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NAÎTRE À L'ESPACE

Prémices d'une clinique élargie


Benoît Lesage

ERES | « Enfances & Psy »

2006/4 no 33 | pages 113 à 123


ISSN 1286-5559
ISBN 2749206288
Article disponible en ligne à l'adresse :
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HABITER LES ESPACES


Benoît Lesage
Naître à l’espace
Prémices d’une clinique élargie

L’étymologie du mot « espace » est, selon Alain Rey, Benoît Lesage est docteur en
obscure. Le terme est initialement employé avec une
valeur temporelle : l’espace d’un instant, l’espace entre sciences humaines, médecin,
deux événements… Il est également question d’espace
danse-thérapeute-formateur,
vital, c’est-à-dire d’un territoire revendiqué comme

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indispensable. Or, nous allons voir que, s’il existe sans chargé de cours à Paris-VI
doute des espaces vitaux, l’espace en lui-même est
toujours vital. De là à imaginer une réflexion sur l’espace (cursus de psychomotricité),
comme un parcours vital, il n’y avait qu’un pas.
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maître de conférences à la faculté


Une expression d’usage courant en danse est celle
d’occuper l’espace… Cette formule ambiguë qui renvoie des sports.
à une colonisation ou à la captation de l’attention d’une
entité mal définie (comme on occupe un enfant turbulent)
en évoque une autre que nous pouvons immédiatement
relier à la clinique : si certains semblent en effet occuper
l’espace, d’autres l’encombrent ! Comme on dit d’un
atelier modèle où chaque outil est bien rangé, on pourrait
rêver d’une place pour chacun et de chacun à sa place…
Or, trouver sa place, ne pas s’y figer, en faire un espace
de rencontre et non un château fort ou une passoire trop
lâche, savoir se dé-fixer sans se perdre ni se diluer, n’est
pas un donné, mais un processus, une individuation. On
ne s’occupe pas de l’espace aujourd’hui, du temps
demain, de l’énergie du corps ou des émotions un autre
jour, comme autant de chapitres qui égrènent ce qui nous
institue en tant qu’humains. Chacune de ces questions
interpelle d’emblée l’homme dans toutes ses dimensions.
Mais il faut bien ordonner notre réflexion et nous donner
un point d’entrée et un fil rouge. J’aborderai ici la spatia-
lité en m’éclairant de notions co-incidentes, et surtout en

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Habiter les espaces

me référant à des données pratiques : d’une part ma clinique en


psychomotricité 1 et en danse-thérapie, d’autre part les approches
psychocorporelles qui m’ont construit. L’objet de ce parcours est
de tisser des liens, poser des questions, ouvrir des espaces de
réflexion. Rien de plus.

ORGANISER L’ESPACE
Penser l’espace, c’est aussi se concevoir dans l’espace, y habi-
ter, s’y orienter, s’y mouvoir et s’y déployer. Ces deux qualités
d’espace – espace d’habitation et espace de mouvement –
renvoient à deux modes complémentaires d’être au monde, que
nous pouvons relier à deux imaginaires et deux styles artistiques
distincts. Le paléo-anthropologue Leroi-Gourhan insiste sur cette
obsession humaine d’organiser le temps et l’espace – les deux
catégories kantiennes a priori, c’est-à-dire qui s’appréhendent
directement par intuition et non par une construction de l’esprit –.
Le fait humain par excellence est peut-être moins la création de
l’outil que la domestication du temps et de l’espace, c’est-à-dire
la création d’un temps et d’un espace humains. Selon lui, la capa-

