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Aspects théoriques de la T (suite)

Rappel :
Les conceptions qui voient dans la T une simple juxtaposition de correspondances
sémantiques pré-existantes sont largement dépassées. Toute T est une interprétation. Tout texte,
poèmes ou romans, discours scientifiques, techniques ou pragmatiques sont irréductibles à la
somme des phrases qui les composent. La fascination qu’exerce la présence de l’original,
l’intervention du bagage et du contexte cognitifs, le déverbalisation, tout doit permettre une
réexpression à la fois libre et fidèle.
Un bon traducteur au meilleur sens du terme fait mentir l’adage « traduttore-traditore ».

Linguistique et T

La Linguistique structurale est synchronique, descriptive, comparative. Elle a un rapport direct avec


la T
1. Saussure :
Dans une langue, un signe ne prend sa signification que par rapport aux autres signes de la langue ;
les signes linguistiques ont une valeur  et les signes des différents systèmes linguistiques ont des
valeurs différentes ; Ex. : mouton, pour un Français, c’est un mouton dans le pré et un mouton dans
l’assiette, ce que, pour un Anglais, c’est mutton dans son assiette et sheep dans un pré
La parole est la mise en œuvre d’une langue, elle est dépourvue de paramètres discursifs, elle n’a
pas de sens toute seule ; dans la T, on peut transcoder la parole, mais on obtient des phrases hors
contexte.
2. Georges Mounin (Problèmes théoriques de la traduction)
Pour GM, traduire est un contact entre les langues et la T une opération linguistique, aussi les
différences structurelles entre les langues l’amènent-elles à conclure à leur intraduisibilité.
3. Roman Jakobson : optique linguistique dans la T
Sa théorie : les langues diffèrent en ce qu’elles doivent transmettre et non en ce qu’elles peuvent
transmettre.
Ex. : worker, désigne un et une ouvrier (ère), intraduisible en russe où il faut marquer le genre,
masculin rabotnik ou féminin rabotnika.
Question importante : La traduction consiste-t-elle à traduire les significations lexicales et
grammaticales d’une langue ?

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La Linguistique générative
Bâtie sur les structures profondes et les universaux du langage qui correspondent à une compétence
innée, modulée par l’acquisition d’une langue historique
Noam Chomsky
Sa théorie postule des structures profondes, donc le mental dans le langage. Traduire
automatiquement les significations linguistiques est une tentative abandonnée au profit de l’analyse
grammaticale où aux structures profondes correspondent des représentations mentales. La machine
à traduire est incapable de mobiliser des compléments cognitifs pertinents.
Ex. de phrases fabriquées par l’ordinateur :
1re :  Le chien jaune fume la pipe.
2e : Un jeune homme blond regarde la manœuvre.
Les 2 phrases montrent que tout énoncé mobilise une double connaissance, celle de la langue, mais
aussi celle du monde, qui fait que la 1re phrase soit invraisemblable. Les 2 sont parfaitement
construites (ont une cohésion), mais il manque la cohérence par rapport à une réalité possible.
Donc, en toutes circonstances, l’association des connaissances linguistiques et extra-linguistiques
est obligatoire.

L’approche interactionniste
La T ne relève pas de la théorie dite de la communication. La T est un échange de paroles porteuses
de sens, tandis que la C est la transmission électronique des messages formels.
L’étude des interactions verbales (des énoncés actualisés dans des situations de communicatives
particulières) est révélatrice pour les traductologues : on tient conte dans une T, du contexte (de la
situation), du non-verbal et du para-verbal.
En traductologie, le texte original peut être défini comme le produit d’une interaction entre le
traducteur et la matérialité d’une chaîne graphique ou sonore. Il est objet dynamique de
compréhension.
v. E Coseriu, les 3 niveaux de langage :
1. le niveau philogénétique (niveau, universel, de la faculté du langage qui caractérise l’espèce
humaine) : c’est la compétence du langage ;
2. le niveau historique, de la langue maternelle, conséquences du hasard des naissances ; c’est le
niveau des différentes langues : la compétence en une langue donnée ;
3. le niveau des textes ou des discours : la compétence textuelle, d’un individu, faisant usage de sa
langue en une circonstance donnée, accomplissant une activité créatrice, en ayant recours à des
savoirs linguistiques et non-linguistiques pré-existants pour produire un sens inédit.

