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Village et villageois au Moyen Âge

XXIe Congrès de la SHMES (Caen, juin 1990)

Société des historiens médiévistes de l’Enseignement supérieur public


(dir.)

DOI : 10.4000/books.psorbonne.25433
Éditeur : Éditions de la Sorbonne
Année d'édition : 1992
Date de mise en ligne : 21 juin 2019
Collection : Histoire ancienne et médiévale
ISBN électronique : 9791035102388

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782859442200
Nombre de pages : 218

Référence électronique
SOCIÉTÉ DES HISTORIENS MÉDIÉVISTES DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR PUBLIC (dir.). Village et
villageois au Moyen Âge : XXIe Congrès de la SHMES (Caen, juin 1990). Nouvelle édition [en ligne]. Paris :
Éditions de la Sorbonne, 1992 (généré le 29 août 2019). Disponible sur Internet : <http://
books.openedition.org/psorbonne/25433>. ISBN : 9791035102388. DOI : 10.4000/
books.psorbonne.25433.

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1

D'entrée de jeu, comme le souligne Adriaan Verhulst, se pose le problème des origines et de la
formation du village, entendu comme un ensemble fonctionnel et communautaire, et non comme
la simple juxtaposition géographique de bâtiments d'exploitation et de maisons rurales. Faut-il,
en l'absence de sources écrites, attendre le Xè siècle pour voir naître un village stable, avec un
terroir ordonné et articulé ? ou plutôt anticiper, en étant sensible au « frémissement »
carolingien ? Problème d'origine donc, mais aussi de lien avec le cadre des paroisses, avec le
château ou la motte. Rien, ou presque, n'est définitivement acquis.
Mieux vaut, par modestie, s'intéresser à des cas concrets, à des régions restreintes, bien éclairées
par un faisceau de sources : les husun de la marche supérieure d'Al-Andalus, les casaux et les
bastides de Gascogne, les villages du Nord ou du diocèse de Coutances. On y voit vivre les
villageois, périr ou se développer leur milieu de vie, s'épanouir les convivialités ou les violences
quotidiennes. On y voit surtout une diversité extrême, qui oblige à refuser toute synthèse
globalisante, toute généralisation hâtive.
D'autant que les historiens des textes ne peuvent se passer de l'archéologie et d'une iconographie
bien comprise. Elle seule restitue le cadre de la maison, la quotidienneté des villageois dans leur
labeur et les liens étroits qu'ils entretiennent avec la terre.
2

SOMMAIRE

Avant-propos
Michel Balard

Villages et villageois au Moyen Âge


Adriaan Verhulst

Le village byzantin : naissance d’une communauté chrétienne


Michel Kaplan

Peuplement et habitats ruraux dans la marche supérieure d’Al-Andalus : l’Aragon


Philippe Sénac
Les sources et leurs limites
Le peuplement rural
Les habitats ruraux

Village et espace villageois dans la Bretagne du Haut Moyen Âge


Noël-Yves Tonnerre

La société rurale gasconne au miroir des cartulaires (XIe-XIIIe s). Notables du fisc ou
paysans ?
Benoît Cursente
L’aspect fiscal et aristocratique : indices et présomptions
L’hypothèse fiscale s’avère cependant réductrice
Du casal aristocratique aux casaux paysans
Les hommes des casaux
Du pagensis au caslan : quelle continuité ?

Paysans et seigneurs dans le duché de Normandie : quelques témoignages des chroniqueurs


(Xe-XIIe siècles)
Mathieu Arnoux
L’histoire du paysan
Le soulèvement de 996

Les paysans du Nord : habitat, habitation, société


Alain Derville
Habitat et communauté rurale
Habitation
La société

Bastides de Gascogne toulousaine. Un échec ?


Mireille Mousnier
Une floraison disparate
Des implantations parfois difficiles
Un maintien laborieux
Conclusion

La hiérarchie des paroisses dans le diocèse de Coutances au Moyen Âge


Henri Dubois
Grandes et petites paroisses
Localisation des populations
Hiérarchie des paroisses
Étude des densités du peuplement
Permanence des centres de peuplement
L’évolution récente
Conclusion
3

Vivre au village à la fin du XVe siècle


Pierre Charbonnier
L’outil
Le village
Les grandes tensions
La vie quotidienne

Villages et villes de Normandie à la fin du Moyen Âge : le cas des villages entre Caen, Bayeux
et Falaise
François Neveux

Images de la vie des villageois


Perrine Mane

Archéologie de la maison paysanne


Jean-Marie Pesez

Iconographie et sources écrites à l’épreuve de l’archéologie : recherches sur le castrum


d’Essertines
Françoise Piponnier

Villages et villageois
Robert Fossier

Table des Abréviations


4

Avant-propos
Michel Balard

1 Le XXIe Congrès de la Société des Historiens Médiévistes de l’Enseignement Supérieur


Public s’est tenu à Caen en juin 1990. Nul ne s’étonnera que dans cette ville universitaire
renommée, berceau de l’archéologie médiévale en France, notre Société ait choisi pour
ses débats un thème que les archéologues médiévistes ont profondément renouvelé au
cours des dernières décennies : « Villages et villageois au Moyen Age ».
2 D’entrée de jeu, comme le souligne Adriaan Verhulst, se pose le problème des origines et
de la formation du village, entendu comme un ensemble fonctionnel et communautaire,
et non comme la simple juxtaposition géographique de bâtiments d’exploitation et de
maisons rurales. Faut-il, en l’absence de sources écrites, attendre le Xe siècle pour voir
naître un village stable, avec un terroir ordonné et articulé ? ou plutôt anticiper, en étant
sensible au « frémissement » carolingien ? Problème d’origine donc, mais aussi de lien
avec le cadre des paroisses, avec le château ou la motte. Rien, ou presque, n’est
définitivement acquis.
3 Mieux vaut, par modestie, s’intéresser à des cas concrets, à des régions restreintes, bien
éclairées par un faisceau de sources : les husun de la marche supérieure d’Al-Andalus, les
casaux et les bastides de Gascogne, les villages du Nord ou du diocèse de Coutances. On y
voit vivre les villageois, périr ou se développer leur milieu de vie, s’épanouir les
convivialités ou les violences quotidiennes. On y voit surtout une diversité extrême, qui
oblige à refuser toute synthèse globalisante, toute généralisation hâtive.
4 D’autant que les historiens des textes ne peuvent se passer de l’archéologie et d’une
iconographie bien comprise. Elle seule restitue le cadre de la maison, la quotidienneté des
villageois dans leur labeur et les liens étroits qu’ils entretiennent avec la terre.
5 Avons-nous traité le sujet, à tout le moins dressé l’inventaire des problèmes et apporté
quelque élément de réponse ? Au lecteur d’en juger. Après tant de colloques sur le village
médiéval, qui rassemblait, faut-il le rappeler, plus des quatre cinquièmes de la population,
notre Congrès aura permis au moins d’approcher ce qui constituait l’essentiel du Moyen
Age.
6 Que tous nos collègues de Caen soient remerciés pour cette rencontre fructueuse, qu’ils
ont su organiser avec minutie et cordialité !
5

AUTEUR
MICHEL BALARD
Président de la SHMES
6

Villages et villageois au Moyen Âge


Adriaan Verhulst

1 Villages et villageois, particulièrement au Moyen Âge, est un thème à l’ordre du jour,


comme en témoignent plusieurs congrès et colloques des quinze dernières années. Il y a
eu, en 1976, le congrès à Varsovie de la Société Jean Bodin, dont les volumes des actes ont
finalement paru avec beaucoup de retard, le cinquième et dernier en 1987. En 1973 et
1974 les colloques organisés à Göttingen sous les auspices de l’Académie de Göttingen par
la commission archéologique de cette institution dirigée par l’archéologue H. Jankuhn,
furent consacrés au village à l’âge du Fer et pendant le haut Moyen Age. Les journées
internationales d’Histoire organisées par feu Ch. Higounet à l’abbaye de Flaran furent
consacrées en 1982 aux communautés villageoises de l’Europe occidentale du Moyen Age
aux Temps Modernes, tandis qu’en cette même année 1982 la Société académique de
Saint-Quentin publia un volume de conférences sous le titre « Les chartes et le
mouvement communal ». En 1986 le 13e Colloque international organisé à Spa par le
Crédit Communal de Belgique eut comme thème « Les structures du Pouvoir dans les
communautés rurales en Belgique et dans les pays limitrophes (XIIe-XIXe siècle) ». Au 17e
Congrès International des Sciences Historiques à Madrid enfin, dans la section
chronologique du Moyen Age, la journée du mardi 28 août prochain sera consacrée, sous
l’impulsion de M. Peter Blickle de Berne, au mouvement communal dans le monde rural.
2 Dans ce domaine apparemment très vivant de la recherche, l’accent est mis d’une part sur
le village dans le sens très concret du mot, c’est-à-dire sur l’aspect matériel et
géographique du village, abordé principalement par la voie de l’archéologie ; d’autre part
sur son support humain, les villageois, principalement sous l’angle de la communauté
rurale, c’est-à-dire la formation, les compétences et l’activité des institutions qui sur le
plan social, juridique, économique et religieux unissaient et représentaient l’ensemble
des habitants d’un village.
3 En ce qui concerne le village dans son sens géographique et matériel, sa définition large,
généralement acceptée de nos jours, comme un ensemble fonctionnel, transcendant la
simple juxtaposition géographique de quelques fermes et maisons, aussi peu nombreuses
qu’elles soient – un ensemble dont la fonctionnalité se manifeste dans des éléments
communautaires comme des parcs de rassemblement pour le bétail, tels les trieux, (flam.
dries) en Belgique, ou des communaux ou encore l’église et le cimetière – cette définition
7

large du village dépasse l’approche archéologique et rend difficile l’application de celle-ci


en dehors des éléments purement matériels et géographiques. Si l’approche
archéologique suffit pour rendre probable l’existence de villages dans le sens matériel,
dès l’époque de la Tène et notamment pendant l’époque mérovingienne, comme le
prouvent les exemples célèbres de Warendorf en Westphalie, Kirchheim en Bavière ou
Eketorp dans l’île d’Ôland, la discussion s’ouvre sur un premier grand problème dès que
l’on s’interroge sur la stabilité et la continuité du village pendant le haut Moyen Age, dont
l’archéologie a démontré le caractère ambulant ou souvent éphémère.
4 Malgré le témoignage des lois « barbares » sur le rôle du voisinage (lat. vicinitas, germ.
burscap) dans la fonctionnalisation du village, par exemple à l’occasion de l’usage des
communaux pour le bétail qu’attestent également d’autres sources écrites pendant le VII e
siècle, certains auteurs, notamment Robert Fossier, invoquant l’argument archéologique
du déplacement du village ou de sa disparition comme « Wüstung » d’une part, sollicitant
d’autre part certaines descriptions dans les polyptiques – source dont ils contestent par
ailleurs la valeur – nient l’existence avant le Xe-XIe siècle de villages dans le sens
fonctionnel, dont la stabilité matérielle et géographique leur paraît une des conditions
essentielles. Fossier trouve des alliés dans ceux qui, plus que lui, affirment la primauté du
grand domaine au haut moyen âge et font naître le village seulement après la dislocation
de celui-ci, à partir de la fin du IXe siècle. D’autres historiens, par contre, comme par
exemple Schwind à propos du Sud-Ouest de l’Allemagne, démontrent à l’aide de
nombreuses chartes et notices de tradition, que même au sein d’un grand ensemble
foncier d’une abbaye, existaient en pleine époque carolingienne des villages sans
structure seigneuriale, plus stables que des « Grundherrschaften » ou seigneuries
foncières voisines, dont beaucoup, à la suite et à la mesure des progrès du régime
domanial, étaient en perpétuelle évolution. Malheureusement la nature de la
documentation de Schwind ne lui a pas permis d’y déceler les traces d’activités
communautaires des habitants, bien qu’il en admette l’existence à cause de l’attestation,
dans ces villages et dès cette haute époque, de la rotation triennale des cultures.
5 Fossier a évidemment raison lorsque, comme le fait également Léopold Genicot, il situe la
naissance du village, comme groupement ayant une personnalité juridique et une
conscience collective, après l’époque carolingienne, au Xe siècle au plus tard. Cette
deuxième naissance du village, si l’on peut s’exprimer ainsi, cette fois véritablement dans
le sens fonctionnel, certains ne la croient possible qu’après la disparition du grand
domaine qui aurait éclipsé le village du haut Moyen Age, tandis que d’autres, notamment
Genicot, pensent au contraire que le grand domaine a précisément joué un rôle décisif
dans la naissance de la communauté rurale, en créant un lien entre des hommes soumis à
un même maître. S’ouvre ainsi la discussion sur le deuxième grand problème après celui
des origines, celui des facteurs ayant contribué à la formation de la vraie communauté
villageoise, leur chronologie, leur importance.
6 De ce point de vue plusieurs auteurs, parmi lesquels Genicot, citent en premier lieu,
également du point de vue chronologique, le rôle de la paroisse, depuis le VIII e siècle pour
certains, depuis le IXe au plus tard pour la plupart des auteurs. Il est curieux de noter que
Fossier ne se trouve pas parmi eux, car il ne situe le rôle de la paroisse qu’au début du ΧΙΙI
e
siècle, lorsqu’en 1214/15 le Concile du Latran décréta l’appartenance du fidèle à une
seule paroisse. Ceux qui connaissent l’allergie de Fossier pour tout jugement positif sur
l’époque carolingienne, ne s’étonneront pas de son silence à propos de la paroisse
carolingienne comme facteur de cohésion pour la communauté rurale naissante.
8

7 Malgré le fait que Fossier situe néanmoins, lui aussi, l’origine de la communauté
villageoise au Xe siècle « au plus tard », vraisemblablement en relation avec sa théorie
bien connue de « l’encellulement », il attribue l’importance la plus grande dans cette
formation du village au sens fonctionnel, à des facteurs qui ont surtout été à l’œuvre du
XIe au XIIIe siècle : à part l’implantation de la seigneurie banale, notamment à partir de la
construction de mottes, Fossier cite des facteurs d’ordre juridique, comme les
constitutions de « paix » et les franchises rurales, d’ordre économique comme les
remaniements du terroir à la suite de l’introduction de l’assolement triennal ou la défense
des droits des villageois sur les communaux, surtout pendant la dernière phase des
grands défrichements, au XIIIe siècle, d’ordre social enfin comme la modification de la
texture familiale par suite de l’éclatement de la famille large, à l’existence de laquelle
avant le Xe-XIe siècle Fossier semble croire toujours, ou l’apparition d’artisans au sein du
groupe villageois, si ce n’est là aussi un phénomène que des textes carolingiens
permettent de dater beaucoup plus haut dans le temps. Il y a donc encore matière à
discussion, même à propos de facteurs sur lesquels l’unanimité des historiens est
beaucoup plus grande que sur les graves problèmes évoqués au début de notre exposé.
8 Ainsi à propos des franchises, la discussion porte sur la question de savoir qui en a pris
l’initiative : la communauté villageoise ou le seigneur, ou la discussion porte encore sur
l’éternelle question des jurés mandataires élus de la communauté rurale, concurrents des
échevins ?
9 À propos des facteurs d’ordre économique aussi, tout n’est pas clair non plus. Les
défrichements des ΧIe-ΧΙΙIe siècles ont-ils eu pour effet une concentration de la
population dans le village ou la dispersion ? L’assolement triennal a-t-il vraiment envahi
partout l’ensemble du terroir villageois et a-t-il donc été un facteur important de
cohésion ? Ou est-il au contraire resté limité à certaines parties du terroir seulement,
notamment celles ayant auparavant fait partie de la réserve seigneuriale ?
10 Même pour la troisième période qu’il est possible de déterminer dans l’histoire de la
communauté rurale, après celle des origines lointaines et celle de sa formation (Xe-XIIe
siècles), à savoir la période où, à partir du XIIIe siècle, les sources écrites sur la
communauté rurale proprement dite deviennent beaucoup plus explicites, sans être
encore abondantes, les problèmes sont nombreux et aussi plus diversifiés. Tandis que les
finances de la communauté rurale restent pratiquement inconnues avant la fin du Moyen
Age, faute de sources, ses gestionnaires apparaissent dans les sources, mais souvent avec
le seul qualificatif de meliores : les meilleurs, les plus riches, les plus anciens, les plus
sages. Qui sont-ils, d’où viennent-ils, quelle est leur condition économique et sociale,
comment sont-ils désignés ou ont-ils, comme certains historiens le pensent, enlevé à un
certain moment le pouvoir à des mandataires élus ? Autant de questions importantes et
néanmoins encore généralement sans réponse, comme le suggère notamment le
questionnaire établi par le congrès international de Madrid, où l’on trouve formulées la
plupart des questions que pose l’activité de la communauté rurale à partir du ΧΙΙI e siècle.
Parmi celles-ci je cite encore : les conditions pour être membre à plein droit de la
communauté, en relation avec l’évolution du statut personnel des villageois ; les
compétences de la communauté et leur délimitation vis-à-vis du pouvoir seigneurial :
comment ces compétences sont-elles définies, par qui ; est-ce qu’elles s’étendent jusqu’à
certains aspects de la justice ou est-ce que celle-ci reste en grande partie seigneuriale ? Le
questionnaire de Madrid pose aussi à juste titre le problème des fonctionnaires de la
9

communauté : herdiers, messiers et autres. Existent-ils antérieurement aux échevins et


qui les désigne ? Étaient-ils à plein temps et payés ?
11 Comme on voit, la liste de telles questions peut être facilement allongée et ce que l’on sait
à ce sujet pour des siècles postérieurs – où l’on dispose d’une connaissance étendue,
abondamment illustrée en 1986 au XIIIe colloque de Spa du Crédit Communal de Belgique
dont je parlais au début – peut nourrir l’inspiration. Dans le domaine de l’histoire rurale
et plus particulièrement à propos d’une institution comme la communauté rurale dont les
archives n’ont commencé à être conservées, à part quelques chartes fondamentales
antérieures, qu’à partir du XVe siècle, le médiéviste ne peut se cantonner, moins que
jamais, dans sa période chronologique. De même qu’il ne peut ignorer, pour les siècles
obscurs des origines, les apports de l’archéologie médiévale, si féconde dans ce domaine
dans presque tous les pays européens depuis plusieurs décennies, le médiéviste qui veut
étudier la communauté rurale doit transgresser, à l’autre bout de sa période, les limites
chronologiques traditionnelles de celle-ci et englober dans sa recherche au moins une
bonne partie du XVIe siècle. Ainsi peut-on espérer qu’un jour ne manqueront plus, dans
des ouvrages d’histoire rurale de grande valeur, des pages ou des chapitres sur la
communauté rurale, comme il arrive encore trop souvent.
10

Le village byzantin : naissance d’une


communauté chrétienne
Michel Kaplan

1 Le christianisme est né dans les cités, adapté à celles-ci. Il se trouve rapidement confronté
à une double difficulté : la crise de la cité et la diffusion du christianisme dans les
campagnes auxquelles son organisation n’est pas adaptée. La crise de la cité jouant un
rôle décisif dans la naissance du village byzantin, quelle place l’Église occupe-t-elle dans
celle-ci ?
2 Le terme de naissance peut paraître paradoxal, car on ne constate pas de modification
radicale de l’habitat rural entre l’Empire romain tardif et l’époque byzantine : l’habitat
groupé continue de prédominer dans les campagnes, les créations sont rares et les
villages byzantins continuent les villages antiques1. Naissance ne désigne donc pas la
création d’un être nouveau. Mais, dans l’Empire romain des IVe-Ve siècles, la cité est le
cadre de la vie administrative, fiscale et religieuse. Sur ce triple plan, la campagne n’est
qu’une dépendance de la ville, où résident les bénéficiaires des rentes, privées ou fiscales,
tirées des zones rurales et de leurs villages.
3 Néanmoins, dès cette époque, la cité n’est plus vraiment toute-puissante. Surtout en Asie,
les campagnes abondent en villages, souvent assez gros pour être qualifiés de « bourgades
(kômai) très grandes et peuplées »2, quasiment indépendantes de la cité3. À cette époque,
deux types de villages se partagent les campagnes. Les uns, qui correspondent à
l’appellation énoncée ci-dessus, sont en fait formés de paysans indépendants,
essentiellement propriétaires, qui sont dits « soumis au même cens » (homokènsa),
puisqu’ils sont directement redevables de l’impôt. Les autres ne sont ni grands ni très
peuplés et appartiennent à un même maître ; ils sont très proches des domaines (chôria)
appartenant aux grands propriétaires et qualifiés de « soumis à un même service » (
homodoula).
4 À cette époque, la mise en valeur des grands domaines connaît, du moins en Orient, une
évolution décisive. L’importance des terres cultivées par des esclaves ou des exploitants
dépendants diminue au bénéfice des contrats de location de longue durée détenus par des
agriculteurs indépendants au plan tant personnel et qu’économique et assez proches des
11

petits propriétaires4. Le domaine donne naissance à un village de petits exploitants, qui


conserve l’appellation de chôrion. La distinction entre komè et chôrion s’estompe ; ce
dernier terme s’impose pour désigner le village ; l’administration fiscale byzantine va en
assurer la promotion. L’immense majorité des paysans byzantins étant maintenant des
contribuables, l’État byzantin abandonne le système compliqué de la capitatio-jugatio 5 au
bénéfice d’une assiette reposant uniquement sur la quantité et la qualité de la terre 6 ; il
utilise le cadre géographique et humain qui regroupe les contribuables et le village
devient une unité fiscale suppléant la défaillance de la cité. La mise en place du système
occupe le VIIe siècle7.
5 La communauté villageoise existe donc avant que l’État byzantin ne l’utilise, parce que
l’habitat groupé et certaines pratiques communes y invitent. Dans le contexte de la
relative égalité de condition socio-économique des villageois se dégage une élite à
laquelle vient tout naturellement s’agréger le clergé. C’est dans ce cadre que nous situons
la question essentielle à notre propos : comment s’effectue l’entrée du christianisme dans
le village pour faire de celui-ci, à l’époque byzantine, une unité religieuse ?
6 L’Église procède de façon empirique, du domaine connu (la cité) vers l’inconnu (le
village). Présente d’abord dans les cités, elle adopte, autour de l’évêque, le cadre
municipal ; le territoire de celles-ci, urbain et rural, constitue le ressort de juridiction de
l’évêque, souvent appelé paroikia 8. Mais le christianisme se répand massivement dans les
villages orientaux au cours du IVe siècle. S’appuyant sur le réseau des bourgades, l’Église
développe l’institution du chôrévêque, clerc qui n’est pas vraiment doté de la
consécration épiscopale, mais peut délivrer les sacrements, y compris ordonner des
prêtres, et sillonne la campagne. Les chôrévêques deviennent nombreux et tendent à
organiser à leur profit de véritables circonscriptions territoriales indépendantes9. Aussi,
les évêques, jaloux de leurs prérogatives et soucieux de conserver le cadre municipal,
réagissent-ils. Dès la fin du IVe siècle, en Orient, les chôrévêques sont privés de leur assise
territoriale et de leurs prérogatives en matière de nomination des clercs villageois ; ils
sont remplacés par de simples périodeutes (« visiteurs ») qui, souvent, ne sont pas même
prêtres10. Cette tentative de découpage territorial de l’évêché a échoué ; l’Église n’hésite
pas à ériger en évêché une bourgade médiocre, mais ne parvient pas à créer de
circonscriptions intermédiaires. L’organisation du christianisme dans le village se fait
donc sur le terrain, car le village est un cadre religieux naturel.
7 Des fêtes religieuses villageoises existent bien avant le christianisme et celui-ci les assume
plus ou moins bien. Ainsi, au VIe siècle, à Apoukoumis, village situé à une centaine de km
à l’Ouest d’Ancyre, la communauté villageoise a égorgé un bœuf pour le manger ; mais
celui-ci est habité par un démon et tous ceux qui ont participé au festin sont menacés de
mourir. Il s’agit sans doute d’un sacrifice pré-chrétien qui se maintient dans ce village
chrétien ; d’ailleurs, une partie des villageois, prudents, se sont abstenus du festin et
peuvent ainsi solliciter le secours de Théodore de Sykéôn en faveur de leurs compagnons.
On notera d’ailleurs que le « maire » est le seul à refuser l’intervention du saint 11. Dans la
région de Myra, en Lycie, où opère vers la même époque Nicolas de Sion, le christianisme
et son saint assument totalement le sacrifice. Après la peste, Nicolas se rend à l’oratoire
de Traglassos, y sacrifie une paire de bœufs et organise lui-même le festin ; puis il effectue
une véritable tournée des villages alentour, qu’il renouvelle deux ans plus tard. À chaque
fois, il rassemble tout le peuple du village avec son clergé, sacrifie une paire de bœufs et
organise un festin où il utilise les provisions de pain et de vin qu’il a apportées du
monastère. Celles-ci sont naturellement insuffisantes, et Nicolas doit en opérer la
12

multiplication ; il mélange ainsi le sacrifice pré-chrétien assumé par la religion nouvelle


et des miracles évangéliques12.
8 La vie de Nicolas de Sion montre le clergé présent dans chaque village. Dès le IV e siècle,
les pères de l’Église encouragent une politique volontaire d’implantation dans les
campagnes. Ainsi, dans une de ses homélies, Jean Chrysostome explique aux propriétaires
que, au lieu des forums et des bains, ils feraient mieux d’édifier une église dans chaque
domaine. Nombre d’entre eux se dérobent et préfèrent des équipements susceptibles
d’attirer une main d’œuvre très précieuse et mobile ; ils arguent qu’il existe déjà une
église sur le domaine voisin et que ce serait une dépense de peu de rapport, puisqu’il
faudrait entretenir le desservant. À cela, Jean répond que le fondateur sera assuré de la
postérité et des prières post mortem, mais surtout que l’église et son clergé seront très
utiles à la paix des agriculteurs et offriront au domaine la sécurité, bref, fourniront à la
masse rurale un encadrement13. Cette exhortation a pu être suivie d’effet, comme le
montre l’exemple du prêtre du village de Basileia, près d’Antioche, au VIe siècle, qui
obtient un miracle de Syméon Stylite le Jeune ; ses maîtres, riches et célèbres, mais
incroyants, se moquent de lui, ce dont ils seront punis ; l’église de Basileia est bien
domaniale et le prêtre a pour maîtres les propriétaires14.
9 Dans les villages de propriétaires, l’initiative vient des villageois. Ainsi, dans ce village
libanais du Ve siècle, encore païen, dans lequel se rend le futur évêque de Carrhes,
Abraamès, avec quelques compagnons. Au moment où les villageois, importunés par de
continuelles psamoldies, s’apprêtent à les chasser, survient un percepteur ; Abraamès se
porte caution et les paysans reconnaissants lui demandent de devenir leur patron. Le
saint homme n’accepte que s’ils se convertissent et construisent une église, dont il
devient le prêtre15.
10 Dès la fin du IVe siècle, la législation constate que l’appel de Jean Chrysostome a été, tout
compte fait, entendu, car le législateur se préoccupe du nombre et de la provenance des
clercs. Dans les villages domaniaux comme dans ceux peuplés de propriétaires, ils
viennent souvent d’ailleurs, ce qui rend délicate la perception de l’impôt ; la loi prescrit
que les clercs soient originaires de l’endroit où l’église a été instituée. De plus, l’effectif du
clergé de chaque village est souvent disproportionné à la taille ou à la renommée de celui-
ci ; il conviendra donc que l’évêque décide du nombre de clercs ordonnés pour les églises
de chaque village16. Les villages, ou du moins nombre d’entre eux, sont alors devenus des
communautés chrétiennes et le christianisme une de leurs composantes essentielles.
11 Pour autant, allons-nous trouver une église par village et un village par église ? Dans la
Syrie du Nord des Ve-VIe siècles, l’on pouvait trouver des exemples d’agglomération
rurale sans église ; ainsi, les villages du Massif du Bélus de Quatura et Refade en sont
dépourvus, mais un monastère se trouve à mi-distance, avec une église et un petit village
domanial à côté. Au contraire, à quelques km de là, le village de Taqli, lui aussi une
communauté de petits agriculteurs, possède une basilique de 18,5 m sur 11,5 m17. Parmi
les villages de la montagne lycienne, ceux que parcourait Nicolas de Sion, étudiés sur une
période plus longue18, certains ont plusieurs églises. Ainsi, Alakilise, village de montagne 19
, voit sa basilique à 3 nefs de 30 m de long reconstruite en 812, mais compte trois autres
chapelles de petite dimension (longueur : 5, 9 et 11 m) ; celui de Muksar possédait une
église d’assez grande taille, dont l’abside mesurait 7,75 m de diamètre, et une chapelle de
8 m de long.
12 Le village galate de Sykéôn, relais de poste à l’entrée d’un pont qui franchit le Sibéris,
récemment construit sur la route d’Ancyre à Constantinople, tient la vedette dans la vie
13

de son rejeton le plus célèbre, Théodore20 ; avec ses 5 à 600 habitants, il ne compte pas
moins de 4 édifices religieux. A huit ans, Théodore accompagne le cuisinier de l’auberge
familiale, qui fait la tournée des églises (ekklèsiai) ; il y reçoit la communion, sans que l’on
puisse savoir s’il le fait dans toutes. Dans l’église principale, dédiée au saint martyr
Gémellos, on enterrera Despoina, tante du saint. Le village compte deux oratoires (
euktèria), celui de saint Jean-Baptiste et celui du saint martyr Christophore où Théodore
apprend les psaumes ; enfin, dès l’âge de 8 ans, le saint, au lieu de déjeuner, commence à
monter au martyrion de saint Georges. Il existait peut-être un clergé pour la desserte de
chacun de ces édifices.
13 Le clergé d’un village constitue une entité ; les sources multiplient à son propos les
expressions comme « les clercs (ou « le clergé ») du village de n... ». Nous l’avons déjà
constaté lors de la tournée des sacrifices de Nicolas de Sion. En une autre occasion, le
village d’Arnabanda a vu toutes ses sources taries ou polluées ; tous les habitants décident
de faire appel au saint, mais ce sont les clercs qui vont le quérir et le ramènent. Durant
cette intervention, Nicolas redonne vie à la source tarie du lieu-dit ta Kaisarou ; les clercs
lui ont raconté l’histoire ; il déplace tout le village, du plus petit au plus âgé, et se met à
creuser pour retrouver la source ; mais il laisse l’un des clercs du village achever le travail
21
.
14 Le clergé villageois est donc relativement nombreux. Ainsi, Basile de Césarée se plaint à
ses chorévêques de ce qu’ils ont ordonné n’importe qui : « Bien que l’on compte beaucoup
de clercs dans chaque village, aucun n’est digne du service de l’autel... Je vous écris pour
que vous m’envoyiez la liste de ceux qui desservent chaque village, par qui chacun a été
introduit et quelle est sa vie ». Basile pourra ainsi comparer avec la liste prototype
déposée à Césarée22. Au départ, néanmoins, il n’y a, semble-t-il, qu’un seul prêtre par
village ; il est donc le chef de cette mini-congrégation de diacres, sous-diacres et lecteurs :
ainsi Abraamès et ses compagnons. Vies de saints, papyrus et inscriptions regorgent
d’exemples de personnages appelés « le prêtre du village de n... »
15 Comme on l’a vu avec l’exemple d’Arnabanda, les clercs servent de députés, de
représentants du village, d’intermédiaire avec le maître du village domanial ou avec
l’autorité publique, par exemple fiscale, dans le cas d’Abraamès. En Égypte, prêtre et
diacre du village signent la matrice fiscale23. Les clercs sont donc des cadres naturels du
village et l’appartenance au clergé est un moyen d’ascension sociale pour des paysans.
Mais cette ascension reste limitée : l’épiscopat est rarement ouvert au clergé villageois.
16 Le clergé est donc parfaitement intégré à la société villageoise byzantine qui se met alors
en place. En théorie, il devrait être entretenu24 : par l’évêché pour les églises qui
dépendent de lui, sous forme d’une rente (diarion) ou des revenus de biens (klèratikon) ;
par les fondateurs et leurs héritiers pour les églises privées. Justinien subordonne la
fondation de celles-ci à la dotation pour l’entretien25. Les documents d’archives montrent
exactement le contraire. Dans les papyrus, les dotations foncières attachées à une église
locale sont tardives ; au contraire, de nombreux clercs de village sont de modestes
propriétaires ou locataires travaillant de leurs mains dans les champs ; on les voit
prendre à bail des terres pour les travailler ou vendre leur production sur pied26. Le
phénomène trouve une entière confirmation dans les documents des Xe-XIe siècles. Ainsi
les sigillia accordant des privilèges à l’église d’Ochrida après l’annexion de la Bulgarie par
Basile II mentionnent les clercs et les parèques parmi les dépendants de l’archevêché
d’Ochrida et de ses suffragants : les villages qui forment la dotation foncière de l’église
bulgare sont donc peuplés de parèques et leurs clercs ressortissent à une condition
14

voisine27. Les archives de l’Athos regorgent d’actes mentionnant des terres héritées de
prêtres ou vendues par eux. L’acte n° 15 du monastère d’Iviron, en date de 1008, fournit
une sorte de condensé de cette situation. Pour faire reconnaître une donation à son
profit, le monastère invoque le témoignage du prêtre Jean Sphésditzis, qui a failli acheter
ce lopin, du prêtre Paul Plabètzis, qui a travaillé cette terre comme métayer et de
l’archidiacre Constantin, qui en est alors métayer28.
17 Dans le village byzantin, les membres du clergé sont donc avant tout des paysans qui ont
reçu les ordres ; cela explique leur nombre élevé, car il s’agit d’un clergé à temps partiel.
Partageant la condition de petit propriétaire, locataire ou parèque des autres
agriculteurs, ils sont parfaitement intégrés, pour ne pas dire trop, à la société villageoise.
La mise en place du clergé villageois accompagne la mise en place des autres facteurs,
sociaux et administratifs, constitutifs de ce village ; sa présence est bien
indissociablement liée à la naissance du village byzantin. Pour autant, ce lien ne donne
pas naissance à une unité territoriale clairement définie, à une véritable paroisse.
18 Ce problème de la paroisse a été récemment étudié pour Constantinople par G. Dagron29.
Dans la capitale, la distinction entre les oratoires (euktèrioi oikoï) et églises publiques, ou
« catholiques » (katholikai ekklèsiai) demeure peu claire ; le fidèle n’est
qu’occasionnellement lié à l’église la plus proche de son domicile comme s’il en relevait
territorialement ; il choisit librement son lieu de culte en fonction du saint qu’il révère
plus particulièrement, dont il désire fréquenter le sanctuaire. Constantinople n’est donc
pas quadrillée en paroisses ; toutefois, cette possibilité de choix résulte de la
concentration sur une espace réduit d’un grand nombre d’établissements et ne peut se
retrouver telle quelle dans les campagnes.
19 Législation et droit canonique opposent au départ l’église « catholique », c’est-à-dire
générale ou publique, et l’oratoire. La première est de fondation et de gestion épiscopale ;
elle désigne non seulement l’église cathédrale, mais toutes les églises dont l’évêché devait
assurer la desserte et l’entretien ; le second est fondamentalement une fondation privée.
La novelle 58 promulguée en 537 par Justinien et intitulée « que la sainte messe ne soit
pas célébrée dans les maisons privées » stipule que chacun peut avoir un oratoire dans sa
maison, mais qu’on ne peut y célébrer la messe sauf si l’on y invite un prêtre qui y aura
été autorisé par l’évêque30 ; quand l’oratoire sert d’église, c’est par délégation de l’église
« catholique ». On retrouve les mêmes dispositions dans le canon 31 du concile in Trullo de
69231 ; celui-ci laisse entrevoir que la messe s’était déjà banalisée dans les oratoires ; le
canon 59 du même concile réserve le baptême aux églises « catholiques »32.
20 Dans la vie de Théodore de Sykéôn, l’opposition est assez nette entre l’église de saint
Gémellos, qui est l’église à la fois principale et publique, et les autres établissements
ecclésiastiques, oratoires ou martyria, encore que les privilèges liturgiques de la première
ne soient pas clairs. Lorsque le saint est appelé par les habitants du village de Mazamia, il
loge dans l’« église catholique » de saint Eirènikos et y dit la messe le lendemain matin 33.
21 Néanmoins, les hésitations de l’hagiographe comme l’inquiétude perceptible tant dans la
législation de Justinien que dans les actes du concile in Trullo trahissent une tendance
irrésistible à l’affaiblissement de cette distinction. L’Église hésite pour deux raisons :
d’abord elle craint de voir les églises publiques dépossédées de leurs activités et, partant,
de leurs ressources ; ensuite, en une période où les hérésies foisonnent, elle tient au
contrôle de l’orthodoxie des desservants, que l’évêque est le mieux à même d’exercer. Elle
ne peut toutefois résister très longtemps à la pression des fidèles, aussi bien aristocrates
que paysans, fondateurs d’oratoires qui sont parfois le seul lieu de culte du village, pour
15

que les églises privées obtiennent le même statut que les églises publiques au plan de la
desserte. A la fin du IXe siècle, les novelles 4 et 15 de Léon VI constatent cette demande et,
considérant que l’hérésie n’est plus à redouter, autorisent les prêtres, éventuellement
venus de l’église publique voisine, à célébrer la messe et même le baptême dans les
oratoires appartenant tant aux puissants qu’aux faibles34.
22 Le danger relevé plus haut se manifeste bientôt ; les églises publiques sont délaissées au
profit des oratoires privés, parfois situés dans les maisons et plus proches des fidèles. En
janvier 1028, le patriarche Alexis Stoudite interdit de délaisser les églises publiques pour
célébrer messe, baptême et mariage dans les oratoires des puissants35. Rien n’y fait et les
églises publiques manquent bientôt de desservants qualifiés ; dans son édit portant
réforme du clergé, l’empereur Alexis Comnène, à la fin du ΧIe siècle, doit prescrire
« d’ordonner des prêtres qualifiés pour les églises publiques des villages »36.
23 En même temps que s’affirme le village byzantin s’efface la distinction entre église
publique et oratoire privé au profit d’une église villageoise, desservie par le clergé
villageois, au bénéfice de la population villageoise. D’ailleurs, l’expression « église
catholique » est presque totalement absente des archives athonites ou bien, comme dans
l’acte no 15 d’Ivirôn cité plus haut, désigne la cathédrale de l’évêché voisin, Hiérissos. La
question se pose donc de savoir comment s’appelle la circonscription correspondant au
village.
24 Aucun texte législatif ni canonique n’organise de subdivision de l’évêché byzantin ; le
ternie paroikia signifie territoire et désigne d’abord le ressort épiscopal 37, donc le diocèse,
et plus généralement toute communauté chrétienne soumise à une autorité unique :
évêque, chôrévêque, prôtoprêtre dans une bourgade. Il désigne donc non pas une
subdivision, mais au contraire l’autorité spirituelle unique. Toutefois, dès les Ve-VIe
siècles s’esquisse un glissement sémantique vers le sens de paroisse. Déjà, le vocabulaire
de Basile de Césarée marque une hésitation. En général, le terme désigne l’évêché 38, mais,
dans une lettre, Basile expose qu’il « existe un clergé dans toute paroikia de Dieu » 39 ; dans
une autre, il oppose le clergé de la cité à celui de la paroikia 40. En 451, le concile du
Chalcédoine, dans son canon 17, prescrit « que dans chaque province, les paroikiai
agricoles ou campagnardes ne soient pas inquiétées par les évêques qui les détiennent » 41.
À la fin du siècle, Théodoret, métropolite de Cyr, explique comment, en 26 ans de mandat,
il a extirpé l’hérésie de son ressort ; il a reçu la charge pastorale de 800 églises : c’est le
nombre des paroikiai que comporte la cité de Cyr 42. Au siècle suivant, près d’Antioche, le
prêtre du village de Kassa, qui a insulté Syméon Stylite le Jeune, est possédé d’un démon ;
il ne peut plus lire l’Évangile ni dire la messe ; à la fin, la paroikia de son église se révolte
contre lui43 ; on retrouve la même histoire dans le village proche de Paradeisos, où les
gens de la circonscription (perioikis) se lamentent sur l’indisponibilité de leur prêtre 44.
Dans la vie de Spyridon, évêque de Trimithonte de Chypre, écrite au VIIe siècle, Jean,
prêtre et moine du monastère chypriote de Symbolon, rencontre à Alexandrie un
compatriote et ami, « diacre de la sainte église de Dieu de la paroikia de Polémion »,
comprise dans l’évêché d’Akrotèrion, d’où il est originaire45.
25 Le terme paroikia évolue donc naturellement vers le sens de paroisse, au moins dans le
vocabulaire courant ; mais cette signification reste vague faute de formalisation
réglementaire ou canonique. A un certain moment, impossible à cerner, l’évolution
s’arrête et le terme a disparu au moment où nous possédons des documents d’archives ;
on dit alors « l’église du village ». La création d’une entité chrétienne villageoise
accompagne l’évolution sociale et juridique qui crée le village byzantin ; celui-ci est bien
16

une communauté chrétienne avec son clergé et cet aspect religieux contribue à renforcer
la cohérence du village. Mais la vigueur sociale de la communauté villageoise est telle que
son aspect ecclésiastique ne donne pas naissance à une circonscription : le vocabulaire
administratif et géographique (le village) l’emporte sur le vocabulaire ecclésiastique (la
paroisse).

NOTES
1. Sur le village byzantin, implantation et habitat, cf. M. Kaplan, Les hommes et la terre à Byzance du
VIe au XIe siècle : propriété et exploitation du sol, Paris, 1992 (Byzantine Sorbonensia, 10), p. 89-127.
2. Libanios, Discours sur les patronages, dans Libanius, Discours sur les patronages, texte traduit, annoté
et commenté, éd. et trad. L. Harmand, Paris, 1955, c. 4, p. 14
3. Cf. l’étude de G. Dagron, « Entre village et cité : la bourgade rurale des IV e-VIIe siècles en
Orient », Koinônia, 3 (1979), p. 29-52, repris dans La romanité chrétienne en Orient, Londres,
Variorum Reprints, 1984, VII. Un autre discours de Libanios décrit le réseau des foires qui
tournent sur toute l’année entre les kômai qui entourent Antioche, ainsi à même de se passer de
la grande métropole : Libanios, Orationes, dans Libanios, Opera, éd. R. Förster, rééd. Leipzig, 1963,
t. 12, p. 517 ; commentaire de ce texte par R. Martin dans A.-J. Festugière, Antioche païenne et
chrétienne : Libanius, Chrysostome et les moines de Syrie, Paris 1959, p. 52-53.
4. On trouvera l’étude de ce processus dans M. Kaplan, Les hommes et la terre, cité supra, n. 1,
p. 161-166.
5. Cf. en dernier lieu W. Goffart, Caput and Colonate, Towards a History of Late Roman Taxation,
Toronto, 1974.
6. Étude du système fiscal byzantin dans N. Svoronos, « Recherches sur le cadastre byzantin et la
fiscalité aux ΧIe-ΧΙIe siècles : le cadastre de Thèbes », BCH, 83 (1959), p. 1-166. Repris dans Études
sur l’organisation intérieure, la société et l’économie de l’Empire Byzantin, Londres, Variorum Reprints,
1973, III.
7. N. Oikonomidès, « De l’impôt de distribution à l’impôt de quotité à propos du premier cadastre
byzantin (7e-9e siècle) », Zbornik Radova Vizantoloskog Instituta, 26 (1987), p. 9-19.
8. Cf. infra la discussion sur ce terme.
9. Basile de Césarée, dans sa correspondance, nous a laissé un tableau saisissant de ses démêlés
avec ses chôrévêques, qui étaient une cinquantaine ; cf. B. Gain, L’Église de Cappadoce au IV e siècle
d’après la correspondance de Basile de Césarée, Rome, 1985, p. 94-100.
10. Sur les chôrévêques et les périodeutes, cf. en dernier lieu D. Feissel, « L’évêque, titres et
fonctions d’après les inscriptions jusqu’au VIIe siècle », dans Actes du ΧI e congrès international
d’archéologie chrétienne(1986), Rome, 1989 (Collection de l’École Française de Rome, 123),
p. 814-818. Bon exemple de périodeute dans la vie de Syméon Stylite l’Ancien par Théodoret de
Cyr, dans son Histoire des Moines de Syrie ; le saint avertit de son intention de s’enfermer
complètement dans une maisonnette de la bourgade de Télanissos où il vit depuis trois ans un
nommé Bassos, périodeute « qui fait la tournée des villages pour visiter les prêtres des villages » :
Théodoret de Cyr, Histoire des moines de Syrie, XXVI, c. 7, éd. et trad. P. Canivet, A. Leroy-
Molinghen, Paris, 1979 (Sources Chrétiennes, 257), t. 2, p. 172 ; l’auteur utilise par deux fois,
intentionnellement, le terme kômè.
17

11. Vie de Théodore de Sykéôn, éd. A.-J. Festugière, Bruxelles, 1970 (Subsdia Hagiographica, 48), c.
143, p. 113.
12. Vie de Nicolas de Sion, dans The life of Saint Nicholas of Sion, éd. et trad. I. et N. Sevcenko,
Brookline, Massachusetts, 1984, c. 54-57, p. 84-90.
13. Jean Chrysostome, Homélie 18 sur les actes des Apôtres, c. 4 et 5, PG 60, col. 147-148.
14. Vie de Syméon Stylite le Jeune, dans La vie ancienne de S. Syméon Stylite le Jeune, éd. P. Van den Ven,
Bruxelles, 1962 (Subsidia Hagiographica, 32.1), c. 231, p. 204-205.
15. Théodoret de Cyr, Histoire des moines de Syrie, éd. citée supra, n. 10, t. 2, Paris, 1979 (Sources
Chrétiennes, 257), p. 34-40.
16. Loi de 398 d’Arcadius et d’Honorius, C. J. I, 3, 11, éd. P. Krüger, W. Kunkel, Berlin, 1958,
p. 19-20.
17. Cf. G. Tchalenko, Les villages antiques de Syrie du Nord : le massif du Bélus à l’époque romaine, Paris,
1953-1958, t. 1, p. 193-201.
18. R. M. Harrison, « Churches and Chapels in central Lycia », Anatolian Studies, 13 (1963),
p. 126-136.
19. Sur le village d’Alakilise, cf. M. Kaplan, Les hommes et la terre, p. 108.
20. Vie de Théodore de Sykéôn, citée supra, n. 11, passim.
21. Vie de Nicolas de Sion, citée supra, n. 12, c. 20-21, p. 38-42.
22. Saint Basile, Lettres, éd. et trad. Y Courtonne, t. 1, Paris, 1957 (Collection des Universités de
France), lettre 54, p. 140. Entrer dans les ordres permet d’éviter le service militaire.
23. Cf. E. Wipszycka, Les ressources et les activités économiques des églises en Égypte du IV e au VIII e
siècle, Bruxelles, 1974 (Papyrologica Bruxellensia, 10), p. 169.
24. Étude complète de l’entretien du bas-clergé byzantin dans E. Hermann, « Die kirchlichen
Einkünfte des byzantinischen Niederklerus », Or. Chr. Periodica, 8 (1942), p. 379-442.
25. Justinien, Novelle 123, c. 8, éd. R. Schoell, G. Kroll, W. Kunkel, 6 e éd., Berlin, 1959, p. 601 et
novelle 131, c. 8 et 14, p. 657-658 et 663. Pour une analyse d’ensemble de ces textes, cf. M. Kaplan,
Les propriétés de la Couronne et de l’Église dans l’Empire byzantin (V e-VIe siècles), Paris, 1976 (Byzantina
Sorbonensia, 2).
26. Cf. E. Wipszycka, Les ressources..., cité supra n. 23, p. 161-162.
27. Le texte des sigillia est publié par H. Gelzer, « Ungedrückte und wenig bekannte
Bistümerverzeichnisse der orientalischen Kirche, II », BZ, 2 (1893), p. 42-46.
28. Actes d’Ivirôn, éd. J. Lefort, N. Oikonomidès, D. Papachryssanthou, H. Metrevelli, Paris, 1985
(Archives de l’Athos, 14), no 15, p. 188-189 ; cf. M. Kaplan, Les hommes et la terre..., c. 6.
29. G. Dagron, « Constantinople, Les sanctuaires et l’organisation de la vie religieuse », Actes du XI
e
congrès international d’archéologie chrétienne (1986), Rome, 1989 (Collection de l’École Française de
Rome, 123), p. 1080-1085. L’auteur s’appuie sur une partie des textes que nous citons ci-dessous.
30. Justinien, novelle 58, éd. citée supra n. 25, p. 314-315 ; ces prescriptions sont reprises dans la
novelle 131 de 545, au c. 8, p. 657-658.
31. K. Rhallès, M. Potlès, Syntagma kanonòn, t. 2, Athènes, 1852, p. 371-372.
32. Ibid., p. 438-439.
33. Vie de Théodore de Sykéon, c. 36, p. 32.
34. Léon VI, novelles 4 et 15, dans Novelles de Léon le Sage. Texte et traduction, éd. et trad. P.
Noailles, A. Dain, Paris, 1944, p. 20-25 et 58-61.
35. Grumel, Regestes no 835 ; éd. K. Rhallès, M. Potlès, cité supra n. 30, t. 5, Athènes 1855, p. 31-32.
36. P. Gautier, « L’édit d’Alexis Ier Comnène sur la réforme du clergé », Revue des Études Byzantines,
31 (1973), p. 165-202.
37. Saint Basile, Lettres, no 237, éd. citée supra n. 22, t. 3, p. 55.
38. B. Gain, L’Église de Cappadoce, cité supra n. 9 ; cf. Saint Basile, Lettres, n o 204, c. 5, t. 2, p. 180.
39. Dans la même lettre, au c. 4, p. 176.
40. Saint Basile, Lettres, no 240, t. 3, p. 64.
18

41. K. Rhallès, M. Potlès, t. 2, p. 258.


42. Théodoret de Cyr, Correspondance, t. 3, éd. et trad. Y. Azéma, Paris, 1965 (Sources chrétiennes,
111), no 113, p. 62.
43. Vie de Syméon Stylite le Jeune, éd. citée supra n. 14, c. 239, p. 214-215.
44. Ibid., c. 116, p. 95.
45. Vie de Spyridon, évêque de Trimithonte, dans La légende de Spyridon, évêque de Trimithonte, éd. P.
Van den Ven, Louvain, Bibliothèque du Muséon, 1953, c. 20, p. 81-82. Ce diacre deviendra plus
tard prêtre et mourra en 649 après la prise de Chypre par les Arabes (ibid., p. 90-91).
19

Peuplement et habitats ruraux dans


la marche supérieure d’Al-Andalus :
l’Aragon
Philippe Sénac

1 Eloignée des grands foyers de civilisation islamique que furent Cordoue, Grenade ou
Tolède, la vallée de l’Ebre est longtemps restée à l’écart des études consacrées à l’Espagne
musulmane. Si l’on met de côté les travaux de F. Codera, ce n’est que depuis une
quinzaine d’années que plusieurs chercheurs se sont intéressés à cette région que les
auteurs arabes nomment la Marche Supérieure, al-Tagr al-A’la 1. Or, si les événements
survenus dans cet espace frontalier commencent à s’éclairer, le peuplement musulman
reste encore mal connu. Comme dans le reste de la péninsule, ce sont les villes, telles
Saragosse, Calatayud ou Daroca, qui attirèrent d’abord l’attention des archéologues et des
historiens. Les campagnes ne faisaient l’objet que d’un intérêt secondaire et la présence
islamique était essentiellement perçue comme urbaine. Les recherches menées depuis
1985 au nord de l’Ebre ont conduit à remettre en cause cette vision en révélant l’existence
de nombreux habitats ruraux et ce sont les premiers résultats de cette enquête que les
lignes qui suivent se proposent de retracer brièvement après avoir souligné quelques
difficultés d’ordre documentaire...

Les sources et leurs limites


2 Dans l’ensemble, les sources arabes relatives aux campagnes aragonaises sont rares.
Rédigées par des auteurs issus de milieux urbains et étrangers aux régions qu’ils
évoquent, celles-ci sont également imprécises et déformantes : les géographes et les
chroniqueurs ne se rapportent généralement qu’aux villes et aux forteresses et, dans
l’ensemble, la communauté rurale (al-gama’a) et son lieu de résidence n’apparaissent
jamais. À l’exception des données fournies par Al-’Udri au sujet de l’irrigation dans la
région de Saragosse ou de l’évocation de la vallée du Cinca, les auteurs arabes se limitent
souvent à célébrer en des termes analogues la fertilité des sols et la richesse des cultures
aux abords des cités. Ailleurs très utiles, les dictionnaires biographiques d’Ibn Baskuwal
20

ou d’Ibn al-Faradi sont ici d’un apport limité : la plupart des juristes mentionnés sont des
citadins, comme les Banu Abi Dirham de Huesca, et les allusions aux campagnes sont
d’une extrême rareté.
3 Une seconde difficulté réside dans la nature du vocabulaire arabe employé à l’égard des
établissements ruraux. Certains sont qualifiés de madina (ville), sans en avoir la fonction,
ni l’importance. D’autres sont appelés hisn (forteresse-refuge), mais le terme est sujet à
caution puisqu’un même lieu peut-être nommé hisn, qasr, sahra, qala’a ou ma’qil, y compris
sous la plume d’un même auteur2. Le terme balad (localité) et son diminutif bulayda sont
d’un usage courant, mais ils n’apportent aucun indice sur l’importance ou la physionomie
de l’habitat : le géographe Yaqut l’emploie pour Saragosse comme pour de simples
bourgades alors que la ville de Huesca est qualifiée de bulayda (petite localité). L’arabe
dispose encore de plusieurs mots pour désigner l’habitat rural, tels qarya, traduit par
village, day’a, le hameau, et munya qui évoque une résidence installée en dehors de la
ville. Or, dans les sources arabes relatives à l’Aragon, ces mots n’apparaissent jamais, si ce
n’est sous la plume d’auteurs tardifs comme Al-Himyari ou l’auteur anonyme du Dikr Bilad
al-Andalus : selon ce dernier, le territoire de la ville de Fraga comprenait plus de 3000 qura
(pl. de qarya) où se tenait le prêche du vendredi (hutba)3.
4 Une autre source d’information est constituée par les nombreux documents latins
contemporains de la reconquête. La mention d’un habitat musulman se manifeste
toujours implicitement, suivant des modes distincts : soit par la mention d’anciens
propriétaires musulmans ou de mosquées, comme à Calasanz, Naval, Estada ou Tamarite,
soit par le rappel d’une présence musulmane passée (in tempore de moros...), soit enfin par
des allusions à des sièges ou des combats (in anno Deus donnavit nobis, in anno quo fuit preso,
in illa assessione de...). L’usage de cette abondante documentation soulève cependant
quelques réserves déja soulignées pour d’autres régions par M. Barceló et P. Guichard4 :
émanant d’un univers mental différent et inaccoutumé à manier le vocabulaire du vaincu,
ces documents déforment souvent les réalités antérieures. L’emploi répété des mots
castrum, castellum ou villa tend à trahir la nature des établissements musulmans évoqués
en faisant de ceux-ci la réplique des habitats chrétiens des XIe et XII e siècles. Rédigés au
moment de la reconquête, ces documents ne permettent pas non plus d’apprécier
l’évolution du peuplement musulman : ils donnent une image instantanée et tardive de
l’habitat dans un contexte particulier puisque déjà troublé. Imprécis dans leur rapport, ils
interdisent enfin de discerner si le lieu soumis est un simple réduit défensif ou un habitat
plus important.
5 De nombreuses prospections et plusieurs fouilles archéologiques effectuées dans les
provinces de Huesca et de Saragosse ont également permis de découvrir quantité de sites
inédits. Les vestiges sont à la fois nombreux et variés, qu’il s’agisse d’éléments
architecturaux ou de fragments de céramiques5. Les objets métalliques sont plus rares et,
comme dans le reste de la péninsule, les monnaies sont presque totalement absentes.
Contrairement à l’idée suivant laquelle, par suite de la quantité réduite de toponymes
arabes, ces établissements auraient réoccupé des habitats plus anciens, l’enquête sur le
terrain a révélé l’absence de tout vestige antérieur, montrant ainsi qu’il s’agissait bien de
nouvelles fondations6. Fondamental, l’apport de l’archéologie suscite pourtant plusieurs
difficultés : nombre d’établissements ruraux sont des habitats désertés ou
« despoblados », difficiles d’accès voire en partie détruits par suite de l’extension récente
des cultures. D’autres, réoccupés après la reconquête, voient leur étude compromise du
fait des bouleversements qu’ils subirent au cours des siècles. Il ne subsiste le plus souvent
21

de ces habitats que les secteurs les plus élevés où se dressaient les structures défensives
et, de ce fait, le peuplement rural fut longtemps appréhendé sous l’angle de la
fortification. Loin d’être limitée à l’Aragon, cette tendance s’est clairement manifestée
lors du IIe Congrès d’Archéologie Médiévale Espagnole tenu à Madrid en janvier 1987 où,
sur 65 communications concernant Al-Andalus, 6 seulement se rapportaient au
peuplement rural et aucune au village7. La dernière difficulté est d’ordre chronologique :
les fragments de céramique découverts se rapportent généralement à des pièces des Xe et
XIe siècles, y compris en des lieux attestés plus tôt par la documentation écrite. De ce fait,
nous ignorons tous des productions antérieures et ce vide constitue un handicap majeur
puisqu’il interdit, faute de « repère céramique », d’apprécier l’évolution du peuplement
musulman. Une fois souligné le rôle déformant de la tradition orale et du folklore qui
attribuent volontiers à l’antiquité romaine la plupart des vestiges subsistants en ne
laissant aux « moros » que des « cuevas », il est clair que l’habitat rural d’époque
islamique constitue une question délicate, dépréciée et peu étudiée. L’absence de
cimetières ruraux est manifeste. Combien d’hommes ? Nous l’ignorons...

Le peuplement rural
6 Une fois regroupées, les données issues de l’enquête mettent en évidence l’existence d’un
nombre important d’établissements ruraux d’époque islamique : une soixantaine a déjà
été repéré dans la région de Huesca, une trentaine dans celle de Barbastro et les premiers
sondages réalisés dans la partie occidentale du district de Lérida laissent à penser que le
peuplement rural était encore plus dense. La localisation de ces établissements montre
que leur situation est liée à plusieurs éléments, à commencer par les conditions
naturelles...
7 Ces habitats délaissent généralement les zones montagneuses pour s’installer de
préférence dans des secteurs d’altitude moindre, au sommet d’une butte ou sur le rebord
d’un plateau. Dans cette zone de reliefs sédimentaires, les bancs de grès déterminent la
forme et l’extension des habitats. Les buttes-témoins sont utilisées à titre de réduits
défensifs et c’est en contrebas, sur une plate-forme rocheuse plus vaste, que les
habitations viennent s’installer. L’emploi de matériaux locaux, comme le grès pour les
murailles ou les tours et l’argile pour les parois de pisé des habitations, produit souvent
un effet de mimétisme, l’habitat se confondant alors avec le paysage comme à Gabarda ou
Tubo.
8 L’eau joue également un rôle majeur dans la géographie des habitats : non seulement
parce que les rivières servent parfois de limites aux districts et qu’une exploitation est
souvent bornée par le tracé d’une « acequia », mais surtout parce que nombre d’habitats
sont installés le long des cours d’eau, utilisés pour l’irrigation des terres. De manière très
révélatrice, alors que les sources arabes n’offrent qu’un nombre limité de toponymes
ruraux, les rivières sont presque toutes notifiées : c’est le cas de l’Ebre (nahr Ibru) et du
Cinca (wadi al-Zaytun), mais aussi de rivières plus petites, comme le Flumen (nahr Fuluman
), le Vero (nahr Baru) ou l’Isuela (nahr Bansa). Certaines ont même conservé le nom qu’elles
reçurent en arabe, tels l’Alcanadre (al-Qanatir-les ponts) et le Guatizalema (wadi-Salama-la
rivière des Banu Salama). Cette étroite liaison entre l’habitat musulman et l’eau engendra
naturellement une nouvelle organisation de l’espace : alors que le peuplement d’époque
romaine s’organisait principalement le long des voies orientées ouest-est, à l’exemple de
l’axe Osca-Ilerda 8, c’est en sens contraire, le long de rivières orientées nord-sud, que se
22

développa la nouvelle occupation du sol, en particulier le long du Cinca et de ses


affluents.
9 La géographie de ce peuplement résulte également de sa position de frontière. L’ensemble
de ces habitats est protégé par toute une série de forteresses qui, s’appuyant sur les
sierras, marquent les bornes du tagr. Aucun habitat ne dépasse la ligne formée par ce
réseau défensif dont l’existence peut encore être discernée en Catalogne, dans l’ancien
district de Lérida. Il s’agit là d’une barrière naturelle et d’une frontière culturelle et
linguistique dont la stabilité ne sera remise en cause qu’au XIe siècle, avec les premières
offensives chrétiennes9. L’habitat est également caractérisé par son aspect défensif : la
plupart des lieux reconnus sont des sites perchés, naturellement défendus, clôturés par
une muraille ou dominés par une fortification. Le géographe Al-Himyari relate que dans
la plaine de Lérida, chaque ferme (day’a) disposait d’une tour (burg) ou d’un abri
souterrain (sirdab), et que les gens des marches (ahl al-tugur) prélevaient de l’argent sur
les testaments et les donations pour édifier ces abris10. Un phénomène analogue est
attesté par le géographe Al-Qazwini dans la région de Fraga11. Des grottes servant de
refuge sont également notifiées dès la fin du VIIIe siècle aux limites septentrionales du
district de Barbitaniya, comme celle d’al-Gar où vint se réfugier Bahlul ibn Marzuq 12.
10 La ville joue enfin un rôle important dans l’organisation du peuplement en secrétant
autour d’elle de nombreuses exploitations agricoles. Ces propriétés que les textes latins
qualifient de manière imprécise par les mots alhobces, hereditates ou casas, étaient
constituées par des champs, des jardins, des vignes et des casaux. Les plus proches d’entre
elles seront enserrées peu avant le ΧIe siècle dans un mur de terre (radam), comme à
Huesca ou Saragosse. S’il s’avère difficile d’en dresser une description précise, il ne fait
guère de doute que ces propriétés appartenaient à des individus résidant en ville, à
l’exemple de cet Iben Atalib qui disposait de maisons dans Huesca et de plusieurs biens
dans les alentours13.