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cité d’organiser l’espace est concomitante de celle de symboliser,
ce qu’attestent notamment les représentations graphiques
(gravures, peintures…). Dès sa naissance, l’homme aménage
donc l’espace, et s’extrait d’un espace subi en édifiant un habitat
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distinct du chaos extérieur. La spatialité des chasseurs-cueilleurs


diffère de celle des pasteurs-cultivateurs : les premiers témoignent
d’une perception dynamique, itinérante, qui consiste à parcourir
l’espace en en prenant conscience, tandis que les seconds
construisent un espace rayonnant, un territoire, qui s’édifie
comme une suite de cercles successifs, repoussant les limites du
connu (A. Leroi-Gourhan, 1964). Ces deux spatialités répondent à
deux modes de représentation du monde qui coexistent et donnent
lieu à des mythologies spécifiques : celles des chasseurs-
cueilleurs regorgent de trajets, d’itinéraires, de héros qui parcou-
rent le monde et assujettissent des monstres ou des entités
sauvages. L’apparent fouillis de Lascaux s’organise dès lors qu’il
est appréhendé comme trajet, ce qui n’est pas sans évoquer dans
un tout autre registre les jardins japonais, qui s’appréhendent, eux
aussi, dans une circulation, sur un mode kinesthésique. Les
pasteurs-cultivateurs structurent, quant à eux, un espace rayon-
1. Bien que n’étant pas
nant, centré sur l’habitat, en particulier le grenier, la réserve
psychomotricien DE, il
m’apparaît que c’est dans
alimentaire. Le paradis terrestre est un bel exemple de mytholo-
ce champ que je travaille gie de pasteurs-agriculteurs, de même que les cosmogonies
le plus souvent. Les chinoises ou précolombiennes qui évoquent un monde ordonné et
tenants du titre m’en surtout nommé. Cette distinction est reprise par l’historien de
excuseront, je l’espère. l’art, René Huyghe, qui décèle dès la préhistoire deux courants

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majeurs, l’un centré sur la forme, l’autre sur le mouvement, dicho-


tomie dont le classicisme et le baroque sont une illustration.
Huyghe rattache ces deux courants à l’expérience du monde, radi-
calement différente, des nomades et des sédentaires, ce qui rejoint
l’analyse de Leroi-Gourhan (R. Huyghe, 1967). Si j’insiste ici sur
ces notions anthropologiques, c’est qu’elles me semblent éclairer
l’expérience de l’espace et la clinique qui s’y rapporte.
L’espace peut être dangereux, prédateur, menace de dissolu-
tion ou de phagocytose. Caillois évoque à ce propos la peur du
noir, de l’espace noir, dévorateur, qui anéantit l’existence des
choses, y compris – et à commencer par – soi-même (R. Caillois,
1938). Poser son existence et l’assumer, c’est donc aussi se
distinguer de l’espace, ce qui, selon Bachelard, implique une
densification : « Rendre concret le dedans et vaste le dehors sont,
semble-t-il, les tâches initiales, les premiers problèmes d’une
anthropologie de l’imagination » (G. Bachelard, 1957). Cet
auteur a beaucoup étudié l’espace-habitat, préoccupation que
l’on retrouve également chez Heidegger. Dans son étude sur l’ha-
biter, ce dernier souligne la proximité du bâtir, de l’habiter, et de

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l’être, en particulier en relevant les racines étymologiques du
bauen, ce qui le conduit à énoncer : « Être homme veut dire : être
sur terre comme mortel, c’est-à-dire habiter… » (M. Heidegger,
1954).
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Ce que nous démontre la clinique, psychiatrique ou neurolo-


gique, c’est qu’habiter l’espace se soutient d’une expérience du
corps. Dans la lignée de Goldstein, Schilder, Merleau-Ponty et
Sacks, Rosenfield analyse longuement comment se constitue et
surtout se défait l’expérience du monde, en la rapportant à des
données neurologiques précises. Il évoque ces patients asomato-
gnosiques qui, perdant la relation à une partie de leur corps
(suites hémiplégiques d’accident vasculaire ou de trauma crânien
par exemple), perdent la notion même d’espace : pour le patient,
c’est comme si la place qu’occupait la partie atteinte de son corps
avait disparu… « Le sentiment qu’ont les patients atteints d’une
lésion cérébrale que la place (portion d’espace) occupée par un
de leurs membres a disparu indique d’ailleurs que c’est en réfé-
rence à l’image du corps que le cerveau crée la notion d’espace :
le sens de soi qui donne à la jambe sa signification confère égale-
ment sa signification à l’espace occupé par la jambe. L’image du
corps est donc essentielle à la notion d’espace » (I. Rosenfiedl,
1992).
Les pratiques psychocororelles permettent de préciser que, si
l’expérience de l’espace implique celle du corps, la construction
du corps se fait aussi dans son rapport à l’espace. Mais il s’agit