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Aspects pratiques de la T

Idéalement, la T est un processus de transfert de contenus notionnels et émotionnels d’une


langue dans une autre, effectué par un traducteur parfaitement bilingue, totalement identifié à
l’auteur du texte original et conscient des réactions préalables des lecteurs de son texte.
Théoriquement, obstacle d’ordre linguistique, culturel, stylistique, thématique ou terminologique ne
s’oppose à elle.
Mais, en réalité, le traducteur a ses faiblesses :
o qui lui sont propres : il n’est pas un parfait bilingue ; les problèmes de lexique sont
innombrables ; il n’a pas tjrs de l’intuition poétique (texte littéraire) ; même omniscient et
bien documenté, il n’arrive pas à connaître certains problèmes comme un spécialiste.
o qui sont dues aux circonstances : délais trop courts, difficultés d’accès à la documentation,
textes originaux mal écris ou écrits délibérément obscurs.
Problèmes concrets :
1. L’absence de déverbalisation
Ex 1.: angl.: Behind every liberated woman, there is another woman who has to do the dirty work
for her.
Trad. fr. Derrière chaque femme libérée, il s’en cache une autre qui fait le sale boulot à sa place / il
s’en cache une autre, en tablier.
Dans les années 60, le concept de « Woman lib » était aux E-U une notion claire, mouvement qui a
très vite passé en France aussi. Toute de suite, dans la presse, les traducteurs ont opté pour femme
libérée, mais libérée par qui, par quoi ? variantes : femme libre ?, femme active ?
Meilleure solution : l’expression qui correspond à une manière plus claire d’exprimer l’idée est
femme émancipée.
Obs 1 : faire attention aux faux amis : le calque fait tomber dans le piège du faux sens grossier.
Il ne faut pas oublier d’appliquer une règle très simple : toujours douter de la stricte identité
conceptuelle de formes semblables dans deux langues.
Ex.2 : angl.: He starts screaming he didn’t marry a woman who would ignore her house and
children.
Trad. fr.: Ils (les maris) se mettent à hurler que / poussent les hauts cris et disent que / font toute une
histoire en disant que /

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variante choisie : ils se mettent à crier que parce que hurler cadre mal avec le comportement du
mari tel qu’il est décrit par ailleurs.
Pour traduire la suite :
(1) Ils ne se sont mariés pour vivre avec une femme qui néglige ses enfants et sa maison -
légèrement contradictoire
(2) Ils n’ont pas épousé une femme qui se fiche de sa maison et de ses enfants légèrement
contradictoire
(3) En se mariant, il ne croyait pas qu’un jour sa femme négligerait foyer et enfants – trop
pleurnichard !
(4) Il n’a que faire d’une femme qui laisse tomber sa maison et ses enfants – trop libre
(5) Il ne s’est pas marié pour avoir une femme qui néglige sa maison et ses enfants – maladroit
(6) Il pousse de hauts cris en disant que sa femme abandonne ses enfants et son foyer et qu’il ne
s’est pas marié pour ça – fidèle au sens
Obs 2 : Traduire un texte, c’est partir d’une idée déverbalisée : l’explicite [ponctuel d’un mot
contribue à faire apparaître l’idée, il y renvoie plus qu’il ne l’exprime.