Les habitats ruraux


11 Tenter de discerner au sein de cet ensemble une typologie est extrêmement difficile par
suite de l’extrême diversité de ces habitats : on rencontre d’abord de grosses bourgades,
comme Fraga ou Monzón, parfois qualifiées de villes à la suite de l’essor qu’elles
connurent aux Xe et ΧI e siècles. On observe également des lieux associant un refuge
fortifié à un habitat, comme Piracés14. L’enquête révèle encore l’existence de lieux à
vocation défensive, comme Alberuela de Tubo, et quantité d’établissements qualifiés
d’almunias. On ne rencontre enfin la présence d’un « albacar » qu’en de très rares
occasions, comme à Ejea de los Caballeros en 111415, ou à Torres de Barbués, en 114516.
Une étude comparée des sources écrites et des données du terrain montre cependant que
trois types d’établissements semblent avoir dominé le paysage : les husun, les hameaux
fortifiés et les almunias...
12 Les husun sont des établissements anciens, mentionnés avant le début du X e siècle, parfois
même plus tôt, à l’exemple d’Alquézar, cité dès le début du IXe siècle. Les sources arabes
en fixent une dizaine dans la région de Huesca, six dans celle de Barbitaniya et une
quinzaine dans celle de Lérida. À la différence d’espaces plus méridionaux, le mot hisn ne
semble pas avoir été conservé dans la toponymie après la reconquête : on ne le devine que
dans quelques documents relatifs à Monzón17, San Esteban de Litera18 et Sariñena 19, sous
23

les formes « alhizen », « alhiçém » et « alluzem ». Certaines de ces forteresses sont avant
tout des défenses frontalières : placées dans des secteurs que les auteurs arabes nomment
parfois la Marche Extrême (al-Tagr al-Aqsa), il s’agit alors de véritables nids d’aigles,
comme la Pena de San Miguel20. Dominant des vallées encaissées d’où pourrait surgir
l’ennemi, elles ont peut-être également pour fonction la surveillance des rivières afin
d’assurer l’approvisionnement en eau des espaces irrigués situés plus au sud. Dans
d’autres cas, il s’agit de bourgades fortifiées, installées au cœur de riches terroirs
agricoles, comme Bolea, où Al-’Udri évoque des maisons et des moulins à l’intérieur d’une
belle muraille21. Dans d’autres cas enfin, le hisn est surtout un espace refuge, comme à
Gabarda : l’habitat est alors dominé par une vaste plate-forme sommitale où l’on observe
des citernes et des silos mais en revanche peu de traces de constructions.
13 Au-delà de ces différences, les husun présentent néanmoins de réelles analogies : tous
occupent des reliefs élevés et fortement individualisés qui font d’eux des lieux
stratégiques de premier ordre. Leur valeur défensive est telle qu’ils furent souvent l’objet
de sièges et de combats prolongés lors de la reconquête et il n’est pas rare de les voir
résister après la chute de la ville dont ils assuraient la défense : à titre d’exemple, Huesca
tombe en 1096, mais Bolea et Piracés résistent jusqu’en 1101 et 1103. Leur répartition à
l’intérieur du district laisse supposer que ces husun formaient des chefs-lieux de petits
territoires d’étendue variable, mais difficilement perceptible car la reconquête bouleversa
complètement les divisions administratives antérieures. Sur la base des distances
séparant ces forteresses, on peut seulement avancer que ces territoires pouvaient
atteindre une centaine de km2. Excepté dans certains cas où l’observation est
particulièrement délicate, comme à Olvena ou la Pena de San Miguel, tous sont également
associés à un habitat rural situé en contrebas. Si l’on en juge par la quantité de vestiges
que l’on peut y rencontrer et le nombre d’anciens occupants musulmans mentionnés lors
des transferts de propriétés survenus après la reconquête, ces établissements devaient
regrouper une population villageoise importante, en particulier à Piracés où le
chroniqueur Al-’Udri mentionne une forte densité de peuplement et la présence d’une
grande mosquée (al-masgid al-gami’a)22. En somme, points d’appui d’un pouvoir régional,
ces husun répondaient également à la fonction de refuge des communautés rurales qui
résidaient aux alentours.
14 Les hameaux fortifiés : ignorés des sources arabes, ces établissements sont constitués par
des sites de superficie plus réduite et d’un intérêt stratégique moindre qui associent le
plus souvent une petite fortification dressée sur une butte gréseuse à un petit habitat
groupé, situé en contrebas, le plus souvent au sud. Gravitant autour d’un hisn, ces lieux
constituaient le lieu de résidence de petits propriétaires possédant des maisons, des
terres de labours, des jardins ou des vignes. Définir les rapports qu’entretenaient ces
communautés rurales avec le pouvoir local est une question sur laquelle nous ne
disposons d’aucune information. On notera seulement qu’il n’est pas certain que les
ouvrages fortifiés qui dominaient ces habitats aient tous été destinés à la protection de la
communauté. Trop étroits pour servir de refuge ultime, certains apparaissent davantage
comme la matérialisation d’un pouvoir local. Le site de « La Iglesieta » (Usón) en fournit
un bon exemple : cette petite fortification qui domine d’une dizaine de mètres un réseau
serré d’habitations est citée en 1103 sous le nom de tour de « Alcait Almelch » (al-qa’id al-
malik). La qualité de l’ouvrage fortifié, la similitude de l’appareil avec un modèle urbain
d’époque omeyyade observé à Huesca et sur plusieurs sites de la région, l’exiguïté des
lieux et la présence d’un officier (qa’id) conduisent à penser qu’il s’agissait plutôt d’un
24

édifice destiné à l’encadrement d’une communauté rurale au moyen d’une petite garnison
23.

15 Le troisième groupe d’établissements ruraux sont des lieux nommés « almunias » par les
textes latins de la seconde moitié du ΧIe siècle. La cartographie des mentions relevées
montre que ces établissements étaient installés dans des zones irriguées, aux abords des
villes, comme Huesca, Barbastro ou Monzón, mais aussi à distance des cités, dans la
Sotonera, la Litera ou dans les environs d’un hisn. Elles apparaissent surtout avec une
extrême densité dans la région de Monzón où quelques documents de la fin du XI e siècle
en signalent plusieurs dizaines24.
16 L’association répétée du mot almunia à un nom de personne montre qu’il s’agit de
domaines privés d’origine probablement récente et non de « village » dont les terres et les
maisons auraient appartenues à plusieurs propriétaires25. Ceux-ci appartenaient à des
personnages résidant en ville ou dans le bourg voisin, à l’exemple de Ibem Barbicula,
propriétaire d’une almunia, de maisons dans Barbastro et dont une tour portait encore le
nom à l’extérieur de la ville en 109926. Un autre document, daté de l’année 1107, fait
encore allusion à l’almunia de Yben Alfachi, un musulman qui disposait également de
maisons dans le hisn de Tamarite 27. Quelques-uns des noms portés par ces almunias
(« Amil », « çaalmedina », « Yben Alfachi »...) conduisent à supposer qu’elles
appartenaient à une petite aristocratie occupant des fonctions administratives ou
religieuses. Dans le cas de l’almunia d’Alcoraz, au sud de Huesca, c’étaient les souverains
eux-mêmes qui y détenaient des biens28.
17 Les noms portés par certains de ces établissements, comme Binaced ou Binéfar,
confirment bien la présence de domaines privés : à la différence des toponymes
« gentilices » de la région de Valence étudiés par P. Guichard où ceux-ci traduisent
l’existence de structures claniques ou tribales29, ils ne sont pas formés du préfixe « béni »,
transcription de banu ou bani, mais du préfixe « biné », transcription de ibn (fils de), et
c’est d’ailleurs ainsi qu’ils apparaissent dans les sources latines, sous la forme
« Avinaced » et « Avinefar ». La toponymie confirme encore l’existence de structures
foncières particulières dans cette région : on sait que le mot arabe rahal se rapporte à un
type d’exploitation qui correspond à une propriété privée (mas, bergerie...) ou encore à
un domaine d’un seul tenant30. Or, les 17 mentions de ce toponyme dans la province de
Huesca sous la forme « los rafales » sont précisément localisées au sud de Μοnzόη : 16
dans la zone d’Esplus et 1 dans celle d’Albalate de Cinca31 (fig. 1). Le vocable apparaît
même quelquefois dans les documents concernant cette région, en 1089 et 1092, sous les
formes « Arraal » et « Arraphals »32...
18 L’étude des habitats ruraux de l’Aragon musulman fait donc apparaître des
établissements distincts qui traduisent probablement des structures foncières différentes.
Dans certains cas, comme la « hoya » de Huesca, le peuplement se présente sous la forme
de hameaux fortifiés gravitant autour d’un hisn. Dans d’autres cas, comme au ΧI e siècle
dans la région de Monzón, prédominent des exploitations nommées almunias. L’étude
révèle encore la présence de propriétés privées et de casaux à la périphérie des villes. En
somme, à la veille de la reconquête, il n’existe pas de modèle de peuplement dans
l’Aragon musulman : la variété des milieux géographiques, la plus ou moins grande
proximité de la « frontière » et la présence d’une aristocratie urbaine suscitèrent des
formes distinctes d’occupation du sol au sein desquelles le « village », tel qu’on le définit
dans l’Occident chrétien, apparaît mal. En déduire qu’à la différence d’autres régions d’Al-
Andalus la communauté villageoise n’eut ici qu’un rôle secondaire serait très excessif 33 et
25

c’est naturellement vers celle-ci qu’il conviendra d’orienter l’enquête. Si les


renseignements fournis à cet égard sont rares, il serait donc temps de délaisser le
« château » pour diriger la recherche archéologique vers ces hameaux qui, peu
« touristiques », n’en constituent pas moins la résidence habituelle de la majorité des
populations rurales.
19 Au-delà de cette diversité, et comme dans l’Andalousie, le Levant ou les Monts de Tolède
étudiés par J. P. Molénat, la reconquête engendra un bouleversement notable dans
l’organisation du peuplement. Devenus inopérants au regard d’une frontière située
maintenant au sud et inadaptés aux nouvelles données économiques et sociales, les husun
furent généralement abandonnés. Ailleurs, l’habitat musulman fut délaissé et c’est en
contrebas ou à quelque distance des anciens établissements que vinrent s’installer les
communautés villageoises, comme à Marcén (fig. 2). En revanche, nombre d’almunias
continuèrent d’être occupées et la plupart de celles mentionnées autour de Monzón à la
fin du XIe siècle passèrent aux mains de compagnons du roi d’Aragon, Pedro I.

ANNEXES
26

Un exemple d’abandon d’habitat après la reconquête : Marcén (Huesca)

NOTES
1. Cf. A. Turk, El Reino de Zaragoza en el siglo XI de Cristo (V de la Hégira), Saragosse, 1978 ; M. J.
Viguera, Aragon musulmán, 2e éd., Saragosse, 1988.
2. Cf. P. Sénac, « Contribution à l’étude de la Marche Supérieure d’al-Andalus : les husun et le
système défensif de Huesca », dans Actes du colloque Le millénaire d’Hugues Capet, Barcelone, 1-5
juillet 1987, (à paraître).
3. Cf. L. Molina, Dikr Bilad al-Andalus, texte arabe traduit sous le nom de Una Descripción anónima de
al-Andalus, Madrid, 1983, t. 1, p. 72. À titre de complément, on observera que le mot arabe qarya et
son dérivé castillan alqueria sont absents de toute la documentation médiévale et de la toponymie
régionale. À l’exception des 3000 qura de la région de Fraga évoquées plus haut, on ne le discerne
que chez Al-’Udri pour désigner Selgua, petite localité située à une quinzaine de kilomètres au
sud de Barbastro, à l’occasion du récit légendaire des aventures de Bahlul ibn Marzuq à la fin du
VIIIe siècle. Le contexte dans lequel apparaît le mot correspond cependant mal à l’existence de
puissantes communautés rurales, mais plutôt à celle d’un groupe de paysans opprimés par les
Banu Salama et leurs représentants, dont un gérant (‘amil) qui imposait aux habitants de durs
travaux et les soumettait à toute sorte d’obligations et de devoirs.
4. Cf. M. Barceló, Arqueologia Médieval. En las afueras del « medievalismo », Barcelone, 1988, p. 73-87 ;
P. Guichard, « Le problème des structures agraires en Al-Andalus avant la conquête chrétienne »,
dans Andalucía entre Oriente y Occidente (1236-1492), Cordoue, 1988, p. 162.
5. Cf. C. Escó, J. Giralt, P. Sénac, Arqueologia Islámica en la Marca Superior de al-Andalus, Saragosse,
1988.
6. Cf. J. Rey Lanaspa, « La población prehistórica del interfluvio Flumen-Alcanadre », Bolskan, 4
(1987), p. 67-131. S’il n’est pas rare de rencontrer des vestiges d’occupation humaine antérieure à
proximité des établissements musulmans, nous n’avons encore observé qu’un seul cas de
« réoccupation » partielle : à Gabarda (Huesca), la partie basse de la forteresse recouvrait ainsi un
gros habitat antique, abandonné vers le milieu du premier siècle après J. C.
27

7. Cf. Actes du II Congreso de Arqueología Medieval Espasñola, 3 vol., Madrid, 1987.


8. Cf. M. de los A. Magallón Botaya, La red viaria romana en Aragón, Saragosse, 1987.
9. Cf. P. Sénac, « A la recherche d’une frontière septentrionale d’al-Andalus à l’époque
omeyyade : les husun du Tagr al-Aqsa », dans Actes du colloque Frontière, peuplement et habitat dans
le monde méditerranéen au Moyen Age, Erice, 18-25 septembre 1988, (à paraître).
10. Cf. E. Lévi-Provençal, La Péninsule ibérique au Moyen Age d’après le Kitab arRawd al-Mi’tar, Leyde,
1938, p. 202-203.
11. Cf. Al-Qazwini, Cosmographie, Göttingen, 1848, t. 2, p. 369 : « Il y a à Fraga de nombreux abris
souterrains qui servent aux habitants à se protéger contre l’ennemi en cas d’attaque de sa part.
Chaque abri consiste en un puits d’orifice étroit et qui va en s’élargissant vers le bas. Au fond se
trouvent de nombreuses galeries séparées les unes des autres à la manière de celles d’un terrier
de gerboise : on ne peut, de la surface du sol, parvenir directement à ces galeries, et l’agresseur
n’ose pas y pénétrer. Si ce dernier enfume le puits d’accès, les réfugiés pénètrent à l’intérieur des
galeries et en ferment les portes, pour attendre que la fumée se soit dissipée. En prévision du cas
où l’ennemi comblerait le puits d’accès, le souterrain possède une autre communication avec
l’extérieur, par laquelle les réfugiés peuvent sortir. Ces souterrains s’appellent chez eux al-fugug
».
12. Cf. Al-’Udri, Fragmentos Geográfico-Históricos de al-Masalik ila gami’al-Mamalik, éd.’Abd al-’Aziz
al-Ahwani, Madrid, 1965, p. 27 et 61. Il serait intéressant de comparer ces données avec les
speluncae évoquées par P. Bonnassie dans la Catalogne de l’an mil, où « les premiers villages ne
sont rien d’autre que des groupements d’abris troglodytes accrochés au flanc des falaises
calcaires » (cf. La Catalogne du milieu du X e siècle à la fin du XIe siècle, croissance et mutations d’une
société, Toulouse, 1976, t. 1, p. 122).
13. Cf. A. Ubieto Arteta, Colección Diplomática de Pedro I de Aragon y de Navarra, Saragosse, 1951, doc.
no 48, mars 1098, p. 280. Il devait s’agir d’un personnage vraisemblablement important
puisqu’une mosquée du nom d’iben Atalib est également mentionnée dans la ville de Huesca en
décembre 1097 (cf. doc. no 42, p. 270-271).
14. Cf. C. Escó et P. Sénac, « Un hisn de la Marche Supérieure d’Al-Andalus : Piracés (Huesca) »,
Mélanges de la Casa de Velázquez, 23 (1987), p. 125-150.
15. Cf. A. Durán Gudiol, Colección Diplomática de la Catedral de Huesca, t. 1, Saragosse, 1965, doc. n o
115, avril 1114, p. 139 : « ...et dono tibi in illo albacar de illo castello unas bonas casas ».
16. Cf. A. Durán Gudiol, op. cit., doc. n o 170, 1145, p. 194 : « ... in Torres qui est propre Almunien
tota illa parte qui fuit de senior Sancio Iohannis suo pater per nomine illa quarta parte de illa
torre et de albacare et de casales et de terras et de termino heremo et populato ».
17. Cf. A. Ubieto Arteta, op. cit., doc. n o 7, janvier 1090, p. 217-218 : « Et similiter dono tibi illas
kasas quas habes in illo alhizen de illo kastello... ».
18. Cf. J. M. Lacarra, Documentas para el Estudio de la Reconquista y Repoblación del Valle del Ebro,
Saragosse, 1982, doc. no 48, mars 1116, p. 62 : « ...et concedo uobis in illo alhiçém de illo castello
locum bonum ubi faciatis casas bonas quales meliores potueritis eis facere... ».
19. Cf. A. Ubieto Arteta, op. cit., doc. n o 112, mai 1102, p. 367 : « ...et afirmo tibi tuas casas quas te
feceris in illo alluzem de illo castello... ».
20. Cf. P. Sénac et C. Escó, « Une forteresse de la Marche Supérieure d’al-Andalus, le hisn de Sen
et Men (Province de Huesca) », Annales du Midi, 100/181 (1988), p. 17-33.
21. Cf. C. Escó et P. Sénac, « Bolea (Huesca) : una fortaleza de la Marca Superior de Al-Andalus »,
Bolskan, 4 (1987), p. 147-174.
22. Cf. Al-’Udri, op. cit., p. 55.
23. Cf. P. Sénac, « Une fortification musulmane au nord de l’Ebre : le site de La Iglesieta »,
Archéologie Islamique, 1 (1990), p. 123-145.
24. Cf. A. Ubieto Arteta, op. cit., doc. no 9, v. 1090, p. 219-220 et doc. no 11, juin 1092, p. 221-222.
28

25. L’exemple de l’almunia d’Ariestolas, à quelques kilomètres au nord de Monzón, livrée et en


partie vendue aux chrétiens par un musulman nommé Hotmen, montre bien qu’il s’agissait là
d’un type d’établissement particulier (cf. A. Ubieto Arteta, ibid, doc. n o 12, décembre 1093, p. 222).
26. Cf. A. Ubieto Arteta, ibid, doc. no 68, juillet 1099, p. 306 et doc. no 72, novembre 1099, p. 312.
27. Cf. J. M. Lacarra, op. cit., doc. no 30, décembre 1107, p. 45.
28. Cf. A. Durán Gudiol, op. cit., doc. no 68, mars 1098, p. 95.
29. Cf. P. Guichard, Structures sociales « orientales » et « occidentales » dans l’Espagne musulmane,
Paris-La Haye, 1977, p. 328 et suivantes.
30. Cf. C. Barceló, « Toponymie tribale ou familiale et organisation de l’espace dans l’aire
Valencienne à l’époque musulmane », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 40 (1985),
p. 29-38 ; P. Guichard, « A propos des rahals de l’Espagne orientale », Miscelanea Médieval Murciana,
15 (1989), p. 10-23.
31. Cf. L. Ariño Rico, Repertorio de nombres geogróficos : Huesca, Saragosse, 1980.
32. Cf. A. Ubieto Arteta, op. cit., doc. no 11, juin 1092, p. 221 ; Archive de la Catedral de Lérida, Libre
Verde, fo . 14, août 1089.
33. Cf. A. Bazzana, P. Cressier et P. Guichard, Les châteaux ruraux d’Al-Andalus, histoire et archéologie
des husun du sud-est de l’Espagne, Madrid, 1988.
29

Village et espace villageois dans la


Bretagne du Haut Moyen Âge
Noël-Yves Tonnerre

1 Aux extrémités du monde carolingien la Bretagne est surtout connue au IXe siècle par les
luttes qu’elle a menées contre le pouvoir franc. La documentation relativement
abondante que nous possédons nous permet pourtant d’aller plus loin et de découvrir un
monde rural profondément original. Notre chance est ici de posséder le cartulaire de
l’abbaye de Saint-Sauveur de Redon1. Ce document exceptionnel nous offre, grâce aux 320
actes du IXe siècle conservés, un terrain de recherche privilégié. Mais il est nécessaire de
souligner aussi l’intérêt de la toponymie qui, depuis les travaux de J. Loth, a bénéficié
d’un intérêt prioritaire2. Après R. Largillière il faut mentionner ici F. Falc’hun, R. Fleuriot,
B. Tanguy pour la toponymie celtique, G. Souillet pour la toponymie romane. La
prospection archéologique, plus récente, est déjà parvenue à des bilans significatifs même
si l’enquête concerne surtout les XIe, XIIe et XIIIe siècles3.
2 En prenant la précaution de ne pas généraliser hâtivement et de privilégier la seule
région bien connue, le bassin méridional de la Vilaine, il est possible de dresser un
tableau des structures rurales à l’époque carolingienne et d’envisager quelques
hypothèses sur la genèse de son évolution.
3 La première constatation qui s’impose est le caractère précoce du réseau paroissial. Dans
la région que nous étudions, comme d’ailleurs vraisemblablement dans la plus grande
partie de la Bretagne, la paroisse est déjà au IXe siècle un cadre territorial indispensable
pour situer un acte. Il y a là une différence fondamentale entre la Bretagne et les pays
celtiques d’Outre-Manche où les paroisses apparaîtront beaucoup plus tardivement.
4 Nous connaissons ainsi près de soixante paroisses, soit déjà quarante pour cent des
paroisses attestées dans cette région à la fin de l’Ancien Régime. Ces paroisses sont
souvent très vastes, un grand nombre d’entre elles atteignent même 10 000 hectares
(ainsi Ruffiac, Carentoir, Bains-sur-Ouest, Sérent, Elven), parfois plus de 12 000 comme
Guérande4. Le calcul de leur superficie reste cependant très incertain car, si tout lieu
habité dépend expressément d’une paroisse, les limites territoriales restent imprécises.
Elles correspondent souvent à des espaces laissés à la lande ou à des zones boisées. Ces
30

espaces vides seront conquis à partir du XIe siècle et donneront naissance à de nouvelles
structures ecclésiastiques. Les rivières ne forment ici qu’exceptionnellement des limites
car l’habitat reste concentré sur les sols les plus fertiles des plateaux alors que les vallées
aux sols souvent lourds ne contiennent qu’un peuplement sporadique. Ainsi, entre
Malestroit et Redon, le long de l’Oust les territoires de Saint-Martin-sur-Oust et des
Fougerets sont-ils encore inoccupés au haut Moyen Age, de même l’actuel territoire de La
Gacilly au bord de l’Aff5.
5 La paroisse n’est pas uniquement une structure ecclésiastique, elle est aussi une
communauté humaine comme l’indique d’ailleurs son nom latin plebs qui a donné le nom
breton plou. À plusieurs reprises la confirmation d’un acte de vente ou de donation est
faite dans l’église devant les habitants de la plebs6. De même, lors de procédures arbitrales,
les différentes paroisses possèdent leurs propres représentants qui apportent leur
témoignage. Ainsi, lors d’un conflit sur les droits de péage sur la Vilaine entre l’abbaye de
Redon et le monastère de Ballon, le chef breton Nominoé réunit les anciens des plous qui
bordent la Vilaine et l’Oust, c’est-à-dire Peillac, Bains, Renac et Sixt. Les paroisses
possèdent donc des attributions qui dépassent le caractère proprement religieux. Elles
ont là une réelle originalité. Cette originalité est d’autant plus profonde que la paroisse
est liée beaucoup plus à un territoire qu’à une agglomération rurale ancienne. Rien de
comparable ici à la formation des églises à partir d’un vicus gallo-romain.
6 La paroisse correspond ici avant tout à une unité géographique relativement cohérente
dont le centre religieux - exceptionnellement appelé vicus 7 - n’est pas plus important que
d’autres centres habités. Il s’en suit que ce centre peut changer ce qui s’est produit à
Bains et probablement à Ruffiac. On imagine l’embarras des scribes carolingiens devant
ces paroisses qui correspondent parfois à des pagi minores, comme Sarzeau dans la
presqu’île de Rhuis ou la paroisse de Guérande entre mer et Brière8. C’est pourquoi la
plebs a été confondue avec la vicaria, l’exemple le plus significatif se trouve dans la
donation, d’Anowareth9. En donnant le plou d’Anast à l’abbaye de Saint-Maur de Glanfeuil
qui l’a accueilli Anowareth précise que neuf vicariae entourent la paroisse qu’il a cédée :
Guipry, Pipriac, Bruc, Carentoir, Comblessac, Guer, Plélan, Beignon et Guignen. Dans le
cartulaire de Landévennec Carentoir est également qualifiée de vicaria.
7 Si la paroisse est la structure territoriale, le cadre de la vie quotidienne est l’ensemble
formé par quelques maisons au centre d’un terroir. Pays d’habitat dispersé - une dizaine
d’écarts pour les paroisses les mieux connues-, la Bretagne du IXe siècle ne possède
qu’exceptionnellement des agglomérations rurales pratiquant une activité d’échanges10.
Les déplacements des hommes restent limités, l’économie rurale, faute d’innovations
techniques tend vers l’autarcie. Il s’en suit que toutes les paroisses présentent une
structure éclatée en multiples cellules rurales. La carte de Ruffiac présentée ici en offre
un des meilleurs exemples.
8 Ce foyer fondamental de la vie rurale est désigné dans nos textes par le mot treb. Ce terme
s’apparente de manière incontestable aux structures agraires des pays celtes et ne se
retrouve jamais en territoire franc11. Pour le définir simplement on peut dire que c’est à la
fois une agglomération et un terroir. La toponymie nous apporte de très nombreux
exemples de villages formés du préfixe tre. Leur formation date du très haut Moyen Age
car après l’an mil le terme est abandonné au profit de loc et de ker. Dans le cartulaire de
Redon le sens le plus fréquent reste celui de terroir dépendant du village, voire de
fraction de paroisse. Ainsi la terre de ran Wicanton se trouve dans le Trebetwal, la villa
Groco dans le Treb Dobrogen 12. L’étendue de ces treb est très variée. Le Treb Etuual au
31

nordest de Treal correspond à la commune actuelle de Tréal et s’est détachée de Ruffiac


dès le XIe siècle, il s’agit ici d’un territoire de près de deux mille hectares. Mais les autres
treb de cette paroisse ne dépassent pas mille hectares.
9 Le problème ici est de donner un nom à ces petits centres ruraux. Bien que ce choix
puisse être contestable au vu de ce qui existe dans le Bassin parisien, nous avons choisi
d’employer ici soit le mot village soit le mot hameau. Le terme village représente dans le
langage des populations locales et aussi dans un certain nombre de travaux sur les
structures agraires des pays celtiques une réalité humaine que l’historien doit prendre en
compte, le mot hameau est certainement plus exact vu le nombre de maisons sur chaque
site d’habitat mais il est peu employé dans le langage courant13. En Bretagne comme
d’ailleurs en Cornouaille britannique ou en Irlande le chef-lieu paroissial a bien un nom
précis mais le terme choisi est ici le bourg, le mot village est toujours employé pour
désigner tous les sites d’habitat groupé même s’ils ne comprennent que quelques
maisons. Il arrive d’ailleurs fréquemment que le bourg soit choisi pour une raison de
commodité à cause de sa position centrale mais il est loin d’être toujours le plus gros
village. S’il est certain qu’à partir du ΧΙIe siècle l’emprise seigneuriale renforcera la
cohésion de ces bourgs il reste que les autres villages conserveront leur personnalité. En
ce qui concerne le IXe siècle il est évident que l’étendue des paroisses et la difficulté des
communications favorisent la cohésion de la communauté rurale dépendant de chaque
treb.
10 Il ne faut pas oublier ici deux caractéristiques de l’histoire médiévale de la Bretagne. Les
défrichements n’ont jamais pris ici une grande ampleur comme le montre la rareté des
contrats de défrichement14, d’autre part les progrès économiques beaucoup plus lents que
dans les bassins sédimentaires ont maintenu longtemps un système agraire archaïque. La
conséquence a été une relative stabilité de la carte du peuplement pour la bonne raison
que les espaces déserts étaient rares. Archéologie et paléobotanique apportent ici des
résultats remarquablement concordants. À l’échelle historique les forêts compactes n’ont
couvert qu’un espace réduit15.
11 Fouillé il y a quelques années le village de Lann-Gouh en Melrand dans le Morbihan offre
sans doute une image très proche des villages du haut Moyen Age16. Situé au sommet
d’une colline dominant un affluent du Blavet, le modeste hameau était entouré d’un talus
de pierres sèches. Les maisons de plan subrectangulaire (environ 8 m 80 sur 4 mètres)
étaient réparties autour d’une place centrale de 200 m2 où s’élevait le four. Les murs se
réduisaient à des rangées de blocs de pierre supportant une toiture verticale. Deux au
moins de ces habitations devaient être des maisons mixtes. Au nord-est avait été
construits quelques appentis où on a trouvé des fragments de meules, seuls témoins d’un
outillage qui ne pouvait être que médiocre. Après une occupation de plus de deux siècles
le site fut abandonné au ΧΙIe siècle, sans doute à la suite de l’installation des Rohan à
Castennec. Le renforcement de la seigneurie banale qui en est résulté a dû entraîner le
déplacement de l’habitat dans la vallée.
12 Autour des multiples hameaux mentionnés dans nos textes apparaissent les exploitations.
L’exploitation la plus courante est ici le ran. Le terme ran exprime l’idée de partage et se
retrouve en gallois dans le sens général de part, c’est le rhandir 17. En Armorique le ran ne
correspond qu’à une exploitation agricole et est défini par le nombre de muids de céréales
destiné à l’ensemencement. À regarder de près il peut y avoir de grandes fluctuations. Le
ran Loutinoc à Ruffiac nécessite huit muids d’ensemencement. Sur son sol vivent plusieurs
familles au statut social différent18. Par contre, à quelques centaines de mètres de là, le
32

ran Baiai et le ran Uuian demandent à eux deux quatre muids de grains pour les semailles 19.
Le ran Loutinoc est appelé ici villa, A quinze reprises dans le cartulaire un ran est appelé
villa. Poutant la traduction habituelle de villa en breton est treb. La confusion s’explique
par le fait que le ran devait être nettement plus vaste qu’un manse carolingien. Une
superficie de 20 ou 25 hectares est probable. D’autre part il formait une structure
d’exploitation autonome. Il s’agit là de surfaces très médiocres, fruits de partages
successoraux. Dans la grande majorité des cas le ran équivaut au chiffre de quatre muids
d’ensemencement. En prenant comme références les équivalences établies par B. Guérard
dans son édition du polytyque d’Irminon et en tenant compte des pratiques agricoles de
la région au début du XIXe siècle on peut émettre l’hypothèse d’une surface labourée ne
dépassant pas deux, trois hectares pour une exploitation moyenne20. Même en tenant
compte de l’existence de cultures d’appoint, par exemple celles du seigle et du froment,
ces chiffres montrent deux réalités fondamentales.
13 D’une part chaque année seule une faible partie du sol était mise en culture mais, la terre
étant rapidement épuisée, les champs devaient être au bout de deux ou trois ans
abandonnés. Il faut donc admettre la réalité d’une agriculture itinérante autour d’un
centre de peuplement. Abandonnés plusieurs années, les sols étaient ensuite remis en
culture. Ce type d’agriculture que l’on trouve très bien décrit en Cornouaille britannique
au XVIe siècle21 explique le grand développement des landes dans la région. Au XIX e siècle
encore on distinguait terres chaudes réservées aux cultures et terres froides réservées
aux landes. Une enquête palynologique réalisée à Sérent au nord-est de Malestroit
montre de façon frappante les abandons puis les reconquêtes successives du terroir. Ce
type d’agriculture a dû se maintenir jusqu’au XVIIIe siècle et il explique fort bien que
certaines zones aujourd’hui abandonnées aient été autrefois mises en culture. Rien ne
serait plus faux ici que de croire à une progression régulière de l’espace mis en valeur.
Archéologie et palynologie montrent au contraire une longue histoire de conquêtes et de
replis successifs22.
14 Les paysans ne pouvaient survivre qu’en développant d’autres activités agricoles.
L’élevage, sans aucun doute apportait aux exploitants une ressource indispensable. Porcs
et moutons occupent ici une position privilégiée. Ils sont mentionnés dans de nombreux
actes. Leur élevage est d’autant plus facile que des espaces de landes ou de bois ne sont
jamais éloignés d’un site d’habitat. Chaque communauté agricole disposait ainsi de
ressources complémentaires. Les chevaux apparaissent beaucoup plus rarement, leur
chiffre atteint, il est vrai des prix très élevés : une vingtaine de sous, soit la valeur d’une
bonne exploitation agricole alors qu’un mouton ne vaut que quatre deniers23.
15 Il nous faut donc imaginer les paysages du IXe siècle avec de nombreux villages composés
de maisons aux structures très simples. Quelques jardins offrent sans doute la possibilité
d’une culture permanente, tout autour des champs très probablement ouverts où l’on
pratique pendant peut-être trois années une culture de céréales pauvres avec des
rendements dérisoires. Au-delà de ces champs des bois et des landes, les huit dixièmes
peut-être du terroir d’un village étaient ouverts à la vaine pâture.
16 Il reste maintenant à expliquer la genèse de cet habitat dispersé dans lequel la moyenne
ou la petite exploitation apparaissent les structures prépondérantes. Le contraste est en
effet frappant entre le territoire de peuplement majoritairement breton et la zone
romano-franque. Sitôt passée la Vilaine24, les sources, qu’elles viennent du cartulaire de
Redon ou de quelques autres rares documents nous montrent des structures agraires où
le grand domaine occupe une place importante. Ainsi la villa Munera à Thourie est restée
33

très proche du domaine antique. Une considérable domesticité, neuf couples d’esclaves,
sont chargés de l’exploitation25. À Laillé une parcelle de la villa Saviniaus nécessite trente
muids d’ensemencement, soit sept fois et demi le volume de grains nécessaire à un ran
breton26. Il semble que dans certains cas la villa ait pu donner naissance à une petite
paroisse, tel serait le cas de Grandchamp à proximité de l’Erdre. Même si la plupart de ces
grands domaines ont été démembrés les exploitations qui en sont issues occupent encore
une superficie nettement supérieur à celle du territoire breton. Ainsi à Luzanger
Gondouin vend son alleu dans la villa appelée Faito pour le prix de 40 sous 27 à celle du
territoire breton. Cette opposition, si elle apparaît évidente dans nos textes doit
cependant être nuancée. Notre enquête sur l’évolution des structures agraires doit tenir
compte de trois éléments importants :
17 Tout d’abord si les documents concernant le Nantais mentionnent largement les villae
cette structure agraire n’est certainement la seule qui existe. Quelques vicus nous sont
signalés et il est certain qu’à côté de villae plus ou moins proches du modèle carolingien il
y a eu ici aussi de nombreuses exploitations tenues par les hommes libres. Rappelons ici
que dans le Maine R. Latouche a dénombré 90 vici28. Surtout, comme d’ailleurs dans le
Maine, il est fappant de constater que plusieurs villae comme Granchamp ou Deas sont
désignés également par mot vicus. C’est la preuve incontestable que de nombreux vici ont
été transformés en villae, évolution classique des campagnes gallo-romaines. Il est
probable que l’évolution a été favorisée par le pouvoir franc au bénéfice de monastères
mais aussi d’aristocrates laïcs. Ce phénomène est formellement attesté par des
possessions d’abbayes ligériennes au sud et au nord de l’estuaire de la Loire, et aussi par
l’existence d’une onomastique franque dans l’aristocratie laïque.
18 Les investigations archéologiques dans la Bretagne intérieure ont mis en évidence
l’existence à l’époque gallo-romaine de nombreux établissements agricoles dispersés. Aux
grandes villae luxueuses du littoral souvent fouillées depuis longtemps s’opposent de
modestes propriétés aux29 bâtiments rustiques pratiquant une économie où l’élevage
reste l’activité prépondérante. Les étés secs de 1976 et de 1989 ont permis à L. Langouët et
à son équipe du centre archéologique d’Alet de repérer 141 bâtiments agricoles dans la
seule cité des Coriosolites30. Pour la plupart, ces exploitations ne couvraient que quelques
dizaines d’hectares. En ce qui concerne la région de Redon l’enquête archéologique n’a
repéré qu’une seule villa d’importance moyenne dans une zone ignorée par ailleurs dans
le cartulaire de Redon (sur l’actuelle commune des Fougerêts). Par contre de nombreux
sites ont livré tuiles et briques révélant la présence d’un habitat gallo-romain. Ce qui
frappe évidemment est la continuité de l’occupation du sol depuis l’Age du fer. Si la
période gallo-romaine s’est traduite par la création d’un réseau de voies de
communication, s’il y a dans quelques territoires des traces de centuriation, il reste que
les rares fouilles réalisées à ce jour n’ont dévoilé que des habitats modeste comme ceux de
Binnon à Bains fouillé par P. Aumasson31.
19 Si ce lien entre la période gallo-romaine et l’époque carolingienne apparaît établi, il reste
cependant de nombreuses interrogations. En particulier on aimerait définir correctement
l’origine du mot condita qui se trouve accolé avec le mot plebs. L’intérêt de ce terme est
évident car il ne se retrouve pas uniquement en Armorique mais aussi en Touraine et
dans le Maine où il subsiste là aussi de nombreux vici 32. La présence de cette
circonscription territoriale uniquement dans l’Ouest amène à penser que l’origine est
celtique. Ce qui est confirmé par la présence de nombreux toponymes dérivés du gaulois.
Nous avons là certainement une preuve de la vitalité du gaulois jusqu’à une époque
34

relativement tardive, IVe-Ve siècles33 ? Et il n’est pas interdit de penser que les
circonscriptions territoriales et par là aussi les structures agraires ont gardé la marque
d’un passé celtique. Évitons cependant des conclusions trop hâtives, constatons
seulement qu’il faut être réservé sur toute idée d’importation des structures agraires. S’il
est sûr que le sud-ouest de la Grande Bretagne et l’Armorique présentent des structures
territoriales voisines, ces convergences, qui ne sont pas totales, sont antérieures au très
haut Moyen Age même si la colonisation a renforcé l’habitat dispersé et amené des
opérations de défrichement non négligeables. On peut se demander si, après la grande
crise du IIIe siècle, l’Armorique n’a pas connu une remontée en force du passé celtique.
Seule une prospection archéologique sur l’ensemble de la Bretagne permettra de
répondre à cette question34.
20 Une dernière question mérite d’être soulever ici. Quelle importance donnée aux
structures familiales ? À la fin du siècle dernier Bretagne A. de La Borderie 35, convaincu
que la population bretonne était dans sa grande majorité issue d’immigrants insulaires
avait admis l’existence de clans familiaux comparables aux clans gallois ou écossais.
Allant même plus loin La Borderie avait défini la plebbs bretonne comme le territoire
réservé à un clan. Ces affirmations ont été fortement contestées par la grande majorité
des historiens qui se sont penchés sur l’histoire de la péninsule. Un des premiers, le
célèbre historien du droit M. Planiol36 a mis en évidence au contraire l’absence de
structures familiales à ce que l’on voit au XIIIe siècle au Pays de Galles. Il ne faut pas
exclure cependant l’existence de liens familiaux très solides. Ainsi nous voyons un
personnage de Bains Finituuoret qualifié de maximus eorum venir plaider sa cause auprès
du comte de Vannes Pascuueten accompagné de ses parents et de ses proches37. De même,
toujours dans la paroisse de Bains, on voit un riche propriétaire nommé Arthuiu refuser
de témoigner « pour ne pas nuire à Roenuuallon et à sa parenté »38. Dans les contrats de
vente, dans les donations il est fréquant de voir les frères, les neveux, les cousins apporter
leur signature au bas de l’acte et recevoir une compensation financière. Un acte de vente
rédigé à Carentoir mentionne ainsi huit sous six deniers pour le vendeur, quatre sous un
denier pour sa parenté39. La copropriété familiale n’est pas non plus inconnue. À
Carantoir c’est à cinq frères que Driuuinet achète la villa Drihoc et la villa Branscean 40. Cette
propriété collective possède d’ailleurs un nom, le couuenran c’est-à-dire la terre de la
parenté.
21 Sans que nous puissions apporter une réponse toujours claire il est sûr que l’organisation
des communautés rurales reflète les structures sociales. De même que la distinction
juridique entre esclave et homme libre reste encore une réalité juridique incontestable au
IXe siècle, de même il est vraisemblable que des liens de parenté unissent encore
étroitement les hommes d’un même terroir. L’étude anthroponymique du cartulaire
apporte ici des informations suggestives. S’il ne faut pas exagérer ces liens familiaux on
peut malgré tout se demander si ces rigidités sociales n’ont pas contribué à la relative
stagnation économique que nous fait entrevoir le cartulaire de Redon.
22 La convergence de sources écrites, d’informations toponymiques et de fouilles
archéologiques nous fait découvrir les grands traits d’un paysage agraire du haut Moyen
Age. Une nouvelle fois nous sommes loin du modèle de la « villa classique ». Avec ses
vastes paroisses déjà bien constituées, ses hameaux dispersés, ses exploitations assurant
une production céréalière réduite et un élevage bénéficiant de la grande étendue des
landes et des taillis le sud-est de la Bretagne présente le grand intérêt de mettre en
évidence des éléments incontestables de continuité avec le passé armoricain mais aussi
35

les changements qu’a apportés l’émigration bretonne. Le cadre envisagé reste cependant
étroit, il faut souhaiter que le développement de la recherche archéologique permette un
jour de découvrir les paysages de l’ouest de la péninsule beaucoup plus marqués par la
colonisation bretonne. Une synthèse des structures agraires du haut Moyen Age pour
toute la Bretagne sera alors possible.

ANNEXES
36

NOTES
1. Le cartulaire de Redon conservé à l’archevéché de Rennes a été publié en 1863 par Aurélien de
Courson dans la collection des documents inédits de l’histoire de France. Il contient 280 actes
auxquels il faut ajouter une quarantaine de notices établies par des érudits des XVII e et XVIII e
siècles sur des actes aujourd’hui perdus. Sur ces 320 actes conservés 180 concernent le nord-est
du diocèse de Vannes, 15 la presqu’île guérandaise, une quarantaine le nord-ouest du diocèse de
Nantes. Les autres actes concernent des paroisses des diocèses de Rennes et d’Alet limitrophes du
Vannetais.
2. J. Loth soutint en 1883 sa thèse sur l’émigration bretonne en Armorique. La toponymie y
occupait une place importante. Il enseigna ensuite le breton à l’Université de Rennes. Son œuvre
fut poursuivie par R. Largillière. Depuis trente ans les travaux sur la toponymie ont été dominés
par la personnalité de F. Falc’hun qui, s’opposant à J. Loth, a mis en évidence la persistance du
gaulois en Armorique.
3. L’archéologie médiévale n’a vraiment débuté que dans les années 65-70. Les fouilles de villages
ont été prioritaires. Ainsi le village de Pen-er-Malo près de Guidel dans le Morbihan, de Lann-
Gouh en Melrand. À noter ici le rôle important du Centre Régional d’Archéologie d’Alet qui a
entrepris des missions de photographie aérienne.
4. Si les plus grandes paroisses correspondent le plus souvent à des paroisses anciennes il ne faut
pas en déduire qu’une paroisse de dimension moyenne est obligatoirement plus récente. Ainsi la
paroisse de Malansac est déjà attestée au IXe siècle, elle ne couvre pourtant que 36 km2 et ne fera
l’objet d’aucun découpage. Il existe même des petites paroisses, plebiculae, comme Arzon dans la
presqu’île de Rhuys qui n’atteint pas 1 000 hectares, mais, comme nous le verrons plus loin ces
cas exceptionnels correspondent à des propriétés monastiques.
5. Les rivières ne délimiteront les paroisses qu’à la suite de l’essor du peuplement des vallées à
partir du XIe siècle.
37

6. Ainsi en 878, à Sérent, un certain Bertuualt confirme une donation « coram omni plebe et coram
omnibus viris qui erant in ecclesia Serent ».
7. Vicus se trouve une seule fois en territoire breton à Ruffiac. Le vicus de Langon se trouve dans
une zone conquise par les Bretons mais de langue romane.
8. La paroisse de Sarzeau a primitivement recouvert toute la presqu’île de Rhuys, une situation
semblable se trouve en Cornouaille avec la paroisse de Fouesnant. Le cas de Guérande est
surprenant puisqu’il s’agit d’une des zones les plus anciennement et les plus densément peuplées
du Nantais. En dépit de la création des paroisses de Saint-Lyphard, la Turballe et Le Croisic
Guérande est restée une très vaste paroisse de plus de 8 000 hectares.
9. M. Paniol « La donation d’Anouuareth », Annales de Bretagne, 1893, p. 216-237. Cette donation
est faite par un aristocrate breton devenu moine à Saint-Maur de Glanfeuil. Anast, aujourd’hui
Maure-de-Bretagne se trouve à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Redon. Il faut
signaler aussi que chaque paroisse est dirigée par un chef de plou appelé machtiem. Ce
personnage est beaucoup plus qu’un aristocrate terrien. En présidant le tribunal public, en
exerçant un droit sur les terres vacantes il apparaît détenteur d’un pouvoir important.
10. Deux villages appelés vici dans nos textes ont visiblement une activité qui ne se limite pas à
l’exploitation de la terre ; il s’agit de Guérande et de Langon sur la Vilaine. Mais ces deux
agglomérations se trouvent à la limite du territoire breton. La présence du sel dans un cas,
l’existence d’une navigation sur la Vilaine dans l’autre cas ont engendré des situations originales.
11. Sur ce sujet : P. Flatrès, Géographie rurale de quatre contrées celtiques : Irlande, Galles, Corwall et
Man Rennes 1957 et aussi « Les divisions territoriales en Basse-Bretagne », Annales de Bretagne, 63
(1956), p. 3-17.
12. Cart. de Redon no CXCVIII : in condita villa nuncupante Trebetuual ; n o CXLII : in loco nuncupante
villa Dobrogen.
13. Définir l’habitat n’est pas facile. L’historien doit s’appuyer ici sur l’enseignement de la
géographie humaine qui parle soit de village soit de hameau. Pour identifier un village un chiffre
de population ne peut suffire, l’existence d’un centre paroissial est trop limitatif, certains écarts
jouant un rôle de commandement beaucoup plus important que de nombreux bourgs, le seul
élément sûr est l’existence d’une vie communautaire. Or là indiscutablement on peut trouver très
tôt des pratiques communautaires touchant l’exploitation des landes, il peut même y avoir
parfois un édifice religieux (qui n’est pas l’église paroissiale bien sûr). C’est pourquoi certains
géographes et en particulier P. Flatrès appellent villages des sites d’habitat ne comprenant pas
plus d’une dizaine de feux. A. Meynier hésite quant à lui entre hameau et village. « L’habitat
dispersé cache peut être une variété plus grande que son antonyme l’habitat groupé. La
population peut se répartir en un petit nombre de gros hameaux appelés villages dans le langage
populaire ». Une chose est sûre cependant, la recherche archéologique montre une grande
continuité dans la structure de ces sites d’habitat depuis le haut Moyen Age jusqu’à l’époque
moderne. Si nous admettons l’existence de villages avant l’an mil il ne saurait y avoir de lien ici
entre la structure d’habitat et l’évolution économique. Une grande prudence s’impose pour
envisager une croissance économique dans la Bretagne du IX e siècle mais c’est un autre sujet.
14. A. de La Borderie, Histoire de la Bretagne, t. 2, p. 230. Les conceptions d’A. de La Borderie sur la
forêt centrale bretonne « énorme bloc sylvestre, muraille de Chine verdoyante, arborescente »
sont aujourd’hui totalement remises en cause par les études de toponymie, d’archéologie et de
paléobotanique. Au IXe siècle la couverture forestière était encore dense dans les Landes de
Lanvaux et autour des actuelles forêts de Paimpont et de Gavre. Partout ailleurs le paysage était
formé de zones cultivées entourées de landes et de bois. Sur ce point voir notre étude sur la forêt
bretonne : N.Y. Tonnerre, « Contribution à l’étude de la forêt bretonne : la forêt dans la région de
Redon à l’époque carolingienne », Publications du centre de Recherches sur l’histoire de la France
atlantique, 1975, p. 59-75.
15. Nous voulons dire par là qu’il n’y a pas eu vraiment de fronts de colonisation en Bretagne.
38

16. P. André, « Un village breton du XI e siècle, le village de Lann-Gouh en Melrand (Morbihan) »,


Archéologie médiévale, 12 (1982), p. 155-174. Un autre village tout aussi pauvre a été dégagé à Pen-
er-Malo près de Guidel (Morbihan). La couverture constituée par un clayonnage de perches
recouvert de chaumes ou de roseaux reposait aussi sur un soubassement de pierres mais les murs
présentaient ici une forme elliptique. R. Bertrand, M. Lucas, « Un village côtier du XII e siècle en
Bretagne : Pen-er-Malo en Guidel », Archéologie médiévale, 5 (1975), p. 73-101.
17. L. Fleuriot, Dictionnaire des gloses en vieux breton, p. 293.
18. Cartulaire de Redon, éd. de Courson n o CLV et CLVI, « ego, Broen venditor... vendidi rem proprietatis
meae nuncunpantem Loutinoc, VIII modios de brace, sitam in pago Broueroch, in condita plebe Rufiaco, in
loco nuncupante Lerniaco... cum terris, libertis, acolibus, mancipiis, silvis ».
19. Cart. de Redon, no LXV. Le grain qui sert de référence est appelé brace ce qui doit être traduit
par orge. Cette importance de l’orge est un signe d’archaïsme mais l’orge était certainement
concurrencé par le seigle, le froment et l’avoine, dans quelles proportions, le laconisme de nos
textes ne nous permet pas de le savoir.
20. Au XIX e siècle il fallait 150 litres de grain pour ensemencer une terre d’un hectare dans la
région de Redon, les rendements étaient alors de un à cinq. À l’époque carolingienne, la
productivité ne pouvait être que très faible de l’ordre de 1 à 3. En donnant au muid une capacité
de 52 litres et en tenant en compte un semis plus clairsemé on peut estimer, mutatis mutandis,
que la surface cultivée d’un ran était située autour de 2, 3 hectares.
21. Sur la pratique de l’écobuage nous disposons ici d’un document exceptionnel la grande
enquête sur le Comwall réalisée par R. Carew à l’extrême fin du XVI e siècle et publiée pour la
première fois en 1602 sous le titre The survey of Comwall, rééditée par J. Norden, Londres, 1953.
W.G.U. Balchin a étudié plus particulièrement les paysages du Comwall en montant bien la
déforestation précoce et la multiplication des landes anthropiques : W.G.U. Balchin, Comwall, an
lllustrated Essay on the History of the Landscape, Cambridge, 2e éd., 1983.
22. Il est frappant ici de voir que des sites de l’âge du fer se trouvent à proximité voire à
l’intérieur de forêts actuelles. Des vestiges gallo-roamins ont été découverts dans des sites
abandonnés au haut Moyen Age par exemple aux Fougerets.
23. Le prix des porcs varie de 6 à 12 deniers, les moutons valaient eux trois ou quatre deniers. Les
bovins apparaissent aussi mais ils sont beaucoup plus chers. En 833 un bœuf est vendu à Bains
pour trois sous (C.R. no CLXXXI). Pour un cheval le prix monte jusqu’à 20 sous ce qui correspond à
la valeur d’une exploitation.
24. En fait la limite passe à quelques kilomètres de la Vilaine, les paroisses bordant la Vilaine
comme Avessac ou Pierric ont encore des structures agraires bretonnes.
25. Cartulaire de Redon, no XL1.
26. Cartulaire de Redon, no CXXV.
27. Cartulaire de Redon, n o CCX. Cette identification apparaît vraisemblable car il s’agit d’une
petite paroisse. Il en est de même pour Marsae et Massérac au bord de l’Oust et aussi pour Arzon
à l’extrémité de la presqu’île de Rhuis dont l’apparition en tant que paroisse apparaît bien liée à
la concession d’un domaine à l’abbaye de Redon.
28. Une liste des vici du diocèse du Mans est contenue dans les Gesta des évêques du Mans. Si
cette liste date du IXe siècle, elle révèle un état de choses plus ancien car les redevances sont
fixées en triens. R. Latouche, Les origines de l’économie occidentale, p. 78.
29. L’abbaye de Sainte-Croix d’Orléans possédait plusieurs domaines dans le Nantais, nous
disposons d’un diplôme d’Hugues Capet confirmant la possession de ces biens dont l’origine est
mérovingienne puisque l’évêque d’Orléans Namatius est chargé d’intervenir auprès de Weroc
« parce qu’il avait des biens dans les limites du comté de Nantes ». L’abbaye Saint-Mesmin de
Micy était possessionnée en pays de Retz de même que l’abbaye de Stavelot-Malmédy. L’évêque
du Mans Bertrand possédait le domaine de Nociogilos en Saint-Julien de Concelles. Il faut y
ajouter bien sûr les biens possédés par l’abbaye d’Indre et l’abbaye de Saint-Médard-de-Doulon. Il
39

apparait donc qu’il y a eu un développement rapide de la grande propriété avec cette croissance
du patrimoine foncier de monastères. Des aristocrates laïcs ont été également pourvus il faut
rappeler ici le duc Beppolème au VIIe siècle mais plusieurs donateurs de l’abbaye de Redon, en
particulier à Luzanger, portent des noms germaniques. On peut donc envisager ici une politique
voulue des rois Mérovingiens comme des premiers souverains carolingiens.
30. L. Langouët et M.Y. Daire, La civitas gallo-romaine des Criosolites, le milieu rural, Publication de
l’Institut culturel de Bretagne et du centre régional d’Archéologie d’Alet, 1989.
31. P. Aumasson, « Réseau vicinal et arpentage antique dans le bassin de Rennes », dans La
civilisation des Riedones, supplément à Archéologie en Bretagne, Brest, 1980, p. 255-293.
32. Le mot condita apparait dans tout l’Ouest depuis le Maine jusqu’en Saintonge, du Blésois au
Vannetais. La condita apparait dans les « Formules angevines compilées » avant 676 mais la
première mention localisée concerne Jublains et date de 710. Aux VIII e et IX e siècles le mot
désigne des paroisses aussi bien que des territoires beaucoup plus vastes. La condita de Jublains
couvre plusieurs dizaines de km2. Sur les circonscriptions mineures : J.P. Brunterc’h, « Le duché
du Maine et la Marche de Bretagne », dans La Neustrie, les pays au nord de la Loire de 650 à 850,
Sigmaringen, 1989, p. 83-84.
33. M. Rouche a vu dans le mouvement des Bagaudes la conséquence de la sous romanisation de
l’Armorique et la permanence du substrat gaulois : L’Aquitaine des Wisigoths aux arabes, p. 152-153.
Si les origines des insurrections bagaudes restent discutées il est certain que la romanisation
était loin d’être achevée dans certaines régions de la Gaule au III e siècle. De nombreux
témoignages écrits de Sidoine Apollinaire à Grégoire de Tours en passant par saint Jérôme
mentionnent la connaissance du gaulois aux IVe et Ve siècle.
34. Cette remontée du passé gaulois est attestée par l’archéologie. Comme l’a montré L. Pape, les
monnaies barbares frappées en Armorique durant la crise du HT siècle rappellent celles de
l’indépendance. On peut aussi constater la persistance des motifs gaulois dans la céramique
indigène jusqu’au IVe siècle. L’influence stylistique de la céramique importée apparaît faible.
35. A. de la Borderie, Histoire de Bretagne, t. 2, p. 142-144. Les textes gallois cités comme source de
référence datent d’une période beaucoup plus tardie, ΧΙIe-ΧΙΙIe s.
36. M. Planiol, Histoire des institutions de la Bretagne, p. 173.
37. Cart. de Redon no CCLXI : « Consanguinei et propinqui illius iterum adierunt supradictum principem.
Tatnem maximus eorum dicebatur Finituuoret cum filiis et fratribus et propinquis ». Le terme maximus
eorum rappelle le penkenedl, c’est-à-dire le chef de clan des Bretons cambriens. L. Fleuriot (« Un
fragment en latin des anciennes lois bretonnes armorticaines », Annales de Bretagne, 78 (1971),
p. 601-660) a montré que ce chef de clan existait dans la société bretonne armoricaine du VI e
siècle. Si le mot kenedl n’apparait pas dans le vocabulaire du cartulaire de Redon qui n’est
pourtant pas avare de termes bretons il existe dans l’anthroponymie sous la forme de Kendlor,
Kenedlor. D’autre part les textes font la distinction entre la famille étroite et la famille large N o
CCLXXXIV - « quod numquam per se aut per alium aliquem de suo genere aut de parentela eam
expeterent terram ».
38. Cart. de Redon, no CLXXXV.
39. Cart. de Redon, no CXIII.
40. Cart. de Redon, no CLXVI.
40

La société rurale gasconne au miroir


des cartulaires (XIe-XIIIe s). Notables
du fisc ou paysans ?
Benoît Cursente

1 Le courant historiographique qui donne une interprétation résolument romanisante et


fiscalisante des polyptyques carolingiens a largement débordé l’horizon de l’an Mil, et,
avec une étude récente d’Elisabeth Magnou-Nortier, touché les cartulaires gascons des ΧI e
-ΧΙΙIe siècles1. L’acceptation de ces thèses implique une révision déchirante. Le cens versé
au seigneur devient un avatar de l’impôt public, collecté par des notables appelés pagenses
(ou rustici), dans le cadre du casai (équivalent gascon du manse), district fiscal inclus dans
celui de la villa. Pour tout dire, il n’y aurait en fait dans nos cartulaires ni villageois, ni
tenures paysannes, mais seulement des notables du fisc et des superstructures
administratives2. Or, les cartulaires sont notre seule voie d’accès aux réalités sociales de la
Gascogne de ce temps.
2 J’ai tenté de vérifier le bien-fondé de cette thèse à partir du dépouillement d’une
vingtaine de cartulaires (ou fragments de cartulaires), couvrant principalement la
période 1050-1270 et la province ecclésiastique d’Auch3. J’ai concentré mon analyse sur le
casai, clé de voûte des structures rurales, pour tenter de cerner la place de ceux qui
l’habitent dans la société villageoise. D’un dossier lourd et complexe j’extrais ici un
canevas simplifié, illustré et étayé par un choix restreint d’exemples et de références

L’aspect fiscal et aristocratique : indices et


présomptions
3 Dans l’aire occitane, la Gascogne se distingue donc par l’emploi du mot casai pour
désigner le manse4. En réalité, les choses ne sont pas aussi simples, puisque le mot manse
n’est pas inconnu en Gascogne, bien que très minoritaire, et qu’il est tantôt synonyme de
casai, et tantôt pourvu d’un sens plus restreint de maison dans le casai. Cela étant précisé,
il est impossible de considérer que le casai, unité foncière habitée prolongée par un
41

ensemble de droits d’usage, correspond dans tous les cas à la simple cellule de vie et de
production d’une famille paysanne.
4 Dans plusieurs chartes, il est dit clairement que le casai comprend plusieurs maisons (
casal et mansiones suas, ou ailleurs, in domo sua vel aliena5). Certains cartulaires,
principalement celui de Berdoues, font apparaître le casai comme le territoire de
puissance d’une famille aristocratique, incluant parfois une église. Un seul exemple :
en 1151, le casai de Sarrabera est donné aux moines avec l’église de Sarrabera par
Guillaume Arnaud de Sarrabera6. Concrètement, le casai correspond alors à un hameau ou
à un quartier de village. Entre casai, fief, honor, aucune coupure, mais des rapports
complexes. Le casai est tantôt le sous-ensemble d’un honneur, tantôt le synonyme
d’honneur ou de fief (feodum que appellatur casalis7) ; enfin, il est parfois assez vaste pour
qu’on puisse en détacher un honneur (totum honorent ad ipsum casale pertinentem) 8. Qu’en
est-il du statut des hommes qui l’occupent ? Dans les formulaires, le miles s’oppose
toujours nettement aux paisii, pagenses, ou autres rustici et villani astreints à des
redevances et à des services9. Pourtant, on rencontre çà et là des rustici qu’on voit se
mêler aux affaires des puissants, et qui sont capables de contestation, voire de violences 10.
Plus fondamentalement, dans les listes de casaux que livrent les censiers, on ne saurait
assurer à tout coup que le « casai de Untel » renvoie à Untel, simple paysan. Un exemple :
le casai de La Cassie, figurant dans un censier du cartulaire de Sorde (no 148)11. Un
recoupement révèle que Bernard de La Cassie et son frère Pierre de Bayonne, possesseurs
de ce casai, se sont affrontés par les armes, vers 1150, aux sires de Gramont et de Bastan
(no 113).
5 L’ambiguïté atteint son comble dans le cartulaire de Gimont, où n’apparaissent
pratiquement pas les paisii ou rustici, mais seulement des hommes, désignant aussi bien
ceux qui possèdent que ceux qui tiennent les casaux12. Tous ces personnages font-ils
partie, comme le pense E. Nortier, d’une « aristocratie secondaire » de fevales et pagenses
vivant du bénéfice de revenus fiscaux ? L’hypothèse a des vertus clarificatrices, mais il
faut préciser que dans mon corpus le pagensis n’est jamais explicitement montré comme
le gestionnaire fiscal du casai. Ce rôle ressort de la seule vraisemblance : pour quelle autre
raison le seigneur n’aurait-il affaire qu’avec un seul des habitants de cette unité ?
6 Il faut savoir gré à E. Nortier d’avoir bousculé quelques certitudes paresseuses et d’avoir
fourni une grille susceptible de rendre compte de bien des « étrangetés »13, en replaçant
la Gascogne dans un continuum spatial beaucoup plus vaste14. Mais, pour autant, cette
grille ne m’a pas paru épuiser toutes les informations que livre la matière des cartulaires.