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de fonctions et non d’entités absolues. Nous parlons donc bien de


spatialité et de corporéité, qui sont indissociables. Le corps se
construit en se mouvant dans l’espace, la spatialité s’édifie par
l’exercice du corps qui instruit ses limites, se densifie et se
déploie à la fois, qui crée ainsi une situation qui rend possible
l’adresse. Le geste se coordonne dans cette possibilité de l’adres-
ser, de lui conférer un sens.

ESPACE STATIQUE OU DYNAMIQUE

Nous voyons ici coexister la double conception d’un espace :


statique où l’on demeure, dynamique où l’on se meut. L’espace
statique répond initialement à la dialectique dedans-dehors dont on
sait en pathologie à quel point elle est cruciale. Chez l’enfant, on
observe une structuration de la spatialité en deux grandes étapes.
Une première spatialité que l’on peut qualifier de topologique se
met en place en référence à un centre relié à une périphérie. On
trouve là une symétrie radiaire, rayonnante. On sait qu’en topolo-
gie, la forme importe moins que le caractère ouvert ou fermé d’une
figure. Sur le plan de l’édification corporelle, cette spatialité

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répond à un schème de mouvement qualifié par Irmgard Bartenieff
de core-distal connection. Il s’agit d’une organisation du corps en
étoile, où les six extrémités – tête, mains, pieds, coccyx – sont
rapportées au centre situé par cet auteur au niveau des deux-troi-
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sième lombaires. Ce schème gouverne des mouvements d’éloigne-


ment / rapprochement entre les extrémités et le centre, et lorsqu’il
est mis en œuvre de façon globale, des mouvements d’enroulement
/ ouverture. J’ai souvent constaté l’impact d’un travail sur ce
schème chez des enfants qui n’ont pas mis en place la dialectique
dedans-dehors ou qui semblent ne rien garder d’une expérience, en
l’annulant par des cris ou des morsures par exemple. Je l’aborde
par le biais d’un patterning sensorimoteur qui s’attache à faire
sentir la connexion entre les parties du corps. Pour ce faire, on peut
utiliser des tissus, des bandes élastiques, voire dessiner sur la peau,
et surtout recourir à un toucher précis et sensible, semblable à celui
2. Le patterning a parfois qu’on met en œuvre en ostéopathie, qui permet d’accompagner le
mauvaise presse dans la mouvement 2. À un niveau encore plus archaïque, il faut souligner
mesure où il évoque les l’intérêt d’une densification de l’espace corporel, que je qualifie-
excès de la méthode rais de nourrissage proprioceptif ou approprioception. Il s’agit de
Doman. La grande diffé- donner à sentir à un enfant son corps, travail pour lequel on aura
rence ici est dans le
intérêt à s’adresser aux différentes catégories proprioceptives. Je
respect du rythme de l’en-
fant, et surtout dans le
m’adresse pour ce faire aux systèmes du corps : squelette, peau,
toucher sensible, qui muscles, organes, articulations… Il faut rappeler ici que la proprio-
s’oppose à l’effectuation ception ne se résume pas à la perception de sa propriété, mais
d’une coordination méca- qu’elle se constitue selon Bullinger à la rencontre entre la sensibi-
nique. lité profonde, celle d’une partie du corps qui se met en forme pour

