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Universitäts- und Landesbibliothek Sachsen-Anhalt

Digitale Bibliothek des Sondersammelgebietes Vorderer Orient

L' islamisation de l'Afrique du Nord

Gautier, Émile Félix

Paris, 1927

urn:nbn:de:gbv:3:5-16484
*
BIBLIOTHEQUE HISTORIQUE

E. F. GAUTIER
PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ D'ALGER

L'ISLAMISATION DE L'AFRIQUE DU NORD

LES SIÈCLES OBSCURS

DU

MAGHREB

Avec 12 illustrations hors texte et 16 figures dans le texte

PAYOT, PARIS
LES SIECLES OBSCURS
DU

MAGHREB
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

E.-F. Gautier. — Madagascar : Essai de géographie physique. (Challa-


mel, 1902.)
E.-F. Gautier et H. Froidevaux. — Un manuscrit arabico-malgache
sur les campagnes de La Case dans VImoro. Notices et extraits des
manuscrits. (Imprimerie nationale, 1907.)
E.-F. Gautier. — Missions au Sahara algérien. (Armand Colin, 1908.)
— La Conquête du Sahara. Essai de psyciiologic politique. (Armand
Colin, 1910 )
E.-F. Gautier et Edm. Doutté. — Répartition de la langue berbère en
Algérie. (Alger, Jourdan, 1910.)
E.-F. Gautier. — L'Algérie et la Métropole. (Payot, Paris, 1920.)
— Structure de l'Algérie. (Société d'éditions géographiques, 1922.)
— Le Sahara. (Payât, Paris, 1923.)
— Le Moyen Atlas (réunion d'articles de la Revue Hespéris). (Larose,
1926.)
BIBLIOTHÈQUE HISTORIQUE

E. F. GAUTIER
PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ d' ALGER

L'ISLAMISATION DE L'AFRIQUE DU NORD

LES SIÈCLES OBSCURS


DU

MAGHREB
Avec 1*2 illustrations hors texte et 16 figures dans le texte

PAYOT, PARIS
Io6, BOULEVARD ST-GEKMA1K

1927
Tous droits réserves
Leihg? ïbe an die
Deutsche Morç ;enlând. Geselischaft

Premier tirage octobre 1927


Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays
Copyright 1927, by Payot, Paris
LES SIÈCLES OBSCURS
DU MAGHREB

AVANT-PROPOS

LE SUJET DU LIVRE

Un pays qui n'a pas de nom. ~ On entend par Maghreb


ce que d'autres ont appelé « les pays barbaresques » ; ce
que d'autres ont essayé de baptiser « l'Afrique mineure »
le pays montagneux qui est enfermé dans les limites de
l'Atlas. Les Arabes donnent au nom de Maghreb un sens
un peu plus étendu. Us l'appliquent à toute la partie de
l'Afrique du Nord qui s'étend à l'ouest de l'Égypte, et qui
englobe donc la Gyrénaïque et la Tripolitaine. Ils ont raison
au point de vue humain. La Gyrénaïque et la Tripolitaine
sont bien en effet des pays barbaresques, peuplés de Ber¬
bères. Pourtant c'est plutôt l'avenue qui conduit du Levant
au Maghreb.
Convenons d'adopter le nom de Maghreb.
Voilà donc un pays qui n'a pas de nom universellement
admis, puisqu'il faut convenir de lui en donner un. C'est
qu'il n'a jamais eu d'existence politique distincte. Et par
conséquent on n'a pas écrit son histoire. Il est pourtant en
pleine lumière historique depuis deux mille ans, depuis
Carthage. Mais l'histoire n'a pas le caractère œcuménique
des sciences mathématiques, physiques ou naturelles. Elle
connaît des frontières. Nous plaisantons cette sorte d'his¬
toire qui s'écrivait jadis ad usum delphini, à l'usage du dau¬
phin. Mais au fond, sans méconnaître nos efforts d'impartia¬
lité, de critique sévère, nous écrivons toujours l'histoire
s LE SUJET DU LIVRE

à l'usage du citoyen, du patriote, ou, si l'on veut, à l'usage


d'un lecteur qui appartient à une patrie déterminée. Il est
impossible de faire autrement. Cette « petite science con¬
jecturale » tient à l'homme de trop près pour pouvoir se
dégager entièrement des passions humaines. On écrit pour
un public, et il n'y a pas de public pour s'intéresser à une
histoire du Maghreb. Elle n'a donc guère été traitée qu'en
fonctions d'histoires plus générales, celle de l'empire ro¬
main, celle de l'Islam.
Il est vrai que depuis un siècle le Maghreb est devenu
progressivement l'Afrique Française ; mais le public fran¬
çais reste très lointain, indifférent. Et c'est tout naturel.
Depuis un siècle et demi, depuis la Révolution, malgré
des efforts prodigieux, des guerres qui ont secoué la planète,
la France n'a eu qu'un succès durable, et important, par¬
faitement unique, son œuvre en Afrique du Nord. Tout le
reste n'a été que glorieux échecs. Il est normal que ces der¬
niers enflamment bien davantage la passion publique. Une
nation, comme un homme, a les yeux fixés sur ses échecs,
dont l'injustice la soulève ; elle rêve d'en rappeler. Ses réus¬
sites ne l'intéressent pas, elles lui paraissent toutes natu¬
relles, et en tout cas elles sont acquises. Les biographes
d'Anatole France nous ont révélé que le maître avait en
assez piètre estime ceux de ses romans qui ont réussi, et
qui sont dans toutes les mémoires. Son œuvre préférée
c'était sa Jeanne d'Arc, que personne n'a jamais lue. Si
naturels que soient ces sentiments, il est bien possible qu'ils
ne soient pas éternels. La France sera entraînée tous les
jours davantage à sentir l'étroitesse du lien qui unit ses
destinées à celles de l'Afrique du Nord. Elle comprendra
le danger d'ignorer l'histoire d'un pays dont elle a la respon¬
sabilité. Sans la connaissance du passé il est impossible de
comprendre un pays, d'imaginer et de préparer son avenir.
En attendant, l'histoire du Maghreb reste un sujet presque
vierge. On croit qu'il y a dès maintenant à signaler sur ce
sujet des connexions de faits, des groupements d'idées,
qui n'ont échappé à l'attention que parce que personne n'y
a regardé.
LE SUJET DU LIVRE 9

Le pays. — Pour essayer de comprendre l'histoire du


Maghreb, que est très particulière, il faut avoir présent
à l'esprit la nature du pays.
L'île du Maghreb. — On a souvent et justement noté
combien est juste l'expression arabe : « Djezirat-el-Ma-
ghreb », l'île du Maghreb. Elle n'est entourée d'eau qu'au
Nord, mais au Sud le Sahara qui l'assiège la rend plus
inaccessible que ne fait la Méditerranée.
Des pays franchement continentaux, en libre communi¬
cation avec ce qui les entoure, participent sans retard à
la vie de la planète. Il en est autrement d'une île, d'une
région extrêmement isolée comme le Maghreb. De vieilles
choses, périmées ailleurs, s'y conservent longtemps ; le
présent n'y bouscule pas le passé d'un rythme aussi accé¬
léré. Au Maghreb, l'âge de pierre s'est prolongé bien plus
tard qu'en Europe : beaucoup de dolmens sont construits
avec des pierres qui portent des inscriptions romaines; le
Maugrebin, parmi les races blanches méditerranéennes,
représente assurément le traînard, resté loin en arrière.
Par surcroît, et par voie de conséquence, dans un pareil
pays, lorsqu'une nouveauté se trouve enfin forcer la bar¬
rière des cloisons étanches, elle y devient immédiatement
d'une importance énorme ; elle y détermine des change¬
ments brusques, d'une amplitude inconnue chez nous.
Pour s'en rendre compte il suffit de considérer le pay¬
sage. En France, pratiquement, dans ses traits généraux,
il n'a pas changé depuis deux mille ans et davantage, depuis
la fin du quaternaire, ou du moins il a évolué lentement
sans devenir méconnaissable. Nous pouvons sans grossier
anachronisme nous représenter les paysages de Gaule assez
semblables aux paysages de France, en ce qui concerne la
parure de végétation et la vie animale.
Quelle différence avec le Maghreb ! Dans le paysage
maugrebin actuel, quels sont les végétaux caractéristiques,
ceux qu'un peintre n'aura garde d'omettre? Assurément les
hampes gigantesques des aloès> les cactus pachydermiques
aux formes absurdes. Aloès et cactus sont des plantes amé¬
ricaines, importées par les Espagnols depuis trois ou quatre
10 LE SUJET DU LIVRE

