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Laetitia Zecchini

« Crisis in Literary History  » ?


Du « nativisme » et du provincialisme,
et de quelques autres débats
intellectuels en Inde
356

octobre 4
Revue
de littérature comparée
- décembre 2015

Claire Gallien
Les orientalistes britanniques
de la fin du XVIIIe siècle et la création
du canon littéraire indien
Pascale Rabault-Feuerhahn
Le fil de l’histoire : appropriations
savantes de l’histoire littéraire
indienne dans l’Europe du XIXe siècle
Claudine Le Blanc
Écrire l’histoire de la littérature

Revue de littérature comparée


indienne en France au XIXe siècle.
De la fragmentation à la dissolution
de l’objet
Problèmes
Catherine Servan-Schreiber
Folklore/littérature/orature : d’histoire littéraire indienne
frontières et cloisonnements
dans l’histoire littéraire indienne
Claire Joubert
B.R. Ambedkar :
la lutte dans les lettres
sommaire Anne Castaing
Women Writing in India : pour une
histoire littéraire des femmes
Guillaume Bridet
Rabindranath Tagore, première figure
d’une histoire littéraire (vraiment)
mondiale ?
Katia Légeret
La transmission orale des fables du
Pañcatantra au théâtre, entre l’Inde et
la France : enjeux transtextuels
et interculturels
octobre-décembre 2015

ISBN : 978-2-252-03989-2 DIDIER ÉRUDITION


ISSN 0035-1466
Revue de
4-2015
littérature comparée

356

LC octobre - décembre 2015


Quatre-vingt-neuvième année

Directeurs : P. Brunel, V. Gély


et D.-H. Pageaux
Directeurs (1921 à 1999) : F. Baldensperger,
P. Hazard, J.-M. Carré, M. Bataillon, J. Voisine,
P. Brunel

Klincksieck • 95, boulevard Raspail • 75006 Paris


Sommaire

Problèmes d’histoire littéraire indienne

Introduction par Claire Joubert et Laetitia Zecchini 387

Articles
Laetitia Zecchini •
« Crisis in Literary History » ? Du « nativisme » et du provincialisme, et
de quelques autres débats intellectuels en Inde 391
Claire Gallien •
Les orientalistes britanniques de la fin du XVIIIe siècle et la création du
canon littéraire indien 405
Pascale Rabault-Feuerhahn •
Le fil de l’histoire : appropriations savantes de l’histoire littéraire
indienne dans l’Europe du XIXe siècle 419
Claudine Le Blanc •
Écrire l’histoire de la littérature indienne en France au XIXe siècle. De
la fragmentation à la dissolution de l’objet 433
Catherine Servan-Schreiber •
Folklore/littérature/orature  : frontières et cloisonnements dans
l’histoire littéraire indienne 447
Claire Joubert •
B.R. Ambedkar : la lutte dans les lettres 461
Anne Castaing •
Women Writing in India : pour une histoire littéraire des femmes 473
Guillaume Bridet •
Rabindranath Tagore, première figure d’une histoire littéraire (vraiment)
mondiale ? 485
Katia Légeret •
La transmission orale des fables du Pañcatantra au théâtre, entre
l’Inde et la France : enjeux transtextuels et interculturels 497

Résumés 509
Abstracts 513
Table annuelle 2015 517

Ce numéro spécial a été préparé par Claire Joubert et Laetitia Zecchini


en liaison avec le Comité de Rédaction
Les orientalistes britanniques
de la fin du XVIIIe siècle
et la création du canon littéraire indien

Depuis l’étude de Raymond Schwab sur la Renaissance orientale en 1950, le


travail des orientalistes anglais de la fin du XVIIIe siècle en Inde et en particulier
à Calcutta a été très largement documenté par l’historiographie de la coloni-
sation, et utilisé par la critique littéraire. Schwab rappelait dans son ouvrage
que les orientalistes de cette époque avaient rapporté de leurs séjours en Inde
des collections de manuscrits et que leurs traductions avaient eu un impact
considérable sur la littérature européenne, et notamment chez les auteurs du
courant romantique. En documentant et diffusant ainsi pour la première fois
et à une telle échelle la littérature indienne, et plus spécifiquement sanscrite,
en Europe, les orientalistes de Calcutta devenaient les acteurs majeurs d’une
« Renaissance orientale » comparable à celle qui avait marqué l’Europe au
XVe siècle avec l’arrivée de manuscrits grecs et de commentateurs byzantins
après la prise de Constantinople 1.
Dans la suite des propositions faites par Schwab et des thèses d’Edward
Said dans Orientalism (1978), de nombreuses études 2 se sont attachées à
démontrer le lien entre Inde, imaginaire romantique, et idéologie impériale ;
en d’autres termes l’imbrication entre littérature et impérialisme et la néces-
sité d’une lecture en « contrepoint » permettant de dégager les structures
de dépendance entre production littéraire en Europe d’une part, et expansion
coloniale d’autre part. Michael Franklin, par exemple, resitue la publication du
roman épistolaire de Phebe Gibbes, Hartly House, Calcutta, dans le contexte
colonial et orientaliste des années 1780 3.
Néanmoins, dans toutes ces études, l’objet « littérature indienne » apparaît
au singulier, comme un tout indifférencié alors même que tout un monde

1. Raymond Schwab, La Renaissance orientale, Paris, Payot, 1950, p. 18.


2. Voir John Drew dans India and the Romantic Imagination (1987) ; Javed Majeed,
Ungoverned Imaginings (1992) ; Nigel Leask, British Romantic Writers and the East
(2004) ; Michael Franklin, Romantic Representations of British India (2006), Andrew
Rudd, Sympathy and India in British Literature, 1770-1830 (2011).
3. Phebe Gibbes, Hartly House, Calcutta, Michael J. Franklin (ed.), New Delhi, OUP, 2007.