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contacter quelque chose, et les impressions recueillies. La proprio-


ception est alors une zone d’échange, d’information, de mise en
forme de soi vers de l’autre, la constitution d’une zone habitable
pour reprendre les termes mêmes de Bullinger (1997). En ce sens,
elle soutient la spatialité, et on peut se souvenir ici que les sensa-
tions vestibulaires et labyrinthiques qui nous viennent de l’oreille
interne et sont généralement considérées comme le sens de l’es-
pace font intégralement partie de la proprioception.
Le second niveau d’organisation de la spatialité se structure
selon le pattern de l’architecture de l’oreille interne. Or, les trois
canaux semi-circulaires qui la constituent sont orthonormés,
c’est-à-dire qu’ils forment entre eux des angles droits, et la résul-
tante de l’intégration droite-gauche établit une perception précise
des trois plans de l’espace, sagittal, frontal et horizontal. Il existe
ainsi des noyaux du tronc cérébral qui réagissent électivement à
des mouvements ou à des perceptions dans ces trois plans
(A. Berthoz, 1997). Ce second niveau de spatialité présente donc
une structure qui favorise une géométrie euclidienne. Ici appa-
raissent les notions de trajet, d’itinéraire, de sens, portées par un

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espace balisable où le sujet se repère. Notons qu’à ces deux
niveaux de spatialité répondent deux temporalités bien distinctes
: la temporalité cyclique fait place à l’écoulement du temps, avec
certes ses accidents et ses nœuds, mais qui ne fait plus retour sur
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lui-même et inscrit le sujet dans une historicité.


Là encore, le corps sert de schéma référent, de matrice projec-
tive, à partir de ses propres structures. J’ai évoqué la mise en
place d’un centre avec le schème de core-distal connection,
schème basal sous-jacent qui demeure présent et continue à
soutenir certaines coordinations tout au long de la vie ; on peut le
reconnaître dans des mouvements d’ouverture/fermeture globale
du corps, il est lisible par exemple dans nombre de figures spor-
tives : plongeon d’un gardien de but, arabesque en danse, figures
en gymnastique artistique, et, de façon moins formelle, souvent
réactualisé dans des mouvements de rattrapage ou de déséqui-
libre, notamment dans un contexte émotionnel…
Les autres schèmes de mouvement, pour lesquels certains ont
proposé une filiation 3 , se conçoivent dans une autre spatialité où
ce n’est plus la relation dedans-dehors qui prime, mais la direc-
tion et l’adresse du déplacement et du geste en général. Nous
trouvons là en premier lieu le schème dit spinal, organisé autour
de la colonne vertébrale et de la ligne qu’elle inscrit dans le
corps, et qui a à voir avec l’axialité. Nous sommes en effet orga- 3. Bonnie Bainbridge
nisés, et ce depuis l’apparition des chordés, selon une symétrie Cohen, qui a créé le Body
axiale, longitudinale, qui avec la bipédie institue une direction Mind Centering.

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haut-bas. Cette axialité, liée donc à la verticalisation, est une


étape importante de la constitution de soi, un soi spatialisé qui
peut se diriger et donc progresser. Geneviève Haag et Bullinger
ont chacun à leur manière insisté sur l’importance de l’intégra-
tion d’un axe. Rappelons seulement ici que le nouveau-né pour se
verticaliser doit faire naître une tonicité dans la musculature
axiale, et au contraire relâcher le tonus des membres et ceintures
pour permettre un défléchissement-rotation externe, c’est-à-dire
une ouverture à l’espace qui n’est possible que si l’axe prend
consistance, si naît une tonicité des muscles profonds de la
colonne. Aux mouvements d’ouverture-fermeture, s’ajoutent
alors des ondulations, rotations et torsions, c’est-à-dire une tridi-
mensionnalité qui transforme la spatialité. Cette problématique
d’un axe non intégré est particulièrement présente dans l’autisme.
Soulignons l’importance d’une spatialité tridimensionnelle expé-
rimentée dans l’organisation du mouvement, et qui pose la
matrice d’un espace psychique et relationnel.
Il semble que la transition entre ces deux organisations centre-
périphérie et axialité longitudinale se fasse par l’oralité. La bouche

