer pour attaquer les partisans du suffrage universel :


les deux premiers en brandissant la thèse de l’effet pervers,
les deux autres en capitalisant sur l’argument de l’inanité, et
les derniers en invoquant la thèse de la mise en péril de
certaines institutions. Enfin, il s’est trouvé de nombreux
auteurs, conservateurs ou libéraux pour discréditer de la
même manière les politiques sociales-démocrates et l’État-
providence : soit par l’argument de l’effet pervers (Murray,
Forrester et Glazer), soit par celui de l’inanité (Stigler,
Tullock et Friedman), ou soit enfin par le procédé rhétorique
de la mise en péril (Hayek et Huntington).
3. Hirschman n’est pas sans constater que l’argument d’inanité
est un raisonnement très prisé par l’extrême-gauche pour
dénoncer le réformisme et avancer l’idée qu’il n’y a de chan-
gement que révolutionnaire.

Références bibliographiques
HIRSCHMAN, A., Deux siècles de rhétorique réactionnaire, (1991).
Edition originale (1991) : The Rhetoric of Reaction : Perversity,
Futility, Jeopardy.
KAHANE, H., Logic and Contemporary Rhetoric. Belmont Calif,
Wadsworth, 1988.
PERELMAN, C., OLBRECHTS-TYTECA, L., Traité de l’argumenta-
tion. Bruxelles, Editions de l’Institut de Sociologie, 1970.
SPROULE, J. M., Argument. Language and its Influence. New York,
McGraw-Hill, 1980.
Discourir et argumenter
Alain Boyer

Reprise 1 du no 15 de la revue Hermès,


Argumentation et rhétorique, vol. I, 1995

Les rapports entre les hommes relèvent à la fois


du différend et de la coordination. Régler un dissensus
ou s’accorder sur un certain partage des rôles requiert
quelque forme de communication. Hors la pure
violence, les individus échangent des biens, des gestes,
des paroles.
Mais la parole se dit en plusieurs sens. Parler,
c’est exprimer des émotions, décrire, raconter des
histoires, vraies ou fausses, arrangées ou dramatisées.
Ce peut être mentir, au risque de ne pouvoir répondre
à une mise en question rusée. C’est inciter, provoquer,
menacer, commander, interroger, prier, promettre.
Mais c’est aussi tenter de convaincre les autres de la
vérité ou de la justesse de son opinion, de la fausseté
des leurs ou de l’avantage qu’il y aurait à entreprendre
telle ou telle action commune. C’est encore essayer

115
L’argumentation

d’apprendre quelque chose par la simple et élégante


opposition de thèses que l’on sait soi-même trop peu
nuancées : un débat rationnel n’est pas un jeu à
somme nulle, même s’il mime parfois la guerre.
Une discussion n’est pas pour autant une simple
conversation, un échange détendu de propos plus ou
moins anodins, c’est un duel réglé de points de vue,
un commerce amicalement hostile des esprits. Les
discutants sont attirés, séduits par une même ques-
tion, un même enjeu, que la poursuite souplement
contrainte du débat peut amener à préciser aux yeux
de chacun des interlocuteurs, si du moins plus encore
que de convaincre, ils sont mus par le désir de progres-
ser grâce à l’entrelacement inattendu, parfois agressif,
parfois délicieux, des idées et des arguments. On en
sait les retournements dramatiques, les inversions de
positions, les impasses, les retours en arrière, les
silences entendus.

Organiser le cadre de l’échange


Échanger des arguments, soumettre chacun
d’entre eux à la subtile pesée du pour et du contre,
c’est déjà s’installer sans naïveté dans la non violence.
C’est reconnaître l’autre comme un sujet, à savoir non
seulement le destinataire passif de ses opinions, mais
aussi leur critique potentiel. C’est se refuser à le tenir

116
Discourir et argumenter

sous son contrôle sans réciprocité, et c’est lui accorder


effectivement la possibilité de résister : s’il n’a pas
cette option, nous ne jouons pas ce jeu 2.
Un argument est un ensemble ordonné
d’énoncés dont les premiers sont appelés prémisses et
le dernier, conclusion. On appelle également « argu-
ment » la prémisse cruciale d’une inférence.
On dira ainsi que certaines données constituent
un argument en faveur d’une conclusion, signifiant
par là qu’elles la justifient ou l’étayent plus ou moins.
Dire de quelqu’un qu’il a usé d’un mauvais argument
revient le plus souvent à mettre en cause non sa logi-
que, mais la qualité de (l’une de) ses prémisses. La
différence entre un argument (au premier sens) et un
raisonnement ou une inférence ne ressortit pas de la
logique stricto sensu 3. La nuance paraît être qu’un
argument est un raisonnement dirigé pour ainsi dire
vers l’affirmation ou la négation d’une proposition
donnée au sein d’un espace discursif où elle est en
question. Un argument se présente en général au
cours d’une argumentation, d’un plan de bataille
incomplet mais contraignant sous le contrôle duquel
un ensemble d’arguments montent à l’assaut d’une
position.
Un raisonnement est valide si la conclusion peut
être dérivée des prémisses grâce à l’usage de certaine(s)
règle(s) d’inférence. Les descriptions de l’école perel-
manienne ou de Toulmin sont précieuses pour établir

117
L’argumentation

une sorte de topographie des arguments, compte tenu


de leur situation d’énonciation. Il convient de se
montrer sensible aux divers régimes argumentatifs
utilisés par un auteur (ou un orateur), de savoir à qui
il s’adresse, quel topos il utilise, dans quel ordre et
selon quel tempo il dispose ses armes persuasives, etc.
Mais il ne faut pas perdre de vue la différence entre
le fait et le droit, en l’occurrence ceci qu’un argument
rhétoriquement* bien amené peut apparaître
convaincant sans être valide : le consensus n’est pas une
garantie à toute épreuve, et la zoologie aristotélicienne
des espèces d’arguments comprend nécessairement
une tératologie, à savoir une classification des
sophismes* et autres fallaces 4, telles la confusion des
contraires et des contradictoires (de l’incompatibilité
et de la négation), de la contraposée et de la récipro-
que, de la négation du conséquent (valide) et de celle
de l’antécédent (sophistique), voire la petitio princi-
pii*, etc. On pourra ainsi utiliser la logique comme
une arme de la critique.

Argumenter et démontrer
La logique classique (qui comprend la majeure
partie de la logique traditionnelle et de la logique
moderne) est caractérisée par sa monotonie, à savoir
non l’ennui que sont censées dégager ses majestueuses

118
Discourir et argumenter

constructions un peu froides, mais ceci qu’une déduc-


tion valide ne saurait perdre cette qualité si l’on y
ajoute quelque prémisse que ce soit : il y a comme
une robustesse de la déductibilité. Plus généralement,
ses règles transmettent la vérité : si les prémisses sont
vraies, la conclusion est vraie ; si la conclusion est
fausse, alors l’une au moins des prémisses est fausse
(sans que l’on puisse pour autant savoir laquelle). Du
vrai ne s’ensuit que le vrai, alors que du faux, le vrai
comme le faux peuvent être dérivés. On démontre la
validité d’un raisonnement en prouvant que si l’on
suppose sa conclusion fausse, il n’est pas possible
d’interpréter ses prémisses de telle manière qu’elles
soient simultanément vraies : la fausseté de la conclu-
sion implique l’incompatibilité des prémisses. (On
notera qu’un raisonnement valide peut avoir une
conclusion fausse et un raisonnement non valide avoir
des prémisses et une conclusion « factuellement »
vraies). Argumenter, c’est souvent montrer que son
interlocuteur ne saurait à la fois accepter certaines
propositions et refuser leurs conséquences, lesquelles
appartiennent à (au contenu de) la conjonction des
prémisses (mais pas à certaines d’entre elles seulement,
sinon les autres seraient dispensables : il y a une syner-
gie de la conjonction). Que répondre à celui qui ne
se sent pas lié par la nécessité du nexus logique ? Il
est vain d’essayer de lui montrer qu’il se contredit,