siècles. Ou bien encore les grands vergers d'orangers et de


mandariniers, avec la tache d'or de leurs fruits. Ce sont des
Chinois venus au Moyen âge. Ou bien encore l'eucalyptus,
un australien, importé il y a un demi-siècle peut-être et qui
a déjà tout envahi. Il faudrait ajouter les splendeurs flo¬
rales, qui sentent les tropiques d'où elles viennent généra¬
lement, couvées artificiellement dans des jardins d'essai,
uniquement connues par les noms latins que les botanistes
leur ont infligés, et sans lesquelles on ne se représente pas
la villa dite mauresque qu'elles tapissent et qu'elles
encadrent : les murailles splendides, couleur rouille, des
bougainvillea, le jacaranda avec son étonnante toison de
fleurs bleues, l'arbre de Judée, énorme bouquet de fleurs
rouges, le thecoma slans couvert tout entier de grappes
jaunes, le pitlosporum undulalifolium aux clochettes
blanches, le strelitzia avec son énorme fleur monstrueuse,
en bec de perroquet, qui faisait rêver Masqueray. Chez
nous aussi les fleurs de jardinier ont fait d'énormes progrès
depuis deux ou trois siècles. Mais elles restent discrètes,
localisées dans les parterres, en jonchée sur les tables de
gala, ou dans les vases du salon. C'est au Maghreb seulement
qu'elles submergent la maison, toute la ville, avec une
exubérance qui fait songer à Londres enfoui sous la végé¬
tation martienne dans le roman de Wells : la Guerre des
mondes.
Si on cherche à se représenter le paysage de l'Afrique
romaine, il faut précisément élaguer les végétaux types,
ceux que le seul mot de Maghreb évoque aujourd'hui dans
notre imagination.
On dira longuement plus loin la peine que nous avons à
imaginer la faune de l'Afrique romaine, où la place du cha¬
meau, tout à fait absent, était tenue par des troupeaux
d'éléphants sauvages.
, Ces sauts brusques se retrouvent dans l'histoire humaine.
Quel abîme entre la Carthage punique et la romaine ! entre
l'Afrique romaine et le Maghreb musulman ! entre lui et
l'Afrique française! Tout change d'un coup, langue, reli¬
gion, concepts politiques et sociaux. C'est une histoire
LE SUJET DU LIVRE H

hachée de coupures qui semblent totales, et sectionnée en


compartiments qui semblent étanches. Dans nos pays
européens, il y a une évolution progressive, suivant une
courbe continue. Au Maghreb, une s?rie de mutations sou¬
daines.
Tout cela se tient. Il y a là un groupe de phénomènes
à propos desquels il faut garder présente à l'imagination la
formule « Djezirat-el-Maghreb », l'île du Maghreb. Main¬
tenues comme en vase clos pendant des siècles, la flore, la
faune, une forme de civilisation, deviennent plus ou moins
ce que les zoologistes appellent résiduelles ; elles tendent
à se perpétuer au delà du terme normal, parce que leur iso¬
lement les soustrait à la lutte pour l'existence. Mais que le
vase clos vienne à se fêler, le flot de la vie extérieure pénètre
et tout croule avec la fragilité coutumière des choses rési¬
duelles.
L'absence d'un centre. —On a souvent signalé au Magh¬
reb une autre particularité géographique, qui est assuré¬
ment de grande conséquence. On n'y retrouve rien de com¬
parable à ce qui est si marqué chez nous : l'existence d'un
centre, autour duquel les différentes provinces se trouvent
naturellement groupées, et se soient à la longue agglomé¬
rées. Il est bien certain que le Maghreb habitable, culti¬
vable, a la disposition la plus ridicule du monde. C'est, en
bordure de la Méditerranée et de l'Océan, un immense
ruban, long de 3.000 kilomètres et large à peine de 150.
Il est certain qu'une pareille structure géographique ne
peut pas manquer d'avoir commandé l'histoire. On lui a
souvent attribué cette incapacité du Maghreb à se consti¬
tuer en état durable.
Ce n'est pas inexact, mais c'est pourtant incomplet. Il
est vrai que le Maghreb n'est jamais arrivé à l'unité poli¬
tique. Mais presque tous les grands royaumes maugrebins
présentent une particularité curieuse. A peine constitués,
ils se sont étendus d'un bond jusqu'aux limites du pays.
C'était déjà vrai des rois Numides, puisque Syphax, qui
régnait à Cirta, aux portes de Carthage, était maître de
Bachgoun, le port de Tîemcen. Les Fatimides, à peine
12 LE SUJET DU LIVRE

maîtres de Kairouan, ont conquis Fès. Les Almohades, à


peine maîtres de Fès, ont conquis Tunis. C'est l'inverse de
ce qui se passe en Europe ; autour d'un noyau central, qui
s'est constitué d'abord, l'Ile de France, la Prusse, la Cas-
tille, la vieille Angleterre, l'État a étendu lentement à tra¬
vers les siècles ses conquêtes ; il met très longtemps à
atteindre les frontières du pays ; mais l'édifice ainsi construit
avec la collaboration du temps est solide. Au Maghreb
l'unité semble trop facile à réaliser, puisqu'elle se réalise
toujours en un petit nombre d'années. Seulement elle ne
tient jamais. L'État maugrebin est un État champignon
qui pousse en une nuit, et moisit en une matinée.
Un détail de la structure géographique rend très bien
compte du phénomène. Tantôt au sud et tantôt au cœur
de cette ligne de montagne, qui constitue le Maghreb
«utile», une autre ligne court parallèle ou entrelacée. C'est
un chapelet de plaines hautes et basses, généralement step-
piennes, qui court depuis les Syrtes jusqu'à l'Atlantique (1).
On reviendra longuement et à maintes reprises sur cette
longue route naturelle, qui articule et ouvre le Maghreb
entier, sur laquelle, de bout en bout, ont cheminé toutes les
tribus nomades et toutes les armées. C'est le grand principe
d'unité. Le long de cette artère le virus de la conquête cir¬
cule avec une rapidité surprenante à travers tout l'orga¬
nisme, de l'Atlantique aux Syrtes, ou vice versa. Malheu¬
reusement cette artère unique est trop longue et trop mince;
elle s'engorge, elle se coupe, la circulation se fait mal. Et
la conquête si bien commencée reste une ébauche fragile.
Pays de sel. — On croit devoir insister longuement sur
un dernier trait de la géographie maugrebine, dont les con¬
séquences paraissent avoir échappé à l'attention, et qui
est peut-être cependant le plus important de tous. Il s'agit
du climat, en effet, et aucun autre facteur géographique
n'a une importance humaine comparable à celle du climat.
On dit que Ferdinand Brunetière, lorsqu'on lui apportait
pour la Revue des Deux Mondes un article sur l'Angleterre,

(1) Voir la carte, p. 194.


LE SUJET DU LIVRE 13
posait volontiers cette question de principe : « Avez-vous
dit que l'Angleterre est une île? » Il n'est pas nécessaire que
cette anecdote soit authentique. Elle suggère par analogie
qu'il ne faudrait pas parler de l'Algérie sans se souvenir
qu'elle est un pays de sel.
Il n'y a ici en fait d'eau stagnante que des « chotts » qui
sont, pendant les neuf dixièmes de l'année, des plaines
chauves miroitantes de sel. Le nom de rivière le plus com¬
mun de beaucoup est oued Melah, la rivière salée; en Oranie,
où la langue espagnole est répandue, il y a des Rio Salado.
En plein Tell, à côté d'Alger, il y a des villages (Vesoul
Benian par exemple) qui ne peuvent pas employer leur eau
à certains usages, comme le savonnage, ou la cuisson des
légumes, parce qu'elle est chargée de principes minéraux.
A Touggourl, il faut un mois de dysenterie pour s'habituer
à l'eau, si on y parvient. Les pharmaciens d'Alger, jusqu'au
début de la guerre, ont pourtant vendu de l'eau d'Hunyadi
Janos. C'est la preuve la plus éclatante de la difficulté
qu'éprouve un pays neuf à mettre en valeur ses ressources.
Où qu'on aille, le long des sentiers et des routes, en regar¬
dant par la portière du wagon, les arabesques des efflores-
cences salines sur le sol sont un spectacle banal. On peut en
voir sur son balcon, à la surface du terreau dans une caisse
où des bégonias se débrouillent comme ils peuvent.
Ça n'est pas neuf évidemment ; tout le monde sait que
le plus grand désert de la planète entoure le Maghreb et le
pénètre de son influence, comme tout le monde sait d'ail¬
leurs que' l'Angleterre est une île. Quand on déduit les con¬
séquences de ce petit fait bien simple, on est surpris de voir
où elles vont.
Dans les parties mêmes de l'Algérie où l'agriculture est
possible, il faut songer que le sol arable fait souvent défaut :
ce que nous appelons de la terre dans le langage courant,
l'humus, l'accumulation millénaire des détritus, des pourri¬
tures, des décompositions ; il faut de l'humidité pour main¬
tenir sur la face de la terre ce masque de crasse bienfaisante.
Au Maghreb le squelette rocheux du sous-sol perce par¬
tout, nu, propre, et comme épousseté.
14 LE SUJET BU LIVRE