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devient en effet très rapidement, à la naissance, le lieu privilégié
d’organisation du mouvement, de la relation et de la présence du
nourrisson. On peut voir la naissance de l’oralité comme une
spécialisation du schème de connexion centre-extrémités, accor-
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dant un rôle prédominant à la bouche, à l’image de certains inver-


tébrés qui sortent une vésicule buccale pour capter leur nourriture
et l’amener ensuite vers leur centre. Espace transitionnel et lieu de
transit, fonctionnant sur le mode ouverture-fermeture, réplétion-
vidage, l’usage de la bouche mène à la maturation de l’axe verté-
bral, point sur lequel insistent Albert Coeman et Marie Raullier
(2004). La mise en place des structures du corps, qui sont à la fois
structures posturales et structure de mouvement, c’est-à-dire orien-
tation-soutien et effectuation gestuelle, est donc corrélée à l’avène-
ment d’une spatialité tridimensionnelle où le sujet va pouvoir
adresser son geste, s’adresser à autrui.
Pour s’orienter et déployer son activité, tant motrice que rela-
tionnelle – souvent les deux à la fois –, le sujet doit ici intégrer
un double référentiel : il se repère simultanément à sa propre
structure et à l’espace qui acquiert une structure propre. Dès lors,
il devient espace partageable, négociable, espace de rencontre,
alors que la spatialité radiaire permettait essentiellement une rela-
tion symbiotique, fusionnelle. Il s’agissait en effet de faire péné-
trer l’autre dans son espace ou de pénétrer dans le sien. Notons
que cette genèse se retrouve dans l’évolution des habitats : primi-
tivement circulaires, ils s’organisent dans les cultures plus avan-
cées selon des repères orthonormés.

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LES PARAMÈTRES SPATIAUX DU GESTE

Si la structuration du corps, en particulier l’axialité, gouverne


le déploiement d’une tridimensionalité qui construit un espace
euclidien, celui-ci fait retour pour organiser le geste. Parmi les
méthodes de construction du corps et du mouvement, deux méri-
tent toute notre attention, dans la mesure où elles accordent à la
spatialité une place de choix. Je me réfère ici à l’eutonie et au
Laban-Bartenieff. L’eutonie construit le corps dans une relation
sensorielle consciente. Parmi les exercices clés, on trouve le
travail des prolongements : l’élève est invité à se prolonger vers
un objet, un partenaire ou plus simplement vers l’espace, selon
des directions précises (prolonger un segment de membre par
exemple) ou de façon plus globale en irradiation.
Les transports qui caractérisent également l’eutonie se
fondent, eux aussi, sur un prolongement. J’ai toujours admiré cette
intuition de Gerda Alexander qui l’a conduite à organiser le corps
dans une relation à l’espace, une connexion entre espaces internes
soigneusement investigués (conscience des volumes et des flux) et

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espaces externes. Le geste qui s’organise alors nous montre que la
spatialité est une clé de la coordination. Une expérience classique
consiste à demander à un partenaire de résister à un autre qui tente
de fléchir son coude. Si l’on demande au sujet de se concentrer sur
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la résistance qu’il doit opposer à la force de son partenaire pour