119
L’argumentation

car il le sait déjà et n’en a cure. Autant soulever les


épaules et passer à autre chose...
Lorsque les prémisses sont certainement vraies,
la conclusion l’est aussi, et l’on a une preuve de cette
dernière. Les textes mathématiques sont le royaume
de la preuve, directe ou indirecte (par l’absurde),
simplement parce qu’en ce domaine il n’est pas en
général question de mettre en cause les postulats, mais
de savoir ce que l’on peut en tirer, ce qu’ils « enve-
loppent ». En ce sens, elle est un cas limite d’argu-
ment, si tant est, comme le répète Aristote, qu’on ne
dispute ni ne délibère pour savoir si la diagonale du
carré est commensurable (avec le côté) : il existe une
démonstration (par l’absurde) que ce n’est pas le cas,
on ne peut que l’accepter ou sortir du domaine du
logos. L’existence d’une preuve signifie l’arrêt du
besoin d’argumenter sur le point en question, ce qui
ne veut pas dire que la recherche s’arrête dans le
domaine où cette preuve a émergé, au contraire !
Depuis au moins Platon et Aristote, voire
Zenon, on sait qu’argumenter, c’est d’abord argumen-
ter contre une position adverse dans un dialogue polé-
mique réglé, potentiellement ouvert à tous. Popper a
proposé d’ajouter aux fameuses trois fonctions du
langage de son maître Bühler une quatrième fonction,
la « fonction argumentative ». La fonction descriptive
admet la Vérité comme Idée régulatrice, tandis que
la fonction argumentative est régulée par l’Idée de

120
Discourir et argumenter

Validité. Toutes les cultures utilisent l’ensemble des


« fonctions » du langage. Mais on peut soutenir
qu’avec les Grecs, la fonction argumentative s’auto-
nomise et en quelque sorte prend conscience d’elle-
même, de sa nature indissociablement polémique et
non violente, et ce à travers le développement des
procès publics, la prise de décision démocratique après
délibération ou encore le surgissement du débat philo-
sophique et scientifique, ce que Popper appelle la
« tradition critique » (1985, ch. V ; voir aussi le beau
livre de Détienne, 1967). Les reproches essentiels des
philosophes socratiques à l’endroit de la Sophistique,
voire de la Rhétorique, pourraient se ramener à ce
que ces techniques tendraient à « oublier » que la
fonction argumentative est au service de la fonction
descriptive, de la Vérité, et qu’elles ne prennent pas
la peine de la « discipliner » en la dotant d’une Idée
qui permette de distinguer ses usages légitimes de ses
usages abusifs.

NOTES

1. Publié sous le titre « De usu argumentorum », p. 25.


2. Une telle caractérisation s’inspire de la dialectique aristotéli-
cienne (Aristote, Topiques, VIII) et du rationalisme critique
(Cf. Popper, 1962, 1990) ; rappelons que dans ce dernier
cadre le domaine de l’argumentation critique ne se réduit pas
à celui de la science, laquelle est caractérisée par sa testabilité,

121
L’argumentation

et donc par l’exclusion de « stratégies immunisantes », qui


permettent de gagner à tous les coups dans le « jeu » contre
la Nature. Cf. JOHNSTONE, H., « Some Reflections on Argu-
mentation », La théorie de l’argumentation, 30-39, Nauwe-
learts, Louvain, 1963.
3. Ducrot (1980, p. 10) propose une distinction radicale ; son
analyse de textes de Pascal et de Montesquieu (Annexes 3 et
4) est fort intéressante, en particulier en faisant ressortir le
rôle de la logique dans la mise en lumière des prémisses
implicites. Cependant, il souligne que ces textes philoso-
phiques seraient des « raisonnements » et non des « argumen-
tations » (p. 12) ; cet usage paraît quelque peu difficile à
respecter. L’auteur parle lui-même (p. 94) de « l’argumenta-
tion » de Montesquieu.
4. Tromperies.

Références bibliographiques
ARISTOTE, Réfutations sophistiques, (Trad de Tricot), Paris, Vrin,
1974.
DESCOTES, D., L’argumentation chez Pascal, Paris, PUF, 1993.
DETIENNE, M., Les maîtres de la vérité dans la Grèce archaïque,
Paris, Maspero, 1967.
DUCROT, O., Les échelles argumentatives, Paris, Minuit, 1980.
DUHEM, P., La théorie physique, Paris, Vrin, 1981.
HEMPEL, C., Aspects of Sientific Explanation, New York, The Free
Press, 1965.
MILL, J.S., Système de logique, (trad.. Peiss, Paris, Mardaga, 1866.
PASCAL, B., L’esprit de la géométrie et De l’art de persuader, Paris,
Ed. Pédagogie moderne, 1979.

122
Discourir et argumenter

PERELMAN, C., L’Empire rhétorique. Rhétorique et argumentation,


Paris, Vrin, 1977.
PLANTIN, C., Essai sur l’argumentation, Paris, Kimé, 1990.
POPPER, K., The Open Society and its Enemies, Londres, Routledge,
1962.
POPPER, K., Le réalisme et la science, (trad. Boyer et Andler),
Hermann, 1990.
QUINTILIEN, Institution oratoire (trad.. de Cousin), Paris, Les
Belles Lettres, Budé, 1976.
TOULMIN, S., Les usages de l’argumentation, (trad. de Brabenter),
Paris, PUF, 1993.
Argumentation
et technique de vérité
Francis Wolff

Reprise 1 du no 15 de la revue Hermès,


Argumentation et rhétorique, vol. I, 1995

Parler de technique discursive de vérité, c’est


nécessairement dire que le mode sur lequel on trans-
met ou fait admettre des vérités est « argumentatif » :
c’est dire en effet que la véridiction* y dépend exclu-
sivement de ce qui, dans le discours, relève de la
technique et de ce qui, dans la technique, concerne
le discours en tant que tel. Or ces deux traits peuvent
définir l’argumentation.
Dire que la véridiction dépend de ce qui, dans
le discours, relève de la technique, signifie en effet
d’abord que la vérité ne dépend pas de ce qui est hors
du discours ou de ce qui, en lui, relèverait d’un
pouvoir véridique de sa référence. En d’autres termes :
est exclu des techniques de vérité tout appel à l’évi-

125
L’argumentation

dence empirique* sur laquelle se fonde ordinaire-


ment la transmission des vérités.
Dire que la véridiction dépend de ce qui, dans
la technique, concerne le discours en tant que tel,
signifie qu’elle dépend de ce qui est dit, et non de
celui qui le dit (la position extra-discursive du locu-
teur) ni de celui à qui c’est dit (la position extra-
discursive de l’auditeur). En d’autres termes : dans
une technique de vérité, la forme essentielle de la
véridiction exclut d’abord tout appel à l’autorité de
celui qui parle, sur laquelle se fondait l’antique
pouvoir véridictionnel du « maître de vérité 2 » et sur
laquelle se fonde ordinairement la transmission des
vérités. Ni le mathématicien ni le dialecticien ne
peuvent arguer de ce qu’ils sont, de ce qu’ils savent
ou de ce qu’ils peuvent, pour faire admettre la vérité
de ce qu’ils disent. Ils ne peuvent pas non plus, sans
sortir de leur rôle de « savant » ou de « dialecticien »,
chercher à émouvoir leur élève pour mieux lui ensei-
gner ou à impressionner leur adversaire pour mieux
le réfuter. Quant à l’orateur, il peut certes s’efforcer
de paraître doté de qualités, de savoir ou de pouvoir
qui le rendent crédible aux yeux de ses auditeurs, il
peut aussi s’efforcer de faire naître en ses auditeurs
des passions qui les disposeront favorablement à sa
thèse : dans la mesure où il y parvient par le seul
discours, cela relève de la rhétorique* et la persuasion
s’effectue par des « moyens techniques 3 ».

126
Argumentation et technique de vérité

Il n’en demeure pas moins que, même dans la


rhétorique, une part essentielle de la technique réside
dans ce que dit le discours lui-même, et c’est ce que
Aristote appelle la partie proprement logique de la
rhétorique, le « corps des moyens de preuve 4 ».
On peut appeler « argumentation » le fruit de
cette double exclusion : exclusion de toute forme de
transmission de vérité par des moyens extra-discursifs,
soit parce qu’ils ne relèvent pas du discours (comme
la violence ou l’appel à l’évidence), soit parce qu’ils
relèvent de ce qui en lui est étranger à ce qu’il dit
(autorité du locuteur, sentiments de l’auditeur).
De ces deux traits définitoires, il est peut-être
possible de tirer d’autres déterminations essentielles à
toute argumentation.
Par opposition aux autres formes de véridiction
(notamment celles d’un « maître de vérité », par
exemple), l’argumentation se distingue par le fait
qu’elle vise un accord de l’interlocuteur qui soit une
adhésion au discours et non une adhésion au locuteur.
En d’autres termes, le discours argumenté ne sera pas
tenu pour vrai parce que le locuteur est vérace mais
c’est inversement parce que le discours sera accepté
comme vrai, « convaincant », que le locuteur sera tenu
pour vérace (ou « convaincant »).

