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FELWINE SARR POUR UNE ÉCONOMIE DU …

FELWINE SARR

POUR UNE ÉCONOMIE DU VIVANT

EXCLUSIF SENEPLUS - Nous sommes dans des


économies de la mal-croissance, fondées sur un faux
système comptable qui omet de comptabiliser ses
vrais coûts et nomme inadéquatement ses actifs et
ses passifs

Felwine Sarr  |   Publication 25/06/2020


La crise du Covid-19 a fini de mettre à nu les failles
du système économique néolibéral. Cela fait déjà
quelques décennies que sa soutenabilité est
remise en cause par maints travaux scientifiques
depuis les rapports Meadows (1972) et Brundtland
(1987). L’économie-monde, telle qu’elle se déploie
et fonctionne est une économie de l’entropie qui
carbonise le vivant et dont l’empreinte écologique est
forte et négative. Elle rejette dans la biosphère plus de
déchets que celle-ci ne peut absorber. Pour produire
des biens et services à moindre coût, elle délocalise la
production industrielle là où les facteurs de production
sont les moins coûteux et crée des chaînes de valeurs
internationales à circuit long. La crise que nous vivons
a montré les limites d’une telle organisation de la
production. Pour se nourrir, une majorité de nations
dépendent d’une production agricole réalisée à des
milliers de kilomètres de chez elle, dont le transport ac‐
croit les émissions de gaz à effets de serre et accélère
la réduction de la biodiversité. Cette interdépendance
accrue permet d’avoir à sa table tous les produits du
monde, mais constitue une vulnérabilité lorsque le
commerce international est empêché par une raison
qui limite la disponibilité des produits agricoles sur nos
marchés (pandémie, guerre, fermeture commerciale,
sanctions économiques, …). Il sera nécessaire dans
ce domaine, sans prôner l’autarcie, de travailler à une
sécurité et une souveraineté alimentaires. Etre capable
de répondre à ses besoins en nourriture dans un terri‐
toire, en produisant localement ce qui est nécessaire,
en diversifiant ses sources d’approvisionnement et
en retrouvant la fonction première de l’agriculture
qui est de nourrir les humains. Par ailleurs, le type
d’organisation des chaines de valeurs internationales
conduit à une fragmentation du processus de
production et à une hyper-concentration de ce
dernier. La production de certains biens est presque
exclusivement dévolue à quelques entreprises dans
quelques pays. La pénurie de masques au début de
la pandémie du Covid-19 a parfaitement illustré les
limites d’une telle configuration.

Au début de la pandémie, les USA, la première


économie du monde était au plein-emploi (3.5 % de
chômage). En mai 2020, elle atteignait son niveau de
chômage le plus élevé depuis la crise de 1929 (16,3%)
[1] avec 20,5 millions d’emplois détruits sur une popu‐
lation active de 156 millions d’individus. Il est apparu
que l’organisation, la conception et les modalités du
travail de notre système économique induisent une
précarisation généralisée des emplois dans la plupart
des secteurs de la vie économique, et pas seulement
de ceux relevant de l’économie dite informelle, dont
la volatilité des revenus et l’absence de filets sociaux
de ses travailleurs ont été rendu plus manifeste par
la crise actuelle. Aussi bien dans l’aéronautique[2], la
production de biens et services, que pour les secteurs
du tourisme, de la culture, de la restauration, c’est
une économie structurée autour d’une temporalité de
court terme où la vie économique est financée par
des recettes journalières, qui s’est révélée. Une telle
économie a besoin d’une accumulation quotidienne
et à la petite semaine de cash-flows pour faire face
aux charges d’exploitation dues mensuellement et aux
traites bancaires, surtout pour les PME. Les grandes
firmes qui ont des lignes de crédit ouvertes dans les
banques, financent une grande partie de leur activité
par endettement. Lorsqu’elles anticipent une baisse
de l’activité dans les mois à venir, elles licencient.
L’investissement et donc l’activité présente sont
fortement liés à l’anticipation du futur. L’endettement
étant un transfert des ressources du futur vers le
présent, l’économie d’aujourd’hui est financée par
les ressources de demain. Le système a une forte
préférence pour le présent dont elle surpondère
la valeur. Une telle économie vit au-dessus de ses
moyens et entretient l’illusion de ses capacités et
de sa puissance. Lorsque le futur devient incertain,
celui-ci par rétroaction affecte le temps présent dont
le niveau d’activité et de consommation dépendent.
Nous faisons l’expérience d’une économie qui pour
produire des biens de consommation, souvent en
excès, épuise la bio-capacité de la planète, surexploite
ses ressources, entrave sa capacité à se régénérer et
transfère des revenus futurs dans un temps présent.
C’est une économie du présentisme, de la démesure,
de la précarité généralisée et de l’étouffement. La
repenser dans ses fondements structurels, ses modes
de fonctionnements et ses finalités est vital pour la
survie de nos sociétés.