2. Le transcodage des phrases


Les différences de structures syntaxiques des langues imposent leurs contraintes aux traducteurs de
sorte que même le plus médiocre apprenti traducteur ne procède pas mot à mot, mais respecte la
syntaxe de la langue d’arrivée.
Ex. : She always knows where his shirts are.
Trad. fr. Elle sait toujours où sont ses chemises = faux ! mais Elle sait toujours lui trouver ses
chemises.
L’anglais sous-entend qu’elle les lui trouve, le français qu’elle sait où elles se trouvent.

3. La fidélité
C’est une notion clé en traductologie. La fidélité au sens permet de s’adapter à toute la complexité
de l’emploi du langage. Elle est réalisée grâce à :
o la visualisation d’une situation :
Ex. : angl. For every liberated woman you see in a office, there is…
Trad. fr.: dans un bureau? derrière un bureau ? chaque fois qu’une femme libérée travaille dans un
bureau… ? pour chaque femme que vous voyez dans un bureau = transcodage ; conclusion : la
représentation visuelle est importante
o à la connaissance d’une réalité :

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Ex. : angl. He wants to know why there are no clean sheets on the bad.
Trad. : Il fait toute une histoire si les draps n’ont pas été changés
Il me demande comment cela se fait que les draps n’aient pas été changés.
Pour clean sheets = draps propres en transcodage, mais renverrait le lecteur français à l’idée de
draps sales, donc on emploie changer les draps pour rendre la fidélité et exprimer parfaitement la
réalité concrète
o à la prise de conscience de la fonction symbolique d’une expression :
Ex. : angl. : Juanita mopping floors…
Mais, en anglais, mopping floors symbolise les tâches ménagères, dirty work.
Trad. fr. :
1. elle passe le torchon / la serpière / T spontanée
2. frotte par terre / T spontanée
3. lave le carrelage / rien ne suppose qu’il y a du carrelage chez elle – T écartée
4. frotte les parquets / rien ne suppose qu’il y a du parque chez elle – T écartée
5. passe l’aspirateur – travail moins avilissant
o à la prise de conscience de la nature des figements :
Exemple de parfaite correspondance : A bird in the hand is worth two in the bush = Un tiens vaut
mieux que deux tu l’auras.
Exemple de claque de l’expression figée :
J’avais l’impression que vous cumuliez les avantages.
Bonne T : J’avais l’impression que vous l’emportiez sur tous les tableaux.
o du registre d’expression :
Ex. :You’ve got a picture !
Trad. fr.: Vous y êtes ! ou : On ne peut rien vous cacher !

4. Le transfert du culturel

Les problèmes dits culturels sont une difficulté courante dans la T.


Il s’agit d’objets ou de notions qui appartiennent exclusivement à une culture donnée et qui ne
possèdent pas de correspondances lexicales dans la civilisation d’accueil. Ex. : les habitudes
vestimentaires ou alimentaires, les coutumes religieuses et traditionnelles. Il ne s’agit pas seulement
de quel mot placer dans la langue d’arrivé, mais aussi de savoir comment faire passer au maximum
le monde implicite que recouvre le langage de l’autre.

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Remarque sur le mot culturel : pour les Français, la culture sous-entend l’art, la littérature, la
musique.
Obs. notoire :
Chaque langue découpe le monde à sa manière, mais : chaque langue impose une vision du monde
particulière à ceux qui la parlent = c’est faux ! (c’est la fameuse hypothèse Sapir-Whorf)

Autre observation/rappel : On a admis à l’unanimité que les compléments cognitifs jouent un rôle
important.
Théoriquement, un traducteur connaît la culture du peuple qui parle la langue en question (les
lacunes sont à remplir !). S’il est bilingue, il est forcément bi-culturel.
S’agissant de la littérature étrangère qui fait appel à l’universel, tout lecteur est
potentiellement en mesure de la comprendre. S’agissant des mœurs, des traditions auxquelles elle
fait allusion, le lecteur doit faire un effort pour accéder à l’intégralité des faits culturels. C’est au
traducteur de donner au lecteur étranger des connaissances supplémentaires, minimum mais
suffisantes pour entr’ouvrir la porte qui mène à la connaissance des autres. Le lecteur est ignorant,
mais pas imbécile. Il complète très vite. Le traducteur l’aide en explicitant certains des implicites du
texte original en employant des moyens linguistiques suffisants pour désigner des référents pour
lesquels il n’existe pas de correspondance directe dans sa langue. Le lecteur de la T n’en saura
jamais autant que le lecteur autochtone, mais il ne restera pas non plus ignorant.