127
L’argumentation

La valeur de vérité de l’argumentation


Par opposition à ce qui se passe dans d’autres
formes de véridiction, dans l’argumentation aucune
assertion ne saurait par elle seule suffire à imposer sa
propre vérité. En effet, puisque l’argumentation se
distingue par le resserrement de la véridiction sur
l’assertion, la vérité d’une assertion ne peut dépendre
de rien d’autre que d’une autre assertion : dans toute
argumentation, il y a donc toujours au moins deux
assertions liées, celle dont on veut transmettre (ou
imposer) la vérité à l’interlocuteur et celle(s) sur
laquelle (lesquelles) on appuie la première. Récipro-
quement, dès lors qu’une assertion ne se soutient ou
ne s’autorise que de sa seule énonciation, elle fait
appel à d’autres modes de véridiction que l’argumen-
tation. Sa vérité ne peut renvoyer qu’à l’autorité du
fait qu’elle énonce ou à l’autorité de celui qui
l’énonce, exclues l’une et l’autre par définition de
l’argumentation. En d’autres termes : dès lors que la
véracité des locuteurs socialement légitimés devient
discutable (ce qui est la condition de constitution
historique de toute technique de vérité), dès lors qu’ils
peuvent seulement être faillibles ou trompeurs – dès
lors donc que l’on rompt avec une conception de la
véridiction liée au statut de celui qui parle – renon-
ciation d’aucune assertion ne peut suffire à en imposer
(ou transmettre) la vérité ; il faut un lien plus ou

128
Argumentation et technique de vérité

moins nécessaire entre les assertions, dont certaines


sont déjà admises par le destinataire et dont les autres
sont précisément celles que l’on s’efforce de lui faire
admettre. Voilà qui explique que, si l’assertion peut
être tenue pour la forme discursive minimale de
vérité, elle n’est pas la forme minimale de la véridic-
tion dans les techniques de vérité : pour qu’il y ait
véridiction, il faut plus qu’une assertion vraie, il en
faut au moins deux liées entre elles.
Une technique de vérité se caractérise donc par
le fait que l’on y lie des assertions dont certaines sont
déjà tenues par le locuteur pour admises par son inter-
locuteur et dont d’autres sont celles qu’il s’efforce de
lui faire admettre par là : telle est « l’argumentation »,
et elle caractérise nos trois techniques de vérité.
Cette argumentation et ces techniques, nous allons
désormais les étudier du point de vue d’Aristote, puis-
que, contrairement à ses prédécesseurs 5, c’est princi-
palement sous l’angle de l’argumentation que ces
techniques ont retenu son attention dans les Analy-
tiques, les Topiques et la Rhétorique.
S’appuyant sur les pratiques de son époque,
Aristote dégage toutes les manières légitimes (et illé-
gitimes) d’argumenter, c’est-à-dire, pour un locuteur,
de lier les assertions qu’il tient que son auditeur tient
pour vraies (les prémisses) à celle qu’il tient à lui faire
tenir pour vraie (la conclusion). Bien sûr, l’ordre entre
« prémisses » et « conclusion » est inverse pour le locu-

129
L’argumentation

teur (le maître de la connaissance scientifique, le ques-


tionneur de la dialectique, l’orateur de la rhétorique)
et pour l’auditeur (l’élève, le répondant et le peuple),
c’est-à-dire dans le discours lui-même. Le locuteur
part évidemment de la thèse qu’il sait (ou feint de
croire) vraie, et cherche à la lier à celles dont il sait
(ou croit), conformément à la situation dialogique
dans laquelle il se trouve, que l’auditeur les admet
déjà. À l’inverse, le système axiomatisé* de la science,
la réfutation dialectique et le discours de l’orateur
partent, conformément au point de vue de l’auditeur,
des « prémisses » tenues pour vraies respectivement
par l’élève, le répondant et le peuple, vers la « conclu-
sion », vérité nouvelle qui se tire des précédentes. La
différence entre les argumentations scientifique,
dialectique et rhétorique, tient et ne tient qu’à cette
matière des prémisses du point de vue du destinataire,
c’est-à-dire à la nature de ce qui doit être tenu a priori
pour admis par un élève en situation d’apprendre une
science, par un adversaire en situation de défendre sa
thèse, et par le peuple assemblé en situation de juger
de la vérité d’un discours.

130
Argumentation et technique de vérité

Conclusion : Pas d’argumentation pure,


mais trois techniques pour découvrir
la vérité
Conclusion ? Il n’y a pas d’argumentation pure,
c’est-à-dire pas d’argumentation hors d’un cadre
social et des conditions réglées d’une interlocution.
Ainsi le projet (remontant au Phèdre de Platon) d’une
argumentation « scientifique » ou absolue, modelée,
par exemple, sur la transmission des connaissances,
indépendante du type de vérités (savoir ? convictions ?
opinions ?) que l’on veut transmettre et de leur mode
d’existence serait illusoire. Ainsi, l’idée que l’argumen-
tation rhétorique (par exemple) serait une sorte
d’assouplissement, voire de dégénérescence, de la
démonstration (scientifique), serait tout aussi illusoire
– et illusoire aussi, par conséquent le seul critère de
validité formelle pour légitimer une argumentation.
Si les Grecs ont inventé, à peu près dans le même
temps et dans les mêmes conditions, trois techniques
de vérité, c’est qu’il y a peut-être trois – et seulement
trois – modes d’argumentation autonomes tout aussi
légitimes. L’un, la démonstration, correspond à la
sphère de la transmission idéale des connaissances.
L’autre, le mode dialectique, correspond à la sphère
des convictions personnelles et aux règles idéales du
débat d’idées. Le dernier, le mode rhétorique, corres-
pond à la sphère de l’espace public et aux règles

131
L’argumentation

permettant le partage des vérités sociales et le débat


juridique ou politique.

NOTES

1. Publié sous le titre « Trois techniques de vérité dans la Grèce


classique : Aristote et l’argumentation », p. 41.
2. « Maître de vérité », le roi de justice est pourvu du même
privilège d’efficacité [que le devin ou le poète] : ses dits de
justice, ses themistes sont, en effet, des espèces d’oracle » (M.
Détienne, 1967, p. 56).
3. Aristote distingue en Rhétorique. (I, 2, 1356 a 1 sq.) trois
types de « preuves techniques » : celles qui consistent pour
l’orateur à déterminer par le discours des passions chez ses
auditeurs favorables à sa cause (il étudie ces preuves par le
pathos en II, 2-11) ; celles par lesquelles l’orateur apparaît à
ses auditeurs comme doté d’un honnête caractère {ethos,
étudiées en II, 1 et 12-17) ; et enfin les « preuves par le
logos » proprement dites (c’est-à-dire les argumentations,
étudiées en I, 4-14 et II, 18-26). Rappelons que l’ethos de
l’orateur doit être établi techniquement et n’a rien à voir avec
son autorité ou sa réputation préalable ; elle l’exclut même
explicitement (voir I, 2, 1356 a, 9-10).
4. Aristote se plaint au début de la Rhétorique (I, 1, 1354
a 11 sq.) que les auteurs habituels de Traités se concentrent
sur l’accessoire, surtout la manière d’éveiller les passions de
l’âme de l’auditeur (même reproche en I, 2, 1356 a 16-19)
et non sur les enthymèmes (en gros, l’argumentation) qui
sont le « corps de la preuve » (1354 a 15) et auxquels il
consacre, lui, une partie importante de son propre Traité.
5. Aristote reproche à ses prédécesseurs en dialectique (notam-
ment les Sophistes) de ne pas avoir suffisamment dégagé les

132
Argumentation et technique de vérité

règles de l’argumentation valide, d’avoir « non pas enseigné la


technique mais ses seuls résultats » (Réf. soph. 34, 184 a 1) ;
reproche comparable à celui qu’il fait à ses prédécesseurs en
rhétorique.

Références bibliographiques
DETIENNE, M., Les maîtres de la vérité dans la Grèce archaïque,
Paris, Maspero, 1967.
BRUNSCHWIG, J., Aristote : Topiques, Tome I, livres I-IV, (trad.),
Paris, Les Belles Lettres, 1967.
Rhétorique, public
et « manipulation »
Guillaume Soulez

Reprise du no 38 de la revue Hermès,


Les Sciences de l’information et de la communication.
Savoirs et pouvoirs, 2004

Les sciences de l’information et de la commu-


nication, en tant qu’elles sont des sciences du discours
et de son analyse, peuvent tirer profit d’une mise en
perspective théorique que suggère une lecture
contemporaine de la Rhétorique* ancienne afin de
préciser certains problèmes scientifiques liés aux
rapports entre les « textes » et leurs « lecteurs ». Cette
mise en perspective débouche sur une critique de la
« manipulation », critique susceptible de montrer
l’articulation féconde entre l’analyse des discours
médiatiques et les enjeux sociaux. Elle suggère un
champ d’intervention possible pour les Sic face à la
prégnance de ce vocable et de cet imaginaire de la
manipulation pour défendre, à l’inverse, une analyse

135
L’argumentation

circonstanciée des formes rhétoriques et argumenta-


tives à l’œuvre dans les discours médiatiques, c’est-
à-dire une analyse qui prenne en compte leur
« réception ».