Ailleurs on a étudié et catalogué des sols célèbres par leur


fertilité, le lœss, le limon, le tchernozium russe ; ici la seule
forme de sol qui ait attiré par son originalité l'attention des
savants, c'est ce qu'ils appellent la croûte calcaire, les Amé¬
ricains disent le Caliche. C'est un effet de l'évaporation
intense. Dans les grandes plaines d'alluvions, celle du Ché-
lifï paf exemple, justement là où il y a par bonheur un sol
meuble et profond, l'eau qui monte par capillarité à la
surface, pour s'y évaporer, y dépose le carbonate de
chaux dont elle est chargée. Il en résulte une croûte qu'il
faut briser pour cultiver, si toutefois elle n'est pas trop
épaisse.
Dans ce pays-ci, quand on s'informe on apprend avec
surprise que le grain donne en moyenne du dix à quinze
pour un, tandis que dans nos sols limoneux de l'Artois et
du Nord on obtient de quarante à cinquante.
Ceci choque chez nous un préjugé classique. L'Afrique
grenier de Rome, nous avons tous ce cliché-là dans un coin
de notre mémoire. Au début de l'occupation française on a
fait grand usage de cette citation encourageante. Elle n'est
pas fausse ; il est très vrai que l'Afrique romaine a porté
ce surnom. Mais voici quel en était le sens exact, au dire des
archéologues : La Rome des empereurs, celle qui assurait à
la plèbe « le pain et le cirque », se procurait le pain par un
impôt en nature sur certaines provinces, l'annone. L'Afrique
Romaine était taxée annuellement d'une quantité de fro¬
ment calculée pour nourrir la moitié de la plèbe romaine,
soit environ 350.000 âmes. Pour un pays aussi étendu, une
exportation équivalente aux besoins d'un tiers de million
de consommateurs, c'est bien peu de chose, à l'échelle
dont se servent les économistes. Et ainsi, que l'Afrique ait
été le grenier de Rome, c'est littéralement exact, et, juste¬
ment pour cela, ça ne signifie rien.
Il ne faut pas oublier qu'en ce moment même, grâce à un
renouveau du « dry farming », que Carthage pratiquait déjà,
la réputation de l'Algérie, en matière de céréales, est deve¬
nue beaucoup moins mauvaise. Il y a une forme d'agricul¬
ture pour pays de sel. La lutte est possible. Mais c'est une
LE SUJET DU LIVRE 15
lutte. Le Maghreb n'est assurément pas un pays plantureu-
sement fertile.
Ce n'est pas non plus un pays d'élevage facile. Les petits
bœufs maugrebins ne sont guère plus gros que nos ânes.
Pour tirer des grands troupeaux de moutons tout ce qu'on
pourrait en espérer, il faudrait trouver le moyen de les sous¬
traire à la mortalité effroyable des années de sécheresse.
Le Maghreb n'est pas non plus un pays industriel. Ses
oueds ne sont assurément pas des réserves importantes de
force hydraulique. La houille et le lignite font presque
complètement défaut. Le seul gisement de houille actuel¬
lement connu, celui de Kenatsa, semble peu important et
mal placé ; on peut croire qu'il continuerait à rendre peu de
services, même s'il n'était pas exploité par l'État. Dans le
sous-sol du Maghreb, assez bien connu déjà, ce que les géo¬
logues ont retrouvé à des i étages très variés de la série sédi-
mentaire, ce n'est pas du charbon, représentant de vieilles
forêts momifiées, c'est assez exactement l'inverse, du sel,
du plâtre, des stigmates très nets d'un climat désertique
ancien. Tout se passe comme si la malédiction des pays de
sel avait pesé sur le Maghreb depuis le commencement des
âges.
On ne veut pas dire que l'Afrique du Nord soit pauvre
irrémédiablement. L'Algérie, en ce moment précis, traverse
une période de grande prospérité. Et il est intéressant d'en
analyser les éléments. Elle la doit à la vigne. Depuis le
début, l'Algérie a cherché la culture industrielle qui lui
apporterait la richesse. Elle a beaucoup tâtonné. Elle a
essayé du coton, pendant la guerre de Sécession, et elle met
à profit les écarts du change pour recommencer en ce mo¬
ment même. Elle a étudié la ramie, le sapindus. Elle a fait
en grand du géranium. Elle a fait et elle fait encore des pri¬
meurs. Mais le gros succès jusqu'ici c'a été la vigne. La vigne,
depuis vingt ans, rapporte à l'Algérie des sommes d'argent
énormes, elle a fait une révolution économique, et même
morale : elle a changé l'atmosphère, exalté la joie de vivre
et la fièvre d'entreprendre ; elle a fait pousser Alger en
ville champignon. Tout cela, bien entendu, aux proportions
16 LE SUJET DU LIVRE

de l'Algérie, qui n'est pas l'Amérique. Mais enfin cette


expansion subite, quelle qu'elle ait été, fut l'œuvre de la
vigne.
L'Algérie romaine, au dire des archéologues, a dû sa
prospérité à une autre culture industrielle, celle de l'olivier.
Je suppose qu'on peut appeler industrielles des cultures qui
seraient alimentaires en soi, mais qui ne deviennent inté¬
ressantes que parce qu'on les fait en très grand pour l'ex¬
portation.
On dit qu'à Rome, en Italie, sur des points divers du
monde méditerranéen, c'est-à-dire de l'empire romain, on
trouve en abondance des amphores et des débris d'am¬
phores ayant contenu de l'huile, et provenant de l'Afrique
du Nord, comme l'attestent les marques des potiers.
Ici dans les ruines romaines les moulins à huile sont très
fréquents. C'est leur extrême abondance dans un pays
désolé qui a suggéré à Paul Bourde, alors directeur de
l'agriculture en Tunisie, l'idée de revivifier le Sud tunisien
en reconstituant ses olivettes. Il y a parfaitement réussi,
ce qui est curieux, si on considère le point de départ :
l'archéologie n'a pas souvent eu la bonne fortune d'avoir
une portée pratique.
Un auteur arabe nous renseigne sur l'importance des
huileries dans l'Afrique romaine. Il le fait, bien entendu, à
la manière floue et imagée d'un historien musulman. C'est
Abd-el-Hakem, le chroniqueur le plus ancien de la conquête.
Il s'agit de la première expédition arabe, celle où le patrice
Grégoire, déguisé par ses vainqueurs en « Djoreidjir », a
trouvé la mort. Cette première expédition ne fut qu'une
grande razzia ; les Grecs vaincus y mirent fin en payant
une énorme rançon. La scène racontée par Abd-el-Hakem
se passe à côté de cette rançon, un gros tas d'or et de choses
précieuses. Un Bédouin, parmi les vainqueurs, demande
avec étonnement : « Comment font les Grecs pour être si
riches»? Un Grec sourit, cherche un instant de l'œil à terre,
se baisse, et présente, à titre de réponse, entre le pouce et
l'index, un noyau d'olive : « Voilà ! » L'anecdote est amu¬
sante, et pourtant, j'imagine, elle a une valeur documentaire.
LE SUJET DU LIVRE 17

Une phrase d'un annaliste musulman a été bien souvent


citée, parce qu'elle peint la prospérité de l'Afrique romaine
à laquelle a mis fin la conquête arabe. «Tout le pays, depuis
Tripoli jusqu'à Tanger, n'était qu'un seul bocage, et une
succession continuelle de villages (1). » Une variante de
cette phrase est que de Tripoli à Tanger on voyageait à
l'ombre.
Il n'y a rien dans tout cela que de très naturel et de très
connu. On sait bien que les « agrumes » font la prospérité
de l'Italie méridionale et des pays méditerranéens, oliviers,
figuiers, vignobles : c'est la vraie culture du pays. Seulement
elle n'acquiert son importance que par l'exportation, il lui
faut de grands marchés largement ouverts, et aussi étran¬
gers que possible, sous d'autres cieux. C'est une prospérité
un peu artificielle et délicate ; elle dépend de condition
compliquées, politiques.
A l'élan économique de l'Algérie, les mines contribuent
largement elles aussi, mais un peu de la même façon ; elles
exigent l'existence d'une clientèle étrangère. L'Afrique du
Nord a la bonne fortune d'avoir en quantités énormes des
phosphates comme on n'en a découvert nulle part encore
dans le monde : elle est devenue le fournisseur de phos¬
phates de la planète. Elle a, en gros amas, le minerai le
plus recherché à notre époque, le fer. Elle a encore du zinc,
et des mines de plomb, où il n'a pas été creusé un mètre
de galerie, depuis la chute de l'empire romain jusqu'à l'oc¬
cupation française. Mais rien de tout cela ne peut être tra¬
vaillé sur place. Sur les quais des ports algériens le minerai
en partance tire l'œil plus que toute autre marchandise; le
zinc et le plomb sont assez discrets, ils sont en sacs, mais le
fer et le phosphate sont en vrac, entassés grossièrement en
grandes collines rouges et blanches : on les voit de partout
ces collines ; ce sont elles qui donnent aux ports leur phy¬
sionomie nord-africaine.
Cela suppose un lien avec des centres industriels loin¬
tains dont la vie minière algérienne est une dépendance.