Parmi les questions qu’elle soulève, figure celle de la


rémunération du travail et de sa valeur. Les infirmières,
les médecins, les caissières de supermarchés, les
conducteurs d’autobus, tous les emplois liés aux soins
ont révélé durant cette crise leur caractère essentiel
pour la vie de nos sociétés, alors qu’ils sont les métiers
les moins bien rémunérés par le système économique
actuel, qui surpaye le capital, les intermédiaires,
les bullshits jobs[3], les emplois des marchés captifs
et sous-payent ceux qui contribuent à nourrir, à
pérenniser et à soigner la vie[4]. Une réévaluation de
la valeur marchande du travail et de sa rémunération
pourrait être fondée sur sa contribution au maintien
de la vie, à la préservation d’un environnement sain, à
l’intelligence collective, à la production de savoirs et à
la culture de l’esprit.

L’économie-monde est productrice d’inégalités entre


les nations et à l’intérieur de celles-ci. Ces fractures
sont apparues à plusieurs niveaux ; dans la faculté
inégalitairement distribuée de disposer d’une épargne
ou d’actifs qui permettent de traverser des moments
difficiles, dans la possibilité d’accéder à des soins
de qualité, mais également dans la différence de
vulnérabilité des groupes humains selon l’historique
des fragilités déjà constituées, notamment les co‐
morbidités issues des conditions de vie difficiles. Ces
inégalités sont liées au système de production de la
valeur ajoutée de l’économie-monde et à ses modes de
redistribution, aux règles du commerce international
et à la division internationale du travail. Le système
économique mondial est structurellement construit
pour produire de l’inégalité et accélère l’entropie du
vivant. C’est cette architecture qu’il faudra désarticuler,
refonder les institutions qui la sous-tendent, repenser
leurs missions (OMC, Institutions multilatérales, …)
et inventer de nouveaux processus de régulation des
relations macro et microéconomiques ; déconcentrer
les pouvoirs et défaire les monopoles. Nous vivons
dans un monde où un seul individu détient une
richesse supérieure au PIB de 179 pays cumulés[5],
ce qui représente 3,4 milliards d’individus et 43, 7 % de
l’humanité. Voici l’étendue de la folie. Elle se passe de
commentaires. Nous pourrions produire des règles qui
plafonnent les richesses détenues par les individus,
parce qu’à partir d’un certain seuil, une minorité
pathologiquement accumulatrice, prive une majorité
de ressources nécessaires à une vie digne ou limite
ses possibilités d’y accéder.