Notre hypothèse est, en effet, que la Rhétorique


peut se lire comme une théorie de la réception, ou
plutôt du public, logée à l’intérieur d’une théorie de
la production du discours. Plus précisément, cette
pensée du public et de la construction du sens fonde
le modèle d’analyse du discours que contient la
Rhétorique. Par là, la Rhétorique peut nous apporter
encore aujourd’hui matière à retravailler tout autant
les concepts de l’analyse de discours et de la sémio-
logie, que les méthodes de l’analyse, car le lien qu’elle
établit entre production et interprétation du discours
est bien plus qu’une « prise en compte » de la récep-
tion, ou de la pluralité des interprétations auxquelles
donne lieu un « texte ». Dès lors que l’on a fini par
reconnaître jusqu’au bout la liberté interprétative des
publics face aux textes (médiatiques), comment
renouer les fils entre un discours et sa réception 1 ? Il
nous semble qu’on peut repartir des hypothèses de la
Rhétorique pour répondre à cette question.

136
Rhétorique, public et « manipulation »

Une théorie du public logée


dans une théorie du discours
Bien au-delà de la simple prise en compte des
sentiments ou des passions de l’auditoire, ou de l’idée
d’une simple « adaptation » du discours à l’auditoire,
la Rhétorique a constitué une théorie du discours qui
ne part pas du texte pour envisager la pluralité de ses
réceptions possibles, comme aujourd’hui après le
tournant pragmatique* et l’effet des théories de la
réception, mais qui part, au contraire, de la pluralité
des réceptions pour en faire une théorie du discours,
d’où son intérêt pour la question qui nous occupe. À
la suite de la rhétorique latine 2 et des machines à
discours de la sémiologie* 3, ou de la théorie de
l’information, on pense souvent que la Rhétorique
envisage la relation entre l’orateur et le public, comme
une « adaptation » de l’orateur à son public, comme
s’il s’agissait, d’une part, d’un simple ajustement au
public, d’autre part de la transformation d’un
« message » qui préexisterait au discours que l’on veut
délivrer. Or, le principe fondamental de la Rhétorique
aristotélicienne est, de façon bien plus décisive, l’ana-
lyse du discours en fonction de l’opinion (endoxa), par
opposition à la science ou à l’Être. Loger, en effet,
l’opinion au cœur de la production du discours, c’est
introduire de façon radicale une pensée du public en
tant précisément que cela signifie que l’orateur doit

137
L’argumentation

s’attacher à produire un discours pour répondre par


anticipation à la pluralité des réceptions. L’enjeu pour
Aristote est de comprendre les mécanismes de l’opi-
nion, ce qui débouche sur la proposition de considérer
un syllogisme propre à la Rhétorique, l’enthymème*,
fondé sur la vraisemblance (par opposition au syllo-
gisme dialectique qui raisonne à partir de prémisses
vraies).
L’endoxa est présente sous trois angles dans la
Rhétorique qui sont autant de définitions du public :
la Rhétorique suppose une parole publique opposée
à la conversation privée, c’est son fondement politi-
que ; la Rhétorique est déterminée par les différentes
formes d’auditoire, c’est sa détermination morpholo-
gique ; la Rhétorique relève de ce qu’on pourrait
appeler un dialogisme public, c’est-à-dire une inscrip-
tion du collectif que constitue l’auditoire au cœur de
la production du discours, c’est sa dimension
pragmatique.
L’opinion pour Aristote est un processus dyna-
mique qui met en œuvre ce fondement, cette
morphologie et cette pragmatique. La spécificité de
la Rhétorique est de tenir ensemble ces trois dimen-
sions pour appréhender le potentiel et l’efficace d’un
discours public.

138
Rhétorique, public et « manipulation »

Un discours public, adressé


à un public : politique et morphologie
de la parole publique
La Rhétorique relève du discours public et
s’oppose à la conversation privée dans la mesure où
elle concerne les affaires de la Cité et non les affaires
domestiques (nous parlerions aujourd’hui d’« espace
public* »), plus précisément en tant qu’elle est définie
par Aristote comme une « ramification de la dialecti-
que et de la science morale qu’il est juste d’appeler
politique » (Aristote, Rhétorique, I, 1356 a). Le livre
II sur les « passions » de l’auditoire a alors longtemps
constitué la référence de théoriciens du politique
méfiants à l’égard des assemblées démocratiques, ou
soucieux de contrôler la « multitude » par un usage
politique du mensonge et du mythe, et en particulier
de la religion ou, à travers la presse, du patriotisme
(Ginzburg, 2001, p. 54-55 et p. 67-70). Or, à
l’inverse, comme nous le verrons, cette dimension
politique permet d’envisager la Rhétorique comme
une réponse à ce désir de contrôle.
À ce fondement politique, la Rhétorique ajoute
une dimension morphologique dans la mesure où ce
caractère public dépend également du fait qu’elle a
affaire non pas à des individus mais à trois formes
d’auditoires caractérisés : les juges, les citoyens ou les

139
L’argumentation

simples assistants d’une cérémonie (Rhétorique, I,


1358 b). Ces formes d’auditoires déterminent trois
genres rhétoriques – judiciaire, délibératif, épidictique
(littéralement fondé sur l’exhibition, le spectacle) –
c’est-à-dire trois façons différentes d’engager la parole
dans le jeu du discours. Or, la parole politique obéit
à cette règle morphologique parce que le discours
public est un discours adressé à un public : « Trois
éléments constitutifs sont à distinguer pour tout
discours : celui qui parle, le sujet sur lequel il parle,
celui à qui il parle ; c’est à ce dernier, j’entends l’audi-
teur, que se rapporte la fin », insiste Aristote en pour-
suivant (ibid.). Il ne s’agit donc pas ici, comme on
l’écrit parfois, d’une anticipation du modèle
émetteur-récepteur-message (ou de sa variante jakob-
sonienne) dans la mesure où l’on voit que c’est
l’adresse à un public déterminé qui commande le
discours, tout à l’opposé de la linéarité d’un « schéma
de la communication » qui considère que le message
est préalable à l’émetteur.
La Rhétorique aristotélicienne articule donc une
théorie de l’opinion formulée dans les termes d’une
théorie de l’argumentation valable pour un discours
public à une théorie de l’attente formulée dans les
termes d’une théorie des genres de discours en fonc-
tion des auditoires, ainsi qu’à une pensée pragmatique
de l’acte de parole en situation. En effet, en posant
comme origine du discours l’opinion du public et la

140
Rhétorique, public et « manipulation »

diversité morphologique des auditoires, la Rhétorique


n’est pas une théorie qui se contenterait d’intégrer le
« feed-back », elle préfigure plutôt l’esthétique de la
réception, selon laquelle, comme on sait, c’est l’« hori-
zon d’attente » du public qui détermine la production
des discours (Starobinski avait noté la filiation entre
Aristote et Jauss dans sa préface à Pour une esthétique
de la réception).

Un discours pour un public :


une pragmatique fondée sur le fait
culturel
Pour la Rhétorique aristotélicienne, en effet, le
discours est tout entier une « réponse » au sens fort,
comme le dit Jauss (à la suite de Gadamer), à la
« question » que (se) pose un public potentiel de
lecteurs et d’auditeurs (Jauss, 1978, p. 59-63). On
constate de fait le même intérêt chez Aristote et chez
Jauss (Ibid., p. 49) pour la dimension générique
(genres rhétoriques et genres littéraires) et thématique
de l’horizon d’attente (les topoi aristotéliciens étant
cependant, logiquement, plus argumentatifs que
narratifs).
L’anticipation de l’interprétation du public sous
la forme d’une « réponse » au sens gadamérien
suppose ainsi une efficace du discours qui ne soit pas