(1) 105, t. I, p. 341.


MAGHREB. 2
18 LE SUJET DU LIVRE

Vidal de la Blache a insisté sur ce qui lui paraît être la


caractéristique essentielle de la France, qui est de se suffire
à soi-même. Il n'y a guère de coin chez nous où le paysan
ne trouve à portée de sa main à peu près tous les produits
variés qui lui sont nécessaires pour prospérer. Malgré l'in¬
suffisance de ses ressources en charbon, plus ou moins com¬
pensées par sa richesse en force hydraulique, la France a pu
développer l'industrie qui correspond à ses besoins. C'est
essentiellement un pays équilibré.
Le Maghreb est assez exactement l'inverse.
C'est qu'il n'est pas seulement un pays de sel, imparfai¬
tement dégagé du Sahara. Il a par surcroît d'un bout à
l'autre la même nuance de climat sub-désertique. Et en
effet ce long ruban de 3.000 kilomètres s'étire d'Est en
Ouest sous les mêmes latitudes. Où qu'on aille, on retrouve
partout le même ciel et le même sol. On n'imagine pas un
pays moins varié, plus uniforme. L'aridité relative du cli¬
mat ne permet en aucun point le développement d'une
prospérité locale. Dans un pays aussi grand, il se trouve
à l'état de possibilités certaines ressources immenses, le
vin, l'huile, la laine, les minerais ; mais pour faire passer
ces richesses latentes de l'état statique à l'état dynamique,
il faut l'organisation, les capitaux, la production en grand,
l'exportation ; tout un ensemble de conditions que le Magh¬
reb ne peut pas créer lui-même. Qui sera l'animateur de
l'ensemble dans un pays dont toutes les provinces dépé¬
rissent? Le Maghreb est condamné par son climat à ne pas
se suffire ; son développement économique suppose une col¬
laboration. Comment ne pas voir un lien entre ces conditions
économiques et le trait caractéristique de l'histoire mau-
grebine qui est de ne pas avoir abouti à la constitution d'un
état autonome.
La race. —Tel serait à peu près, dans ses traits généraux,,
le milieu physique, qui aide à comprendre l'histoire du
Maghreb. Mais le milieu n'est pas tout, il faut prendre en
considération la race.
Le Berbère, qui a cette curieuse impuissance à exister
collectivement, est un très bel individu. Ce n'est pas un.
LE SUJET DU UIVHE 19

type humain bien déterminé, il y en a de gigantesques et


d'autres tout petits, quelques-uns sont blonds et d'autres
sont presque des nègres. Cette race est un pot pourri au
moins aussi extraordinaire que n'importe quelle autre.
Mais il y a un trait commun très frappant, l'empreinte par¬
ticulière du pays.
Les anciens l'exprimaient en disant des Libyens qu'ils
sont de tous les hommes ceux qui ont la plus belle santé.
C'est un cliché : plerosque seneclus dissolvit, dit Salluste,
« ces gens-là ne meurent que de vieillesse »; et il dit aussi :

velox, paliens laborum, « ils sont vifs et durs à la peine ».


On peut essayer de préciser la même idée avec une ou
deux anecdotes contemporaines.
Le docteur Gavart, médecin de colonisation à Port-
Gueydon, trouve aux Kabyles un péritoine de chiens. Les
chiens dont il s'agit sont ceux qui se font découdre par le
sanglier ; un garde les recoud avec n'importe quel fil et
n'importe quelle aiguille et ils ne s'en portent pas plus mal.
Les ventres de Kabyles sont à peu près aussi accommodants.
Entre plusieurs cas analogues, en voici un que cite le doc¬
teur Gavart. Un homme a reçu un coup de corne dans le
ventre ; le chirurgien le trouve étendu au pied d'un figuier,
roulé dans son burnous crasseux dans le bourdonnement
des mouches ; il est là depuis plusieurs heures. On l'opère
sur place ; pendant l'opération, dit le docteur Gavart, « les
puces sautaient sur mon champ opératoire », euphémisme
qui désigne naturellement le ventre ouvert du malade. Le
cas paraissait clair et la péritonite inévitable. Huit jours
après, le médecin de colonisation était chez lui au dispen¬
saire de Port-Gueydon, il entend une cavalcade à la porte ;
c'était son opéré qui venait au petit trot d'un mulet se
faire enlever les points de suture.
Naturellement il s'agit d'une immunisation contre un
microbe déterminé. Elle n'existe plus contre un germe
pathogène nouvellement importé, comme le microbe de la
tuberculose.
Voici un autre menu fait qui ne concerne plus les Kabyles,
mais les Ouled-Naïl de Djelfa. Celui qui parle est le caïd
20 LE SUJET DU LIVRE

Ben-Cherif, très francisé, très séduisant : il est le héros


d'un roman qui s'appelle Mouley-Ali, et dont l'auteur est
Herr Van den Burg. Ben-Chérif déplore le pullulement de
ses administrés, hors de toute proportion avec les ressources
locales. « Autrefois, dit-il, la guerre chronique y mettait
bon ordre ; la surpopulation trouvait son remède dans le
meurtre, au temps où la France n'avait pas encore importé
cette effroyable calamité, la paix publique. » Vous entendez
bien qu'il s'agit d'une plaisanterie, d'un paradoxe. Et si
Ben-Chérif s'est rappelé cette conversation, il a lieu de
remercier Allah qui depuis le mois d'août 1914 paraît
l'avoir entendu et exaucé. Mais voici un petit détail qui
n'est pas une plaisanterie; il montre la lutte féroce et d'ail¬
leurs victorieuse contre la famine. Un Ouled-Naïl en voyage
déploie, bien entendu, ces qualités de marcheur admirable
qui sont communes dans toute l'Afrique du Nord ; mais
c'est son viatique qui est intéressant ; il n'emporte pas, au
dire de Ben-Chérif, la galette traditionnelle ; il part avec
simplement une poignée de blé dans le capuchon de son
burnous, et lentement, au cours de la journée, tout en
« marchant la route », il écrase entre ses dents grain après
grain, économisant ainsi, dans sa sagesse, les frais de meu¬
nerie et de boulangerie. Je ne sais pas si l'anecdote est rigou¬
reusement exacte, elle est peut-être un peu chargée, mais
elle dessine du Berbère une silhouette qui est juste dans
l'ensemble.
Il faut songer au petit cheval barbe, si sobre et si endu¬
rant. On lui donne au maximum cinq ou six kilogs d'orge
par jour, c'est-à-dire que nous les lui donnons, nous, Euro¬
péens, avec nos habitudes de folle prodigalité. En France,
n'est-ce pas, un cheval réclame une quinzaine de kilos
d'avoine. Il est vrai qu'il est bien plus haut et plus membré.
Mais la moindre petite bique africaine, dont les os percent
la peau, fera quatre-vingts kilomètres en un jour et recom¬
mencera le lendemain. Où est le gros cheval de chez nous
qui en ferait autant sans être fourbu?
Il faut songer encore au bourriquot, au fameux bourri-
quot africain. On le rencontre partout, bâté du double
HMBBBB