que le bras ne se fléchisse pas, il est beaucoup moins efficace que
si on lui demande de se prolonger vers son partenaire. Cette
démonstration généralement spectaculaire enseigne que, dès lors
que le corps est rapporté à l’espace, par le prolongement en l’oc-
currence, il organise ses tensions, alors que dans le cas contraire,
il retourne une partie de sa force contre lui-même. La spatialité se
révèle un facteur déterminant de la coordination. Ce qui me
semble remarquable dans l’eutonie, c’est qu’elle montre l’inten-
tionnalité du corps, au sens phénoménologique du terme : le corps
est nécessairement corps-en-relation… et cette relation est avant
tout spatiale. Dès lors, la conscience du corps n’est pas un retour
4. Ce qui n’est pas le cas
introspectif sur soi-même, mais conscience de ce vers quoi et avec
dans des approches – par
quoi le corps se relie. La sensorialité est avant tout sens de circu- ailleurs remarquables –
lation, voyage d’ici à là, d’un point de vue, mais aussi point de telles que celles de
sentir, de toucher, d’entendre, vers de l’au-delà. Le corps, vecteur Feldenkrais ou Ehrenfried
de cet aller-vers, devient dans ce type de travail corps-conscience ou encore la kinésiologie
(B. Lesage, 1989). appliquée au mouvement,
qui se centrent avant tout
Un autre champ où l’espace est traité en tant que tel 4 est bien sur l’effectuation du
évidemment celui de la danse. Le système d’analyse et de mouvement et orientent la
construction du geste qui me semble le plus abouti est celui de conscience sur le déroule-
Rudolf Laban, complété par une de ses proches collaboratrices, ment du geste.

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Irmgard Bartenieff 5. Il s’agissait pour Laban d’étudier et d’enrichir


le registre de l’expressivité humaine. Ayant présenté ailleurs ce
système, je me bornerai ici à souligner ce qui s’y rapporte à la
spatialité (B. Lesage, 2006). Laban, qui a parlé d’espace dyna-
mique, s’est attaché à baliser l’espace. Il le charpente alors en
niveaux, plans et directions. J’ai déjà mentionné les plans et leur
corrélat neurophysiologique. Les niveaux de l’espace – bas,
moyen, haut… – peuvent sembler une évidence sans grand intérêt.
Or, une exploration de ces niveaux mène très rapidement à des
issues émotionnelles, ce qui est compréhensible si l’on se souvient
que dans la verticalisation – qui jalonne l’aventure de la subjecti-
vation –, ces niveaux sont parcourus, associés à l’édification
tonique et posturale. Dès lors, pour peu que l’on permette au sujet
d’explorer les connotations imaginaires et émotionnelles liées aux
niveaux de l’espace où il se situe, on décèle des mémoires affec-
tives spécifiques. Il n’est bien entendu pas nécessaire de se canton-
ner aux trois niveaux classiques utilisés en pédagogie d’éveil à la
danse. Il est au demeurant intéressant de laisser chacun déterminer
le nombre de niveaux qui lui semblent pertinents, c’est-à-dire qui

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marquent un vrai passage d’un monde subjectif à l’autre. Le plus
souvent, il ressort spontanément entre quatre et six niveaux diffé-
renciés. Vincenzo Bellia signale que les psychotiques ne différen-
cient généralement qu’un ou deux niveaux (V. Bellia, 2001). Quant
aux plans de l’espace, ils soutiennent également un vécu imagi-
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naire et affectif spécifique. Albert Coeman, formé à la


« Labananlyse », a intégré, dans son observation du bébé, cette
notion de plan et ses corrélats relationnels et émotionnels
(A. Coeman, 2004). Ainsi, le plan frontal (que les Anglo-Saxons
nomment aussi vertical) est celui dans lequel le bébé semble
inscrire ses relations précoces. Le plan horizontal, organisé par un
axe perpendiculaire haut-bas, est celui de l’orientation, de l’explo-
ration. Le plan sagittal supporte davantage la confrontation, la
détermination… Là encore, lorsqu’on invite des élèves à investir
précisément ces plans de mouvement et à en explorer les connota-
tions, on rencontre très rapidement des mémoires émotionnelles.
Les directions de l’espace sont, elles aussi, très chargées émotion-
nellement. Un jeu que je propose parfois en danse-thérapie consiste
à demander à un sujet de se placer au milieu de la pièce, puis de se
déplacer de quelques pas et de prendre une attitude, puis de reve-
nir à sa place initiale, pour aller explorer ensuite sur le même mode
d’autres directions. Des témoins observent soigneusement ce qui
advient, pour ensuite aller incarner ces postures-statues, là où le
5. R. Laban : 1879-1958, sujet les a posées (on peut explorer dans un premier temps deux
I. Bartenieff : 1901-1981, directions seulement, avant-arrière ou droite-gauche…). À partir
G. Alexander : 1908- de là, peut s’instaurer un dialogue entre le sujet et ses figures, que
1994. je développe en mêlant parole et mouvement. On invite ainsi le