Revue 4-2015
de Littérature comparée
Claire Gallien

sépare (et pas seulement métaphoriquement) le texte indien source de son


« équivalent » traduit en langue européenne. L’orientaliste opère des choix,
sélectionne, annote et remanie pour les besoins de la réception, tant et si
bien qu’il crée une œuvre-supplément par rapport aux manuscrits indiens.
Il n’est plus seulement question de fidélité ou d’écarts par rapport au texte
source mais bien de création d’un corpus littéraire indien en langue anglaise.
Or, dans ces travaux sur les représentations de l’Inde dans la littérature
européenne de l’époque ou sur la circulation des textes indiens en Europe, les
transformations opérées sur le corpus lors de son passage vers l’Europe, la
violence épistémique imposée aux textes pour forcer ce passage, et l’idéologie
coloniale encadrant la création de ce nouvel ensemble appelé « littérature
indienne » demeurent insuffisamment problématisés.
Au contraire, le recours au comparatisme nous permet de comprendre
comment l’on passe des sources aux traductions. De quelle manière le corpus
littéraire indien tel qu’il circule en Europe diffère-t-il de ceux existant en Inde ?
En effet, le passage des littératures indiennes vers l’Europe ne peut se faire
qu’au prix d’une réduction drastique des littératures telles qu’elles circulent
en Inde à l’époque et implique certains effets déformants, comme l’hypertro-
phie des littératures persanes puis sanscrites et l’atrophie des littératures
vernaculaires. De même, on peut s’interroger sur l’impact des reclassifications
génériques impliquées lors du passage en Europe. Qu’entendent exactement
les orientalistes de l’époque par « littérature » en général et par « littérature
indienne » en particulier ? Comment canons et hiérarchies littéraires sont-ils
établis ? Selon quels principes ?
En reprenant sans le problématiser le terme de « littérature indienne »
la critique littéraire contemporaine reproduit les catégories utilisées par les
orientalistes de l’époque et devient coupable de néo-orientalisme. Om Prakash
Kejariwal indique ainsi en 1999 dans son étude sur les débuts de la Société
Asiatique : « The recent rethinking about the pre-British eighteenth-century
has, however, not been able to obscure the fact that in the field of intellectual
creativity, this was a stagnant period 4 ». Il précise ensuite en quoi les XVIIe et
XVIIIe siècles représentent des périodes de décadence pour les littératures
en langue vernaculaire. Il note par exemple au sujet du bengali : « […] the
eighteenth-century poets lacked freshness of outlook and doled out “frivolous
niceties on the lines of a vitiated classical taste” 5 ». L’approche de Kejariwal
rappelled les propos de l’orientalise anglais Nathaniel Halhed qui, dans sa
grammaire du Bengali de 1778, refuse de donner des extraits de littérature
bengalie car il la juge trop pauvre.
Ces tendances néo-orientalistes, que l’on pourrait aussi qualifier, avec
Sheldon Pollock, de « deep orientalism », ont été identifiées par Vinay
Dharwadker, qui revient sur la définition de la catégorie « littérature » en
Europe et en Inde au XVIIIe siècle et sur ce qu’il nomme le « deux poids, deux

4. Om Prakash Kejariwal, The Asiatic Society of Bengal and the Discovery of India’s Past,
1784-1838, New Delhi, OUP, 1999, p. 3.
5. Ibid., p. 5.

406
Les orientalistes britanniques de la fin du XVIIIe siècle

mesures » dans le traitement des littératures sanscrite et vernaculaires par


les orientalistes 6. Aamir Mufti explique également comment les orientalistes
de la génération de Jones sont à l’origine du concept de littérature nationale
indienne de langue sanscrite et comment la construction de ce patrimoine
littéraire a été effectuée par « interpellation » des lettrés indiens à qui l’autorité
coloniale demande de contribuer au projet orientaliste et colonial européen
et donc de souscrire à ses prédicats 7.
De même, cette attitude est largement critiquée par l’indologie contem-
poraine, notamment les travaux de Sheldon Pollock, Cynthia Talbot et Romila
Thapar sur les littératures indiennes en langues vernaculaires et leurs condi-
tions de production et de réception de l’âge classique à l’âge moderne. Ils
étudient les différences entre structures du savoir local indien et du savoir
colonial européen et les raisons qui peuvent nous permettre de comprendre
pourquoi la seconde éclipse la première au XIXe siècle 8. Ainsi, Pollock pro-
pose de bousculer le concept même de « littérature indienne » et invite à une
récriture de l’histoire littéraire indienne, à contre-courant de l’historiographie
littéraire orientaliste 9, par décentrement et provincialisation de la perpective,
pour retrouver les liens entre oral et écrit, entre manuscrits et publications,
et pour comprendre les histoires littéraires indiennes depuis l’Inde. De même,
les efforts actuels de vernacularisation et d’oralisation du corpus, dans les
anthologies de Sisir Kumar Das, G.N. Devy, ou Andrew Shelling, et leur impor-
tance politique, ne peuvent se comprendre sans avoir préalablement pris la
pleine mesure de l’ancrage colonial du canon littéraire indien traditionnel.
Ces directions de la recherche inspirent cet article, qui propose un retour
critique sur les débuts de la création d’un canon par les orientalistes britan-
niques de la fin du XVIIIe siècle. L’examen des conditions d’élaboration qui ont
abouti au recentrage sur le sanscrit permettra de suivre leurs logiques dans
les rapprochements indo-européens qui se sont progressivement élaborés
en une littérature comparée est-ouest, mais aussi d’expliquer la violence
épistémique induite par une intégration des textes indiens au sein du canon
littéraire anglais — acquise au prix de sélections et de coupures, mais aussi
de récupérations politiques, auxquelles la littérature et la littérature indienne
en particulier sont régulièrement soumises 10.

