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CRITÈRES DE LA FIN DU TRAITEMENT PSYCHANALYTIQUE 337

EXPOSÉ DE M. M. BOUVET( 1)

Après tout ce qui a été dit au cours de ce colloque et en particulier


après l'introduction que le Dr Nacht lui a consacrée, il m'est bien diffi-
cile d'apporter ici une contribution qui ne paraphrase pas en quelque
manière ce qui a été déjà formulé de façon précise comme l'ensei-
gnement d'une longue expérience du traitement analytique vécue avec
toute la rigueur et l'objectivité que nous savons.
Aussi, dans cette note, visant avant tout ce qui se passe dans une
analyse « heureuse » et ne faisant allusion que par contraste aux diffi-
cultés qui marquent la terminaison d'une analyse plus difficile, me
bornerai-je à mettre l'accent sur un aspect, qui n'a peut-être pas été
spécialement envisagé du problème qui nous occupe et à considérer
sous un angle particulier la question des critères de la fin de l'analyse.
En lisant l'Introduction du Dr Nacht j'ai été frappé par l'insistance
qu'il met à développer trois points particuliers. Il insiste en effet, et
combien à juste titre, je n'ai pas besoin de le dire : 1° Sur la relativité
de la notion de santé; 2° Sur l'insuffisance de tout critère isolé. Enfin
toutes les considérations qu'il développe sont empreintes de la prudence
et de la mesure, qu'impose en une matière aussi difficile et aussi spéci-
fiquement faite de problèmes strictement individuels, l'expérience
objectivement vécue de la cure analytique.
Les différents problèmes qui ont été évoqués dans la discussion qui
a suivi m'ont paru s'inspirer du désir de nos collègues d'essayer de
dégager des données cliniques et techniques quelques indications
précises leur ouvrant la voie d'une normalisation de leur expérience.
Ainsi tous les apports à cette discussion m'ont semblé aller dans le
même sens : nous cherchons à définir, mais en appréhendant immédia-
tement à la fois le caractère concret et hautement individuel du problème
qui se pose dans chaque cas particulier, une base de discussion solide,
une façon de poser la question, qui nous guide dans le moment difficile
de l'arrêt de l'analyse. Que l'on insiste, comme le Dr Nacht, sur toutes
les incidences de la décision, sur toutes ses conditions préalables ;
ou que l'on se demande, comme Diatkine, comment établir des éléments
de pronostic par rapport à l'évolution atteinte au cours de l'analyse,

(1) L'intervention de M. M. Bouvet eut lieu le 5 avril 1954 et fut suivie d'une discussion dont
on aura ensuite un aperçu.
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il est clair que l'on met l'accent sur le particularisme de chaque cas.
J'ajouterais que les auteurs dont j'ai pu consulter les travaux tels
que ceux qui sont intervenus, par exemple, au symposium de Londres
ou qui comme Fenichel ont réuni l'ensemble des opinions antérieures
sur cette question si importante m'ont paru d'une part insister sur la
difficulté de fixer des critères de guérison en fonction d'une étude
statistique à longue échéance des résultats obtenus et, d'autre part,
formuler des critères établis par rapport à la théorie analytique de
l'état d'équilibre ou de santé morale ou encore en fonction de leur
représentation particulière des activités de l'esprit.
Bien entendu de tels critères — je veux parler de ceux déduits de la
théorie générale des névroses et de l'état de santé — gardent toute
leur valeur et sont d'ailleurs confirmés par l'expérience, mais on peut
se demander s'ils répondent exactement à ce qui se passe lorsque, dans
un cas déterminé, nous arrêtons une analyse avec le sentiment qu'elle
est terminée ; je veux dire par là : est-ce qu'ils constituent bien le fait
essentiel qui nous inspire la décision de mettre fin à l'analyse ou ne
sont-ils pas autre chose que l'ensemble des points sur lesquels nous
faisons porter notre examen avant de transformer en une décision
effective notre tendance à terminer le traitement.
C'est ce point particulier que je voudrais toucher ici ce soir devant
vous en ne me dissimulant pas que, dans cet essai, je risque de vous
donner l'impression de compliquer inutilement les choses, de donner
abusivement le pas à la subjectivité et pour tout dire de renoncer à son
profit à un point de vue vra ment objectif.
Pourtant, je dois le répéter, l'insistance que mettent tous les auteurs
à noter précisément combien doit être nuancée et prudente la conviction
tirée de l'exercice de chacun de ces critères et même de leur ensemble
me pousse à me poser la question.