141
L’argumentation

fondée sur le pouvoir des mots eux-mêmes mais,


pourrait-on dire, sur la projection de la façon dont le
public peut accomplir l’effet. L’analyse minutieuse de
l’interaction entre des types de raisonnements et des
états de l’auditoire (les passions ne sont pas étudiées
pour elles-mêmes mais en tant que potentiels argu-
mentatifs selon l’enthymème), conduit à des propo-
sitions pragmatiques* fondées sur le lien entre l’acte
et la situation du discours tel que peut l’appréhender
un public doté de telle ou telle attente (Rhétorique,
II, 1378 a). La différence entre le modèle aristotélicien
et le modèle de Jauss est qu’il s’agit, dans un cas,
d’attentes « morales » (conformément au statut
éthico-politique de la Rhétorique), dans l’autre, de
représentations sociales historiquement situées (Jauss,
1978, p. 210-262). Il ne s’agit donc pas seulement
d’une théorie de l’inférence rhétorique (appuyée sur
le syllogisme fondé sur des prémisses vraisemblables),
mais véritablement d’une sorte de dialogisme selon
lequel cette attente morale détermine le discours. Par
opposition au dialogisme linguistique (Bakhtine)
– fondé sur l’effet de la présence d’autrui dans mon
discours (Bakhtine, 1981, p. 50 et p. 148, cité par
D. Vernant 4, p. 641) – ou logique (Jacques, 1979,
p. 222) – fondé sur l’adéquation entre une norme et
une condition pragmatique (le dialogue par opposi-
tion au monologue) – le dialogisme aristotélicien est
plus trivialement « pragmatique », son critère est l’effi-

142
Rhétorique, public et « manipulation »

cacité de l’intégration de l’attente du public sur


l’adhésion ultérieure des auditeurs. Aristote s’appuie
ainsi sur des proverbes, sur les « leçons » de l’histoire
ou sur des exemples de l’Iliade, et plus généralement
sur tous les lieux communs tout à la fois moraux et
semi-logiques que contient la culture.
La pragmatique aristotélicienne repose donc sur
la détermination de l’efficacité morale du discours en
fonction de déterminations culturelles, au sens des
valeurs véhiculées par les formes de vie et les traditions
d’un peuple (Aristote souligne le poids des habitudes
et de la coutume). Le contexte est constitué de « ce
qui est présumé » par les interlocuteurs, c’est un
contexte d’informations et de croyances partagées
(Armengaud, 1985, p. 46-47). Par là, l’endoxa se
comprend non seulement comme principe argumen-
tatif mais comme substrat culturel. Précisons que cette
pragmatique « culturaliste » ne conduit pas du tout
Aristote à un quelconque relativisme moral puisque
la morale (populaire ou ordinaire) qui commande
cette efficacité ne relève pas de la Rhétorique, mais
de l’Éthique ou de la Politique qui sont à même de
l’évaluer et de la corriger (grâce à l’éducation). Les
propositions de Perelman autour de l’idée d’un
« auditoire universel », si on en fait une lecture plus
pragmatique que kantienne, suggèrent alors la possi-
bilité d’une dynamique d’universalisation qui rend

143
L’argumentation

possible l’articulation entre principes éthiques et


données culturelles autour de ce dialogisme public.

Des publics aux « textes »


Selon la conception aristotélicienne, ces trois
épreuves publiques – politique, morphologique et
pragmatique – préexistent donc à tout discours. Face
à une situation, nous mobilisons tout à la fois ce triple
cadre public et ce que nous pensons de tel ou tel sujet
plus ou moins clairement : c’est la nécessité de se
prononcer publiquement qui détermine la parole à
dire telle chose plutôt qu’une autre, car elle oblige à
(sou)tenir une position, comme cela a été étudié par
les travaux contemporains sur le caractère public des
sentiments moraux (Gibbard, 1996). Nous proposons
donc d’étudier le discours à partir des réactions des
« lecteurs » (auditeurs, spectateurs...), non pas telles
qu’elles pourraient être déduites du « texte » lui-
même, mais telles qu’elles sont effectivement attestées
soit par la publication, ou la visée de publication
(courrier de lecteurs par exemple), soit par le témoi-
gnage public, etc. On observe ainsi comment les
« lecteurs » – qui produisent le discours tout autant
que les « auteurs » ou les orateurs – mobilisent des
argumentaires culturels et moraux qui sont précisé-

144
Rhétorique, public et « manipulation »

ment ceux que la Rhétorique aristotélicienne


s’emploie à décrire.
La dimension publique est alors essentielle pour
passer de la simple émotion à la réaction articulée qui
emprunte généralement les voies décrites par Perel-
man lorsqu’il analyse l’« auditoire universel » : il s’agit
d’une « norme de l’argumentation objective » à
l’œuvre dans les discours des orateurs qui s’appuie sur
le pouvoir que l’on accorde aux « opinions qui jouis-
sent d’une approbation unanime ». Si, par exemple,
un orateur s’adresse à une salle en exaltant la liberté
comme bien inaltérable de l’humanité (pour combat-
tre telle forme d’esclavage contemporain), les audi-
teurs ne pourront qu’adhérer à cette valeur universelle
et s’agréger autour d’elle en un collectif qui s’approche
de l’« auditoire universel ». L’« auditoire universel »
est ainsi un horizon qui détermine un mécanisme
d’adhésion, qui est, lui, bien réel (Cf. Perelman, 1988,
p. 39-46 et p. 102-103). Le « lecteur » réagit ainsi au
nom d’un principe moral à visée universelle pour
construire un auditoire de référence qui confirme
l’auditoire visé selon lui par le discours, ou, au
contraire, qui s’y oppose : par exemple, deux lettres
de téléspectateurs, publiés dans le même journal (Télé-
rama) peuvent reconnaître le public visé par le Télé-
thon et remercier France 2 de programmer cette
émission au nom d’une valeur de générosité, ou au
contraire, s’opposer au « voyeurisme » de l’émission

145
L’argumentation

au nom de la dignité humaine. Nous avons appliqué


cette méthode rhétorique d’analyse des réceptions
suivant deux perspectives, l’une visant à déterminer
les formes récurrentes d’universalisation (les « modes
de réaction » ou « répertoires ») dans le courrier des
téléspectateurs publiés par un journal de programme
pendant un an, et l’autre visant à évaluer l’impact sur
le public d’un événement, l’attentat du World Trade
Center, en étudiant la diversité des réactions des
téléspectateurs dans les différents journaux de
programmes 5. Nous avons pu montrer ainsi que les
« lecteurs » construisent non seulement le sens des
« textes » mais aussi, indissociablement, leur
« forme ». La pluralité des réceptions – en fonction
des référents culturels et moraux – ne conduit donc
pas du tout à une dissolution du « texte » dans les
différentes appropriations, comme dans les enquêtes
fondées sur l’« usage » des médias, mais montre en
retour la densité des discours tenus par les orateurs,
puisque ceux-ci sont décrits et restitués par les
« lecteurs » ; on peut même en reconstituer la trame
discursive par recoupement 6.
L’efficacité du discours relève alors, non pas du
discours lui-même, mais de ce que les « lecteurs »
attribuent comme efficacité au discours, rejoignant les
réflexions déjà anciennes de Démosthène, ou les
avancées de la psychanalyse. Le dialogisme aristotéli-
cien nous incite donc à dissocier la trame du texte de

146
Rhétorique, public et « manipulation »

son efficacité, car celle-ci repose sur la « réception »


et non sur un sens que l’orateur parviendrait à faire
partager au public. De ce point de vue, on pourrait
dire que la Rhétorique soutient que la garantie de
l’efficacité du discours est que l’orateur appartienne
au public auquel il s’adresse. C’est là, on le voit, une
position qui remet en cause l’idée même de
« manipulation ».

La Rhétorique contre
la « manipulation »
En ayant montré quelle est précisément la
conception rhétorique du public, nous pouvons en
effet mieux appréhender les enjeux sociaux d’une
notion comme celle de « manipulation ». De
« manœuvres », qui à partir du XVIIe siècle met l’accent
sur l’invisibilité des actions entreprises, à « manipula-
tion », qui est empruntée en 1930 à la prestidigitation,
on débouche sur un imaginaire de la scène où l’on
capte le public par un leurre, afin de désigner la propa-
gande, ce qui sert en particulier dans l’expression
« manipulation des foules ». On peut voir là l’effet sur
les représentations sociales des travaux de Tchakho-
tine et Packard, matrice de ce qu’Erik Neveu appelle
le « mythe orwellien » (Neveu, 1997, p. 25-26, 34
et 76-77), soulignant qu’il « peut dégénérer en

147
L’argumentation

production d’une contre-mythologie où la pensée


critique limite son ambition à un processus d’inver-
sion des signes et des jugements, laissant intacts les
schèmes de pensée qui structurent les mythologies
sociales » (ibid., p. 76-77). Entendons ici par « mani-
pulation » cet imaginaire d’effets massifs et perma-
nents sur les esprits exposés aux médias et non les
tentatives de désinformation ou de déstabilisation qui
se développent ponctuellement dans les espaces
médiatiques et nécessitent une analyse serrée des
circonstances et des mécanismes qui entraînent un
affaiblissement des résistances normatives chez le
public ou les professionnels. Cet imaginaire, lié à un
contexte historique spécifique qui voit la combinaison
des entreprises de propagande à grande échelle et la
montée des mass-médias, fondé sur un behaviorisme
simpliste et sur une impasse quant à la production
du sens par les publics, conduit à surévaluer la force
d’influence des discours publics, et surtout à consi-
dérer que le public (au singulier) – ou plutôt la
« foule » – n’y a aucune part. L’extension même de
cette notion, de la propagande politique à la techni-
que de vente, en passant par la publicité, montre son
caractère imprécis et généralisateur.
Censée éveiller le public contre les tentatives
d’utilisation manœuvrière des médias, l’idée même de
« manipulation », telle qu’elle est employée aujour-
d’hui, fait l’impasse sur la clé des processus argumen-