L’hypothèse fiscale s’avère cependant réductrice


7 Un comptage complet des occurrences conduit à relativiser les indices tendant à faire du
casai un rouage de la gestion publique. Ainsi la présence du comte ou vicomte lors des
transactions portant sur les casaux, preuve de leur nature fiscale, ne se vérifie que dans
13 cas sur 37 dans le cartulaire de Sorde. Il est donc possible en Gascogne de créer ou
aliéner un casai sans qu’intervienne le détenteur du dominium public, dont l’autorité en la
matière est donc partielle, et, par hypothèse, résiduelle15.
8 Dans sa formulation générale, l’hypothèse fiscale implique un certain nombre de
postulats ou corollaires infirmés par la documentation gasconne, à commencer par le
principe de non sécabilité matérielle du casai (puisque les partages n’affecteraient en tous
42

les cas que le seul revenu fiscal16). Plusieurs textes, en effet, attestent l’aliénation ou
l’affectation particulière de parcelles incluses dans le casai17.
9 Autre « règle » découlant du modèle fiscal, le casai serait par définition redevable d’un
cens fixe, par opposition aux terres et aux vignes. Mais que penser alors de ces tenanciers
du casai d’Arras (Saint-Savin, no 44), qui doivent medietatem fructuum et surtout de ces
deux rustres de Pessan (carta de Atromont), qui prirent l’initiative de mettre en culture un
casai en friche, avant d’en reconnaître la possession à l’abbaye tali pacto ut quot annis
décimant et undecimam partem omnium messium praebeant18 ?
10 De façon plus générale, l’affirmation selon laquelle le casai constitue une cellule
homogène puisqu’il est normal « que l’impôt fixe soit partout à peu près le même » 19 ne
peut être acceptée sans discussion. Ce n’est pas le lieu ici de reproduire les tableaux
récapitulatifs issus des dépouillements concernant la dimension et la valeur marchande
des casaux, ainsi que la nature et le poids des services et prélèvements auxquels ils sont
assujettis. C’est bien plutôt l’image de l’hétérogénéité et de disparité qui s’impose 20.
11 L’hypothèse romanisante se heurte également à de sérieuses difficultés linguistiques. Car
il oblige, tout à la fois, à postuler la continuité de la gestion fiscale au-delà de la
disparition d’un certain nombre de termes clés - et donc admettre le casai comme un
avatar du jugum - et l’immuabilité du champ sémantique d’une autre partie du lexique.
C’est ainsi que pagesius, rusticus, et des mots aussi familiers que locus et terra auraient
conservé dans les textes, depuis le Code Théodosien, un sens purement fiscal, qui
s’appliquerait aux divers personnages cultivant une « terre » ou habitant un « lieu ».
12 Faute de pouvoir envisager ici toutes les facettes du débat, je me contente de préciser sur
quels points essentiels l’examen de mon corpus gascon me place en désaccord avec le
système d’interprétation monocausal évoqué ci-dessus.
13 1) Je ne crois pas à la « prodigieuse stabilité » d’un ordre public harmonieusement régi
par « des usages juridiques éprouvés » entre les mains d’une aristocratie tocquevillienne 21
. Comment expliquer sinon, par exemple, la présence au XIe s dans le seul petit cartulaire
de Pessan, de mali homines contre lesquels un comte instaure une sauveté, et de rustres
astreints à un servicium justum vel injustum ?
14 2) S’il paraît vraisemblable que les biens et revenus en jeu dans les cartulaires sont
majoritairement d’origine fiscale, je doute fort que la conscience de leur nature publique
ne se soit point brouillée du XIe au XIII e siècle, ne serait-ce qu’en raison du
développement de l’idéologie « grégorienne ».
15 3) Je ne crois pas que les cartulaires mettent exclusivement en œuvre des districts et des
responsables fiscaux, et que « la vie quotidienne du Tiers ordre se trouve définitivement
hors de notre portée »22. A de multiples reprises, la vraie vie des hommes sourd derrière
la façade du juridisme, révélant parfois même les aspects les plus triviaux. Comme
lorsqu’au détour de l’acte 190 du cartulaire de Berdoues est évoqué le lieu ubi mulieres
pannos lavare consueverant (1212).
16 4) Autant il me semble avéré que le casai a constitué une cellule de prélèvement fiscal,
autant il me paraît exclu de pouvoir le considérer du Xe au XIII e siècle comme une unité
homogène et stable. Ce qui, transposé à un registre plus général, revient tout simplement
à revendiquer le fait que la société gasconne du XIIIe siècle est profondément différente
de celle de la fin du Xe.
43

Du casal aristocratique aux casaux paysans


17 Le casal, unité fiscale aristocratique héritée de la gestion publique, ou bien cellule de vie
et de production paysanne dans le cadre de la seigneurie ? Pour résoudre le sic et non il
faut, me semble-t-il, considérer non pas la structure en soi, mais le mouvement de
transformation qui l’anime. La documentation permet de le faire. Car si les cartulaires,
document conservateur par excellence, comportent surtout une majorité d’occurrences
stéréotypées du genre « Untel a donné tel casai (ou rustre) qui doit tel cens ou service »,
ils nous livrent aussi une série d’indices d’évolution concordants.
18 Ces indices m’incitent à formuler l’hypothèse selon laquelle il n’y avait primitivement
dans les villages qu’un nombre réduit de casaux, et que ce type de structure, majoritaire
aux environs de l’an Mil, a pu localement se prolonger jusqu’au XIIIe siècle sous la forme
de ces vastes casaux parfois pourvus d’une église, dont le cartulaire de Berdoues, on l’a
vu, atteste la permanence en Astarac23. Cette hypothèse peut être étayée par l’analyse des
attestions antérieures au milieu du XIe siècle24, et par la permanence du souvenir du
grand casai primitif dans la documentation postérieure, alors même que les casaux se
sont multipliés. Un exemple parmi d’autres : l’un des sept casaux de la villa de Seubamea
dont le cartulaire de Madiran livre le nom s’appelle simplement Desseubamea (f o 214)25.
Une telle structure n’exclut cependant pas l’existence, dès le Xe siècle, de casaux de petite
dimension26.
19 La multiplication des casaux qui noviter haedificati fuerunt, pour reprendre la formule d’une
charte de Sorde (no 181, 1172), résulte d’un quadruple processus : allotissement du
domaine cultivé, défrichement, fragmentation des anciens casaux, transformation
d’alleux paysans ou aristocratiques en casaux27. L’allotissement en casaux du domaine
comtal se laisse notamment percevoir au détour d’un acte du cartulaire de Sorde (no 149),
tandis qu’une courte notice du cartulaire de Lucq (no 7, vers 1030), suggère que les petits
seigneurs n’ont pas été en reste28.
20 Le nombre de casaux créés par défrichement est impossible à apprécier. Il faut faire la
part des défrichements paysans spontanés qu’on arrive si mal à saisir. De ceux-ci
résultent semble-t-il non pas des casaux, mais des possessiunculas, comme celles qui
parsèment le territoire donné en 1136 pour fonder l’abbaye de Bonnefont-en-Comminges
(acte 1). Par contre, les entreprises seigneuriales donnent naissance à des casaux ou à des
unités de nature voisine, les fitae. Les cartulaires de Sorde et Saint-Mont offrent à cet
égard quelques exemples significatifs.
21 La création de nouvelles unités par fragmentation des anciens casaux paraît avoir
constitué un phénomène courant et permanent. On le perçoit de façon indirecte, par
exemple dans le censier de Lourdes (Cart. de Bigorre, fo 1), où le « super-casal » d’Arenas
regroupe 5 casaux, dont 3 se nomment Arenas. On le saisit concrètement lorsqu’un acte
de Sorde (no 161, XIIe s.), à propos d’un casai, prévoit la possibilité où à sa place fuerint ibi
duo, vel très, vel quatuor casaus. Même processus de « mitose » près de Madiran (f o 203) : sed
de illo casali alius casalis formatus est, quia quidam homo Osset nomine accepit dimidiam partem
illius... et ita fiunt duo casales (1179)29.
22 Au bout du compte, la fragmentation du maillage primitif en unités plus petites, que
montre particulièrement bien l’acte 148 du cartulaire de Sorde (milieu XIIe s), se traduit
par l’avènement d’unités minimales qu’on ne nomme parfois plus casai, mais domus
44

(occitan : ostau). Ce texte me semble constituer un jalon précieux dans l’histoire de la


genèse de l’ostau gascon, cellule dominante du bas Moyen Age concurremment avec le
casai30. L’installation des villani dans une enceinte collective ou un habitat aggloméré
ouvert qui s’amorce au XIe siècle a concourru de façon décisive à cette évolution en
faisant de la maison habitée l’unité de prélèvement fiscal. Dès les années 1140 (ou au plus
tard en 1248), dans les coutumes de Castelnau-Barbarens, l’impôt seigneurial est effectué
sur coda maiso on hom este ab fohec 31. Ainsi déjà dans la première moitié du ΧΙI e siècle la
maison, partie centrale, commence à être désignée par le tout (casai pour espace bâti et
jardin attenant), tandis que se dessine le mouvement sémantique inverse qui conduira la
maison à désigner elle-même le tout (ostau pour exploitation familiale).
23 Une telle évolution n’est somme toute que l’aspect régional d’un phénomène banal. Toute
la difficulté réside dans le fait que ce mouvement ne lut pas géographiquement uniforme,
et qu’il s’étale sur plus de deux siècles, en laissant coexister à quelques kilomètres de
distance des réalités disparates désignées par un même vocable. Vers le début du ΧΙI e
siècle, casai peut aussi bien désigner un domaine aristocratique, une tenure paysanne, ou
l’ensemble maison-jardin dans une agglomération villageoise. Un siècle plus tard toutes
ces acceptions existent encore, mais dans des proportions différentes, le tout décrivant
une évolution qui accompagne le changement structurel du peuplement et de la société.

Les hommes des casaux


24 À quelle part de la population effective d’un village correspondent les listes de casaux et
de rustres que fournissent les censiers des ΧIe et ΧΙIe siècles ? Pour l’évaluer, j’ai conduit
plusieurs enquêtes fondées sur des bases différentes. Je me borne ici à l’analyse des trois
censiers du bourg castrai comtal de Lourdes, collationnés dans le cartulaire de Bigorre (f o
1r° ; 1v°, 19r°). Si on se rallie à la datation proposée par M. Berganton32, le premier
censier, qui énumère 74 casaux, date des années 1170 ; le second, qui donne un total
pondéré de casaux presque identique, serait d’environ 121033 ; enfin le troisième, qui
prend pour la première fois les maisons comme assiette fiscale aurait été réalisé vers
1250. Ces maisons étant au nombre de 147, on peut en déduire qu’en ordre de grandeur,
chaque casai du XIIe siècle comprenait deux maisons. En somme, le casai lourdais est alors
du même type que celui qui est décrit en 1157 dans l’acte 43 du cartulaire de Saint-Savin :
« un casai contenant les maisons de deux hommes »34.
25 Je ne peux faire ici état de tous les indices répertoriés dans mon enquête35. Ils convergent
vers la conclusion suivante. On peut tenir pour vraisemblable que les personnages qui
apparaissent à partir de la seconde moitié du XIe siècle à la tête d’un casai ont eu la
charge de collecter l’impôt dû par l’ensemble des habitants de cette unité (du moins
lorsqu’elle était polynucléaire). Mais en tout état de cause, la population fiscale des
casaux était devenue trop maigre pour que, sauf exception, pagenses ou rustici aient pu
vivre de la seule part de prélèvement laissée par le dominus au collecteur. Ces personnages
sont donc aussi et avant tout des paysans, ayant principalement une activité de
production. Sans doute constituent-ils une élite villageoise dominant les paysans qui
habitent, dans l’anonymat, les autres maisons du casai. Mais ces derniers ont de plus en
plus l’opportunité de devenir maîtres de leur propre casai, directement géré par le
seigneur, en obtenant la division du casai primitif, ou bien en établissant leur maison
dans un des bourgs ecclésiastiques ou castraux qui bourgeonnent un peu partout.
45

26 Nos sources ne permettent pas de connaître la nature exacte du groupe humain qui
peuple les grands casaux : des proximi (parents), ou seulement des vicini (voisins) ? Elles
sont beaucoup plus disertes sur les liens juridiques qui unissent les pagenses au dominus. Il
hors de propos de dresser ici un état de cette vaste question, qui, quoique étudiée depuis
longtemps par les érudits, n’a pas livré tous ses mystères. Observons plutôt que, si les
cartulaires évoquent parfois les villageois autrement que pour préciser le lien juridique
ou fiscal qui les unit au seigneur (agricola, agricultor, colo, cultor, habitator, incola, ruricola),
ils demeurent des documents foncièrement conservateurs, et ne rendent aucunement
compte des stratifications et évolutions sociales (alors que les sources normatives
confirment qu’au XIIIe siècle le clivage fondamental passe entre les laboureurs et les
brassiers).
27 Par contre, sur l’existence de formes précoces de solidarités communautaires de
paroissiens et de voisins (vicini), la documentation fournit des indices assez précieux,
permettant de suivre l’évolution de ce phénomène jusqu’au XIIIe siècle36. Or, la
généralisation de l’habitat concentré va donner une forme et une force nouvelles à ces
solidarités, en soudant la population par une puissante force de coercition horizontale.
Dans le castrum, nul habitant, fût-il chevalier, n’est dispensé de l’opus vicinale. En
évoquant ce fait, nous empiétons sur la dernière question posée ici, qui nous amène,
enfin, au cœur même du village. Comment se fait la connexion entre la société pré-
castrale que couvrent les cartulaires, et la société des castelnaux qu’illustrent les
coutumes ?

Du pagensis au caslan : quelle continuité ?


28 Le problème est d’abord lexicographique, dans la mesure où on observe un hiatus entre
les cartulaires et les coutumes pour désigner les éléments de la société villageoise, alors
même que ces deux types de sources couvrent une large plage chronologique commune.
Une étude complète étant ici exclue, je limite mon analyse à une dissymétrie
remarquable : d’un côté les termes les plus usuels des cartulaires sont pratiquement
absents des coutumes (rusticus, villanus), ou bien rares (pagisius, paies), tandis qu’à
l’inverse, le castellanus (occitan castlan ou caslan), marginal dans le lexique des cartulaires,
est au centre de la société des castelnaux.
29 En effet, un des traits originaux de la société castrale est de comporter fréquemment une
strate intermédiaire entre les chevaliers (cavers) et le peuple des « voisins » (vezins). Dans
un groupe notable de chartes, ces personnages sont appelés caslans 37. C’est par exemple le
cas à Corneillan (1143), où on les voit astreints à des obligations militaires aux côtés des
chevaliers, tout en bénéficiant d’un certain nombre de privilèges économiques38. Le récit
de la fondation du castrum de Mugron, en 1074, permet d’avoir quelque idée de leur
provenance39. À l’origine du peuplement de cette enceinte, novem villanos d’un village
voisin. Une fois le castrum constitué, il n’est plus question que des homines castri et des
castellanos, distincts des chevaliers. Même s’il est vrai que cette charte a été remaniée au
XIIIe siècle, la mutation villanus-castellanus reste significative.
30 La présence de cette catégorie intermédiaire n’est pas un fait général, et se traduit par de
nombreuses variantes40. Dans les pays d’entre Gers et Save, elle se trouve masquée par
celle des prohomes (probi homines), dans lesquels je verrais volontiers le bloc privilégié
cavers-caslans41. Quoique plus rarement, on peut aussi trouver dans l’ouest de la Gascogne
46

des homines tôt installés dans le castrum, tenant casai, et jouissant de privilèges. Ainsi
dans la charte béarnaise d’Asson, datée de 128342 : les hommes d’Asson tenant les 17
casaux établis dans les murs du Castet ont pour devoir d’entretenir l’enceinte et de verser
un cens collectif annuel de 500 sous morlans, en échange de quoi le vicomte leur
abandonne la moitié des fiefs dus pour les terres défrichées par les habitants qui viennent
s’installer hors les murs.
31 Cette charte d’Asson paraît bien archaïque. Sous le double effet des pratiques égalitaires
qui ont présidé au peuplement des bastides, et de la redéfinition des statuts qui a suivi la
réception du droit romain, ces clivages se sont généralement estompés. Reste cependant
dans plusieurs chartes de la fin du XIIIe ou du début du XIV e siècle le souvenir de ce
peuplement privilégié. Comme dans celle de Pouy-Carrejélard (1309), où on trouve à la
fois trace d’une différenciation caslan-vesin, et la spécification d’une identité pages-caslan 43.
32 Ce dernier exemple couronne l’ensemble d’indices me conduisant à formuler une
hypothèse qui rejoint pour partie l’interprétation d’E. Nortier, pour qui pagenses et caslans
sont deux aspects d’une même condition. Il me paraît plausible que les caslans, ou,
ailleurs, les homines castri qui tiennent les casaux privilégiés, soient issus du groupe des
pagenses chargés de la gestion fiscale des casaux primitifs 44. Mais, contrairement au
schéma proposé par E. Nortier, rien dans mon corpus n’indique que chacun de ces
personnages ait reçu à l’intérieur de l’enceinte la responsabilité d’un district fiscal. Bien
au contraire, car le groupement de l’habitat permettait au seigneur de lever l’impôt sans
intermédiaire.
33 Alors, pourquoi en maints endroits cette mutation du pagensis en castellanus ? On ne peut
qu’invoquer un faisceau de causes vraisemblables : inflation des casaux, multiplication et
consolidation des pouvoirs locaux, progrès des formes nouvelles de prélèvement. Au
total, on peut émettre l’hypothèse d’un processus de déclassement. Le chasement des
pagenses dans les enceintes castrales leur assurait divers privilèges économiques, voire
fiscaux (Asson), et, surtout, garantissait leur dignité en leur permettant, sans être
chevaliers, de jouer un rôle militaire valorisant. En somme, ils auraient gagné en
prérogatives militaires et en distinction ce qu’ils avaient perdu en pouvoir fiscal.
34 En résumé, mon hypothèse est celle d’une fuite en avant permanente, trop lente encore
au pas de l’histoire. Dès le début du XIIe siècle, le pagesius tend à se banaliser en paysan. Et
vers le début du XIVe siècle, le caslan se fond dans la masse des voisins. C’est que la
multiplication des franchises a entraîné un nivellement par le haut des statuts, et que les
habitants installés dans les barris qui flanquent les enceintes furent souvent plus
dynamiques que les « châtelains » primitifs. Restent, çà et là, des vestiges d’un ancien
statut privilégié. Mais dès qu’apparaît la documentation notariale, en Béarn vers le milieu
du XIVe siècle, on peut vérifier que tous les chefs de famille paysans sont « seigneurs » de
leur maison. Cela dit, il est probable qu’en bien des endroits, la position dominante des
anciens pagesii s’est perpétuée sous la forme de ces « bonnes maisons », qui, dans les
villages du bas Moyen Age, semblent avoir une vocation particulière à exercer des
responsabilités publiques. Et, dans les zones les plus conservatrices, comme la vallée
d’Ossau, ces maisons sont précisément appelées « casalères »... 45.
35 Proposons pour conclure une réponse lapidaire à la question-titre : si les cartulaires
mettent effectivement enjeu la société paysanne, c’est d’une manière biaisée et tronquée,
mais qu’on peut espérer désormais mieux décrypter. Étant bien entendu que cette
réponse ne fait que clore la première ébauche d’une recherche en cours, largement
ouverte aux critiques comme aux révisions.
47

NOTES
1. On se bornera ici à rappeler les deux principales contributions d’E. Magnou-Nortier qui
concernent directement notre propos : 1) « La terre, la rente et le pouvoir dans les pays du
Languedoc pendant le haut Moyen Age », Francia, 1981, p. 79-117 ; 1982, p. 21-66 ; 1984, p. 5 3-118
(NB : les principaux apports de cette série d’articles ont été résumés dans « A propos de la villa et
du manse dans les sources méridionales du haut Moyen Age », Annales du Midi, 1984, p. 85-91) ; 2)
« Les pagenses, notables et fermiers du fisc durant le haut Moyen Age », Revue Belge de Philologie et
d’Histoire, 1987, p. 237-256. Ces deux contributions seront désormais respectivement abrégées en
Magnou-Nortier, « La terre », et Magnou-Nortier, « Pagenses ». Nous n’ignorons pas, bien sûr,
l’importante œuvre de Jean Durliat dans ce domaine, mais nous n’y ferons pas directement
référence du fait qu’il n’a pas (encore) étendu ses recherches au-delà de l’an mil, ni sur les terres
gasconnes.
2. L’analyse du cartulaire de Lézat a conduit Paul Ourliac à se rallier de façon nuancée à
l’interprétation proposée par E. Magnou-Nortier (cf. « Le peuplement de la haute vallée de la
Garonne vers l’an Mil », dans Cadres de vie et société dans le Midi médiéval. Hommage à Charles
Higounet, Annales du Midi, 102 (1990), p. 121-135, n.18).
3. Sont seulement données ici les références des cartulaires cités dans le corps de l’article. Auch :
C. Lacave-Laplagne-Barris, Cartulaire noir du Chapitre de l’église métropolitaine Sainte-Marie d’Auch,
Paris-Auch, 1894 (Arch. hist. de la Gascogne, 3). Berdoues : J.-J. Cazauran, Cartulaire de l’abbaye de
Berdoues, La Haye, 1905. Bigorre : Cartulaire de Bigorre, Arch. dép. des Pyr. Atlantiques, E 368.
Bonnefont : C. Samaran, C. Higounet, Recueil des actes de l’abbaye cistercienne de Bonnefont-en-
Comminges, Paris, 1970. Gimont : A. Clergeac, Cartulaire de l’abbaye de Gimont, Paris-Auch, 1905
(Arch. Hist. de la Gascogne, 9). Lucq : L. Barrau-Dihigo, R. Poupardin, « Cartulaire de Saint-
Vincent-de Lucq », Revue du Béarn et du Pays-Basque, Pau, 1904. Madiran : Cartulaire de Madiran,
BN, Coll. Doat, t. 152, fo 146-225. Pessan : Cartulaire de Pessan, Arch. dép. du Gers, I 20 805. Saint-
Mont : J. de Jaurgain, J. Maumus, Cartulaire du prieuré de Saint-Mont, Paris-Auch, 1904 (Arch. Hist
de la Gascogne, 7) ; C. Samaran, « Le plus ancien cartulaire de Saint-Mont », dans BEC, 110 (1952),
p. 5-56. Saint-Pé : G. Balencie, Annuaire du petit Séminaire de Saint-Pé, 1881-1887, passim. Saint-
Savin : A.Meillon, Histoire de la vallée de Cauterets, 1, Les origines, le cartulaire, Cauterets, 1920. Saint-
Sever : E. Nortier, « Documents transcrits à la fin du Beatus », dans Saint-Sever, millénaire de
l’abbaye, Mont-de-Marsan, 1985, p. 110-127. Sorde : P.Raymond, Cartulaire de l’abbaye Saint-Jean de
Sorde, Paris-Pau, 1873. Ont été, en outre, dépouillés les cartulaires de Condom, La Case Dieu, La
Réole, Lavedan, Sèregrand, Simorre, ainsi que les chartes éparses de Gabas, Larreule, Lescar,
Sauvelade..., publiées au titre de Preuves par Marca, Histoire de Béarn, Paris, 1640 ; réed. V.
Dubarat, 2 vol., Pau, 1894-1913.
4. Sur l’aire de diffusion respective du manse et du casai, voir X. Ravier, « Sur les dénominations
des jardins en gallo-romain méridional », dans FLARAN 9, Jardins et vergers en Europe Occidentale,
Auch, 1989, p. 269-280.
5. Saint-Mont (Jaurgain), acte 30 (1068) ; Sorde, acte 175 (XIIe s), entre autres exemples.
6. Berdoues, acte 233 (1151). Dans le même cartulaire actes 91, 94, 169, 241, 457, 660, 668, 686, 757,
773, 794, 804.
7. Auch, Cart. Noir, acte 159 (1234).
8. Gimont, II, acte 106 (1151). Même formulation dans Berdoues, actes 686 et 695.
48

9. L’opposition ne manque d’ailleurs pas parfois d’ambiguïté, ainsi quand vers la fin du XI e siècle,
le seigneur de Bernède fait un acte videntibus omnibus famulis suis tam militibus quam et jam paisiis
(Saint-Mont [Jaurgain], acte 87-7).
10. On rencontre par exemple, au fil des actes, un rustre abbé (Madiran f o 173), un autre
s’appropriant une église (Sorde, charte 92), assassinant un ermite (Saint-Sever, acte 4), faisant
comparaître les larrons devant la curia de son casai (Sorde, charte 142) ; se rebellant contre l’abbé
de Saint-Pé (Annuaire, 1885, p. 262-263) ; et des homines, dans un village, susceptibles de s’opposer
collectivement à l’initiative d’un seigneur (Cart. de Bigorre, f o 12 : et si...homines qui tenent casales
in Polzag nolebant facere ullas divisiones cum Otone, aciat omnes placitos cum eis...).
11. Il s’agit du censier de Sainte-Suzanne. Le nom de ce casai correspond à un blanc (BN, Ms lat.
NA 182, P 37), mais est aisément idendifiable par le nom de son possesseur, Bernard de La Cassie,
et par la liste récapitulative des casaux donnée vers la fin de l’acte.
12. A l’inverse, à Saint-Mont, l’identification casal-rustre est totale, au point de trouver des
formules du genre mansum id est rusticus (Jaurgain, no 70, fin XIe s.).
13. Un exemple : l’acte 500 du cartulaire de Berdoues (2 e moitié du XII e s.). Un certain Bonet de
Cesmeadas vend à l’abbaye son casai pour la somme de 15 sous, et il est stipulé que pro tenentia
autem casalis ejus Bonetus solebat esse pagisius (fratrum), XlI denarios annuatim eis faciens...et nunc pro
firmatione casalis hujus liber effectus est. L’affaire s’éclaire si on admet qu’en vendant la charge de
son district fiscal, Bonet est libéré du servicium qui s’y attachait.
14. À cet égard, le cartulaire de Lézat (éd. P. Ourliac, A.-M. Magnou, Paris, 1984-1987) apparaît
comme le « chaînon manquant » entre le Languedoc et la Gascogne. Cf. l’analyse qu’en fait P.
Ourliac dans l’article cité supra, note 2.
15. De même, la présence de fidéjusseurs dans les transactions mettant en jeu les casaux, preuve
de leur nature fiscale selon E. Nortier, est loin d’être générale. De plus, cette pratique,
extrêmement banale, n’est peut-être pas significative. Cf. l’acte 118 du cart.de Berdoues (1210),
un des rares exemples où des homines, notables ruraux, sont explicitement mis en charge de
percevoir l’impôt : l’impôt est prévelé sur un castrum, de façon temporaire, et les moines se
contentent de faire prêter serment aux deux collecteurs.
16. Magnou-Nortier, « La terre », 1982, p. 31-33.
17. Dans le seul cartulaire de Berdoues, voir les actes 3, 154, 158, 160, 161, 192, 227, 243, 376, 701,
757, 769.
18. Magnou-Nortier, « La terre », T982, 34, 58 ; 1984, p. 83 ; le dernier exemple est irréductible à
la glose defructus que propose cet auteur (1982, p. 8).
19. Magnou-Nortier, « Pagenses », note 58.
20. Ma recension révèle le même type de diversité que celle qui est évoquée par P. Ourliac à
partir du seul cartulaire de Lézat (cf.supra, note 2). Je me borne ici à deux exemples. D’abord,
l’acte 43 du cart. de Berdoues où sont simultanément donnés deux casaux ; l’un rend 5 muids de
froment, 89 sous, 18 deniers, une poule, un agneau ; le second doit seulement 9 sous et 3 poules.
L’acte 149 du cart. de Sorde (ΧΙIe s.) évoque VII villanos tenentes singulos casales communem
mensuram casalium villanorum de Bearnio ; or, on observe que le cens qui pèse sur ces casaux (8
conques de froment, 9 d’avoine et 11 deniers morlans), s’éloigne sensiblement de la norme
courante de la vicomté. La commune mesure renvoie à l’idée d’une unité de lotissement, et non
d’une charge fiscale calibrée. Cf. le travail déjà ancien, mais toujours utile de L. Batcave, « Le
servage ou la questalité en Béarn », Rev. hist. du Béarn et du Pays Basque, mai-août 1924, p. 146-201
(part. p. 178 et suiv.).
21. Magnou-Nortier, « La terre », 1984, p. 109-113
22. Magnou-Nortier, ibid.
23. V. supra, note 6. En 1237, il n’existe que 5 casaux dans tout le territoire de la seigneurie de
Lafitte (cart. Berdoues, no 505).
49

24. Les donations de cette époque portent le plus souvent sur un casai unique, qui, fait
révélateur, est généralement dépourvu de nom particulier : tel lieu cum uno casale, ou bien unum
casale de tel lieu.
25. De même on trouve à Berdoues un casai de Berdoues ; des casaux de Badas dans la villa de
Badas (près de Saint-Mont) ; près de Madiran un casai De Casallo, etc. Sur ce point, mon analyse
diverge de celle de P. Ourliac pour qui, dans la haute vallée de la Garonne « après l’an mil, les
structures foncières ne paraissent pas changer » (op. cit., supra, note 2). Mais cet auteur a observé
ailleurs que le casai a d’abord désigné un terroir comportant plusieurs tenures, puis une simple
tenure (cf. « Le servage à Toulouse aux XIIe et XIII e siècles », dans Mélanges...Perroy, 1973, p. 133,
note 11).
26. De tels casaux sont attestés dans le cartulaire de Lézat (cf. par ex. l’acte 85).
27. L’existence de ces « casaux de reprise » se laisse precevoir par quelques actes des cartulaires
de Saint-Savin (no 41), et Sorde (no 143 et 144), qu’il serait trop long ici d’analyser
28. Lucq, no 7 (vers 1030) : Fuit quidam miles de Avidos nomine Arnaldus Raymundus, qui divisit de sua
propria honore unum casalem in quo unum rusticum viveret atque censum perpetualiter redderet...
29. Quelques rares indices permettent d’entrevoir la connexion existant entre ce phénomène, les
pratiques successorales, et l’évolution des structures familiales. L’acte 179 du cart. de Sorde
(1170) évoque les terres istorum casalium quoque modo dividantur per filios vel filias... L’acte 44 du
cart. de Saint-Savin est plus curieux : deux hommes avaient jadis fait donation de leur casai
d’Arras, en s’engageant à ce que leurs descendants et autres naturalles du casai versent à l’abbaye
la moitié des fruits. Mais advint un étranger, un certain Garsianer, venu épouser une habitante
du casai, qui, ayant reconnu le territoire du casai ipsarum terrarum ferre medietatem in proprietate
laboravit, et de fructu ipsarum terrarum nihil reddidit.
30. Le présent travail apporte peut-être quelque lumière nouvelle sur les origines de la dualité de
désignation de l’exploitation paysanne au bas Moyen Age en Béarn et en Bigorre - casau et ostau -
notée par P. Tucoo-Chala, Gaston Fébus et la vicomté de Béarn, Bordeaux, 1960, p. 170 ; et M. Berthe,
Le comté de Bigorre. Un milieu rural au bas Moyen Age, Paris, 1976, p. 73-74 et 218-219.
31. En attendant la publication de ce texte par mes soins, cf. la copie collationnée au XVIII e s. par
Daignan du Sendat, Bibl. municipale d’Auch, ms 71, t. 85, p. 443. Il se peut que cette disposition
ait été interpolée lors de la mise par écrit des coutumes, en 1248.
32. M. Berganton, « Des Lourdais à l’abbaye de Berdoues », Revue Int.d’onomastique, 1974,
p. 258-268. La chronologie de ces censiers fait problème ; X. Ravier, qui prépare l’édition critique
du cartulaire de Bigorre, et que je remercie de m’avoir obligeamment fait part de son opinion,
penche pour une datation plus haute. En tout état de cause, il y a eu passage d’une fiscalité per
casalem à une fiscalité per domum.
33. Le total est sensiblement le même en tenant compte de la disparition des casaux tenus au
service d’ost, désormais imposé à l’ensemble des vicini.
34. Le texte précis de la charte est le suivant : hoc iste in villa quae dicitur Hus habetur casale videlicet
de Paul, in quo duae hominum continentur mansiones, et aliud parvum casale quod apellatur Bartha.
35. Mon travail, en cours, porte sur deux directions principales : enquête anthroponymique, et
enquête de terrain. La fixation des surnoms patronymiques s’opère entre le milieu du XIe et le
milieu du XIIe siècle ; les seuls noms de métier devenus patronymes sont ceux d’activités
remarquables dans une collectivité (faber > Faur) ; or pagesius > paies n’a donné en Gascogne qu’un
nombre infime de noms (villanus et rusticus aucun) : ces désignations concernaient une large
masse et non une élite. Par ailleurs, une étude en cours sur le cartulaire de Saint-Mont (à paraître
dans les Mélanges Duby), révèle une incontestable volonté de distinction des chevaliers face aux
rustres. L’enquête de terrain s’efforce, en s’appuyant sur les listes de cens et les plus anciens
cadastres modernes de restituer la texture vraisemblable du peuplement « per casalem ». Les
résultats sont concordants : le casai du XIIe siècle ne pouvait regrouper guère plus de 2 à 3
maisons.
50

36. Pour s’en tenir au seul cartulaire de Sorde, vicini et parrochiani interviennent aux chartes 1 (
fecit ecclesiam cum vicinis suis), 25 (judicaverunt parrochiani...ilium indignum esse sacerdotali ministerio
), 80, 88, 108, 113, 150, 181.
37. Ce mot recouvre donc une toute autre réalité que dans la Catalogne du XI e s. où il désigne les
gardiens de châteaux comtaux (cf. P. Bonnassie, La Catalogne du milieu du X e à la fin du XI e siècle,
Toulouse, 1976, t. 2, p. 571).
38. C. Samaran, « Les coutumes inédites de Corneillan (Gers) », Bulletin Philologique et historique...,
années 1951-1952 (1953), p. 331-356.
39. Acte XII des chartes de Saint-Sever publiées par E. Nortier, op.cit., note 2, p. 124-126.
40. Celle que révèlent, par exemple, les coutumes de Meilhan, dans le Bazadais (Arch. dép. Pyr.-
Atl., E 190). Les premiers habitants, venus des casaux environnants, ont été installés dans le
bourg fermé attenant au Castet réservé aux chevaliers (fin XII e s.). Devenus des borzes
(« bourgeois »), ils demeureront un temps bien distincts des altres acasats venus peupler Meilhan
ultérieurement. On discerne donc ici aussi une triple hiérarchisation, à la fois sociale,
topographique et chronologique.
41. L’hypothèse la plus vraisemblable à mes yeux est qu’il s’agit des fondateurs initiaux, ceux qui,
disent les coutumes du Castéra, castrum fecerunt et melioraverunt (E. Cabie, Chartes de coutumes de la
Gascogne toulousaine, Paris-Auch, 1884, p. 47).
42. Arch. dép. des Pyr. Atlantiques, E 289, fo 2-3.
43. O. Beylot, « Coutumes de Pouy-Carrejélard », Arch.Hist.de la Gironde, 1887, p. 1-47. En dépit de
leur date tardive, ces coutumes paraissent fort archaïques.
44. De sorte que le couple miles-paisius distingué par une notice du cart. de Saint-Mont à la fin du
XIe siècle (supra, n. 8) correspondrait au couple caver-caslan que l’on trouve dans la même région
et vers la même époque dans le castrum de Corneillan (supra, n. 28)
45. Cette continuité est bien perçue par P. Toulgouat, Voisinage et solidarité dans l’Europe du Moyen
Age. Lou besi de Gascogne, Paris, 1981, p. 70 et passim.
51

Paysans et seigneurs dans le duché


de Normandie : quelques
témoignages des chroniqueurs (Xe-
XIIe siècles)1
Mathieu Arnoux

1 Les premiers chroniqueurs normands, Dudon de Saint-Quentin et Guillaume de Jumièges,


ne se sont guère attardés à décrire en détail la société normande. En contant
l’établissement d’une dynastie princière bientôt promise à la dignité royale, ils cherchent
à démontrer l’élection d’un sang amené par la grâce divine aux limites de la sainteté 2. Ce
dessein enferme l’historien dans un cadre très étroit : le prince, sa famille et ses proches,
ses rivaux et ennemis, et les hommes d’Église, intercesseurs de l’action divine. Ni la
noblesse en tant que groupe, ni a fortiori la paysannerie ne sauraient trouver une place de
choix dans un tel récit, sauf à titre de figures symboliques.
2 Le De moribus et actis primorum Normannorum ducum, composé entre 996 et 1015 par Dudon,
et les Gesta Normannorum ducum, où Guillaume de Jumièges, vers 1071, abrégea et continua
l’œuvre de Dudon, contiennent pourtant quelques allusions significatives à la paysannerie
du duché. Les paysans sont parfois donnés comme inexistants : lorsque Rollon s’établit
dans la vallée de la Seine, les terres de son futur duché sont dites, contre toute
vraisemblance, « abandonnées de la charrue, presque totalement désertées par le bétail,
privées de toute présence humaine »3. Une telle présentation est sans doute nécessaire
pour mettre en scène la génèse du duché gouverné par Rollon, nouvel Adam mené par la
grâce divine à la conquête du paradis normand.
3 D’autres textes admettent une présence paysanne, mais éphémère, et comme à l’arrière-
plan. Très caractéristique est à cet égard le récit d’un énigmatique soulèvement paysan,
peut-être un lointain écho de la conjuratio des paysans d’entre Seine et Loire de 859,
s’attaquant à l’armée de Rollon lors d’une expédition vers la Bourgogne :
« les paysans, voyant presque annéantis les plus braves guerriers francs et les plus
farouches combattants de Bourgogne se réunirent en une multitude innombrable et
prenant les armes, qu’il n’étaient guère habitués à manier, ils coururent sur Rollon.
52

Rollon, regardant derrière lui, vit l’air obscurci des flots de poussière soulevés par
la marche d’une foule épaisse. Convocant les chefs, il leur dit : « un peuple, de
piétons ou de cavaliers, je ne sais, nous poursuit ; que les cavaliers restent avec
nous, pour que nous sachions de quelle force sont ceux qui veulent notre perte".
Alors que Rollon les attendait avec ses cavaliers, les paysans s’approchèrent,
cavaliers et piétons mêlés. Rollon se rua sur eux, les repoussa en leur imposant une
fin cruelle, jusqu’à en faire un carnage, les annéantit, et après ce grand massacre
retourna vers les siens »4.
4 On ne saurait mieux résumer le destin des paysans chez les chroniqueurs normands : à
peine viennent-ils se placer sous notre regard qu’ils sont exterminés, pour la satisfaction
non dissimulée de l’auteur et, sans doute, de son auditoire.
5 Deux textes cependant retardent suffisamment la mise à mort de leurs acteurs pour nous
permettre d’apprécier la position des paysans face au pouvoir ducal et aux seigneurs :
l’histoire de Rollon et du paysan de Longpaon, racontée par Dudon, et la description
célèbre donnée par Guillaume de Jumièges de la révolte des paysans de 996. Une analyse
précise des deux récits, recourant au témoignage de sources contemporaines permet
d’ailleurs de montrer que ces deux textes ne sont pas sans rapports.

L’histoire du paysan
6 L’histoire du paysan constitue l’un des moments forts du chapitre consacré à la
construction du duché de Normandie. Elle intervient juste après le récit de la restauration
de l’Église et des sanctuaires monastiques du duché, et illustre le rétablissement de la paix
et de la sécurité sous l’autorité sans faille du nouveau duc5. Le thème de l’anecdote est
d’une grande simplicité : Rollon ayant étendu sa protection contre les pillards aux
instruments agricoles, un paysan et son épouse cherchent à abuser le duc en lui
réclamant le remboursement de leur charrue, après l’avoir dissimulée ; celui-ci, après les
avoir dédommagés fait mener une enquête qui révèle le forfait et attire sur les coupables
un châtiment exemplaire. L’anecdote, qui a paru assez importante à tous les successeurs
de Dudon (Guillaume de Jumièges, Wace et Benoît de Sainte-More) pour qu’ils lui
réservent une place importante dans leur récit, peut s’analyser à plusieurs niveaux. La
complexité relative ainsi que les incohérences de détail du texte de Dudon semblent
montrer qu’il s’agit d’une réélaboration d’éléments narratifs antérieurs6. Ces éléments de
circonstance disparaissent d’ailleurs dans les versions successives de l’anecdote, qui
acquiert ainsi plus de cohérence et une signification plus univoque. On retrouve ce récit,
sous sa forme la plus brutale et la plus dépouillée, dans un recueil d’anecdotes
miraculeuses illustrant la piété des premiers ducs, sans doute compilé au début du ΧI e
siècle, les Additamenta ad historiam Normannorum 7. Dans cette version, qui paraît très
proche de la version originale, le rôle du duc est tenu par Richard II, tandis que le paysan
et sa femme, donnés sans lieu d’origine, se perdent dans un anonymat complet. Seul
diffère le dénouement de l’histoire, qui voit le paysan, honnête et prudent, restituer le
dédommagement et dénoncer lui-même son épouse au duc, et celui-ci, magnanime, se
contenter de faire arracher les yeux à la coupable, avec l’approbation du conjoint : quand
le paysan rentra chez lui, il trouva sa femme justement punie : « désormais, ne vole plus,
lui dit-il plein de colère, et respecte les commandements du comte »8.
7 La morale de l’anecdote, ainsi réduite à l’essentiel, apparaît assez clairement : l’autorité
du duc sur son duché est absolue, et seul cet être pervers et inconséquent qu’est par
essence l’épouse d’un paysan peut imaginer de la défier ; mais le châtiment suit
53

immédiatement le crime, et vient démontrer combien la justice ducale est fulgurante et


impitoyable.
8 Une telle interprétation laisse cependant de côté le fond même de l’histoire, le rôle de la
charrue, l’un des éléments invariants des différentes versions. Une enquête rapide
montre tout d’abord qu’on n’a pas affaire ici à un thème folklorique9 : l’instrument de
labour des contes est le plus souvent un araire que l’on porte sur son épaule, et, même
enchanté, il n’est jamais démontable. La charrue du paysan paraît bien réelle et
normande : c’est un instrument perfectionné et coûteux (cinq sous), pourvu d’un soc et
d’un coutre ; Dudon, au début du XIe siècle, y a-t-elle le bœuf, l’âne ou le cheval, tandis
que Wace, au milieu du XIIe siècle la fait tirer par « deux beaux bœufs ».
9 C’est dans le « Très ancien coutumier », compilé dans les dernières années du XII e siècle,
qu’on trouvera une clé de l’anecdote : le chapitre XVI stipule en effet que « la charrue doit
estre en la pes le duc et en sa desfansse, il garde cels qui la mainent » 10. La confrontation
de l’anecdote et du principe coutumier rend compte de la plupart des éléments du récit :
l’interdiction de rentrer la charrue est une manière paradoxale d’affirmer la compétence
ducale sur l’outil, puisqu’elle décharge les paysans du soin de sa protection. Le
dédommagement du paysan paraît être le corollaire logique de la tutelle ducale, et
l’enquête qui suit, ainsi que le sévère châtiment qui frappe les coupables, s’expliquent
aisément si l’on admet qu’ils ont porté atteinte à la paix publique garantie par l’autorité
du duc.
10 Le rapprochement de l’histoire du paysan et du précepte coutumier dit de la « paix de la
charrue » permet donc, comme l’avaient déjà noté les historiens des institutions ducales
et du très ancien droit normand11, d’affirmer l’existence dès le début du XIe siècle de
certaines prescriptions de la coutume, dont la « cristallisation » doit être datée, d’après J.-
F. Lemarignier, de la seconde moitié de ce siècle12. Il serait sans doute téméraire
d’attribuer cette loi à Rollon, dont nous savons si peu et dont l’implication dans
l’anecdote n’est peut-être qu’un apport de Dudon, mais on peut sans imprudence
rapporter au règne de Richard II une législation particulièrement favorable à la
paysannerie.
11 Cette analyse n’épuise pourtant pas la signification du texte : il reste en effet à nous
interroger sur le sens d’une anecdote qui retourne contre des paysans une législation
destinée à les protéger. La question est d’autant plus importante que ces paysans sont les
seuls à apparaître individuellement dans l’ouvrage de Dudon, et que ce jugement semble
constituer le seul exemple connu dans l’histoire juridique du duché d’une sentence prise
en application de la « paix de la charrue ».
12 S’il paraît exclu que le souci des narrateurs soit de tourner en dérision une législation
ducale, surtout lorsqu’elle émane de Rollon, il est tentant de considérer que l’épisode met
en cause deux destinataires différents : les seigneurs, « quens, barons, ou autres puissanz
homs », absents de l’anecdote mais explicitement désignés dans le chapitre XVI du
coutumier, pour leur rappeler l’étendue et l’efficacité de la paix ducale, et les paysans,
visés par les stéréotypes misogynes et antirustres des deux textes, à qui est rappelée, par-
delà la réglementation qui protège leur labeur, l’infinie humilité de leur condition, et la
nécessité d’une soumission sans faille à l’autorité de leur duc. Le dénouement des deux
versions de l’anecdote, la brutalité des châtiments, l’assimilation du forfait de la femme à
une « sédition » contre l’autorité ducale, et le souci de démontrer que la terreur est le
seul langage compris des rustres incitent à rapprocher l’histoire du paysan d’un
54

événement célèbre et contemporain, puisqu’il est à dater lui aussi du règne de Richard II :
le soulèvement de 996.

Le soulèvement de 996
13 C’est à Wace, qui raconta l’événement vers 1160 dans des vers célèbres du Roman de Rou,
que cette révolte doit sa célébrité, et l’analyse remarquable qu’en fit Augustin Thierry
lors de la révélation de l’œuvre en 1830 continue à inspirer la plupart des commentateurs
contemporains. Une comparaison précise des textes de Wace et de Guillaume de Jumièges
montre pourtant que les seules modifications apportées par le poète au récit du
chroniqueur consistent en un rapprochement saisissant avec le mouvement communal
alors en plein essor, et surtout en une surenchère de violence et de sadisme dans
l’évocation de la répression. La version écrite quelques années plus tard par Benoît de
Sainte-More tente d’ailleurs de grossir encore le trait, s’il est possible, apportant une
intéressante information sur le goût et les attentes de ses auditeurs ; pas une seule
précision originale ne vient pourtant enrichir les deux versions en langue vulgaire13. C’est
donc chez Guillaume de Jumièges, beaucoup plus proche de l’événement, qu’il faut aller
chercher nos informations, d’autant que son texte apparaît riche de notations multiples.
« Tandis qu’il prodiguait en abondance les richesses d’une si grande honnêteté, aux
premiers temps de son jeune âge, commença à croître dans le duché normand la
semence d’une division mortelle. Car les paysans des différents comtés de la patrie
normande se mirent d’un même mouvement à tenir d’innombrables assemblées,
décidant de vivre selon leur plaisir, et, tant pour l’usage du revenu des bois que
pour le commerce des eaux, d’en user selon leurs propres lois, sans se soucier du
droit établi auparavant. Pour affermir ces principes, chaque groupe de cette foule
délirante envoya deux députés pour porter ses décisions à l’accord d’une assemblée
générale tenue au cœur du pays. Lorsque le duc l’apprit, il envoya le comte Raoul
avec une multitude de soldats pour réduire cette férocité campagnarde et disperser
l’assemblée des paysans. Celui-ci, sans attendre les ordres, s’empara aussitôt de tous
les députés, et de bien d’autres avec eux, leur fit trancher mains et pieds, et les
rendit, impotents, à leurs proches ; ceux-ci s’abstinrent désormais de tels actes et la
crainte de subir un sort pire encore les rendit plus prudents. Les paysans, instruits
par l’expérience, oubliant leurs assemblées, retournèrent en hâte à leurs
charrues ».
14 Le texte de Guillaume, classique de l’histoire des mouvements sociaux, a déjà fait l’objet
de nombreuses analyses mettant en valeur ses principaux enseignements14 : la date du
mouvement, au début du règne de Richard II, vers 996, la forme singulière du
soulèvement, une fédération de « conventicules » dirigés par un comité central, ses
objectifs, la maîtrise des richesses forestières et des cours d’eau, la brutalité et la
sauvagerie de la répression menée par Raoul d’Ivry. On a moins insisté sur les aspects
énigmatiques du texte : l’absence de causes du mouvement, dont on ne connaît que les
motifs avoués, et qui nous est ici donné comme spontané, son apparente non-violence,
qui contraste tant avec la répression seigneuriale, et enfin la curieuse situation du duc,
dont le pouvoir ne paraît pas mis en cause par le soulèvement, et qui semble ne pas être à
l’origine de sa répression, puisque Raoul et ses milites agissent non morans jussa, « sans
attendre les ordres du duc » ou même « sans s’arrêter aux ordres du duc ». De tout cela
ressort l’idée d’un soulèvement sans violence ne mettant pas en cause l’autorité ducale,
écrasé dans le sang par un groupe seigneurial agissant au-delà des consignes de son
suzerain.
55

15 À cette analyse interne du texte, il faut ajouter un certain nombre d’éléments externes,
qui incitent à le considérer d’un œil extrêmement critique. L’absence de toute allusion à
un événement de cette ampleur dans les textes antérieurs à la chronique de Guillaume de
Jumièges ne peut manquer d’étonner. Dudon n’y fait aucune allusion : son texte, il est
vrai, s’arrête à la mort de Richard Premier, mais les poèmes dédiés à Richard II ainsi qu’à
Raoul d’Ivry, ami et inspirateur de Dudon, ne signalent pas même les vertus guerrières
des deux personnages15. Si le soulèvement fut d’une telle ampleur, et la victoire des milites
si indiscutable, pourquoi la passer sous silence quelques années après, dans un texte écrit
sous le patronage des vainqueurs supposés ? Sans doute l’événement ne paraissait-il pas,
au début du XIe siècle, suffisamment glorieux pour mériter une allusion.
16 Les historiens modernes semblent d’ailleurs se faire l’écho de ces doutes, qui n’oublient
jamais de mentionner la révolte lorsqu’ils traitent de l’histoire des mouvements sociaux,
mais préfèrent la passer sous silence dans leurs récits des premières années du duché 16.
L’épisode raconté par Guillaume de Jumièges s’intègre difficilement, il est vrai, dans
l’histoire des origines de l’État ducal : l’hypothèse d’une défaite sanglante et définitive de
la paysannerie s’accommode mal de d’une garantie ducale aux biens des paysans dont
témoigne l’anecdote rapportée par Dudon. Il y a plus : comment concilier l’idée d’une
soumission de la classe paysanne avec la constatation de son émancipation à la même
époque ? L. Musset, dans un article récent, démontrant à nouveau et de manière
irréfutable la disparition du servage en Normandie dans la première moitié du XI e siècle,
présente le soulèvement de 996 comme la seule cause possible de cette libération17. Il
apparaît donc que le récit des Gesta Normannorum ducum ne rend pas compte de manière
satisfaisante de la conjoncture des débuts du règne de Richard II.
17 Un autre texte du XIe siècle, peu utilisé par les historiens, permet de relire le témoignage
de Guillaume de Jumièges sous une tout autre lumière. Il s’agit d’un court passage du
Libellus de relevatione, aedificatione et auctoritate Fiscannensis monasterii, histoire anonyme de
l’abbaye de Fécamp, rédigée, selon l’hypothèse de J.-F. Lemarignier, dans le
années 1090-1094, sans doute à partir de sources annalistiques plus anciennes conservées
au monastère :
« Richard [II], fils de Richard [I], lorsqu’il reçut le duché sur toute la Normandie, au
début de son règne, contint par sa prudence ses Normands révoltés, les vainquit
heureusement, et, par sa puissance, les ramena et les soumit aux coutumes du joug
paternel. Ayant calmé ces soudaines séditions de ses citoyens, apaisé et réconcilié
les régions environnantes par l’image de la probité paternelle, l’illustre duc Richard
commença de resplendir et de répandre toujours plus loin dans les diverses parties
du monde les effluves sublimes de ses vertus ; il surpassait la célébrité et l’éminence
de ses prédécesseurs et voilait leur éclat par l’incomparable noblesse de ses actions,
et composait à l’intention de ses successeurs l’image d’une vie à imiter par tous » 18.
18 L’événement apparaît sous un jours très différent : ce qui nous était présenté par
Guillaume comme un formidable soulèvement paysan est ici une révolte seigneuriale (les
qualificatifs de normands et de citoyens ne peuvent désigner que des membres du groupe
seigneurial) sans doute déclenchée par la succession de Richard I, comparable à celles
survenues à la mort de Richard II lui-même, puis après celle de Robert le Libéral en 1035
et pendant toute la minorité de Guillaume le Batard, à la mort de ce dernier en 1086, ou
lors de la disparition de son fils Henri Beauclerc en 1135. Placer la crise de 996 dans la
série des crises successorales, c’est aussi en faire une étape du processus de féodalisation
du duché. La confrontation du témoignage de l’anonyme de Fécamp au texte de Guillaume
de Jumièges permet de donner à celui-ci toute sa signification : un soulèvement paysan
56

suscité sans doute par l’accroissement des exactions seigneuriales, en particulier sur les
cours d’eau, pêcheries et moulins, et sur les ressources forestières, favorisées par une
situation de faiblesse du pouvoir ducal, liée à la jeunesse du nouveau duc. La situation
semble se résoudre au détriment des milites par un renforcement du pouvoir ducal et des
garanties données à la paysannerie.
19 Que le soulèvement des milites du duché n’ait pas abouti, en dépit du bain de sang plus
que vraisemblable évoqué par Guillaume de Jumièges, l’histoire entière du duché
l’atteste : au moment même ou partout dans le royaume de France la pression
seigneuriale aboutit au démembrement du pouvoir des principautés territoriales et à
l’émiettement de leurs justices, on assiste en Normandie à l’édification d’une
administration plus puissante et plus perfectionnée, et au renforcement d’un appareil
judiciaire dont la première fixation d’une coutume unique pour l’ensemble du duché
représente une étape fondamentale19.
20 De cette construction étatique, la notion de paix ducale, qu’illustre si bien l’histoire du
paysan de Longpaon, constitue le fondement idéologique. Depuis longtemps déjà, les
historiens ont noté qu’elle précède dans le duché l’institution de la Paix de Dieu, imposée
seulement vers 1046-1047 lors d’un concile provincial tenu à Caen20. Le rapprochement
des divers textes déjà évoqués incite à en dire plus.
21 L’anecdote du paysan permet à coup sûr d’attribuer à Richard II, agissant sans doute sous
la pression de ses sujets, une législation de paix garantissant la sécurité des paysans, de
leur maison et de leur outillage : de telles garanties sont d’ailleurs le corollaire de leur
émancipation. Le texte de l’anonyme de Fécamp apporte à notre recherche une
information précieuse : il lie en effet le soulèvement survenu au début du règne de
Richard II à l’appel, relaté dans les lignes suivantes, de l’abbé de Saint-Bénigne de Dijon,
Guillaume de Volpiano, pour réformer le sanctuaire ducal de la Trinité de Fécamp.
22 N’est-il pas tentant dès lors de rapprocher le très paisible soulèvement paysan décrit par
Guillaume de Jumièges, avec ses cellules locales et son assemblée centrale, des assemblées
de paix tenues dans les années 989-994 dans le Sud du Royaume : Augustin Thierry y fut
conduit par la similitude des mouvements, la coïncidence des dates nous y incite
fortement. Le recours à Guillaume de Volpiano, artisan et théoricien de la Paix de Dieu,
s’expliquerait assez bien par le désir de canaliser un mouvement devenu incontrôlable en
lui donnant un chef qui avait déjà démontré dans des circonstances semblables son sens
politique et son autorité21. Le refus qu’il opposa tout d’abord aux envoyés de Richard,
mérite également d’être considéré avec attention :
« fils très chers, nous avons entendu dire que les ducs normands sont des hommes
barbares et redoutables, qui détruisent les sanctuaires plutôt que d’en construire,
qui dispersent et mettent en fuite les saintes communautés des hommes de Dieu,
plutôt que de les rassembler et de les nourrir »22.
23 La réponse se comprend mieux si elle se réfère à la violence de la classe seigneuriale
normande dans une période de graves troubles et aux exactions exercées contre le clergé,
dont les nombreuses usurpations opérées par la famille ducale elle-même à la fin du X e
siècle sont l’indice le plus évident, plutôt qu’à la barbarie viking, alors bien passée de
mode.
24 Son arrivée à Fécamp en 1001, sans que l’expression de Paix de Dieu soit alors prononcée,
s’accorde bien avec la pacification du duché sous l’égide de son duc, dont font foi tous les
chroniqueurs contemporains, à commencer par Raoul Glaber, écho fidèle de la pensée de
Guillaume de Volpiano lui-même23. L’ouvrage de Dudon peut être lu comme un véritable
57

panégyrique de la paix ducale, attribuée, comme on l’a vu à Rollon, modèle de toutes les
vertus, dont Richard II paraît être le successeur idéal.
25 Il faudra, un demi-siècle plus tard, un autre soulèvement seigneurial à l’occasion d’une
autre succession ducale pour que le jeune duc Guillaume, faisant appel à l’exemple d’un
autre grand réformateur, Richard de Saint-Vanne, impose à son duché l’institution de la
Paix de Dieu pour renforcer la paix ducale devenue inefficace24.
26 La confrontation des textes de Dudon de Saint-Quentin ou de Guillaume de Jumièges,
historiens autorisés de la Normandie ducale, avec d’autres textes n’émanant pas des
mêmes milieux donne donc de la société du duché une image assez différente de celle qui
est généralement présentée. Leur analyse permet aussi d’apprécier les modifications
apportées à la présentation de l’histoire du duché. Dudon, plus attentif aux raffinements
de l’écriture, nous présente un duc fort proche de l’Église et des prélats réformateurs,
tuteurs spirituels du jeune pouvoir ducal : le couple formé par Rollon et l’archevêque
Francon témoigne exemplairement de cette union, qui ne laisse place que très
secondairement au récit des discordes déchirant la population du duché. Guillaume, plus
concis et efficace, ne montre pas un très grand respect pour le pouvoir clérical : Francon
est expulsé de sa version de l’histoire du paysan. Il est à l’inverse beaucoup plus sensible
aux ambitions seigneuriales, et offre à la noblesse du duché une victoire « posthume » sur
les paysans, dont ses successeurs Wace et Benoit accroîtront encore l’ampleur ; sans doute
était-il plus utile en 1071 de rallier autour du duc devenu roi une noblesse tenue en
respect en Normandie par l’impitoyable autorité ducale et si nécessaire à la pacification
du royaume récemment conquis d’Angleterre.
27 Seul le sort des paysans reste inchangé : fustigés et pendus par l’un, il sont mutilés et
massacrés par l’autre. On peut y voir une affirmation du pouvoir sans limite du duc et de
ses hommes ; on peut aussi y lire le désir impuissant de châtier en paroles l’arrogance
d’une paysannerie émancipée à laquelle la coutume et les justices arrachés à l’État ducal
offrent une protection efficace contre l’arbitraire des puissants.

ANNEXES

Annexes
I. Histoire du paysan de Longpaon (Dudon de Saint-Quentin)

Rollon fit enfin proclamer dans toute la terre sous sa domination un ban, c’est-à-dire une
interdiction qui défendait de se livrer au vol ou au brigandage ou de prêter son aide à tout
mauvais dessein. Il interdit par ailleurs de rapporter à la maison les ferrures des charrues
– il fallait au contraire les laisser au champ avec la charrue – et d’envoyer quelqu’un
surveiller le cheval, l’âne ou le beuf, pour ne pas les perdre.
58

Effrayé de cette interdiction, un paysan du village de Longpaon laissa aux champs ses
instruments de labour, et, à l’approche de midi, revint chez lui pour manger. Son épouse,
se mit à lui reprocher aigrement d’avoir abandonné ses outils de labeur ; après l’avoir
longuement et durement accablé, elle lui servit à manger. Puis, pour l’effrayer et qu’il
n’abandonne plus ses outils, elle courut au champ, s’empara des courroies du joug, du soc
et du coutre, les dissimula à la vue de son mari, et rentra chez elle comme si elle venait
d’ailleurs. Le mari repu se lève de table, regagne son champ, n’y trouve plus ses
instruments de labour, retourne chez lui affligé et raconte la chose à sa morose épouse.
Celle-ci s’emporta contre lui, l’accablant de reproches violents : « Bon à rien ! va voir le
duc Robert, et réclame lui ta charrue ». Il courut aussitôt à Robert et raconta au duc le vol
de ses instruments ; celui-ci aussitôt appelle un prévôt : « donne cinq sous à ce paysan,
qu’il rachète ce qu’il a perdu, et va au plus vite au village pour t’enquérir par l’épreuve du
feu de l’auteur du vol ». Le domestique fit examiner par le feu tous les habitants du
village, ne trouva pas le coupable et rendit compte au duc Rollon. Celui-ci convoque
l’archevêque Francon : « puisque le dieu des chrétiens, au nom duquel j’ai été baptisé,
connaît toute chose, je m’étonne qu’il ne nous ait pas revélé le coupable du vol, lorsqu’on
l’a éprouvé par le feu en son nom ». « Le feu n’a pas encore touché le coupable », répondit
Francon. « Retourne et soumets les habitants des alentours au supplice du feu au nom de
Jésus Christ », ordonna Robert au prévôt. Celui-ci, se conformant aux ordres du duc, fit
savoir que personne ne s’était avoué coupable. Puis il fit appeler le laboureur, et lui
demanda à qui il avait dit que ses instruments étaient restés au champ. « À ma femme »
répondit le paysan. On appela celle-ci, elle vint, et le duc lui demanda : « qu’as-tu fait du
soc et du coutre de ton mari ? » ; elle nia les avoir eu, puis longuement battue de verges,
confessa le vol à tous. « Savais-tu que c’était ta femme qui avait volé ? » demanda alors
Robert au mari ; « je savais » dit-il. « Tu mourras pour deux bons motifs, reprit Robert,
d’abord parce que tu es le chef de ta femme, et que tu devais la châtier, ensuite parce que
tu lui as prêté ton aide au lieu de la dénoncer ». Sur le champ, il les fit pendre et mourir
d’une fin cruelle. Ce jugement terrifia les habitants, et par la suite, personne n’osa plus
voler, ni se livrer au brigandage, et la terre desertée des larrons et voleurs et privée de
toute sédition connut le repos et le silence. Les hommes demeurant sous la domination de
Robert connaissaient donc une paix continuelle et un calme prolongé, et jouissaient de
tous les bienfaits, sans craindre l’armée d’aucun ennemi.
Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniae ducum, II, 31-32, éd. Lair,
Caen, 1865 (MSAN, 23), p. 171-173.

II. Histoire du paysan (version des « Additamenta ad historiam


normanorum »)

On dit de Richard, fils de Richard premier, qu’il fut le père de la patrie, et surtout des
moines. De son temps, en effet, la Normandie regorgeait de tous les biens, et telle fut la
paix en Normandie de son temps que les laboureurs travaillant aux champs n’osaient
même pas rapporter chez eux les ferrures de leurs charrues ; si elles étaient volées, le
comte ordonnait qu’on vienne le trouver, pour qu’il rende lui-même tout ce qui avait été
perdu à cause du vol. Il lui arriva quelque chose de semblable à ce qui était arrivé à son
aïeul Rollon. L’épouse d’un laboureur, ayant entendu l’interdiction du duc, vola un jour le
coutre et le soc de sa charrue, pour mettre le comte à l’épreuve. Le paysan, retournant le
lendemain à la charrue, ne retrouva pas ses outils, et se rendit chez le comte pour lui
59

rapporter ce qui était arrivé. Le duc ordonna qu’on lui donne de l’argent, pour le
dédommager. Revenu chez lui, il rapporta à sa femme l’action du comte. « C’est très
bien », lui dit-elle, puisqu’il avait l’argent, et qu’elle-même possédait les objets perdus.
L’ayant entendu, pour ne pas agir malhonnêtement, il rapporta au duc l’argent qu’il lui
avait donné, et lui raconta ce que sa femme avait fait. Le comte cependant, le retenant à
ses côtés quelque temps, ordonna qu’on aille arracher les yeux à la femme, à cause de son
vol. Quand le paysan rentra chez lui, il trouva sa femme justement punie : « désormais, ne
vole plus, lui dit-il indigné, et apprends à respecter les ordres du comte ».
Addimenta ad historiam normannorum, dans Guillaume de Jumièges, Gesta normannorum
ducum, éd. Marx, Rouen, SHN, 1914, p. 339-340.