La division internationale du travail a fait des nations


émergentes et celles dites en développement
des productrices de matières premières qui sont
transformés dans des industries des pays du Nord. La
valeur ajoutée est ainsi transférée des pays du Sud du
Globe vers ceux dits du Nord. La convention est
de mesurer la richesse produite en sommant les
valeurs ajoutées produites annuellement. Ce concept
de croissance du PIB ne prend pas en compte les
coûts environnementaux, humains et sociaux de
l’appareil productif mondial. Ici se pose la question de
l’évaluation de la valeur de ce qui est produit, de son
utilité et de son coût. En réalité nous sommes dans
des économies de la mal-croissance, fondées sur un
faux système comptable qui omet de comptabiliser
ses vrais coûts et nomme inadéquatement ses actifs
et ses passifs. Le prix de nos produits devrait intégrer
leur coût environnemental et refléter leur contenu
en carbone. Ce que nous appelons croissance
économique, fait décroitre le vivant. Le système
économique actuel en favorise l’entropie. Nous
surpayons une production d’objets dont certains sont
superflus et futiles, et ne servent qu’à entretenir des
industries à un coût exorbitant pour la planète.

Une économie du vivant serait fondée sur une


réévaluation de l’utilité de tous les secteurs de la vie
économique au regard de leur contribution à la santé,
au soin, au bien-être, à la préservation du vivant et
à la pérennisation de la vie, à la cohésion sociale.
C’est ce que Isabelle Delanauy appelle une économie
symbiotique, cest-à-dire une économie dont le méta‐
bolisme n’affecte pas négativement les ordres sociaux,
environnementaux et relationnels. L’une des questions
épineuses des Etats durant la crise du Covid-19 a été
de réaliser le bon arbitrage entre une reprise de la vie
économique nécessaire pour répondre à nos besoins,
et la préservation de la santé. Les deux étant liés dans
une boucle récursive. Pour déconfiner, il a fallu com‐
mencer par faire redémarrer les activités jugées es‐
sentielles à la vie sociale. Il ne s’agit pas ici de prôner
une limitation de la vie économique à la satisfaction
des besoins biologiques fondamentaux : se nourrir, se
soigner, se vêtir. Les besoins de l’esprit et de la culture
sont aussi fondamentaux à nos sociétés, mais de se
poser la question de l’utilité et de la nécessité des
biens produits, de leur mode de production et de leurs
impacts sociaux et environnementaux. On ne pourra
plus se payer le luxe de ne pas interroger la finalité de
la vie économique ainsi que ses modes de production ;
ni de l’inscrire dans une cosmopolitique du vivant.

Une économie des communs

Dans une époque caractérisée par une crise


écologique et un creusement des disparités
économiques et sociales à l’échelle du globe, la
nécessité de produire des communs et de préserver
des espaces non-rivaux et non-exclusifs, garantissant
un droit d’usage et d’accès au plus grand nombre aux
ressources communes est impérieuse. La biodiversité,
l’eau, l’air, les orbites géostationnaires, les quais de
pêche, les droits humains sont autant de communs
dont les règles de gestion doivent être co-définies par
les parties prenantes. Le commun doit être constitué
et une question importante est celle de sa fabrique et
de sa gestion.

