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Sortie en règle de Cassam Uteem, ancien président de la République, contre les

travers de la société mauricienne. Hiérarchie de la peur dans l’histoire


contemporaine, dressée par Jean Claude de l’Estrac, journaliste et auteur. C’était
vendredi soir, lors d’une conférence ayant pour thème : «Le pays qui ne voulait pas
naître», au Labourdonnais Waterfront Hotel.

Cassam Uteem: «Institutions perverties pour servir les intérêts du pouvoir en place»

«Maurice, quelle nation?», s’est interrogé avec chaleur Cassam Uteem, ancien


président de la République. Son intervention, d’abord historique, est devenue par la
suite une critique acerbe de la nation mauricienne dans sa forme actuelle. Cassam
Uteem a déclaré: «Les institutions sont toutes, sans exception, perverties et servent
les intérêts du pouvoir en place. La fonction publique est devenue la chasse gardée
des seuls privilégiés, avec la bénédiction de la Public Service Commission.» Selon
lui, «la  méritocratie a longtemps cédé la place au noubannisme».

Si la principale force de notre diversité est le «vouloir vivre ensemble», cela


exige «l’égalité aux yeux de l’État», a-t-il affirmé. Se demandant: «Que n’avons-
nous pas fait pour que nous devenions enfin une nation à part entière et non
continuer d’être une nation en devenir?» Le 12 mars 1968 naissait l’État mauricien,
mais quid de la nation mauricienne? s’est-il demandé. «Il ne suffit pas d’avoir un
drapeau ou un hymne national. Il ne suffit pas non plus d’avoir en commun une
langue, le kreol  mauricien (...) Il faut qu’on soit fier de cette langue. Qu’on lui donne
la place qu’elle mérite au sein de l’Assemblée nationale.»
Discrimination positive
Abordant les séquelles de l’esclavage, l’ancien président a rappelé  que des familles
entières vivent dans des conditions «inacceptables, ignorées et rejetées. Elles sont
en majorité d’ascendance africaine». Son constat sans appel: «C’est uniquement
l’inclémence de  la  Nature qui révèle au grand jour leur situation de précarité,
comme lors des récentes inondations. On fait alors, et alors seulement, montre de
solidarité et de générosité. Ces familles sombrent immédiatement après dans
l’oubli. Elles  retournent dans leur milieu crasseux, puant et repoussant jusqu’aux
prochains caprices de la Nature. Un pays qui n’arrive pas à faire sortir ses
concitoyens d’un groupe ethnique particulier de conditions de  vie inhumaine,  est
loin d’être une nation.» Cassam Uteem s’est dit en faveur de la discrimination
positive. D’un vaste programme d’aménagement du territoire pour bannir
les «poches de pauvreté et de la honte à côté  de  ces  poches de richesse et de
l’indécence, les IRS». La société   mauricienne continue à être «minée de l’intérieur
par le communautarisme exacerbé pendant les campagnes électorales», a-t-il
martelé.  Pour  être  candidat aux élections, la loi ne reconnaît que les quatre
communautés. «De quelle nation mauricienne parlons-nous donc?»

«Pourquoi j’étais au comité d’action musulman»


Cassam Uteem a expliqué pourquoi il est membre de l’aile jeune du Comité d’Action
Musulman (CAM) au début de son parcours politique. «Un jeune musulman qui
volait se joindre au mouvement indépendantiste ne pouvait adhérer au Parti
travailliste. L’accord électoral négocié entre SSR et sir Abdool Razack Mohamed
stipulait que les activistes et candidats de confession musulmane aux élections de
1967, devaient obligatoirement être membres du CAM. En d’autres mots, le jeune
musulman que j’étais, n’avait d’autre choix que de se joindre au CAM, s’il voulait
militer en faveur de l’indépendance. J’exprime ici mon regret qu’un tel morcellement
ait pu obtenir l’accord des grands dirigeants politiques d’alors.» Il a démissionné
après avoir combattu «de toutes mes forces» la coalition du PTr avec le PMSD.

Jean Claude de l’Estrac: «Le pays qui refusait de naître»


Un pays «improbable» qui a «refusé de naître». Jean Claude de l’Estrac, journaliste
et auteur démarre ainsi la genèse de  l’île Maurice indépendante. Aux élections
d’août 1967, 44 % des électeurs dit non à l’indépendance. «Ils pensent qu’une île
Maurice indépendante  est  destinée  au  chaos économique et social»..
C’est le fruit d’une «double peur» détaille le journaliste et auteur. Celle d’un avenir
économique incertain, «doublé de la peur de l’autre» largement alimentée par une
campagne politique «extrêmement vicieuse, violente» sur les risques
d’une «hégémonie hindoue».

Maurice est alors «l’un des pays les plus pauvres de la planète». La démographie
est galopante. «Un expert conclu que les Mauriciens ne savent faire que deux
choses : le sucre le matin et des petits le soir.»

Jean  Claude  de  l’Es-trac rappelle le rapport de l’économiste James Meade – qui
n’est pas encore prix Nobel – en 1961. «Il estime que les perspectives de
croissance économiques sont quasiment nulles.» Meade  est «catastrophé par la
démographie. On prédit à l’époque trois millions d’habitants  à l’horizon 2030».
Meade est aussi «terrifié par la diversité de la population». Ce qui le pousse à
proposer aux autorités l’émigration des Mauriciens, vers le Brésil, «on n’a jamais pu
en déterminer les raisons» et Belize.

Par la suite, le Fonds monétaire international (FMI) a voulu comprendre en quoi


James Mea de s’est trompé. «Le mot ‘miracle’ n’est pas une invention des
Mauriciens. C’est le FMI qui en a parlé», affirme Jean Claude de l’Estrac. Les
économistes du FMI se rendent à l’évidence que «la diversité ethnique  décrite  par 
Meade comme une sorte de malédiction était une grande richesse». C’est grâce à
elle que Maurice va se connecter à l’économie globale.

Choix de la démocratie
«Nos dirigeants ont aussi fait le choix de la démocratie. Ce qui a permis au pays de
se doter d’institutions  indépendantes dont le judiciaire, la presse. Indépendant veut
dire des gens compétents et libres, pas forcément des gens qui
ont perdu les dernières élections», souligne Jean Claude de l’Estrac. Le FMI
conclut que la croissance est directement liée à la qualité des institutions. «Si on se
fie à cette mesure, le déclin est annoncé.»

Selon lui, la diversification économique s’est appuyée sur la diversité culturelle. Des


mains ont été tendues vers les pays de peuplement. «Il a fallu se battre contre la
tyrannie du secteur sucrier.» Jean Claude de l’Estrac a alors longuement
salué «deux purs produits de notre diversité», José Poncini et Edouard Lim Fat.
«J’ai révisé mon opinion du best loser system»
«J’avais la conviction que c’était anti-mauricien. Je suis revenu là-dessus.» C’est le
sentiment de Jean Claude de l’Estrac après avoir observé, dit-il, combien de conflits
débouchent sur la haine, quand des gens ont le sentiment que leur identité n’est pas
respectée. Si cela donne une assurance «de respect de sa différence, je me dis,
même si ce n’est pas une idée géniale, à ceux qui ont peur de ne pas être
totalement  respectés dans leur différence, cela participe à la cohésion sociale».