NOTES
1. Les éléments de cette communication ont été repris, approfondis et développés dans « Classe
agricole, pouvoir seigneurial et autorité ducale », MA, 98 (1992), p. 35-60.
2. Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniae ducum, éd. J. Lair, Caen, 1865
(Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 23) ; Guillaume de Jumièges, Gesta
normannorum ducum, éd. J. Marx, Rouen, 1914 Société d’Histoire de la Normandie, ; cf. les
remarques G. Duby sur l’oeuvre de Dudon, Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme, Paris, 1978,
p. 108-112 ; sur la datation de Dudon, cf. G.C. Huisman, « Notes on the manuscript Tradition of
Dudo of St Quentin’s Gesta Normannorum », Anglo-Norman Studies, 6 (1983).
3. Un texte plus tardif, mais d’inspiration voisine, les Miracles de saint Wulfran, montre d’ailleurs
Rollon rassemblant à grand’peine les rares fuyards trouvés dans ces lieux désertés pour les
répartir entre ses Normands, et composer une nouvelle nation ; éd. J. Laporte, Mélanges de la
Société d’Histoire de la Normandie, 14e série, 1938, p. 26-27.
4. Dudon, op. cit., p. 171-173.
5. On trouvera une traduction de ce texte en annexe.
6. La mention de Longpaon, domaine de l’abbaye de Saint-Ouen-de-Rouen, usurpé à la fin du X e
siècle, suggère que le texte utilisé par Dudon fut écrit ou modifié dans l’important scriptorium de
cette abbaye, tandis que le rôle notable mais non essentiel de l’archevêque Francon (le
personnage n’apparaît pas dans les autres versions de l’épisode) doit être interprété comme une
intervention de Dudon, pour qui ce court récit illustre, entre autres, le rôle de l’Église dans la
pacification du duché naissant ; cf. sur ce point O. Guillot, « La conversion des Normands peu
après 911 », Cahiers de civilisation médiévale, 24 (1981).
7. Le texte est édité à la fin de l’ouvrage de Guillaume de Jumièges, Gesta normannorum ducum, op.
cit., p. 335-341.
8. Cf. la traduction de ce texte donnée en annexe.
9. Cf. par exemple S. Thompson, Motif-Index of Folk-Litterature, 6 vol., Copenhague, 1955-1958, t. 6,
p. 591, s.v. plow.
10. Très Ancien Coutumier normand, chap. XVI, 1 (texte français), dans Coutumiers de Normandie,
éd. E.J. Tardif, Rouen, Société d’histoire de la Normandie, 1903, t. 2, p. 15 ; texte latin, op. cit., t. 1,
p. 17.
11. Cf. par exemple J. Yver, « L’interdiction de la guerre privée dans le très ancien droit
normand », Travaux de la semaine d’histoire du droit normand, Caen, 1928, p. 35.
12. Recherches sur l’hommage en marche et les frontières féodales, 1945 (Travaux de l’Université de
Lille, 24), p. 20-22.
60

13. Gesta normannorum ducum, op. cit., p. 73-74 ; Wace, Roman de Rou, éd. Holden, Paris, 1973, t. 2,
p. 191-196, w. 815-958 ; Benoit de Sainte-More, Chronique des ducs de Normandie, éd. C. Fahlin,
Uppsala, 1951-1979, t. 2, p. 197-203, w. 28854-29052.
14. Cf. en dernier lieu P. Bonassie, « D’une servitude à l’autre », dans R. Delort (sous la direction
de), La France de l’an mil, Paris, 1990, p. 125.
15. Op. cit. p. 122 et 125-126.
16. Cf les synthèses récentes de L. Musset, « Naissance de la Normandie », dans M. de Boüard,
Histoire de la Normandie, Toulouse, 1987, p. 75-130 et D. Bates, Normandy before 1066, Londres, 1982.
17. « Reflexions autour du problème du servage et de l’esclavage en Normandie ducale (X e-XIIe
siècles) », L. Musset, J.M. Bouvris, V. Gazeau, Aspects de la société et de l’économie dans la Normandie
médiévale (Xe-XIIIe siècle), Caen, 1989, p. 23.
18. Ed. Migne, P. L., CLI, col. 701-723 ; ce passage avait été partiellement traduit par M. de Boiiard
dans une collection de textes à l’usage de l’enseignement primaire : « L’histoire locale à l’école :
Richard II », Supplément aux Annales de Normandie, janvier 1955, p. 4-5, et signalé par Annie Renoux
dans sa thèse : Fécamp. Du Palais ducal au Palais de Dieu, Paris, 1991, p. 244. Je remercie l’éminente
historienne du palais des ducs de Normandie à Fécamp de m’avoir indiqué ces ouvrages ; sur le
Libellus, cf. par ailleurs J. F. Lemarignier, Etude sur le privilège d’exemption et de juridiction des
abbayes normandes depuis les origines jusqu’en 1140, Paris, 1937, p. 259-262 ; je prépare une édition
critique de ce texte, dont existent plusieurs manuscrits, jusqu’ici ignorés : cf. M. Amoux, « La
fortune du Libellus de reuelatione edificatione et auctoritate Fiscannensis monasterii, Note sur la
production historiographique d’une abbaye bénédictine », Revue d’histoire des textes, 21 (1991).
19. Cf. J. Yver, « Les premières institutions du duché de Normandie », Settimane di studio du Centre
italiano di studi sull’alto Medioevo, 16, Spolète, 1969 ; L. Musset, « Origines et nature du pouvoir
ducal en Normandie jusqu’au milieu du XIe siècle », dans Les principautés au Moyen Age, Bordeaux,
1979, p. 47-59.
20. Sur ce sujet cf. en dernier lieu, J.-F. Lemarignier, « Paix et réforme monastique en Flandres et
en Normandie autour de l’année 1023 : quelques observations », dans Droit privé et institutions
régionales. Études historiques offertes à J. Yver, Paris, 1976, p. 443-468.
21. Sur Guillaume de Volpiano, cf. N. Bulst, Untersuchungen zu Klosterreformen Wilhelms von Dijon
(962-1031), Bonn, 1973, surtout p. 147-161. La nomination de deux jurés par communautés incite
par ailleurs à rapprocher le mouvement paysan d’une procédure d’enquête attestée dans le
duché jusqu’au XIVe siècle : cf. par exemple l’enquête de 1297 sur les marais de Troam, menée par
deux jurés de chacune des paroisses usagères (L. Delisle, Études sur la condition de la classe agricole
en Normandie, Evreux, 1851, p. 136).
22. Libellus, op. cit. col. 721.
23. Cf. surtout Raoul Glaber, Histoires, 1, 21, éd. M. Prou, Paris, 1886, p. 20 ; éd. G. Cavallo et G.
Orlandi, fond. Lorenzo Valla, Milan, 1989, p. 42-44 ; éd. E. J. France, Oxford Médiéval Texts, 1989,
p. 36.
24. M. de Boüard, « Sur les origines de la trêve de Dieu en Normandie », Annales de Normandie,
1959, p. 169-190.
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Les paysans du Nord : habitat,


habitation, société
Alain Derville

1 Je parle du Nord/Pas-de-Calais, région de définition tardive, comme d’autres parlent de la


France, région dont les frontières furent encore plus tardives.

Habitat et communauté rurale


2 La géographie cartographie l’habitat. Les cartes de l’IGN distinguent par des caractères de
grosseur décroissante les chefs-lieux de canton, les communes ou villages, les hameaux,
les fermes isolées. Vision administrative, moderne et déformante. L’historiographie
aggrave cette façon de voir : les villages sont supposés primitifs, les hameaux et les
fermes isolées constituent un peuplement intercalaire né des grands défrichements
médiévaux. Vision ecclésiastique : les villages sont les paroisses, le reste a tout au plus
reçu tardivement une chapelle, formé une dépendance, un secours de l’église-mère. Cela
n’est pas sûr.
3 La toponymie montre que bien des écarts sont aussi anciens que le centre paroissial. Les
grands défrichements ont, certes, entraîné la création de lieux habités, mais moins
souvent qu’on ne le pense. Le peuplement dit intercalaire est parfois d’origine gallo-
romaine. Ainsi de ces toponymes en-ies (-iacas), si fréquents dans le sud de la Flandre
Wallonne. Ce sont aujourd’hui des villes (Orchies), ou des communes, ou des fermes
comme celle de Hergnies (jadis fief de Hiellegnies) entre Thumeries et Wahagnies, ou « la
cour d’Hiellegnies », aujourd’hui simple ferme entre Orchies, Aix et Coutiches. Ces écarts
situés à la limite des terroirs actuels pourraient passer pour des témoins des derniers
défrichements, du moment où, sous la poussée des essarteurs, les terroirs voisins enfin se
rejoignirent... Or ils étaient en place dès les Ve-VIe siècles1. Tous ces lieux en-ies étaient
alors des domaines avec des cabanes de colons, mais au fil des siècles les hommes se sont
concentrés à Thumeries, qui est devenu un « village », désertant Hiellegnies, qui a
rétrogradé au rang de hameau, puis de ferme.
62

4 La concentration de l’habitat a été aussi fréquente, sinon plus, que sa dispersion. Pour le
petit diocèse d’Arras (2 821 km2) on a compté 21 % de toponymes romans, mais « les
créations des XIe-XIIIe siècle sont moins nombreuses que les disparitions »2. Ainsi de
Tréhout, toponyme germanique indiscutable, dont la paroisse, fondée en 1239, était taxée
à 16 L dans le pouillé de 1360, qui figurait sur les rôles de l’aide d’Artois, comme une
communauté, mais qui était désert en 1469 et n’est plus aujourd’hui qu’un lieu-dit de
Vitry-en-Artois3 : les gens étaient partis, laissant le toponyme sur place. Soit encore
Belleville, à Rougefay près de Frévent, où les moines d’Hesdin avaient au XII e siècle autel
et cimetière et où ne restait en 1469 qu’une ferme formant une unité fiscale, c’est-à-dire
une communauté4.
5 Des « villages » plus nombreux, un mailliage de l’habitat plus serré qu’aujourd’hui, c’est
l’image qu’imposent tous les textes. La grande charte de 1066 pour Saint-Pierre de Lille
cite 21 lieux ruraux situés dans la châtellenie de Lille ; 11 sont des communes aujourd’hui,
10 ne sont plus que des lieux-dits, des lieux vides parfois5. Au XIIe siècle, à en juger par les
toponymes inscrits dans la marge de leur cartulaire, les moines d’Hesdin possédaient des
biens dans 52 villages dont 19 appelés villa ou villula (et une fois parrochia) ; 21, dont 11
villae, sont aujourd’hui des communes, 20, dont 5 villae, ne sont plus que des lieux-dits, 11,
dont 3 villae, ne sont pas identifiés et ont dû disparaître 6. Il y avait donc beaucoup de
« lieux » ou de « villes ». C’est à la fin du XVe siècle qu’on commença à parler de
« villages » et de « hameaux ». Mais la ferme isolée ou le hameau ne constituait pas
forcément une unité fiscale. À Moringhem, près de Saint-Omer, vieille villa franque qui
formait toujours une unité fiscale en 1469, on dénombra en 1725 27 feux dont 7 au chef-
lieu et 20 dans 4 hameaux bien visibles sur la carte actuelle7. Ici la communauté
regroupait des habitats distincts, ailleurs les habitats distincts formaient des
communautés différentes.
6 Pour parler des communautés on part des documents fiscaux. Dès qu’il se manifesta,
c’est-à-dire dès le XIVe siècle, le fisc ne voulut et ne put connaître que des communautés :
l’impôt, étant de répartition, ne pouvait peser que sur des groupes humains cohérents,
solidaires et responsables, capables d’assurer le stade ultime de la répartition fiscale,
entre les feux. Toutes les communautés formèrent donc une unité fiscale, aussi bien celles
qui comprenaient plusieurs hameaux que celles qui étaient réduites à un feu. Dans la
Flandre Wallonne on avait d’abord imposé ensemble les deux petits villages voisins de
Bauvin et de Provin, sans doute parce qu’ils appartenaient à Saint-Vaast d’Arras, qui
rechignait tellement à payer les aides ducales8, mais c’étaient deux communautés
distinctes qui, dès 1429, obtinrent d’être séparées et qui se disputaient encore en 1449,
en 1491, pour savoir qui, de l’initial fardeau commun, payerait les 2/5 ou le tiers, qui les
3/5 ou les deux tiers9. Ces communautés étaient donc antérieures à la fiscalité. De quand
datent-elles ? Cela revient à se demander quelle en était la nature.
7 On pense d’abord à une définition ecclésiastique : la communauté, c’était la paroisse. C’est
vrai parfois, pas toujours : souvent la communauté réunit deux paroisses, ou bien c’est la
paroisse qui est divisée en plusieurs communautés. D’où vient cette distorsion ?
8 D’abord la paroisse rurale a été tardive et il est évident que les gens n’ont pas attendu
d’avoir ecclesia et presbyter pour résoudre entre voisins leurs problèmes communs. Le
voisinage a précédé l’éventuelle paroisse. Vers 850 le polyptyque de Saint-Bertin ne cite
que 9 ecclesiae pour 21 domaines ruraux 10 ; c’est bien peu. Aux Xe-XIIe siècle les lieux de
culte se sont multipliés et il n’est pas impossible que chaque communauté ait eu son
altare, son atrium, son sacerdos proprius. Les seigneurs auront construit les églises pour
63

percevoir les revenus : l’usage de l’église était obligatoire et payant ; c’était une banalité
comme les autres. Vers 1093-1186 les moines d’Hesdin possédaient tout ou partie de
l’autel et du cimetière dans dix villages qui ne sont parfois plus aujourd’hui que des
hameaux, des fermes, des lieux-dits11 ; à la fin du moyen âge il n’en restait plus que 4 ou 5
paroisses. Le XIIIe siècle avait donc fait le tri dans cette prolifération anarchique des lieux
de culte. C’est alors qu’apparut la paroisse. Dans le diocèse d’Arras le mot ne s’est imposé
qu’à la fin du XIIIe siècle. B. Delmaire y a trouvé 443 autels dont 17 absents du pouillé
de 1360 (3,84 %). Calcul sans doute fautif car un sondage dans les 25 premières notices
paroissiales montre que dans 5 cas (20 %) l’autel avait disparu en 1360 et il est probable
que si cet auteur avait dépouillé les documents antérieurs à 1093 il aurait trouvé d’autres
altaria éphémères12.
9 La création des paroisses n’a donc pas été, de Charlemagne à saint Louis, le processus
linéaire qu’on pense, paroisse d’abord, succursales ensuite. Les secours, plus que le
témoin d’un peuplement intercalaire tardif, sont celui d’une ancienne géographie des
lieux de culte, d’un réseau plus serré, d’une Église plus généreuse. Il ne faut pas dire que
le réseau paroissial est resté incomplet à cause de l’incurie des laïques, mais qu’il s’est
appauvri à cause de la cupidité des clercs.
10 Aux XIIIe-XVIIIe siècle les paroisses étaient donc moins nombreuses que les
communautés. Pour la partie rurale du diocèse d’Arras (2 705 km) on a compté
en 1469 355 paroisses et 449 communautés (rapport 1,26)13. Mais ce nombre de 449 pèche
par défaut, l’auteur n’ayant pas pris en compte, arbitrairement, celles qui étaient réduites
à un feu. Arbitraire injustifié car, comme on a vu, ces fermes isolées étaient la trace d’une
ancienne communauté. Le rapport 1,26 doit donc être corrigé. En 1469 on trouvait dans la
recette d’Arras au moins 228 localités dont 10 enclaves appartenant à d’autres recettes ;
les 218 restant étaient regroupées en 196 unités fiscales correspondant à 160 paroisses 14.
Il y avait donc 1,44 communauté pour une commune. Le rapport se retrouve dans la
campagne de Saint-Omer (33 communes pour 23 paroisses). Presque toutes ces
communautés sont devenues des communes en 1790, car c’était la communauté qui
comptait, non la paroisse. Comme l’écrivait en 1698 l’Intendant Bignon, « le terme de
paroisse n’est connu en Artois que par rapport au spirituel : en toutes autres affaires... on
use du terme de communauté »15.
11 Il en allait de même ailleurs. Dans la Flandre Wallonne les premières Enquêtes Fiscales
ont examiné des « paroisses » ; les manants sont venus déposer au nom de leur « paroisse
». Simple façon de parler car bien souvent le territoire de ladite paroisse comprenait des
enclaves (au total 15 % du sol et des hommes) qui ne payaient pas l’impôt avec la Flandre
Wallonne et qui, comme le montrent les cartes anciennes et récentes, correspondaient à
des habitats bien distincts. Donc les manants qui déposaient devant les commissaires de la
Chambre des Comptes ne parlaient qu’au nom de leur communauté. Ici aussi il y avait
beaucoup plus de communautés que de paroisses. De même sans doute en Hainaut 16.
12 L’étude des communautés fait donc apparaître une structure de l’habitat plus serrée et
plus ancienne que la structure paroissiale, et si solide qu’elle s’est souvent traduite
en 1790 par l’érection en commune de ce qui n’avait pas été paroisse sous l’Ancien
Régime, ni au XIIIe siècle. Des communautés dès le Haut Moyen Age ? Pourquoi pas, quoi
qu’en ait dit R. Fossier17 ? Mais pour quoi ?
13 Communauté à cause de la discipline agraire, dit-on parfois, et de l’usage des
communaux. Hélas, il n’y a pas la moindre trace de vaine pâture et de contrainte de sole
dans les coutumes picardes de 1025 à 1300, ni dans le cartulaire d’Hesdin de 1093 à 1186 18.
64

Serait-ce donc un phénomène tardif, comme le veut G. Duby ? Mais on ne trouve rien non
plus de 1250 à 150019. Autrement dit cette discipline agraire a peut-être existé, mais avant
l’an Mil. Pourquoi pas d’ailleurs ? Quant aux communaux il y en avait peu et il y en eut de
moins en moins car on les lotissait, on les vendait. Dans la Flandre Wallonne de 1549, sur
quelque 160 communautés, seules 30 avouaient « une petite communauté », c’est-à-dire
un marais commun, parce qu’elles étaient riveraines d’une rivière indolente20. Mais
souvent ces marais étaient communs à tous les villages riverains. Dira-t-on que la
communauté rurale était composée de 6, 8 ou 10 villages ? Mieux vaut abandonner cette
piste.
14 On pose parfois l’équation « communauté = seigneurie ». À première vue c’est
inacceptable, car la seigneurie pullulait : il pouvait y en avoir une dizaine par village, du
moins des seigneuries foncières. Pour le Hainaut G. Sivéry semble identifier communauté
rurale, seigneurie et échevinage21, sans distinguer seigneurie foncière et seigneurie
justicière ; or le seigneur foncier avait besoin d’un échevinage propre et s’il n’avait pas
assez de tenanciers pour garnir son banc de sept échevins il en empruntait au seigneur
voisin, ou bien on prenait « deux héritiers pour un échevin »... On y voit plus clair pour
l’Artois. Là les droits du seigneur foncier étaient des plus réduits : quelques droits utiles,
des rentes, même plus de corvées. Au contraire ceux du seigneur vicomtier qui avait la
police des chemins, des denrées, des poids et mesures, et toute la police rurale comme les
bêtes trouvées en dommage ou les nouvelles esteules, et les puits à marne mal restouppés ;
c’est lui qui publiait les bans de mars et d’août qui réglaient toute la vie rurale 22. La voilà,
la discipline agraire ! Les communautés rurales correspondaient donc peut-être à des
seigneuries vicomtières, mais comme on ne possède pas de liste de ces seigneuries on
n’est pas plus avancé.
15 On peut enfin se demander s’il ne faut pas faire remonter la communauté rurale jusqu’à la
villa du Haut Moyen Age qui, elle, a connu les communaux, la discipline collective, les
corvées faites en commun et la forte autorité du maître. Dans la « campagne de Saint-
Omer » (aujourd’hui 29 communes et23 390 ha) le polyptyque de 850 décrit 5 villae entières
attribuées à la nourriture des moines de Saint-Bertin ; il faut en compter autant pour les
autres offices, ce qui fait dix ; et au moins autant pour la mense abbatiale, et pour les
chanoines de Saint-Omer, qui avaient un tiers de la fortune de Sithiu, plus les fiefs.
Autrement dit, ici tout appartenait à cette Église. À partir de 900 les villae éclatèrent en
fiefs, en petites seigneuries dont aucune, semble-t-il ne donna naissance à une
communauté d’habitants. Il y a plus : les moines avaient acquis dans la même région,
toujours pour le victus fratrum, cinq domaines croupions qu’on peut souvent identifier à
des hameaux actuels et dont aucun, que l’on sache, n’a donné naissance à une
communauté. Autrement dit les acquêts des moines n’ont pas brisé les communautés
préexistantes qu’on devrait donc faire remonter à l’époque franque, sinon plus haut.
Pourquoi pas ? Il n’y a rien de plus indestructible que les paysanneries. Mais ce ne sont là
qu’hypothèses.
16 Ce qui est certain, c’est qu’en 1328 il y avait des communautés plus nombreuses que les
paroisses et qu’on a comptées pour telles dans l’État des paroisses et des feux. En
Vermandois furent comptés pour paroisses « les cités, châteaux (villes), villes (villages), et
lieux »24. C’est probable ailleurs. C’est certain pour le bailliage de Senlis et le comté de
Valois où on trouve 1,48 soit-disant paroisse de 1328 pour une commune moderne : 1,48 !
À peu près comme en Artois ! S’il en était partout de même on doit dire que le domaine
65

royal était 1,4 fois moins étendu que ne l’a cru F. Lot et que la population du royaume
était 1,4 fois plus forte : densité 56, et non 40...

Habitation
17 Le plus souvent en tas, parfois en rue25, le village était un groupe de maisons enfouies
dans la verdure de leurs hayes. Ainsi l’ont représenté les Albums de Croÿ26 et les terriers,
quand ils délimitent un canton de dîme ou de terrage, s’appuyent parfois sur « les hayes
du village ». À l’intérieur de ce « circuit des hayes » le sol était divisé en parcelles qu’en
Flandre Wallonne on appelait en 1449 des « lieux » ; le lieu, c’était à la fois le courtil et la
maison ; celle-ci pouvait être démontée et emportée dans un autre village où l’impôt était
moins lourd : on transportait son « lieu » d’un village dans un autre et le « lieu », c’est-à-
dire le courtil, restait vaghe, ars, destruit, désolé, a ruyne 27. Dans l’Enquête Fiscale de 1549 ce
que les manants déclarèrent d’abord, ce furent les « jardins ». En Artois on parlait de
jardins, de courtils, de mès ou de manses.
18 Dans la Flandre Wallonne de 1449 un lieu correspondait à un feu, mais on pouvait trouver
des sous-locataires exempts de taille comme « vivans soubz les aultres » ou dans de
« petites kahutes et fournilz »28. Et cela dans le monde vide du XVe siècle ! Après 1500 se
multiplièrent les mentions de gens « demeurant avec autruy », « en fournils et
chambres », de « maisons où il y a 2 ou 3 mesnages » ; ces sous-locataires furent alors
comptés comme autant de feux fiscaux29.
19 Le problème avait été beaucoup plus aigu de 1000 à 1300 : comme la population
quadruplait, il avait fallu, soit diviser les mès, soit accueillir des sous-locataires, soit créer
de nouveaux courtils aux dépens des champs. En Artois les chartes du XIII e siècle font
souvent état de ces sous-locataires (sourhoste, subhospes, superhospes) astreints en général à
un chevage de 12 d ; à Boiry-Notre-Dame on pouvait faire autant de feux qu’on voulait par
mès sans accroître le gavène ; à Esne on envisageait qu’il y eût dans un manse trois
maisons et plus ; certains manses étaient divisés : il y avait des demi-courtils, voire des
coteries encore plus petites30.
20 Ces mès se groupaient dans un espace bien délimité, distinct de la terra forinseca.
Cependant on taillait parfois de nouveaux courtils dans la terra forinseca 31. Parfois ces
nouveaux courtils continuaient à payer « la dîme des champs »32 : le décimateur
n’entendait pas pâtir des lotissements. Bref, on dit que les labours ont dévoré les pâtures ;
il faut ajouter que les courtils ont rongé les labours. Quand la population s’est effondrée,
au XIVe siècle, ces courtils, enclos de haies, n’ont pas réintégré les champs ; certains
paysans en eurent 2, 3 ou plus, en attendant que la reprise démographique entraînât de
nouveaux partages, de nouvelles sous-locations.
21 Ces courtils étaient très vastes. À Boiry-Notre-Dame en 1256 le mès semble avoir fait une
mencaudée (0,43 ha) ; à Estrée-Wamin les nouveaux courtils devaient être d’une demie
mencaudée33. A Beuvry en 1298 il semble que le mès faisait deux mencaudées de 0,39 ha ;
naturellement certains mès étaient partagés en 2, 3 ou 4, mais les « terres de mès »
occupaient 40 % de la terre paysanne34. Pour la Flandre Wallonne l’Enquête Fiscale de 1449
donne 39 fois la surface du lieu : de 0,27 à 7,12 ha ; dans ce dernier cas il doit s’agir d’un
particulier ayant réuni une dizaine de lieux ; la moyenne (1,17 ha) est donc moins
significative que la médiane (0,67 ha). C’est encore beaucoup35. Dans la châtellenie de Lille
on déclara en 1549 5 212,97 bonniers (7 426,40 ha) de jardins pour 13 837 feux (moyenne
66

0,537 ha) ; si on considère que les enclaves faisaient 15 % du sol, les jardins devaient
monter à 8 540 ha ; or en l’an X on ne trouvait dans l’arrondissement de Lille
correspondant à peu près à l’ancienne châtellenie, que 4 764 ha de jardins et maisons 36.
Par conséquent les lieux de 1549 devaient contenir, à l’intérieur de leurs hayes, beaucoup
de terres, sans doute travaillées à bras, mais semées de céréales et qu’en l’an X on aura
classées avec les labours. Au moyen âge le principe de classification était juridique, vers
1800 il était économique.
22 À l’intérieur de ces lieux s’élevaient les bâtiments.
23 On ne connaît pas la maison du manouvrier, mais on sait que les pauvres avaient souvent
ung pourchel ou deux, une vake, me vaquette dont ils vivent37. Ils devaient donc avoir une
petite étable, une seue (soue). Distincte de la chaumine, ou jointive ? Plutôt distincte, si on
en juge par l’habitat traditionnel de la région38.
24 On connaît mieux les exploitations des labouriers, de ceux qui avaient deux ou trois
chevaux pour exploiter une charruée de 30 ha, parfois 24 chevaux et 12 charrues, comme
dans la ferme de Thierry d’Hireçon à Bonnières, qui faisait 350 ha de labours 39 et qui,
parfois, fermiers de la dîme, du terrage, avaient des dizaines de milliers de gerbes à
« entasser ». A Beuvry en 1298 on cite « la maison, le fournil, le four et les autres hestaux
dans la cour »40. À Maresches, la cense de Canteraine, grosse ferme de 2 charrues et
environ 60 ha, comprenait en 1393 « maison, grange, marescauchies (écuries), maison du
four, neuve étable et grange à l’avoine »41. À Roquétoire Thierry d’Hireçon avait des
granges, dont une pour le terrage, des étables des marescauchies, une bergerie, un fournil,
un colombier, une chapelle et sans doute un logis42. À Sailly-en-Ostrevant il avait une
grande et une petite grange, une étable pour les chevaux, une pour les poutrains, une pour
les vaches, plusieurs pour les brebis, trois seus de pourceaux, pavées de grès, un hôtel de
la forge, une carretterie avec une loge et une chambre pour les valets 43. À Bonnières on
retrouvait tout cela plus un hangart, un lardier, un cellier, un puits, une prison (chambre
au chep) et le logis du maître avec grandes salles, hautes salles et chambre monseigneur 44.
A Gennes il y avait en plus le logis du maître et au moins une tourelle ; au-delà on trouvait
de véritables châteaux avec motte, donjon, fossés, créneaux, les bâtiments d’exploitation
formant une basse-cour45. On passe insensiblement de la grosse ferme au château.
25 Comment ces divers bâtiments s’organisaient-ils ? A Beuvry on les a trouvés « dans la
cour » : autour de la cour, de son tas de fumier et de son paillier, fermant celle-ci, au
besoin avec le renfort de murs, comme dans la cense wallonne des géographes, ou
disposés de même, mais non jointifs et ouverts de tous les côtés, comme dans la hofstede
flamande46 ? C’est tout le problème des clôtures.
26 Pour l’Artois on voit bien qu’il y avait quatre types de clôtures, la haie, la haise, la soif et le
muret, sans compter, pour les bas-fonds marécageux, le fossé.
27 La haie vive jouait un grand rôle dans l’économie domestique. De nos jours une haie de
troènes de 250 m produit des fagots par camions entiers. Jadis les haies étaient épaisses
(deux pieds et demi) et comprenaient beaucoup d’arbres, des frênes en particulier 47. Dans
ces campagnes presque totalement déboisées, ce n’est pas avec la paille des chaumes que
les pauvres faisaient bouillir leur pot mais avec les rejets de leur haie. Dans le compte
artésien de 1303-130448 on voit appareiller les haies autour de la maison et du jardin du
marais d’Hesdin et redresser les haies autour des préaux d’Avesnes. Un texte parisien
de 1325 parle d’osier pour ployer les arbres des haies 49. Les baux parlent aussi des haies. A
Bouvines le censier de la Courte, la magnifique exploitation de Saint-Amand, encore
67

intacte aujourd’hui, pouvait, d’après le bail de 1531, couper les haies deux fois en 12 ans et
couper les arbres secs à condition d’en replanter deux verts50.
28 Le fermier de la Courte devait aussi relever les fossés autour de la maison ; ces fossés
étaient sans doute bordés de saulx et hallotz, lesquels il pouvait couper tous les trois ans.
Mais les fossés servaient surtout à drainer les champs51. Bien sûr on met ici à part les sites
fossoyés, si nombreux dans la Flandre Wallonne : habitat seigneurial plus que paysan.
29 Les haises étaient, paraît-il, des haies sèches, faites d’épines : comme les haies, elles
entouraient les courtils52.
30 On trouve souvent mention des sois. La soif était faite de paissons (pieux) et de verges ;
c’était donc un barrière. Parfois elle était espinée avec des bourrées (fagots) d’épines, ou de
la ramille. On parle aussi de pel, de peux. Les peux qui servaient à faire des parois et à
soutenir les verges des clôtures, et qui se vendaient au cent, n’étaient évidemment pas de
la bourre, comme on l’a écrit, mais des pieux53. Certains bois taillis produisaient des
verges ; en 1313 celui de Gemest (3,75 mencaudées) donna 6 800 fagots et 2 800 verges 54.
On faisait des sois « au castel... au manoir... entour le jardin... pour clore la maison ou le
courtilage » ; on en faisait (sois batiches) « pour les bêtes », en particulier autour des moies
(meules)55.
31 Les murets étaient plus imposants. A Aire ceux de l’hôtel de la Prévôté étaient palés, c’est-
à-dire armés de pel, de clous et de bois, lattés avec des lattes, plaqués avec de la terre et
recouverts d’estrain ou de gluys maintenus par des verges et liés avec des harchelles (osier)
56
. Dans les campagnes on ne prenait peut-être pas tant de soins et les murets n’étaient
peut-être faits que de terre. Les archéologues retrouvent sur leurs photos aériennes la
trace de ces murs gallo-romains57. Au XIVe siècle on en faisait d’argile, couverts d’esteule,
de fuerre, d’estrain, sinon ils fondoient 58. Exceptionnellement on en trouve un couvert de
planches de 4 pieds sur 0,2559.
32 Les longueurs sont de 130 pieds, 312 pieds « autour de la cour », 350 pieds « entour la
cour », 65 pieds entre la porte et le colombier. Souvent les bâtiments faisaient une partie
de l’enceinte : à Gennes les étables et le burc tenaient à la porte de pierre, à Roquétoire les
marescauchies reliaient les deux portes60. La porte principale avait un aspect monumental :
c’était un bâtiment à étage61.
33 Reste la construction. A Aire en 1326 on construisit une marescauchie de 33 pieds sur 18
avec des grès, des pierres blanches, de la chaux et du savelon pour le solement, du bois, des
clous et du fer pour le colombage, du pel, des lattes, de la terre pour le torchis, du gluy,
des verghes et des harchelles pour la couverture 62. En 1321 on construisit à Boves une
grange de 244 pieds de périmètre dont le solement fut constitué par un moillonich de 2
pieds de large sur 2 de profond sur lequel on posa 5 tas de pierre, d’abord des grès, puis
des parpaings blancs ; les couvreurs y mirent 32 000 tuiles ; de même à Foukestun en 1324
pour une grange de 40 pieds sur 30, qui cependant fut couverte de gluy63.
34 Ces mentions sont exceptionnelles, car on construisait peu. Le plus souvent on se bornait
à réparer une toiture endommagée par les grans vens, à remplacer une poutre pourrie, à
redresser un pan de mur. Il était très rare qu’on dût ressoler.
35 Les bâtiments des simples paysans étaient sans doute, eux aussi, posés sur des soles ; ils
étaient sûrement faits d’un colombage de chêne, d’un torchis, d’une couverture de bottes
de gluy ou de roseaux 64. Quand, en 1448, le feu eut détruit 73 des maisons d’Avesnes-le-
Comte, le duc accorda aux sinistrés 600 chênes à prendre dans sa forêt ; 8 chênes de 80
pieds par maison, c’était de quoi fournir l’ossature de 2 ou 3 pièces de 5 m sur 5 65.
68

36 Les panneaux du colombage étaient assemblés à terre, à plat, puis dressés, au besoin avec
un « engin ». Les dimensions de ces panneaux donnent donc la longueur et la hauteur de
la façade non, comme on l’a dit, la largeur et la profondeur de la parcelle 66. Sur ces bâtis
on clouait, avec des clous latterés, des lattes sur lesquelles les plakeurs plaquaient l’argile.
Selon certains ce torchis était protégé de la pluie par des lattes en forme de bardeaux.
C’est une hypothèse gratuitement pileuse 67. Aucun document iconographique ancien ne
montre de tels bardeaux et les comptes prouvent que les lattes étaient souvent fournies
par les vieux tonneaux ; elles avaient donc deux doigts de large au plus.
37 Pour la Flandre Wallonne les Enquêtes Fiscales de 1485 et 1491 montrent des campagnes
dévastées par la guerre : les maisons avaient été brûlées par les Français, faute de pouvoir
se racheter ; parfois elles avaient été emportées par les soldats, ennemis ou amis, pour eulx
chauffer. La reconstruction était à peine entamée et dans le sud de la province les
conditions de l’habitat étaient précaires. Beaucoup vivaient dans des fournils et aultres
petites habitacions, dans des huttes, dans des maisons sur estaques ; il y avait des mesnages sur
taudis, des feux sur huttes et appentis, des maisons sur taudis et pillotz, des maisons faites de
perches a forme de beghudes, de petites maisons faites sur estacques et fermees de parois faictes de
cloyes placqués68, autrement dit des cabanes de branchages plus ou moins plaquées de terre
et couvertes à la diable, peut-être de bâches, non de belles maisons à colombage, qu’on
reconstruirait plus tard. Pour l’instant le plus urgent était d’acheter des instruments
aratoires, des chevaux surtout, et de payer les dettes qu’on avait dû faire pour survivre,
pour payer les rançons.
38 Cent ans plus tard les Albums de Croÿ ne montrent que des constructions en parfait état,
avec de belles poutres bien droites, comme s’il n’avait pas existé de chênes tordus ; de fait
on ne voit dans le paysage que des arbres de belle venue. Convention picturale ? Mais
c’est, le génie en moins, la vision de Brueghel et chez Dürer, observateur minutieux s’il en
fut, on ne voit pas autre chose. Il faut aller dans la Hollande du XVII e siècle pour trouver
parfois des toits crevés et des maisons bancales, surtout des arbres crochus : autre
convention ou réalité différente ?

La société
39 Les serfs avaient toujours été rares. Vers 850 à Tubersent, villa de Saint-Bertin, il y avait 7
mancipia et 12 servi sur 82 mâles (14,63 %) ; ailleurs pas davantage. Ensuite il y en eut de
moins en moins : aucun dans les Chartes de coutumes en Picardie (1025-1300), aucun dans le
Cartulaire-chronique d’Hesdin (1093-1186), aucun dans celui de Marchiennes (c. 1120) et les
servi et ancillae que citent deux chartes de 1038 et 1127/1131 seraient des membres de la
familia, des domestiques de sainte Rictrude plus que des serfs 69. Que restait-il en effet de
l’antique servage ? En 1002 lors de la donation à saint Amand de la villa de Bouvines il s’y
trouvait 5 serfs et 8 serves devant chacun 2 d de chevage, tous les ans sans doute, 6 de
mortemain à la succession et 6 de formariage aux noces70. Taxes lourdes, mais fixes. Un
serf qui échappe à l’arbitraire de son maître est-il encore un serf ? On en vient à se
demander ce qu’il pouvait rester du lourd système carolingien, des manses, des trois jours
de corvée par semaine et du servage après la tourmente des années 850-950. Il est de bon
ton aujourd’hui de clamer que les invasions normandes furent bénignes, voire bénéfiques.
Cette euphorie n’est pas de mise : les « grandes armées » des Vikings s’abattaient sur un
pays pour le saigner à blanc et ne l’abandonner qu’exsangue. Par conséquent les maîtres
du sol ont dû reconstruire leurs domaines, vers 950, comme leurs successeurs l’ont fait
69

vers 1450, après la Guerre de Cent Ans, en réduisant à presque rien les charges paysannes.
Vers l’An Mil il ne restait pratiquement rien du servage.
40 Il ne restait que des paysans que les historiens classent en trois groupes : ceux qui se
suffisent tout juste et qui n’ont pas grand-chose à vendre, ni à acheter, ceux qui n’ont pas
assez de terre et doivent louer leurs bras, ceux qui ont des surplus à vendre et du travail à
donner. De là deux questions : quelle était la surface assurant le minimum vital à une
famille-type de 5 personnes ? Combien de ménages atteignaient ce niveau, combien le
dépassaient, dans un sens ou dans l’autre ?
41 Le minimum vital ne doit pas être estimé, mais calculé. La consommation annuelle
moyenne d’un individu était de 275 1 de blé71, ce qui fait 1 375 1 par feu. Dans les pays
d’assolement triennal il fallait donc que la première sole produisît 13,75 hl, plus la
semence ce qui, par ici, peut donner 16 hl. La surface produisant 16 hl varie avec le
rendement du blé. Ici il était vers 1 300 d’au moins 20 hl/ha et parfois de 30 72. Pour
produire 16 hl il suffisait de 0,8 ha, soit une exploitation de 2,4 ha, deux fois plus pour les
fermiers car le fermage représentait, semble-t-il, 50 % du produit. Pour 1790, avec des
rendements identiques, il fallait au paysan flamand chargé de 7 ou 8 enfants de 2,5 à
3,33 ha s’il était propriétaire, le double s’il était fermier73.
42 En dessous de ce seuil on trouve ceux qui vivaient de « la peine de leur corps », de
manouvrage. Ils louaient leurs bras, ceux de leurs femmes et de leurs enfants : travail
agricole souvent, industriel ou forestier parfois, domesticité. Ces manouvriers avaient
normalement un courtil et une vake, une vacquette, ung pourchel ou deux, qu’ils menaient au
marais. Souvent povres gens se amasent entour les marés, disent les Enquêtes Fiscales et les
administrateurs de se plaindre de ces « lâches et fainéants » qui refusaient de louer leurs
bras aux laboureurs. Le marais leur suffisait. Ils y envoyaient parfois de meschantes bestes
chevalines tout juste bonnes à tirer la charrette. Faute de ces communaux on pouvait, dit-
on, recourir à la vaine pâture. Hélas, les fonds immenses des séries B, G, H des Archives du
Nord n’en ont livré qu’un exemple. C’est un mandement des Archiducs daté du 10.7.1620,
confirmant une déclaration de 1354 et interdisant au fermier du seigneur, à la requête des
manants d’Haynecourt, de faire des plantis sur le grand chemin d’Oisy car de tout temps
les habitants y avaient fait paître leurs bêtes « suivant l’usance des pays d’Artois et de
Cambrésis où les grands chemins servent de passage et de pasturage sinon elles (les bêtes)
périroyent de faim et pauvreté ».74 Il faut dire que, comme le prouvent les Albums de Croÿ
et les plans de l’Ancien Régime, les chemins étaient de vastes pistes herbues où
serpentaient une ou deux bandes de roulage. Il y avait enfin le glanage qui, disait-on en
France, pouvait fournir à un foyer le quart de ses grains75.
43 Certains ne s’en sortaient qu’avec les secours de la Table des Pauvres. Contrairement à ce
que disent certains, ces pauvres payaient l’impôt et sont déclarés avec les feux taillables.
Seuls quelques-uns, dit-on parfois, étaient trop pauvres pour payer la taille du duc ; on ne
les a pas déclarés avec les taillables et on n’en connaît pas le nombre. Mais on a celui des
assistés : dans l’Enquête Fiscale de 1449 ils font de 15 à 40 % des feux, selon les villages ; au
total 26 %, dit-on, et 37 % en 148576. C’est alors que certains de ces pauvres se mirent à
envoyer leurs enfants quérir journellement leur pain d’huis en huis. Au-dessus des
assistés se trouvaient les indigens, ceux qui avaient besoin des secours que la Pauvreté
n’avait pas puissance de leur donner, et les povres honnestes qui, par honnesteté, refusaient
de tendre la main. Tous ces diseteux n’avaient de pain et de laigne qu’ils ne l’achetassent
jour après jour. C’étaient des prolétaires, proie toute désignée des mortalités. En 1485,
70

après la guerre, dans certains villages de la Flandre Wallonne il n’y avait plus de pauvres :
ils étaient morts.
44 Il est donc utopique de vouloir chiffrer la pauvreté : on ne connaît que l’assistance.
En 1449, puisque les Pauvretés avaient des ressources, elles les distribuaient, à des gens
qui parfois n’étaient pas de vrais pauvres, ou bien elles les consacraient à embellir leurs
églises. Vers 1500 au contraire il y avait plus de pauvres que d’assistés.
45 À l’autre extrémité se trouvaient les capitalistes. Le mot ne doit pas effrayer77. Ils avaient
un capital technique, c’est-à-dire un savoir-faire, un capital fixe constitué par le bétail et
le matériel, et un capital circulant, qu’ils avaient parfois emprunté. À Sailly-en-Ostrevant
la censière, ayant vu son fermage augmenté par Thierry d’Hireçon, se plaignait de n’avoir
pu rembourser à temps les 100 L qu’elle devait et d’avoir dû payer de tournois à parisis,
soit avec un intérêt de 25 %. Elle « se partit » en 1315 et son successeur en 1324 : ils
avaient dû trouver ailleurs des maîtres moins abusifs. Maître Thierry reprit Sailly en sa
main, mais il dut acheter bétail, matériel, vivres, semences, fourrages, car le fermier avait
tout emporté78. Vers 1318 demoiselle Jehanne le Puilloise était fermière, pour Thierry
d’Hireçon, des terres de Fampoux, près d’Arras. Elle partit, sans doute pour prendre à
ferme la terre du Rokiet, entre Estourmel et Cattenières, près de Cambrai, à 36 km de là :
une centaine de mencaudées de 0,3546 ha où Puillois apparaît en 1323, puis Jehan Puillois,
puis sa veuve dame Nicaise alias le Puilloise, puis leur fils Carbon, puis après 1400 d’autres
Puillois peut-être79.
46 Pour calculer le nombre de paysans composant les trois classes susnommées on se sert en
général des terriers. C’est une grave erreur. D’abord un terrier ne décrit qu’une
seigneurie et les paysans pouvaient tenir des terres de divers seigneurs. Ensuite les
terriers ignorent le fermage ; or les Enquêtes Fiscales de la Flandre Wallonne montrent
que dès 1449 bien souvent les paysans ne possédaient presque plus de terre, voire plus du
tout : il n’y avait plus d’« héritiers », rien que des « censiers » louant les grosses fermes
des seigneurs, des Églises, les terres des bourgeois, des autres paysans. Enfin la propriété
n’est pas l’exploitation ; le moindre des lycéens l’apprend de son professeur de
géographie. Si les historiens ne tiennent pas compte de cette distinction fondamentale,
c’est qu’ils sont hors d’état de mesurer les exploitations. Cela ne les excuse pas de donner
des tableaux fondés sur la répartition de la propriété, qui risquent d’être complètement
faux.
47 Dès le XIIIe siècle on classait souvent les paysans d’après la taille de leurs exploitations : à
Oisy, Crévecoeur, Marquion, Saint-Rémy et Taviaumés vers 1216-1238 le seigneur taxait à
6 s celui qui avait un cheval, à 3 s l’ouvrier (operarius) ; à Quiévy en 1219 la carruca devait
24 s, celui qui avait un cheval de labour 6, l’ouvrier possédant une terre 4, sinon 2 ; à
Saint-Souplet en 1228 la carruca devait 12 s, la demie carruca 6, le cheval 3 ; à Walincourt
en 1239 la corvée était rachetée de 6 d par le manouvrier, de 2, 3 ou 4 s par ceux qui
avaient 1, 2 ou 3 chevaux80. Ces chartes ne faisaient d’ailleurs que confirmer l’ancienne
assise. Il y avait donc des ouvriers exploitant leur lopin à bras ou louant des labours aux
laboureurs ; ceux qui n’avaient qu’un cheval pouvaient se mettre à deux pour les labours ;
l’exploitant idéal avait deux ou trois chevaux.
48 À combien de terre correspondait cette exploitation idéale ? À l’époque carolingienne le
manse faisait par ici en général 12 bonniers (17 ha) ; c’était ce que pouvait labourer un
attelage de bœufs donnant à la terre trois façons en trois ans, mais requis la moitié du
temps pour les corvées. Avec l’adoption du cheval la taille augmenta ; on trouve en
général des exploitations de 30 ha correspondant à une charrue de deux ou trois chevaux
71

selon la qualité des terres ; le cheval allait beaucoup plus vite et on pouvait faire neuf
façons en trois ans. Pour le Cambrésis on trouve au XIVe siècle des rendements de l’avoine
tellement bas qu’une sole de 10 ha fournissait tout juste l’avoine nécessaire aux chevaux.
Dans la Flandre Wallone les enquêteurs de 1498 ont demandé le nombre de charmées ; on
leur a souvent répondu en donnant le nombre des attelées ou des chevaux, à deux
chevaux par attelée ; chose curieuse on a estimé la charmée à 8 ou 9 bonniers à la roie (de
34 à 38 ha)81. À la fin de l’Ancien Régime on jugeait que la ferme normale faisait 16
bonniers dont 13,5 de labours (19,23 ha) ; en l’an X il y avait dans l’arrondissement de Lille
3 964 charmes à deux chevaux avec une moyenne de 20,15 ha, dont 18,11 de labours 82.
Mais une ferme de 20 ha sans jachère correspond à une ferme de 30 ha avec jachère.
Naturellement il y avait des fermes de 60, 120, 360 ha avec 2, 4, 12 charmes. On ne
comprend donc pas comment G. Bois a pu concevoir sa ferme modale normande de 6 à
10 ha avec deux chevaux83 : 6 ha de labours ne suffisaient pas à occuper deux chevaux ni
2 ha d’avoine à les nourrir.
49 Combien y avait-il de ces laboureurs, de ces censiers (car c’étaient des fermiers) dans un
village moyen (800 ha dont 600 de labours) ? À en croire les anciens agriculteurs,
certainement pas plus de 10 et souvent beaucoup moins. Chiffre immuable au fil des
siècles. Les manses s’étaient fractionnés, seules subsistaient les cours des seigneurs et des
Églises, qui ont souvent survécu jusqu’à nos jours. Il n’était pas facile, même pour un
riche bourgeois, de rassembler 30 ha de terre et de créer une nouvelle cense. Bref il y
avait dans le village moyen au mieux une dizaine de laboureurs, aussi bien en 1449 quand
la densité était de 55 habitants au Km2 qu’en 1549 où elle était de 94. Donner un
pourcentage par rapport à une population aussi variable n’aurait aucun sens. Il faut donc
accueillir avec scepticisme résolu les échelles du genre 10/15 % dans la misère, 30/50 %
dans la gêne, 30/40 % de modestes, 10/20 % de riches ou aisés.
50 Bien souvent il n’y avait qu’un gros laboureur. A Beuvry, près de Béthune, en 1298, la
terre du comte d’Artois faisait sans doute 1001 ha ; les 495 tenanciers en tenaient au
moins 699, dont 40 % pour 348 mès de deux mencaudées ; le plus riche d’entre eux
possédait moins de 6,3 ha. Les « gros », c’étaient Adam et Robert Couplet, qui ne
possédaient pas un pouce de terre, mais qui louaient la ferme du château, soit plus de
50 ha de labours ; ils avaient aussi affermé la garenne, les bois, les moulins, la prévôté et,
qui sait, peut-être la dîme. Robert était un gros entrepreneur de bâtiment de Béthune
(avec un associé il construisait pour Thierry d’Hireçon le puissant château de Gosnay) : il
devait être le bailleur de fonds et la caution de son frère84. A Bouvines, petite commune de
271 ha (190 bonniers) on a recensé en 1510 51 tenanciers se partageant sans doute 67
bonniers. On trouve la trace d’un ancien manse désormais morcelé en 12 manoirs ou
courtils. La cour seigneuriale ou ferme de la Courte, qui faisait 114 bonniers, comme
depuis toujours, comme encore aujourd’hui, était la seule grosse exploitation. Le censier
ou la censière de la Courte était aussi fermier des corvées, des terrages et des bois 85.
51 Reste le cas précieux de Morenchies. Les chanoines de Sainte-Croix de Cambrai avaient à
Morenchies et Ramillies, juste au nord de la cité, une petite seigneurie de quelque 50 ha.
En 1450-1540 les terres propres, sans doute louées, faisaient de 68 à 72 mencaudées en
trois roies à peu près égales ; en 1453 les terrages, c’est-à-dire les tenures, faisaient 70
mencaudées en trois roies de 29,75, 9,75 et 30,7586. On devine qu’il s’agissait d’une
ancienne villa bi-partie où les terres de la réserve conservaient le partage antique en trois
coutures, tandis que les tenures avaient été largement déroyées, et continuaient à l’être,
car ici les trois soles n’avaient pas la même contenance en 1453 et en 1539. Les 25 ha de la
72

réserve étaient sans doute affermées en bloc, mais les tenures étaient pulvérisées :
en 1453 il y avait 23 tenanciers, trois Eglises (15, 7 et 5 mencaudées) et 20 laïques
possédant de 0,5 à 6 mencaudées ; en 1539 on trouvait 7 Eglises (au total 31,5 mencaudées)
et 25 laïques possédant de 0,25 à 5 mencaudées. Telle était la structure de la propriété.
Bien sûr certains paysans pouvaient tenir des terres d’autres seigneurs, en particulier de
l’abbaye Saint-Géry qui avait à Morenchies une seigneurie de 240 mencaudées, mais il est
clair que les gros paysans étaient les fermiers des Eglises de Cambrai.
52 Il est bien fâcheux qu’on n’ait pas de terrier de Saint-Géry pour Morenchies, car on a pour
ce village un tableau des exploitations. Au début du XVIe siècle en effet, « pour relever
Mgr de Cambray des subsides d’Allemagne », les paysans du Cambrésis furent soumis à
une taxe de 3 gros de Flandre par mencaudée de terre exploitée. Le rôle de Boussières et
Morenchies, qui subsiste dans le fonds de Saint-Géry87, ne laisse aucun doute à ce sujet :
on a imposé chaque exploitant pour « les terres a luy appartenant » et pour « les terres a
cense ». À Boussières on trouve, sans compter les terres de Mgr de Saint-Aubert et de Mgr
de Sainte-Croix, 21 exploitants, deux très gros (362 et 200 mencaudées) et dix-neuf autres
maniant de 46 à 1,75 mencaudées. À Morenchies on a distingué terres possédées et terres
louées. Le plus gros exploitant avait 140 mencaudées, dont 10 à lui et le reste loué à dix
propriétaires. Il y avait 8 autres paysans exploitant 123,91 mencaudées, 56,50 à eux et
67,41 en cense ; le plus petit exploitait 0,75 m. Les autres habitants donnaient à cense
leurs terres, quand ils en avaient ; ils vivaient de leur courtil et de la vente de leur travail.
Telle était la structure économico-sociale sur les plateaux limoneux, pays de grande
culture.
53 Pour la Flandre Wallonne, berceau de l’agriculture flamande, on trouve autre chose.
D’abord la superbe enquête fiscale de 1543-1549 qui, pour les 170 communautés, a recensé
les biens de chaque paysan, distinguant les héritages et les censes, donnant le nom du
propriétaire et le montant du fermage. Soit, à titre d’exemple, Erquinghem-sur-Lys, aux
portes d’Armentières88. En 1543 on y a trouvé 733,22 bonniers (1 044,54 ha) sans compter
10 ha exploités par les privilégiés et 70 environ par les forains, sans compter non plus les
espaces publics, ni les maisons : 206 feux avaient lieu et jardin, c’est-à-dire un courtil, qui
a été mesuré, mais 49 n’avaient que de petites maisons sans terre. Pour ces 1 045 ha on
peut établir les distributions de la propriété et de l’exploitation.
73

54 Il y avait donc 369 propriétaires, 191 résidents possédant 304,82 bonniers (434,25 ha,
moyenne 2,27) et 178 forains avec 428,40 bonniers (610,29 ha, moyenne 3,43). Ces forains,
disséminés dans plus de 39 localités, étaient souvent, à en juger par leurs noms, de souche
erquinghemoise. On en trouve 110 dans 17 villes, dont 23 à Lille et 59 à Armentières,
grosse place drapante ; ils avaient conservé leurs lopins ancestraux, qu’ils louaient. Mais 8
d’entre eux avaient plus de 10 bonniers : c’étaient un seigneur (22), quatre bourgeois de
Lille (14, 16, 17, 19), un d’Arras (12), de Saint-Omer (12,25), d’Armentières (15,5). Certains
de ces riches bourgeois étaient de souche locale, comme les Dommessent, maîtres de la
Chambre des Comptes de Lille, qui avaient à Erquinghem des parents pauvres. Ce n’est
pas tellement que les bourgeois achetaient de la terre mais, comme le dit l’Enquête Fiscale
de 1449, que les riches paysans émigraient à la ville, ne laissant en leur lieu que de povres
censiers.

Répartition des exploitations

Exploitations : Surface (bonniers) Moyenne

à deux chevaux 14 198,47 bonniers moyenne 14,18 = 20,20 ha

à un cheval 3 11,19 3,73 = 5,31 ha

sans cheval 189 523,56 2,77 = 3,95 ha

Total 206 713,22 3,56 = 5,07 ha

55 Quartorze laboureurs pour 206 paysans (6,80 %) avec en moyenne 20 ha, dimension
classique de la ferme flamande à deux chevaux : le module, c’était une charrue pour 30 ha
74

avec jachère, pour 20 sans. Le plus gros, qui louait les terres d’un seigneur, avait 37,70 ha :
c’était encore la grande culture de jadis. Le plus petit n’avait que 11,40 ha : ou bien il avait
des terres dans d’autres paroisses, ou bien il louait sa charrue aux paysans sans chevaux,
ou bien il faisait des charrois, mais il n’est pas sûr qu’il ait dû acheter de l’avoine : si le
rendement était déjà ce qu’il serait en 1800, 40 hl/ha, avec une sole de 3,8 ha il pouvait
donner 20 litres d’avoine par jour à chacune de ses bêtes. Restent les 189 exploitations
sans bestes chevalines, avec 3,95 ha de terre, dont 1,28 de jardin, et 2,6 vaches ; elles étaient
sans doute travaillées à bras, comme il était de règle dans l’agriculture flamande.
56 Cette société rurale était donc une société de classes, comme il est normal dans une
économie capitaliste qui fut très tôt une économie de marché. Cependant, nulle trace
d’une lutte des classes, plutôt une grande solidarité : qu’on pense à ces pauvres envoyant
journellement leurs enfants querir du pain d’huis en huis et en trouvant toujours. Cette belle
charité chrétienne ne doit pas masquer le fait que le village était dominé par quelques
gros fermiers, par un seul parfois, qui tenaient tout, à qui il fallait s’adresser pour avoir
du travail, du blé, du bois. La fermocratie, comme on dit aujourd’hui, ne date pas du XVIII
e
siècle.

NOTES
1. A. Derville, « L’assolement triennal dans la France du Nord au moyen âge, Revue Historique,
280/2 (1989), p. 337-376. M. Gysseling, « La genèse de la frontière linguistique dans le Nord de la
France », Revue du Nord, 44 (1962), p. 5-37 (voir p. 22).
2. B. Delmaire, Le diocèse d’Arras du XI e au XIVe siècle, thèse Paris I, 1988, multigraphié, t. 1, p. 20. A.
de Loisne, « Les anciennes localités disparues du Pas-de-Calais », Mémoires de la Société des
Antiquaires de France, 1906, p. 57-134.
3. A. Bocquet, « Recherches sur la population rurale de l’Artois et du Boulonnais pendant la
période bourguignonne », Mémoires de la Commission des Monuments Historiques du Pas-de-Calais,
13/1 (1969), p. 95, 102, 148. B. Delmaire, Diocèse, t. 2, p. 979.
4. R. Fossier, Cartulaire-chronique du prieuré Saint-Georges d’Hesdin, Paris, 1988 n o 1, 95, 114, 127,
151, 179. A. Bocquet, op. cit., p. 114.
5. E. Hautcoeur, Cartulaire de l’Église collégiale Saint-Pierre de Lille, Lille 1894 n o 2.
6. R. Fossier, Saint-Georges.
7. G. Bellart, P. Bougard, C. Rollet, Paroisses et communes de France... Pas-de-Calais, 2 vol., Lille-Paris,
1975, no 592 A.
8. Archives Départementales du Nord, B 1107 p. 18594 et B 4327 à 4344. H. Platelle, « Les paroisses
du décanat de Lille au moyen âge », Mélanges de Science Religieuse, 25 (1968), p. 67-88 et 115-141. T.
Leuridan, « Statistique féodale du Département du Nord. La châtellenie de Lille, II le Carembaut »,
Bulletin de la Commission Historique du Département du Nord, 25 (1901), p. 11 et 127.
9. A. Derville, Enquêtes Fiscales de la Flandre Wallonne 1449-1549, Lille, t. 1, 1983, p. 25-26, t. 2, 1989,
p. 107-108.
10. B. Guérard, Cartulaire de l’abbaye de Saint-Bertin, Paris, 1841, p. 97-107.
11. R. Fossier, Saint-Georges, p. 24.
12. B. Delmaire, Diocèse, t. 1, p. 68-69, 75, 137, t. 2 p. 771-778.
75

13. Ibid., t. 1, p. 97-98.


14. A. Bocquet, op. cit., p. 95-102.
15. G. Bellart, P. Bougard, C. Rollet, op. cit., p. 11-12.
16. G. Sivery, « Essai de typologie des rapports entre les communautés rurales et les paroisses
dans le bassin scaldien et ses confins », dans Sociabilité, pouvoirs et société, Rouen, 1987, p. 449-456.
17. R. Fossier, Saint-Georges, p. 34.
18. R. Fossier, Chartes de coutumes en Picardie (XIe-XIIIe siècle), Paris, 1974 et Saint-Georges p. 9.
19. A. Derville, « Assolement ».
20. Archives Départementales du Nord, B 3763.
21. G. Sivery, op. cit.
22. A. Maillard, Coutumes générales d’Artois, avec des notes, Arras, 1704.
23. B. Guenée, « la géographie administrative de la France à la fin du moyen âge · élections et
bailliages », MA, 1961, p. 283-323.
24. F. Lot, « L’état des Paroisses et des feux de 1328 », BEC, 90 (1929), p. 51-107 et
25. Comparer sur la carte (IGN 1 : 25000, Carvin 7-8) Raimbeaucourt, village en étoile juché à 45 m
sur une petite crête et son hameau, Bray, village-rue sis à 22 m en bordure des prairies d’un
ruisseau. Bray était de la Flandre, Raimbeaucourt de l’Empire.
26. J.-M. Duvosquel (sous la direction de), 26 vol., en cours.
27. A. Derville, Enquêtes, t. 1, p. 9-10.
28. Ibid., p. 67 ; Archives Départementales du Nord, B 3761, f o 33 vo .
29. Ibid, B 3762, fo 4, 6 vo , 20, 20 vo , 21, 23, 23 vo , 25, 30 vo , 38, 49 vo ...
30. R. Fossier, Coutumes, no 34, 51, 53, 84, 97, 132-135, 162.
31. Ibid., no 22, 53, 81.
32. B. Delmaire, Diocèse, p. 144. R. Fossier, Saint-Georges, p. 12. Dans les terriers frequentes
mentions de courtieux as cans devant la dime des cans : Archives Départementales du Nord, 4G 2682,
2824, 6G 306, 308, 435, 7G 1190, 1234, 1357, 1645 etc
33. R. Fossier, Coutumes, no 53, 162.
34. A. Derville, Histoire de Béthune et de Beuvry, Dunkerque, 1985, p. 60 d’après Archives
Départementales du Nord B 13589.
35. Idem, Enquêtes, t. 1, passim.
36. C. Dieudonné, Statistique du Département du Nord, s.l., an X, t. 1, p. 32.
37. A. Derville, Enquêtes, t. 2, p. 91, 108, 129, 130, 135, 138.
38. L.F. Genicot, « Réflexions sur l’ancienne maison rurale du Toumaisis », Revue du Nord, 68
(1986), p. 859-865. Région Nord/Pas-de-Calais, Comité économique et social régional, Aspects du
patrimoine régional, Lille, 1981.
39. Archives Départementales du Pas-de-Calais A 519, 839.6, 847.6, 867.3.
40. A. Derville, Béthune, p. 60.
41. Archives Départementales du Nord, 4G 5385 ; Maresches à 9,5 km de Valenciennes.
42. Archives Départementales du Pas-de-Calais, A 845.4, 847.5, 852.1, 858.4, 863.1.
43. Ibid., A 849.5, 852.6, 858.5.
44. Ibid., A 834.1b, 852.2, 853.1 et 3, 867.1.
45. Ibid., A 283.2, 838.4, 847.2, 849.4.
46. R. Blanchard, La Flandre. Étude géographique de la plaine flamande en France, Belgique et Hollande,
Lille, 1906, p. 414-415.
47. C. Dieudonné, op. cil., t. 1, p. 257-258.
48. B. Delmaire, Le compte général du receveur d’Artois pour 1303-1304, Bruxelles. 1977, parag.
3403-3408 et 3723.
49. Archives Départementales du Pas-de-Calais, A 860.
50. A. Derville, « Bouvines au temps des Enquêtes Fiscales (1450-1550) », Pays de Pévèle, n o 22,
1986, p. 14-27, d’après Archives Départementales du Nord, 12H 118, f o 92.
76

51. Archives Départementales du Pas-de-calais A 858.4, 861.1, 863.1.


52. Ibid., A. 845.4, 849.5.
53. B. Delmaire, Compte, parag. 1028, 2108, 3403-3409, 3675, 3721-3724. Archives Départementales
du Pas-de-Calais, A 836.5, 839.1 et 5, 844.5, 847.5, 852.2, 858.4.
54. Ibid., A 292.2, 838.5, 847.2, 857.1.
55. Ibid., A 835.3, 838.5, 845.4, 847.2 et 5, 852.1, 853.1, 857.1, 863.2.
56. Ibid., A 845.7, 847.5, 852.2.
57. R. Agache, Détection aérienne de vestiges protohistoriques, gallo-romains et médiévaux dans le bassin
de la Somme et ses abords, Amiens, 1970 ; voir les photos de murs actuels n o 406-409 et 413.
58. Archives Départementales du Pas-de-calais A 838.2, 843.1, 852.5 et 8, 853.4.
59. Ibid., A 847.2.
60. Ibid., A 847.2, 852.1.
61. Ibid., A 849.5, 853.1, 863.1.
62. Ibid., A 863.1.
63. Ibid., A 850.1, 858.4.
64. R. Fossier, Coutumes no 118.
65. A. Bocquet, op. cit., p. 150 ; L.F. Genicot, op. cit. ; C. Dieudonné, op. cit., t. 1, p. 257.
66. H. Neveux, « Recherches sur la construction et l’entretien des maisons à Cambrai de la fin du
XIVe siècle au début du XVIIIe », dans Le bâtiment. Enquête d’histoire économique 14 e-19e siècle, t. 1,
Paris, 1971, p. 189-312.
67. Sic ! Lire grantment perilleuse.
68. A. Derville, Enquêtes, t. 2, p. 10, 32, 36, 40, 64, 72, 75, 139, 146.
69. B. Guerard, op. cit., p. 106 ; B. Delmaire, L’histoire-polyptyque de l’abbaye de Marchiennes
(1116/1121), Louvain-la-Neuve, 1985, p. 48, 105. R. Fossier, op. cit.
70. Archives Départementales du Nord, 12H 2.
71. A. Derville, « Assolement ».
72. Idem, « Dîmes, rendements du blé et révolution agricole dans le nord de la France au moyen
âge », Annales ESC, 1987, p. 105-124.
73. G. Lefebvre, Les paysans du Nord pendant la Révolution Française, 2 vol., Lille, 1924, t. 1,
p. 272-274.
74. Archives Départementales du Nord, 4G 555, p. 6086.
75. M. Baulant, C. Beutler, « Les droits de la communauté villageoise sur les cultures : glanage et
chaume en France, XVIIe-XVIIIe siècles, dans Agricoltura e Trasformazione dell’ambiente, secoli XIII-
XVIII, 1984, p. 69-85.
76. A. Derville, Enquêtes, t. 1, p. 10 ; W. Prevenier, « Armoede in de Nederlanden van de 14 tot het
midden van de 16° eeuw. Bronnen en problemen », Tijdschrift voor Geschiedenis, 88 (1975),
p. 501-538.
77. J.-P. Cooper, « In search of agrarian capitalism », Past and Present, 80 (1978), p. 20-66.
78. Archives Départementales du Pas-de-Calais, A 841.1, 847.1, 856.3, 858.5.
79. Ibid., A 847.3 ; A. Derville, « L’hôpital Saint-Julien de Cambrai au XIV e siècle. Étude
économique », Revue du Nord, 70 (1988), p. 285-318, voir p. 312. Au XV e siècle on trouve de
nombreux Puillois dans les terriers de Cattenières : Archives Départementales du Nord, 4G 2822
et 2823.
80. R. Fossier, Coutumes, no 84, 97, 98, 119, 132-135.
81. Archives Départementales du Nord, B 3761.
82. G. Lefebvre, op. cit., p. 274. Voir le fameux « mémoire » de Montlinot reproduit dans Olivier de
Serres, Le théâtre d’agriculture et le mesnage des champs publié en 1804-1805 par la Société
d’Agriculture du Département de l’Oise, t. 1, p. 183-204. C. Dieudonné, op. cit., t. 1, p. 565.
83. G. Bois, Crise du féodalisme, Paris, 1976, p. 166.
84. A. Derville, Histoire de Béthune et de Beuvry, 1985, p. 56-66.
77

85. Idem, « Bouvines ».


86. Archives Départementales du Nord, 6G 281, 305-308.
87. Ibid., 7G 1232.
88. Ibid., B 3754.22.
78

Bastides de Gascogne toulousaine.