LE SUJET DU LIVRE *1

couffin, aussi gros que lui, et dans lequel on entasse tout ce


qu'on veut, du fumier, des déblais de terrassement. D'au¬
tres fois le bourriquot porte sur son échine un grand gail¬
lard dont les pieds touchent terre. Souvent il les a deux
narines fendues au couteau très haut dans la direction de
l'œil : c'est pour lui faciliter la respiration ! Ce bourriquot
est d'ailleurs le plus minuscule des ânes connus, et personne,
excepté lui-même, n'a jamais pu savoir ce qu'il mange;
ça le regarde, «deber ras-hou », qu'il se débrouille pour son
compte personnel, son propriétaire n'y donne pas une
pensée.
Toutes les bêtes de ce pays-ci sont de ce modèle sec,
sobre et endurant : et avec les autres animaux l'homme
aussi, leur chef de file. C'est le pays de sel qui veut ça : la
dureté de la vie élimine les faibles, et le soleil, tueur de
germes, dans l'air sec et sur la terre nue, est un excellent
désinfectant.
Voici encore ce que dit une institutrice de la Kalaa des
Beni-Abbès, dans la Kabylie des Babors. Il faut rappeler
que ce mot d'instituteur, comme il est fréquent en d'autres
matières, désigne de part et d'autre de la Méditerranée des
fonctions très différentes. L'instituteur algérien, du moins
l'instituteur européen en pays indigène, est dans une situa¬
tion très particulière. Il est tout près des indigènes, il vit
avec eux coude à coude, mêlé à' leur vie. Et cependant il
n'est pas colon, il n'a pas d'intérêts locaux qui le mettent
en concurrence avec l'indigène. Il n'a pas non plus, comme
le garde forestier, à appliquer un règlement redouté. Il
n'est même pas revêtu de cet éclat officiel, qui jette néces¬
sairement un froid. Un ménage d'instituteurs, ayant vécu
toute une vie dans le même village kabyle perdu, ce sont
peut-être les Européens les mieux placés pour voir profond
dans l'âme indigène, s'ils savent voir.
Voici comment l'institutrice de la Kalaa parle de la
jeune fille kabyle son élève, qu'elle aime bien et dont elle
se croit aimée. La famille kabyle pullule très à l'étroit
dans une maison toute petite ; la fillette, qui vit à l'intérieur
de la maison bien plus que le petit garçon, souffre davan-
22 LE SUJET DU LIVBE

tage de cette promiscuité. Il faut marier de très bonne


heure, dès la douzième année, cette gamine trop avertie.
Elles deviennent mères tout de suite et le premier bébé a
de la chance s'il survit ; la maman est trop gosse, trop
rieuse et trop joueuse pour prendre vraiment au sérieux son
premier-né ; ça ne compte pas, elle a toute la vie pour en
faire beaucoup d'autres.
A entendre parler de ces fillettes, qui ont le corps d'une
mère avant d'en avoir l'âme, il me semble qu'on touche du
doigt, dans un exemple concret, la prodigalité de la vie.
Assurément la Berbérie est un pays où la « plante humaine »
pousse drue et vigoureuse.
Ces hommes physiquement bien doués, on a quelquefois
supposé qu'ils l'étaient moins bien intellectuellement. C'est
une question délicate. Pour nos humanitaires, c'est un blas¬
phème que de parler de races inégales ; et en ce'moment
précis la théorie du surhomme sombre dans un océan de
sang. Pourtant Vhomo Europœus, d'une part, et d'autre
part le pygmée par exemple, semblent bien être des sous-
espèces zoologiques entre lesquelles il y a vraiment une
gradation. Mais les Berbères ne sont pas du tout des
pygmées.
Pour expliquer l'impuissance politique des républiques
sud-américaines, on a parfois invoqué un motif de race.
Les Américains du Sud sont un croisement d'Indiens et
d'Espagnols ; et le métissage de types humains très éloi¬
gnés donnerait des résultats médiocres. On a cru observer
dans l'histoire du Portugal un arrêt de développement, et
on l'a imaginé en relation avec l'afflux du sang nègre dans
un petit pays qui s'est trouvé avoir un empire colonial
immense.
Faut-il ranger l'Afrique du Nord dans la même catégorie
que le Portugal et l'Amérique du Sud? Il est sûr que de
l'extrême Nord d'une part, et des régions équatoriales de
l'autre, des Vandales et des Soudanais sont venus S3 fondre
dans la race berbère, quoique ces éléments du mélange
soient en dose très faible.
A vrai dire l'idée d'une infériorité biologique n'est pas
LE SUJET DU LIVRE 23

très séduisante. Il n'est pas possible d'oublier que ce pays-


ci a fourni à l'histoire quelques-uns de ses géants. Annibal
a beau être un Carthaginois et saint Augustin un Latin; ce
■sont là des étiquettes qui ne changent rien au fond :
Annibal et saint Augustin sortent tous deux d'une lignée
nord-africaine. Et il serait aisé d'allonger la liste des grands
hommes Maugrebins.
En Algérie, depuis la conquête française, on a vu une
fraction de la population, l'Israélite, absorber avidement
toute l'intellectualité occidentale. Les jeunes Israélites
sont généralement à la tête de leur classe au lycée, et ils
en sortent pour subir avec succès les concours les plus dif¬
ficiles. Leur exemple semble démontrer que les notions les
plus subtiles de notre civilisation tiennent à l'aise dans un
-cerveau maugrebin. J'entends bien que ce sont des Juifs,
une race à part; mais est-ce une race biologiquement dis¬
tincte, ou une nation, développée à travers les siècles par
la pratique d'une religion commune, un patriotisme jaloux,
un genre de vie très spécial, l'inter-mariage? Depuis quinze
cents ans, nous constatons la présence de ces gens-là au
Maghreb, et il n'est pas prouvé qu'ils y soient jamais venus
d'ailleurs. Ce ne sont pas des étrangers, ils font simplement
figure de cerveaux entraînés et sélectionnés parmi les cer¬
veaux maugrebins. m
Que sont donc les Berbères, au point de vue biologique,
sinon des hommes blancs méditerranéens, tout près des
autres? h'homo Européens, l'Arien, porteur actuel de la
civilisation, a des dithyrambes scientifiques sur la supério¬
rité biologique du grand dolichocéphale blond. On ne peut
oublier cependant que cette même civilisation, nous l'avons
reçue, il y a un petit nombre de siècles. Elle est apparue,
très loin de chez nous, au Levant, en Egypte, en Chaldée,
chez l'homme méditerranéen, Sémite ou protosémite ;
chez des hommes qui assurément avaient un peu de sang
nègre. Elle s'y est épanouie merveilleusement pendant des
millénaires. Où était en ce temps-là la présomption de supé¬
riorité raciale?
Il est vrai que ceci ne s'applique pas au Maugrebin, qui
24 LE SUJET DU LIVBE

n'a jamais rien eu à voir avec la genèse de la civilisation.


Le Maghreb est assez exactement l'inverse de l'Egypte et
de la Chaldée, quelque chose comme la plus belle réserve
existante de barbares blancs. Aussi bien n'y a-t-il rien au
Maghreb qui équivaille, même approximativement, au Nil,
au Tigre et à l'Euphrate.
Le Maghreb est ce qu'on a vu. Une civilisation autonome,
un art, une littérature, une langue même, un peuple cons¬
cient de son existence, un État organisé, tout cela ce sont
des luxes très coûteux, à base capitaliste. Le Maghreb
laissé à lui-même n'a jamais pu se les offrir. Ce pays de sel
n'a jamais eu l'armature d'argent qui est nécessaire pour
supporter un grand édifice social et politique, base indis¬
pensable de toute civilisation.
Pour expliquer la barbarie du Maghreb, il ne semble pas
nécessaire de faire intervenir l'hypothèse d'une infériorité
raciale originelle. Étant bien entendu pourtant que des
millénaires de barbarie ne peuvent pas manquer d'avoir
modelé la race.
Le problème historique. — Tels seraient à peu près les
éléments du problème historique qu'on voudrait essayer
d'éclairer. Car il y a bien un problème, une énigme même,
et déconcertante pour nous autres Occidentaux. Il est vrai¬
ment extraordinaire que le Maghreb ne soit jamais arrivé
à s'appartenir. Aussi loin que nous remontions dans le
passé, nous voyons ici une cascade ininterrompue de domi¬
nations étrangères. Les Français ont succédé aux Turcs,
qui avaient succédé aux Arabes, qui avaient succédé aux
Byzantins, qui avaient succédé aux Vandales, qui avaient
succédé aux Romains, qui avaient succédé aux Carthagi¬
nois. Et notez que le conquérant, quel qu'il soit, reste maître
du Maghreb jusqu'à ce qu'il en soit expulsé par le conqué¬
rant nouveau son successeur. Jamais les indigènes n'ont
réussi à expulser leur maître. Ils ont laissé couler sur eux
le torrent ininterrompu des conquêtes, impuissants, on
pourrait presque dire indifférents.
Et pourtant ces éternels conquis ne sont nullement pai¬
sibles. Ils sont au contraire essentiellement guerriers. On
LE SUJET DU LIVRE 25