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sujet à une confrontation avec des figures inconscientes, une


rencontre qui peut déboucher sur une construction dansée ou sur
une verbalisation selon les cas.
On comprend donc l’intérêt d’une observation de l’usage de
l’espace en clinique. Un enfant qui exclut un niveau, un plan ou
certaines directions de son vocabulaire moteur nous indique des
nœuds, des mémoires, et nous donne des directions de travail.
Laura Sheleen, qui a beaucoup développé l’approche Laban en y
ajoutant des valeurs symboliques, affirme qu’une direction absente
est une direction refoulée (L. Sheleen,1983). Il n’est donc pas
indifférent qu’un enfant se cantonne à l’espace bas ou rechigne à y
aller, qu’il ne présente pas de torsions dans son mouvement ou ne
sache pas projeter un geste vers une direction donnée…
Un autre chapitre de la « Laban-Movement-Analysis », celui
des efforts-dynamique, se réfère aux facteurs du mouvement, et à
l’intention du bougeur. Laban distingue les caractères direct ou
flexible de l’usage de l’espace. Il s’agit en fait d’un facteur de
focalisation, l’intention pouvant être globalement orientée vers

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un point précis de l’espace ou au contraire changer à tout
moment. Là encore, l’exercice de ces deux modalités permet de
contacter des images et émotions très différentes. Il s’agit bien ici
de l’intention et non de l’exécution objective. Dès lors, on
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comprend que le danseur puisse être hors espace, c’est-à-dire


sans aucune relation avec l’espace. On l’observe très fréquem-
ment en discothèque où la plupart des danseurs sont centrés sur
des facteurs de flux ou de temps, comme c’est le cas également
dans la transe. J’observe très fréquemment cette qualité hors
espace chez des enfants en difficulté. Il faut alors chercher à la
relier, et induire des situations qui les amènent à bouger en rela-
tion avec l’espace (consignes de regard, jeux d’éloignement-
rapprochement, interactions…).

AUTRES ESPACES…

Cette réflexion sur la spatialité nous montre à quel point le


déploiement dans l’espace et la structuration spatiale font partie
intégrante de l’édification corporelle, et quels en sont les corrélats
émotionnels, comment nos mémoires s’inscrivent dans l’espace.
J’ai mentionné à plusieurs reprises les connotations affectives de
l’espace. La place manque ici pour développer la spatialité
émotionnelle. Pour ne citer qu’un exemple, la pudeur et la colère
ont des dynamiques spatiales opposées, l’une centripète, l’autre
centrifuge… Le niveau cognitif mériterait lui aussi un développe-
ment. Que l’on se reporte par exemple aux textes de Michel
Foucault, et l’on constatera à quel point sa pensée chemine sur un

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Habiter les espaces

mode spatial : les concepts naissent, se rencontrent, bifurquent… Il


est question de niveaux, de convergences, d’impasses, de sauts…
bref d’actions motrices dans l’espace. La spatialité structurée sert
de tuteur à l’élaboration d’une pensée complexe. A contrario, un
défaut de structuration spatiale entrave et appauvrit le déploiement
de la pensée. Un autre champ à développer serait celui des valeurs
symboliques de l’espace. Laura Sheleen, évoquée un peu plus haut,
a mené toute une recherche sur ce thème et proposé une pratique
sous forme de mandalas dansés où les danseurs explorent et se lais-
sent toucher par les images et connotations des directions de l’es-
pace. On pourrait aussi mentionner ici les spatialités sacrées des
Amérindiens, des Aborigènes australiens, des Inuits…
Au terme de cet itinéraire qui a traversé les champs de l’an-
thropologie, l’histoire de l’art, la neuropsychologie, la clinique et
des pratiques psychocorporelles, et pour in-finir un sujet
immense par essence, je mentionnerai une appréhension spiri-
tuelle de l’espace qui m’a semblé en convergence totale avec
certaines pratiques occidentales, en particulier l’eutonie. Il s’agit
du yoga tantrique cachemirien, diffusé chez nous essentiellement