Un échec ?
Mireille Mousnier

1 Depuis plus d’un siècle, les bastides continuent de polariser l’attention des historiens, des
archéologues, des architectes et urbanistes et des curieux les plus divers. Que le Sud-
Ouest ait été leur patrie d’élection, bien que des phénomènes semblables se soient
retrouvés dans d’autres zones de l’Europe, les nombreux travaux de Ch. Higounet sont là
pour en témoigner. Et les recherches ont été nombreuses, tant pour définir ce qu’est une
bastide que pour rechercher les causes de leur existence. Petit à petit, une image s’est
construite qui, même si elle est très nuancée et relativisée dans le cercle scientifique,
reste très forte et prégnante dans le public amateur.
2 La Gascogne toulousaine n’a pas méconnu, loin de là, ces manifestations. Les bastides y
ont poussé, mais ce ne sont pas les seules formes d’habitat aggloméré que l’on retrouve
dans cette région. Se pose d’ailleurs rapidement un problème de définition, car comment
différencier ces villages entre eux, quand le terme « village » n’est justement pas utilisé.
La perception de la bastide passe par un certain nombre de lieux communs pas toujours
pertinents, mais les risques sont les mêmes pour un castrum ou une ville, ainsi qu’ils sont
dénommés dans la seconde moitié du XIIIe siècle.
3 Quel bilan numérique peut-on faire ? Comment se sont-elles insérées dans le tissu de
l’habitat préexistant ? Ont-elles manifesté les signes éclatants de la réussite dont les
critères essentiels seraient le maintien jusqu’à nos jours d’un réseau d’agglomérations,
gros bourgs ou petites villes actives, structurant la vie des campagnes ?

Une floraison disparate


Un bilan diversifié

4 La première ambition de l’historien peut être de faire le recensement des bastides dans
une zone circonscrite. La démarche a l’air simple mais se heurte à un obstacle majeur
préalable : qu’est-ce qu’une bastide ? qu’est-ce qui fait la bastide ? Dans le temps, les
79

critères ont évolué, et l’appréciation de ceux-ci a évolué elle-aussi. Cette idée de la


bastide, construite après plus d’un siècle d’historiographie a trouvé son historienne en F.
Pujol qui rassemble ainsi les principaux éléments de l’imagerie populaire, au travers des
mécanismes de reconstitution, de simplification, d’idéalisation et de généralisation : le
rempart de la ville protège un urbanisme orthogonal où l’égalité des lots annonce la
démocratie des institutions. Fondée après un paréage, elle est centrée sur sa place, lieu
des échanges économiques, et sur sa maison commune, espace de liberté qui a concourru
à la formation de la bourgeoisie et du futur tiers-état. L’ensemble représente l’essentiel
des petites villes du Sud-Ouest1. Et l’on peut suivre M. Berthe qui évoque l’image
mythique de la bastide2.
5 Il convient de souligner à quel point pendant longtemps cette définition lentement
élaborée détermine l’approche de la bastide ; la représentation couramment admise
induit la typologie et non le contraire : on tend à travailler sur les bastides qui répondent
au topos, en éliminant les autres3 ce qui n’est pas sans poser des problèmes. Y a-t-il bastide
dès qu’il y a paréage ? Y a-t-il des bastides sans paréage préalable ? Chaque point du
cliché peut être remis en cause, et l’a d’ailleurs été, au point que les critères retenus
volent les uns après les autres en éclat. La synthèse livrée par A. Curie-Seimbres au XIX e s.
est à reprendre à peu près intégralement pour tenir compte des nouveaux acquis4.
6 À la suite de longs détours insistant tour à tour sur plusieurs aspects (bastides et
frontières, bastides et politique royale capétienne dans le Midi, cisterciens et bastides) 5,
Ch. Higounet parvient à une définition d’une simplicité telle qu’elle paraît suffisamment
englobante pour comprendre dans son champ toutes les bastides, en tant que « villages
planifiés de tenanciers »6. Mais là encore, l’image si contemporaine de la planification ne
risque-t-elle pas de connoter de manière très particulière cette approche ? Est-ce
vraiment « un projet rationnel et achevé »7 ?
7 J’ai souhaité m’en remettre non aux stéréotypes dont les concepts paraissent être en
décalage par rapport à leurs objets, mais aux textes eux-mêmes, à l’emploi qu’ils font du
terme. Ainsi je suis passée outre à la restriction que F. Pujol portait dans son propre
travail sur la position de A. Curie-Seimbres « incluant les villages s’intitulant eux-mêmes
bastides mais n’en étant sans doute pas »8. Rien ne permet d’exclure a priori ce qu’un
scribe a rédigé au XIIIe s. J’avais déjà été frappée par le fait qu’une même agglomération
pouvait être qualifiée tantôt de castrum, tantôt de bastide 9, comme si le vocabulaire du
XIIIe siècle n’était pas assez précis, ou bien que cette distinction fasse référence à des
stades de construction, sans d’ailleurs que les composantes en soient explicitées pour
autant. D’ailleurs, les contemporains étaient-ils si rigoureux sur l’emploi d’un vocabulaire
univoque pour qu’un seigneur de l’Isle-Jourdain envisage de « faire un castrum ou une
bastide »10, en attirant des gens et en les installant. Aux mentions spécifiques de bastide,
j’ai ajouté quelques paréages, dans la mesure où ils faisaient intervenir le roi de France,
cet indicateur continuant manifestement à être opératoire ; ou bien encore un
lotissement opéré par une abbaye, avec octroi de charte de coutumes. Pour les autres cas,
la prudence l’a emporté et ils ont été écartés11. Il est bien entendu que l’octroi de chartes
de coutumes n’est pas suffisant comme indicateur, tant celles-ci furent légion en la
région.
8 Au total, que trouve-t-on ? 28 mentions de bastides pour la Gascogne toulousaine,
créations ou projets d’implantation, entre 1260 et 1323. Ce chiffre peut paraître très
important pour une zone somme toute pas très étendue, avoisonnant les 1800 Km2, à
l’ouest de la Garonne. Un certain nombre d’entre elles étaient connues depuis longtemps,
80

essentiellement d’ailleurs parce qu’un roi ou son représentant avait participé à leur
naissance, et le plus souvent en conjonction avec l’ordre cistercien. Deux pourtant s’y
sont ajoutées, bastides royales sorties de l’obscurité12. A l’opposé, les bastides d’origine
strictement religieuse étaient quasiment inconnues à quelques exceptions près13. D’autres
enfin, finissent de compléter ce catalogue, modestes témoignages de ce grand élan 14. Que
de noms aujourd’hui connus dont on ne soupçonnait pas une origine ou une phase dite
bastide, mais que de noms disparus aussi.

Une réalité multiforme

9 Quelques remarques peuvent être faites, en rapport avec les images courantes, les idées
reçues. Laissons de côté les problèmes d’urbanisme qui ne m’occupent pas ici au premier
chef. Dans la chronologie, le mouvement ne correspond pas à une irruption brutale et
massive de la monarchie capétienne : 5 agglomérations ont été prévues avant le
rattachement du comté de Toulouse à la France. La décennie décisive se situe
effectivement entre 1275 et 1285 avec 11 réalisations, le roi n’intervenant que pour 6 fois.
Son effort s’arrête d’ailleurs quasiment à ce moment-là, Grenade étant mis à part ainsi
que la tardive Solomiac, tandis que les autres fondateurs président à 7 édifications. On
peut aussi souligner que le roi est venu conforter ou utiliser une étape précédente
démarrée avant lui (à Gimont et Gilhac). Le mouvement général est donc ample, sans
accélération subite, et se répartit de 1260 à 1310 surtout.
10 Les partenaires montrent une belle variété. Par 22 fois, les ordres religieux fournissent la
terre nécessaire à l’installation (Grandselve 6 fois, Gimont 3, Belleperche 7-et là c’est un
record surtout si l’on songe qu’elle créa d’autres bastides plus célèbres ailleurs-Bonnefont
1, Moissac 1, les Hospitaliers 3). Par 6 fois, ce sont des seigneurs qui agissent et si certains
sont d’importance, comme ceux de l’Isle-Jourdain, encore faut-il remarquer qu’une
branche très cadette participe au mouvement, sans compter la petite famille seigneuriale
de Lastours qui intervient pour son propre compte. La bastide est cependant le privilège
des « grands ». La féodalité locale a joué un rôle important, ainsi que P. Lavedan l’avait
souligné pour le Gers15.
11 Le paréage est-il la seule forme juridique attestée ? Le résultat oblige à se montrer très
réservé sur ce point : si 16 occurrences présentent des contrats partageant la seigneurie
d’un lieu et d’une communauté, il faut souligner que parfois le paréage n’est venu
qu’après la bastide (ainsi, le seigneur de l’Isle Jourdain s’impose à celle de Rojols), et
surtout que 12 ne relèvent que de l’autorité d’un seul seigneur : et alors, point de paréage.
Les abbayes, comme les seigneurs, agissent seuls16.

Les objectifs

12 Pour quelles finalités créer des bastides ? Un pareil nombre correspond sans doute à des
missions multiples et la recherche des causes du mouvement est certes plus aisée que la
tentative de définition du phénomène. L’expansion démographique les justifiait-elle ?
Fallait-il absorber un surcroît important de population en l’agglomérant ? La réponse
reste malaisée faute de données quantifiables. Il faut donc s’en tenir à des impressions. La
Gascogne toulousaine a été très longtemps faiblement dotée de bras et par là même, terre
d’émigration, vers Toulouse comme vers l’Espagne. Au XIIIe s., tout donne à penser qu’elle
a cessé de se vider lentement pour parvenir à un seuil où le mouvement s’est inversé et
81

où elle est devenue terre d’immigration. Mais la bastide est-elle réponse à ce mouvement
ou instrument du peuplement ? Les chartes de coutumes montrent bien - celle des
bastides comme celles des castra se ressemblent fort - que l’on cherche avant tout à faire
venir des habitants.
13 La région ne prédispose guère à une avancée militaire, en particulier de la monarchie
capétienne. Il est vrai que la Gascogne toulousaine est au contact de la Gascogne anglaise
dont Saint Clar est le fleuron le plus oriental. Mais il semble bien que la Lomagne
constitue un glacis naturel de forêts et de terres difficiles, faiblement humanisées
pendant bien des décennies. Beaumont-de-Lomagne ne saurait alors être une réponse
fortifiée ou un bastion français face aux installations anglaises. Ont-elles seulement été
fortifiées ? Ne faudra-t-il pas attendre bien plus tard dans le XIVe s. pour que la
préoccupation apparaisse ? Quant aux autres bastides, ecclésiastiques ou seigneuriales,
cela n’est ni leur propos pour les uns, ni une contrainte pour les autres dont les
fondateurs ont déjà, chacun, leurs propres châteaux et forteresses. Les bastides de
Gascogne toulousaine ne constituent pas un vaste réseau de défenses fortifiées.
14 Mais on peut considérer, d’un point de vue tout contemporain, que peupler une région
trop vide à proximité d’un ennemi potentiel, est une manière d’occuper (au sens fort du
terme) les lieux, de prendre place, sinon des places, de marquer un territoire, d’utiliser la
population comme facteur dissuasif (les liens établis envers le seigneur de la bastide
entraînent parfois des prestations de type militaire). Était-ce l’ambition de créer un
réseau de « bonnes villes » ?
15 Dans le cas très spécifique des co-seigneurs cisterciens, le rôle de l’économie est
diversement apprécié. Suivant la manière dont on pose le problème, s’inscrit la solution.
La crise du système économique cistercien a souvent été évoquée, dans ses modalités du
XIIIe siècle : problèmes de recrutement de convers, de mise en valeur de trop vastes
domaines, abandon de l’idéologie originelle. Et la bastide deviendrait une réponse pour
régler ces difficultés17. Mais par ailleurs, à partir d’exemples gascons où la réussite
économique est incontestable, comme pour Grandselve, Gimont, la bastide devient un
nouvel outil économique et social, au service d’une adaptation face aux transformations
de l’économie dans le Sud-Ouest : c’est une réponse au dynamisme démographique
ambiant, à une organisation économique partiellement inadaptée, au maintien de
l’exploitation des terroirs et à celui de leurs revenus, et à une participation à leur
accroissement18. L’aspect urbain est alors valorisé en montrant l’existence, pour certaines
de ces agglomérations, des marchés et foires, ainsi que le développement de l’artisanat et
de la commercialisation des produits.
16 Villes ou villages ? Avant toute chose, tenons pour établie l’équivalence maintes fois
citées entre bastidas seu populationes ; la bastide est un habitat aggloméré. Un caractère
majeur s’applique alors à la Gascogne toulousaine. Au XIIIe siècle, cette zone porte depuis
fort longtemps un habitat largement dispersé d’exploitations disséminées sur les terres
mises en valeur. Depuis déjà plus d’un siècle et demi, des entreprises successives de
regroupement de l’habitat ont vu le jour : sauvetés d’origine ecclésiastiques et même
seigneuriales, castra dont la naissance est d’ailleurs le plus souvent obscure, l’initiative
seigneuriale ne se manifestant qu’avec les débuts du XIIIe s., fondations des comtes de
Toulouse.
17 Avec les bastides, une nouvelle vague de structuration de l’habitat est à nouveau tentée.
Cette raison a déjà été avancée plusieurs fois. L’intérêt que présente la Gascogne
82

toulousaine réside dans la répétition de ce type d’opération, parfois sur les mêmes lieux,
durant plus de deux siècles : il semble bien que les campagnes opposent une inertie
sensible face aux essais. L’habitat groupé au sein de villages ne progresse que très
lentement et contraint à multiplier les initiatives, chacune n’obtenant sans doute que des
résultats assez médiocres. La bastide n’est alors pas une réalité ontologique, mais une
étape dans un processus de concentration étalé sur le long terme.

Des implantations parfois difficiles


Les conflits d’intérêts

18 Le nombre des réalisations ne doit pas masquer les difficultés rencontrées. Comment ces
villages se sont-ils intégrés au milieu environnant ? Le moins que l’on puisse dire est que
le mouvement n’est pas toujours perçu d’un bon œil. Plusieurs exemples en témoignent.
La réaction semble très vive après la transformation d’un petit village en future bastide, à
Gimont en 126519. Le comte de Toulouse Alphonse de Poitiers vient d’affirmer là sa
présence au cœur même des domaines du comte d’Armagnac et de Fézensac, Géraud VI,
qui est aussi vicomte de Fézensaguet, où est située la localité. Cette vicomté, à cheval sur
l’Arratz et la Gimone, s’étend vers l’Est gascon, mais d’une manière très discontinue, les
domaines de la maison de l’Isle s’imbricant entre les siens, sans oublier la présence de
deux puissantes abbayes cisterciennes, grands seigneurs fonciers, Gimont et Grandselve.
Cette dernière, en 1267, obtient du comte d’Armagnac la confirmation de la possession de
ses biens dans la vicomté ; mais une clause très restrictive prévoit que si le comte de
Toulouse veut établir des bastides en Fézensaguet ou aux abords, et si celui d’Armagnac
ou la majeure partie de la Curia interdit aux chevaliers de la vicomté de donner des terres
à exploiter aux habitants des futures villes, l’abbaye devra obéir à cette prescription aussi
longtemps que le feront les autres feudataires20. Nous sommes là, il est vrai, dans une
zone frontière, non au sens militaire du terme, mais à la limite de sphères d’influence sur
laquelle chaque partenaire est sans doute en train de pousser activement, étendant au
plus loin les manifestations de sa présence. La situation rebondit quelques vingt ans après
lorsque le problème se repose à un échelon inférieur de la noblesse. Lors de l’octroi des
coutumes de Fézensaguet en 1295, le comte répartit les principaux éléments de la
seigneurie entre lui et ses barons. L’article 20 prévoit que « si le comte bâtissait une
bastide dans l’étendue de sa vicomté, sur sa propre terre, il ne donnerait à ceux qui
viendraient l’habiter aucune terre de ses vassaux sans leur volonté. S’il construit une
bastide en utilisant la terre d’un chevalier, il devra le faire avec l’accord de ce dernier et
en l’indemnisant21. La concurrence entre seigneurs fondateurs a l’air redoutée et chacun
défend au mieux ses intérêts. Là où le suzerain a affirmé sa prérogative dans un premier
temps, il est obligé plus tard de tenir compte des ambitions de ses propres vassaux qui ont
pu mesurer, ailleurs et pas loin, les avantages de telles implantations.
19 Le vicomte Arnaud de Lomagne se montre plus ouvert vis à vis de l’abbaye de Belleperche
à qui il accorde en 1263 l’autorisation de bâtir autant de villes et de bastides qu’elle
voudra, dans les terres acquises dans sa seigneurie en Lomagne, Agenais et Toulousain,
les deux partenaires se répartissant d’avance un certain nombre de droits22. L’abbaye
commence par fonder Larrazet. Mais le comte de Toulouse s’impose, ou se propose,
comme partenaire à Angeville puis à Cordes-Tolosanes. Ensuite le roi de France ne
demeure pas en reste. Alors que l’abbaye de Belleperche obtient de Philippe III le Hardi la
83

confirmation de la possession d’un certain nombre de biens acquis depuis une génération,
celui-ci ajoute qu’elle ne pourra cependant élever de fortalicium, ou castrum, ou villa, ou
bastida en ces lieux 23. Toutes les modalités d’habitat sont donc citées, sans que leurs
formes en soient décrites pour autant. Il est manifeste que la monarchie, héritière en
cette région des comtes de Toulouse entend affirmer sa présence dans une zone qu’elle
est loin de contrôler entièrement sur le plan territorial et foncier. La seigneurie foncière
du roi est très limitée et ses châteaux très peu nombreux. Seule la perception de droits de
toutes sortes affirme la présence royale24. De plus, la Lomagne est devenue zone de
rivalités et l’on ne sait trop alors vers où elle va basculer, l’Agenais et l’Angleterre, ou le
Toulousain et la France. Intérêt seigneurial et intérêt royal se conjuguent.
20 En fait, la rivalité est surtout celle qui éclate entre seigneurs féodaux à la recherche de
nouveaux manants et tenanciers. Belleperche semble s’opposer à la famille de l’Isle-
Jourdain à propos de la juridiction de lieux divers (dont Garganvillar) contenus dans un
paréage25. L’affrontement paraît entamé entre le roi de France et ce même lignage, le
premier traitant avec un cousin, Odon de Terride pour la fondation de Cologne, alors que
Jourdain, de la branche principale, proteste en vain du respect de ses droits suzerains 26.
Puis le roi obtient de Belleperche les éléments nécessaires au paréage de Montain et
Garganvillar. Le conflit rebondira souvent par la suite entre maison de l’Isle et roi de
France, sur de nombreux chefs de type seigneurial : moulins, terres, bois, juridiction. Les
bastides servent bien à la pénétration « des grands seigneurs et des princes au détriment
de la petite et moyenne aristocratie foncière ou du clergé »27.

A la recherche de peuplement

21 Il est en effet tentant de percevoir l’intervention de la monarchie comme celle d’une


royauté entreprenante, et d’affirmer que les abbayes cisterciennes ont, en cette région,
« fait le lit de la pénétration capétienne dans les pays gascons »28. Il n’est pas sûr que cette
approche soit la seule valable. Depuis des siècles, la zone est en quête de bras pour la
mettre en valeur. Chaque seigneur, petit ou grand, y va de ses mesures attractives pour
solliciter les bonnes volontés. Des chartes de coutumes relativement libérales promettent
à chaque nouveau venu ce qu’on pourrait appeler « le bonheur au village ». On espère
attirer le maximum de nouveaux sujets, sans perdre pour autant ses anciens du fait de la
politique concurrentielle d’un seigneur voisin. Certains voient grand, et même trop
grand, semble-t-il. Encore faut-il qu’ils aient les moyens de le faire, et c’est le cas du roi de
France. Ch. Higounet a beau jeu de souligner qu’à Grenade, que l’on peut considérer
comme une bastide absolument exemplaire, là « où la charte de paréage avait prévu 3 000
emplacements à bâtir, moins de mille finirent par être occupés »29. Que voilà un petit
succès pour un si magnifique projet. « Mégalomanie de Grandselve », ainsi que le rappelle
G.Passerat, citant M.Odon de Saint-Blanquat30 ? La raison en est à rechercher, selon Ch.
Higounet, dans une fondation prématurée par rapport à la pression démographique,
d’autant que les surplus de population préféraient les créations d’Aragon, Navarre et
Castille. Il me semble que l’on peut y ajouter deux éléments complémentaires : la
tradition de dispersion de l’habitat est encore extrêmement vivace et le mouvement
général de concentration est lent et très progressif. De plus, lorsqu’on examine, avec les
réserves méthodologiques d’usage, les chiffres de population d’agglomérations voisines,
vers 1289 (il s’agit en l’occurence du nombre de présents à une prestation de serment de
plusieurs castra et on peut donc penser qu’il s’agit, très approximativement, du nombre
de feux), voici quelques chiffres : à Pradère 26 feux, Bretx 26, Lasserre 24, Le Castera 63,
84

Thil 83, Daux 103, Menville 3731. Le niveau moyen de peuplement est donc très bas pour
ces petits villages (les trois chiffres plus importants sont de gros castra, et anciens pour
certains). Nous voilà bien loin des chiffres attendus pour les grandes bastides, et pour
Grenade en particulier. Il y a donc difficulté d’adéquation entre le nombre de personnes
nécessaires à un regroupement et celui qu’une pression démographique libère dans une
région donnée en pleine évolution : parfois la structure projetée précède la conjoncture
favorable, et les difficultés ponctuelles risquent de devenir insurmontables.

Bastides et castra

22 Le problème qui se pose alors est celui de l’insertion des bastides dans le mouvement
castrai de concentration. Leur juxtaposition est présentée en termes de concurrence,
mais il y a cependant plusieurs manières de poser le problème : autour de Gimont, Ch.
Higounet a constaté la disparition de plusieurs petits castra existant antérieurement 32.
Mais le trou documentaire entre 1200 et 1270 ne permet pas de savoir si la présence
monastique cistercienne a commencé par faire le vide autour d’elle dans les populations
établies, auquel cas la bastide est une opération de repeuplement, ou bien si les
agglomérations antérieures se sont progressivement vidées au profit de la jeune bastide
dynamique. De manière plus large J.M. Pesez et E. Le Roy Ladurie ont posé ainsi le
problème de cette juxtaposition dans le Sud-Ouest : est-ce que la fondation de la bastide a
vidé les villages voisins ou bien est-ce la disparition des villages voisins qui justifie la
fondation de la bastide33 ? Il est certes bien difficile de répondre à pareille question, et
surtout de manière générale. Au cas par cas, les nuances sont certainement plus sensibles.
Pour la Gascogne gersoise, B. Cursente estime qu’elles ont été peuplées au détriment des
habitats isolés et inorganiques, les bourgs castraux ayant bien résisté à la concurrence 34.
Mais en fait il est difficile de suivre ce déplacement, sur des échelles réduites, la micro-
toponymie résistant fort bien dans l’ensemble à l’identification. Le problème est donc
aussi de savoir si c’est la concentration qui a profité du mouvement d’essor du
peuplement, ou bien si c’est le peuplement total, tant dispersé que concentré, qui fut
bénéficiaire. En fait, il y a beaucoup plus continuité entre castrum et bastide 35, que
concurrence et élimination. Le propos est le même, les finalités identiques et les résultats
aussi.
23 Ce qu’il y a de certain, c’est que la force d’attraction d’une bastide est importante. Les
contemporains eux-mêmes s’en rendent compte et cherchent à se prémunir de ses effets.
Des mesures sont prises parfois pour éviter que les agglomérations voisines ne soient
dépeuplées. La fondation de Marciac montre que cette aire d’attrait était évaluée à une
vingtaine de kilomètres de rayon. Et B. Cursente parle même d’« impact destructeur de la
bastide »36.
24 Il n’empêche que l’attraction ne joue pas systématiquement dans le même sens. Ainsi,
l’abbaye de Grandselve implante deux centres de peuplement, parmi d’autres : Puyvidal et
Rojols. Certes, ce sont des opérations tardives, à la fin du XIIIe s. ; certes, ces régions ne
sont guère peuplées. Mais aussi, ils avoisinent deux castra connus au moins depuis le ΧΙI e
siècle, Saint-Salvy et Vigueron. Ces derniers n’ont jamais constitué de gros bourgs
castraux, de puissants villages, mais ils ont survécu, eux, alors que les deux bastides n’ont
pas passé le cap du XVIe siècle37. Nous avons donc ici l’exemple contraire de castra dont la
présence a obéré le développement de centres nouveaux. Mais tout laisse à penser que
85

tous ces processus fonctionnent à un niveau de médiocrité assez remarquable, en ce qui


concerne la Gascogne toulousaine.

Un maintien laborieux
Le bilan numérique à terme

25 Un total de 28 centres de peuplement peut faire illusion sur le résultat en ce qui concerne
l’habitat. Lorsqu’on assimile bastide et ville, se sont maintenues Grenade, Gimont,
Beaumont, Saint-Lys, et partiellement Plaisance-du-Touch et Léguevin (dont les chiffres
de population profitent certainement de la proximité toulousaine, sur les cartes
contemporaines). Mais on retrouve là la difficulté première de définition. En examinant
les chiffres de 1962, d’autres agglomérations correspondent à des villages de quelque
importance (avec, cependant, moins de 500 habitants) : Larrazet, Comberouger,
Marestaing, Sarrant, Cologne, Brax, Angeville, Garganvillar, Cordes-Tolosanes et
Solomiac. D’autres ne sont que de petits villages de moins d’une centaine de personnes, à
la limite du hameau ou même du lieu-dit : Fajolles, Razengues, Galembrun, Montain ; et
d’aucuns ne sont quasiment plus agglomérés, comme à Montbrison ou Le Moutet. Et
enfin, plusieurs, il faut bien le reconnaître, ne sont plus qu’une grosse ferme comme
Pomaret et Rojols. Quant à Puyvidal, Montagnac, Sainte-Marie du Désert, Gilhac, ils ont
pleinement et totalement disparu. Certes tous ne se sont pas éteints en même temps : au
XVIe s. Puyvidal et Rojols existaient donc encore, et au XVIII e s., Pomaret était encore
porté sur la carte de Cassini comme une petite agglomération, Sainte-Marie comme une
ferme. Mais que l’on est loin du schéma classique faisant des bastides l’armature qui a
généré tous les chefs-lieux de canton (ou presque), du Sud-Ouest.
26 Actuellement la moitié d’entre ces bastides (12 cas) ne matérialise qu’à peine le village
aggloméré, en tout cas très peu peuplé. Certes, celui-ci a pu être légèrement plus
important dans le passé, mais pas au point de parvenir au gros bourg agricole, et pas non
plus à la petite ville aux fonctions plus diversifiées. Par ailleurs, 6 ont peu ou prou cessé
d’exister, soit environ un quart. Plusieurs éléments peuvent concourrir dans l’explication
d’une pareille hécatombe.
27 Le dépeuplement a frappé toute cette région au cours des deux derniers siècles du
Moyen-Âge. Les bastides survivent difficilement, mais les castra aussi paient un lourd
tribut aux crises du XIVe siècle. Des bourgs castraux ou villae, disparaissent, et il n’en
reste, à terme que de faibles traces à travers une église ou une ferme, ou bien un simple
champ ou une friche, petits ou médiocres villages d’agriculteurs38. La crise a frappé
largement, et d’autant plus l’habitat aggloméré que celui-ci avait eu bien du mal à se
mettre peu à peu en place. Mais un autre aspect doit être pris en compte.

Une urbanisation réduite

28 La structure urbaine du Sud-Ouest aquitain a été très rudimentaire, et si quelques cités


antiques avaient sû rayonner, le réseau intermédiaire de moyennes et petites villes ne
s’était guère développé, au point que F. Bériac parle d’« un grand vide urbain du Sud-
Ouest au Moyen-Âge ». Entre 200 et 600 feux se situe la masse des petites villes très peu
urbaines39. De nouvelles fonctions se développent dans les jeunes agglomérations, mais
pas dans toutes, ainsi que le montrent les chartes de coutumes octroyées. En fait il y a
86

grande diversité entre celles dotées d’un ressort judiciaire, ou d’un notariat public, de
mesures, de foires, ce qui est le cas de toutes les bastides dites royales, et celles dotées de
marchés seulement et de commerces (boucherie, boulangerie etc..). Et encore est-ce un
pas vers la promotion urbaine dans cette région si manifestement sous-équipée en
encadrement commercial. De plus, quelques-unes développent un artisanat, par exemple
autour de la laine à Gimont, autour des moulins meuniers à Beaumont et Grenade, autour
des futailles et du vin en général, à Beaumont comme à Grenade. Mais qu’en est-il des
autres ? Peu d’activités semblent passer le cap d’une certaine spécialisation faisant appel
à des qualifications professionnelles particulières.
29 L’urbanisation s’établit en particulier par l’utilisation d’une main d’œuvre sans doute
excédentaire grâce à l’immigration, mais aussi grâce à l’essor d’activités n’employant que
peu de bras. C’est le cas de l’élevage qui est partout présent en Gascogne toulousaine : ses
médiocres terres de boulbènes portent plus facilement porcs et moutons que de grasses
moissons. Ce mécanisme même a dû jouer contre l’essor du peuplement de ces petites
villes qui ne s’ancrent pas dans un riche arrière-pays demandeur de main d’œuvre, ou
fournisseur de cadets, acheteur de produits et vendeur de matières premières et denrées
alimentaires diverses.
30 À propos de la Gascogne gersoise, F. Bériac estime que 6 des 11 bastides répertoriées avec
foires et marchés vers 1300 furent des échecs en tant que villes, dûs aux difficultés des
bastides « fondées inconsidérément, avec ou non des ambitions urbaines »40. Pour elle,
Auch n’avait même pas encore dégagé sa place prééminente vers 1500. La plupart des
bastides de Gascogne orientale ne sont pas des villes, et pas même des petites. Si
l’urbanité est un critère de réussite, elles n’y accédèrent point.

Une hiérarchisation sélective

31 Non seulement ces agglomérations ont un mal manifeste à parvenir à un degré suffisant
d’urbanisation, mais encore joue un processus bien connu des géographes, la
hiérarchisation des centres entre eux : des réseaux de dépendance renforcent des points
de centralité et affaiblissent les implantations périphériques.
32 Ces « lieux centraux » situés au milieu d’une région, la fournissent en produits et services.
Mais l’interdépendance est aussi fonction des distances entre la ville et ses campagnes. A
partir d’un certain seuil, la nécessité d’un relais apparaît, ville secondaire qui démultiplie
et remplace jusqu’à un certain niveau la ville principale. Les notions de seuil et de niveau
sont fondamentales d’autant qu’elles insistent sur les inter-relations dans le système
urbain par le biais des échanges avec les campagnes. Si la géographie contemporaine a
beaucoup travaillé sur ces concepts, l’histoire médiévale se trouve relativement démunie,
faute d’outils statistiques convenables. Quelle est alors la place des bastides ?
33 À propos de l’Aquitaine médiévale, Ch. Higounet a établi les lieux de centralité du haut
Moyen-Âge, et pour ce qui m’intéresse, il insiste sur deux aspects importants : d’une part
l’incomplète structuration antique de la Gascogne orientale, et la mise en valeur des
interstices aux XIIe et XIII e s. ; d’autre part l’existence d’un double cercle de foyers
secondaires autour d’Auch, l’un à 21 kms environ, et l’autre à 36 kms, la bastide de
Gimont étant situé sur le cercle intérieur41. Il parait intéressant de souligner que la
géographie confirme ce rayon d’action d’une vingtaine de kilomètres autour d’une
bastide, perçue alors comme « centre », là où les bastidors du Moyen-Âge envisageaient
son rayon d’attraction. Il est par contre moins assuré que la ville d’Auch ait joué au XIII e
87

siècle un rôle aussi important, surtout par rapport à l’action de Toulouse, sur cette zone
qui les sépare ou les relie.
34 Or, là où les Cisterciens avaient établi et parfois respecté la précaution de laisser une
certaine distance entre deux granges monastiques, chacune devant avoir autour d’elle les
terres de labours et pâturages nécessaires à ses activités, les fondateurs de bastides ne
respectent pas toujours la même démarche, et pour cause, étant donné le foisonnement
des initiatives diverses. Il serait bien difficile d’ailleurs d’établir la distance minimale
nécessaire entre deux agglomérations ayant des prétentions économiques à la jonction du
village et de la ville. Or, que constate-t-on ? Un certain nombre de bastides végète et la
raison incriminée est fréquemment la proximité d’une autre bastide ou agglomération
plus tonique. Galembrun souffre de la proximité de Grenade42, Plaisance-du-Touch de
celle de Toulouse. Le cas de l’environnement de Beaumont est particulièrement
remarquable : tout autour d’elle, une couronne hétéroclite d’initiatives disparates
accumule Rojols et Gilhac à 3,5 km, Pomaret à 7,5, Larrazet et Comberouger à 9, Solomiac
et Fajolles à 10, Montain et Garganvillar à 12, Angeville à 13 kms. La concentration est
d’autant plus remarquable que toutes ces agglomérations sont rassemblées grossièrement
tout au long de la vallée de la Gimone, et non en couronne organisée. Il n’est
matériellement guère possible que chacune puisse réussir, si ce n’est aux dépens de ses
voisines. De plus, l’aire considérée n’est pas suffisamment vaste pour servir d’assise à
plusieurs points de centre : Beaumont-de-Lomagne a prospéré, là où quelques autres ont
survécu à peine et où 3 ont sombré.
35 Ainsi se trouvent confirmées un certain nombre de lois que la géographie a mises en
valeur à propos de l’étude des aires d’influence des villes et de leur hiérarchisation 43.
Beaumont est située sur un axe de communication, la Gimone, véritable couloir en cours
d’équipement humain, économique et urbain au cours du XIIIe siècle, et
approximativement à une vingtaine de kilomètres de la Garonne et de son trafic fluvial.
Elle représente une étape après une journée de marche pour un convoi marchand.
36 Toutes les autres bastides sont situées plus à l’écart de l’axe de passage. À sa naissance,
elle ne devait guère être plus grande que les autres, à peine plus tardives, mais une
croissance sélective l’a certainement favorisée, augmentant sa taille, son nombre
d’habitants et d’activités, et par conséquent élargissant sa sphère d’influence et
affaiblissant ses voisines. En fait, les bastides « royales » constituent le réseau des petites
villes secondaires dans un tissu urbain en construction, échelon intermédiaire obligé
entre la grande cité et les petits villages ruraux, et dont l’importance et le nombre sont
fonction de celle grandissante au XIIIe s. de Toulouse. Il n’y avait pas la place, à l’ouest de
la Garonne, pour 28 villes intermédiaires.

Conclusion
37 À défaut d’un réel équipement urbain, l’implantation des bastides en Gascogne
toulousaine a rempli un tout autre objectif : participer au long et lent mouvement de
concentration de l’habitat, amorcé depuis des siècles et loin d’être encore achevé. Depuis
les villages, puis les sauvetés, et en passant par les castra, les campagnes de cette région
ont connu diverses formes d’agglomération qui correspondent à des étapes successives,
les bastides caractérisant plutôt le XIIIe s. Mais par rapport à Cordes, fondation du comte
de Toulouse en 1222, la Gascogne connaît un démarrage beaucoup plus tardif, vers 1260 et
un mouvement progressif qui culmine entre 1275 et 1285 pour s’achever vers 1323. La
88

cause fondamentale en est sans doute à rechercher à la fois dans la faible densité des
populations sur ces terres peu favorisées, dans l’absence d’un réseau urbain préexistant,
dans la faiblesse de la présence des comtes de Toulouse à l’ouest de la Garonne.
38 Elles constituent une nouvelle tentative pour dynamiser la vie des campagnes en
développant, au moins pour certaines, des fonctions d’encadrement de la vie économique,
de diversification des activités, de développement de l’équipement commercial. Mais
toutes ne sont pas également dotées, la structure dépendant de la puissance du ou des
fondateurs. Ainsi se comprennent mieux les différences importantes entre les
agglomérations constituées. Certaines accèdent à un niveau de petites villes. La plupart,
cependant, forment surtout des villages, parfois de gros villages, mais aussi de modestes
hameaux, regroupant des tenanciers, et organisant à la fois la vie agricole et pastorale.
39 La multiplication des bastides a d’ailleurs eu, au cours des siècles, une conséquence
négative sur leur survie. Confrontées dans le même temps à l’existence parfois
complémentaire, mais aussi concurrente des castra, et à une structuration interne, une
hiérarchisation des agglomérations entre elles, certaines n’ont pu trouver dans une
pression démographique sans doute insuffisante de quoi alimenter leur croissance. Un
nombre relativement lourd, mais qu’il faut ajouter à celui notable des castra désertés, n’a
pas supporté le choc des décennies difficiles du XIVe et du XV e siècle, ainsi que les
reconstructions postérieures. Il faut ici renoncer à l’image brillante de la bastide royale
pour brosser celle de villages parfois modestes, mais qui ont construit l’armature de la vie
rurale.

NOTES
1. F. Pujol, Élaboration et évolution de l’image symbolique de la bastide, maîtrise, Toulouse, 1988,
dactyl., p. 5-6.
2. M. Berthe, « Naissance d’un mythe : la bastide du Sud-Ouest », dans Bastides méridionales,
Archives vivantes, Mémoires des Pays d’Oc, Amis des Archives de Toulouse, 1988, p. 7.
3. F. Divorne, B. Gendre, B. Lavergne, P. Panerai, Les bastides d’Aquitaine, du Bas-Languedoc et du
Béarn : essai sur la régularité, Bruxelles, 1985, p. 98 : la force de leur tracé est-elle toujours un
modèle dynamique ?
4. A. Curie-Seimbres, « Essai sur les villes fondées dans le Sud-Ouest de la France, aux XIII e et XIVe
siècles sous le nom générique de bastides », Mémoires de la Société archéologique du Midi de la
France, 1872-1873, p. 1-118.
5. C. Higounet, « Bastides et frontières », MA, 194, p. 113-31, « Cisterciens et bastides », MA, 1950,
p. 69-84, « Nouvelle approche sur les bastides du Sud-Ouest aquitain », dans Paysages et villages
neufs, Bordeaux, 1975, p. 347-53, « Les villeneuves de Piémont et les bastides de Gascogne (XII e-
XIVe siècles) », dans Paysages et villages neufs, Bordeaux, 1975, p. 365-71, « Congregare populationem :
politiques de peuplement dans l’Europe méridionale (Xe-XIVe siècle) », Annales de démographie
historique, 1979, p. 135-44.
6. C. Higounet, « Nouvelles réflexions sur les bastides cisterciennes », dans Cahiers de Fanjeaux 21,
Les Cisterciens de Languedoc (XIIIe-XIVe s), Toulouse, 1986, p. 128.
7. M. Berthe, op. cit., p. 8.
89

8. F. Pujol, op. cit., p. 68.


9. M. Mousnier, La Gascogne toulousaine (1100-1300) : une dynamique spatiale et sociale, à paraître ; le
chapitre 10 fournit plusieurs exemples.
10. Archives départementales de Tarn-et-Garonne [= ADTG], A 297 f o 91 vo.
11. À Saint-Germier en 1275, Grandselve, Gimont et un autre co-seigneur s’entendent avec les
consuls du jeune village sur les droits à payer, mais est-ce pour autant une bastide ? (ADHG, 108 H
10). À Escazeaux, G. Passerai, op. cit., p. 211, estime qu’il y a bastide, mais dans la publication des
coutumes P. Du Faur, « La charte d’Escazeaux, 1271 », Bulletin de la Société archéologique du Tarn-et-
Garonne, 1891, p. 144, n’utilise que le vocable de villa.
12. Soit une dizaine : Gimont, Angeville, Cordes-Tolosanes, Gilhac, Beaumont-de-Lomagne, Saint-
Lys, Plaisance-du-Touch, Cologne, Grenade, Solomiac) ; les deux inconnues sont Montain et
Garganvillar (Archives Nationales, 436 AP 219, en 1285, acte connu par une analyse du XVII e s.).
13. Larrazet, Fajolles, Puyvidal, Comberouger, Pomaret, Montbrison, Le Moutet) (pour Puyvidal
et Comberouger, voir M. Mousnier, L’abbaye de Grandselve et sa place dans la société et l’économie
méridionales, XIIe -début XIVe siècles, thèse de 3e cycle, Toulouse, 1982, dactyl. p. 172 ; pour Pomaret,
Bibliothèque Nationale, Doat 91 f° 225 en 1289 ; pour Montbrison, Doat 91 f° 269 en 1299 ; pour Le
Moutet, ADTG, G 737 en 1301).
14. Montagnac, Marestaing, Sainte-Marie du Désert, Razengues, Sarrant, Rojols, Galembrun, Brax
et Léguevin. (pour Montagnac, voir M. Gouron, Catalogue des chartes de franchises de la France, 2, Les
chartes de franchises de Guienne et Gascogne, Paris, 1935, p. 585, en 1260 ; pour Marestaing, voir
Archives départementales de la Haute-Garonne [= ADHG], Malte, Toulouse liasse 165, n o 32 ; pour
Sainte-Marie du Désert, voir E. Cabié, Les chartes de coutumes inédites de la Gascogne toulousaine,
Paris-Auch, 1884, p. 64 ; pour Razengues, ADTG A 297 f o 194, en 1277 il s’agit d’un projet ; pour
Sarrant, ADTG A 297 fo 1460 v°, en 1285 ; pour Rojols, Archives Nationales, 436 AP 219, en 1292 ;
pour Galembrun, voir C. Douais, « chronique », Bulletin de la Société chéologique du Midi de la France,
1893, p. 80, qui se réfère à un acte consenti ADHG, E 892, et qui a disparu récemment ; pour Brax,
ADHG, Malte, Le Burg. 16 no 2 en 1299 ; pour Léguevin, ADHG, Malte, Toulouse liasse 143, n o 11, en
1.
15. P. Lavedan et J. Hugueney, « Bastides du Gers », dans Congrès archéologique de France, 128 e
Session, 1970, Gascogne, Paris, 1970, p. 374).
16. Nous sommes loin de ce « cas unique de Candeil fondant seule la petite bastide de
Labessière », C. Higounet, op. cit., p. 130.
17. C. Higounet, op. cit., p. 135.
18. B. Barrière, « L’économie cistercienne du sud-ouest de la France », dans FLaran 3, L’économie
cistercienne. Géographie. Mutations, du Moyen-Âge aux Temps Modernes, Auch, 1983, p. 97.
19. C. Baradat de Lacaze, La vicomté de Fezensaguet, capitale Mauvezin, ses vicomtes, sa composition, ses
coutumes, Paris-Auch, 1893, p. 24
20. Bibliothèque Nationale, Doat 78 fo 277.
21. C. Baradat de Lacaze, op. cit., p. 77.
22. Bibliothèque Nationale, Doat 91 fo 236.
23. Bibliothèque Nationale, Doat 91 fo 200.
24. Y. Dossat, Saisimentum Comitatus Tholose, Paris, 1966.
25. Mais l’analyse du XVII e s. est trop sommaire pour avoir les informations sur ce paréage ;
Archives Nationales 436 AP 219, en 1283.
26. ADTG, A 297 fo 1284.
27. M. Berthe, op. cit., p. 12.
28. C. Higounet, op. cit., p. 135.
29. C. Higounet, « Villeneuves et bastides désertées », dans Villages désertés et histoire économique,
XIe-XVIIIe siècle, Paris, 1965, p. 257 et 258
90

30. G. Passerai, « Pour un inventaire des bastides de Tarn-et-Garonne », dans Actes du Congrès de la
Fédération des sociétés académiques et savantes, Languedoc-Pyrénées-Gascogne, Montauban et les anciens
pays de Tarn-et-Garonne, Montauban, 1986, p. 210 ; M. Odon de Saint-Blanquat, La fondation des
bastides royales de la sénéchaussée de Toulouse aux XIIIe et XIVe s., Toulouse, CRDP, 1985.
31. ADTG A 297 fo 1568 vo , 1517, 1320, 1341, 1343 vo 148, 1325 vo.
32. C. Higounet, « Sur les transformations de l’habitat et des structures agraires en Gascogne aux
XIIe et XIII e siècles : Gimont avant la bastide », dans Études géographiques offertes à Louis Papy,
Bordeaux, 1978, p. 373.
33. J.M. Pesez et E. Le Roy Ladurie, « Le cas français, vue d’ensemble », dans Villages désertés et
histoire économique, XIe-XVIIIe siècle, Paris, 1965, p. 141.
34. B. Cursente, « "Castra” et castelnaux dans le Midi de la France », dans Flaran 1, Châteaux et
peuplements en Europe occidentale du Xe au XVIIIe siècle, Auch, 1980, p. 44.
35. B. Cursente, Les castelnaux de la Gascogne médievale. Gascogne gersoise, Bordeaux, 1980, p. 80.
36. B. Cursente, op. cit., p. 84.
37. G. Passerat, op. cit., p. 212.
38. Comme à Guarbic, Pradère, Quaterpech, Turutel, Blanquefort, Louberville, La Croze, Patras,
Fornils, Trotacane et tant d’autres lieux dits (J.M. Pesez, op. cit., p. 156 n. 3, cite parmi les villages
désertés celui d’Esclapats près de Saint-Aignan, or il ne fut jamais un castrum comme ceux que je
viens de citer, et il y eut certainement de nombreux autres hameaux qui ont cessé d’exister).
39. F. Bériac, « Petites villes ou bourgs ? Le cas du Gers », dans Les petites villes du Moyen-Âge à nos
jours, Hommage à G. Dupeux, Bordeaux, 1987, p. 30.
40. F. Bériac, op. cit., p. 31.
41. C. Higounet, « "Centralité", petits villes et bastides dans l’Aquitaine médiévale », dans Les
petites villes du Moyen-Age à nos jours, Hommage à Georges Dupeux, Bordeaux, 1987, p. 41-8.
42. C. Douais, op. cit., p. 80.
43. P. Bairoch, De Jéricho à Mexico. Villes et économie dans l’histoire, Paris, 1985, p. 188-201.
91

La hiérarchie des paroisses dans le


diocèse de Coutances au Moyen Âge
Henri Dubois

1 Il est prudent de dire « Moyen Age » en raison d’une incertitude pesant, comme on va le
voir, sur la datation des sources. Mais il doit être entendu que ce « Moyen Age » est
antérieur au troisième quart du XIIIe siècle.
2 Le diocèse de Coutances, ainsi qu’on l’a récemment rappelé1, bénéficie d’une
documentation particulièrement intéressante, apportée par deux pouillés, l’un du milieu
ou de la fin du ΧΙΙIe siècle, l’autre, particulièrement développé, que l’on a pu dater sur
plusieurs bons indices des environs de 13302. Le pouillé du XIIIe siècle, publié dans le
Recueil des Historiens de la France, est en fait un document complexe, combinant une
enquête effectuée en en 1251 sur l’ordre de l’évêque Jean d’Essey sur les patronages des
églises et les comptes établis par les collecteurs de la décime pontificale levée dans les
années 1278-1279 et indiquant les valores des bénéfices 3. Il est suivi, dans les copies ayant
survécu, de listes annexes relatives à la perception de diverses redevances dont celle qui
nous intéresse ici est celle de la debita 4. Il s’agit bien d’une liste annexe, car les données
qu’elle apporte ne sont pas incorporées au pouillé et ne sont pas forcément en plein
accord avec ce dernier (notamment en ce qui concerne l’énumération des paroisses et
chapelles).
3 Je ne reviendrai pas longuement ici sur la débite. Les éditeurs des pouillés normands ont,
depuis longtemps, attiré l’attention sur cette taxe ecclésiastique. Avant le concile
provincial de Lillebonne de 1080, les recteurs des paroisses devaient apporter lors du
synode diocésain une denarata de cire par maison. Le concile de Lillebonne, en son canon
IX, a permis la conversion de cette cire en une somme équivalente de deniers, cerae
denarata, vel idem valens5. Cette taxe s’est maintenue au moins dans cinq des sept diocèses
normands. Le pouillé de Coutances de vers 1330 la mentionne encore, mais seulement
pour une minorité de paroisses et précise même une fois que l’on paie un denier par
paroissien6. J’ai établi ailleurs que les chiffres de la débite représentent bien des effectifs
de parrochiani, de chefs de famille de la paroisse, même s’ils ne sont pas toujours donnés
pour tels dans les documents7.
92

4 La liste de la débite annexée au pouillé du XIIIe siècle du diocèse de Coutances donne,


doyenné par doyenné et paroisse par paroisse, le montant en sols et deniers de la débite
de la paroisse. Dans cette liste, l’ordre des archidiaconés n’est pas le même que dans le
pouillé et, surtout, y manquent les doyennés de Jersey et de Guernesey de l’archidiaconé
de Bauptois. Pour la partie du diocèse couverte par les deux documents, le compte de la
débite donne 495 paroissiales et 3 vraies chapelles contre 475 paroissiales et 15 chapelles
dans le pouillé. C’est dans le doyenné de Saint-Lô que la discordance est la plus grande, la
liste de la débite ayant en plus cinq paroisses, dont quatre figurent en queue de liste,
comme rajoutées. Cela pourrait donner à penser que la liste de la débite est plus récente
que le pouillé. Même si c’était le cas, cela ne signifierait pas nécessairement que les
chiffres de cette liste sont postérieurs à 1279, car ils ont fort bien pu être fossilisés.
5 La présentation cartographique des résultats de cette recherche est grandement facilitée
par l’existence du fond de carte de l’Atlas Historique de Normandie qui, soit dit en passant,
permet de constater que la géographie paroissiale du XIIIe siècle n’est pas différente de
celle du XVIIIe8.
6 Avant de présenter la population coutançaise dans son espace médiéval, il n’est peut-être
pas inutile de s’interroger sur la signification des circonscriptions ecclésiastiques.
L’archidiaconé de Coutances a pu être présenté comme correspondant à la civitas
Constantia, voire au pays des Unelli. L’archidiaconé du Cotentin correspondrait à l’ancien
pagus Coriovallensis de l’époque carolingienne. Le Bauptois a pu être une viguerie 9. Mais
ces circonscriptions ont-elles des centres, ou places centrales ? La capitale du diocèse est
remarquablement excentrée, ce qui pourrait correspondre à une civitas à l’origine
beaucoup plus petite, d’autant plus que, dans son archidiaconé, au contraire, Coutances
est moins excentrée. Par ailleurs, de Coutances vers la périphérie de l’archidiaconé, la
taille des paroisses a tendance à augmenter, ce qui pourrait indiquer un peuplement plus
ancien autour du chef-lieu. Dans l’archidiaconé du Val-de-Vire, on ne remarque aucune
place centrale : Saint-Lô est totalement excentrée et la circonscription semble très
artificielle. Le Cotentin n’offre aucun centre évident, mais il faut prêter attention au site
de Valognes, site antique et entouré de petites paroisses. Dans son ensemble, le diocèse
paraît composite, organisé autour de trois places sises à la périphérie : Coutances, Saint-
Lô, Valognes et peut-être Portbail.

Grandes et petites paroisses


7 La taille des paroisses peut être appréhendée de deux façons : par la superficie des
communes actuelles, ou par un calcul fondé sur la moyenne des distances aux centres (les
clochers) des paroisses voisines. L’une et l’autre méthode présente des inconvénients. La
première interdit de prendre en compte les paroisses regroupées. Or il y a eu de
nombreux regroupements de communes dans le département de la Manche, surtout sous
le Premier Empire et sous la Monarchie Constitutionnelle, entre 1795 et 1836
principalement : on en dénombre 33, dont quatre de trois paroisses10. Sur ces 33
regroupements, douze concernent le seul archidiaconé de Coutances, et dix
l’archidiaconé de Cotentin. Il n’existe pas de moyen d’appréhender facilement la
superficie des paroisses regroupées. L’autre méthode suppose que les clochers occupent
sur la carte de Cassini leur emplacement vrai et exige des calculs considérables. De plus,
elle n’est pas utilisable pour les paroisses côtières, ici au nombre de 104 ! On s’est donc
résigné à utiliser les superficies communales.
93

8 La médiane de ces dernières se situe à 688 ha. Il s’agit donc d’un pays de très petites
communes - et paroisses, ce qui n’exclut pas des disparités internes. Si l’on cartographie
les communes de superficie égale ou supérieure à 1500 ha (communes regroupées
exclues), au nombre de 64, on constate qu’elles se rencontrent plutôt dans l’intérieur qu’à
la périphérie côtière et qu’elles se concentrent clairement autour des forêts et autres
zones non cultivées : forêts de Saint-Sever et de Gavray, marais de Carentan et de Gorges,
lande de Lessay, forêts de Saint-Sauveur-le-Vicomte, de Bricquebec et de Brix. Les 87
paroisses de superficie inférieure à 400 ha se rencontrent notamment dans le Val de
Saire, le pays de Valognes et le Plain, la région du Hommet et la bordure est de la forêt de
Gavray. Le nom d’une douzaine de ces très petites paroisses comporte l’élément
« mesnil », généralement en préfixe, une s’appelle « la Lande », une autre « la Haye »,
dans le sud et le centre du diocèse. Ces mansionilia ont donc gardé les dimensions
modestes de leurs origines, mais ils ne sont qu’une minorité parmi les petites paroisses
(Fig. 1).

Localisation des populations


9 Si le tarif de la débite nous fournit des chiffres de chefs de feu, nous n’avons pas ces
chiffres pour le chef-lieu du diocèse ni pour les deux paroisses voisines de Saint-Nicolas et
Saint-Pierre de Coutances. C’est un fait qui se retrouve à Bayeux et à Rouen : la débite des
paroisses voisines de la cité continuait à y être apportée processionnellement par les
paroissiens, et peut-être en cire. On est porté, au vu des chiffres des XVII e et XVIII e
siècles, à accorder à Coutances une population inférieure à celle de Saint-Lô, mais la
différence était sans doute encore plus marquée au Moyen Age, où Saint-Lô avait une
activité drapante considérable alors que Coutances n’avait qu’une fonction de capitale
cléricale et administrative.
10 Pour la représentation graphique de ces populations de chefs de feux, on se heurte aux
obstacles habituels. Le système des points proportionnels aux populations écrase les
petites valeurs : si l’on donne au point représentant Saint-Lô (les trois paroisses comptées
ensemble, soit 1164 feux) un diamètre de 11 mm, la plus petite localité, Saint-Christophe
d’Aubigny, 9 feux, aura un point de 0,96 mm de diamètre. A l’inverse, l’utilisation de
points de surface proportionnelle au logarithme des quantités écrase les valeurs les plus
fortes et exagère les petites. La carte jointe utilise un même point pour chacune des cinq
classes de populations paroissiales (fig. 2).
11 La population de feux ainsi recensée totalise 56443 feux en 500 paroisses11 soit en
moyenne 113 feux par paroisse. La médiane, plus signifiante, est à 90,5 feux. La moitié des
paroisses a 90 feux et moins, l’autre moitié 91 feux et plus. La diversité est grande et se
marque d’un doyenné à l’autre. Un groupe très net de cinq doyennés a une moyenne de
feux par paroisse supérieure à 148,8 : il prend la presqu’île en écharpe : Carentan, La
Haye-du-Puits, Cenilly, Saint-Lô, Périers. Les doyennés ayant en moyenne de 103 à 119,8
feux par paroisse constituent deux principaux ensembles géographiques : Cotentin et
plaine de Coutances à Granville. C’est le doyenné de Carentan qui a la plus forte
moyenne : 173 et la deuxième médiane : 168. C’est celui de Montbray, au sud-est, qui a la
plus faible moyenne : 60 et la plus faible médiane : 39. A ces extrêmes correspondent sans
doute deux modes bien différents de conquête du sol et d’activité (Fig. 3).
94

12 La hiérarchie des populations paroissiales va ainsi de 9 feux à 1164 ou, si l’on sépare les
trois paroisses de l’agglomération de Saint-Lô, à 568, mais rappelons que les effectifs des
trois paroisses coutançaises nous échappent. À titre de sondage, on fait figurer ci-dessous
les vingt-cinq localités ayant les plus fortes populations de feux :

Localités les plus peuplées (en feux)

Rang Localité Feux Doyenné Archidiaconé

1 SAINT-LO 1164 Saint-Lô Coutances

2 COUTANCES ? Coutances Val de Vire

3 CARENTAN 432 Carentan Bauptois

" PERCY 432 Percy Val de Vire

5 BARFLEUR 420 Saire Cotentin

" CERENCES 420 Cérences Coutances

7 POUPPEVILLE 402 Plain Cotentin

8 PERIERS 384 Périers Coutances

9 LESSAY-SAINTE-OPPORTUNE 384 La Haye-du-Puits Bauptois

10 N.D. DE CENILLY 360 Cenilly Coutances

H REVILLE 360 Saire Cotentin

12 SAINTENY 332 Carentan Bauptois

13 ST-GERMAIN-DE-TALLEVENDE 324 Tallevende Val de Vire

" VILLEDIEU 324 Percy Val de Vire

15 SAINT-PAIR 316 Saint-Pair Coutances

16 SAINTE-MERE-EGLISE 300 dioc. de Bayeux

" VESLY 300 La Haye-du-Puits Bauptois

18 MARIGNY 285 Cenilly Coutances

19 PICAUVILLE 283 Orglandes Cotentin

20 MONTMARTIN-EN-GRAIGNES 276 Carentan Bauptois

" QUETTEHOU 276 Valognes Cotentin

22 MUNEVILLE-LE-BINGARD 270 Coutances Coutances


95

" GRANVILLE 270 Saint-Pair Coutances

" LES PIEUX 270 Les Pieux Cotentin

25 SAINT-SAUVEUR-LENDELIN 269 Périers Coutances

13 C’était l’archidiaconé de Coutances qui comptait le plus de ces localités, 9 au total, et celui
du Val de Vire qui en comptait le moins : quatre.
14 L’épreuve inverse consiste à donner les 25 paroisses ayant le moins de feux :

Localités les moins peuplées (en feux)

Rang Localité Feux Doyenné Archidiaconé

500 ST-CHRISTOPHE-D’AUBIGNY 9 Périers Coutances

499 LE TRONCHET 10 Montbray Val de Vire

498 COUPIGNY 13 Tallevende Val de vire

497 PONT-FLAMBART 14 Cérences Coutances

494 MESNIL-BONANT 16 Gavray Val de Vire

494 VIDECOSVILLE 16 Valognes Cotentin

494 HAUMOUTIER 16 Valognes Cotentin

489 ST-SAUVEUR-DE-BONFOSSE 18 Cenilly Coutances

489 MESNIL-BENOIST 18 Tallevende Val de Vire

489 MARGUERAY 18 Montbray Val de Vire

489 SAINTE-MARIE-DES-MONTS 18 Montbray Val de Vire

489 TOURVILLE-LESTRE 18 Valognes Cotentin

488 LA LANDE-VAUMONT 20 Tallevende Val de Vire

487 PONT-BELLENGER 21 Montbray Val de Vire

480 SAINT-ANDRE-LE-VALJOUAS 24 Gavray Val de Vire

480 VIERVILLE 24 diocèse de Bayeux

480 SAINT-MARTIN-LE-GREARD 24 Les Pieux Cotentin

480 ECULLEVILLE 24 Hague Cotentin


96

480 SAINT-PAUL-DES-SABLONS 24 Barneville Bauptois

480 BRANVILLE 24 Hague Cotentin

480 LE MESNIL AU VAL 24 Saire Cotentin

477 SAINT-LOUET-SUR-SIENNE 25 Cérences Coutances

477 LE MESNIL-HERMAN 25 Percy Val de Vire

477 REIGNEVILLE 25 Orglandes Cotentin

476 LE QUESNAY 26 Cérences Coutances

15 Dix de ces paroisses très peu peuplées se trouvaient dans l’archidiaconé du Val de Vire, et
plus particulièrement dans les doyennés de Tallevende (ou Landelles) et de Montbray.
16 On remarque, naturellement, l’arrondissement des chiffres sur des multiples de cinq et de
six, pratique médiévale renforcée du fait qu’il s’agit ici de deniers, facilement regroupés
en sols.
17 En ce qui concerne les paroisses très peu peuplées, on peut noter qu’elles ne se trouvent
pas en général sur la côte (douze de moins de cinquante feux seulement) et qu’elles se
regroupent surtout dans le sud du diocèse, à proximité des forêts de Gavray et de Saint-
Sever. Il s’agit souvent, mais pas toujours, de paroisses petites. Les paroisses très peuplées
n’étaient pas, elles non plus, principalement littorales, bien qu’il y en ait une remarquable
concentration sur la côte de Barfleur, au nord-est de la presqu’île. Leur répartition n’est
pas très significative.
18 Des paroisses très peu peuplées avaient un tout petit territoire et des paroisses peuplées
disposaient de vastes espaces, mais il n’existait pas une stricte corrélation entre ces deux
paramètres, comme le montrent les exemples suivants de calcul du coefficient de
corrélation.
19 Corrélation entre superficies et populations de feux (exemples)
• Archidiaconé de Coutances
• doyenné de Cérences : 12 paroisses non regroupées : r = 0,89
• doyenné de Périers : 19 paroisses non regroupées : r = 0,59.
• Archidiaconé du Val de Vire
• doyenné de Tallevende (Landelles) : 15 paroisses non regroupées : r = 0,83
• doyenné de Montbray : 16 paroisses non regroupées : r = 0,75.
• Archidiaconé de Bauptois
• doyenné de Bauptois : 14 paroisses non regroupées : r = 0,79
• doyenné de Carentan : 11 paroisses non regroupées : r = 0,68.
• Archidiaconé du Cotentin
• doyenné des Pieux : 29 paroisses non regroupées : r = 0,57
• doyenné de Saire : 29 paroisses non regroupées : r = 0,14.
20 Comme il est normal, la corrélation semble moins poussée dans les régions où se trouvent
des agglomérations très peuplées à côté de paroisses rurales : c’était bien le cas du Val de
Saire.
97

Hiérarchie des paroisses


21 Connaissant le nombre total des chefs de feu recensés, et celui de chaque paroisse, il est
aisé de calculer le pourcentage cumulé des feux se trouvant dans des paroisses de x feux
et plus. Par exemple, 54 272 feux vivent dans les paroisses de 50 feux et plus, et 39 072
dans des paroisses de cent feux et plus. La recherche d’une loi logarithmo-normale se fait
en portant sur l’échelle logarithmique le nombre des feux des paroisses et sur l’échelle
gaussienne ou normale le pourcentage cumulé des feux (graphique no 1)12. Ici, on se
trouve en présence, non d’un seul alignement, mais de trois. Il y a un remarquable
alignement entre 40 et 300 feux, correspondant à une majorité de paroisses homogènes
dans leur fonction principalement agricole. L’infléchissement de la courbe à partir de 350
feux correspond sans doute à des paroisses ayant une fonction urbaine. En amont de 40
feux, l’alignement est également différent et semble signaler des paroisses anormalement
peu peuplées13.
22 L’établissement des pourcentages cumulés révèle que :
• 25,3 % des feux vivaient dans des paroisses de 220 feux et plus
• 50,4 % des feux vivaient dans des paroisses de 150 feux et plus
• 75,8 % des feux vivaient dans des paroisses de 90 feux et plus.
23 Autrement dit, les trois quarts des feux habitaient dans la moitié des paroisses. Ces
paroisses rurales étaient donc considérables et environ un quart d’entre elles devait
atteindre et dépasser les 1000 habitants. Cela nous introduit à l’étude des densités.