les voit toujours les armes à la main. Leurs grands hommes


sont presque toujours des chefs de guerre, depuis Annibal
jusqu'à Abd-el-Kader.
Ils ne sont pas non plus une race malléable, accueillante
pour l'étranger, prête à se fondre en lui. Tout au contraire.
La conquête étrangère joue un rôle important dans toutes
les histoires. Mais, ailleurs, le conquérant étranger devient
plus ou moins vite un chef national. Ici jamais.
Les Turcs, en 1830, après plusieurs siècles d'occupation,
restaient aussi distincts des indigènes qu'au premier jour.
La première invasion arabe est de 641 après J.-C. et aujour¬
d'hui encore, en Algérie, au Maroc, les Berbères et les Arabes
n'ont toujours pas fusionné ; le bloc berbère demeure
énorme et irréductible. Et cette Berbérie indéracinable,
qui dure depuis 3.000 ans, n'a jamais été un peuple ; c'est
trop peu dire : elle n'a jamais senti le besoin d'en être un.
A nous autres Européens ça paraît fantastique.
Il y a mieux : la Berbérie non seulement n'a jamais été
une nation, mais elle n'a jamais été .un État autonome. Elle
a toujours fait partie d'un empire dont elle était une pro¬
vince ; comme elle est colonie française, elle a été province
de l'empire musulman, de l'empire byzantin, de l'empire
romain.
Par deux fois, au temps des corsaires turcs, et au temps
de Carthage, ce pays tout continental fut, des siècles du¬
rant, quelque chose comme l'annexe terrienne d'une cité
maritime étrangère, qui vivait de sa flotte. Rien n'atteste
mieux, il me semble, son impuissance à se tenir debout sur
ses propres pieds.
C'est aussi que cette race, qui a une vitalité irréductible,
n'a aucune individualité positive.
Notez qu'il n'y a pas un seul livre berbère, et qu'il n'y
a même, à proprement parler, ni écriture véritable, ni
langue réglée. La Berbérie est le pays des ruines, car les
nomades, qui ne construisent pas, ne touchent pas aux
vieilles pierres. Les matériaux abondent pour l'archéologie
musulmane et pour la romaine. Mais on ne peut guère
parler d'architecture berbère. Des monuments funéraires
26 LE SUJET DU LIVRE

•qui rentreraient dans cette catégorie (le Medracen, le Tom¬


beau de la Chrétienne) (1) sont d'humbles imitations des
pyramides d'Égypte.
Dans de menus détails de l'histoire, qui passent inaper¬
çus, on retrouve en Berbérie ce caractère de reflet éternel.
Il y a une quinzaine d'années, l'Algérie française a em¬
prunté à la France métropolitaine l'antisémitisme, et elle
a fait de Drumont son député. Il est clair que par le même
mot la colonie et la métropole entendaient des choses très
différentes. En France, l'antisémitisme était une forme nou¬
velle du vieux parti monarchiste. En Algérie, on imagine
aisément l'indifférence infinie de la colonie pour la vieille
monarchie française : il s'agissait du décret Crémieux, qui
a naturalisé les Juifs, et le sentiment profond était la colère
contre la métropole. Ce sentiment proprement algérien n'a
pu se faire jour qu'à l'aide d'une formule étrangère (2).
Il est vrai qu'il s'agit ici de colons français et non pas de
Berbères indigènes. Mais les colons sont beaucoup moins
indépendants qu'ils ne se l'imaginent eux-mêmes de l'am¬
biance maugrebine.
Jusque dans ces petites choses, l'Afrique du Nord est un
reflet de la métropole.
Et elle l'a toujours été de ses métropoles successives. Le
Mzabite qui vend des légumes au coin de la rue, est le des¬
cendant d'hérésiarques musulmans qu'on appelait des
Kharedjites, ce qui signifie à peu près des « dissidents ».
Cette «dissidence» s'est produite en Syrie et en Mésopota¬
mie du temps d'Ali, gendre de Mahomet.
Une tribu berbère dont on retrouve maintenant encore
les traces entre Djidjelli et Sétif, a donné à l'Islam une
dynastie de Kalifes. Cette tribu était celle des Ketama,
mais la dynastie ne s'appelle pas du tout Kétamienne, elle
s'appelle Faiimide, du nom de Fatma, la fille de Mahomet.
Il est bien entendu que Fatma n'a jamais eu rien de
commun avec les Ketama, non plus qu'Ali avec les
Mzabites.
(1) Fig. 12 Introduction II, 4 p.
(1) 20, Liv. III, ch. 2.
LE SUJET DU LIVRE 27

Une dynastie a été fondée à Tiaret, dans l'Oranie, par


une famille Bostémide, qui se rattachait à un illustre Persan
du nom de Rustem.
Au Maroc, la dynastie actuelle et d'ailleurs toute la caste
nobiliaire des Chorfa se rattache à Mahomet par des généa¬
logies fictives.
Tout cela paraît moins étrange, si on a présent à la mé¬
moire le phénomène antisémite, qui est là sous nos yeux,
notre contemporain. Il me semble du moins qu'il y a là une
catégorie de faits connexes. Ce pays, à travers toute son
histoire, a dû importer, de ses métropoles étrangères suc¬
cessives, jusqu'aux étiquettes de ses partis politiques. Il
est passionné, il est violent, mais jusque dans ses guerres
civiles, auxquelles il est toujours prêt, il a toujours attendu
de l'étranger les programmes et les drapeaux.
A cette race guerrière et vivace tout se passe comme si
un élément psychologique avait manqué pour s'affirmer
politiquement : un groupe d'idées et de sentiments qui lui
fût propre, une âme à soi, un programme, un désir autour
de quoi se grouper et pour quoi se battre.
Voilà le problème, qui domine toute l'histoire maugre-
bine, qu'on retrouve à chaque page. Dans nos histoires
nationales européennes l'idée centrale est toujours la même :
par quelles étapes successives s'est constitué l'État, la na¬
tion. Au Maghreb, inversement, l'idée centrale est celle-ci :
par quel enchaînement de fiascos particuliers s'est affirmé
le fiasco total.
Un problème capital pour le maître actuel, le Fran¬
çais.
Tous, tant que nous sommes, et ceux-là mêmes d'entre
nous qui nous méfions davantage de l'humanitairerie, nous
avons, à propos de l'Algérie, ce qu'on pourrait appeler des
scrupules de conscience. Nous sommes ainsi faits que le
droit du plus fort ne nous satisfait pas comme base de notre
propre domination. Et d'ailleurs nous avons raison de sentir
que c'est une base chancelante.
Le souci de notre domination après tout n'est pas ce qui
prédomine. Il s'agit d'être à la hauteur de nos responsabi-
28 LE SUJET DU LIVRE

lités, de faire œuvre qui ait un sens et qui tienne, de cons¬


truire le Maghreb pour la première fois.
Il y a bien un groupe de faits répondant à la question que
nous ne pouvons pas ne pas nous poser à nous-mêmes :
« Qu'est-ce que nous faisons donc ici? » Nous jouons ici un

rôle qui a toujoursété joué par quelqu'un depuis 3.000 ans,


et qui demain serait joué par quelqu'un d'autre, si ce n'é¬
tait plus par nous. Ce pays-ci est l'éternel associé, il n'a
jamais pu se passer d'un maître. Seulement parmi tous nos
prédécesseurs il n'y en a jamais eu un seul qui ait pu s'ins¬
taller à demeure, faire œuvre définitive.
Les conquérants ici n'ont jamais pu s'unir en un seul
peuple avec les conquis ; pas une seule fois en 3.000 ans.
Et il ne s'agit pas seulement de noter que c'est omineux.
Ayons bon espoir, puisqu'il n'y a pas d'autre méthode pour
agir. Seulement ne croyons pas que ce soit si facile. Il me
semble qu'en pareille matière on peut avoir une horreur
légitime de la phrase courante : « C'est bien simple, il n'y a
qu'à... » Tout se passe au contraire, depuis 3.000 ans,
comme si ce n'était pas simple du tout.
Et alors il devient passionnant de comprendre ce qui
s'est passé depuis 3.000 ans, de dégager les grandes lignes
et le sens des événements.
L'importance du haut moyen âge
On n'a pas l'intention de faire tenir dans ce petit livre
trois mille ans d'histoire. A proprement parler, ce qu'on
essaiera d'élucider ce sont quelques siècles dans l'histoire
du Maghreb, les moins connus. Ils s'intercalent entre les
deux invasions arabes, celle des émirs représentants du
kalife, à la fin du vn e siècle, et celle des Bédouins hilaliens
qui commence au milieu du xi e siècle. C'est le haut Moyen
âge maugrebin.
Cette période est tout à fait à part dans l'histoire du
Maghreb. Et d'abord, de toute évidence, c'est la grande
époque. C'est le moment où le Maghreb conquiert l'Espagne,
la Sicile, l'Égypte. Jamais ni avant ni depuis il n'a été le
centre d'un pareil rayonnement. Ces siècles-là pourraient
LE SUJET DU LIVRE 29