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par Éric Barret et Daniel Odier qui explorent la voie shivaïte,
d’origine chamanique, éclose il y a cinq mille ans, et qui a connu
son apogée vers les VIIe et VIIIe siècles au Cachemire (D. Odier,
2004). Dans cette approche, qui n’a rien à voir avec l’image
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galvaudée du tantra généralement divulguée chez nous 6, on


trouve une attention particulière à l’espace : le tantrika, dans sa
quête de présence sensorielle à l’entour, se relie à l’espace et
laisse advenir le mouvement en une danse lente qui évoque une
sorte de taï-chi-chuan informel (la danse de Shiva). Les maîtres
cachemiriens, souvent des femmes, ont fait de l’ouverture à l’es-
pace la clé de voûte d’un cheminement spirituel…
On voit que cette question de la spatialité interpelle l’homme
dans sa globalité et dans son lien à l’univers. Nous sommes des
êtres spatialisés, au même titre que nous sommes des êtres corpo-
rels. Il en découle que la spatialité a toute sa place – c’est le cas
de le dire – en clinique, dans la lecture diagnostique comme dans
les propositions que nous pouvons être amenés à faire, notam-
ment en psychomotricité et en art-thérapie.

BIBLIOGRAPHIE
6. Et qui ne comporte
BACHELARD, G.1957. La poétique de l’espace, Paris, PUF.
donc aucun rite ni aucune
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sable. CAILLOIS, R. 1938. Le mythe et l’homme, Paris, Gallimard.

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00 Enf&Psy n°33 15/12/06 8:57 Page 123

Naître à l’espace

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développement psychomoteur de l’enfant, Bruxelles, diff. Étoile d’Herbe.
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doctorat (nouveau régime), université de Reims, UER lettres et sciences humaines,
spécialité esthétique.
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et clinique en danse-thérapie, Toulouse, érès.
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Albin Michel.
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dictionnaire Le Robert.
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Paris, Flammarion.

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SHELEEN, L. 1983. Théâtre pour devenir… autre, Paris, Éd. Epi (Hommes et groupes).

RÉSUMÉ Mots-clés :
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La problématique de l’espace est ici rapportée à la structuration Corporéité,


du corps, notamment aux notions d’instauration de limite, de spatialité,
proprioception, d’axialité, et de schèmes de mouvement. En réfé- proprioception,
rence à des notions anthropologiques et esthétiques, est évoquée eutonie,
la distinction entre espace habitable et espace de mouvement. Des danse,
références sont également faites à la clinique neurophysiologique. danse-thérapie, Laban
La construction de la spatialité en deux grandes étapes – espace Movement Analysis.
radiaire, topologique, et espace euclidien – est reliée à la clinique
et aux approches psychocorporelles, en particulier l’eutonie et la
danse.

SUMMARY Key words :


Space problematic, here, is related to the body structuration, Corporeity,
particularly to the notions of limits instauration, proprioception, spatiality.
axiality and movement schemes. Referring to anthropological and proprioception,
esthetical notions, the difference between a space to live in and a eutonia,
space to move in is clearly demonstrated. One can also find refe- dance,
rences to neurophysiologic clinic. Building up spatiality in two dance therapy, Laban
major steps – topologic and radial space and Euclidian space – Movement Analysis.
is linked to the clinic and to the psycho-corporal approaches,
particularly eutonia and dance.

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