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LE COURRIER

VENDREDI 10 JUILLET 2020


CULTURE leMAG 19
WEEK-END

Dans Générations collapsonautes, les chercheurs Yves Citton et Jacopo Rasmi dressent
l’état des lieux des discours «effondristes» qui hantent notre présent

HABITER L’EFFONDREMENT
MAXIME MAILLARD Bruno Latour et sa notion de «faitiche»,
espace sémantique de ralliement entre
les modernes et les autres, entre science
Essai X Comme son nom ne l’indique et superstition, rationalité et croyance.
pas en français, la collapsologie est un Les tenants
courant de pensée ayant pour mission de la collapso­ Du fictif à l’effectif
d’évaluer les risques d’«effondrement» logie sont les Les domaines de l’esthétique et de la
de la civilisation industrielle et d’imagi- héritiers d’un littérature font aussi l’objet de deux
ner les formes de vie qui pourraient lui imaginaire chapitres éclairants. Là encore, il s’agit
succéder. Ses tenants sont des militants occidental pour les auteurs de donner à voir en
et des scientifiques de tous bords qui hanté par quoi le cinéma, la performance ou la
s’appuient sur les données scientifiques l’idée de fiction peuvent nous offrir des infor-
liées au réchauffement climatique et à l’effondrement. mations sensibles (et non des données
la sixième extinction de masse de la A l’image de computationnelles angoissantes) pour
biodiversité, pour produire des discours ce tableau de renouer avec une puissance d’agir.
visant à alarmer les gouvernements John Martin, Les livres d’Olivia Rosenthal (Mé-
et l’opinion publique sur l’urgence de La Fin canismes de survie en milieu hostile) ou
changer de modèle de société. du Monde Antoine Volodine (Terminus radieux),
Suscitant tantôt incrédulité, fasci- (1851­1853). grâce aux «anticipations dormantes»
nation, voire adhésion fanatique, ces WIKIMEDIA qu’ils abritent, acclimatent aux déso-
discours sont au cœur d’un essai ré- COMMONS rientations induites par le saccage de
cemment paru aux Editions du Seuil. milieux de vie. De même que les films
Dans Générations collapsonautes, les du Lituanien Sharunas Bartas (Few of
chercheurs Yves Citton et Jacopo Ras- Us), en montrant comment les peuples
mi se proposent à la fois de dresser l’état autochtones de l’ex-Empire soviétique
des lieux des récits d’effondrement, d’en ont ap pris à vivre dans un monde
montrer la pertinence et les limites, tout d’après-la-fin, libèrent de l’impératif
en opérant une prise de recul salutaire d’eau, de fertilisants ou de téléphones... technologiques susceptibles de «répa- inégalités dues aux effets différentiels urgentiste.
avec une peur – la fin du monde – qui Autant de marqueurs de l’hubris mo- rer» les dégâts causés par l’humain; ou du dérèglement, certaines populations Tel est l’un des principaux apports
ne date pas d’hier et dont certains effets derne et de l’exploitation incontrôlée encore de favoriser l’abattement et de étant plus exposées que d’autres. de cet essai bien documenté et agréa-
pourraient s’avérer contreproductifs. des ressources. casser les solidarités à force de litanies Pour y remédier, le professeur de blement défricheur: esquisser une
Reste que, si les faits sur lesquels anxiogènes et millénaristes, incitant au littérature cinquantenaire et le jeune troisième voie entre catastrophisme et
Hiatus entre savoir et faire s’appuie la «sensibilité effondriste» repli individualiste voire survivaliste. docteur de 28  ans, proposent une scepticisme, qui n’exclurait ni l’humour
Premier constat: l’effondrement car- semblent globalement acceptés, les au- pluralité de perspectives. En décalant ni d’autres rythmes d’attention. En dé-
tonne! Coups de cœur en librairie, teurs notent une impuissance à tirer L’Afrique, terre d’utopies leur regard vers le Sud, ils constatent construisant l’imaginaire européen de
séries, blogs, groupes Facebook («La les conséquences pratiques d’une telle D’où l’interrogation des deux cher- que «les Amérindiens depuis Cortez, la chute à venir – héritage de prophé -
collapso heureuse») prolifèrent, attes- connaissance: nous ne croyons pas ce cheurs: comment sortir les discours les Africains depuis la traite négrière, -ties apocalyptiques d’auteurs comme
tant d’une accoutumance aux données que nous savons. Pire, les collapsolo- «effondristes» de cette hantise paraly- vivent déjà dans l’effondrement.» Par Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes) –
– «de moins en moins réfutables», selon gues essuient de nombreuses critiques: sante? Autrement dit: l’effondrement le détour de pensées, comme celles pour nous installer d’ores et déjà après
les auteurs – du délitement de nos so- tantôt pris pour les gourous d’une secte est-il habitable, et si oui, comment? d’Achille Mbembe («Il y a toujours une l’effondrement, Yves Citton et Jacopo
ciétés et de notre environnement. Des New Age ou pour des oiseaux de mal- Tout d’abord en nous distanciant d’un vie après la fin») et de Felwine Sarr Rasmi ménagent un espace commun
données illustrées par exemple par les heur, on leur reproche leur vision an- mot qui monopolise dans l’usage cou- (afrocontemporanéité), ils ouvrent sur pour cheminer du fictif à l’effectif. I
courbes modélisant l’élévation expo- thropocentrique de la chute (alors que rant l’idée «que tout va tomber d’un d’autres possibles humains. Battant en Yves Citton et Jacopo Rasmi, Généra-
nentielle de la population mondiale, des la Nature serait déjà effondrée), leur coup». Cette image d’une chute brus- brèche l’idée d’un «retour à la nature», tions collapsonautes. Naviguer par temps
émissions de CO2, de la consommation incapacité à anticiper les évolutions que et verticale masque par ailleurs les ils incitent à embrasser large avec d’effondrement, Ed. du Seuil, 288 pp.