Les communs, avant de relever de discours sont


d’abord des pratiques sociales du faire en commun.
A chaque fois qu’une communauté décide de gérer
une ressource collective en mettant l’accent sur
l’accès équitable, la durabilité, l’inclusivité, un commun
émerge. Elinor Ostrom s’est posée la question de
savoir comment un groupe d'acteurs qui sont dans
une situation d'interdépendance pouvait s’organiser et
se gouverner pour préserver la continuité d'avantages
communs ; lorsqu'ils sont tous confrontés à la
tentation d'agir de façon opportuniste. Les constats
empiriques indiquent que des communautés, princi‐
palement en milieu rural, peuvent gérer les ressources
naturelles de manière durable et que les relations
sociales jouent un rôle important à cet égard. Le
commun au sens de Hardin est envisagé comme une
ressource non gérée, n’appartenant à personne. La
tendance des politiques fut de considérer l’acception
du commun de Hardin. Cependant, dans la pratique,
un commun, ne consiste pas seulement en une
ressource, mais en un système social vivant d’agents
créatifs, une communauté, qui gère ses ressources
en élaborant ses propres règles, traditions et valeurs.
Cette vision n’est pas prisée par les économistes car
elle déplace le débat en dehors du cadre théorique
de l’Homo economicus, en faisant appel aux autres
sciences humaines et sociales comme l’anthropologie,
la sociologie, la psychologie ; mais surtout, elle rend
difficile l’élaboration de modèles quantitatifs rassu‐
rants. Dans la réalité, lorsqu’il y a un nombre élevé de
facteurs idiosyncratiques locaux, historiques, culturels
qui rendent difficile la proposition d’une norme univer‐
selle standard, ceci contrarie la tentation nomologique
de l’économie qui veut transformer toute régularité
statistique, en norme. Les communs nomment un
ensemble de valeurs sociales qui se situent au-delà
du prix du marché et de l’appropriation privative. Ils
reflètent des réalités informelles, intergénérationnelles,
expérientielles, écologiques, qui ne peuvent être com‐
prises uniquement par la théorie de l'acteur rationnel
ou les récits néo-darwiniens de l'économie néolibérale.

Pourquoi il est important d’élaborer un langage des


communs ?

Le langage des communs permet de nommer et


d’éclairer les réalités des enclosures du marché et la
valeur du faire en commun. C’est un instrument de
réorientation de la perception et de la compréhension.
Sans un langage des communs, les réalités sociales
auxquelles ils renvoient resteront invisibles ou
culturellement marginalisées, donc politiquement sans
conséquences. Aussi, le discours sur les communs
est un geste épistémologique qui permet de réintégrer
des valeurs sociales, écologiques et éthiques dans
la gestion de notre richesse commune. Cette langue
permet de formuler des revendications politiques et
des hiérarchies de valeurs. Elle permet aussi de nous
extraire des rôles sociaux étriqués dans lesquels nous
sommes enfermés (consommateur, électeur, citoyen).

Nous sommes gouvernés par un ordre du discours.


Une expertise internationale qui fait système. C’est
un matériau à dimension multiples (théories écono‐
miques, accords commerciaux, littérature managé‐
riale mainstream) qui relève d’un mélange de registre
théoriques et systémiques. Des langages qui à travers
des discursivités hétérogènes se reconnaissent et se
renforcent. C’est ce que Foucault appelle une archive.
A notre époque, une théorie philosophique puissante
n’a pas plus d’effet qu’un mot d’ordre. Nous sommes
gouvernés par un langage qui fait système, Pour sortir
de ce langage et de la réalité qu’il crée, il est néces‐
saire d’élaborer celui d’une économie du vivant et de
la production de communs, préludes à l’élaboration de
ses pratiques de son éthique et de ses finalités. Une
économie du vivant nécessite une refonte complète
de l’économie comme pratique et ordre du discours. Il
s’agit de reconstruire la discipline, ses fondements, sa
pratique, son axiologie, ses finalités et de les intégrer
dans la plus haute des finalités : celle de nourrir la vie.

[1] Données du Bureau of Labor and Statistics, (BLS)


USA

[2] Air Canada a licencié 70 % de ses salariés. Air


France a eu besoin d’une injection de 7 milliards
d’euros de la part de l’Etat Français et Néerlandais
pour faire face aux effets de la crise. L’Etat Allemand
est entré dans le capital de la Lufthansa avec un
investissement de 3 milliards d’euros.

[3] Voir David Graeber, Bullshit Jobs (2018), éditions les


Liens qui Libèrent.

[4] La France a décidé d’une revalorisation salariale


des personnels soignants dont on s’est rendu compte
de l’importance de la contribution dans la crise
sanitaire

[5] M. Bezos, le patron de Amazon dont la fortune


pourrait dépasser 1000 milliards de dollars en 2026,
d’après le média américain Esquire.

Dernière modification : 8:07 PM