6. Vinay Dharwadker, « Orientalism and the Study of Indian Literatures », C. Breckenridge


and P. van der Veer (eds.), Orientalism and the Postcolonial Predicament…, p. 76-133.
7. Aamir R. Mufti, « Orientalism and the Institution of World Literatures », Critical Inquiry,
n° 36, Spring 2010, p. 470-473.
8. Sheldon Pollock (ed.), Forms of Knowledge in Early-Modern South Asia. Durham, NC,
Duke UP, 2011 ; Cynthia Talbot (ed.), Knowing India. Colonial and Modern Constructions of
the Past, New Delhi, Yoda Press, 2011 ; Romila Thapar, Readings in Early Indian History,
Oxford, OUP, 2013.
9. Sheldon Pollock (ed.), Literary Cultures in History : Reconstructions from South Asia,
Berkeley, University of California Press, 2003, p. 14-15.
10. Argument élaboré de manière limpide par P. P. Raveendran dans « Genealogies of
Indian Literature », Economic and Political Weekly, vol. 41, n° 25, 24-29 Juin 2006,
p. 
2558-2563. Raveendran s’intéresse particulièrement à l’impact des études

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Claire Gallien

La littérature indienne devient littérature sanscrite

Le premier facteur permettant de comprendre la constitution de ce cor-


pus tient à l’apprentissage des langues et à l’accès aux manuscrits. Avant la
fin du XVIIIe siècle, seules les langues sémitiques sont enseignées au niveau
universitaire, essentiellement l’hébreu, l’arabe, et le syriaque. William Jones
bénéficie d’un enseignement en persan mais seulement par le biais de cours
privés donnés par Shaykh I’tisam ud-Din, munshi indien présent à Londres à
l’époque 11. Les langues indiennes ne sont pas connues et seuls les fonction-
naires de la Compagnie des Indes Orientales en poste en Inde bénéficient de
l’enseignement du persan ou de langues indiennes, essentiellement l’hindous-
tani et le bengali, et dans de très rares cas (William Jones et Charles Wilkins)
le sanscrit, grâce aux cours privés de leurs munshis et pandits.
La connaissance des langues influe sur la collecte des manuscrits et la
constitution des collections en Angleterre. Les premiers à former ces collections
sont les missionaires jésuites et protestants en Inde mais leurs manuscrits et
traductions éventuelles restent en usage essentiellement interne 12. Le premier
catalogue de manuscrits indiens imprimés en Angleterre est le catalogue
Fraser qui date de 1742, avec trois pages de manuscrits en sanscrit sur 39.
On y trouve des commentaires des Puranas et Shastras, des poèmes épiques,
des lexiques et des grammaires, ainsi que quelques manuscrits d’histoire sur
les dynasties des rajahs du nord de l’Inde. Le reste du catalogue comprend
des œuvres en persan et quelques œuvres en arabe.
Cinquante ans plus tard, en 1793, paraît un deuxième catalogue de manus-
crits orientaux, celui de Samuel Guise. Sa collection est aussi essentiellement en
persan avec quelques ouvrages en arabe. Il ne possède que quatre manuscrits
en langues indiennes (sanscrit et tamoul) car la production contemporaire
indienne est jugée pauvre voire inexistante 13. La préférence donnée au cor-
pus littéraire classique persan est encore bien visible dans le catalogue de
vente des manuscrits de Jonathan Scott publié dans les volumes des Oriental
Collections (1797-1800). Les littératures contemporaines et en langues verna-
culaires indiennes ne sont que d’un très faible intérêt pour les orientalistes
et les manuscrits sanscrits sont soit protégés d’un interdit religieux soit peu
recherchés car quasiment personne ne peut encore les déchiffrer.
Le premier à offrir un catalogue complet de manuscrits sanscrits est
William Jones dont la collection est présentée devant la Royal Society le 28 juin
1798. On y retrouve les principaux poèmes épiques et traités de cosmologie

sanscritistes du xixe siècle dans la création du canon et à leur récupération politique


nationaliste au moment des indépendances.
11. Michael Franklin, Orientalist Jones : Sir William Jones, Poet, Lawyer, and Linguist, 1746-
1794, Oxford, OUP, 2011, p. 63.
12. Voir les travaux d’Ines G. Županov, notamment Disputed Mission : Jesuit Experiments
and Brahmanical Knowledge in Seventeenth-Century India, New Delhi, New York, OUP,
1999.
13. Anon., « Advertisement », A Catalogue of Oriental Manuscripts, Collected in Indoostan, by
Mr. Samuel Guise, Surgeon to the General Hospital at Surat, From the Year 1777 till 1792,
[London], [1793], p. 3.

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Les orientalistes britanniques de la fin du XVIIIe siècle

et de théologie hindous de même que des collections de fables anciennes.