148
Rhétorique, public et « manipulation »

tatifs et rhétoriques. Sur le plan politique, un discours


public ne relève pas de la même pertinence qu’une
pression en face-à-face ; sur le plan morphologique,
c’est la forme des auditoires qui détermine le discours
et non le discours qui détermine la forme de l’audi-
toire : on ne peut donc réduire les formes d’auditoires
médiatiques au seul auditoire épidictique fondé sur le
consensus autour des valeurs fondamentales de la
communauté, puisque d’autres genres comme le
reportage, le débat contradictoire, l’éditorial, etc. sont
profondément inscrits dans le paysage médiatique.
Sur le plan pragmatique, enfin, ce sont les « lecteurs »
eux-mêmes qui produisent des « publics » et qui
déterminent l’efficacité des discours en fonction des
normes culturelles auxquelles ils ont recours.
En ce sens, même si elle vise bien sûr la défense
du pluralisme et de la démocratie, la conception de
la réception que véhicule la notion de manipulation
s’appuie sur une image de la « multitude » qui la ratta-
che indirectement à l’imaginaire conservateur ou
élitiste de la « crainte des masses » de Thucydide à
Gustave Le Bon. C’est pourquoi, devant une époque
« hantée par une crainte des masses qui conjoint les
images de l’absolutisme étatique, voire du contrôle
électronique des opinions, et celles de la violence révo-
lutionnaire ou du terrorisme », Etienne Balibar souli-
gne, en s’appuyant sur l’analyse de la « multitude »
chez Spinoza (qu’il qualifie d’« anti-Orwell »), que les

149
L’argumentation

cas extrêmes de « réduction absolue de l’individualité


par la masse, [ou] de la masse par l’absorption dans
l’individualité au pouvoir » sont des « fictions, physi-
quement impossibles, et par conséquent, intellectuel-
lement inutiles et politiquement néfastes » (Balibar,
1997, p. 98).
En développant une culture de la rhétorique et
de l’argumentation dans l’enseignement et la recher-
che, le véritable enjeu pour les sciences de la commu-
nication nous paraît donc de remettre en question
cette « demande sociale de plus en plus grande en
matière de manipulation symbolique » bien identifiée
par Roger Bautier (1994, p. 279) en montrant l’inte-
raction entre publics et discours, plutôt que de contri-
buer à développer l’imaginaire qui nourrit cette
demande.

NOTES

1. VERON, E., « Les publics entre production et réception :


problèmes pour une théorie de la reconnaissance », version
française (2001) d’une intervention publiée en portugais :
« Os publicos entre produçao e recepçao : problemas para
una teoria do reconhecimento », in Televisao : das Audiências
aos Publicos, D. Dayan et J.-C. Abrantes (dir.), Lisbonne,
Livros Horizontes, 2006, p. 113-126.
2. TIMMERMANS, B., « À propos de la réception de la Rhétorique
d’Aristote », in Aristote, Rhétorique, Livre de poche, 1991,
p. 379-398.

150
Rhétorique, public et « manipulation »

3. BARTHES, R., « L’ancienne rhétorique. Aide-mémoire »,


Communications, no 16, Recherches rhétoriques, réédition,
Paris, Points Seuil, 1994 (1970), p. 254-333.
4. VERNANT, D., « Dialogisme », in Dictionnaire des notions
philosophiques, PUF, 1990, p. 641-642.
5. SOULEZ, G., « Nous sommes le public. Apports de la rhéto-
rique à l’analyse des publics », in colloque « Publicos, Televi-
sao », Arrabidà, Portugal, août 2001. Et SOULEZ, G., « Choc
en retour. Les téléspectateurs et le 11 septembre », Dossiers
de l’audiovisuel, juillet-août 2002.
6. Nous avons développé cette approche depuis dans Quand le
film nous parle. Rhétorique, cinéma, télévision, PUF, 2011 (à
paraître) et La délibération des images (mémoire d’habilitation
à diriger les recherches, Sorbonne-Nouvelle, 2009).

Références bibliographiques
ARISTOTE, Rhétorique, Paris, Livre de poche (tr. Ch-E. Ruelle),
1991 et Belles Lettres (tr. M. Dufour), 1973.
ARMENGAUD, F, La Pragmatique, Paris, PUF, 1985.
BALIBAR, É., La Crainte des masses, Paris, Galilée, 1997.
BAKHTINE, M., Le Principe dialogique, édité par Tz. Todorov,
Paris, Seuil, 1981.
BAUTIER, R., De la Rhétorique à la communication, Grenoble,
PUG, 1994.
GIBBARD, A., Justesse des choix, sagesse des sentiments. Une théorie
du jugement normatif, Paris, PUF, 1996.
GINZBURG C., À distance, Paris, NRF-Gallimard, 2001.
JACQUES, F, Dialogiques, Paris, PUF, 1979.

151
L’argumentation

JAUSS, H. R., Pour une esthétique de la réception, préface de J.


Starobinski, Paris, NRF-Gallimard, 1978.
NEVEU, É., Une société de communication ?, 2e édition, Paris,
Montchestien, 1997.
PERELMAN, Ch., OLBRECHTS-TYTECA, L., Traité de l’argumenta-
tion, Paris, PUF, 1988.
SOULEZ, G., Quand le film nous parle. Rhétorique, cinéma, télévi-
sion, Paris, PUF, 2011 (à paraître).
Bibliographie sélective

ARISTOTE, Rhétorique, livres I, II, III, Paris, Les Belles


Lettres, 1967.
BARTHES, R., « L’ancienne rhétorique », Communi-
cations, no 16, Seuil, Paris, 1970.
BRETON, P., L’argumentation dans la communication,
Paris, La Découverte [coll. Repères], 1996.
DUCROT, O., Les échelles argumentatives, Paris,
Éditions de Minuit, 1980.
FUMAROLI, M., L’âge de l’éloquence, Paris, Albin
Michel, 1994.
GRISE, J.B., Logique naturelle et communications, Paris,
PUF, 1996.
HAMBLIN, C.L., Fallacies, Vale Press, Newport News,
Virginie, 1970.
MEYER, M., Questions de rhétorique, Paris, Le Livre
de Poche, 1993.
MOLINIÉ, G., Dictionnaire de rhétorique, Paris,
Hachette, 1992.

153
L’argumentation

PERELMAN, C., OLBRECHTS-TYTECA, L., Traité de


l’argumentation, la nouvelle rhétorique, Paris, PUF,
1958.
PLANTIN, C., L’Argumentation, Paris, Seuil, 1996.
PLATON, Phèdre, Paris, Garnier Flammarion, 1997.
REBOUL, O., Introduction à la rhétorique, Paris, PUF,
1991.
TOULMIN, S.E., Les usages de l’argumentation, PUF,
Paris, 1993 (1958).
VIGNAUX, G., L’argumentation, Essai d’une logique
discursive, Genêve, Droz, 1976.
WINDISCH, U., Le Prêt à Penser, les formes de la
communication et de l’argumentation quotidiennes,
Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990.
Glossaire

Les mots qui figurent dans le glossaire sont signalés


par un * dans le texte.

Anthropologique : qui concerne l’anthropologie, soit


l’étude de l’origine des êtres humains et de leur orga-
nisation en groupes sociaux, à partir des caractéris-
tiques biologiques, culturelles et linguistiques propres
aux différentes populations, afin d’expliquer l’évolu-
tion des sociétés humaines.
Axiologie : qui a rapport aux valeurs et par extension
qui propose une approche normative. La communi-
cation est, au niveau axiologique, assimilée à l’échange
d’arguments rationnels entre individus libres et égaux.
Cognitif(ve) : qui concerne les moyens et méca-
nismes d’acquisition des connaissances.
Empirique : qui ne s’appuie que sur l’expérience, en
parlant d’une méthode ou d’un mode d’accès à la
connaissance.
Enthymème : argument qui ne consiste que dans
deux propositions, l’une étant la conséquence de
l’autre (exemple : « je pense donc je suis »).