Étude des densités du peuplement


24 L’étude des densités ne peut être menée qu’en termes de feux par hectare ou par km2.
Pour la superficie des paroisses, il faut se résigner, on l’a vu, à adopter la superficie
communale correspondante. Pour les communes regroupées, il est possible de calculer
une densité de regroupement en prenant pour base la somme du nombre des feux des
paroisses regroupées. Un exemple, très moyen : Appeville, au doyenné de Bauptois, avait
173 deniers de débite, la commune actuelle compte 1321 ha, la densité s’établit à 0,131
chef de famille par hectare, ou 13,1 feux au km2 (peut-être 65 habitants, en usant d’un
coefficient 5). Mais il n’est pas moins intéressant de considérer l’inverse de la densité,
c’est-à-dire la superficie théoriquement disponible par chef de famille : elle serait ici de
7,64 ha, dont il faudrait déduire les bois, la terre du curé (souvent attestée dans le diocèse
de Coutances), les landes et autres incultes.
25 La densité moyenne du diocèse s’établit à 56 443 : 421 648 ha = 0,1339 ou 13,4 feux au km2,
soit 7 hectares et demi par chef de feu en moyenne (on n’a pas compté les 1653 ha de
Coutances et des deux paroisses voisines, dont le nombre de feux nous est inconnu). Cette
densité moyenne est très proche de la médiane des densités des paroisses non
regroupées, qui est de 13. Si l’on prend en compte les densités de regroupements, la
médiane générale n’en est pas affectée et reste à 13 ; les quartiles sont 10 et 17,3. Les deux
cartes qui ont été établies donnent, l’une, les densités de part et d’autre de leur médiane,
l’autre les densités selon les quartiles (Fig. 4 et 5). La répartition géographique des
densités appelle quelques remarques :
26 Les paroisses de densité très faible (moins de 10 feux au km2) se rencontrent :
98

27 1) Au nord de la presqu’île cotentinoise, en bordure de la forêt de Brix : le Mesnil au Val a


2 feux au km2, Brix 3, Tourlaville 6, Martinvast 4 et Saussemesnil 4 également. Plusieurs
de ces paroisses comportent des novales d’après le pouillé du XIVe siècle.
28 2) Au nord-ouest de la presqu’île, en bordure de la forêt de Bricquebec : Le Vrétot a 5 feux
au km2 et est encore boisé aujourd’hui ; Bricquebec, la plus grande paroisse du diocèse
(5142 ha) et démembrée en 1895, a 4,3 feux au km2, soit 23 hectares par chef de famille.
Des novales y sont mentionnées en 1332, ainsi qu’à Négreville (6 feux au km2).
29 3) Au nord-est dans le « Bocage », intérieur autrefois boisé du Val de Saire, où Le Vast a 6
feux au km2, Le Theil 7 feux.
30 Toutes ces paroisses de densité inférieure à 10 dessinent l’extension de l’ancien massif
forestier du Cotentin. Elles comportaient à l’évidence des superficies incultes
considérables.
31 4) Autour de la lande de Lessay, où la Feuillie et Pirou n’ont que 5 feux au km2, les terroirs
de Pirou et de Créances comprenant aussi des étendues incultes de mielles sableuses.
32 5) Cinq paroisses situées à mi-chemin de Coutances et de Saint-Lô ont des densités très
faibles, peut-être en conséquence d’un peuplement progressant depuis ces deux chefs-
lieux.
33 6) Entre la forêt de Gavray et la forêt de Saint-Sever, toute une série de paroisses ont des
densités extrêmement basses, les plus basses du diocèse : Margueray a 3,8 feux au km2, La
Chapelle-Cécelin en a 4,9, Champ-du-Boult, aujourd’hui encore clairière dans la forêt de
Saint-Sever, 5,4 et Saint-Sever même, dont les trois quarts du territoire communal sont
encore aujourd’hui forestiers, 5,9, ainsi que la chaîne de mesnils entre Saint-Sever et
Landelles. La plupart de ces localités présentent encore aujourd’hui des lieux-dits
caractéristiques du défrichement et de la colonisation.
34 7) Ont également de faibles densités des paroisses comportant des étendues
marécageuses, comme les deux paroisses de Graignes, ou Le Plessis-en-Bauptois.
35 Dans tous ces cas, il s’agit donc de paroisses qui, à la date de l’établissement - ou de la
fossilisation - de la débite, n’avaient occupé que très partiellement le terroir qui devait
leur être plus tard reconnu. Il y avait là plusieurs fronts de défrichement.
36 Inversement, la carte permet de repérer sans difficulté de remarquables agrégats de
paroisses ayant de fortes et très fortes densités :
1. Le pays de Coutances au nord et au sud de la cité et la région littorale jusqu’à Saint-Pair et à
la forêt de la Haye-Pesnel. Il y a ici un pourtour de petites paroisses, et un cœur de grandes,
mais qui ont rempli leur terroir.
2. Une longue diagonale à l’ouest et au sud des zones marécageuses et inondables, de Portbail,
la Haye-du-Puits, Périers jusqu’au pays du Hommet.
3. La région de Carentan, en dépit de son caractère amphibie.
4. La plaine orientale, « le Plain », le pays de Valognes et de Lestre.
5. La zone littorale de la presqu’île de Barfleur.

37 Ces trois dernières régions sont des pays de petites paroisses, ce qui est signe
d’ancienneté du peuplement. D’une façon générale, les paroisses de forte densité sont
souvent littorales, au sud-ouest comme au nord-est du diocèse : l’attraction de la mer sur
le peuplement ancien est indéniable. Les densités kilométriques les plus élevées se
trouvent dans les doyennés de Saint-Lô (19,7), la Haye-du-Puits (17,2), Cérences (16,7),
Saint-Pair (16,3) et du Plain (16,1). Les plus faibles sont dans les doyennés de Montbray
99

(7), Tallevende (8,5), Les Pieux (8,7), Saint-Sauveur-le-Vicomte (10,7) et Percy (12,2), donc,
à l’intérieur.
38 On note en plusieurs régions des phénomènes de densité décroissante. Cela est
particulièrement net au départ du littoral vers l’intérieur, par exemple de Granville vers
l’est, de la région coutançaise vers l’est également, de la côte du Plain vers l’ouest, de la
côte de Barfleur vers le sud-ouest et du littoral nord de la Hague vers le sud-est. On le
note aussi à partir de Saint-Lô et de Valognes. Toute porte à croire que ces « gradients de
densités » reflètent la marche du peuplement venu, en général, du littoral pour diffuser
vers l’intérieur.

Permanence des centres de peuplement


39 Le relevé, sur la carte archéologique14, de toutes les paroisses dans lesquelles ont été
signalés des vestiges romains présente une assez remarquable concordance avec les
régions de forte densité au Moyen Age. C’est notamment le cas du pays de Coutances, de
la diagonale au nord des marais, du pays de Carentan, du Plain et du pays de Valognes, du
Val de Saire et du littoral nord de la Hague. Il y a continuité entre les implantations
antiques et les implantations médiévales les plus fortes.
40 En ce qui concerne les implantations Scandinaves, celles du moins qui sont attestées par
des toponymes contenant des éléments anglo-scandinaves, elles ne coïncident que
partiellement avec les zones de forte densité médiévale. Tel est le cas dans la Hague et la
région de Flamanville, la presqu’île de Barfleur et la bordure des marais, mais non autour
de Valognes ou de Carentan, ni dans toute la partie du diocèse située au sud de la barrière
des marais. Quoi qu’il en soit, la présence de ces toponymes est difficile à interpréter
puisqu’il n’est pas possible de prouver qu’elle correspond à une forte colonisation
d’origine Scandinave ou saxonne. Il paraît difficile d’attribuer à un apport Scandinave ou
saxon les très fortes densités humaines relevées au Moyen Age, sauf peut-être dans la
Hague15.
41 Mais la correspondance entre implantations antiques et fortes densités médiévales incite
à remonter dans le temps les données chiffrées apportées par le tarif de la débite qui
pourrait donc, pour l’essentiel, être proche de l’époque du concile de Lillebonne et
correspondre à la fin du XIe-début du XIIe siècle.

L’évolution récente
42 Des comparaisons sont possibles avec des données plus récentes concernant le nombre
des feux des paroisses, même si la nature de ces feux n’est pas exactement la même que
celle des parrochiani du XIIIe siècle.
43 1) Les données des comptes du fouage-monnéage normand pour la fin du XIVe et le XVe
siècle montrent à l’évidence la très profonde dépression de la population par rapport à la
situation décrite par les chiffres de la débite16.
44 2) Il faut rapprocher ces derniers des chiffres de feux de l’Ancien Régime. Le choix de la
référence peut prêter à hésitation, puisque, pour une partie au moins du diocèse, on a des
données pour 1636, 1664-1665, 1694-1695. On a choisi comme base de comparaison le
« Dénombrement du Royaume » de Saugrain, daté, comme l’on sait, de 1709, mais
100

intégrant des données de la fin du XVIIe siècle17. En négligeant les évolutions inférieures
ou égales à 15 % en plus ou en moins, la carte montre des évolutions particulièrement
frappantes (Fig. 6) :
45 • Se sont dépeuplées :
les régions côtières de l’est et de l’ouest
la bande médiane, le pays de Carentan et celui du Hommet
le pays de Coutances
la région côtière de Coutances à Granville.
46 • Ont gagné, et parfois massivement :
les forêts de Brix et de Bricquebec18
le pourtour de la lande de Lessay
le pays entre Coutances et Saint-Lô
tout le sud-est du diocèse.
47 Autrement dit, les régions congestionnées au Moyen Age se sont considérablement
allégées, et les secteurs qui étaient en cours d’occupation et de défrichement au Moyen
Age se sont fortement renforcés. Il y a eu un transfert massif de population après la
dépression et les désastres de la fin du Moyen Age.

Conclusion
48 La situation du peuplement du diocèse de Coutances, telle que la restituent les chiffres de
la débite, se caractérise par une densité d’ensemble élevée19, la congestion des régions
d’occupation antique, la concentration sur le littoral, la faible occupation de l’intérieur
encore en cours de défrichement. Tout nous dit, alors, la mer amicale et nourricière :
situation manifestement antérieure à l’ère des grands conflits « franco-anglais » débutant
à la fin du XIIIe siècle.
49 Au tournant des XVIIe et XVIII e siècles, la géographie du peuplement est profondément
recomposée : la mer est devenue inquiétante et hostile, la sécurité est désormais à
l’intérieur où l’ablation des massifs forestiers est réalisée ou en voie de l’être, et où les
densités ont considérablement augmenté, entraînant un rééquilibrage dans l’occupation
du sol.
101

ANNEXES

Figure 1 : TAILLE DES PAROISSES ET REGROUPEMENTS


102

Figure 2 : POPULATION DES PAROISSES (en feux)

Figure 3 : MOYENNE DE FEUX PAR PAROISSE DANS LES DOYENNES


103

Figure 4 : DENSITES DES PAROISSES PAR RAPPORT À LA MEDIANE DES DENSITES (13 feux/km2)

Figure 5 : DENSITES DES PAROISSES


104

Figure 6 : VARIATION DU NOMBRE DES FEUX XIIIe – XVIIe SIECLE

NOTES
1. L. Musset, « Aperçus sur la dîme ecclésiastique en Normandie au XI e siècle », dans Aspects de la
société et de l’économie dans la Normandie médiévale (X e-XIIIe siècles), Caen, 1988, p. 49, 52.
2. A. Longnon, Pouillés de la province de Rouen, Paris, 1903, Introduction, p. LX. La date de 1332
semble presque sûre.
3. Recueil des Historiens de la France, éd. L. Delisle, t. 23, 1876, p. 493-542.
4. Ibid., p. 532-538.
5. Dom Bessin, Concilia Rotomagensis provinciae, Rouen, 1717, p. 68.
6. A. Longnon, Pouillés..., p. 357, B-D.
7. H. Dubois, « Une population médiévale dans son espace : l’exemple de la Normandie », à
paraître dans Francia.
8. Atlas Historique de Normandie, t. 1, éd. P. Gouhier, A. Valiez et J.M. Valiez, Caen, 1967.
9. Cf. Longnon, Pouilles..., introduction, p. LXV-LXVII.
10. Les regroupements sont indiqués dans J. Dupâquier, Statistiques démographiques du Bassin
Parisien, 1636-1720, Paris, 1977, Généralité de Caen, p. 139-210.
11. Y compris cinq paroisses dépendant du diocèse de Bayeux (« exemption » de Sainte-Mère-
Église).
12. L’intérêt du recours à la loi logarithmo-normale pour l’étude des groupements humains a été
montré par J.N. Biraben, « Structures spatiales de la population et démographie historique », DH,
Bulletin d’information... la Société de Démographie historique, 9 (1973), p. 19-21.
13. L’infléchissement de la courbe après 300 feux disparaît si l’on prend comme terminus ad quem,
non plus les 1164 feux des trois paroisses de Saint-Lô, mais les 568 feux de la plus peuplée, Notre-
Dame.
105

14. M. Provost (sous la direction de), Carte Archéologique de la Gaule, La Manche, 50, éd. J. Pilet-
Lemière et D. Levalet, Paris, 1989.
15. Claire mise au point des problèmes de toponymie dans F. de Beaurepaire, Les noms des
communes et anciennces paroisses de la Manche, Paris, 1986, p. 44-48.
16. Inventaire de ces rôles de fouage par M. Nortier, Cahiers Léopold Delisle, 19 (1970), 20 (1971), 22
(1973), 25 (1976), 30 (1981). Cf. M. Nortier, « Aperçus sur la population de la vicomté de Coutances
vers 1365-1368, d’après deux comptes du fouage », Notices, mémoires et documents. p.p. la Société
d’Archéologie et d’Histoire naturelle du Département de la Manche, 65 (1957), p. 2-8. Je remercie Μ. M.
Nortier d’avoir attiré mon attention sur un document de 1328, la prisée du douaire de la reine
Jeanne d’Evreux, veuve de Charles IV, dans la vicomté de Coutances (B.N. Paris, Ms. Nouv. Acq. Fr.
no 1455). On y trouve le nombre de resséants en 31 paroisses des vicomtés de Coutances et de
Carentan. Les chiffres sont souvent très proches de ceux de la débite et, lorsqu’ils s’en écartent,
leur sont généralement supérieurs. Mises à part deux paroisses pour lesquelles les données
de 1328 sont manifestement incomplètes, le total pour 29 paroisses est de 4204 feux en 1328
contre 3994 pour la débite.
17. Les données de 1636 n’existent pas pour l’élection de Coutances. Cf. J. Dupâquier, op. cit.,
p. 180-181. Celles de Saugrain, 1709, existent pour toutes les élections de la généralité de Caen.
18. Sur la forêt de Brix, cf. en dernier lieu la mise au point de A. Plaisse, La délivrance de Cherbourg
et du clos du Cotentin à la fin de la guerre de Cent Ans, Cherbourg, 1990, p. 47-64.
19. Une densité globale de l’ordre de 65 habitants au km2 correspondant à 13 feux est élevée,
mais possible : la région parisienne avait une densité rurale de 14,1 feux au km2 en 1332. La
densité rurale de la généralité de Caen en 1636 était de 13,9 feux, et de 14 feux en 1709. Cf. J.
Dupâquier, op. cit., p. 208.
106

Vivre au village à la fin du XVe siècle


Pierre Charbonnier

1 Pour voir vivre les habitants du village au Moyen Age, il paraît logique de leur donner la
parole et pour ce faire une méthode, peut-être la seule, consiste à utiliser les lettres de
rémission. Après une rapide présentation de la documentation utilisée, la matière sera
répartie en trois parties :
• Qu’est-ce que le village ?
• Les tensions au village à partir de l’aspect criminel des lettres.
• La vie quotidienne au village d’après les autres renseignements fournis par les lettres.

L’outil
2 Les lettres de rémission sont-elles un instrument de connaissance valable ? Il n’est pas
lieu ici de reprendre le débat1. Du moins la véracité n’est pas à mettre en question pour
les éléments qui n’ont pas de relation étroite avec le crime tels que la résidence du
suppliant ou les événements qui ont précédé le crime et qui n’ont aucun rapport avec lui.
Ils étaient seulement destinés à faire écarter l’accusation de préméditation. Ce sont
principalement sur ces éléments neutres que s’appuie ce travail. En fait, plus que leur
véracité, c’est plutôt la représentativité sociale des lettres qu’on peut mettre en
accusation car, comme on le verra, le monde villageois y est un peu sous-représenté 2.
3 Les quelques 600 lettres de rémission qui constituent la base de cette étude proviennent
des registres concernant la fin du règne du roi Louis XI. Il s’agit des registres JJ 204, 207 et
209 entiers et 205, 206 en partie, dont les lettres s’échelonnent entre 1478 et 1482. En
liaison avec la présence royale quasi permanente dans cette région, beaucoup de lettres
concernent les pays de la Loire, la Normandie et à un moindre degré la France centrale.
Au contraire, le Midi est peu représenté et surtout par des lettres urbaines.

Le village
4 La première évaluation à effectuer concerne la place que tient le village dans la France de
l’époque d’après les lettres de rémission. Elle apparaît très facile à réaliser car la
107

localisation de l’affaire est généralement précisée non seulement par l’indication d’un ou
plusieurs toponymes, notamment celui de la résidence du suppliant, mais encore ces
toponymes sont précédés d’un qualificatif permettant de le ranger dans une catégorie
d’habitats. Mais les qualificatifs utilisés ne renferment-ils pas des pièges ? Ainsi celui de
« ville », a priori signe de l’exclusion de notre étude, mérite examen. En effet dans les
documents français du XIIIe siècle, « ville » était purement la traduction de « villa » et
n’avait donc pas de connotation urbaine. Il semble possible d’expliquer par là quelques
emplois de « ville » dans les textes ici considérés. C’est le cas notamment en Champagne
pour les deux localités de Pringy et Drovilly à côté de Vitry-le-François3 et pour celle de
Crezancy et Saint-Agnan à l’est de Château-Thierry4. Cependant en cette fin du XVe siècle,
il n’est pas douteux que dans la plupart des régions « ville » a pris son sens actuel 5.
5 Il reste que les contemporains pouvaient hésiter à classer un habitat en urbain ou rural.
Ainsi une lettre emploie l’expression « ville ou paroisse » pour Courpière, actuel canton
d’Auvergne. Cette même localité est appelée dans d’autres lettres deux fois « ville » et
deux fois « lieu ». Dans une étude concernant les villes d’Auvergne dans les lettres de
rémission6, j’avais constaté que trois critères étaient essentiels, à savoir :
• un marché
• une enceinte fortifiée
• une cour de justice de rang supérieur.
6 Une ville en possédait un au moins. Il reste qu’on observe dans les lettres étudiées ici
quelques cas bizarres. Ainsi celui de La Clayette en Saône-et-Loire qualifiée de « village »
mais où il y avait un marché7. Cette ambiguité correspond à la composition sociale des
habitats : si la ville renfermait plus d’un agriculteur, inversement les artisans ne
manquaient pas dans les villages comme le montrera l’étude de la répartition sociale des
suppliants. De toute façon on constate que dans les lettres de rémission l’appellation de
« ville » est octroyée largement. La liste des villes selon les lettres de rémission est
sensiblement plus longue que celle dressée par Le Goff8.
7 De maniement non moins délicat est l’appellation de « bourg » dont la fréquence n’est pas
négligeable. Il est employé dans deux acceptions différentes. Ou bien il correspond à un
habitat intermédiaire entre ville et village poursuivant le destin du « burgus » des XI e-XIIe
siècles, en particulier dans l’Ouest de la France9, ou bien il désigne le noyau paroissial par
opposition aux écarts10.
8 Ces qualificatifs permettent donc un premier tri11. En fait on a classé de ce point de vue
les lettres en cinq catégories, étant entendu qu’une sixième correspond aux quelques
lettres inclassables ou non rattachées à un lieu telles les lettres politiques.
9 La première catégorie est celle des lettres « villageoises » pour s’être passé dans un village
ou son finage.
10 La deuxième catégorie est celle des lettres rurales mais non liées à un village, ainsi les
lettres touchant un « hôtel » d’écuyer, situé hors du village, une métairie de même
localisation, un bois seigneurial, une rivière pour la pêche.
11 Les lettres urbaines ou commerciales.
12 Les lettres difficiles à répartir entre ville et village dont les lettres se passant dans un
« bourg » sont une composante.
13 On arrive aux totaux suivants :
108

- Lettres villageoises 232 40,35 %

- Lettres rurales hors village 46 8%

- Lettres urbaines 260 45,22 %

37 6,43 %
- Lettres difficiles à répartir entre ville et village (dont bourgs)
(11) (1,91 %)

575 100 %

14 On constate donc que les lettres villageoises sont minoritaires, ce qui ne correspond pas à
la réalité démographique. On peut apporter à cela plusieurs explications.
15 Un gauchissement vient de l’origine sociale des suppliants. Certes de très petites gens ont
pu obtenir leur rémission. Ainsi ce « pauvre homme manouvrier chargé de femme et
d’enfants » qui travaille à la journée et dans l’affaire est occupé à épandre du fumier 12 ; ou
certaines filles infanticides apparemment très dépourvues de ressources. Mais la
rémission était évidemment plus facile pour des gens plus haut placés dans la hiérarchie
sociale. Un groupe était particulièrement avantagé à savoir celui des gens de guerre qui
pouvaient se vanter d’avoir bien servi le roi. De fait ce groupe fait pencher la balance du
côté des crimes urbains car ils tenaient généralement garnison dans les villes. Cependant
ils ne sont pas absents des lettres de villages ou des lettres rurales car ils avaient souvent
leur propre résidence dans la campagne où ils revenaient périodiquement.
16 Un deuxième facteur de surreprésentation des villes vient de la circulation entre ville et
village qui est assez importante. Or elle se traduit par une augmentation de la proportion
des lettres urbaines car les ruraux ont beaucoup d’occasions d’aller à la ville, pour leurs
affaires13, le marché14, une fête15. Le cas inverse n’est cependant pas exclu. Par exemple un
archer de retenue de Mantes va à la fête à Jambeville le jour de Notre-Dame de septembre
où il rencontrera un vieil ennemi16.
17 Enfin deux formes de crimes gonflent un peu artificiellement la criminalité urbaine à
savoir les affaires de fausse monnaie et dans une moindre mesure celles de faux saunage.
Ces deux opérations sont en relation avec les milieux commerciaux et partant les
coupables sont plutôt des citadins.
18 Revenons maintenant au village en considérant les qualificatifs retenus pour le premier
groupe de lettres. Ils sont au nombre de quatre :
• « village » est celui qui nous intéresse au premier chef.
• « paroisse ».
• « lieu » plus imprécis.
• « bourg » peu fréquent.
19 D’autres termes se rencontrent très rarement comme « mandement » en Dauphiné17.
20 Cette terminologie correspond à une géographie de l’habitat qui est au fond celle que l’on
peut encore observer de nos jours. On distingue en effet trois grandes zones.
• La première est celle du nord et de l’est, c’est-à-dire des pays d’openfield à habitat groupé.
Dans cette zone le terme de « village » est assez souvent employé pour désigner d’actuelles
communes opposées à des agglomérations plus importantes qualifiées, elles, de « villes ».
109

• La seconde zone est celle du centre de la France où le terme de « village » est aussi très
fréquemment employé. Il désigne là les écarts plus ou moins gros selon les régions.
• La troisième zone est celle du bocage, c’est-à-dire de l’habitat vraiment dispersé. Dans celle-
ci le terme de « village » ne se rencontre guère car l’habitat se compose de deux réalités
auxquelles il ne convient pas bien. Le terme le plus fréquent dans cette zone pour localiser le
suppliant est celui de « paroisse » ou quelquefois de « bourg ». Une localisation plus fine
passe par l’indication d’un « lieu » dans la paroisse. Ces termes ne permettent pas de dire s’il
est réellement un villageois dans la mesure où il habite le noyau paroissial qui est un village,
ou un hameau, en entendant ce mot au sens de « petit village » ou si au contraire il n’est pas
strictement un villageois car il réside dans une maison isolée.
21 Le Midi de la France, surtout le Midi rural, est assez peu représenté dans les lettres. Il
semble que là on emploie moins « paroisse » et qu’on préfère « lieu » pour désigner les
habitats qui deviendront les actuels centres communaux. Ce même terme de « lieu » peut
s’appliquer aussi aux écarts qui sont rares car l’habitat groupé prédomine. Il y a quelques
mentions d’habitats isolés tels que les « bordes » qui sont des domaines appartenant à des
non-paysans.
22 Les lettres nous permettent aussi de dresser un tableau de la composition socio-
professionnelle du village18, du moins des éléments masculins de celui-ci19, car elles
apportent des renseignements permettant de classer assez exactement le suppliant. Il
convient de remarquer toutefois que derrière le caractère individuel de la lettre, le crime
relève généralement d’une action collective car la plupart des affrontements sont des
affrontements de groupes de bases diverses : famille - village - jeunes. Le groupe formé
par le seigneur et ses gens apparaît aussi souvent car ce dernier préfère confier à ses
hommes le soin de donner une leçon à son ennemi. En revanche la victime n’est que
rarement caractérisée et on n’en a donc pas tenu-compte dans les statistiques qui vont
suivre. Parfois le suppliant n’est pas non plus replacé dans la composition socio
professionnelle. C’est qu’il a paru préférable au rédacteur de la lettre d’insister sur une
autre caractéristique : le jeune âge par exemple pour les affaires liées au sexe ou à une
festivité. Ou bien rien n’a été mentionné et l’ensemble de la lettre ne permet pas de
suppléer à cette absence.
23 On constate naturellement la très large prépondérance des « hommes de labour »
qualifiés en outre de « pauvres », mais il ne convient pas de trop insister sur cet épithète
car on le voit appliquer à un cultivateur qui a un valet à son service20. Dans quelques cas
en revanche il s’agit de simples manouvriers qui sont d’ailleurs des jeunes. Mais comme le
montre la répartition des causes des disputes, presque tous ces « hommes de labour »
sont des propriétaires et c’est le cas de tous les adultes. Au total les cultivateurs ne
représentent que 43 % des suppliants, pourcentage là aussi faible par rapport à la réalité.
Sans doute peut-on invoquer l’accession plus difficile pour eux à la rémission. Les
seigneurs, écuyers, ou leurs agents, représentent 20,5 %. Ce groupe est évidemment
surreprésenté par rapport à son poids démographique mais peut-être pas par rapport à
son rôle dans la vie rurale. En troisième vient le groupe des travailleurs autres que
cultivateurs à 9,3 % mais plus de 11 % si on y incorpore les notaires qui, dans la France
méridionale (y compris le Limousin), sont implantés hors des villes. Les activités les plus
représentées sont celles d’hôtelier, de maréchal et de couturier. Dans certaines lettres on
constate que ces gens possèdent des terres et c’est probablement en fait le cas de la
plupart. Les hommes de guerre en activité ou à la retraite sont également nombreux, 9 %.
Certains ne sont toutefois que de passage. Pour le reste on compte quelques francs
110

archers, catégorie qui tient dans les lettres de rémission une place hors de proportion
avec ses effectifs, tant leur comportement paraît détestable. Il y a aussi des agents
d’administration dont beaucoup sont extérieurs. Le clergé n’est à peu près pas représenté
car il avait un autre moyen d’échapper à la justice.
24 Il convient en tout cas de ne pas considérer le monde villageois comme formé seulement
des paysans mais il faut admettre qu’il est plus complexe. Sur le plan professionnel
notamment il existe un tissu d’artisans ruraux qui pouvait satisfaire les besoins des gens
sans qu’il soit nécessaire de se rendre à la ville.

Les grandes tensions


25 Les lettres de rémission, même si elles ne sont pas un bon moyen d’étude de la
criminalité, permettent de percevoir les lignes de tension existant dans le monde rural.
On les a classées pour cela selon des critères à deux étages : la nature du crime d’abord
pour les vols, infanticides, viols - pour les bagarres qui représentent la très grande
majorité, on a fait intervenir la cause de l’affrontement.
26 Du point de vue du village lui-même il faut noter que si la grande majorité des affaires
sont des affaires privées opposant souvent deux groupes à l’intérieur du village sur un
problème privé, il y a aussi des cas où le village est capable de faire front collectivement.
Ces lettres collectives concernent surtout une bataille avec des gens de guerre, ou les
habitants d’un autre village. Il n’y a guère de conflits entre le seigneur et ses sujets. Un
troisième cas de figure, également représenté mais plus rare, est celui d’une division dans
le village sur un problème concernant l’ensemble du village, ainsi la répartition de
l’impôt.
27 À voir les choses quantitativement le premier motif de crise est une dispute de propriété
foncière (29 cas). On peut en rapprocher les conflits découlant d’un bétail pâturant où il
ne devrait pas (13 cas). Ainsi les problèmes agricoles avec 42 cas prédominent, ce qui est
assez normal. L’ensemble des affaires sexuelles correspondant à cinq formes différentes-
adultère - infanticide - viol - prostitution - bestialité-atteint 28 cas.
28 Les crimes de loisir (fêtes, beuveries à la taverne) sont presque aussi nombreux, 27 cas.
Enfin le dernier grand groupe est celui des affaires familiales : dispute autour d’un
héritage ou conflit au sein de la famille se présentant souvent sous forme
communautaire, 21 cas.
29 Sensiblement moins nombreux sont les vols, encore qu’ils aient tendance à se multiplier
dans les années difficiles 1481-1482. Une lettre fait d’ailleurs expressément allusion à la
crise : « Pour ce que l’année dernière le blé était à si haut prix comme il a été ainsi que
chacun sait et que ledit suppliant n’avait de quoi nourrir sa femme et enfants environ la
St Jean dernièrement passé ». La lettre est d’octobre 148221.
30 Il y a de nombreuses autres rubriques dont certaines étonnent : par exemple si la
sorcellerie n’est pas cause de crime très fréquente (2 cas), en revanche, on relève trois
crimes liés à une sentence d’excommunication qui n’avait donc pas perdu toute portée et
trois cas où la possession d’un chien est à l’origine de la dispute.
111

La vie quotidienne
31 Enfin en-dehors des tensions qui sont au centre du texte, les lettres de rémission
permettent de voir comment se déroulait l’existence des habitants des villages à la fin du
règne de Louis XI.
32 Les cadres traditionnels sont toujours en place.
33 Le seigneur, tout d’abord, avec lequel les frictions sont rares, intervient parfois pour
protéger ses sujets ou former avec eux un groupe de combat22. Ainsi une lettre montre un
commissaire ayant à exécuter les habitants d’un village, mettre sur pied une véritable
armée car il craint « que au pourchas d’un nommé Raymond Aubin seigneur en partie du
dit lieu qui a 2 ou 3 bastars, aucune commotion ou resistance ne fut faite »23. Le seigneur
organise parfois la fête locale24 ou y participe 25. Enfin la justice seigneuriale se montre
assez active dans les lettres26. Certes le plus souvent le suppliant a réussi à s’enfuir, mais
certains sont détenus prisonniers et en voie de « finir misérablement leurs jours ».
34 La paroisse et ses rouages fonctionnent aussi normalement. Par exemple une fabrique
poursuit un voleur de calice27. Une autre s’occupe de l’équipement des Francs Archers28.
Même la dîme est plus disputée (2 cas) que contestée (1 cas).
35 Un cadre nouveau, la collecte, est apparu et son rôle n’est pas négligeable car la pression
fiscale augmente fortement dans les dernières années du règne de Louis XI 29.
36 Dans le village la journée s’écoule bien différemment, selon qu’il s’agit d’un jour ouvrable
ou d’un dimanche où l’on ne doit pas travailler30. Cette distinction est d’autant plus
importante qu’il y a de nombreux jours fériés. Ce contraste s’étend à tous les aspects de la
vie. C’est ainsi qu’un mari trompé va soupçonner son infortune en voyant son épouse en
habit de dimanche un jour de semaine car il pense, avec raison, que c’est pour accueillir
son galant31.
37 Le dimanche commence par la messe paroissiale. À cela se limite en général la vie
religieuse. Un suppliant sur le point d’aller aux vêpres opte finalement pour la taverne !
Très souvent après la messe le suppliant entreprend un déplacement, soit pour aller voir
un parent, soit pour participer à une fête du voisinage. Pour les artisans ce voyage
combine fréquemment l’utile à l’agréable en allant voir des clients ou fournisseurs 32.
Arrivé à destination le suppliant pénètre presque toujours dans une taverne où son séjour
se prolonge fort tard à moins qu’une dispute ne vienne l’interrompre.
38 Les jours ouvrables les hommes vaquent à leurs activités qui peuvent engendrer quelque
conflit, par exemple quand ils rencontrent dans leur propriété quelqu’un qui empiète sur
leurs droits ou les conteste. Mais sur la fin de la journée, avant ou après souper, les
distractions retrouvent leur place. Un suppliant opte pour la chasse. D’autres s’en vont à
la taverne locale. Celle-ci n’est d’ailleurs pas vide le reste du temps. Plusieurs lettres
montrent des gens qui s’y trouvent pendant les heures de travail, généralement pour
traiter une affaire33. Il est des distractions plus paisibles comme celle qui consiste à
discuter avec ses voisins ou à dîner avec eux par exemple par un beau soir d’été dans le
jardin34. En hiver on se repose au coin du feu. Le chauffage tient une place importante car
on voit les paysans se constituer des réserves de bois à la veille des fêtes 35.
39 Et les femmes dans tout cela ? Elles ne sont pas absentes des lettres de rémission même si
elles sont rarement en position de suppliantes. De façon indirecte on constate que leur
principale sortie en-dehors de l’assistance à la messe, consiste dans le gardiennage du
112

bétail. Elles participent peu aux activités de loisir en-dehors des danses. Elles sont
absentes de la taverne du moins comme clientes. Donc elles restent largement confinées
dans la maison à s’occuper du ménage et de la cuisine.
40 Les repas tiennent précisément une grande place dans les lettres de rémission car les
discussions qui s’y faisaient et le vin qui s’y consommait, favorisaient l’éclosion des
disputes. Mais cette place était réellement très grande dans la vie courante en tant que
forme de convivialité tout autant qu’accomplissement d’un besoin vital. Ces repas étaient
nombreux. On constate qu’ils ne se limitaient pas aux deux repas « dîner » et « souper »
pris en compte par les clercs seigneuriaux. Il y avait ordinairement un repas le matin
appelé parfois précisément « déjeuner ». « Après que ledit Guillaume Robertin et Pierre
son frère eurent fait leur besogne le matin jusque environ heure de 9 heures, iceux
Guillaume et Pierre allèrent en leur hôtel pour dîner »36. Un texte mentionne d’autre part
le goûter qui succède à une période de taverne et précède le retour au domicile au village
voisin37.
41 Que mangeait-on ? Les deux bases de l’alimentation en milieu populaire étaient
indiscutablement le pain et le vin. On dit des hôteliers qu’ils vendaient « pain et vin ».
Dans deux lettres l’alimentation semble se limiter à ces deux composantes. Ainsi un
paysan propose à des francs archers de passage de leur donner « pain et vin » et ils s’en
déclarent contents38. Dans une autre lettre un couturier réparant à domicile un pourpoint
chez un hôtelier se voit remettre pour son repas du pain et du vin que dérobe d’ailleurs
au passage un client peu recommandable39. Mais ce n’était pas toujours le cas. Il est vrai
que peu de lettres détaillent la composition des menus et il faut convenir que parmi celles
qui le font, les mentions de viande concernent plutôt un dimanche, ou des milieux
sociaux quelque peu aisés, tel ce sergent qui veut saisir des poulets pour en faire son
souper40. Il est toutefois une lettre qui donne une image différente41. Le suppliant, paysan
du Bourbonnais, est en voyage et est accueilli un soir de semaine chez des paysans. Il leur
précise d’abord qu’il a sur lui du pain et de la chair. Mais en fait ceux-ci lui donnent au
souper un morceau de cochon.
42 D’après ce texte, la viande semble donc présente assez couramment dans l’alimentation
populaire.
43 Il ne peut être question d’envisager tous les aspects de la vie quotidienne. On terminera
donc par les renseignements concernant l’habitat qui pourront être rapprochés des
communications à base archéologique.
44 L’habitation villageoise n’est pas non plus au cœur des lettres de rémission mais quelques
lettres sont amenées à en parler. On assiste à sa construction par des charpentiers qui la
« lèvent ». Pénible opération d’ailleurs car l’un d’eux doit ensuite aller se reposer 42. Plus
précise une lettre relative inversement à la destruction d’une maison par un incendiaire,
décrit celle-ci qui « estoit une petite maison de 7 ou 8 pieds de haut ou environ maçonnée
de terre et pierre, couverte de chaume, de peu de valeur, sans degrés, ni plancher ». De
fait il y avait des maisons plus élevées comportant un solier servant de remise. Mais les
maisons à étage sont alors, semble-t-il, le propre des villes. Les humains n’étaient
d’ailleurs pas seuls à vivre dans la maison : sans parler d’éventuels animaux proprement
domestiques, comme les chiens qui tenaient, on l’a vu, une grande place dans l’esprit des
gens, les porcs et les poules y pénétraient à la recherche d’un complément de nourriture
qu’ils quêtaient hardiment comme cette truie qui met son groin contre le pain que coupe
un paysan43.
113

45 En conclusion, comment caractériser l’existence des paysans en cette fin du XVe siècle ?
Certes ils ne sont pas à l’abri d’événements fâcheux comme une attaque de la peste ou un
passage de gens de guerre. Mais la crise frumentaire des années 1481 et 1482 n’a pas eu un
impact majeur dans les lettres44. En revanche on a constaté la grande place tenue par les
lettres relatives à des réjouissances, même si on doit admettre que la nature des textes
tend à l’exagérer. On ajoutera d’autres indices du bien-vivre comme la possession d’un
cheval ne servant pas au travail ou l’intérêt porté aux chiens.
46 On peut donc conclure que l’on vit heureux dans le village de la fin du XVe siècle, car ce
qui n’est qu’impression à partir des lettres de rémission peut être étayé par des
constatations plus quantitatives45.

NOTES
1. Voir P. Braun, « La valeur documentaire des lettres de rémission », dans La faute, la répression et
le pardon, Actes du 107e congrès national des Sociétés Savantes, Brest, 1982, p. 207-221.
2. Toutes les références concernant les lettres de rémission s’entendent Archives nationales,
série JJ. Le premier chiffre est celui du registre, le second celui du numéro dans le registre.
3. 205/148.
4. 204/64.
5. On écarte l’expression « en la ville » rencontrée parfois dans le cœur de la lettre pour un
habitat désigné au début comme village. Il s’agit là d’une expression et non d’une volonté de
classement (exemple : 206/73, lettre concernant Thiais près de Paris).
6. P. Charbonnier, « Les villes d’Auvergne à la fin du Moyen Age vues à travers les lettres de
rémission », dans Mélanges offerts à Pierre-François Fournier, Clermont-Ferrand, 1985, p. 67-82. Le
cas de Courpière est présenté p. 71.
7. 207/326.
8. J. Le Goff, « Ordres mendiants et urbanisation dans la France médiévale, Annales ESC, 1970,
p. 924-946.
9. Sur le sens du mot à cette époque, voir Histoire de la France urbaine, t. 2, p. 65 (partie rédigée par
A. Chedeville). Exemples avec ce sens : 205/12, 25, 80 - 209/183, 231.
10. Exemples avec ce sens : 205/89, 193 - 207/86, 130.
11. Étant entendu que c’est l’emplacement du crime qui est le critère fondamental
d’incorporation dans cette étude et non la résidence du suppliant. En fait très souvent il y a
coïncidence des deux. Dans le cas contraire la lettre permet toujours de suivre les mouvements
du suppliant.
12. 206/116.
13. 206/101.
14. 209/260.
15. 206/70.
16. 205/24.
17. 205/47.
18. Pour ce tableau on a utilisé l’ensemble des lettres rurales correspondant aux catégories 1 et 2.
19. Les femmes sont en effet rarement suppliantes.
114

20. 205/208.
21. 207/316. Se passe dans le Perche. Dans le même sens, 207/144 (en Anjou).
22. Certains suppliants ruraux précisent d’ailleurs à quelle seigneurie ils appartiennent (par
exemple : 207/15 en Saintonge - 207/21 en Périgord).
23. 204/147. L’affaire se passe en Comminges.
24. 206/78.
25. 204/166.
26. Exemples : 207/101 - 207/140 - 205/52.
27. 205/188.
28. 205/193.
29. Cette pression suscite d’ailleurs des protestations verbales, voire oppositions physiques,
entraînant un cas de lèse-majesté pour lequel est demandée rémission (exemples : 207/48 -
207/153).
30. Un paysan qui le fait, se le voit reprocher. Il est vrai que son travail fait tort à son
interlocuteur (206/97).
31. 205/109.
32. Exemples : 204/105 - 205/11.
33. 207/181.
34. 205/4.
35. 204/90.
36. 205/111. Ici le terme employé est celui plus large de « dîner », mais l’heure n’est évidemment
pas celle du dîner.
37. 205/220.
38. 208/115.
39. 205/82.
40. 209/194.
41. 218/127.
42. 209/117.
43. 205/111.
44. Aux affaires de vol déjà signalées on ajoutera une lettre qui signale que l’on incorpore des
fougères dans le pain en février 1482 dans le Beaujolais (209/198).
45. Voir par exemple pour l’Auvergne : P. Charbonnier, Une autre France, Clermont-Ferrand, 1980,
p. 789 et suivantes.
115

Villages et villes de Normandie à la


fin du Moyen Âge : le cas des
villages entre Caen, Bayeux et
Falaise
François Neveux

1 Chaque village ou presque, à la fin du Moyen Age, dispose de sa propre mesure de


capacité pour les grains. Mais souvent les rentes sont stipulées dans la mesure d’une autre
localité, plus importante, ou bien de la ville voisine. On peut supposer que les villageois et
les bénéficiaires des redevances s’entendaient sur l’utilisation d’une mesure pratique,
sans doute celle du lieu où le grain en question était destiné à être vendu. Ainsi, le relevé
systématique des mentions de mesure, et leur cartographie, semble un moyen intéressant
de mieux cerner les rapports entre villages et villes sur le plan économique. Nous avons
tenté l’expérience en ce qui concerne les villages situés dans la région de Caen, de Bayeux
et de Falaise.
2 Notre documentation est en grande partie ecclésiastique dans le cas de Bayeux1. Dans le
cas de Caen, la source principale est constituée par les registres du tabellionnage 2. Dans
celui de Falaise, nous avons pu utiliser des recherches concernant l’abbaye de Saint-
André-au-Gouffern3 et l’abbaye de Barbery4.
3 Bien entendu, la nature de ces sources incite à la prudence. Les bénéficiaires des rentes
(et surtout les ecclésiastiques) pouvaient imposer l’usage d’une mesure urbaine, même si
le paysan lui-même ne se rendait pas à la ville pour y écouler son grain. De plus, les
cartulaires reproduisent souvent les actes de façon répétitive. Mais on peut constater que
l’usage des mesures urbaine a tendance à se développer aux XIVe et XV e siècles (par
rapport au ΧΙΙIe siècle), sans que celui des mesures locales aient complètement disparu,
loin de là.
4 Par ailleurs, le maniement des mesures anciennes, et en particulier des mesures de
capacité, pose à l’historien des problèmes redoutables du fait de leur extrême diversité,
comme de leur grande variabilité. En ce qui concerne la Normandie, le premier historien
116

qui s’est intéressé sérieusement à ce problème est Léopold Delisle dans un ouvrage qui
reste fondamental5. Depuis, la question a été abordée de front, notamment à partir
de 1973, dans le cadre du Comité International pour la Métrologie Historique6.
5 Il n’est pas possible d’étudier ici dans le détail les problèmes posés par la valeur des
différentes mesures auxquelles nous ferons référence. Contentons-nous de signaler
quelques éléments essentiels, en procédant évidemment de façon régressive7.

Mesure de :
CAEN EVRECY BAYEUX FALAISE
(1 boisseau à blé)

- Tables révolutionnaires 26,4 28,8 29,2 34,6

- Enquêtes de 1755-1756 28,6 à 32,5 à 38,1 à

29,3 33,3 38,7

6 Lorsque l’on tente de remonter au-delà du XVIIIe siècle, on constate que la mesure de
Caen est la mieux connue, mais qu’elle a subi d’importantes variations. En effet, en 1557,
la contenance du boisseau fut fixée à 14 pots, valeur qu’il aurait encore théoriquement au
moment de la Révolution8. Mais, avant 1510, il ne comprenait que 9 pots 1/3. Or, la
mesure de Caen avait déjà été l’objet d’une modification sous Henri V9. Cependant, il est
probable que ce changement n’avait guère été accepté par les usagers puisqu’après la
réforme, la plupart des rentes étaient stipulées en « mesure ancienne de Caen ». Cette
ancienne mesure était probablement restée d’usage courant jusqu’en 151010. La mesure de
Bayeux ne semble pas avoir été l’objet de tels bouleversements11.
7 En dehors de ces grandes mesures on se sert également, dans la région comme ailleurs de
multiples mesures locales. Cette diversité est en général un inconvénient pour qui
s’intéresse à l’histoire rurale ; elle est même un vrai casse-tête pour les quantitativistes.
8 En revanche, de mon point de vue, elle peut être considérer comme un atout. En effet, il
ne s’agit plus d’étudier la capacité réelle de ces mesures, mais leur aire d’utilisation. Les
villes de Caen, Bayeux et Falaise disposaient chacune d’une halle-aux-blés où les
villageois, comme les bénéficiaires de rentes, pouvaient facilement écouler leurs grains 12.
Les villages où l’on faisait usage des mesures urbaines (même en concurrence avec des
mesures locales) se trouvaient donc placés d’une certaine manière dans l’orbite
économique de ces villes.
9 Abordons pour commencer le cas de Bayeux (Fig. 1). Des mentions de la mesure de Bayeux
sont présentes dans un rayon de 15 kilomètres autour de la ville, mais elles sont
inégalement réparties. Elles sont surtout nombreuses vers l’Est et le Sud-Est (dans la
direction de Caen), en particulier jusqu’à la Seulles, et encore vers le Nord-Ouest. En
revanche, elles sont quasiment absentes vers le Sud-Ouest.
10 Ces mentions de la mesure de Bayeux témoignent des déplacements effectués par les
villageois vers la ville : elles nous apportent inversement des informations sur la zone
d’influence économique de la cité épiscopale. À cet égard, les indications figurant sur
cette carte sont confirmées par ce que nous savons de l’origine des Bayeusains ou de leurs
investissements à l’extérieur13. Le rayonnement de Bayeux s’exerce donc fortement à l’Est
et à l’Ouest, mais il est presque nul vers le Sud, et plus précisément vers le Sud-Ouest.
117

Paradoxalement, ce sont les villages situés à l’Est qui subissent le plus l’influence de
Bayeux, alors qu’ils sont aussi proche de Caen, ville plus importante aux XIVe et XV e
siècles.
11 Or les villages de cette région (entre la Seulles et l’Orne) ne sont pas pour autant
insensibles à l’attraction de Caen, bien au contraire (Fig. 1). En effet, les mentions de la
mesure de Caen sont très nombreuses au Nord, vers la mer (jusqu’à 15 kilomètres) et à
l’Ouest, vers Bayeux (jusqu’à 20 kilomètres). Dans cette direction, où Caen est en
concurrence avec Bayeux, la Seulles constitue une limite très nette, puisque la mesure de
Caen n’est pratiquement jamais utilisées à l’Ouest de cette rivière (alors que l’inverse
n’est pas vrai). Dans les autres directions, les mentions de la mesure de Caen sont moins
denses et, surtout, moins éloignées de la ville. On en trouve seulement jusqu’à
10 kilomètres vers le Sud-Ouest, où s’exerce la concurrence de la mesure d’Evrecy. Notons
que nous approchons ici de la région qui semblait également réfractaire à l’influence de
Bayeux. On trouve encore la mesure de Caen vers l’Est, jusqu’à 10-15 kilomètres. Dans
cette direction, la zone marécageuse de la Dives forme ensuite un obstacle difficilement
franchissable, véritable coupure entre deux Normandies. Enfin, vers le Sud-Est aussi, on
se sert de mesure de Caen jusqu’à 10-15 kilomètres, lorsqu’elle entre en concurrence avec
celle de Falaise.
12 Le cas de Falaise n’a pas pu être étudié de façon aussi approfondie que celui de Bayeux ou
de Caen. Les quelques résultats obtenus n’en sont pas moins intéressants et corroborent
ce que nous avons pu observer jusqu’ici (Fig. 2). En effet, la mesure de Falaise est en usage
vers le Nord jusqu’à 20 kilomètres environ, c’est-à-dire jusqu’à la zone où, nous le savons,
elle côtoie celle de Caen. Vers le Sud, on la trouve encore jusqu’à 15-20 kilomètres. En
revanche, la même mesure ne dépasse pas les 10 kilomètres vers l’Est et ne les atteint pas
vers l’Ouest.
13 Bien entendu, la mesure de Falaise, comme celle de Caen, doit aussi compter, dans son
aire d’influence, avec les mesures locales. Certaines de ces mesures sont utilisées en
dehors de leur paroisse d’origine. Signalons ainsi, au Sud de Falaise, la mesure d’Ecouché
et celle de Trun ; à l’Est de Falaise et de Caen, les mesures de St Pierre-sur-Dives, Argences
et Troarn ; à l’Ouest de Caen, enfin, les mesures de Bernières, Bény, Loucelles, Le Mesnil-
Patry, Fontenay-le-Pesnel, Cheux, Eterville et Bricquessard14.
14 Mais il faut réserver une attention particulière à la mesure d’Evrecy dont le cas est
particulièrement intéressant (Fig. 1). En effet, voici une localité située à moins de
15 kilomètres de Caen, vers le Sud-Ouest, dans une zone où la mesure urbaine n’est pas
totalement absente, mais où elle faiblement utilisée. Or la mesure d’Evrecy la remplace,
en quelque sorte, dans une petite région de 5 à 10 kilomètres de rayon, qui aboutit vers le
Nord-Est à Bretteville-sur-Odon, aux environs immédiats de Caen. On peut donc penser
que les paysans des villages situés autour d’Evrecy écoulaient leurs grains dans cette
petite localité plutôt qu’à la halle-aux-blés de Caen, pourtant bien proche.
15 Le cas de la mesure d’Evrecy nous montre clairement qu’il existe une zone de répulsion,
réfractaire à l’influence des villes de cette Normandie centrale, Caen, Bayeux et Falaise 15.
En revanche, l’attraction de Caen et de Bayeux s’exerce sur une vaste zone côtière entre la
Vire, à l’Ouest, et la Dives, à l’Est (soit sur plus de 60 kilomètres). La profondeur de cette
zone varie de 10 kilomètres à l’Ouest à 25 kilomètres à l’Est de Caen. La ligne de partage
entre les domaines de Caen et de Bayeux est nettement constituée par la Seulles. Falaise,
quant à elle, possède sa propre zone d’influence qui prolonge celle de Caen vers le Sud-
118

Est : elle s’étend sur plus de 30 kilomètres du Nord au Sud mais sur 15 à 20 kilomètres
d’Est en Ouest.
16 Bien entendu, Caen, Bayeux ou Falaise ne constituent pas des exceptions, mais leur rayon
d’action est comparable à celui de beaucoup d’autres villes médiévales. Sans doute
n’arrivent-elles pas au niveau des villes du Languedoc, de Poitiers, de Tours ou même de
Rouen, capitale de la Normandie, dont le rayonnement atteint ou dépasse les
30 kilomètres16.
17 En revanche, leurs zones d’influence de 15 à 20 kilomètres sont à rapprocher de celle de
Lille (rayon de 15 kilomètres), de Metz (rayon de 20 kilomètres) ou même de Lyon
(quadrilatère de 50 kilomètres sur 20, à l’Ouest de l’axe Saône-Rhône)17.
18 En Normandie, comme ailleurs, l’emprise économique des villes ne se fait donc pas sentir,
loin de là, sur tous les villages des alentours. Encore faut-il expliquer pourquoi les
villageois de certaines régions sont attirés par la ville, alors que ceux d’autres régions y
semblent réfractaires.
19 La géographie nous apporte plusieurs éléments d’appréciation, à commencer par les
facteurs purement physiques18. Les villes de Bayeux, Caen et Falaise sont en effet situées
au cœur de la dépression centrale qui marque la vraie césure entre Haute et Basse
Normandie. C’est une zone de basse altitude et de faible pluviométrie, par opposition aux
hauteurs fortement arrosées du Sud-Ouest19. C’est une zone appartenant au Bassin
parisien, mais à la frontière du Massif armoricain20. C’est un plateau aux horizons plats,
couramment dénommé « plaine de Caen (et de Falaise) », recouvert de limon fertile. C’est
donc une région favorable aux labours, une région « riche » sur le plan agricole.
20 Cette région naturelle correspond assez précisément aux zones d’influence de Caen, de
Bayeux et de Falaise, mais elle a évidemment été façonnée par l’homme.
21 Cependant, la question des paysages agraires est délicate. Elle a été abordée dès 1955 par
M. Pierre Brunet dans un article pionnier21. À partir de son étude, observons que ces
zones d’influence correspondent à peu près au paysage actuel de champs ouverts
(openfield), alors que la zone de répulsion correspond à cette région qu’on appelle « le
Bocage », marquée par un maillage serré de haies délimitant de petits champs 22. Mais
cette frontière entre Plaine et Bocage existait-elle déjà à la fin du Moyen Age ? Il faut se
montrer très prudent23. Pour tenter d’y voir plus clair, on peut encore une fois procéder
de façon régressive. Nous connaissons en effet les grands changements opérés dans le
paysage agraire aux XVIIe et XVIII e siècles : mise en herbe du Pays d’Auge, du Plain et
Bessin occidental24. Seul ce dernier cas nous intéresse, et c’est justement un secteur où le
rayonnement de Bayeux semble limité.
22 Dans ces régions, on a établi tardivement un bocage nouveau à grandes mailles. En
revanche, au Sud-Ouest de Caen et de Bayeux, nous aurions affaire à un bocage « ancien »
à petites mailles25 : or c’est cette zone qui paraît imperméable à l’influence des villes de la
Plaine. À contrario, il existait probablement dès la fin du Moyen Age un secteur où le
paysage de champs ouverts était prépondérant : celui où s’exerçait l’attraction de ces
villes26. On y trouvait aussi de gros villages groupés par opposition avec les petits villages
dispersés de la zone bocagère. Dans cette partie de la Normandie, la répartition entre la
Plaine et le Bocage semble donc bien avoir commandé, depuis le XIVe siècle au moins, les
relations économiques entre villes et villages, même si le contraste était sans doute moins
vif qu’aujourd’hui. Les villages de la Plaine pouvaient sans doute écouler vers les villes
119

leurs surplus de grains alors que ceux du Bocage étaient probablement victimes d’un
déficit chronique en matière de production céréalière27.
23 Ces villages étaient attirés par l’une des trois villes que nous étudions : Caen, Bayeux et
Falaise. Le choix de l’une ou l’autre ville dépendait en premier lieu de la situation
géographique, mais d’autres facteurs entrent aussi en ligne de compte.
24 Tout d’abord, ces villes sont d’importance inégale, sur le plan démographique comme sur
le plan économique. Bien entendu, les denrées chiffrées sont à prendre avec la plus
extrême prudence. En 1353, la ville de Falaise est comptée pour 986 feux et celle de Caen,
en 1365, pour 1861 feux28. En 1372, et encore en 1376-1377, la ville de Caen verse par
composition une contribution correspondant à 525 feux. A la même date (1376-1377)
Bayeux paie pour 150 feux29. Ces chiffres sont manifestement sous-évalués, mais le
rapport entre les villes est intéressant : Falaise serait deux fois moins peuplée que Caen,
et Bayeux trois fois et demie. Nous avons sans doute ainsi une idée assez juste du poids
relatif des trois villes.
25 Il est donc étonnant que Bayeux ait encore exercé au XIVe et au XV e siècles une forte
attraction sur les villages environnants, en tout cas en ce qui concerne le commerce des
grains. Pour le comprendre, un bref rappel historique est nécessaire.
26 Bayeux est une ancienne ville romaine, la seule de la région qui ait reçu un évêque vers le
IVe siècle. Elle s’est donc retrouvée à la tête d’un diocèse englobant les anciens territoires
des Bajocasses et des Viducasses (de la Vire à la Dives). En revanche, Caen et Falaise sont
des « villes nouvelles » du XIe siècle. Au départ, la concurrence est très vive entre Bayeux
et Caen, mais dès le début du XIIe siècle, la seconde prend le pas sur la première30.
Cependant, amoindrie, Bayeux reste encore un centre ecclésiastique et même un centre
économique au plan local.
27 À cet égard, il faut tenir compte du réseau routier qui joue un rôle considérable dans les
relations entre villages et villes.
28 La question des routes médiévales de Normandie est loin d’avoir été étudiée en détail,
mais quelques éléments peuvent être avancés. Le réseau routier a été profondément
modifié depuis l’époque romaine. L’axe principal conduisait alors du Cotentin à Sées, en
passant par Bayeux et Vieux (capitale des Viducasses). Avec l’apparition de Caen et de
Falaise, on peut constater d’importants changements : l’axe Caen-Bayeux (également
romain) devient un axe essentiel et un nouvel itinéraire se développe entre Caen et
Falaise (beaucoup plus tortueux que la route actuelle, datant du XVIIIe siècle). Cependant
les voies romaines transversales continuent à être utilisées : « chemin haussé », de
Bretteville-l’Orgueilleuse à Jort, en passant par Vieux et Bully, voie de Bayeux à l’estuaire
de l’Orne31. Notons, par exemple, que la mesure de Bayeux est encore largement utilisée le
long de cette voie, comme de la voie Caen-Bayeux, en concurrence avec celle de Caen
(Fig.).
29 Au cours du Moyen Age, se constituent également un réseau de « chemins du roi » en
étoile autour de Bayeux et de Caen. Ils relient les villes aux villages et sont des
instruments indispensables à leur rayonnement économique32.
30 Les zones d’influence des villes se sont églament modelées sur les circonscriptions
administratives. C’est incontestable en ce qui concerne le partage entre Caen et Bayeux.
La Seulles est une vieille frontière administrative entre les deux vicomtés de Caen et de
Bayeux (et, plus tard, entre les deux élections, puis les deux arrondissements). Or la
mesure de Caen n’est pratiquement jamais utilisée au-delà de la Seulles. De même, le
120

rayonnement de la mesure de Falaise s’explique en partie par le fait que la ville était, elle
aussi, le siège d’une vicomté. Ajoutons que de nouvelles vicomtés ont été créées au XIII e
ou au XIVe siècle : vicomté de Trun33 et vicomté d’Evrecy. Cette dernière est un cas très
intéressant de notre point de vue. En effet, cette vicomté consacre la reconnaissance
d’une petite zone économique qui se traduit par un usage général de la mesure d’Evrecy
(Fif. 1)34.
31 Il est encore possible de tenir compte de la structure administrative à un niveau plus
modeste : celui de la sergenterie. En effet beaucoup de mesures locales utilisées en dehors
de leur village d’origine sont celles des chefs-lieux de sergenteries35.
32 Ajoutons un dernier élément d’appréciation : la densité des forteresses qui est beaucoup
plus grande dans la région de « la Plaine » au sens large, des Veys à Falaise, que dans le
Bocage où les fortifications sont pratiquement inexistantes36.
33 La collecte systématique des mentions de mesures de grains permet donc de déterminer
avec une assez grande précision les zones d’influence des villes sur les villages
environnants. Bien sûr, il ne s’agit là que de la circulation des grains, mais il est un des
aspects importants du rapport entre villes et villages au Moyen Age.
34 Les zones d’influence de Caen, Bayeux et Falaise s’étendent sur la riche « plaine » agricole
qui marque la limite entre Bassin Parisien et Massif armoricain. Mais les trois villes se
partagent ce terrain commun en fonction de critères complexes où les facteurs
historiques et les frontières administratives comptent plus que le seul poids économique
(Caen l’emportant largement à cet égard).
35 Il reste une vaste région dont les villages semblent fermés à l’attraction urbaine. Cette
zone de répulsion correspond en gros au Bocage, terre ingrate du Massif armoricain, mais
elle commence aux portes de Caen, vers le Sud-Ouest avec la vicomté d’Evrecy.
36 En simplifiant, on peut opposer les villages groupés de la Plaine, ouverts sur l’extérieur,
qui ont des rapports suivis avec les villes, aux villages dispersés du Bocage, refermés sur
leur petite région. Ces structures mises en place à l’époque médiévale contiennent en
germe celles de l’époque moderne, et même de l’époque contemporaine.
121