Les langues vernaculaires n’y sont pas du tout représentées. Du côté des
bibliothèques universitaires, le catalogue Uri (1787) contenant les manuscrits
orientaux de la Bodleian Library à Oxford ne mentionne aucun manuscrit en
langues indiennes. Le catalogue des manuscrits orientaux du British Museum
en deux volumes et datant de 1782 représente l’hébreu, l’arabe, le persan,
le turc, quelques volumes tamouls, quelques volumes chinois, et la dernière
catégorie, « East-Indian Languages », comprend la langue turque, le sanscrit,
le syriaque, l’hindoustani, le malais…
Le corpus littéraire indien de l’époque est essentiellement persan, et dans
une moindre mesure arabe. Seuls deux orientalistes semblent connaître
suffisamment bien le sanscrit pour publier des traductions dans cette langue
et il s’agit de Charles Wilkins et de William Jones. Cette situation s’explique
par la formation orientaliste proposée à l’époque en arabe et en persan pour
ceux qui se destinent à une carrière dans la Compagnie des Indes Orientales,
et par la situation politique en Inde où la langue de l’administration reste le
persan jusque dans les années 1830. Aussi les langues vernaculaires, essen-
tiellement l’ourdou, l’hindi, le bengali, et la langue sanscrite ne font qu’une
entrée tardive dans le corpus littéraire indien tel qu’il est connu en Angleterre.
Il suffit pour s’en rendre compte d’observer l’évolution des publications
des ouvrages indiens traduits en anglais. Les orientalistes publient d’abord
des spécimens regroupés en anthologie. Si les Asiatic Researches publiés
par la Asiatic Society regroupent essentiellement des essais écrits par les
orientalistes eux-mêmes, le Asiatic Miscellany (1787), le New Asiatic Miscellany
(1789), et les Oriental Collections (1798-1800) ont pour vocation de publier
des extraits de « littérature indienne », c’est-à-dire recopiés et recueillis en
Inde, car en réalité les anthologies contiennent principalement des extraits
de littérature persane.
Les attentes du lecteur d’aujourd’hui quant aux extraits en langues verna-
culaires et en sanscrit sont frustrées car anachroniques. Dans ces anthologies,
on ne trouve au total que deux « odes » de Amir Khusrau (1253-1325), connu
pour avoir développé le sabk-i Hindi (style indo-persan) et pour son utilisation
du rekhtah (langue mélangeant l’hindi, l’arabe, et le persan), un extrait du
Pancha Retnani, poème en cinq strophes en sanscrit, et un poème en rekhtah
de Wulli (Vali Gujarati). Pour le reste, le lecteur découvre les poèmes courts
en persan de Sadi, Jami, et Hafez.
De même, les publications séparées regroupent essentiellement des contes
et romances en persan : Mujnoon ; Or, The Distracted Lover, par Jones d’après
la version d’Hatefi, en 1788 ; The Loves of Camarúpa and Cámelatà traduit du
persan par William Franklin, 1793 (une version plus ancienne en hindi ne sera
publiée qu’en 1834 par Garcin de Tassy) ; le Persian Moonshee par Francis
Gladwin en 1795 qui contient une grammaire du persan mais également de
très nombreuses traductions, dont le Pandnamah de Sadi ; le Bahar-Danush de
‘Inayat Allah traduit en 1799 par Jonathan Scott ; Tales, Anecdotes and Letters
traduits de l’arabe et du persan par Jonathan Scott en 1800. Les premières
traductions séparées du sanscrit sont encore très rares. Wilkins traduit The
Bhagvat-Geeta, Or Dialogues of Kreeshna and Arjoon en 1785, les Heetopades of

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Claire Gallien

Veeshnoo-Sarma en 1787, The Story of Dooshwanta and Sakoontala, Extracted


from the Mahabharata en 1795 ; Jones publie Sacontala, Or the Fatal Ring ; an
Indian Drama by Calidas en 1789 et The Seasons: a Descriptive Poem, by Calidas
en 1792.
Les publications d’ouvrages de langue sont plus nombreuses avec la gram-
maire ourdoue de George Hadley en 1772, le Dictionary, Persian, Arabic, and
English de John Richardson (1777-1780, avec A Dissertation on the Languages,
Literature and Manners of Eastern Nations publiée séparément) ; la grammaire
bengalie de Nathaniel Brassey Halhed en 1778 ; la grammaire hindi de William
Kirkpatrick en 1785 et son Vocabulary, Persian, Arabic, and English ; le lexique
persan-anglais de Francis Gladwin en 1791 ; un essai de Gladwin intitulé
Dissertations on the Rhetoric, Prosody and Rhyme, of the Persians (1798) ; une
nouvelle grammaire ourdoue par John Gilchrist en 1798 (The Oriental Linguist,
an Easy and Familiar Introduction to the Popular Language of Hindoostan) ; et un
lexique anglais-bengali par H. P. Forster, 1799.
On note un réel déséquilibre entre la nature des œuvres traduites venues
d’Inde qui appartiennent essentiellement au corpus persan et l’apprentissage
des langues vernaculaires du nord qui semble bien avoir lieu en cette fin du
XVIIIe siècle pour les besoins de la colonisation. Il existe donc un partage des
langues et la mise en place d’une nouvelle cartographie littéraire en Inde. Le
persan, langue de l’administration, est la première langue orientale apprise
par les administrateurs britanniques qui souhaiteraient se former à une langue
orientale une fois en Inde. Cet apprentissage donne lieu à un renouveau des
études persanes et à la traduction de nombreux poètes classiques persans.
Les langues vernaculaires sont apprises pour les besoins pratiques ; souvent
les lexiques et grammaires sont accompagnés de dialogues pour permettre
aux Anglais de tenir des conversations élémentaires avec leurs serviteurs ou
des gens rencontrés dans des situations de tous les jours. Jugées vulgaires,
elles ne donnent pas lieu à des enquêtes plus poussées sur leurs littératures,
orales et écrites.
Le sanscrit devient un cas à part. Wilkins et Jones suivent l’enseignement
de brahmanes et acquièrent les compétences nécessaires pour en comprendre
l’antiquité, élucider sa grammaire, et commencer à traduire des œuvres pré-
servées dans cette langue. En 1786, Jones publie son second discours annuel à
la Société Asiatique, où il développe sa théorie des langues indo-européennes.
Le sanscrit est présenté comme la langue mère des langues d’Europe et le
nouveau colonisateur britannique propose de prendre en charge la diffusion
de son patrimoine littéraire en Europe : « Since Europeans are indebted to the
Dutch for almost all they know of Arabick, and to the French for all they know
of Chinese, let them now receive from our nation the first accurate knowledge
of Sanscrit, and of the valuable works composed in it » 14. Jones utilise le cliché
orientaliste présupposant l’incapacité d’un pays comme l’Inde à répandre ses
propres Lumières et la nécessité d’en passer par le filtre anglais qui saura

14. Sir William Jones, « On the Literature of the Hindus by Goverdhan Caul », Asiatic
Researches…, London, 1799, vol. 1, p. 355.