être nommés les siècles glorieux, mais le but qu'on s'est


proposé n'est pas de chanter les gloires maugrebines, c'est
de chercher le mot d'une énigme. A ce point de vue juste¬
ment le haut Moyen âge est passionnant.
Toutes ces grandes choses, le Maghreb, avec sa modestie
habituelle, ne les fait pas en son nom.
Il est le protagoniste de l'Islam, il fait partie du monde
musulman, il porte un masque arabe. Mais sous le masque
on retrouve aisément le Maghreb lui-même. De grandes
tribus s'organisent en États, d'abord sous des princes étran¬
gers, puis sous des sultans berbères. Exaltés et entraînés
par la grande épopée militaire, abandonnés à eux-mêmes
par l'effondrement du kalifat arabe omméiade en Orient,
les Berbères, pour la première et la dernière fois, ont une
occasion unique de s'affirmer, d'organiser le Maghreb en
État autonome, conscient de soi. Jamais le problème n'a
été aussi près de sa solution. Et pourtant il n'a pas été ré¬
solu. Est-il possible de discerner comment et pourquoi?
Il y a une grosse difficulté. C'est que ces siècles glorieux
sont en même temps les siècles obscurs. De toute l'histoire
maugrebine c'est la période la plus inconnue et la plus dif¬
ficile à connaître.
L'antiquité nous est bien connue. Sur le Maghreb car¬
thaginois et romain nous n'avons pas seulement les récits
des meilleurs historiens grecs et latins, Polybe, Salluste,
Tite Live : récits éclairés et précisés par les documents
archéologiques et les inscriptions. Par surcroît, cette masse
énorme de documents a déjà été ordonnée et mise en œuvre
dans d'admirables travaux modernes d'érudition, et en par¬
ticulier dans l'histoire de Gsell en cours de publication.
Depuis la Renaissance et même depuis le xn e siècle, il
y a sur le Maghreb abondance relative de documents divers,
témoignages contemporains de chroniqueurs espagnols,
portugais, arabes surtout ; documents d'archives, monu¬
ments et inscriptions. Tout cela est bien loin d'avoir été
débrouillé ; il resterait à faire une besogne immense, qui
excéderait les forces d'un homme, et à laquelle on se gardera
bien de toucher. Dans l'état actuel de nos connaissances
30 LE SUJET DU LIVRE

pourtant les grandes lignes apparaissent. Même de vieilles


dynasties comme celle des Almohades, voire des Almora-
vides ont une certaine netteté.
Le trou noir, la bouteille à l'encre, est entre les deux.
Gomment le Maghreb a-t-il passé de la civilisation chré¬
tienne aux Almoravides? Là sont les siècles obscurs, du
vn e au xi e , approximativement. Les documents contem¬
porains font tout à fait défaut. L'Islam conquérant n'a pas
eu le souci de se raconter lui-même. L'Arabe était un bar¬
bare, insoucieux d'histoire. La curiosité intellectuelle ne
s'éveille dans le monde musulman que tardivement, avec
les Abbassides, lorsque la décadence de l'élément arabe
laisse refleurir les germes de la vieille civilisation persane
et levantine, enfouis sous les décombres de l'invasion. A ce
moment-là, évidemment, quelques chroniqueurs levantins
nous racontent la conquête du Maghreb, ou du moins ce
qu'ils en connaissent encore. C'est maigre.
C'est le moment où le Maghreb subit la transformation
la plus profondément intime qu'on puisse imaginer. Il
change de langue, de religion, d'âme. La profondeur de
cette transformation suffit à expliquer le silence général.
La chrysalide ne peut évidemment pas rendre compte de
ce qui lui arrive. C'est d'autant plus dommage que cette
transformation est justement le point central, le tournant
passionnant de toute l'histoire maugrebine. C'est la coupure
qui rend inintelligible toute l'évolution. Les documents se
taisent au moment précis où nous aurions le plus besoin d'eux..
Est-il possible de remédier à leur insuffisance? On croit
que oui. Assurément il faut interpoler et interpréter. Il ne
faut pas se laisser étroitement lier par ce qui fut dans le
dernier demi-siècle la stricte méthode historique : la mé¬
thode de l'histoire exclusivement documentaire, l'histoire-
à seule base d'archives. Dans notre cas particulier ce n'est
assurément pas dans les archives qu'on peut espérer décou¬
vrir quelque chose. On n'apportera pas un texte nouveau.
Mais pour rendre, intelligibles ceux qui existent il me-
semble qu'on a un peu trop renoncé bénévolement à des-
éléments importants d'appréciation.
LE SUJET DU LIVRE 31

Le pays n'a pas changé, il est toujours là sous nos yeux,


et il commence à être bien connu. La géographie du Magh¬
reb a fait bien plus de progrès que son histoire. Des faits,
incohérents aussi longtemps qu'on se borne à les considérer
en eux-mêmes, apparaîtront, je crois, logiquement liés dès
qu'on les placera dans leur cadre.
L'homme n'a pas plus changé que le pays. Une des prin¬
cipales sources d'obscurité est probablement que son his¬
toire est sectionnée en deux compartiments étanches. Il est
évident que le compartiment des études classiques et celui
des études orientales ne communiquent pas. L'homme réel
pourtant, celui qui a vécu, le Berbère évoluant à travers les
âges a franchi la cloison étanche, il a porté dans la période
nouvelle le poids intégral de son passé dans la période pré¬
cédente. La vie n'a pas recommencé, elle a continué.
Dans la période qui nous occupera plus spécialement,
celle du haut Moyen âge maugrebin, on croit que bien des
choses s'éclairent si on rétablit le lien avec les époques anté¬
rieures. On ne peut donc pas s'enfermer dans le haut Moyen
âge. Il faut en sortir pour le mieux comprendre. Une longue
introduction a paru nécessaire pour extraire de l'histoire de
l'antiquité ce qu'il est indispensable d'en rappeler. Et pour
éclairer cette période obscure, cette lacune, qui supprime
la liaison des faits et rend leur ensemble inintelligible, un
chapitre de conclusions a paru nécessaire aussi, pour mon¬
trer comment les conséquences de ces faits se laissent suivre
aisément jusque dans le Maghreb moderne. Ce petit livre
est donc devenu, en quelque sorte; une esquisse générale
de l'histoire du Maghreb.
Tel est donc le sujet du livre, et l'esprit dans lequel on
voudrait l'écrire. C'est assurément une tâche très particu¬
lière, dangereuse, en dehors des méthodes usuelles de l'éru¬
dition.
Au début de l'Introduction, il est inévitable naturelle¬
ment de parler longuement des sources.
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE

LES SOURCES ARABES


CHAPITRE PREMIER

ROUDH-EL-QIRTAS

■Les sources arabes

Le haut moyen âge maugrebin ne nous est connu, dans


la mesure où il l'est, que par des sources arabes. A-t-on
le droit de toucher à un pareil sujet quand on n'est pas
arabisant? C'est une question extrêmement grave à notre
«poque de spécialisation scientifique.
Il y a là matière à plaisanterie. Dans le Lys rouge
d'Anatole France, le professeur de minéralogie Lagrange,
consulté sur « des os de renne travaillés par les premiers
hommes », répondit avec une indifférence maussade que ces
objets concernaient un de ses confrères. « Ah ! dit Mme Mar¬
tin, ce n'est pas votre vitrine. » Notez que ces scrupules
sont parfaitement légitimes. Où irait-on si on niait la
nécessité pour un érudit de s'arrêter aux limites de sa
compétence.!
Si pourtant on donne à ce scrupule sa valeur absolue,
alors il faut abandonner l'histoire du Maghreb musulman
aux arabisants purs, qui n'ont ni le temps ni la prétention
d'être des historiens. Il y a déjà là un cercle vicieux. Par
surcroît, il faut donc accepter avec toutes ses conséquences
fâcheuses le sectionnement du passé maugrebin en com¬
partiments étanches.
Les études orientales ont un caractère hermétique. Elles
se poursuivent comme en vase clos, hors de portée de
l'attention publique. Si pourtant un profane, ou un demi-
profane, se trouve amené à pénétrer dans ce domaine, il
36 ROTJDH-EL-QIRTAS