Avant d'aller plus loin, je voudrais insister sur le fait que, bien
entendu, je n'ai nullement l'intention de dénier en quoi que ce soit
leur valeur aux critères les plus universellement admis, tels que le
Dr Nacht, par exemple, les a définis dans le rapport qui a servi d'in-
troduction à ce symposium. Il est tout à fait évident qu'ils expriment
sous différents aspects, comme le Dr Nacht l'écrit lui-même d'ailleurs,
le rétablissement d'un fonctionnement heureux des trois instances et
en particulier d'une maîtrise par le Moi tout aussi bien des activités
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instinctuelles que de celles du Surmoi, condition nécessaire et suffisante


pour que le sujet présente le maximumd'adaptabilité au monde extérieur
que lui permet l'ensemble de ressources propres à sa personnalité.
Vous vous rappelez certainement comment il les a formulés :
l'accord avec soi-même, l'accord avec le monde extérieur et la capacité à
supporter des frustrations. Il insiste, en outre, et je n'ai pas besoin de
dire encore qu'on ne peut qu'avoir son opinion, que de tels critères
ne prennent toute leur signification qu'à condition que soit suffisamment
déliés les liens de transfert tant positifs que négatifs qui unissent le
patient à son thérapeute, seule occurrence dans laquelle on puisse
espérer que l'adaptabilité reconnue soit stable devant des circonstances
extérieures n'affectant pas un caractère traumatisant par trop excep-
tionnel, cas dans lequel, comme le Dr Nacht le laisse entendre, l'analysé
dont la structure reste humaine pourrait recourir à cette adaptation
régressive qui est un des aspects de toute névrose.
J'ai moi-même été amené, à l'occasion de l'article qui m'était
demandé par L'encyclopédie médico-chirurgicale, à toucher à cette
question et à proposer des critères de cessation de traitement. Comme
il s'agissait d'un exposé destiné à un public moins spécialisé que celui
de cette réunion, j'ai choisi de proposer des éléments de décision d'appa-
rence plus concrète peut-être, mais qui, comme vous allez le voir,
sont exactement recouverts par ceux proposés par le Dr Nacht. J'ai en
effet insisté sur leur caractère complémentaire et sur l'absence de signi-
fication de chacun d'eux pris isolément, m'efforçant ainsi, en éliminant
par leur conjonction toute résistance majeure qui aurait pu passer
inaperçue, de définir un état d'adaptation harmonieux, absolument
identique à celui qu'évoquait le Dr Nacht. Si, en effet, la disparition
de toute résistance à l'analyse, c'est-à-dire la possibilité d'appliquer
réellement la règle des associations libres que je donnais comme l'un
d'entre eux, précisément parce que c'était une chose relativement
aisée à concevoir et à constater, pouvait perdre toute signification si
l'ensemble de l'analyse se trouvait isolationné. Un tel défaut était
écarté si, par ailleurs, les relations d'objet du sujet (autre critère) non
seulement ne s'exprimaient plus à travers ses symptômes mais encore
correspondaient à un comportement général normal et, en particulier,
si ses relations psycho-sexuelles lui apportaient les satisfactions de
décharges instinctuelles adéquates, expérience nouvelle dont il témoi-
gnait au cours de l'analyse par l'aveu spontané de modifications
radicales et d'une découverte étonnante. L'ensemble de ces critères
tant intra-analytiques (et la disparition de toute résistance au sens
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plein du terme, tant à la remémoration du passé qu'à la reviviscence


affective dans le présent, implique évidemment la réduction des rapports
infantiles du transfert c'est-à-dire l'analyse et la liquidation de celui-ci,
le Moi ne devenant « bon observateur » qu'à condition que ces rapports
soient suffisamment détendus) qu'extra-analytiques, me paraît, sous
des termes différents, peut-être moins compréhensibles que ceux du
Dr Nacht, décrire un état sensiblement analogue à celui qu'il demande
pour la cessation du traitement.
Ainsi je pense que j'accorde, comme tous les auteurs, une impor-
tance essentielle aux critères classiques de guérison par l'analyse.