410
Les orientalistes britanniques de la fin du XVIIIe siècle

extraire l’or pur de la roche, sans se soucier de savoir si les représentants


du savoir indien souhaitent ou trouvent nécessaire d’exporter la littérature
sanscrite jusqu’en Europe. On peut interroger l’enthousiasme des orientalistes
lorsqu’on connaît les réticences des brahmanes à partager leurs savoirs pour
des raisons d’interdits religieux, et le bien-fondé du transfert des connaissances
lorsqu’il se trouve pris dans une logique capitaliste de transfert asymétrique
du savoir au profit de l’Europe.
En contrepoint du mythe des origines exploité par les orientalistes bri-
tanniques de l’époque, il faut souligner l’importance du filtre arabo-persan
dans la découverte et la transmission du patrimoine littéraire sanscrit. Ainsi,
les Hitopades, fables animalières traduites du sanscrit par Wilkins en 1787,
rappellent le Kalilah wa-Dimnah arabe, bien connu en Angleterre depuis la
traduction de Joseph Harris en 1698 (6e éd. 1789) sous le titre des Fables
de Pilpay 15. De même, Jonathan Scott traduit les contes du Bahar-Danush
(1799) non parce qu’il est convaincu de leur qualité littéraire mais parce qu’il
est assuré que leurs ressemblances avec les Mille et une nuits en feront un
succès de librairie.
Le succès du drame Sakontala publié en 1789 crée un effet de mode
que William Franklin exploite pour sa traduction The Loves of Camarúpa and
Cámelatà de 1793, qui ressemble étrangement aux amours de Shakuntala et
Dushyanta (et emprunte aux traditions connues de Leila Majnun et de Simbad
le Marin). Franklin joue de ce lien en précisant en page de couverture qu’il
s’agit d’un conte de l’Inde ancienne. Il indique bien en page de couverture
que sa romance est traduite du persan 16 mais cette indication ne donne lieu
à aucun commentaire approfondi sur les distinctions entre corpus. En réalité
la version persane est très différente de la version plus ancienne en hindi
Kissah i-Kamrup o-Kala par Tuhsein ud-Din. La version hindi est en vers, et
elle contient beaucoup plus de récits d’aventures que la version de Franklin 17.

Rapprochements littéraires

Dans un contexte de conquêtes territoriales et d’élargissement de l’empire


britannique en Inde, la découverte des littératures indiennes (essentiellement
en persan et peu à peu en sancrit), la collecte de manuscrits et les traductions
ont pour but d’effectuer des rapprochements au niveau culturel, de familiariser

15. En réalité Joseph Harris traduit la version française de Gaulmin et Dawud Sa’id des
quatre premiers chapitres du Anvar i Suhayli persan. La première traduction directe de
l’arabe vers l’anglais des fables de Kalilah wa Dimnah date de 1761 dans Examples of the
ancient sages.
16. William Franklin (transl.), The loves of Camarúpa and Cámelatà, an ancient Indian Tale
[idem], London, printed for T. Cadell, 1793.
17. Garcin de Tassy, « Préface », Les aventures de Kamrup par Tahcin-Uddin ; traduites de
l’hindoustani par M. Garcin de Tassy, Paris, printed under the auspices of the oriental
translation committee of Great Britain and Ireland, 1834, p. i-ii.

411
Claire Gallien

le public anglais à la présence indienne dans l’espace littéraire métropolitain,


ce qui permet ensuite d’en justifier l’appropriation et l’intégration.
L’impulsion est donnée par la découverte des origines sanscrites des
langues européennes. William Jones énonce sa théorie des familles lin-
guistiques et présente en particulier ses analyses sur la famille indo-euro-
péennes en 1786. Cette théorie a un impact considérable sur la réception des
littératures indiennes en Angleterre : de patrimoine étranger la littérature
indienne devient patrimoine européen. Les origines de l’Europe littéraire,
au-delà de la Grèce et de la Rome antiques, sont à chercher du côté de
l’Inde antique et ce mythe des origines explique en partie l’engouement en
Europe pour l’Inde classique.
Cependant, cet engouement a un prix — celui de l’exclusion des langues
et littératures contemporaines et vernaculaires, de la création d’une Inde
monolithique et enfermée dans un âge d’or passé, et celui d’un épistémicide,
car la littérature indienne est réinterprétée en appliquant les outils et les
catégories de la rhétorique et de l’esthétique classiques. De fait, si les orien-
talistes de Calcutta commencent par inviter leurs lecteurs à un décentrement
du regard, en rappelant notamment que le jugement de goût est culturel et
non naturel, ils choisissent finalement de traduire des textes qu’ils englobent
dans des courants littéraires connus en Europe, comme le courant romantique
et l’esthétique du sublime ou du merveilleux.
Dans un premier temps, pour attirer les lecteurs anglais vers la littérature
indienne et justifier leur démarche plus littéraliste que celles des générations
inspirées de Galland et de la pratique des « belles infidèles », les orientalistes
rappellent la nécessité d’accepter le principe de relativité du jugement de
goût. Ainsi, Wilkins promet une version littérale des Hitopades même si elle
doit heurter le goût anglais — qu’on comprend situé du côté de la mesure et
de la proportion 18. Jones refuse lui aussi toute forme d’« amputation » litté-
raire et justifie le style exubérant des auteurs indiens en les comparant aux
classiques des littératures grecque (Pindare et Eschyle), italienne (Dante et
Pétrarque), anglaise (Shakespeare et Spenser), arabe et persane (Abu’lola,
Fidausi, Nizami), qui viennent pourtant après eux 19.
Les textes indiens sont interprétés à partir de grilles de lecture de la
poétique classique. Ainsi, Jones dans « On the Mystical Poetry of the East »
nomme la romance entre Krishna et Radha dans la Bhagavad Gita « the subject
of a little Pastoral entitled Gitagovinda 20 ». De même, Charles Wilkins explique
que le principe horacien « Let not a God appear/ But for a business worthy of a
God » est bien mieux respecté, et donc les génies moins présents, dans The

18. Charles Wilkins (transl.), « Preface », The Heetopades of Veeshnoo-Sarma…, Bath,


printed by R. Cruttwell, Bath, 1787, p. xiv-xv.
19. Sir William Jones, « The Second Anniversary Discourse delivered 24th February 1785 »,
Asiatic Researches…, vol. 1, p. 410.
20. Sir William Jones, « On the Mystical Poetry of the East », Asiatic Researches…, vol. 3,
p. 182.