ANNEXES
122

NOTES
1. Signalons notamment les sources conservées dans la bibliothèque du chapitre (A.D. Calvados) :
cartulaires du chapitre (Ms. 193), de l’évêché (Ms. 206-208), de l’abbaye de Mondaye (Ms. 164-166)
de l’Hôtel-Dieu (Ms. 180). Voir aussi : A.D. Calvados, série G 5 à 107 ; B.M. Bayeux, Ms. 1 ; B.N. acq.
lat., Ms 1828, publié par E. Anquetil, Livre rouge de l’évêché de Bayeux, Bayeux, 1908-1911, 2 vol.
Pour une nomenclature complète de ces sources, voir F. Neveux, Recherches sur l’histoire sociale de
Bayeux, Caen, 1979, thèse de 3e cycle dactylographiée, 3 vol., t. 1, p. XIV-XIX.
2. A.D. Calvados, 7 E 86 à 112. C’est une masse considérable (28 gros registres de 1380 à 1500), et
nous n’avons pu procéder que par sondages. Je tiens à remercier ici particulièrement Melle
Valérie Boitard qui, dans le cadre d’une maîtrise, a dépouillé intégralement le registre 7 E 87
(pour les années 1395-1404) et qui a bien voulu me communiquer les nombreuses mentions de
mesure qu’elle a pu y trouver. En ce qui concerne Bayeux, nous ne possédons que des fragments
du tabellionage : voir B.M. Rouen, fonds Martainville, Ms. Y 1 (n° 2685). Pour Caen, nous avons
aussi dépouillé plusieurs sources ecclésiastiques et notamment le cartulaire de l’Hôtel-Dieu, A.D.
Calvados, série H, non coté, 3 volumes.
3. Il s’agit des recherches de M. Lucien Musset que je tiens à remercier chaleureusement pour
l’aide qu’il m’a accordée. Le fonds de Saint-André-en-Gouffern est conservé dans la série H des
Archives départementales du Calvados.
4. Il s’agit des recherches menées par M. Bertrand Bonnin dans le cadre de sa maîtrise. Je le
remercie de m’avoir communiqué les mentions de mesure qu’il a glané dans le fonds de Barbery,
conservé également dans la série H des Archives départementales du Calvados.
5. L. Delisle, Études sur la condition de la classe agricole et l’état de l’agriculture en Normandie au Moyen
Age, Evreux, 1851 (chapitre XIX : « Des mesures »).
6. En ce qui concerne la France, un Comité Français de Métrologie Historique a vu le jour en 1989.
Voici quelques-unes des publications qui ont précédé cette création : Les anciens systèmes de
mesures. Projet d’enquête métrologique, Caen, C.N.R.S., table ronde du 17 octobre 1981. Voir en
particulier la contribution de B. Garnier, « Sur la métrologie des grains en Basse-Normandie au
XVIIIe siècle », p. 55-69. Voir aussi les Cahiers de Métrologie, 1 à 7 (1983 à 1990), et surtout B.
Garnier, « Les enquêtes métrologiques du milieu du XVIIIe siècle. Métrologie pour les états de
prix de subdélégation », 1 (1983), p. 21-121 ; A. Derville, « Les anciennes mesures au blé du Nord-
Pas-de-Calais », 6 (1989), p. 1-12.
7. Voir B. Garnier, « Sur la métrologie des grains... », art. cité, p. 60.
8. A.D. Calvados, C 2767. Selon les Tables révolutionnaires de l’an X, le pot valait 1,86 litres dans
le département du Calvados (c’est alors le pot d’Arques qui sert de référence).
9. Voir L. Delisle, Études..., op.cit., p. 551. La nouvelle mesure valait 1,20 de l’ancienne.
10. La première mention que nous ayons trouvée de la « mesure ancienne de Caen » date du 11
octobre 1421 (A.D. Calvados, H, cartulaire de l’Hôtel-Dieu de Caen, t. 2, f o 150 r°). On la rencontre
encore dans la même source en 1482, par exemple (fo 120).
11. Voir A.D. Calvados, C 2767. Un compte de l’Hôtel-Dieu de Bayeux, datant de 1466, comprend
une concordance entre le setier de Bayeux et de nombreuses mesures locales (B.N., ms. fr. 11936).
Il a été exploité pour la première fois par L. Delisle, op. cil., p. 540-564.
12. La halle-aux-blés de Caen était situé rue St Pierre et celle de Bayeux, rue St Jean, c’est-à-dire à
chaque fois sur l’axe principal qui traversait ces villes. Celle de Bayeux dépendait de l’Hôtel-Dieu,
depuis Saint Louis, et celle de Falaise de la maladrerie Saint-Lazare. Voir les chapitres écrits par
L. Musset et R. Jouet dans G. Desert, Histoire de Caen, Toulouse, Privat, 1981, p. 65 et 87. Voir aussi :
J.-M. Valiez, « Recherches sur l’histoire sociale et économique de Falaise du XI e siècle à la guerre
de Cent Ans », Bull. de la soc. des Ant. de Normandie, 55 (1959-1960), p. 56-57.
123

13. Voir F. Neveux, Recherches..., op. cit., t. 1, p. 72 et 130-131, t. 2, p. 273-276 et 346-347, planches
XXV-XXVI et XLVI-XLVII.
14. Précisons que la collecte des mentions de mesures locales ne concerne que les régions de
Caen et de Falaise. Nous n’avons pas pu effectuer cette recherche dans la région de Bayeux.
15. Cette zone de répulsion commence à une dizaine de kilomètres au Sud de Bayeux, à une
quinzaine de kilomètres au Sud-Ouest de Caen, à une dizaine de kilomètres, enfin, à l’Ouest de
Falaise.
16. M. Gouron, « Achats en foire d’un marchand drapier d’Anduze, 1408-1418 », dans Actes du
congrès régional de la Fédération historique du Languedoc, Carcassonne, 1952, p. 59-68. R. Favreau, La
ville de Poitiers à la fin du Moyen Age, une capitale régionale, Poitiers, 1978, t. 2, p. 379-449. B.
Chevalier, Tours ville royale, Paris et Louvain, 1975, p. 156 et 161. A. Sadourny dans M. Mollat,
Histoire de Rouen, Toulouse, 1979, p. 108-110.
17. L. Trenard (sous la direction de), Histoire de Lille, t. 1, 1970, p. 236-239. J. Schneider, La ville de
Metz aux XIIIe et XIV e siècles, Nancy, 1950, p. 413-416. M.-T. Lorcin, Les campagnes de la région
lyonnaise aux XlVe et XVe siècles, Lyon, 1974, p. 365-411 et p. 515-536 (cartes).
18. R. Musset, La Normandie, Paris, A. Colin, 1960. A. Frémont, Atlas et géographie de la Normandie,
Paris, Flammarion, 1977. D. Clary, La Normandie, A. Colin, 1987. Allas de Normandie, 1965-1970.
19. De 20 à 150 m d’altitude, avec environ 600 mm d’eau par an alors que les hauteurs dépassent
les 300 m avec plus de 800 mm d’eau. Bien entendu, la pluviométrie a varié depuis le Moyen Age
(le XIVe siècle fut pluvieux par exemple) mais le rapport entre les deux régions est resté le même.
20. La roche en place est le plus souvent du calcaire jurassique, c’est-à-dire la célèbre « pierre de
Caen », dont on a fait un grand usage au Moyen Age, de la Normandie à l’Angleterre. Voir L.
Musset, « La pierre de Caen. Extraction et commerce (XI-XVe siècles) », dans O. Chapelet et P.
Benoit (sous la direction de), Pierre et métal dans le bâtiment au Moyen Age, Paris, EHESS, 1985,
p. 219-235.
21. P. Brunet, « Problèmes relatifs aux structures agraires de la Basse-Normandie. Orientation
des recherches », Annales de Normandie, 2 (1955), p. 115-134.
22. Le sous-sol du Bocage est constitué pour l’essentiel par des roches précambriennes et
primaires se rattachant au massif armoricain.
23. Voir M. de Boüard, « Paysage agraire et problèmes de vocabulaire : le Bocage et la Plaine dans
la Normandie médiévale », Revue historique du Droit français et étranger, 4/31 (1953), p. 327-328.
24. Voir B. Garnier, « La mise en herbe dans le pays d’Auge aux XVII e et XVIIIe siècles », Annales de
Normandie, 3 (1975), p. 159-180. M. de Boüard (sous la direction de), Histoire de la Normandie,
Toulouse, 1970, p. 301-303.
25. Signalons aussi, en ce qui concerne la région de Bayeux la présence d’un épais massif
forestier situé à une dizaine de kilomètres au Sud-Ouest de la ville. C’est un obstacle ancien à
l’influence de Bayeux dans cette direction dont il subsiste encore aujourd’hui la forêt domaniale
de Cerisy.
26. P. Brunet, « Problèmes... », art. cité, p. 116-117. A. Frémont, Atlas et géographie..., op. cit.,
p. 51-63.
27. M. Mortier, « Recherches sur l’étendue, les subdivisions et la population des vicomtés de Caen
et de Falaise au XIVe siècle », Bull. de la Soc. des Ant. des Normandie, 54 (1957-1958), p. 101-145
(p. 132-138).
28. M. Nortier, ibidem, p. 133-134 (1372). A.N., KK350, compte d’Yvon Huart, receveur en la ville et
vicomté de Bayeux pour les aides sur le fait de la guerre, f° 291 v° (1376) et f o 311 r° (1377).
29. A la période moderne, on ne cultivait pas le froment sur les sols infertiles du Bocage, mais le
seigle, l’avoine et, surtout, une céréale nouvelle, qui n’existait pas au Moyen Age, le sarrasin :
voir M. de Bouärd (sous la direction de), Histoire de la Normandie, op. cit., p. 302-303.
30. Bayeux est détruite en 1105 au cours de la guerre civile entre Robert Courteheuse et Henri
Beauclerc. Signalons en outre que Falaise est rattachée au diocèse de Sées
124

31. D. Bertin, « Introduction à une étude de l’époque gallo-romaine en Basse-Normandie : carte


de répartion des voies et des sites gallo-romains de Basse-Normandie », Annales de Normandie, 2
(1975), p. 67-74. R.E. Doranlo, « Les origines de Falaise et les voies antiques de sa région », Bull. de
la Soc. des Ant. de Normandie, 49 (1942-1945), p. 99-137. Voir la carte de Normandie de Guillaume de
l’Isle, 1716, et la carte de Cassini, planches 61, 62 et 94. Je tiens à remercier ici M. René Lepelley
pour l’aide qu’il m’a apporté en ce qui concerne les cartes anciennes.
32. Voir F. Neveux, « Recherches... », op. cit., planche XXIV. L. Musset, « Voie publique et chemin
du roi en Normandie du XIe au XIIIe », dans Autour du pouvoir ducal en Normandie, Caen 1985
(Cahiers de Annales de Normandie, 17), p. 95-111.
33. M. Nortier, « Recherches... », art. cité, p. 127-131 et 137-138. P. Gouhier, A. et J.-M. Valiez, Atlas
historique de Normandie, t. 2, 1972, planche : « La vicomté de Trun au XIV e siècle ».
34. Lanfranc de Panthou, Monographie de la commune d’Evrecy, Caen, 1900, p. 87-100.
35. C’est le cas de Bernières, Cheux, Briquessard, Troarn, Argences, St Pierre-sur-Dives et
Argentan.
36. P. Gouhier, A. et J.-M. Valiez, Atlas historique de Normandie, t. 3, planche : « l’organisation
défensive dans le bailliage de Caen, vers 1370 » (à paraître).
125

Images de la vie des villageois


Perrine Mane

1 Pour le médiéviste, pénétrer dans le quotidien des villages n’est pas une entreprise aisée,
alors que les paysans constituent plus de 90 % de la population. Or l’iconographie, en
particulier les enluminures des manuscrits du XIIe au XV e siècle fournissent aux
historiens, en complément des autres sources, nombre de documents en deux sinon trois
dimensions : qu’elles illustrent des épisodes bibliques ou des calendriers, qu’elles
proviennent de traités d’agriculture ou d’hygiène, qu’elles soient extraites d’armoriaux
ou d’ouvrages littéraires, les images médiévales ayant trait au village abondent.
Cependant leur intérêt varie suivant le domaine pris en compte ; à travers quelques
exemples, nous souhaiterions mettre en valeur la richesse – ou l’absence – de ces
témoignages mais aussi leurs limites et les écueils rencontrés au cours de cette étude.
2 Si les scènes ayant un lien avec la vie villageoise sont nombreuses, il est souvent difficile
de déterminer dans quel cadre précis évoluent les acteurs. En effet le village dans son
ensemble n’est pas figuré avant le XIVe siècle ; seuls sont représentés quelques éléments
architecturaux signifiants, le plus souvent une salle avec un foyer. Par la suite le village,
en tant que lieu de vie traité pour lui-même, reste rare aussi bien dans l’enluminure
religieuse que profane. Ainsi sur la miniature d’un Livre des propriétés des choses de
Barthélémy L’Anglais1, datant du XVe siècle, plusieurs groupes d’habitations serrées
autour d’églises sont éparpillés dans une forêt très dense ; l’enlumineur a-t-il voulu
souligner que, même maîtrisée, la nature reste envahissante ? Plus fréquents sont les
ensembles de maisons qui, à l’arrière-plan, s’intègrent au paysage pour suggérer
simplement un lieu d’habitat. Par exemple dans les Très Riches Heures du Duc de Berry 2 (Fig.
1), sur l’enluminure consacrée au Christ et la Cananéenne, quelques maisons avec un
jardin clos se dressent autour de l’église et du cimetière, comme dans les Chroniques de
Hainaut de Jacques de Guise3, où des maisons sont rassemblées près d’un clocher.
3 Tout autres sont les indications livrées par les relevés de villages tel l’Armorial de Revel du
XVe siècle4. Si la restitution qu’ils offrent s’avère d’une objectivité relative pour la région
du Forez5, pour l’Auvergne ils donnent bien l’apparence générale du village fortifié au XV
e
siècle : l’enceinte – presque toujours un mur crénelé – le château et l’église, véritables
leitmotive, en constituent les éléments générateurs et fédérateurs. Les maisons, assez
126

souvent étagées le long d’une pente, bordent, pour la plupart, la rue principale. Des
jardinets enclos à l’arrière des habitations scandent le paysage.
4 Outre l’habitat groupé, les enluminures et particulièrement les calendriers du bas Moyen
Age montrent la maison rurale lors des travaux qui se déroulent dans la cour. Il faut
reconnaître qu’il est impossible, dans la plupart des cas, de situer précisément ces
habitations : s’agit-il de fermes isolées, de l’habitat intercalaire ou encore des bordes à la
lisière du village ? Sur ces illustrations, le pan de bois apparaît comme la construction
largement majoritaire. Une sablière en bois, plus rarement un solin en briques forment
soubassement. Le remplissage est constitué de torchis posé soit entre des lattes de bois,
par exemple pour la grange de la Nativité du Maître de Flémalle6, soit sur un clayonnage,
notamment pour une habitation en construction dans un manuscrit allemand7.
5 Ces maisons comportent souvent deux niveaux, attestant ainsi les progrès du charpentage
à la fin du Moyen Age dans les pays septentrionaux. Elles sont couvertes quasi
systématiquement de chaume. Ces habitations, dans l’ensemble du XVe siècle, présentent
de nombreux stéréotypes, dus sans doute à une production en série des manuscrits
enluminés dans quelques ateliers de la région parisienne et des Flandres. Ainsi dans deux
enluminures de Simon Bening, l’une dans le Bréviaire Grimani 8 et l’autre dans les Heures
d’Hennessy9 (Fig. 2), pans de bois, ouvertures et perchoir devant le poulailler en appentis
sont pratiquement identiques ; d’où l’intérêt moindre de ces documents.
6 Si la pierre reste relativement rare pour les fermes10, elle sert à bâtir la presque totalité
des maisons du village, sans qu’il soit souvent possible d’étudier la technique de
construction. Les autres matériaux sont nettement moins figurés : pas de représentation
de maison en pisé, peu d’habitations en bois11. Quant à la couverture, si les toitures de
chaume prédominent à l’extérieur du village, les ardoises ou les tuiles l’emportent dans
les agglomérations et parfois des matériaux divers se côtoient.
7 À travers ces images, la forme des habitations est mal perçue, alors que les sources écrites
et les fouilles archéologiques témoignent d’une variété de plans d’une région à l’autre,
mais aussi au sein d’un même village suivant les niveaux sociaux. La maison élémentaire
d’une ou deux pièces, la ferme à plan quadrangulaire ou encore l’habitation mixte ne
peuvent être reconnues à travers les œuvres des enlumineurs qui, même au XVe siècle,
n’ont guère le souci d’une transcription réaliste.
8 Les fermes sont souvent flanquées de bâtiments annexes où ont lieu plusieurs travaux :
une grange peut être consacrée aux travaux de vinification, une autre à la céréaliculture,
en particulier au battage durant l’hiver. Elle est alors surmontée d’un grenier. Plus
souvent ce dernier s’élève au-dessus de l’habitation. D’autres dépendances sont affectées
à l’élevage. Une bergerie qui se réduit souvent à un simple toit sur des poteaux corniers,
plus rarement une étable ou un appentis servant de porcherie entourent l’habitation.
9 Il faut rappeler que les documents décrivent avant tout l’intérieur des fermes, certes
habitations rurales mais non situées au cœur du village et L’iconographie, si elle ne
permet pas de connaître le nombre et l’agencement des différentes pièces de la maison,
nous fait entrer dans la salle commune où se passent de nombreuses scènes. En effet aux
mois de janvier et février, moins souvent en décembre dans les calendriers antérieurs au
XIIIe siècle, les paysans prennent un repas ou se reposent au coin du feu. Le mois de
janvier d’un calendrier conservé à Forli12 montre exceptionnellement deux pièces
contiguës : la salle commune avec sa cheminée et une pièce où sont entreposés tonneaux
et fagots ; cette resserre utilisée aussi comme cellier devait exister dans la majorité des
127

maisons. Sur maintes images des XIIe et XIIIe siècles, un foyer à même le sol13, adossé à un
mur ou au centre de la salle pour éviter les risques d’incendie, est l’unique aménagement
intérieur. Un évent permet l’évacuation de la fumée ; plus souvent aucun système de
tirage n’est représenté. Dès le XIIIe siècle apparaissent plusieurs cheminées construites,
censées appartenir à des maisons paysannes : une simple hotte conique se prolonge sur le
toit par un conduit extérieur comme dans le Martyrologe d’Usuard 14 (Fig. 3). La cheminée
peut être complétée par des piedroits, parfois surmontés de corbeaux, par exemple dans
le calendrier de la cathédrale de Strasbourg datant de 1280 environ. Il est à noter
qu’aucun calendrier italien des XIIe et XIIIe siècles ne figure de structure bâtie autour d’un
foyer alors que les braseros y sont d’un usage fréquent. À la fin du XIVe et au XVe siècle,
les cheminées se généralisent, même en Italie où elles se limitent à des hottes
tronconiques, notamment dans les Tacuinum Sanitatis produits en Lombardie durant le
dernier quart du XIVe siècle ; dans les cycles français15, la hotte est supportée par des
piédroits. À quel milieu social appartiennent ces maisons ? Dans certains cas, il est bien
difficile de trancher. Une crémaillère à dents ou à anneaux garnit le plus souvent le foyer
tandis que le trépied reste occasionnel et les chenets rarissimes.
10 En dehors de cet élément architectural, la salle commune ne comporte qu’un mobilier
extrêmement sobre : des crochets dans les murs, une perche pour suspendre les
vêtements, une autre près de l’âtre pour fumer saucisses et jambons, des étagères ou une
niche pour le rangement, avec parfois un ou deux coffres en complément pour mettre à
l’abri les réserves et les biens les plus précieux. Quelques sièges dépareillés, escabeaux ou
bancs sans dossier, sont disposés près du feu, mais on s’assied aussi par terre 16. Parfois
une table, une planche sur des tréteaux, est dressée pour les repas, généralement
recouverte d’une nappe. Le lit est tout à fait inhabituel. Il est vrai que, dans la salle
commune, ce sont surtout les alentours de l’âtre qui sont représentés. Pourtant dans une
scène illustrant la naissance de Spartacus dans une maison d’allure modeste, un lit
composé d’un simple bâti en bois contraste avec le lit à courtine de la maison royale qui
lui fait vis-à-vis17. La vaisselle, utilisée lors des préparations culinaires ou des repas, est en
bois ou en céramique ; elle se réduit à quelques pots à cuire, à une cruche, des gobelets et
des écuelles. Les pièces d’étain sont très rares, le chaudron et la poêle étant souvent les
seuls récipients métalliques.
11 Pourtant sur plusieurs cycles des mois datant du XVe siècle, un intérieur spacieux est
décoré de meubles et d’une vaisselle qui dénotent un milieu aisé. Le thème du calendrier
se transforme et met alors souvent en scène un monde urbain, comme l’indiquent les
tentures, le banc tournis, la table fixe avec sa nappe à liteaux et la vaisselle d’étain des
Heures Playfair18.
12 Si les renseignements relatifs à l’habitat, au demeurant sommaires, peuvent parfois
prêter à discussion, les villageois, eux, animent nombre d’images d’un intérêt certain.
Pourtant, en raison même des choix des enlumineurs, nous retrouvons encore une grande
disparité dans la valeur des documents. Par exemple les enfants sont presque absents du
village. C’est seulement dans quelques miniatures du Tacuinum Sanitatis qu’ils sont
associés aux tâches agricoles, accompagnant leur mère au jardin pour ramasser des
légumes ou cueillir des fruits. Ils se juchent alors dans les arbres pour ramasser par
exemple des cerises19. Il est encore moins fréquent que les enfants jouent comme ce
garçonnet facétieux du Bréviaire d’Ercole d’Este s’amusant à gonfler une vessie de porc
lors de la mise à mort du cochon20. Il arrive que deux enfants se battent en duel avec des
128

tiges de sorgho21. Il faut remarquer que ce sont là toujours des garçonnets ; les filles,
qu’elles soient enfants ou adolescentes, sont totalement ignorées.
13 Dans la société villageoise telle que la transmet l’iconographie, les anciens font partie de
ces personnages gommés. Toutefois sculpteurs ou enlumineurs réservent quelques
travaux jugés particulièrement importants, comme les semailles, aux hommes mûrs dont
l’âge est signalé par la barbe. Proche de la caricature est l’enluminure peu ordinaire d’un
Roman de la Rose22 où une vieille femme bossue marche dans la campagne à l’aide de deux
cannes. Il reste qu’à l’intérieur de la maison, femmes et hommes âgés ne sont jamais
représentés.
14 La place accordée à la villageoise dans les illustrations est plus large, mais elle n’a pas
toujours été en rapport avec son rôle dans la société. En effet avant le XIII e siècle, la
paysanne n’est figurée qu’exceptionnellement. Est-ce parce que jusque-là les calendriers
ne comportaient guère que des scènes agraires où l’unique personnage était de sexe
masculin ou plutôt que les programmes décoratifs étaient dictés par des religieux
professant quelque mépris vis-à-vis de la femme ? Ce n’est qu’au XIVe et surtout au XV e
siècle qu’on voit la paysanne se consacrer à différentes tâches domestiques, bien qu’elle
ne soit pratiquement jamais saisie dans ses activités maternelles, sauf lors de la veillée 23
où une femme allaite un bébé tandis qu’une autre berce un jeune enfant. Toujours vêtue
d’un tablier qui fait partie intégrante de son costume quotidien, elle fait la lessive à coups
de battoir24, elle cuisine devant la cheminée ou encore chasse les souris avec un bâton25.
Parfois aidée par les garçons, elle ramène l’eau du puits dans des cruches ou des seaux.
Mais à travers les images, c’est surtout le filage qui, comme pour Eve, est son occupation
caractéristique : la quenouille ne la quitte pas. Elle en passe le manche dans sa ceinture ou
elle la tient à la main lorsqu’elle se rend aux champs ; elle la conserve quand elle garde les
moutons et, bien sûr, pendant la veillée. En plus du filage de la laine, la transformation du
chanvre ou du lin lui est réservée. Ainsi elle trie et broie les tiges du lin26, parfois à côté
des hommes qui le battent dans la cour de la ferme27.
15 Elle participe encore activement à d’autres tâches de la ferme, particulièrement à
l’élevage. Elle surveille les moutons et les tond, travail qu’elle partage avec les hommes ;
elle a aussi en charge la traite des vaches28, la fabrication des fromages29 et du beurre (Fig.
4). Lors de l’abattage du porc, elle aide le paysan en recueillant le sang dans une poêle,
avant de cuisiner les abats. Enfin c’est elle qui veille sur la basse-cour, la protégeant des
animaux sauvages30, qui distribue les grains31 et ramasse les œufs.
16 Certains travaux des champs, pour la plupart complémentaires, comme la confection des
gerbes au moment de la moisson, l’éparpillement des épis avec la fourche lors du battage,
ou encore le fanage sont indifféremment effectués par des hommes ou des femmes, de
même que la cueillette des raisins aux vendanges. Au contraire la récolte des fruits et des
légumes reste une tâche essentiellement féminine ; elle a lieu dans le jardin potager dont
la paysanne assure au moins une partie de l’entretien. D’autres besognes, par exemple le
sarmentage, sont exclusivement féminines, comme le confirment d’ailleurs les sources
écrites. Alors qu’en France et dans les pays méridionaux, ce sont toujours les hommes qui
moissonnent, dans les calendriers rhénans ou bohémiens, c’est la femme qui coupe les
blés32. Le rôle de la femme dépasse alors nettement celui d’une main-d’œuvre d’appoint
ou saisonnière.
17 En fait c’est surtout pour les paysans au travail que la documentation iconographique est
riche. Parmi eux, certains devaient vivre dans des habitats dispersés, d’autres résidaient
bien évidemment au village, quoiqu’on ne les voie jamais évoluer au sein de cette entité
129

géographique. En réalité ce sont les activités les plus symboliques que décrivent de
préférence les calendriers monumentaux ou sculptés, mais aussi de nombreuses
illustrations d’épisodes bibliques ou d’ouvrages profanes à la fin du Moyen Age. Toutefois
il ne faut pas oublier que ces images ont avant tout un but didactique et doivent donc être
lues avec prudence. Elles sont aussi révélatrices de l’évolution des attitudes mentales, en
particulier à l’égard du travail.
18 Les grands secteurs de l’agriculture, la céréaliculture, la viticulture et l’élevage sont
amplement figurés à travers diverses tâches. Si les techniques agricoles ou les outils
utilisés n’entrent pas dans le propos de cette étude, grâce à ces scènes agraires, nous
participons à la vie quotidienne des paysans. En effet ce sont les travaux ou les répits
saisonniers qui imposent au village son rythme, ponctué par les allées et venues aux
champs. Alors que les jardins sont pour la plupart attenants à la maison villageoise, les
champs peuvent être assez éloignés de l’agglomération. Ainsi le vigneron33, en route vers
la vigne, emporte une houe sur l’épaule, une serpe dans une main, une cruche dans
l’autre et une besace dans le dos pour ses repas. Dans la marge d’un Livre d’Heures, ce sont
un paysan et son fils qui rentrent d’une journée de moisson34 ; ils se désaltèrent à une
cruche, tout en portant sur l’épaule, faucilles et bottes de blé suspendues à une perche.
19 Plus souvent les enlumineurs saisissent les hommes en plein effort. Si les paysans
accomplissent certaines tâches toujours seuls, par exemple la taille de la vigne, l’ouillage
du vin, les semailles ou le hersage, nombreux sont les travaux qui s’effectuent à plusieurs.
Ainsi pour battre le blé, deux équipes manient leurs fléaux en cadence face à face sur
l’aire. Lors de la fenaison, de la moisson ou des vendanges, on s’entraide, car le temps
presse. L’année est en effet marquée par des périodes d’activité plus ou moins intense
suivant les saisons et le climat. L’été comporte de multiples occupations comme le prouve
d’ailleurs la variété des tâches représentées dans les cycles des mois : fenaison, moisson,
battage, réparation des tonneaux, plus rarement sarclage, cueillette des fruits ou tonte
des moutons. L’hiver, quelques travaux tels que les labours, la récolte des raves, la
glandée et l’abattage du porc mobilisent encore le paysan hors de chez lui. C’est l’époque
où il débite son bois et le transporte à dos d’âne vers la maison. Mais surtout il se
calfeutre au coin du feu, tout en se livrant à quelques activités artisanales ou en
préparant les échalas qui seront bientôt nécessaires pour les vignes.
20 Si la majorité des travaux s’exécutent dans les champs, certains se déroulent dans les
dépendances de la maison ou dans des installations communautaires ou seigneuriales. Par
exemple les céréales sont battues soit sur l’aire de battage, soit sous la grange durant
l’hiver, surtout dans les régions septentrionales35. De même on procède au foulage, à
l’ouillage ou encore à l’abattage du porc le plus souvent dans la cour de la ferme ou dans
les bâtiments annexes.
21 En plus de ces tâches essentielles qui accaparent la majeure partie du temps des paysans,
d’autres occupations, comme la pêche, la chasse, mais aussi la cueillette sont
épisodiquement figurées, ces activités fournissant d’intéressants compléments
alimentaires. Par exemple au mois d’avril des Très Riches Heures du Duc de Berry 36, des
villageois relèvent un filet dans un étang, alors que, dans les fresques de l’église de
Mesocco, en Italie, une femme ramasse avec une branche entaillée les châtaignes que
gaule son compagnon.
22 Nombreux sont les artisans dans l’iconographie ; mais une fois de plus il n’est pas aisé de
préciser s’il s’agit de citadins ou de villageois. En effet d’une manière générale peu
d’indications sont données sur l’intégration de la scène à l’habitat. Lorsqu’un artisan ferre
130

un cheval maintenu dans un travail (cadre de bois), où se situe la scène, sans référence
avec l’environnement ? Or, d’après les sources écrites, nous savons que le forgeron ou le
maréchal-ferrant tiennent une place importante dans le village. Si dans une version du
Traité d’Agriculture de Pier’ de Crescenzi, datant de la fin du XV e siècle37, il est
vraisemblable que l’action se passe dans un domaine agricole, comment connaître le
statut exact de l’artisan ? Pourtant à partir du XIVe siècle, sur plusieurs représentations
de Vulcain ou Tabulcain, le forgeron s’affaire dans un atelier avec vue sur la campagne.
Dans un Livre des Echecs amoureux 38, des fers à chevaux, des lames de houe, mais aussi les
outils de l’artisan lui-même révèlent son double métier de forgeron et de maréchal-
ferrant. Toutefois rien ne signale que la forge a été un des lieux favoris de rencontre pour
les villageois.
23 D’autres métiers liés étroitement à la vie du village sont ceux en rapport avec
l’alimentation. Le Tacuinum Sanitatis notamment consacre plusieurs rubriques aux
boulangers ou plutôt fourniers et aux bouchers. Ainsi sur onze miniatures, un ou
plusieurs personnages, à l’intérieur d’une boucherie, sont en train de découper de la
viande de veau39, de porc, de bœuf, ou d’agneau mais aussi des cœurs d’animaux, du lard
gras ou des cervelles40. Là encore il est difficile d’être catégorique sur l’implantation de
ces artisans.
24 Ces tâches s’exercent à temps plein ; d’autres ne nécessitant qu’un outillage restreint sont
le plus souvent prises en charge par les paysans eux-mêmes, comme la réparation des
tonneaux au mois d’août dans les calendriers italiens41, tandis que la fabrication des
vaisseaux vinaires demeure du ressort du tonnelier dans les cités viticoles. Il devait en
aller de même pour maints petits travaux de menuiserie ou même de maçonnerie.
25 Les marchés où se rencontrent les gens des villes et de la campagne n’ont guère eu la
faveur des enlumineurs. Pourtant dans le Vieil Rentier d’Audenarde 42, des femmes vendent
des œufs, dans un lieu, il est vrai, peu caractéristique, tandis que, dans une copie du
Chevalier errant (Fig. 5) de Thomas de Saluces 43, paysans et paysannes sont rassemblés sur
la place d’un bourg pour le marché : légumes mais aussi volailles, vaches et porcs sont
vendus par ces ruraux côtoyant des marchands de draps ou de chaudrons. Le marché
urbain exerce une forte attraction sur les gens de la campagne pour y écouler les
excédents de la production : sur plusieurs miniatures de la Vie de Monseigneur Saint Denis 44,
des villageois se rendent à Paris pour vendre leurs moutons et leurs porcs ou leurs grains,
à preuve une charretée de blé. Il est d’ailleurs significatif que, dans les Vigiles de Charles VII
45
, les Anglais cherchant à s’introduire dans la ville de Pontoise se déguisent en paysans et
portent des paniers à volailles, des bottes de poireaux et des plateaux garnis de fromages.
26 Si, à travers les images, l’écoulement des mois et des saisons est très sensible, le
déroulement de la journée l’est beaucoup moins. Rares en effet sont les scènes
domestiques. En janvier ou en décembre, quelques repas montrent le paysan seul à table ;
il coupe son pain ou boit son vin. Le plus souvent, le dos au feu, il se réchauffe. Parfois sa
femme est debout à ses côtés ou le sert. Lors de certains travaux champêtres, comme la
moisson, les paysans déjeunent aux champs, par exemple dans la Bible Maciejowski 46 (Fig.
6) du XIIIe. Dans un Livre d’Heures du début du XVIe siècle47, une femme porte un panier et
une cruche aux moissonneurs. Outre le temps des repas, la veillée a droit à une rubrique
dans les Tacuinum Sanitatis. Toute la famille est assise sur des tabourets autour du foyer,
source de chaleur et de lumière. On se repose ; la mère donne le sein, d’autres filent la
laine tandis que le père tisonne le feu et que les enfants somnolent48 (Fig. 7). Quant au
paysan, il n’est jamais vu en train de dormir ; à travers l’iconographie, le repos et même
131

les occupations à l’intérieur de la maison ne comptent guère dans sa vie avant tout
rythmée par le travail des champs.
27 En effet les loisirs paysans ont été très peu illustrés. Nous n’avons trouvé aucune allusion
aux grandes fêtes religieuses comme Pâques ou la Saint Jean, pas plus qu’aux processions
des Rogations, la veille de l’Ascension, pour obtenir la fertilité des terres. Dans les
miniatures, le rôle de l’église dans la vie villageoise est totalement occulté. Il en va de
même pour les rites agraires, en particulier les feux festifs. Seule la ronde des
"pastoureaux et pastourelles" témoigne des jeux dans la société rurale. Ce thème,
généralement intégré aux Livres d’Heures, est quelquefois traité pour lui-même ; le plus
souvent il orne la marge inférieure du folio relatif à l’Annonce aux Bergers49. Quelques
bergers et bergères, main dans la main, dansent, parfois autour d’un arbre comme dans
les Heures de Charles d’Angoulême 50, tandis que des compagnons jouent de la musette.
D’autres plaisirs champêtres sont fugitivement évoqués : par exemple dans les Très Riches
Heures du Duc de Berry51 (Fig. 8), des paysans ont interrompu quelques instants la moisson
pour se baigner dans un étang. Prétendre connaître la vie collective du village à travers
les illustrations serait un leurre, car peu ordinaires sont les enluminures comme celle
d’un Calendrier avec Ephémérides 52, datant du début du XVI e siècle. Les villageois y sont
réunis pour la chasse au loup : armés de fourches, de fléaux, d’épieux ou de poêles, ils
sont accompagnés de leurs chiens. Femmes et hommes poursuivent l’animal jusqu’à la
lisière de la forêt ; la solidarité paysanne joue face à la précarité de la vie quotidienne.
28 Ainsi les documents iconographiques, s’ils nous font parfois mieux appréhender la
quotidienneté des villageois, passent sous silence des pans entiers de la vie du village, par
exemple les rapports entre seigneurs et paysans, si importants pour la communauté. Bien
sûr il n’est pas facile de les transcrire graphiquement. Mais le répertoire ne compte aucun
four banal, à peine quelques moulins dont le statut n’est pas identifiable. Exceptionnel est
le mois de juillet du Psautier de la Reine Mary où trois paysans moissonnent en ligne sous le
regard d’un intendant53 ; il serait tentant de voir là l’exécution d’une corvée.
29 Ces images doivent donc être examinées avec vigilance et soigneusement confrontées aux
autres sources documentaires. Une fois leurs limites prises en compte, elles nous
permettent alors de mieux visualiser le cadre du village mais surtout ses habitants, dans
leurs gestes familiers, leur labeur et leurs liens étroits avec les terres qui les cernent.
132

Chantilly, Condé, ms. 65 (1284), f. 164, Très Riches Heures du Duc de Berry, 1413-1416, Christ et la
Cananéenne (arrière-plan)

Bruxelles, Bibl. Royale, ms. II, 158, f. 1, Heures de la Vierge d’Hennesy, 1510-1530, mois de janvier
133

Paris, BN, Lat 12834, f. 36v, Martyrologe de Saint Germain des Prés, 1270, mois de février

Paris, BN, Lat 9333, f. 59. Albucasis : Tacuinum Sanitatis, première moitié du XVe siècle, beurre
134

Paris, BN, Fr 12559, f. 167. Thomas de Saluces : Chevalier errant, 1404, marché

New York, Pierpont Morgan Library, ms. 638, f. 17v. Bible Maciejowski, 1250-1255, Ruth et Booz
135

Vienne, ONB, Serie nova 2644. Albucasis : Tacuinum Sanitatis, 1385-1390, veillée

Chantilly, Condé, ms. 65 (1284), f. 8v, Très Riches Heures du Duc de Berry, 1413-1416, mois d’août
136

NOTES
1. BN, Paris, Fr. 22531, f. 227v.
2. Musée Condé, Chantilly, ms. 65 (1284), f. 164.
3. BN, Paris, Fr. 20128, f. 147.
4. BN, Paris, Fr. 22297.
5. Cf. l’intervention de F. Piponnier à propos d’Essertines.
6. Musée des Beaux Arts, Dijon, Inv. CA 150.
7. BN, Paris, All. 133, f. 106v.
8. Bibl. Marciana, Venise, Lat. I, 99.
9. Bibl. Royale, Bruxelles, ms. II, 158.
10. Comme dans le Livre de la chasse de Gaston Phoebus, BN, Paris, Fr. 616, f. 108v. ou 109.
11. Par exemple dans un Livre d’Heures du début du XVI e siècle, où la maison est en bois tandis
que la grange mitoyenne est en pans de bois (BL, Londres, Add. 24098, f. 28v.
12. Bibl. Communale, ms. 853.
13. Par exemple dans le Psautier de Bonmont conservé à Besançon, BM, ms. 54, f. 6v.
14. BN, Paris, Lat. 1234, f. 36v, datant de 1270.
15. Par exemple dans un Livre d’Heures, conservé à la BN, Lat. 924, f. 2.
16. Comme sur le calendrier sculpté de Notre-Dame de Senlis.
17. BN, Paris, Fr. 50, f. 91v.
18. Victoria et Albert Museum, Londres, L. 475.1918, mois de janvier.
19. BN, Paris, Lat. 9333, f. 8v.
20. Conservé à la Bibliothèque Estense de Modène, Lat. 924, f. 6v. Dans un Calendrier avec
Ephémérides (BN, Paris, Fr. 1872, f. 13), nous retrouvons une scène analogue.
21. BN, Paris, Lat. 9333, f. 46.
22. Württ. Landesbibl., Stuttgart, ms. Poet. 6.
23. BN, Paris, Nal. 1673, f. 90.
24. Par exemple ONB, Vienne, ms. 2760, f. 88.
25. BM, Alençon, ms. 128, f. 168.
26. Victoria et Albert Museum, Londres, L. 1504.1896, livre 19.
27. Pierpont Morgan Library, New York, ms. 399.
28. Par exemple dans un Bestiaire conservé à Oxford, Bodleian, Bodl. 764, f. 41v.
29. Dans un Tacuinum Sanitatis, notamment celui conservé à Paris, BN, Lat. 9333, f. 59.
30. Comme dans une marge d’un Missel, Meermanno West. Bibl., La Haye, ms. 78 D 40, f. 31.
31. Comme dans le Psautier de Lutrell (BL, Londres, Add. 42130, f. 166v.
32. Par exemple dans un Bréviaire bohémien conservé à la Bibliothèque Universitaire de Prague,
ms. XIII C 1/A, f. 4.
33. BN, Paris, All. 106, f. 251v.
34. Walters Art Gallery, Baltimore, ms. 88, f. 150.
35. Comme dans un calendrier du XV e siècle conservé à Dresde, Sachsische Landesbibl. ou à
Munich, Bay. St. Bibl., Clm. 23638, mois de novembre.
36. Musée Condé, Chantilly, 65 (1284), f. 4v.
37. BN, Paris, Fr. 12330, f. 214v.
38. BN, Paris, Fr. 143, f. 148.
39. BN, Paris, Lat. 9333, f. 71v.
40. BN, Paris, Lat. 9333, f. 75.
137

41. Par exemple à Forli, Bibl. Communale, ms. 853, f. 6.


42. Bibl. Royale, Bruxelles, ms. 1175, f. 59.
43. BN, Paris, Fr. 12559, f. 167.
44. BN, Paris, Fr. 2092, f. 6v. ou 18v.
45. BN, Paris, Fr. 5054, f. 91v.
46. Pierpont Morgan Library, New York, ms. 638, f. 17v.
47. BL, Londres, Add. 24098, f. 25v.
48. ONB, Vienne, Serie nova 2644.
49. Par exemple dans un Livre d’Heures conservé à Paris, BN, Nal. 3134, f. 54.
50. BN, Paris, Lat. 1173, f. 20v.
51. Musée Condé, Chantilly, 65 (1284), f. 8v, mois d’août.
52. BN, Paris, Fr. 1872, f. 14v.
53. BL, Londres, Royal 2 B VII, f. 78v.
138

Archéologie de la maison paysanne


Jean-Marie Pesez

1 En 1980 une première synthèse a été consacrée au village et à la maison paysanne au


Moyen Age1. C’était avant que ne se multiplient, en France, les fouilles des sites ruraux,
avant le démarrage de l’archéologie médiévale en Italie et en Espagne, avant même que
paraissent les grandes monographies sur Wharram Percy, Rougiers, Brucato, Kootwijk 2.
Sans vouloir présenter une nouvelle synthèse qui demanderait plus de place, il n’est sans
doute pas sans intérêt de faire le point sur les nouveaux acquis comme sur les nouvelles
questions apparues depuis 1980. Il serait possible aussi, aujourd’hui, de dépasser la
première synthèse dans divers domaines qu’elle n’a pas vraiment abordés et que,
d’ailleurs elle ne pouvait le plus souvent qu’évoquer, comme la construction en pierre
sèche, les souterrains, les aménagements intérieurs de la maison – tels les sols, les foyers,
l’éclairage – et l’exploitation du terroir3.
2 Mon propos n’est cependant pas de développer ces différents aspects de la culture
matérielle du monde paysan ; il se limitera en outre à la maison, pour laquelle
l’information nouvelle vient de l’archéologie, laissant le village aux historiens dont
l’intervention est alors plus décisive4.
3 Le haut Moyen Age tout d’abord nous est mieux connu, en France tout spécialement. Sur
les bâtiments des villages des temps mérovingiens et carolingiens5 de nombreuses fouilles
de sauvetage, dans le Nord de la Bourgogne, en Artois et Cambrésis, en Picardie, en
Normandie, et surtout en Ile-de-France ont en quelques années, considérablement accru
le stock des données.
4 Il se confirme en premier lieu que les caractéristiques de la maison paysanne restent à
peu près inchangées pendant tout le haut Moyen Age ; il s’agit toujours de ce qu’on a
appelé infraconstruction, de techniques rudimentaires faisant appel à peu près
exclusivement au bois et à la terre.
5 Il apparaît ensuite que les sites associent régulièrement de grandes maisons de surface et
de petites cabanes excavées. Quand les premières sont absentes comme à Tournedos-sur-
Seine ou à Villiers-le-Sec6 on considère (à juste titre ?) que ce sont les conditions de la
fouille qui sont en cause, soit que le bouleversement des sols ait fait disparaître toute
trace des grandes maisons7, soit que la fouille soit restée insuffisamment étendue8. Les
139

« fonds de cabanes » sont généralement interprétés comme des vestiges, non


d’habitations, mais d’annexes9. On continue à observer des cabanes à deux, quatre, six
poteaux10, mais sans qu’on aperçoive de corrélation avec des fonctions différentes. Des
dispositifs qui ont laissé des empreintes de trous de poteaux formant un triangle, métiers
à tisser ou portiques de dépeçage, se rencontrent à la fois dans des cabanes à deux
poteaux, à Vitry-en-Artois (cabane 14) ou à Ravanne et dans des cabanes à six poteaux, à
Ravanne encore, à la Grande Paroisse, à Baillet-en-France11.
6 On ne signale que rarement en revanche des foyers, mais la cabane 16 de Vitry (à deux
poteaux) montrait les témoins d’un élément de stockage (sous forme de traces de piquets)
et une des cabanes excavées de Saint-Germain-les-Corbeil conservait l’empreinte d’un
pressoir (quatre dépressions dans le fond de l’excavation).
7 Les maisons de surface, construites à partir d’une armature de poteaux plantés sont
tenues, elles, pour des habitations, encore qu’il y aurait des granges et d’autres annexes
construites de façon identique, sur certains sites12. Dans ce cas ce sont les dimensions,
plus grandes pour l’habitation, ou les relations spatiales qui s’observent entre les
bâtiments, qui permettent de proposer fonctions et destinations. Les dimensions sont
souvent importantes : plus de 15m de long sur 6 à 8 m de large à la Grande Paroisse, et
jusqu’à plus de 23 m à Kootwijk 2. Sans doute, ces grands bâtiments associent-ils
habitation des humains et abri pour le bétail, mais on peut s’étonner qu’on ne se demande
jamais à quel type de groupe humain pouvaient correspondre ces vastes habitations. Il
serait peut-être aventuré d’y voir les demeures de familles patriarcales, mais sans doute
les dimensions du groupe dépassaient-elles celles de la simple famille conjugale pour
englober par exemple esclaves ou autres serviteurs ? La grande variété des types de plans
– qui induit des charpentes différentes – correspond-elle à une évolution, à des
répartitions régionales ? Les archéologues néerlandais13 opposent volontiers la maison à
trois « nefs » (ou quatre files de poteaux) qui serait caractéristique des régions à l’Est du
Rhin, et la maison à deux « nefs » qui serait plus occidentale et évoluerait vers la maison à
une « nef » à galerie périphérique. Le plan de la maison à nef unique évoluerait, lui-
même, du rectangle à la forme dite en bateau (boat-shaped houses), c’est-à-dire aux
parois incurvées suivant une double ellipse ; et cette évolution conduirait du VIII e au XIe
siècle14. Cependant les faits observés en France n’autorisent pas une typologie aussi
simple. La maison à deux nefs a été notée à Juvincourt-et-Damary, dans l’Aisne, pour le VI
e
siècle15, à Yutz, en Moselle sur un site des VIIIe-XIe s.16, à Ravanne et à la Grande-Paroisse
au Xe siècle ; quant à la « boat-shaped house », on la rencontre à Mirville avec deux nefs 17
!
8 La maison à trois nefs ou à quatre, a été observée à la Grande Paroisse, à Saint-Germain-
les-Corbeil au Xe siècle ; et à Château-Gaillard dans l’Ain, c’est un curieux plan qu’offrent
aux IXe-Xe siècle trois maisons à quatre nefs : un plan « en fuseau », avec deux extrémités
en abside à plusieurs pans18.
9 Il faut d’ailleurs être circonspect. Les maisons de Vitry ne sont qu’en apparence à deux
nefs : les poteaux intérieurs, même s’ils sont encombrants, ne forment pas véritablement
une file. Il faut admettre que dans plusieurs cas de maisons à quatre nefs, de grandes
dimensions, les poteaux intérieurs rythment aussi (surtout ?) des cloisonnements et
parfois transverses à l’axe principal.
10 L’opposition entre la maison du haut Moyen Age et celle des derniers siècles du Moyen
Age a été maintes fois soulignée19. On sait que la première appartient à l’infraconstruction
et constitue une « maison pour rien » tandis que la seconde est faite pour durer et a
140

acquis une réelle valeur. Inutile d’y revenir plus longuement. Mais on doit sans doute
admettre que la réalité est complexe : les sites ruraux d’une certaine ampleur, reconnus
par la fouille, appartiennent surtout au Nord (de la France et de l’Europe) quand ils sont
datés du haut Moyen Age ; ils sont plutôt méridionaux quand ils sont du bas Moyen Age 20.
11 On aperçoit aussi des permanences qui traversent tout le Moyen Age. On ne s’étonnera
pas trop de rencontrer tardivement la maison de bois – entièrement construite en bois –
dans les pays nordiques ou ceux de l’Est. À Eketorp III au XIe siècle, des maisons de
planches horizontales (dans un pan de bois) remplacent des constructions en mottes de
tourbe21. À Kravin, village de Bohème déserté vers 1420, les maisons de trois pièces sont
construites à empilage de madriers horizontaux22.
12 En Occident, la maison de bois, en fait, a des parois de clayonnage enduit de torchis.
Techniquement, cette maison évolue. Le progrès conduit du système à poteaux plantés au
pan de bois sur sablière basse et solin. Mais si ce progrès est indéniable, il est difficile de
le correler à une chronologie. Dès le VIe siècle on note à Sannerville, en Normandie, un
bâtiment rectangulaire dont trois côtés présentent des solins de pierre, et dès le VII e
siècle, à Berry-au-Bac, en Picardie c’est une sablière basse qu’on observe23. En revanche,
l’Allemagne montre des constructions sur poteaux plantés aux XIIIe, XIVe, XVe siècles,
ainsi à Kônigshagen, Zimmern et Sindelfingen24. En Alsace des maisons du XVIe siècle
conservées en élévation obéissent encore au même principe mais les poteaux désormais
sont équarris25. Quant au véritable pan de bois, quand apparaît-il dans la maison rurale ?
Et à quoi le reconnaître sur un site archéologique ? A la présence d’un solin, accompagnée
de fragments de torchis ? Le vrai pan de bois ne paraît pas attesté même dans la
construction urbaine avant les années 129026. Les sites ruraux où on peut, sans trop de
risque, identifier le pan de bois sont rares et ne sont pas antérieurs au XIVe-XVe siècles ;
on peut mentionner Pesmes, en Haute Saône où on a rencontré des solins liés à l’argile,
des vestiges de clayonnage et de torchis (et des tuiles plates) ; et le Bois-des-Brigands en
Corrèze, où le bâtiment D, in cendié, a laissé un solin, des éléments de bois et un sédiment
rouge correspondant à du torchis cuit en blocs27.
13 Parmi les acquis récents figurent ceux qu’on doit au développement de l’archéologie
médiévale dans la zone méditerranéenne. Ici, a-t-on affaire dès les débuts au monde de la
pierre ? On l’a pensé et il n’est pas très difficile de trouver des faits pour conforter cette
opinion, ceux mis en lumière par l’archéologie de la péninsule Ibérique (A Uxo’, par
exemple, dès le XIe siècle on a affaire non seulement à la pierre mais aussi au mortier de
chaux)28 ou par les sources écrites en Italie ; dans les Pouilles, les documents montrent
partout la construction en pierre dès le Xe siècle ; le bois semble réservé à des annexes ou
à des cloisons intérieures29. C’est la pierre aussi et le mortier qu’observe Pierre Toubert
dans les castrum du Latium : « cum muris et parietinis calce et arena aedificatis » 30. Mais
on a soutenu que jusqu’aux XIIe-XIIIe siècles, les documents ne mentionnent le matériau
que s’il s’agit de la pierre, qu’ensuite ils ne l’indiquent que s’il s’agit du bois 31. Les fouilles
dirigées à Caprignano par Ghislaine Noyé ont montré que même pour une construction
castrale, on a employé d’abord le bois ; en Sabine on ne passerait du bois à la pierre que
vers le milieu du XIIe siècle32.
14 Bien sûr, ensuite, à Rougiers, comme dans les castra du Midi, Saint-Germain-de-Calberte,
Cabrières, Cabaret, La Garde-Freinet33 ou en Sicile, c’est la pierre qui est employée, mais
pas toujours liée de mortier de chaux.
15 Celui-ci est présent à Rougiers et à Caprignano, mais non à Lagneto, en Ligurie (au moins
pour les maisons paysannes) et non plus en Sicile à Brucato ou à Calathamet 34. Sur ce
141

dernier site qui correspond à un château normand dominant un village arabe, la fouille a
mis au jour des maisons de tradition nord-africaine : entre autres caractéristiques, la
maison de Calathamet présente des banquettes surélevées le long des murs35 ; mais la
maison est en pierre et couverte de tuiles. Le même type de construction et
d’organisation a été rencontré, près de Calathamet à Segeste sur le site de l’agglomération
médiévale de Calatabarbaro36.
16 C’est encore dans l’aire méditerranéenne qu’on est en train de mettre en évidence les
premières constructions en terre crue, ainsi près de Nîmes, dans la villa de Broussan (X e
siècle) et à Elne, dans les Pyrénées orientales (même époque)37. Jusqu’ici on avait reconnu
le pisé dans les constructions castrales, en Espagne notamment, et bien sûr en Afrique du
Nord, mais on aurait été en peine de citer des exemples concernant le Moyen Age rural 38.
17 On peut aussi évoquer plus facilement aujourd’hui la pierre sèche. On a pu douter qu’elle
ait concerné des habitats permanents : elle paraît pourtant bien réelle dans les maisons
semi-enterrées du village minier de Brandes-en-Oisans39 et dans les maisons appuyées
contre le rempart de terre de Saint-Victor-de-Massiac40. Dans les deux cas, il s’agit du XIV
e siècle et de sites montagneux.

18 La construction en pierre sèche caractérise cependant surtout les habitats temporaires


liés au développement de la transhumance estivale, les ancêtres, en somme, des burons :
leurs vestiges ont retenu l’attention de Pierre et Gabriel Fournier41 et donné lieu parfois à
des fouilles comme à Collandres42.
19 Mais la pierre sèche c’est encore le monde des cabanes couvertes de coupoles en tas, les
« orrys » du Roussillon, les « bories » de Provence, les « loges » du Berry, les « cabanes »
du Périgord, les caselle de Ligurie, les trulli des Pouilles. Médiévales ces constructions ? Les
documents médiévaux, si abondants en Italie, n’y parlent pas des trulli 43. Au contraire, des
études récentes portant sur les documents modernes ou sur les cadastres du XIXe s. ont
montré qu’il s’agissait de constructions relativement récentes44.
20 Toutefois une recherche en cours sur les constructions pastorales du Roussillon a peut-
être rencontré un ensemble de cabanes du XVe siècle45.
21 Les souterrains ont, ces dernières années accédés à la dignité d’objets scientifiques. Dans
le Limousin et la Marche notamment46, des chercheurs sérieux sont en train de porter un
coup décisif – on le souhaite – aux affabulations qui font des souterrains, au mieux, des
caches d’hérétiques, au pis, le lieu de cultes lucifériens. L’hypothèse actuelle est qu’il
s’agit d’annexes de l’exploitation agricole, ce que confirme l’association, fréquemment
constatée, avec des structures de surface, vestiges de bâtiments et silos47. Les « cavités
aménagées » seraient ainsi les témoins d’habitats disparus. Toutefois, le dossier est
complexe, en raison de la rareté des vestiges et des mobiliers48, et on ne peut réduire les
souterrains à une seule fonction ni à une seule époque (même si beaucoup paraissent
appartenir aux Xe -XIe siècles)49.
22 Il faut enfin en arriver à la construction la plus classique pour la fin du Moyen Age : la
pierre maçonnée. Sans perdre de vue qu’il s’agit de la construction la plus fréquemment
rencontrée par les fouilles, pas nécessairement la plus représentée aux XIVe et XV e
siècles : la terre crue et plus encore le pan de bois ont dû largement concurrencer la
pierre, mais ces constructions ne laissent pas des vestiges aussi éloquents.
23 Il faut en outre faire une place à part à un type de construction qui n’est pas encore la
véritable maison de pierre. Il s’agit de celui qu’ont rencontré les recherches sur le village
en Bretagne – à Pen-er-Malo, Melrand, Berrien, Brennilis, Pont-Calleck50 – qui est présent
142

aussi, sans doute, à Mondeville51 et sur d’autres sites où on ne l’a pas toujours reconnu,
croyant avoir affaire à une véritable maison de pierre. Cette construction appartient au
type de la maison mixte et au même groupe que la maison longue si fréquemment mise en
évidence en Angleterre52. Mais sa caractéristique essentielle tient à l’association entre des
murs de pierre très bas et un toit d’un important développement. Tout le volume est, en
fait, donné par la toiture – en chaume selon toute vraisemblance : la charpente est
nécessairement importante avec un faîtage souvent soutenu par des poteaux53. Les plans
varient, rectangulaires ou oblongs, mais les caractères de la construction demeurent et
justifieraient qu’on baptise cette maison, maison-toit.
24 Sur la maison de pierre maçonnée du bas Moyen Age, l’information devient abondante.
On se limitera à insister sur deux observations, déjà développées à propos de Dracy ou de
Brucato54 mais que les autres fouilles tendent à étayer.
25 Première observation : la maison paysanne de la fin du Moyen Age, par ses matériaux,
leur mise en œuvre, voire par sa distribution, apparaît comme un archétype de la maison
traditionnelle régionale. Ce qui est vrai de la maison bourguignonne avec Dracy et Charny
55
, de la maison provençale avec Rougiers56 le serait également pour le Forez, avec
Essertines57, pour les Cévennes avec Saint-Germain-de-Calberte58. Et c’est tout à fait vrai
pour la Sicile où la maison de Brucato, par sa distribution intérieure en deux locaux,
l’emplacement des foyers, des réserves, du couchage, comme par ses murs de pierre et
son toit de tuiles creuses, ses dimensions, la rareté des ouvertures etc. est pratiquement
identique à la casa terrana des bourgs siciliens, du XVIIIe au XXe siècle59.
26 En France, le choix du matériau de couverture au XIVe siècle coïncide à peu près avec la
distribution, à l’époque sub-actuelle, des toits de tuiles creuses (observés, par exemple, au
Castlar, à Orgueil, à Essertines) de tuiles plates (sites de Pesmes, de Trainecourt) de dalles
de pierres (à Saint-Germain-de-Calberte et sur les sites bourguignons)60. Il faut cependant
admettre une diffusion plus large de la toiture de chaume.
27 Deuxième observation : si la maison médiévale en pierre évoque la maison traditionnelle,
elle en diffère cependant, dans le détail, par un certain nombre d’archaïsmes. Et ceux-ci
ne la distinguent pas seulement des maisons plus tardives, mais également de
constructions médiévales correspondant à d’autres fonctions ou à d’autres niveaux de la
société.
28 Ces archaïsmes s’observent dans les techniques de construction qui font appel de
préférence à un liant de terre – comme on l’a vu – qui ignorent souvent les tranchées de
fondation, les liaisonnements entre murs, et ne connaissent pas encore l’usage de la
pierre de taille pour les encadrements de baies61. Ils concernent aussi les aménagements
intérieurs : les sols sont en terre, le plus souvent ; le foyer est au centre des pièces et à
même le sol, le plus souvent ; la cheminée paraît inconnue en règle générale ; les baies
rares et exigües ne dispensent qu’une lumière pauvre que ne compense pas un éclairage
artificiel réduit62.
29 Pourquoi ces faiblesses techniques, ces archaïsmes ? Doit-on incriminer un manque de
moyens ? C’est l’explication qu’on peut, sans doute, avancer pour l’exiguïté des baies : le
verre ne paraît pas accessible au paysan. S’agit-il d’adaptations techniques ? La terre
argileuse comme liant peut être une bonne solution quand les murs sont assisés ; elle leur
donne plus de souplesse, plus d’aptitude à soutenir les déformations que le mortier de
chaux63. Doit-on penser à un niveau technique inférieur à celui des constructeurs de
châteaux et de cathédrales ? Cette question en introduit une autre : qui construit ? Devant
143

ces faiblesses, on serait tenté de répondre : le villageois, l’habitant lui-même. Ce n’est pas
sûr, toutefois. L’artisan de la construction, le maçon, le charpentier, n’est pas absent du
village. Et l’ethnographie nous montre que dans le village d’hier, le maître d’œuvre est un
spécialiste ou un demi-spécialiste qui se fait aider par les habitants 64.
30 Au total, tout cela relève quand même d’une certaine pauvreté, au moins autant que d’un
attachement à des traditions dépassées. Mais il faudrait moduler, tenir compte des
hiérarchies sociales qui traversent la paysannerie, des différences régionales qui
montrent une Italie du Nord manifestement plus avancée dans la voie des progrès
techniques65. Peut-être faut-il aussi admettre que les villages désertés qu’étudie
l’archéologue ne comptaient pas, presque par définition, parmi les plus prospères.
31 Plus la recherche avance, plus les diversités s’affirment. Mais l’enquête sur la maison
villageoise, si elle progresse au gré des fouilles de sauvetage, et des programmations est
loin encore de son terme. On constatera, pour terminer, qu’aujourd’hui, alors que les
lacunes souvent signalées concernant l’habitation du haut Moyen Age sont en train de se
combler à la faveur de l’archéologie de sauvetage, d’autres manques s’affirment : ils
concernent la maison qui fut peut-être la plus représentée à la fin du Moyen Age, la
maison à pan de bois et couverture de chaume66 ; ils concernent aussi la maison paysanne
post-médiévale qui, malgré les sources écrites et l’iconographie, constitue encore un
hiatus entre l’habitation médiévale et la maison dite traditionnelle.