Mais le problème que je me suis donné comme but de cette note


est un peu différent. Qu'est-ce qui nous détermine en première instance
à nous poser la question de savoir si nous pouvons arrêter le traitement ?
Autrement dit : sommes-nous déterminés dans cette démarche par
l'examen de ces nouvelles caractéristiques du sujet ou bien sommes-
nous simplement confirmés dans notre intention qui, elle-même, serait
provoquée par un processus différent ? Autrement dit encore, n'est-ce
pas la perception intuitive d'un certain état du sujet qui nous engage dans
la perspective de la fin de l'analyse ?
Pour ma part, je me suis attaché à repenser à celles de mes analyses
dont la fin m'avait paru heureuse et dont j'ai pu, dans certains cas,
contrôler la persistance des résultats et il m'a semblé, autant qu'on
puisse le dire avec certitude après un certain recul, que c'était précisé-
ment le sentiment d'une certaine manière d'être du sujet qui m'avait
incliné vers une terminaison dans un laps de temps assez court et
que l'examen des critères objectifs si l'on peut dire n'était venu qu'après.
J'ai constaté d'ailleurs dans la littérature qu'il était à plusieurs
reprises fait allusion au critère intuitif. D'ailleurs, le Dr Nacht lui-
même n'écrivait-il pas en substance dans son travail sur le transfert
et le contre-transfert : que chacun de nous avait eu maintes fois au
cours d'une séance le brusque sentiment (et ici je condense en une
phrase une description que je regrette de ne pouvoir citer intégralement)
qu'il était temps de parler de l'interruption de l'analyse. Il s'agissait
là, si j'ai bien compris, de la perception globale d'un certain état du
sujet. Je crois d'ailleurs, qu'en envisageant les choses de cette manière
on donne justement aux critères qui ont fait l'objet de l'ensemble de
la discussion toute leur signification et toute leur valeur et qu'au contraire
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à les détacher de cette expérience primordiale du contact analytique, on


risque d'échouer dans l'appréciation de leur signification, dans un cas
concret, c'est-à-dire par rapport à un sujet déterminé auquel ne saurait
s'adapter avec bonheur un quelconque concept, si peu rigide soit-il,
mais posé en dehors de cette intuition générale que l'empathie nous
donne du sujet ?
Que l'on songe, en effet, combien sont difficiles à définir dans l'expé-
rience vécue chacun des critères auquel il a été fait allusion. Que signifie,
par exemple, pour un sujet donné l'absence de souffrance intérieure
névrotique ? S'agit-il simplement comme on l'a fait remarquer d'un
renoncement à l'émotion qui n'est que l'exaspération d'une défense
ou même d'une allégation trompeuse, d'une émotivité normale, alors
que pour le sujet le mot émotion représente beaucoup plus l'idée, le
concept, qu'une expérience vécue ? Que signifie pour tel autre la
normalité de la vie psycho-sexuelle. J'ai été pour ma part tellement
surpris de la pauvreté de cette vie chez tous les sujets névrosés malgré
leurs affirmations sincères d'ailleurs que tout se passait normalement
et de leur facilité à renchérir sur ce point que non seulement je me suis
rallié à l'opinion de Fenichel, mais qu'encore je ne crois à une libération
dans cet ordre d'idées que devant une affirmation spontanée du sujet
et je ne cite qu'un exemple, mais il est à peine besoin de rappeler que
les améliorations globales tout aussi bien sociales qu'analytiquesr en
apparence du moins, peuvent n'être que l'expression d'un renforcement
du système défensif pathogène. Il n'est que de faire allusion aux résis-
tances de caractère pour rappeler combien tous les signes objectifs
d'un comportement normal peuvent recouvrir de conflits « gelés ».
Sans doute, comme je vous le disais plus haut, me reprochera-t-on
d'être trop subjectif, mais ici je voudrais rappeler que dans l'intimité
de notre travail, dans une expérience aussi journalière que celle de
l'interprétation réussie, nous n'avons pour critère, outre ses consé-
quences dynamiques postérieures, qu'un seul élément d'appréciation
essentiellement subjectif qui se refuse presque à toute description,
puisque des auteurs comme Fenichel n'arrivent à la caractériser que
sous la métaphore de « déclic de la vérité ».
Je crois donc que tout ce que nous pouvons établir comme critère
de guérison se situe par rapport à cette intuition d'ensemble que nous
avons à un moment donné, que le sujet s'est engagé dans une nouvelle
manière d'être qui assurera à la fois l'irréversibilité vraisemblable de
ses acquisitions : voies dé décharge instinctuelles et objets adéquats,
renforcement du Moi, assouplissement du Surmoi ainsi que la possi-
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bilité de les maintenir en dehors de tout contact analytique, la relation