412
Les orientalistes britanniques de la fin du XVIIIe siècle

Story of Dooshwanta and Sakoontala que dans la pièce de théâtre traduite par
Jones 21. Cela sert de gage attestant la qualité de l’ouvrage traduit.
Les orientalistes sont ainsi à la recherche d’équivalences littéraires pour
renverser les préjugés attachés aux littératures orientales dans leur ensemble,
comme par exemple leur manque de vraisemblance, devenu principe cardi-
nal de la modernité littéraire romanesque. Plutôt que de remettre en cause
ce principe poétique garant de la valeur littéraire d’un ouvrage, Richard
Hole justifie l’invraisemblance et le miraculeux dans les récits de voyage de
Simbad, qu’il nomme l’Odyssée des Arabes, par une référence aux sorcières
dans Macbeth ou aux elfes et fées du folklore anglais 22. Le canon littéraire
indien est donc envisagé et construit à partir du connu. Ses motifs littéraires
ne sont pas envisagés comme singuliers mais comme la répétition de motifs
persans, arabes, grecs ou anglais déjà connus : « A sublime passage, giving an
account of the conflict between them [good and bad Genis] […] is to be found in
the BHAGVAT-GEETA […] It resembles several passages in Hesiod’s Theogonia,
and more strikingly the battle of angels in Milton 23 ».
Symptomatique de cette approche est l’utilisation fréquente de la forme
de l’anthologie partagée pour publier des extraits de textes venus d’Inde et
leur traduction en anglais, que les orientalistes justifient souvent par des
raisons économiques, expliquant que la forme brève et la variété attirent
davantage les lecteurs que des œuvres publiées séparément. Ce choix pose
des problèmes — il réduit la littérature indienne à des spécimens et les
investit d’une mission de représentation d’un tout imaginaire — qui ne sont
pas évoqués par l’orientalisme de l’époque. Les anthologies contribuent
à la création d’un corpus littéraire partagé où l’on retrouve pêle-mêle des
traductions, des imitations, des commentaires, et des extraits non-traduits.
Ici se produit un phénomène littéraire captivant où l’orientaliste anglicise la
littérature indienne. Il ne s’agit pas juste de traduire en anglais mais bien
de créer un espace littéraire oriental intégré. Les morceaux de l’anthologie
sont mis à bout, comme si la contiguïté d’unités distinctes allait permettre
la création d’un tout. Par exemple, les deux odes d’Amir Khusrau contenues
dans le Asiatic Miscellany de 1787 sont dispensées de tout appareil critique
comme s’il était précisement question de ne plus faire de distinction entre le
traduit et l’imitation.
Parfois c’est la valeur esthétique des textes indiens, mise en doute, qui
explique le recours à l’anthologie, comme le précise Sir William Ouseley,
directeur des Oriental Collections : « such Productions, as, from the lightness
of their nature, their desultory style, or their brevity, could not well be presented
to the world as distinct volumes, (however capable, in conjunction with others, of
forming an useful, interesting, and learned work) 24 ». Ouseley insiste sur l’exper-

21. Charles Wilkins (ed.), « Introduction », The Story of Dooshwanta and Sakoontala…,
London, printed by George Bigg, 1795, p. 2.
22. Richard Hole, Remarks on the Arabian nights’ Entertainments…, London, 1797, p. 12.
23. Ibid., p. 13.
24. « Prospectus by W. Ouseley », The Oriental Collections…, 3 vols., London, printed for
Cadell and Davies, 1797-1800, vol. 1, p. v.

413
Claire Gallien

tise orientaliste à définir la valeur du matériau oriental et sur la production


de valeur par les orientalistes eux-mêmes. Lorsque le matériau ne se suffit
pas en lui-même, c’est son intégration au sein d’un volume de recherche
orientaliste, son « orientalisation » en quelque sorte, qui lui permettra de
gagner en valeur.
Les littératures sont comparées et hiérarchisées. De manière récurrente,
les littératures orientales sont présentées comme étant d’une plus grande
éloquence poétique 25. Or l’éloquence est fondamentalement présentée comme
inférieure à la raison, demeurant l’apanage de l’Europe : « on the whole, […]
reason and taste are the grand prerogative of European minds, while the Asiaticks
have soared to loftier heights in the sphere of imagination 26 ». Ainsi, les qualités
accordées à la littérature indienne par l’orientaliste ne remettent jamais en
question l’hégémonie coloniale. Abdelfattah Kilito a analysé ces rapports entre
littératures arabe et anglaise à travers le filtre du cannibalisme littéraire :
« Arabic literature is boring unless it bears a family resemblance to European
literature. This family network is what rescues some Arabic books ; outside of it,
there is no hope of salvation. From this perspective, Arab authors fall into two
categories : a small group of relatives and a great mass of orphans, beggards,
and tramps 27 ». On peut en dire autant pour les littératures indiennes, qui
subissent classement et déclassement selon une grille de lecture imposée
par les orientalistes britanniques, imprégnés de culture classique.
Cette forme de compétition entre littératures, et l’idée que la littérature
indienne ne vaut que par son rapprochement avec la littérature européenne,
deviennent un lieu commun que l’on retrouve articulé dans les romans anglais
de l’époque, comme par exemple dans le roman épistolaire Letters of a Hindoo
Rajah où le pandit de la jeune héroine, Miss Ardent, s’applique à convaincre
celle-ci de la valeur de Mahabharata en ayant recours à l’Iliade d’Homère et
à Shakespeare 28. Dès lors, les comparaisons anachroniques apparaissent
comme une technique de vente permettant d’attirer l’attention du public sur
les orientalistes et sur les littératures indiennes qu’ils traduisent. Cependant
cette technique met en place un vice de forme : seul ce qui pourra être rap-
proché des productions littéraires européennes est retenu.