155
L’argumentation

Espace public : le concept d’espace public fait à la


fois référence à un processus historique concret (la
lente séparation entre l’État et la société civile), mais
aussi à une théorie particulière de ce que doit être,
dans l’idéal, une démocratie. L’espace public est le
lieu du débat contradictoire qui permet d’élaborer une
norme juridique légitime.
Herméneutique : science de l’esprit qui vise non pas
à expliquer (découvrir des lois universelles) mais à
comprendre (donner un sens aux actions et aux textes
étudiés).
Heuristique : adjectif signifiant « qui fait progresser
la science ».
Ostracisme : dans la Grèce ancienne, bannissement
de dix ans voté à l’encontre de citoyens jugés dange-
reux pour la démocratie.
Paradigme : utilisé en particulier par Kuhn pour dési-
gner une conception théorique dominante ayant
cours à un moment donné dans une communauté
scientifique, et qui fonde les types d’explication envi-
sageables et les types de faits à découvrir. Dans le sens
courant, plus souvent utilisé comme synonyme de
modèle. Le mot paradigme tient son origine des mots
grecs παράδειγµα (paradeigma) qui signifie
« modèle » ou « exemple », et παραδεικν
ναι (para-
deiknunai) qui signifie « démontrer ».

156
Glossaire

petitio principii : sophisme qui consiste à prendre


pour principe, pour point de départ ce qu’il s’agit de
démontrer.
Positiviste : concept qui se rattache au système
d’Auguste Comte ou de son école, et qui insiste sur
la primauté accordée aux faits en matière de
connaissance.
Pragmatique : la pragmatique étudie non seulement
la structure de la phrase mais aussi et surtout ce qui
dans le sens d’un énoncé concerne la situation dans
laquelle l’énoncé est employé.
Prétérition : figure de style consistant à parler de
quelqu’un ou quelque chose après avoir annoncé que
l’on ne va pas en parler (exemple : inutile de vous
présenter Monsieur X).
Rationaliste (modèle) : modèle refusant toute pers-
pective de révélation ou de surnaturel, le modèle ratio-
naliste n’admet que le pouvoir de la raison et de
l’intelligence.
Rhétorique : c’est étymologiquement l’art de bien
parler et par extension l’art de convaincre. Issue de la
sphère politique et judiciaire, la rhétorique oscille
entre deux horizons : l’art d’agréer qui mobilise les
affects et cherche à émouvoir, l’art de persuader qui
repose sur la qualité et la rationalité des arguments
destinés à convaincre.

157
L’argumentation

Sémiotique : le préfixe « sémio » vient du grec sêmeiô-


tikê signifiant « signe ». La sémiotique est la science
qui étudie les signes. En ce sens, elle trouve son
origine dans l’Antiquité grecque. Cependant l’idée
d’une classification générale des signes est née à la
charnière du dix-neuvième et du vingtième siècle, elle
est due à l’américain Charles S.Pierce.
Sophismes : raisonnement spécieux présentant les
apparences de la vérité et comportant l’intention de
tromper.
Stéréotype : ensemble des croyances concernant les
caractéristiques que partagent les membres d’un
groupe. Le stéréotype est une représentation figée, qui
est à la base des imaginaires sociaux, systèmes de
représentations collectives de la réalité.
Véridiction : démonstration, administration de la
vérité.
Les auteurs

Patrick Amey, Professeur à l’Université de Genève,


département de philosophie.
Raymond Boudon, : Membre de l’Institut (académie
des sciences morales et politiques), de la British
Academy et de l’American Academy of arts and
sciences, professeur émérite à l’Université de Paris-
Sorbonne, sociologue.
Alain Boyer, Philosophe français, Maître de confé-
rences à l’Université Blaise Pascal de Clermont-
Ferrand, à l’Université de Caen et enfin à la Sorbonne
(Paris IV). De 1982 à 1999, il est membre du Centre
de Recherche en Epistémologie Appliquée de l’École
polytechnique, (CREA).
Nicole D’Almeida,
Gilles Gauthier, Professeur à l’Université Laval
(Québec), Département d’information et de
communication.
André Gossselin, Professeur à l’Université Laval
(Québec), Département d’information et de
communication.

159
L’argumentation

Francis Grétillat, Professeur à l’Université de


Genève, département de sociologie.
Guillaume Soulez, Maître de Conférences HDR à
Paris 3
Uli Windisch, Professeur à l’Université de Genève,
département de sociologie.
Francis Wolff, Professeur de philosophie à l’ENS
Paris.
Dominique Wolton, Fondateur et directeur de la
revue Hermès (depuis 1988, 58 numéros), fondateur
et directeur de l’Institut des sciences de la communi-
cation du CNRS (ISCC). Dans ses nombreux
ouvrages, il montre le paradoxe qui fait que les outils
de communication sont souvent un révélateur de
l’incommunication et il insiste sur le fait que la
communication concerne tous les domaines et pas
seulement les Sciences humaines et sociales.
Table des matières
Présentation générale
Retour à l’argumentation ............................ 9
Nicole d’Almeida
Argumentation et démocratie ........................... 10
L’argumentation, entre sens commun et monde
commun .......................................................... 12
L’Argumentation, une question de communica-
tion ................................................................ 16
Élargir le cadre de la pensée critique ............... 18
Retour à l’interdiscipline ................................. 21
Architecture de ce numéro ............................... 23

Argumentation, le déficit d’analyse ............ 27


Dominique Wolton
Les trois changements ...................................... 29
Des espaces discursifs à l’infini ......................... 31
L’explosion des sciences sociales ......................... 35
Les chantiers de l’« argumentative turn » ........ 37

Théorie de l’argumentation et sciences


humaines ....................................................... 41
Raymond Boudon
Les raisons de l’indifférence .............................. 42
Le modèle cognitiviste ...................................... 44
Personne ne croit tout seul ............................... 52

161
L’argumentation

Place de l’argumentation en démocratie


directe ........................................................... 57
Uli Windisch, Patrick Amey, Francis Grétillat
La spécificité de la communication politique en
Suisse .............................................................. 58
Le cas de la votation suisse sur l’énergie nucléaire 61
Les arguments économiques .............................. 69
L’argument des solutions alternatives ................ 72
Conclusion : débattre ce n’est pas seulement argu-
menter ............................................................ 73

L’argument ad hominem en communication


politique ....................................................... 77
Gilles Gauthier
Argumentation idéologique/ argumentation péri-
phérique : la place de l’homme politique .......... 79
La place de l’argument ad hominem ............... 81
Les principaux arguments ad hominem en
communication politique ................................. 88
Conclusion : l’argument ad hominem : pseudo
raisonnement ou vrai sujet d’étude ? ................ 92

L’argumentation politique au service du


conservatisme ............................................... 97
André Gosselin
La rhétorique réactionnaire ............................. 98
Les arguments types ......................................... 102
Effet pervers, effet d’inanité et mise en péril ..... 103
Contrargumentation progressiste ....................... 107
L’argument de l’engagement fatal .................... 109

162
Table des matières

Discourir et argumenter .............................. 115


Alain Boyer
Organiser le cadre de l’échange ........................ 116
Argumenter et démontrer ................................. 118

Argumentation et technique de vérité ........ 125


Francis Wolff
La valeur de vérité de l’argumentation ............ 128
Conclusion : Pas d’argumentation pure, mais
trois techniques pour découvrir la vérité ........... 131

Rhétorique, public et « manipulation » ...... 135


Guillaume Soulez
Une théorie du public logée dans une théorie du
discours ........................................................... 137
Un discours public, adressé à un public : politique
et morphologie de la parole publique ............... 139
Un discours pour un public : une pragmatique
fondée sur le fait culturel ................................. 141
Des publics aux « textes » ................................ 144
La Rhétorique contre la « manipulation » ........ 147

Bibliographie sélective ................................. 153

Glossaire ....................................................... 155

Les auteurs .................................................... 159


TITRES PARUS D’HERMÈS

1 Théorie politique et communication, 1988


coordonné par C. Lazzeri
et J.-P. Chrétien-Goni
2 Masses et politique, coordonné par D. Reynié 1988
3 Psychologie ordinaire et sciences cognitives, 1988
coordonné par P. Engel
4 Le nouvel espace public, coordonné 1989
par D. Bregman, D. Dayan, J.-M. Ferry
et D. Wolton
5-6 Individus et politique, coordonné par 1990
E. Apfelbaum, J.-M. Besnier et A. Dorna
7 Bertrand Russel. De la logique à la politique, 1990
coordonné par F. Clementz et A.-F. Schmid
8-9 Frontières en mouvement, coordonné par 1990
D. Dayan, J.-M. Ferry, J. Sémelin, I. Veyrat-
Masson, Y. Winkin et D. Wolton
10 Espaces publics, traditions et communautés, 1992
coordonné par J.-M. Ferry
11-12 À la recherche du public. Réception, télévision, 1993
médias, coordonné par D. Dayan
13-14 Espaces publics en images, coordonné par 1994
D. Dayan et I. Veyrat-Masson
15 Argumentation et rhétorique (1), coordonné 1995
par A. Boyer et G. Vignaux
16 Argumentation et rhétorique (2), coordonné 1995
par A. Boyer et G. Vignaux
17-18 Communication et politique, coordonné par 1995
G. Gauthier, A. Gosselin et J. Mouchon