NOTES
1. J. Chapelot, R. Fossier, Le Village et la maison au Moyen Age, Paris, 1980.
2. J.G.Hurst (sous la direction de), Wharram, a Study of Seulement on the Yorkshire Wolds, Leeds ; G.
Demians d’Archimbaud, Les fouilles de Rougiers, Paris, 1980 ; J.M. Pesez (sous la direction de),
Brucato, histoire et archéologie d’un habitat médiéval en Sicile, 2 vol., Rome, 1984 ; H.A. Heidinga,
Medieval seulement and economy north of the Lower Rhine. Archaeology and history of Kootwijk and the
Veluwe, Assen, Mastricht, 1987.
3. Sur la pierre sèche : « L’architecture rurale en pierre sèche », Revue d’architecture populaire et
anonyme, 1 (1977) ; C. Lassure, L’architecture rurale en pierre sèche, essai d’analyse architecturale, 1977.
Sur les souterrains : S. Gady, Les souterrains médiévaux du Limousin, Paris, 1989. Sur les
aménagements intérieurs : J.-M. Pesez, « Le foyer de la maison paysanne (XI e-XVe s.) », Archéologie
Médiévale, 16 (1986), p. 65-92 et « Obscure et enfumée : la maison paysanne au Moyen Age »,
Fasciculi Archeologiae Historicae, 2 (1988), p. 79-83. On notera que les travaux du GDR 94 « Société et
cadre de vie au Moyen Age » apporteront aussi beaucoup d’informations sur les intérieurs des
maisons médiévales. Sur l’archéologie agraire, outre l’ouvrage d’Heidinga déjà cité : D. Hall,
Medieval Fields, 1982, H. Beck, D. Denecke, H. Jankuhn (sous la direction de), Untersuchungen zur
eisenzeitlichen und frühmittelalterlichen Flur in Mitteleuropa und ihrer Nutzung, 1979, T. Ramskou,
Lindholm Hϕje, a Danish Viking Period Field, Tools and Tillage, 1981, p. 98109. A. Steenberg, Allas over
Borups agre, Copenhague, 1968. E. Zadora-Rio, « Les terroirs médiévaux dans le Nord et le Nord-
Ouest de l’Europe », dans J. Guilaine (sous la direction de), Pour une archéologie agraire, Paris, 1991,
p. 165-192.
144

4. Ici, on s’en tiendra à un seul ouvrage récent (et qui mentionne tous les autres) : M. Bourin-
Derruau, Villages médiévaux en Bas-Languedoc : genèse d’une sociabilité (X e-XIVe s.), 2 vol., Paris, 1987.
5. Les temps carolingiens sont souvent abusivement étendus jusqu’au XIe voire jusqu’au ΧII e
siècle, sans doute parce que les vestiges ne montrent pas de rupture sensible depuis le IX e
siècle ?
6. Sur Tournedos, site des IX e-Xe siècles, cf. Archéologie Médiévale, 18 (1988), p. 308. Sur Villiers-le-
Sec : Un Village au temps de Charlemagne (catalogue d’exposition), Paris, 1988.
7. Cela suppose néanmoins que les poteaux porteurs aient été peu profondément enfoncés.
8. On l’a pensé même pour Brebières. P. Demolon, Le Village mérovingien de Brebières, Arras, 1972.
9. Il y a au moins une exception : à Mondeville les cabanes excavées montrent parfois des foyers à
même le sol du fond de l’excavation ; elles ne paraissent pas, en outre, dépendre de plus grandes
constructions élevées au niveau du sol. Cf. C. Lorren, « Le village de Saint-Martin de Trainecourt
à Mondeville (Calvados), de l’antiquité au haut Moyen Age », dans La Neustrie, les pays au nord de la
Loire de 650 à 850, Sigmaringen, 1989. t. 2, p. 439-466.
10. C’est le cas par exemple à La Grande Paroisse, à Pincevent en Seine-et-Marne, site du X e s.
fouillé par Michel Petit (communication de M. Petit au séminaire de J.-M. Pesez en 1989).
11. Ravanne, à Ecuelles en Seine-et-Marne, d’après le rapport de J. Galois, G. Jacobieski, P.
Nicaise. Saint-Germain-les-Corbeil, en Seine-et-Mame, site de villa antique et de hameau des X e-
XIe siècles, fouillé sous la direction de Michel Petit, Vitry-en-Artois, site des VI e-VIIIe siècles,
(phases 2 et 3) fouillé sous la direction de P. Demolon, (rapport de 1987) ; cf. aussi Archéologie
Médiévale, 19 (1989), p. 281.
12. À Kootwjk 2, notamment.
13. Heidinga, par exemple, dans H.A. Heidinga, 1987 (cf. note 2).
14. La maison des camps vikings, bien observée à Fyrkat appartient encore à ce type. Cf. E.
Roesdahl, « The Viking fortress of Fyrkat in the light of the object found », dans Château-Gaillard
VI. Colloque de Venlo, 1972, Caen, 1973, p. 195-202. La maison à parois incurvées se rencontre aussi
dans des villages, où elle est accompagnée de cabanes excavées. Cf. C.J. Becker (sous la direction
de), « Viking Age Settlements in Western and Central Jutland. Recent Excavation », Acta
Archaeologica, 50 (1979), p. 88-197.
15. Fouille dirigée par Didier Bayard (communication au séminaire de J.-M. Pesez en 1989).
16. Fouille de Jean-Marie Blaising.
17. Cf. P. Halbout et J. Le Maho (sous la direction de), Aspects de la construction de bois en Normandie,
du Ier au XIVe siècle, Caen, 1984.
18. G. Vicherd, S. Motte, M. Pichon, Château-Gaillard (Ain). Gisement du Recourbe. Rapport 1986 (et
communication de G. Vicherd au séminaire de J.-M. Pesez en 1990).
19. Cf. J.-M. Pesez, « Le village médiéval », Archéologie Médiévale, 1 (1971), p. 307-323 ; « La terre et
le bois dans la construction médiévale », dans J. Lasfargues (sous la direction de), Architecture de
terre et de bois. L’habitat privé des provinces occidentales du monde romain, antécédents et prolongements,
Paris, 1985 (DAF, 2,), p. 159-168 ; J. Chapelot. et R. Fossier, 1980, cf. note 1.
20. D’où l’intérêt d’un site comme Mondeville (cf. supra note 9) où l’on observe une très longue
continuité d’occupation de la protohistoire à la fin du Moyen Age qui s’accompagne d’ailleurs de
profondes modifications dans la construction et la distribution des maisons, sans parler du
déplacement de site qui intervient vers le XIIe siècle. Cf. C. Lorren, Trainecourt (Calvados), commune
de Cormelles, Grentheville, Mondeville. Campagne de fouille 1985 (dactyl.).
21. M. Stenberger, « Eketorp in Öland. Ancient Village and Trading Seulement », Acta
Archaeologica, 44 (1973).
22. Z. Smetanka, J. Skabrada, R. Krajic, « Prispenek ke kritice uypovadaci hodnoty. Geodeticko-
topografickeho pruzkumu », Rodnà Zeme, 1988, p. 81-98.
23. Sur Sannerville : P. Halbout et J. Le Maho, 1984 (cf. note 17) qui signalent aussi à la collégiale
de Boscherville le remplacement de constructions sur poteaux plantés par des ouvrages sur solin
145

à la fin du XIe s. Sur Berry-au-Bac (La Fosse au puits) cf. D. Bayard, Archéologie Médiévale, 18 (1988),
p. 290-291.
24. W. Janssen, Königshagen ; ein archäologisch-historicher Beitrag zur siedlungsgeschichte des
südwestlichen Harzvorlander, Hildesheim, 1965. B. Scholkman, Sindelfingen obere Borstadt. Eine
Siedlung des hohen und spâten Mittelalters, Stuttgart, 1978.
25. Maison d’Artolsheim, à trois nefs, de 1561, cf. M. Grodwohl, « L’habitat médiéval à
l’Ecomusée », Archéologie Médiévale en Alsace, Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse, 3 (1987),
p. 139-145.
26. En Allemagne, à Esslingen, Francfort-sur-le-Main, Göttingen et en Bade, Bavière et Hesse, les
pans de bois conservés en élévation datent au mieux de 1289-1290. Cf. U. Klein, « Datierte
Fachwerkbauten des 13 Jahrunderts », Zeitschrift für Archäologie des Mittelalters, 13 (1985),
p. 109-129.
27. Sur Pesmes : cf. Archéologie Médiévale, 16, p. 171 ; sur les Bois des Brigands : P. Conte, « Le Bois-
des-Brigands, un village médiéval déserté en Haute-Corrèze », Archea, 1988 (et rapports de fouille
de 1986 à 1989). On notera encore que c’est à partir du XVe siècle que l’iconographie montre
régulièrement le pan de bois dans des paysages ruraux.
28. A. Bazzana, P. Cressier, P. Guichard, Les châteaux ruraux d’Al-Andalus, histoire et archéologie des
husun du Sud-Est de l’Espagne, Madrid, 1988.
29. Communication de Jean-Marie Martin au séminaire de J.-M. Pesez.
30. P. Toubert, Les structures du Latium Médiéval. Le Latium méridional et la Sabine du IX e siècle à la fin
du XIIe siècle, Rome, 1973, t. 1, p. 334-336.
31. C. Lupi, cité par E. Hubert, Espace urbain et habitat à Rome du X e siècle à la fin du XIIIe siècle, Rome,
1990, p. 216-220.
32. F. Bougard, E. Hubert, G. Noyé, « Du village perché au castrum : le site de Caprignano en
Sabine », dans Castrum 2. Structures de l’habitat et occupation du sol dans les pays méditerranéens : les
méthodes et l’apport de l’archéologie extensive, Rome-Madrid, 1988, p. 433-463.
33. Saint-Germain-de-Calberte (Lozère) site fouillé par Isabelle Damas ; la Cisterne à Cabrières
(Hérault), fouillé par Laurent Schneider ; Cabaret au pied des châteaux de Lastours (Aude), fouillé
par Marie-Elise Gardel. Ces trois recherches s’inscrivent dans le projet collectif « Formes et
fonctions de l’habitat castrai dans la France méridionale » coordonné par Marie-Geneviève Colin.
La Garde-Freinet correspond à un castrum dont les constructions ont été taillées dans la pierre :
les fouilles y ont été conduites par Philippe Sénac.
34. Lagneto. L. Cimaschi, « I problemi archeologici e topografïci di Lagneto dopo il primo cido di
scavi », cité par T. Mannoni, « L’analisi delle techniche muraire medievali in Liguria », dans Atti
del colloqui internazionale di archeologia medievale. Païenne, 1976, t. 1, p. 291-300. Brucato cf. note 2.
Calathamet : J.-M. Pesez, « Calathamet (Calatifimi, prov. de Trapani) », MEFR, 96/2 (1984),
p. 948-958 ; ibid., 97/2 (1985), p. 888-896 ; ibid., 98/2 (1986), p. 1181-1186. Cf. aussi F. Bougard, E.
Hubert, G. Noyé, « Les techniques de construction en Sabine : enquête préliminaire sur la "Chiesa
Nuova" de l’abbaye de Farfa », ibid., 99/2 (1987), p. 729-764.
35. J.-M. Poisson, « Des maisons médiévales de tradition islamique en Sicile ? », dans La Casa
Hispano-Musulmana, aportaciones de la arquologia, Grenade, 1990, p. 199-205.
36. Fouilles de l’Ecole normale de Pise et de l’Université de Florence, réalisées par les professeurs
Nenci et Francovich et la dott.ssa Alessandra Molinari.
37. C.-A. de Chazelles, Les emplois de la terre dans l’architecture protohistorique et gallo-romaine de la
Gaule méridionale, thèse, Univ. Bordeaux III, 1990, (dactyl.). Voir aussi C. Battle, « La maison
barcelonaise au XIIIe s. caractéristiques, techniques et matériaux », dans La construction dans la
péninsule ibérique, Cahiers de la Méditerranée, déc. 1985, p. 35-49. Sur Broussan, cf. Archéologie
Médiévale, 19 (1989), p. 257.
38. Les découvertes sont bien plus nombreuses pour l’Antiquité, cf. J. Lasfargues (sous la
direction de), Architectures de terre et de bois, Paris, 1985 (DAF, 1).
146

39. M.-C. Bailly-Maitre, J. Bruno, Brandes en Oisans, un village minier de haute montagne au Moyen
Age, s.l.n.d.
40. L. Tixier, R. Liabeuf, « Aménagements et constructions sur le plateau de Saint-Victor-de-
Massiac (Cantal) de la protohistoire au XVIe siècle », Archéologie Médiévale, 14 (1984), p. 221-256.
41. G. Fournier, P.F. Fournier, La vie pastorale dans les montagnes du Centre de la France. Recherches
historiques et archéologiques, 1983. Cf. aussi Archéologie de la France rurale, Paris, 1986, p. 124.
42. Collandres, hameau d’Espinasse, cf. Archéologie Médiévale, 1989, p. 266. Cf. aussi : M.-C. Simon-
Coste, « Les montagnes d’Auvergne avant la vie pastorale actuelle. Villages désertés et paysage
fossile de la commune de Collandres (Cantal) », Revue Archéologique du Centre de la France, 27
(1988), p. 61-98.
43. Cependant les caselle de Ligurie sont tenues pour médiévales et liées à l’activité pastorale, cf.
G. Rohlfs, Primitive Kuppelbauten in Europa, Munich, 1957.
44. Cf. note 3.
45. A Maura, sur la « montagne » d’Enveitg, cf. Archéologie médiévale, 18 (1988), p. 296-297, et 19
(1989), p. 269-270.
46. Cf. S. Gady, Les souterrains médiévaux du Limousin, approche méthodologique, Paris, 1989 (DAF 19)
[compte-rendu dans Archéologie Médiévale, 20 (1990), p. 489-491]. Cf. aussi P. Conte, F. Gauthier,
« Beaulieu, site d’habitat, du Moyen Age au XXe siècle (Pensol, Haute-Vienne) », Revue
Archéologique du Centre de la France, 2 (1985), p. 24.
47. Exemples du Trou-aux-Fées à Châteauponsac en Haute Vienne [Archéologie Médiévale, 19
(1989), p. 263-264], de Pouligny, ancien village, à Dangé-Saint-Romain dans la Vienne [P. Piboule,
Archéologie Médiévale, 16 (1986), p. 157-158], de Chadalais, à Maisonnais en Haute Vienne [
Archéologie Médiévale, 14 (1984) et Travaux d’Archéologie Limousine, 5 (1985)].
48. Les cavités montrent dans les salles souterraines des aménagements qui évoquent une
habitation, niches, banquettes, silos, et parfois des éléments défensifs. Mais les foyers sont rares,
les mobiliers presque absents si on fait exception des tessons de poterie eux-mêmes peu
abondants.
49. Ceux de l’Amiénois, de l’Artois et du Cambrésis, parfois très vastes, avec un grand nombre de
chambres paraissent avoir été des refuges collectifs mais sont de date récente, cf. J.-P. Fourquin,
« Cinq refuges souterrains du nord-est de l’Amiénois », Bulletin de la Société des Antiquaires de
Picardie, 1977, p. 7sq.
50. Cf. A. Coudait, P. Pion (sous la direction de), Archéologie de la France rurale, Paris, 1986,
p. 112-113 ; sur Berrien, cf. Archéologie Médiévale, 16 (1986), p. 154-155 ; sur Brennilis : M. Batt,
« Karhaes-Vihan ; un village médiéval déserté », Archéologie en Bretagne, 21 (1979), p. 37-42, 24
(1979), p. 18-22, et Archéologie Médiévale, 15 (1985), p. 212 ; sur Pont-Calleck, cf. J.-P. Bardel,
Archéologie en Bretagne, 15 (1977), p. 28, 20-21 (1978-79), p. 68-69 ; P. André, « Le site médiéval de
Kerlano-en-Plumelec », Archéologie en Bretagne, 2 (1974), p. 27-31.
51. Pour le VIIIe siècle, par exemple.
52. M. Beresford, J. Hurst, Deserted Medieval Village, Londres, 1971, p. 104 sq.
53. Au toit très développé et en matériaux combustibles est associé un foyer qui se tient loin des
parois et de la couverture, au centre de la maison.
54. J.-M. Pesez, « Le village et la maison de la côte viticole en Bourgogne, passé lointain et passé
récent », dans Géographie historique du village et de la maison rurale, Paris, 1979, p. 121-135 ;
R.Bucaille, et J.-M. Pesez, « L’habitat paysan en Bourgogne viticole du XIV e au XIX e s., approche
anthropologique », Archeologia Medievale, 7 (1980), p. 73-82 ; J.-M. Poisson, « La maison paysanne
dans les bourgs siciliens (XIVe -XIXe s.) Permanence d’un type ? », ibid., p. 83-94.
55. Sur Dracy, cf. note 54 ; sur Charny : P. Beck (sous la direction de), Une ferme seigneuriale au XIV e
siècle : la Grange du Mont (Charny. Côte d’Or), Paris, 1989 (DAF, 20).
56. Cf. note 2.
147

57. F. Piponnier, « Pouvoir et peuplement dans les monts du Forez : l’exemple d’Essertines »,
dans Les Libertés au Moyen Age, Montbrison, 1987, p. 31-42 : cf. aussi Châteaux et Villages du Moyen
Age, Forez, Bourgogne, Provence, catalogue d’exposition, Montbrison, 1986-1987, passim et F.
Piponnier, « Après le Moyen Age, survie et désertion d’un village castrai dans les monts du Forez
XVIe-XVIIIe s. », Revue d’Archéologie moderne et d’Archéologie générale, 4 (1986), p. 33-60.
58. I. Damas, Structures agraires et habitat rural à Saint-Germain-de-Calberte au Moyen Age (Lozère),
thèse Université Lumière Lyon II, 1990 (dact.) ; et aussi Archéologie Médiévale, 19 (1989), p. 261-262.
On notera encore que cette parenté entre la maison médiévale et la maison sub-actuelle éclate
également dans l’iconographie, pour la Flandre par exemple, à travers l’œuvre des Brueghel (du
XVIe siècle, il est vrai).
59. Sur Brucato cf. notes 2 et 54.
60. Essertines cf. note 57 ; Pesmes, note 27 ; Trainecourt note 20 ; Saint-Germain-de-Calberte,
note 58 ; sites bourguignons notes 54 et 55. Le Castlar, castrum du XIV e s. à Durfort (Tarn), fouille
de Bernard Pousthomis. Sur Orgueil, commune de Mauroux, cf. Archéologie Médiévale, 17 (1987),
p. 174-175.
61. J.-M. Pesez, « La construction rustique en pierre au Moyen Age », dans Il modo di costruire. Atti
del convegno « Il modo di costruire », Roma, 1988, Rome, 1990, p. 21-27. Dans le même ouvrage : E. de
Minicis, E. Hubert, G. Noyé, « Strutture murarie della Sabina medievale. Notizie preliminari »,
p. 67-78.
62. Sur le foyer et l’éclairage, cf. note 2. Il y a naturellement des exceptions. A Pesmes (cf. note
27) on a relevé les vestiges probables d’une cheminée. Il y aurait également au moins une
cheminée à Dracy (note 54) et à la Tour de l’Isleau, où comme à Dracy les foyers ouverts sont
établis non au centre de la pièce, mais contre les murs (M. Fabioux, « La Tour de l’Isleau à Saint
Sulpice d’Arnoult (Charente Maritime) », Archéologie Médiévale, 18 (1988), p. 305-306 et 19 (1989),
p. 276-277.
63. R. Bucaille, L. Levi Strauss, Bourgogne, L’architecture rurale française, Paris, 1980, p. 65.
64. Au village, selon les inventaires bourguignons, on trouve chez des artisans plus ou moins
spécialisés les outils de maçon comme les "marteaux à maçon" (marteau-taillant, bretture, têtu ?
ou un outil plus rudimentaire ?) et les "cuillers à torchier" (séminaire de F. Piponnier, 1989).
65. Cf. Per une storia delle dimore rurali, Archeologia medievale, 7 (1980).
66. Au Bois-des-Brigands, le bâtiment D présentait du chaume carbonisé en une couche de 10 cm
d’épaisseur (cf. note 27).
148

Iconographie et sources écrites à


l’épreuve de l’archéologie :
recherches sur le castrum
d’Essertines
Françoise Piponnier

1 Le titre du dessin l’indique clairement : le souci du commanditaire de l’Armorial de Revel


n’était pas d’obtenir un portrait fidèle d’un village forézien, fût-il fortifié. Le dessin
intitulé « Le chatiau d’Issartines » (Fig. 1) appartient à une série de miniatures
représentant les places fortes du duc de Bourbon en ses comtés du Forez et d’Auvergne,
réalisée vers 1445-14501. Les images foréziennes font suite, dans le manuscrit, à celles
concernant l’Auvergne, étudiées par Gabriel Fournier2
2 Laissant de côté ici les questions que pose la figuration de l’ensemble castrai, moins
réaliste sans doute que les représentations des forteresses auvergnates, et aussi la
chapelle, située hors des enceintes mais très proche d’elles et détachée des maisons, nous
n’examinerons, de ce dessin et du site, que l’ensemble d’habitations situé plus bas sur la
pente et son système de défense.
3 Déjà une simple confrontation entre les maisons villageoises d’Essertines et celles
figurées sur d’autres images de l’Armorial suscite quelques doutes quant au réalisme du
dessin. Les maisons d’Essertines, minuscule habitat montagnard, sont identiques à celles
attribuées aux autres localités, dans la montagne ou dans la plaine du Forez, et même à la
capitale comtale, Montbrison.
4 La confrontation de ce dessin avec un document d’archives pratiquement contemporain
pouvait être tentée : en effet, plusieurs exemplaires du terrier de la seigneurie du
Chevallard, établis à partir de 1431, ont été conservés3. L’un d’eux comporte des ajouts et
corrections datés de la seconde moitié du XVe siècle. A une ou deux parcelles près, tout le
castrum d’Essertines relève alors de la censive du Chevallard. Les aveux très détaillés
consignés dans ce terrier comportent une localisation précise des parcelles par rapport
aux points cardinaux et l’indication de leurs quatre confins, de sorte qu’il est possible de
149

reconstituer tout l’ensemble de maisons, places non bâties, jardins, vignes, ainsi que le
réseau de rues et ruelles.
5 Le plan schématique du quartier situé au nord de la rue principale, restitué d’après les
données du terrier, présente au premier coup d’œil des divergences avec le dessin de
l’Armorial (Fig. 2). Rien dans ce plan ne correspond aux demeures bien individualisées,
harmonieusement dispersées derrière leur enceinte. Les maisons isolées y sont
l’exception. La plupart se groupent ou s’alignent en séries de bâtiments contigus. Autre
démenti apporté à l’Armorial, le terrier atteste que plusieurs maisons étaient situées
entre la porte fortifiée du castrum et le torrent au fond de la vallée : la porte du village
fortifié ne donnait donc pas directement sur le cours du Vizézy.
6 Une confrontation entre le dessin de l’Armorial, le terrier et les données du terrain a déjà
été tentée par un géographe, enfant du pays, l’abbé Epinat et publiée4. Nous disposons
maintenant d’un avantage supplémentaire, puisque 16 campagnes de fouilles effectuées
sur le site depuis 1973 ont permis d’étudier, outre le château, 14 maisons de manière
complète, partiellement 7 autres, et de reconnaître divers espaces extérieurs, rue, ruelle,
cour ou jardin, ainsi que la fortification de la porte du castrum (Fig. 3).
7 Ces explorations ont mis en évidence les transformations subies par le site après son
abandon, entre le milieu du XVIe siècle pour le castrum et le début du XIXe siècle pour la
pente basse extérieure au castrum. Ces transformations ont toutes eu pour but
d’aménager des terrasses de culture sur les ruines des édifices en utilisant leur mur
oriental comme mur de soutènement. Des matériaux terreux, dans lesquels se sont
intercalés des dépotoirs, ont donc été apportés en quantité considérable, recouvrant mais
aussi protégeant les vestiges des maisons. Inutile de préciser que ces remblais, riches en
mobiliers de toute sorte, ont exigé un énorme travail de fouille ; mais leur étude a permis
aussi de dater les différentes phases de cette transformation.
8 Après une série de sondages effectués dans la partie basse du site, la recherche s’est
concentrée sur le castrum. Son premier objectif était de reconnaître le système défensif
de l’habitat et de localiser la « Porte de la Barrière », abondamment citée dans le terrier
comme confins de parcelles, et plus souvent encore comme point d’aboutissement de la
rue principale. L’hypothèse avancée par l’abbé Epinat supposait que l’entrée du village se
faisait au moyen d’un chemin bordé de murs de pierre sèche (entre les zones K et L) et
que la porte se trouvait à son extrémité, à l’angle sud-est de la terrasse L, là où se dresse
encore un angle de mur solidement maçonné. L’hypothèse a été controuvée par la fouille,
cette structure ne pouvant être antérieure au XVIe siècle. L’accès médiéval se situe plus
au sud, inclus dans une barbacane massive de plan trapézoïdal (zone K). La qualité de sa
construction, avec ses lits de pierres parfaitement horizontaux et un emploi très
abondant de mortier de chaux et sable, tranche sur l’ensemble des maisons villageoises,
mais rapproche cet édifice des constructions castrales. L’entrée dans le castrum se faisait
par un passage orienté est-ouest, ménagé entre deux murs et large de 1,4 m. Dans l’axe de
ce passage, le mur oriental de la barbacane ne présentait que deux assises maçonnées,
matérialisant l’ouverture de la porte proprement dite, murée ultérieurement au moyen
d’un appareil de pierres irrégulières simplement liées de terre5.
9 Le soubassement d’une meurtrière est conservé à peu de distance de la porte. Cette
ouverture domine un escalier descendant droit vers la rivière ; elle permettait aussi de
contrôler le chemin passant au pied de la barbacane et rejoignant, vers le sud, la route
principale menant du pont d’Essertines à l’église paroissiale située beaucoup plus haut
que le castrum, sur le bord du plateau.
150

10 Le dessin de l’Armorial ne représente pas la barbacane massive que nous avons mise au
jour. Faut-il en conclure que la construction de cet élément défensif est postérieure au
dessin ? Rien ne permet de l’affirmer. La présence de céramique exclusivement médiévale
dans la tranchée de fondation de son mur oriental suggère plutôt une édification dans le
premier tiers du XVe siècle, période où les documents d’archives montrent la comtesse de
Forez préoccupée de remettre en défense ses places fortes6.
11 Par ailleurs, aucune trace archéologique n’a été retrouvée du mur d’enceinte dérisoire
attribué au castrum par le dessinateur. La déclivité naturelle du terrain, de part et d’autre
de la barbacane, rend inutile une telle enceinte. Le dessinateur semble avoir symbolisé
par cette muraille le fait que le village était fortifié. Alors que ce type de défense figure
sur plusieurs autres images du même manuscrit, il ne s’est nullement soucié de
représenter d’une manière réaliste la barbacane qui constituait donc le seul élément
construit de la fortification villageoise à Essertines. En revanche, il a figuré avec précision
le fossé creusé dans le roc qui défend le castrum du côté sud, prolongation vers l’est du
fossé à sec qui barre l’éperon sur lequel se dressent les vestiges de la tour et de ses
enceintes.
12 Concernant l’organisation et la nature des maisons édifiées derrière la protection de ce
fossé et de la barbacane, l’exploration archéologique a également démenti le dessin de
l’Armorial, alors qu’elle confirmait la disposition suggérée par le terrier du Chevallard.
13 Sur la nature des maisons édifiées dans le castrum, le terrier est pratiquement muet ; il
mentionne, ici la présence sous une maison d’une « voute », une cave voûtée, là celle d’un
« estra », galerie de bois courant en façade, aménagement encore observable sur certaines
maisons paysannes dans les Monts du Forez. Ces précisions concernent d’ailleurs le
quartier sud, qui n’a pas été fouillé. L’exploration archéologique a fourni en revanche une
masse d’informations sur ces maisons construites en pierre, partiellement excavées dans
le roc, ou s’appuyant aux parois rocheuses (Fig. 4). Le mortier n’y apparaît que rarement,
pour lier une voûte, renforcer un angle ou encore consolider une reprise en sous-œuvre.
Seules les maisons de construction tardive (XIII, XX-XXI) possèdent des murs entièrement
liés au mortier.
14 Couvertes de tuiles canal, ces habitations comportaient au moins un étage, attesté par les
tailles observées dans les parois rocheuses, et aussi par l’absence de foyers sur les sols mis
au jour dans ces bâtiments. A une seule exception près, le bâtiment V, la pièce
d’habitation, avec le foyer domestique se trouvait à l’étage. Dans plusieurs maisons, la
couche de destruction comportait une quantité suffisante de carreaux de terre cuite
noircis par le feu pour reconstituer une sole de foyer d’un mètre carré environ.
15 L’accès à ces étages devait se faire par des escaliers en bois, intérieurs ou extérieurs. Un
seul escalier en pierre a été découvert, adossé au mur sud du bâtiment X, à l’extérieur.
Dans le bâtiment III, quelques marches descendent vers la cave. Deux marches creusées
dans le roc conduisent de la petite cour qui la sépare de la rue à la pièce basse de la
maison VIII. Parfois, la déclivité du terrain permet d’accéder directement de la ruelle
amont à la pièce située au premier étage, ainsi dans le bâtiment VII où la pierre de seuil a
été retrouvée en en place, et peut-être aussi dans le bâtiment VI contigu. Les ouvertures,
en dehors des portes, sont rares. Le soubassement de fenêtre du bâtiment VI évoque une
meurtrière. Un peu plus large, la fenêtre du bâtiment XIII, plus tardif, appartient au
même type, largement ébrasé vers l’intérieur.
151

16 Les caves ou resserres, excavées ou en rez-de-chaussée, sont aérées par des soupiraux.
Celui du bâtiment VI, lié de terre s’est effondré depuis sa découverte. Le second, dans la
maison XIII, solidement maçonné, montre du côté interne, le même arc surbaissé, mais ne
trahit sa présence sur la paroi externe que par une fente étroite (Fig. 6).
17 Les sols sont constitués de manière diverse. Le roc plus ou moins aplani et régularisé
affleure souvent. Un revêtement complet et régulier de terre argileuse n’a été rencontré
que dans un petit nombre de maisons (IV, V, VII) ; la plupart du temps, la terre argileuse
n’a été retrouvée, et n’a dû exister que sur une partie de la surface, pour combler les
dépressions ou compenser le pendage du rocher. Dans certains bâtiments, on a préféré
paver les sols avec de petites pierres placées simplement en nappe et sur une partie
seulement de la surface de sol (bâtiments VIII, XX), ou savamment disposées dans tout
l’espace, comme dans la cave du bâtiment IV, en pente légère de part et d’autre d’une
rigole centrale permettant à l’eau d’infiltration de se rassembler pour s’écouler vers un
puisard placé sous l’escalier.
18 Comme le suggère déjà le terrier, les maisons isolées sont l’exception (bâtiments V, XV) ;
malgré ses apparences actuelles, le bâtiment XIII est mitoyen, appuyé au mur oriental de
la maison XIV qui constitue en partie son mur occidental. Fait plus remarquable,
plusieurs maisons possèdent un mur commun, leur mur de soutènement du côté aval. Il
en va ainsi de la série de maisons I-II et III, des bâtiments XX et XXI et de l’ensemble VI,
VII et VIII. Conservé sur une bonne hauteur le mur commun à ce dernier groupe atteste
que l’une au moins des cloisons de séparation en maisons distinctes était prévue dès la
construction. Des pierres de gros module, de taille analogue à celles employées dans
l’assemblage des angles en besace, ont été placées dans le mur oriental à l’endroit où
vient s’appuyer le mur perpendiculaire séparant les unités d’habitation VII de VIII. Une
telle situation du bâti correspond à des campagnes de construction réalisées selon un
modèle communautaire ; elle reflète sans doute, et encore dans le cas du bâtiment XX-XXI
construit au XVe siècle, des structures sociales où la famille élargie doit encore jouer un
rôle important. Malheureusement, le terrier ne permet pas de préciser les éventuels liens
de parenté qui pouvaient exister entre tenanciers de parcelles ou maisons mitoyennes, et
aucun autre document contemporain n’existe qui permettrait de combler cette lacune.
19 L’achèvement de la fouille dans le secteur nord du castrum permet maintenant de placer
un nom de tenancier sur chacune des structures découvertes. L’impossibilité matérielle
d’évacuer les déblais provenant de leur fouille nous a contraints à laisser en l’état les
bâtiments XIV et XV. Les murs affleurants suffisaient cependant pour identifier le
premier à « la maison de Jehan fils d’André Girard alias de l’Igleysi », proche de
l’« église », au pied du « Chier de la Tour » et longée par le chemin conduisant « de la
Barrière à la Tour » (parcelle no 1). Le bâtiment XIV, transformé en terrasse, correspond à
la maison d’Etienne Cotant (no 2). Le terrier ne signale aucune maison à l’emplacement où
se dresse le bâtiment XIII, « place de Laurent Prodon » (no 3) et/ou « place du seigneur du
Chevallard » (no 4). Sur la « place » à bâtir de Jean Arnaud (no 7) a dû finalement se
réaliser le projet de construction d’une maison, mentionné dans le terrier (vestiges du
bâtiment XII). L’occupation du XVe siècle, observée dans presque tous les bâtiments mis
au jour dans la zone P, doit inciter à la prudence lors de la confrontation des vestiges avec
un document du XVe siècle. Pourtant la similitude est frappante entre le plan
schématique réalisé d’après le terrier et l’ensemble des structures découvertes. Pour la
ligne occidentale, adossée à la paroi rocheuse, les discordances entre le terrain et le texte
sont minimes. Si l’on admet que les structures I et II, distinctes au sol, mais toutes deux
152

abandonnées précocement, peuvent constituer une seule unité fiscale, notre bâtiment IV,
inclus entre trois parois rocheuses, appartenait à Jehan Monnier et ne relevait pas de la
censive du Chevallard (no 9) (Fig. 7). Le bâtiment III peut être attribué à Pierre d’Arcy (n
° 10), ainsi que la place non construite située de l’autre côté de la ruelle des Corbines (n
° 17). Le bâtiment I-II, abandonné dès le XVe siècle, et dont la partie nord a été
transformée en dépotoir, était à Laurent Blanchet (no 11), qui possédait, comme Pierre
d’Arcy, un jardin de l’autre côté de la ruelle (no 18). La maison IX-X, avec son escalier de
pierre et l’étroit espace la séparant de l’édifice voisin au sud, peut être identifiée à la
maison « avouée » par Philippe Poyol en 1435 et 1448, bien caractérisée dans le terrier par
la « ruta » qui la jouxtait ; en 1454, elle est entre les mains de Hugues Duclos (n o 12). Le
bâtiment XX-XXI, fouillé au cours de la campagne 1990, correspond, d’après le terrier, à
deux unités fiscales. Un « aveu » de 1435 mentionne à cet endroit la « place » d’André
Chalan et Etienne de La Guillanche, mais dès 1437, Etienne Parler de La Guillanche
« avoue » sa maison, joignant du côté nord celle d’André Chalan et des trois autres côtés
le « chemin qui va de la Barrière du castrum d’Essertines à l’église Saint-Etienne ». Si l’on
peut se fier au terrier, l’ensemble XX-XXI a donc été construit entre 1435 et 1437.
20 La corrélation entre les données archéologiques et le terrier pose quelques problèmes
concernant la ligne de parcelles situées à l’est de la ruelle. La maison de Jean Pomerol (n o
15) devait être édifiée sur la petite terrasse O, en contrebas de la terrasse P et délimitée
par les murs affleurants constitués d’un gros appareil. Aucune trace n’a pu être retrouvée
de sa porte, clairement localisée par le terrier, entre la « place ou maison de Pierre
Simon » (no 16) et la « maison de Jehan Monnier » (no 9). Les traces archéologiques de
remaniements dans ce secteur sont évidentes : le bâtiment V a été surcreusé et élargi vers
l’ouest lors de son réaménagement en vue d’une occupation qui s’est poursuivie dans le
courant du XVIe siècle. Dans l’espace correspondant aux « places » non bâties de Pierre
d’Arcy et Laurent Blanchet, la fouille a rencontré des traces d’occupation fugaces,
correspondant à une utilisation comme cour ou comme jardin. Plus au sud, le terrier situe
une « place commune à Jean Planiel et Jean Bellantin » (no 19), puis deux maisons jumelles
(no 20 et 21) appartenant à deux membres de la famille Fourniel, séparées selon un axe
nord-sud. Or la fouille a mis au jour dans cette zone un grand ensemble, construit d’un
seul bloc, mais dont toutes les cloisons présentent un axe ouest-est. Il est évident que le
mur lié d’un abondant mortier, séparant les bâtiments VI et VII, est venu subdiviser une
unité construite plus vaste, sans doute lors d’un réaménagement de la place no 19.
L’exploration du bâtiment VIII n’a révélé aucune trace d’une cloison nord-sud. On ne peut
exclure toutefois que des réaménagements ultérieurs aient pu effacer toute trace d’une
partition présente au début du XVe siècle. En effet, aucun des deux sols superposés
découverts dans le bâtiment VIII n’est antérieur au XVIe siècle.
21 La lecture attentive du terrier apporte une information d’une grande importance : tous
ceux qui devaient des cens pour les parcelles du quartier nord d’Essertines habitaient en
dehors du castrum au moment où ont été enregistrés les aveux. La plupart demeuraient
dans des hameaux situés sur le plateau de l’un ou l’autre côté de la vallée du Vizézy, où ils
possédaient des exploitations agricoles, composées de maisons et de dépendances
beaucoup plus lourdement taxées que leurs maisons et parcelles du castrum.
22 S’agit-il alors, comme le supposait l’abbé Epinat d’un village refuge, inoccupé en dehors
des périodes de guerre ? Que le castrum ait été dépeuplé par les pestes et que les
survivants aient trouvé des exploitations vacantes sur les meilleures terres du plateau est
probable. Il serait surprenant cependant que des maisons aient été édifiées dans le
153

courant du XVe siècle pour n’être utilisées qu’en temps de péril. La fouille n’a
malheureusement permis d’observer aucune trace des occupations antérieures à la
dernière phase d’existence du village ; le cas est fréquent en terrain rocheux où les
réaménagements de bâtiments s’opèrent le plus souvent en surcreusant et donc en
détruisant les sols anciens. Pour le XVe siècle, nous ne disposons donc pratiquement
d’aucune information sur les habitants du castrum. Les traces d’occupation, les
aménagements, les mobiliers archéologiques attestent en revanche, pour le XVI e siècle,
un peuplement dense et livrent de précieuses informations sur les activités qui y étaient
exercées. Comme sur tous les sites ruraux non incendiés, les outils sont rares ; ils
témoignent cependant de la pratique de l’agriculture, ou plus précisément du jardinage et
de la viticulture. L’élevage est attesté par la présence de sonnailles, et aussi de squelettes
entiers, ceux de deux chevreaux jetés dans un dépotoir et celui d’une truie pleine enfouie
au fond d’un jardin. À côté de témoins de travaux que l’on s’attend à voir exercer dans un
village, certaines trouvailles évoquent une diversification des activités. L’exercice de
quelque commerce, ou tout au moins des relations suivies avec une économie de marché,
est suggéré par l’abondance de monnaies du XVIe siècle, et aussi la rencontre d’un sceau
de drap. L’hypothèse d’une production artisanale locale se fonde sur plusieurs données
archéologiques, sans qu’il soit possible de préciser si cette activité était exercée comme
appoint ou à titre principal. Dans quatre maisons ont été découvertes des perles en os de
formes diverses et, devant la porte de l’une de ces maisons, un chapelet entier auquel
manquait seulement la croix. Aucun déchet ou produit semi-fini n’autorise à situer ici la
fabrication des perles en os, mais leur montage sur fils de laiton pour constituer des
chapelets paraît suffisamment assuré. La quantité énorme d’épingles et de ferrets
d’aiguillettes en cuivre mis au jour sur le site semble difficile à mettre en relation avec le
seul habillement des habitants du castrum. De même que l’on montait des chapelets, ne
pouvait-on ajuster des ferrets sur les lacets des aiguillettes, ou même fabriquer des ferrets
ainsi que des épingles ? La proximité du Puy, longtemps centre de production de dentelles
aux fuseaux, suggère encore la possibilité d’un début de fabrication, au XVI e siècle, mais
nous sommes là dans le domaine des hypothèses actuellement invérifiables.
23 L’installation de tisserands au XVIe siècle est en revanche avérée et la transformation de
la maison V, pour l’adapter aux nécessités des artisans, évidente. Deux fosses ont été
creusées dans le substrat rocheux pour recevoir des métiers à tisser étroits, dont les
montants verticaux situés de part et d’autre, étaient calés par des pierres (Fig. 8). La
maison a été agrandie vers l’Ouest, en aliénant l’extrémité de la ruelle des Corbines, et
l’installation d’un foyer, dallé de pierres et surmonté par un conduit de cheminée en
briques, a accompagné la transformation de la maison en atelier.
24 Si la représentation du village fortifié d’Essertines dans l’Armorial de Revel se révèle
finalement décevante, car elle se borne à symboliser la présence au pied du château d’un
habitat fortifié, le terrier du XVe siècle est particulièrement riche d’informations
complémentaires des données archéologiques. Il permet de dater, parfois à deux ans près,
certaines constructions ou réaménagements, fournit les noms des propriétaires des
bâtiments et parcelles. La masse de données procurées par l’exploration archéologique
est encore plus complète et diverse : histoire de l’habitat et de sa survie jusqu’au XVI e
siècle, nature des maisons, genre de vie et activités des habitants. Les vestiges de ce
village mettent aussi en évidence, très concrètement, la difficulté de vivre sur ce terrain
escarpé, difficulté qui explique l’abandon définitif du castrum, dès que le château eut
perdu son importance militaire et son rôle de centre administratif de la châtellenie. Le
154

glissement de l’habitat vers le fond de la vallée, où il a perduré jusqu’au XXe siècle,


répondait aussi à des incitations plus positives, parmi lesquelles il faut souligner la
présence d’un carrefour de voies de communication : la route entre Montbrison et la
montagne, par le fond de la vallée (axe sud-nord), et les chemins conduisant aux hameaux
situés de part et d’autre du Vizézy, sur les pentes hautes (axe est-ouest) ; le
développement, dès le Moyen Age, d’installations hydrauliques sur le cours torrentueux
de cette rivière n’a pu manquer, aussi, d’attirer et retenir une population de meuniers et
d’artisans.

Dessin du "Chatiau d’Issartines" dans l’Armorial de Guillaume Revel


155

Le parcellaire du quartier nord du castrum d’Essertines d’après le terrier du Chevallard (XV e siècle)

Plan général du site d’Essertines


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La partie haute du site d’Essertines, vue du nord

La partie haute du site d’Essertines, vue de l’est


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Le bâtiment XIII, vu du sud-ouest

Le bâtiment IV, vu du sud


158

Fosses de métiers à tisser creusées dans le sol du bâtiment V

NOTES
1. Paris, Bibliothèque nationale, ms. fr. 22297, f o 475.
2. G. Fournier, Châteaux, villages et villes d’Auvergne au XV e siècle d’après l’Armorial de Guillaume Revel,
Genève, 1973.
3. Montbrison, Archives de la Diana, cote 1 E 1174 et suivantes.
4. Abbé J. Epinat, « Histoire d’un village : Essertines-Basses », Bulletin de la Diana, 32/4, 5, 6 et 7
(1954)
5. F. Piponnier, « Essertines-Basses, un village forézien au tournant du Moyen Age et des temps
modernes », Cahiers archéologiques de la Loire, 4-5 (1984-1985), p. 82-83.
6. E. Fournial, Les villes et l’économie d’échange en Forez aux XIII e et XIV e siècles, Paris, 1967,
p. 325-327.
159

Villages et villageois
Robert Fossier

1 L’exercice auquel je dois me livrer pour conclure le congrès est certainement périlleux : il
faut à chacun faire sa part sous peine d’injustice, alors que tel a serti un cas de détail, tel
autre esquissé de plus amples perspectives. Il est rassurant pourtant si l’on considère qu’à
l’orée de ces deux jours Adriaan Verhulst a magistralement dressé les portants d’un
théâtre où je n’ai plus qu’à m’insérer. Or le champ où nous nous ébattons n’est pas mince.
Aux meilleurs temps de l’éclat urbain médiéval, du zèle des écoles ou de l’ubiquité de
l’Église, huit hommes sur dix sont des villageois, un peu plus au nord qu’au sud, il
n’importe. Les autres nous captivent : on se presse à les décrire ou à les sonder, et ils ne se
font pas faute de s’agiter à l’avant-scène. Mais du seigneur au manouvrier, l’historien
rencontre une masse indistincte et dense, d’un grain serré et sans éclat. C’est pourtant là
que gît le « vrai » Moyen âge, et, logiquement, quatre médiévistes sur cinq devraient en
poursuivre l’examen. Il s’en faut et cette observation fort banale en entraîne une autre :
l’étude de ce vaste monde est des plus négligées.
2 Au reste elle n’est pas simple quoiqu’en pensent beaucoup. Et d’abord pour un problème
de mots, question préalable qu’a soulevée Adriaan Verhulst. Voici des lustres que les
historiens du fait urbain s’échinent à définir la ville médiévale : leurs critères sont
fuyants, discutables et discutés, chacun brandissant des exemples péremptoires mais en
général régionaux. Mais s’est-on demandé ce qu’était un « village » ? À le faire pourtant,
on éviterait procès et malentendus. Aujourd’hui même d’ailleurs, le géographe, le
sociologue, l’économiste jugeraient différemment. Une poignée de demeures, vaguement
groupées, quand bien même elle resterait des siècles en place, est-elle un village ? Non !
ce n’est qu’un « habitat », plus ou moins sédentaire, une « juxtaposition géographique »,
dit Verhulst. Y existe-t-il un ou plusieurs noyaux de rassemblement, un sanctuaire, un
point fort, un champ de morts, un enclos à bétail et même un vieux toponyme pour
coiffer le tout, sera-ce un « village » ? Non ! même s’il y a là un protovillage, c’est au
mieux un groupement. Pour qu’un village soit vraiment né – et je maintiens cette notion
de naissance, sans retenir la « deuxième naissance » chère à Adriaan Verhulst (mais naît-
on deux fois ?) – il faut que le terroir où s’enchassent les maisons et leurs lieux de
rencontre soit ordonné, dominé, articulé sur ses chemins et entre des limites reconnues ;
il faut que s’établissent entre les habitants des contacts, horizontaux ou verticaux, peu
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importe, des convivialités, un « état d’esprit » villageois. Saint Augustin disait que ce qui
définissait la cité c’était non muri sed mentes. De même au village. Continuera-t-on à dire
qu’il en a été ainsi de tout temps ?
3 L’obstacle initial franchi, le chemin reste encombré. D’abord tout médiéviste sait – il faut
l’espérer – que la diversité est reine durant les siècles qu’il scrute : la Catalogne n’est pas
la Picardie, le Latium la Bavière, ou le Mâconnais n’importe quoi. Étendre à l’Europe
l’exemple, au reste discutable, d’un hameau du Clunisois, m’apparaît, disons
« audacieux ». Assez de modèles en histoire rurale : ils sont souvent le témoin d’une
difficulté à synthétiser, et d’ailleurs chaque spécialiste brandissant le sien, la cacophonie
est complète. Que chacun, modestement, porte sa récolte à la grange où, le moment venu,
on groupera les gerbes. Ensuite méfions-nous des mots et des formules qu’un grand nom
a pu comme « médiatiser * : que les jeunes chercheurs cessent, chasseurs consciencieux
mais désinformés, de guetter à l’orée du maquis des textes les « châtellenies
indépendantes » ; ils risquent fort de rentrer bredouilles dans beaucoup de régions ; que
pour décrire un habitat rassemblé ils cessent de parler hors de propos d’un
« incastellamento » méditerranéen qu’on cherchera en vain au nord de la Loire ou des
Alpes, les deux tiers de l’Europe pourtant ; que la référence des plus classiques, au point
de devenir baroque, au « grand empereur » cesse d’obscurcir leur réflexion, par une sorte
de reflet terni de pangermanisme ; et Adriaan Verhulst a malignement souligné hier que
je pourrais sur ce point être intarissable, en sorte que je me tais. Ne perdons pas le sens et
le goùt de l’iconoclasme. Enfin soyons concrets pour parler de choses concrètes. Trop
longtemps, je veux dire jusqu’à il y a vingt ou trente ans, nul historien ne se souciait, en
France du moins, du village. Pour les villageois, on se roulait avec délices dans le linceul
du Droit : ah ! la « condition des personnes », la « condition des biens », les passe d’armes
exaltantes sur les « charges spécifiques » du servage, sur les subtilités de l’hommage en
marche, sur la place réelle des « libres du roi », et j’en passe, on s’en doute. Le triste
mausoléee où s’étiolait l’histoire de la campagne croule de partout : Duby déjà, il y aura
bientôt un demi-siècle, avait parlé de la Richesse et de la Puissance, ravivant la flamme
tenue allumée par Marc Bloch. Nos journées ont vu, enfin, se combiner des sources
diverses aux reflets humains, lettres de rémission de Pierre Charbonnier, association des
textes et du terrain d’Henri Dubois. Mais surtout, on nous a invités à compter les os de
poulets, à sonder les tombes, à scruter les trous de poteaux. Voyez tout ce que Françoise
Piponnier a tiré des fouilles d’un humble morceau d’Essertines, ou Perinne Mane de
l’iconographie : maisons, techniques, outillage, vie quotidienne surgissent du sol et de
l’image. Il n’est même pas jusqu’au lointain désert du Quatar où C.Hardy-Guilbert a su
dégager la marque de l’homme.
4 Les jalons posés me semblent solides aujourd’hui, même si j’ai tout à l’heure déploré le
petit nombre des ouvriers. Un survol historiographique a toujours quelque chose de
funèbre et d’incomplet. J’ai cité Bloch ; j’aurais pu chercher plus haut, Fustel
certainement, Delisle même, ou plus bas Roupnel et Deléage, plus près de nous encore
toute l’œuvre de Charles Higounet dont la place ici eût été la première ; et il me plaît en
ce foyer de l’archéologie médiévale qu’est la ville de Caen de saluer l’œuvre du doyen de
Boüard. La France ! toujours la France, diront les « bons esprits » : je n’ignore pas ce qui
s’est fait, ce qui s’est écrit ailleurs et nous profite : ce serait sottise ; on ne peut tout dire,
et je me bornerai, pour excuse si c’en est une, à rappeler que nous n’avons nullement à
simuler la modestie ; un de mes bons collègues prétend que les médiévistes français ne se
servent jamais des travaux étrangers : c’est à croire qu’il n’a jamais parcouru une
161

bibliographie anglo-saxonne, ou qu’il ne se souvient plus de l’extravagante prestation, en


plein Paris, d’un illustre savant d’Outre Rhin, dont on célébrait le retour en ses terres
après vingt ans de séjour parmi nous, et qui a pu affirmer que nul en France n’avait
sérieusement étudié l’histoire de l’Europe dans les siècles qu’il connaissait le mieux, et
celà en toute impudence sincère.
5 Vingt ans et plus ont donc vu se ranimer, s’étendre notre connaissance des campagnes
médiévales, et quelques collègues et moi avons l’an passé dressé un bilan du travail
accompli. Tout n’est pas fait certes, mais un tableau de ce qui paraît acquis, un autre des
chantiers à poursuivre ou à ouvrir, s’imposent à présent.
6 Il me semble que l’acquis essentiel, celui qui guide désormais toutes les enquêtes, est la
certitude d’une rupture avec les temps antiques et du « haut Moyen âge » qui, à cet égard,
ne font qu’un. Un remaniement capital de l’habitat et par conséquence une
réappropriation du terroir ou du parcellaire se sont produits : enracinement des hommes,
regroupement sous un maître, organisation de cette cellule qui me font parler de
« naissance » du village, tel que nous le concevons encore, ou qu’on le concevait il y a
cinquante ans. J’ai proposé pour couvrir les formes si diverses du phénomène, le
médiocre terme d’« encellulement » ; qu’on m’en propose un meilleur. Ici vers le sud il y a
un rassemblement compact avec déplacement, là vers le Rhin ou bien Outre Manche le
mouvement a été plus spontané avec des étapes, des abandons, des repentirs. Le cadre de
vie en a été profondément modifié : les grandes halles nordiques se disloquent, les fonds
de cabanes s’oublient, les maisons de pierre se corsettent. Ici les vivants se rapprochent
des morts, là c’est autour du sanctuaire qu’on enterre désormais Les sites flous et lâches
se fortifient, les toponymes s’enracinent, les grandes enceintes protectrices sont
abandonnées ; bientôt, ici et là, surgit le château.
7 Naturellement un si puissant, un si durable mouvement nous pose bien des problèmes.
D’abord il a peut-être existé des conservatoires de formes anciennes : villae antiques
transformées en villages et sur place, parcellaire modelé sur les restes d’une centuriation
romaine, population servile demeurée compacte autour d’un grand domaine isolé. Par
une sorte d’identité géographique qui me frappe, celle des terres froides et anciennes,
N.Y.Tonnerre, cette année comme nos collègues auvergnats naguère, voit une continuité
entre le gallo-romain et le roman, une « stabilité carolingienne », tout en admettant
pourtant la fragilité de la surface en culture et l’aspect quasi uniquement « familial » du
village. Plus fougueusement Alain Derville pense antérieures à l’an mil, quasi issues des
villae, les communautés paysannes. Mais il me semble que ces nuances ne remettent pas
en cause le schéma général, et on nous en a fourni de riches exemples, dans l’Aragon de
Philippe Sénac où l’absence de vrais villages est longtemps notoire, aussi dans le monde
byzantin de Michel Kaplan où le resserrement de la communauté s’opère très lentement
sous la fiscalité et sous l’Église. Ensuite il y a querelle sur la chronologie : si l’on admet
volontiers l’antériorité méridionale avec un décalage qui peut atteindre un siècle et plus
lorsque l’on gagne la France du nord, l’Allemagne, l’archipel, en revanche les prémisses se
voient mal. Tel tient très fermement pour le « frémissement » carolingien, cher à Duby ;
tel autre oppose au contraire le gaspillage du IXe siècle à l’envol du XIe. En fait il y a là
plutôt une querelle d’école : la tranche 900-1000 pour les débuts, 1000-1100 pour
l’épanouissement paraît raisonnablement pouvoir être retenue, et bien des historiens,
dont je suis, ne reculent pas devant le mot « révolution » pour cette flexure capitale. Dans
ce vaste mouvement, les causes se bousculent. Est-ce le produit d’une évolution
domaniale dont parlait naguère Pierre Toubert, et que reprend Adriaan Verhulst sans
162

trop se prononcer sur le sens et le rythme du mouvement : décomposition, remodelage


des Grundherrschaften de l’Europe du nord-ouest ? La place de la famille est-elle
essentielle ? Son glissement vers la cellule conjugale a, certes, provoqué l’éclatement du
groupe large vivant en halle. Mais l’évolution a commencé plus tôt, et ne sera hâtée que
par les Grégoriens, passé 1050. La prosopographie des lignages aristocratiques, si à la
mode aujourd’hui, nous bouche la vue, car elle n’a rien d’exemplaire. Que faire ? Le
couple existe, celà est sûr, mais depuis quand ? et l’archéologie, par la voix de Jean-Marie
Pesez reste hésitante, plus qu’Adriaan Verhulst fidèle aux textes. Qui croire ?
8 Et la paroisse quand ont éclaté les plebes des premiers siècles chrétiens ? A-t-elle été un
cadre ecclésial de rassemblement, un ressort capital de bouleversement, ou bien s’est-elle
modelée, et ensuite, sur les cellules nouvelles ? Dates et lieux ne coïncident pas partout et
il y a fort à faire par là. N.Y.Tonnerre attache une importance essentielle à ce cadre
paroissial breton, comme Michel Kaplan au rôle du clergé villageois, saints hommes ou
prêtres paysans, dans l’encadrement humain. Et le château, la motte, ce noyau qui de
Castro en castelnau justifie l’incastellamento, mais dont on a, en somme, peu parlé ?
Attraction sur les hommes, voire violence – on a même dit « terrorisme »- ;mais il est bien
des villages sans château ou qui ne l’ont vu surgir qu’ensuite ; et on a bien prouvé que son
action a pu être au contraire dissuasive, répulsive, que sa fonction proprement guerrière
n’est peut-être que secondaire, son action plutôt économique ou même psychologique.
Élément premier ou élément second ? C’est à voir : aux archéologues de dater.
9 La querelle sur les moteurs du phénomène, forcément multiples à un tel niveau, est un
autre champ clos. Passons sur le climat, possible, l’essor démographique, plausible, la
décomposition de l’esclavage, probable, les bouleversements domaniaux, certains ; mais
qui a pris la tête du mouvement ? Je pense, comme beaucoup, que les guerriers, privés des
rapines publiques ont brutalement étendu leurs convoitises sur les petits, et, finalement,
l’Église des « institutions de paix » s’est ralliée. Le très curieux épisode de la révolte
normande de 996, qu’a décortiqué Mathieu Arnoux met bien en lumière les heurts entre
les intérêts vitaux des possédants, ducs ou « féodaux », tous en principe complices dans la
Paix de Dieu. Et la place de la geste militaire, rappelée par Philippe Sénac en pays
ibérique, n’est plus à prouver. Quant aux artisans, appelés ou appelants, je partage
l’opinion d’Adriaan Verhulst et de Monique Bourin : leur rôle dans l’agrégat des hommes
est essentiel. Doit-on aller plus loin ? Récemment, un collègue qui boude à l’ordinaire nos
réunions, et dont on connaît la véhémence et l’ardeur à enfoncer des portes, parfois
depuis longtemps ouvertes, tient pour l’action initiale des « masses », et fort tôt ;
pourquoi pas ? au moins faudra-t-il en discuter.
10 Je me suis longuement attardé sur l’apparition du village, disons « classique », parce que
c’est la fondation de notre propos. Même si le site était depuis longtemps occupé, c’est
seulement alors qu’il commence à vivre. La structure mentale du groupe villageois est
donc bien la deuxième étape à parcourir. Il me semble que l’acquis est encourageant : la
place des coutumes de voisinage, celle des convivialités quotidiennes, les rites festifs ou
funéraires, le contact des morts, voilà qu’on les voit mieux, et pas uniquement à
Montaillou. À cet égard Benoît Cursente a démonté les systèmes de groupement des
castelnaux : il y a vu la force des liens de voisinage, l’inanité des reliques « publiques »
dans le resserrement de la population. Et je ne parle pas des usages communautaires,
peut-être plus lentement installés, dans les bois, les garrigues, les estives, pour ne rien
dire, mais ce serait bien plus tard, des pratiques de culture, de l’assolement ou du
troupeau commun. C’est là le pain quotidien de l’historien des campagnes, et la table est
163

bien servie. En outre c’est là que nous entrons dans les domaines qu’ont tant arpentés nos
devanciers, et on m’excusera, j’espère, de m’en tenir à une liste : le droit des personnes, le
statut de la terre, la marche vers les franchises, la discrimination sociale galopante au
village ; ce n’est pas que tout soit dit et les fervents de la théorie et du Droit tiennent bon.
Il n’empêche : qui a pris l’initiative de la marche aux franchises, demande Adriaan
Verhulst ? Quelle est la part des « pauvres » dans le mouvement s’inquiète, au contraire,
Alain Derville ? Mais il y a tant et tant de colloques, tables rondes, symposium, journées et
autres manies de notre temps qui en parlent et en publient que le grenier est plein.
D’ailleurs le Comité international des Sciences historiques, toujours à la pointe du
progrès, et soucieux de valoriser la pensée scientifique du Paraguay, du Zaïre et de la
Corée du nord, vient d’inscrire à l’ordre du jour du Congrès de Madrid le
Kommunalismus. Bonne chance !
11 Les problèmes en suspens, je veux dire ceux dont on ne parle guère ou pas du tout,, ne
manquent malheureusement pas.
12 J’ai bien largement fait leur place aux questions que soulève la naissance du village, mais
je n’ai pas épuisé le sujet, il s’en faut. Qu’on en juge : voici ce village nouveau bien en
place, soit ! Voici réglés les problèmes de toponymie, ceux de la motte et de l’église, c’est
bon. Mais qu’est-il advenu des habitats sacrifiés ou de ceux, nouveaux, qui ont échoué ?
Etiolement progressif ou maintien d’un site secondaire vivace ? Nos hameaux en -court
restés isolés, nos cap mas perdus dans des solitudes, nos casales de quelques maisons ? Que
sont-ils et où vont-ils, de la Rhénanie à l’Auvergne, et jusqu’au Latium ? Les questions se
bousculent : un casai gascon n’est qu’un « hameau », dit Benoît Cursente ; la variété des
habitats aragonnais défie le classement montre Philippe Sénac ; la hiérarchie des villages
normands est insaisissable craint Henri Dubois ; le vocabulaire fuit sous le regard regrette
Pierre Charbonnier. Pire encore : la bastide, ce cas type du village pensé et ordonné, à
l’encadrement juridique ou politique archiconnu, peut être une structure fragile dont
Mireille Mousnier donne des exemples d’échec. D’ailleurs lorsqu’on a balayé ces scories
ou ces surgeons, nous restons devant un domaine mal exploré : la structure interne de ce
village. Certes il y a longtemps que la Siedlungsgeschichte s’y est fait les griffes ; mais
sommes-nous très avancés ? Villages perchés, Waldhufendörfer, chenille de l’Aliermont,
gros tas picards ou bourguignons, méjou bretons, mas rouergats, bastides de Provence et
d’autre part ; faut-il poursuivre ? Pourquoi, comment, où, quand ? Quant à la maison elle-
même on voit bien le feu y rentrer, le bétail en sortir, la salle se casser en camerae, les
réserves s’y placer, les silos se combler, les fenêtres s’ouvrir ; mais l’eau, le sol, le toit ? Le
congrès attendait les archéologues dans ce domaine réservé. Jean-Marie Pesez a brossé
l’évolution de la maison protohistorique à la demeure ouverte vers le monde agraire du
XIIIe ou XIV e siècle : mais les différences entre nord et sud, la phase médiane de
l’évolution, le mobilier ? Françoise Piponnier, Perrine Mane ont apporté leur
contribution ; Alain Derville a décrit les censes à cour fermée du XIVe siècle. Mais les
blancs sont encore vastes, et l’historien des textes, plongé dans la nuit, attend tout de
l’historien sans textes. Il est vrai que ce serait à lui peut-être de s’interroger sur le couple
et ses exigences, sur le folklore qui s’ébauche autour du feu, sur les bêtes aussi et leur
place dans la vie villageoise. « Villageoise » ? Sans doute. mais a-t-on jusqu’ici
sérieusement abordé l’atypisme : villages d’estive ou de remue, où les bergers
reconstituent un double de ceux du val ; villages sous terre, manifestement fréquentés
longuement, et qu’il est trop simple de qualifier de cave à fromage, de refuges pour
cathares entêtés, ou de sanctuaires chtoniens, et auxquels Jean-Marie Pesez s’est c, ces
164

aîtres, ces « champs de paix » où femmes, enfants, idiots, consultent les ancêtres, et où
hommes et seigneur arrêtent la date des vendanges.
13 J’ai dit en débutant qu’il n’y a pas de « village » s’il n’y a pas de terroir ordonné, de finage
clos. Cette fois l’accablement nous guette : même les terriers du XIIIe siècle nous laissent
incertains des tailles, des confins, des limites. Que dire du parcellaire en l’an mil qui ne
soit pure hypothèse ? Alain Derville pense, en effet, que la fiscalité a pu fixer ce terroir,
mais François Neveux dans son étude des mesures normandes valorise, au contraire, les
« frontières économiques » ; et quel rôle la ville a-t-elle pu jouer dans ce processus ?
L’octroi des franchises du XIIIe siècle montre assez évidemment un remaniement complet
de la distribution des lopins, dont les mouvements divers qui accompagnent nos
remembrements modernes ne sont, sans doute, qu’un faible écho. On peut donc supposer,
et je le fais, que la révolution des Xe et XIe siècles a tout changé ; comment en être sûr ou
même le déceler ? Par l’étude des chemins qui structurent le paysage, probablement ;
mais quand sont-ils nés et quel est leur statut ? Encore ne parle-je pas des questions
posées par les techniques de culture, l’introduction de la charrue, du labour en planches
ou de l’assolement. Vaste programme, comme l’on dit.
14 Et les hommes pour finir. C’est beaucoup de les voir côte à côte, ou face au maître, de voir
leurs maisons s’ébaucher devant nous, de saisir quelques aspects de leur alimentation.
Ces progrès sont rassurants ; ils ne suffisent pas. Que pensent ces hommes ? De la nature
dont ils vivent mais qui les enserre et les angoisse ; de l’étranger, envoyé de Dieu ou du
Diable, qui les tente et leur répugne, du salut à gagner mais on ne sait trop par quelle voie
quotidienne. D’ailleurs savent-ils lire ? Compter ? Jusqu’où va leur science ? Quel est leur
langage ? Comme il est confortable de se repaître des romans pour l’élite, de soupeser le
latin des prêtres, de scruter les nuances du contrat de nolis. Mais les huit autres, que
disent-ils ? Pierre Charbonnier a noté qu’à la taverne, ou ailleurs, un bloc se forme
souvent contre le maître ; mais Alain Derville n’en croit rien, pour qui la lutte des classes
n’existe pas au village devant la force des sentiments chrétiens. Question de vocabulaire,
peut-être ? Il y a bien pire finalement, si on a réglé par le pessimisme, et une fois pour
toutes, le problème précédent. Les femmes au village, leurs « parlements », leur sexualité,
leur place dans une maison qui est leur royaume ? Silence ! et pourtant, comme dit le
sociologue, un homme sur deux est une femme. D’ailleurs on n’est pas si bien éclairé sur
les mâles : confondra-t-on le manouvrier et le forgeron, ce dernier avec le meunier, le
marguillier avec l’hôte ou le serf ? Paysans tous ? Peut-être est-ce vite dit. Quant au
maître, il serait pour le moins nécessaire de ne pas juger l’abbé, le hobereau, le comte à la
même aune. Comment croire qu’ils avaient les mêmes rapports avec leurs hommes ?
Sont-ils même des « villageois » ?
15 Concluons à présent. Voilà bien des interrogations dira-t-on. N’est-ce pas le signe d’une
recherche en pleine mutation ? En somme nous savons peu de choses encore sur le village
et la maison ; nous en savons davantage sur les villageois. Mais ici comme là, la tâche
demeure très ample. Il n’est que de s’y mettre. Que les archéologues multiplient les
fouilles, dressent des cartes d’occurrence, s’efforcent de dater ; qu’ils étendent plus
audacieusement leur quête aux restes végétaux, animaux, humains même. Que les
historiens des textes traversent le barrage des mots ; qu’ils portent leur soin, dès que celà
se peut, vers tous les documents qui parlent de la terre et de sa répartition. Que tous
joignent leurs efforts, archéologie expérimentale et ordination des données textuelles,
pour approcher ce qui a été - et je me répète à dessein - l’essentiel du Moyen âge.
Comment finir si ce n’est en citant Bloch : « C’est une grande naïveté que de prétendre
165

comprendre les hommes, sans savoir comment ils se portaient », et j’ajouterai : « ce qu’ils
mangeaient, ce qu’ils souffraient », ou même « où ils habitaient ».
166

Table des Abréviations

BEC : Bibliothèque de l’École des Chartes

CCM : Cahiers de civilisation médiévale

CRAIBL : Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Comptes rendus des séances

JS : Journal des Savants

MA : Le Moyen Age

REI : Revue des études islamiques

RH : Revue Historique

RHE : Revue d’histoire ecclésiastique

RHEF : Revue d’histoire de l’Église de France

RHT : Revue d’histoire des textes

RLR : Revue des langues romanes