Canons, coupures, et transformations

La littérature indienne est passée au crible des critères européens : le


beau et le bon goût, l’utile, le convenable, opposé au vulgaire. La fidélité en
traduction signifie généralement que, pour y obéir, le traducteur évite les
ajouts mais ne se prive pas de faire des sélections et coupures dans le corps
du texte. Ainsi, Jones précise : « After having translated the Gitagovinda word for

25. Sir William Jones, « On the Mystical Poetry of the East »…, p. 168.
26. Sir William Jones, « The Second Anniversary Discourse… », p. 406-407.
27. ʻAbd al-Fattah Kilitu, Thou Shalt Not Speak my Language, transl. Waïl S. Hassan,
Syracuse, N.Y : Syracuse University Press, 2008, p. 15.
28. Elizabeth Hamilton, Letters of a Hindoo Rajah, London, 1796, vol. 2, p. 121-122.

414
Les orientalistes britanniques de la fin du XVIIIe siècle

word, I reduced my translation to the form, in which it is now exhibited ; omitting


only those passages, which are too luxuriant and too bold for an European taste
[…] and you may be assured, that not a single image or idea has been added by
the translator 29 ». De même Jonathan Scott introduit sa traduction du Bahar-
Danush par des remarques concernant le style de l’ouvrage : il identifie ce
qu’il nomme les deux caractéristiques du style oriental (l’extrême longueur
des phrases et le style répétitif), et précise qu’elles devront apparaître dans
la traduction car il ne s’agit pas, comme pour un ouvrage d’histoire, d’en venir
aux faits mais de rendre compte de différences de goûts, même au risque de
heurter la sensibilité esthétique des lecteurs anglais.
Cependant pour affirmer la valeur de son travail, Scott réorientalise le conte :
la traduction littérale doit produire chez ses lecteurs un effet de défamiliari-
sation suffisant pour les encourager à chercher des éléments d’explication
qu’ils trouvent dans les notes du traducteur : « If we wish for a true picture
of Asiatic manners, we must take the bad with the good, or be deceived 30 ». Le
conte indien n’est plus vraiment destiné à satisfaire les plaisirs de l’imagi-
nation mais à encourager les esprits curieux à lire la recherche orientaliste.
En d’autres termes, la fiction indienne ne se suffit pas en elle-même. C’est la
valeur ajoutée du savoir orientaliste qui va la rendre digne d’intérêt.
Ainsi, les écarts de style sont tolérés car le gain se trouve ailleurs, du côté
d’une connaissance des mœurs et coutumes des Indiens. William Franklin
suppose par exemple que l’intérêt de sa traduction de The Loves of Camarúpa
and Cámelatà tient précisément à cet aspect : « An attempt to elucidate the
manners and customs of the Orientals will, it is presumed, render the performance
acceptable 31 ». Comment la romance de Kamrup et Kala, datée de la période
anté-islamique en Inde, et que le traducteur décrit bien en page de titre comme
« an ancient Indian tale », peut-elle rendre compte de l’Inde contemporaine
dans son intégralité ? C’est un point que l’orientalisme ne discute pas car,
comme l’a très bien démontré Edward Said dans Orientalism, il engendre une
vision homogène et atemporelle du monde oriental.
Le convenable défini selon les critères anglais de l’époque sert également
de facteur discriminant, au même titre que l’utile, pour évaluer la qualité des
contes à traduire, exclure, ou intégrer. Ainsi, bien qu’il jure produire une ver-
sion littérale tant dans la forme que dans le contenu des Hitopades 32, Wilkins
retire des passages jugés choquants pour les mœurs de l’époque afin de ne
pas froisser la morale des lectrices anglaises :
The translator, under the flattering hope that his book will neither be deemed
improper, nor found destitute of entertainment for the fair sex, has carefully
refined a great many indelicate expressions, […] and even omitted whole pas-
sages, where that could not be effected but by a total change of the author’s
meaning. 33

29. Sir William Jones, « On the Mystical Poetry of the East »…, p. 183.
30. Jonathan Scott (transl.), « Appendix », Bahar-Danush…, p. 275.
31. William Franklin (transl.), « Preface », The Loves of Camarúpa and Cámelatà …, p. vii.
32. Charles Wilkins (transl.), « Preface », The Heetopades of Veeshnoo-Sarma…, p. xiv-xv.
33. Ibid., p. 304.