transférentielle étant devenue inutile.
Il ne saurait évidemment pas être question de pénétrer l'essence
de ce sentiment, véritable « Erlebniss » qui serait la perception et la
réponse adéquate à cet état du malade que Wittels considère lui-même
comme étant un « Erlebniss » mais peut-être peut-on essayer de systé-
matiser les données que l'empathie nous fournit et qui, me semble-t-il,
sont doubles ou qui tout au moins se rangent sous deux rubriques
différentes. D'une part, nous avons le sentiment que l'ensemble de la
structure du sujet nous est perceptible, qu'il ne manque pas de pièce
importante sur l'échiquier et que cette connaissance nous la partageons
presque à chaque instant avec le sujet lui-même et, d'autre part, que
nous mesurons convenablement le sens, donc le style et l'importance
des relations d'objet de transfert. Nous savons sous cet angle parti-
culier si important le moment où elles tendent à se durcir dans une
névrose de transfert que la prolongation aveugle du traitement ne peut
qu'aggraver.
Il est évident que dans une telle connaissance s'inscrit celle des
possibilités évolutives tout aussi bien du Moi du sujet que des activités
instinctuelles, l'une d'ailleurs étant corrélative des autres.
Il est évident aussi que pour que cette intuition puisse s'exercer
librement la qualité du contre-transfert doit être sans cesse connue,
autant enfin que cela est possible, et c'est ici précisément que la confron-
tation de nos impressions avec les critères objectifs, dans le sens d'exté-
rieurs à l'analyste, nous sert le plus. Mais il n'en reste pas moins, que
nous avons je crois intérêt à les examiner avec un soin particulier s'ils
ne nous semblent pas correspondre, mieux s'harmoniser avec ce qui
nous permet de sentir notre contact avec le sujet.
Je m'excuse d'avoir apporté à cette discussion une contribution
sans doute bien inutile puisque aussi bien elle traite d'un aspect de
la question qui est sous-entendu dans vos exposés. J'ai cru d'un intérêt
relatif tout au moins de rappeler que nous ne pouvions utiliser des
critères que comme élément de correction d'une expérience interne qui,
pour si aléatoire qu'elle puisse paraître, n'en reste pas moins le grand
motif de notre décision. Sans doute sont-ils partie intégrante de cette
expérience. C'est évident, mais là encore et peut-être plus encore
qu'ailleurs le « déclic de la vérité » quand il s'agit de se décider à la
fin d'une analyse est la pierre de touche qui nous permet de sentir son
opportunité.
Il m'est apparu à l'expérience que chaque fois qu'il ne se produit
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pas, nous avons raison d'être circonspects. Plusieurs fois par exemple,
j'ai interprété comme une résistance, le désir du sujet de quitter l'analyse
après une thérapeutique déjà longue, et malgré une amélioration
clinique importante, parce que je sentais qu'il manquait une pièce à
l'échiquier, par exemple la remémoration vécue d'une agressivité,
visant la femme qui déjà avait été évoquée pourtant de façon symbo-
lique, mais sans connexion suffisante avec le passé personnel, et la
suite de montrer son intégration au Moi après la levée de cette dernière
résistance constituait le parachèvement de l'identification masculine
totale, dernière phase de l'analyse, alors que le sujet disait pourtant
depuis longtemps déjà être satisfait de son adaptation psycho-sexuelle
et générale et ne semblait plus montrer que des résistances relatives
fort partielles de l'ordre de l'insuffisance de la liberté émotionnelle
à l'analyse.
Ceci, par contre, ne veut pas dire que je ne considère une analyse
comme complète que lorsque ont été évoqués des conflits prégénitaux.
J'ai eu comme chacun, à maintes reprises, l'occasion de terminer, me
semble-t-il heureusement, des analyses sans qu'aucun conflit pré-
génital important soit mis en cause.
Sans doute, sera-t-on aussi tenté de me reprocher une attitude
phénoménologique, mais je ne crois pas que ce soit là une objection
valable. Comme le fait remarquer Wittels si l' « Erlebniss » est aux
frontières de la psychanalyse, c'est-à-dire s'il échappe par sa nature
même à l'investigation analytique, contrairement d'ailleurs à ce que-
Freud espérait, et s'il est pour nous selon la métaphore de Wittels
« une terre promise » que nous ne voyons que de loin, il n'en reste pas
moins que nous sommes toujours en contact avec lui, que nous essayons
de le percevoir et que chercher à décrire ses relations à l'analyse avec
les mécanismes qui interviennent dans son apparition est précisément
l'objet de notre science dont l'outil en fin de compte parfaitement
adapté à son objet reste subjectif comme lui. Je veux dire que l'intui-
tion, si elle doit être sans cesse confrontée avec toutes les données
scientifiques et objectives que nous pouvons réunir, demeure le fonde-
ment essentiel de notre thérapeutique et entre en jeu de manière préémi-
nente à l'instant de son moment « culminant » : la cessation des rapports
analytiques.

L'exposé de M. M. Bouvet amena les interventions de MM. Lebovici,


Lechat, Mâle, Luquet, Courchet. Nous en présentons ici un bref
résumé.