164
Titres parus d’Hermès

19 Voies et impasses de la démocratisation, 1996


coordonné par P. Meyer-Bisch
et E. M. Swiderski
20 Toutes les pratiques culturelles se valent-elles ?, 1997
coordonné par J.-P. Sylvestre
21 Sciences et médias, coordonné 1997
par S. de Cheveigné
22 Mimesis. Imiter, représenter, circuler, 1998
coordonné par S. Ossman
23-24 La cohabitation culturelle en Europe, 1999
coordonné par É. Dacheux, A. Daubenton,
J.-R. Henry, P. Meyer-Bisch et D. Wolton
25 Le dispositif. Entre usage et concept, 1999
coordonné par G. Jacquinot-Delaunay
et L. Monnoyer-Smith
26-27 www.démocratie locale.fr, coordonné 2000
par É. Maigret et L. Monnoyer-Smith
28 Amérique latine. Cultures et communication, 2000
coordonné par G. Lochard et P. R. Schlesinger
29 Dérision-Contestation, coordonné 2001
par A. Mercier
30 Stéréotypes dans les relations Nord-Sud, 2001
coordonné par G. Boëtsch et C. Villain-
Gandossi
31 L’Opinion publique. Perspectives anglo- 2001
saxonnes, coordonné par L. Blondiaux et
D. Reynié avec la collaboration de N. La Balme
32-33 La France et les Outre-mers. L’enjeu 2002
multiculturel, coordonné par T. Bambridge,
J.-P. Doumenge, B. Ollivier, J. Simonin et
D. Wolton
34 L’espace, enjeux politiques, coordonné par 2002
I. Sourbès-Verger

165
L’argumentation

35 Les journalistes ont-ils encore du pouvoir ?, 2003


coordonné par J.-M. Charon et A. Mercier
36 Économie solidaire et démocratie, coordonné 2003
par É. Dacheux et J.-L. Laville
37 L’audience. Presse, Radio, Télévision, 2003
Internet, coordonné par R. Chaniac
38 Les Sciences de l’information 2004
et de la communication, coordonné
par Y. Jeanneret et B. Ollivier
39 Critique de la raison numérique, coordonné 2004
par V. Paul et J. Perriault
40 Francophonie et mondialisation, coordonné 2004
par T. Bambridge, H. Barraquand,
A.-M. Laulan, G. Lochard, D. Oillo
41 Psychologie sociale et communication, 2005
coordonné par B. Orfali et I. Marková
42 Peuple, populaire, populisme, coordonné par 2005
P. Durand et M. Lits
43 Rituels, coordonné par 2005
G. Boëtsch et C. Wulf
44 Économie et communication, coordonné par 2006
J. Farchy et P. Froissart
45 Fractures dans la société de la connaissance, 2006
coordonné par D. Oillo et B. Mvé-Ondo
46 Événements mondiaux, regards nationaux, 2006
coordonné par J. Arquembourg, G. Lochard
et A. Mercier
47 Paroles publiques, communiquer dans la cité, 2007
coordonné par F. Massit-Folléa et C. Méadel
48 Racines oubliées des sciences 2007
de la communication, coordonné
par A.-M. Laulan et J. Perriault

166
Titres parus d’Hermès

49 Traduction et mondialisation, coordonné


par J. Nowicki et M. Oustinoff 2007
50 Communiquer – innover. Réseaux, dispositifs,
territoires, coordonné par N. D’Almeida,
P. Griset et S. Proulx 2008
51 L’épreuve de la diversité culturelle, coordonné
par J. Nowicki, M. Oustinoff et S. Proulx 2008
52 Les guerres de mémoire dans le monde,
coordonné P. Blanchard, M. Ferro
et I. Veyrat-Masson 2008
53 Traçabilité et réseaux, coordonné
par M. Arnaud et L. Merzeau 2009
54 La bande dessinée, art reconnu, média méconnu,
coordonné par Eric Dacheux 2009
55 Société civile et Internet en Chine et Asie orien-
tale, coordonné par O. Arifon, L. Chang et E.
Sautedé 2009

Les textes de la revue Hermès sont accessibles


sur les sites de la revue Hermès et de l’Inist
http://irevues.inist.fr/hermes
http://www.wolton.cnrs.fr
Les Essentiels d’Hermès en Librairie
(liste non exhaustive : Paris, banlieue et province)

Compagnie, 58, rue des Écoles, 75005 Paris


Palimpseste, 16, rue de Santeuil, 75005 Paris
Tekhné, 7, rue des Carmes, 75005 Paris
Joseph Gibert, 26, bd Saint-Michel, 75006 Paris
La Hune, 170, bd Saint-Michel, 75006
Thierry Garnier, 41, rue de Vaugirard, 7506 Paris
Tschann, 125, bd du Montparnasse, 75006 Paris
Librairie Documentation Française, 29, quai Voltaire, 75007
Paris
Sciences politiques, 30, rue Saint-Guillaume, 75007 Paris
Le Roi Lire, 4, rue Florian, 92330 Sceaux
Berthet, 107, grande rue Charles-de-Gaulle, 94130 Nogent sur
Marne
Regards, 2, rue de la Charité, 13002 Marseille
Vents du Sud, 7, rue Maréchal-Foch, 13100 Aix-en-Provence
Au Brouillon de Culture, 29, rue Saint-Sauveur, 14000 Caen
Librairie de l’Université, 17, rue de la Liberté, 21000 Dijon
Études, 5, allée Antonio-Machado, 31000 Toulouse
Ombres Blanches, 50, rue Gambetta, 31000 Toulouse
Privat, 14, rue des Arts, 31000 Toulouse
La Machine à Lire, 18, place du Parlement, 33000 Bordeaux
Librairie universitaire, 40, cours Pasteur, 33000 Bordeaux
Mollat, 14, rue Vital-Carles, 33000 Bordeaux
Gibert, 6, rue de l’Université, 34000 Montpellier
La Boîte à Livres, 13, rue des Halles, 37000 Tours
Librairie de l’Université, 2, place Léon-Martin, 38000 Grenoble
Vent d’Ouest, 5, place du Bon-Pasteur, 44000 Nantes
Richer, 6-8, rue Chaperonnière, 49100 Angers
Guerlin Marin, 70, place Drouet d’Orlon, 51100 Reims
Le Hall du Livre, 38 rue Saint-Dizier, 54000 Nancy
Géronimo, 2, rue Ambroise-Thomas, 57000 Metz
Le Furet du Nord, 15, place du Général-de-Gaulle, 59000 Lille
Les Volcans, 80, bd Gergovia, 63000 Clermont-Ferrand
Librairie des facultés, 2, rue de Rome, 67000 Strasbourg
Kleber, 1, rue des Francs-Bourgeois, 67000 Strasbourg
Flammarion, 19, place Bellecour, 69002 Lyon
Librairie Documentation Française, 165, rue Garibaldi, 69003
Lyon
L’Armitère, 5, rue des Basnage, 76000 Rouen
Forum du Livre, 5, quai Lamartine, 35000 Rennes
Dans la même collection

Déjà parus
L’audience, coordonné par Régine Chaniac
La cohabitation culturelle, coordonnée par Joanna Nowicki
La communication politique, coordonné par Arnaud Mercier
L’espace public, coordonné par Éric Dacheux
Francophonie et mondialisation, coordonné par Anne-Marie
Laulan et Didier Oillo
Les identités collectives à l’heure de la mondialisation, coordonné
par Bruno Ollivier
Le journalisme, coordonné par Arnaud Mercier
L’opinion publique, coordonné par Nicole D’Almeida
Populaire et populisme, coordonné par Marc Lits
La réception, coordonné par Cécile Méadel
Le rituel, coordonné par Aurélien Yannic
Les sciences de l’information et de la communication, coordonné par
Éric Dacheux
Sociétés de la connaissance, fractures et évolutions, coordonné par
Michel Durampart
La télévision, coordonné par Guy Lochard
Ce volume a été composé
par PCA - 44400 Rezé

Achevé d’imprimer en ???????? 2010


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Dépôt légal : ????? 2010
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