Quelques procédés de transfert des réalités étrangères


o l’adaptation
Ex. : She works for a low firm from 9 to 5. = non « cabinets juridiques », mais cabinet d’avocats,
bien que lowyer ne soit pas obligatoirement avocat.
o la conversion
Ex. : un mets ou un plat courant ou servi à l’occasion de festivités : fried beans = plat courant en
Amérique du Sud = frijoles refritos = purée d’haricots rouges ou noirs sautés au beurre ou à l’huile
qui sert d’accompagnement à pratiquement tous les plats
Jamais : haricots frits parce que le Français n’ont que de haricots blancs ou flageolets. T = espèce
d’haricots ? ou encore chili con carne, plus connu en France
o l’explicitation
Safeway / Carrefour / Cora /Auchan/ Mammouth
T : le supermarché ? = vague le supermarché Cora ou Auchan ? = assez d’infos

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Le principe de l’explicitation est fondamental en T.
Un bon traducteur modifie avec doigté le rapport implicite – explicite de l’original pour atteindre
un nouvel équilibre implicite-explicite dans sa langue.
 Exemple: fr. doigt court = petitesse?courceur? Le fait que …

o l’ethnocentrisme
Il arrive que le traducteur substitue des faits de sa propre culture à ceux qu’évoque le texte : il le
naturalise.
Ex. : Safeway = Monoprix., mais c’est une enseigne française qui ne trouve pas aux E-U. 
C’est fausser la réalité américaine qu’il s’agit de transmettre que de substituer une enseigne
française à une enseigne américaine.
Conserver le caractère étranger de l’original, au risque de ne pas passer en T ou, au contraire,
naturaliser le texte ? = question épineuse
Le gommage des aspects culturels sous-estime le dynamisme de toute connaissance. Le bon
traducteur s’interdit de naturaliser la culture de l’original, comme il s’interdit de laisser dans
l’ombre ce qu’i convient de faire comprendre.

L’ignorance du culturel

Ex. : But every magazine you read in the supermarket features = que sont ces supermarchés où on
lit des magazines ? il s’agit de magazines vendus dans la même enceinte que les produits
alimentaires et ménagers = fait culturel américain !
Trad. fr. : Pourtant, dans toutes les revues que l’on voit dans les supermarchés…
Les magazines qu’on trouve dans les supermarchés…
Une T comme : tous les magazines qu’on lit au supermarché serait incohérente pour un Français.
D’autres T comme :
1. Tous les magazines populaires… (T qui élude le problème)
2. Les kiosques sont pleins de revues où… (T qui dépasse les limites de l’interprétation : place
les revues dans des kiosques ; trahison du sens en modifiant l’information)
3. Dans tous les magazines, on voit… (T qui élude le problème)
4. Chez mon coiffeur, il y a tjrs des revues qui … (T qui dépasse les limites de l’interprétation :
place les revues chez le coiffeur ; trahison du sens en modifiant l’information)

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Conclusion : le transfert culturel consiste à apporter au lecteur étranger des connaissances sur un
monde qui n’est pas le sien. Cet apport ne comble pas intégralement la distance entre les 2 mondes,
mais entr’ouvre une fenêtre sur la culture originale.

Pour ce faire, le traducteur conserve le référent étranger en le transmettant sous des formes
compréhensibles.

Les exemples analysés ont permis d’illustrer :


 les difficultés de la déverbalisation,
 les tentations du transcodage,
 les possibilités de transfert culturel.