415
Claire Gallien

Cette remarque indique un reclassement de la littérature orientale dans


la catégorie de littérature romanesque. Les mêmes prescriptions de style
sont imposées aux auteurs de romans anglais à l’époque et l’application de
ces prescriptions, mises en valeur dans les préfaces. La même ambiguïté se
retrouve dans la traduction des contes d’Inayatullah de Delhi. L’éditeur de la
publication des Oriental Collections indique le respect du texte source de la
version de Scott comparée à celle de Dow, et dans le même temps justifie
l’omission de certains passages pour raison de bienséance. La démarche
orientaliste semble à l’époque en effet prise entre deux impératifs, l’un scien-
tifique et l’autre romanesque, et ces hésitations amènent les traducteurs à
une démarche double : d’abord transformer le texte source pour qu’il se plie
aux cadres épistémiques et esthétiques du traducteur européen, et ensuite
réorientaliser le texte. Ainsi, Scott retire les passages jugés indécents mais
dans le même temps marque les passages omis dans le manuscrit laissé en
consultation libre au British Museum 34.
La transformation des textes peut en marquer profondément la texture.
Après le succès européen de la traduction de la pièce Sacontala de Kalidasa
par William Jones en 1789, Alexander Dalrymple, éditeur du Oriental Repertory
publié à partir de 1793, demande au sanscritiste Charles Wilkins de traduire
The Story of Dooshwanta and Sakoontala, extrait du Mahabharata sur lequel il
travaille. La romance prend dès lors la forme d’une œuvre originale à part
entière, lue séparément du reste du Mahabharata. Ce redécoupage du texte
est accompagné de réécritures si multiples que le récit n’est plus présenté
comme l’œuvre d’un seul auteur mais comme une co-rédaction à plusieurs
centaines d’années d’intervalle. L’œuvre source, le Mahabharata, est aug-
mentée des transformations et ajouts du traducteur Wilkins, marqué par les
accolades, les additions d’autres auteurs entre crochets et les parties entre
parenthèses simples se trouvant dans le manuscrit appartenant à Wilkins
mais qui sont selon l’éditeur des ajouts probables du scribe par exemple, et
absents du texte source 35.
Enfin, le dernier redécoupage majeur de la cartographie littéraire indienne
est l’exclusion des littératures vernaculaires. En effet, William Jones et ses
contemporains distinguent bien ce qu’ils nomment les « littératures asia-
tiques », des « littératures indiennes » en langues vernaculaires, « persanes »,
et de la « littérature hindoue », c’est-à-dire la littérature indienne classique
en sanscrit. Il n’empêche que, en pratique, la littérature indienne va au fur
et à mesure être confondue avec la littérature sanscrite, à l’exclusion des
langues vernaculaires et de leurs patrimoines littéraires ; à l’exclusion aussi
des productions littéraires contemporaines et au bénéfice des littératures
classiques. Cela est notamment dû à l’arrivée massive en Europe des manus-
crits sanscrits dont parle Schwab. Cette négligence est tout à fait assumée
par les orientalistes, qui présentent l’Inde contemporaine comme décadente,

34. Voir The Oriental collections, 1797, vol. 1, p. 288-289.


35. Alexander Dalrymple (ed.), The Story of Dooshwanta and Sakoontala..., London, printed
by George Bigg, 1795, p. 3.

416
Les orientalistes britanniques de la fin du XVIIIe siècle

incapable de créations littéraires dignes de ce nom. Ils produisent ainsi la


justification idéologique et morale nécessaire à la poursuite de l’entreprise
coloniale. On trouve par exemple sous la plume de Nathaniel Halhed, auteur
de la première grammaire bengalie, des remarques très négatives au sujet
de l’état actuel de la langue, « corrompue » par les apports étrangers, et au
sujet d’une littérature bengalie qu’il juge inexistante. Halhed envisage sa
grammaire comme un moyen de purifier la langue bengalie et de fournir au
lecteur des morceaux choisis, non de littérature bengalie, qu’il juge « insi-
pide », mais d’un monument de la littérature sanscrite, le Mahabharata 36. Sa
grammaire ne sera d’aucune utilité pour ceux et celles qui souhaiteraient
parler le bengali de la rue — « such I hope have no place in these sheets, »
confirme-t-il en fin de préface 37.

En cette fin de XVIIIe siècle, on observe bien une « Renaissance orientale »


en Europe. Dans le même temps, en Inde, ceux qui contribuent à la mise en
place d’une administration coloniale britannique sont également largement
responsables de la définition progressive du canon littéraire indien qui de
mixte se réduit au sanscrit. Cette canonisation littéraire permet la diffusion
d’œuvres indiennes jusque là totalement inconnues en Europe mais elle ne se
fait qu’au prix d’une forte violence épistémique, incluant sélections, coupures,
réorientalisations des textes. Faire l’histoire de ce processus de canonisation
permet ainsi de mieux comprendre de quelle littérature on parle lorsqu’on
étudie la présence ou l’influence de « la littérature indienne » en Europe dans
les dernières décennies du XVIIIe siècle.

Claire GALLIEN
Université Paul-Valéry — Montpellier 3

36. Nathaniel Brassey Halhed, A Grammar of the Bengal Language, printed at Hooghly in
Bengal, 1778, p. 189-190.
37. Ibid., p. xxii.

417
Laetitia Zecchini
« Crisis in Literary History  » ?
Du « nativisme » et du provincialisme,
et de quelques autres débats
intellectuels en Inde
356

octobre 4
Revue
de littérature comparée
- décembre 2015

Claire Gallien
Les orientalistes britanniques
de la fin du XVIIIe siècle et la création
du canon littéraire indien
Pascale Rabault-Feuerhahn
Le fil de l’histoire : appropriations
savantes de l’histoire littéraire
indienne dans l’Europe du XIXe siècle
Claudine Le Blanc
Écrire l’histoire de la littérature

Revue de littérature comparée


indienne en France au XIXe siècle.
De la fragmentation à la dissolution
de l’objet
Problèmes
Catherine Servan-Schreiber
Folklore/littérature/orature : d’histoire littéraire indienne
frontières et cloisonnements
dans l’histoire littéraire indienne
Claire Joubert
B.R. Ambedkar :
la lutte dans les lettres
sommaire Anne Castaing
Women Writing in India : pour une
histoire littéraire des femmes
Guillaume Bridet
Rabindranath Tagore, première figure
d’une histoire littéraire (vraiment)
mondiale ?
Katia Légeret
La transmission orale des fables du
Pañcatantra au théâtre, entre l’Inde et
la France : enjeux transtextuels
et interculturels
octobre-décembre 2015

ISBN : 978-2-252-03989-2 DIDIER ÉRUDITION


ISSN 0035-1466

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