Une famille dans les griffes de l’histoire


Documentaire X Dans Heidi en Chine, François C’est parti d’une anecdote. Lorsque ma mère a
Yang remonte le fil d’une histoire familiale dou­ pris sa retraite, des voisins – bien intentionnés –
loureuse entre la Suisse et l’Empire du Milieu. lui ont demandé si elle allait rentrer en Chine,
alors qu’elle n’a jamais vécu là-bas. Ma mère ne
Jeune Chinoise, Heidi est confiée par son père à voulait pas trop qu’on parle d’elle au départ. Il y
une famille fribourgeoise en 1946. L’homme, qui a dans son histoire familiale des choses cachées,
étudiait à l’université de Fribourg, ne reviendra taboues. Elle avait peur des conséquences pour
jamais la rechercher. Aujourd’hui, le fils d’Heidi, les siens.
François Yang, interroge sa mère sur son passé
et part en voyage avec elle dans l’Empire du Mi- Partagiez-vous ses craintes?
lieu, pour remonter le fil d’une histoire tourmen- La peur vient de l’ignorance. Au début, nous ne
tée. En rencontrant ses frères et sœurs, Heidi va connaissions rien de la Chine. Nous savions seule-
mesurer l’ampleur du drame vécu par sa famille ment que des gens avaient été emprisonnés et que
restée en Chine et persécutée par le Parti com- la parole n’était pas libre. Sachant que le film ne
muniste. Un destin qui tient résolument de la serait pas diffusé là-bas, nos interlocuteurs se sont
tragédie. sentis plus libres. Pour beaucoup, il est important
François Yang avait déjà tourné un documen- que ce qui s’est passé durant la Révolution cultu-
taire sur une famille qui partait s’installer en relle ne soit pas oublié. Je n’ai pas voulu parler des
Chine en 2008. Il questionnait aussi ses origines événements plus récents comme Tian’anmen, ab-
dans L’Ame du tigre, son premier long métrage de solument tabous en Chine, pour éviter de mettre
fiction sorti en 2017. Dans Heidi en Chine, il ra- des gens en danger.
conte la grande histoire à la lumière de la doulou-
reuse aventure vécue par les siens. Né à Fribourg Le destin de votre mère épouse les contours
et vivant à Paris, le cinéaste était de retour dans de la grande histoire...
sa ville natale pour la sortie de ce documentaire L’histoire de ma famille est aussi celle de millions Retrouvailles entre Heidi, mère du réalisateur François Yang, et son frère aîné Tao. OUTSIDE THE BOX
d’une grande intensité émotionnelle. de gens. Elle est complètement liée aux événe-
ments historiques. Pour moi, c’est ce qui légitime
Comment votre grand-père est-il arrivé à Fribourg? ce film, pas seulement le parcours d’une petite J’étais accompagné pendant le tournage, notam- Suédois en Europe. Il y a des niveaux sociaux très
François Yang: Avec l’œuvre de Saint-Justin, famille avec une Heidi abandonnée dans les mon- ment par une traductrice. Ce qui aide à garder de différents. Quoi qu’on en dise, le gouvernement a
créée pour faire venir des étudiants chinois en tagnes. La thématique de la Révolution culturelle la distance. Le film a été ensuite longuement ré- quand même dû faire des efforts pour améliorer
Suisse. L’Eglise catholique ne voulait pas que devient aussi de plus en plus sensible en Chine et fléchi au montage. les conditions de vie de la population. On voit une
l’élite chinoise devienne communiste. Les étu- seuls des gens de l’extérieur, comme moi, peuvent modernisation incroyable. Le pays s’est occiden-
diants étaient invités pour être formés à la pensée en parler librement. Il faut conserver cette mé- Votre premier voyage en Chine remonte à 2007. talisé, la consommation est devenue folle. La
occidentale. Une forme de prosélytisme. moire, qui sera peut-être assumée un jour. Quels changements avez-vous observés dans la mondialisation bat son plein. Mais dès qu’on
société chinoise au cours des dernières années? s’éloigne des grands centres urbains, on retombe
Heidi en Chine raconte le parcours de votre mère. Vous filmez des moments d’émotion très intenses. Tout n’est pas noir ou blanc. La Chine est com- dans la pauvreté.
Comment vous est venu le besoin de raconter cette Comment garder une distance avec cette histoire plexe et surtout gigantesque, c’est comme si on PROPOS RECUEILLIS PAR
histoire si personnelle? familiale? mettait dans le même panier des Italiens et des OLIVIER WYSER /LA LIBERTÉ