n'y est plus aussi dépaysé qu'il y a, par exemple, un demi-


siècle.
Parmi les écrivains arabes qui nous documentent sur
le Maghreb, beaucoup, aujourd'hui, ont été traduits. Il en
est même un que nous ne possédons, pour le moment, que
dans la traduction française publiée par Masqueray. C'est
Abou-Zakaria, dont le texte manuscrit est égaré, fait ridi¬
cule, mais exact.
Un arabisant modeste et éminent, M. Fagnan, a con¬
sacré une longue vie de labeur acharné à traduire des histo¬
riens maugrebins de langue arabe (Ibn-el-Athir, le Bayan,
le Merrakechi, le Zerkechi). Ce souci dje traduction appa¬
raît dès le début de l'occupation française ; la collection
appelée Exploration scientifique de l'Algérie, en 1845, a
publié de Kairouani une traduction qu'on dit médiocre.
La traduction d'Ibn-Khaldoun par le baron de Slane est
de 1852 et 1862.Vers la même époque (1852-1853), l'abbé
Bargès a traduit des chroniques concernant Tlemcen et
Touggourt. La besogne se continue aujourd'hui. M. Georges
Marçais, en 1917, vient de publier « le jardin des Églan-
tines, histoire des rois de Fès ».
On n'a pas la prétention d'avoir épuisé la liste, on a
voulu seulement donner l'impression de l'énorme effort qui
a été fourni de différents côtés. Les matériaux accumulés
à pied d'œuvre font un tas respectable. Le moment est
peut-être venu où on pourrait essayer de bâtir.
Je sais bien que ces traductions sont de valeur inégale.
La meilleure de toutes, celle qui a exercé l'action la plus
profonde, la traduction d'Ibn-Khaldoun, ne satisfait plus
les arabisants ; elle a été faite trop vite.
La grosse difficulté pourtant ne me paraît pas être les
inexactitudes de détail. Dans un cas douteux, ou délicat,
on peut toujours, après tout, se reporter au texte avec l'as¬
sistance d'un arabisant.
La grosse difficulté, à mon sens, c'est l'intelligence géné¬
rale de textes qui nous déconcertent. Un historien arabe
n'a rien de commun avec Salluste, Tite-Live ou Polybe,
voire Procope. Ceux-ci sont des cerveaux occidentaux,
ROUDH-EL-QIRTAS 37

avec qui nous sommes de plain-pied. Nous les pénétrons


sans effort, sans y songer. Le cerveau des historiens arabes,
leur sensibilité, jouent d'une façon originale qui n'a pas
de rapport avec le nôtre. Une mise au point de tous les ins¬
tants s'impose; et si on ne la fait pas, on ne comprend plus.
On croit donc à la nécessité d'un préambule sur les his¬
toriens arabes ; l'esprit dans lequel ils ont écrit et dans
lequel on doit les lire. Naturellement, il faut envisager
des cas concrets, étudier quelques historiens déterminés.
Il n'est pas du tout nécessaire de les passer tous en revue.
On en a choisi deux, Roudh-el-Qirtas et Ibn-Khaldoun.
Quand on aura analysé leurs méthodes, on croit qu'on
aura à peu près épuisé le sujet.
ROUDH-EL-QIRTAS
Le Roudh-el-Oirtas a un sous-titre parfaitement clair :
« histoire des souverains du Maroc et annales de la ville
de Fès. » C'est une histoire de cette partie du Maghreb,
que nous appelons aujourd'hui le Maroc, depuis que
l'Islam y est apparu jusqu'à l'année 1326 de notre ère.
C'est un document fondamental. Aussi, en avons-nous
deux traductions, l'une latine par Tornberg (Upsal, 1846)
qui est la meilleure, et l'autre française par Beaumier (1860).
On n'est pas d'accord sur le sens exact du titre Roudh-
el-Qirtas. La signification littérale paraît être « le jardin
des feuillets », encore bien qu'il serait plus exact de dire
« le jardin du feuillet », puisque Qirtas paraît être du sin¬
gulier. Pourtant, il s'est trouvé des orientalistes pour tra¬
duire « le jardin de Qirtas ». Il existe un jardin de ce nom
quelque part en Perse (préface de Tornberg). La Perse
est bien loin pourtant et, d'autre part, les titres comme
« Jardin des feuillets », si alambiqués et obscurs qu'ils
nous paraissent, sont portés fréquemment dans la litté¬
rature arabe par des livres d'histoire (jardin des Églan-
tmes, — prairies d'Or, etc.. ). Il est certain pourtant
qu'une incertitude plane sur le sens précis du titre.
Il en plane une autre sur le nom de l'auteur. Les manus¬
crits, ou, à tout le moins, une partie des manuscrits, sur
38 ROUDH-EL-QIHTAS

la première feuille, attribuent le livre à un certain Ben- Abd-


el-Halim de Grenade. Mais il y a de bonnes raisons, en
particulier une affirmation précise d'Ibn-Khaldoun, pour
croire que l'auteur s'appelait en réalité Ibn-Abi-Zer' et
qu'il était de Fès (préface de Tornberg).
L'usage s'est établi de désigner ce livre quasi anonyme,
et presque dépourvu de titre, par cette abréviation com¬
mode « le Qirtas ».
Que l'auteur se soit appelé Ibn-Abi-Zer' ou qu'il ait été r
comme le disent les manuscrits, « le cheikh, l'iman dis¬
tingué, savant et sage, versé dans les hadits... ben Abd-
el-Halim », nous savons du moins, avec certitude, qu'il a
passé toute sa vie à Fès et qu'il était, exactement en 1326
de notre ère, dans l'obéissance étroite du sultan mérinide
alors régnant. Et nous n'avons guère besoin d'en savoir
davantage, parce que, évidemment, nous n'avons pas
devant nous une personnalité puissamment originale.
Beaucoup d'autres imans distingués, savants et sages, ont
écrit exactement comme lui, ont eu précisément la même
conception de l'histoire. Le Qirtas est un excellent type
représentatif de l'histoire arabe.
M. Fagnan, qui la connaît bien, et qui lui a consacré sa
vie, la juge sévèrement et sommairement à propos du
Bayan, dont il nous a donné une excellente traduction. Le
Bayan, nous dit-il, est rédigé en forme d'annales, en ali¬
néas chronologiques, et il a toute la « sécheresse à laquelle
semblent se complaire les Arabes, à qui la conception de
l'histoire est presque restée étrangère ». Le traducteur du
Qirtas aurait pu en dire autant. Si on essaie d'analyser, à
propos du Qirtas, cette impression que M. Fagnan a rendue
incidemment dans un membre de phrase, voici peut-être
à quoi on aboutit.
Le Qirtas, en effet, range les faits dans un ordre chro¬
nologique, dans l'ordre de leur succession. La série des-
dates est l'armature du récit. C'est un livre d'Annales.
Peut-être faut-il aller un peu plus loin. Les dates ne sont
pas seulement en nombre immense ; elles sont d'une pré¬
cision inusitée chez nous, puisqu'elles comportent non seu-
BOUDH-EL-QIRTAS 39
lement l'année et le jour du mois, mais celui de la semaine
et jusqu'au moment de la journée. Le général fatimide,
Djouhar le chrétien, est entré par la brèche dans Fès,
prise d'assaut, dans la matinée du jeudi 20 de ramadan
de l'année 349 (1). Ou bien encore, c dans la nuit du jeudi
29 chouel 267, il y eut un terrible tremblement de terre,
comme on n'en avait jamais ressenti de mémoire
d'homme » (2).
A côté de ces précisions minutieuses, on rencontre des
à peu près comme celui-ei :
En 349, le sultan idrisside En-Nasser « se rend maître
de Ceuta et de Tanger..., quelques-uns rapportent cet évé¬
nement en l'an 319 » (3). On croit devoir donner des dates
à quatre ou cinq heures près et on glisse sur une erreur
d'une trentaine d'années.
Le Qirtas s'astreint tout particulièrement à donner des
dates bien complètes, lorsqu'il s'agit d'événements astro¬
nomiques :
« En 266, dans la nuit du 21 safar, une magnifique
aurore boréale apparut sur le ciel et dura toute la nuit...
En 299, éclipse totale de soleil le mercredi 29 chouel, le
soleil s'obscurcit après la prière de l'Asser (4). »
Voilà qui donne probablement la clef de l'énigme. Des
dates où le jour de la semaine, et même l'heure sont à la
rigueur plus importants que l'année, ce sont des notations
chronologiques intéressant les astrologues, c'est avec ces
éléments-là qu'on établit un horoscope. A Rome et sans
doute en beaucoup d'autres pays, l'histoire, à son aurore,
était une branche de l'astrologie. Elle s'appelait les Fastes
et elle était quelque chose comme une liste utilitaire de
jours fastes et néfastes. En pays arabe, l'histoire n'a ja¬
mais dépouillé tout à fait le caractère de la première
enfance : le Qirtas est un peu un livre de fastes.

(1) 107, p. 122.


(2) 107, p. 132.
(3) 107, p. 135.
(4) 107, p. 132-135.
iO ROUDH-EL-Q1RTAS

D'autre part, les deux lignes et demie qui servent de


titre au chapitre avant-dernier suffisent [h elles seules
pour attirer l'attention sur un autre caractère du Qirtas :
«Règne du roi de l'époque, lumière du siècle, l'iman,
l'heureux, l'émir des musulmans Abou-Saïd, notre Kalife
en cette année 726 ».
Tout le chapitre est sur ce ton, c'est un hosanna, le
mot de panégyrique serait un peu faible. Abou-Saïd est,
si je compte bien, le dixième sultan mérinide. 160 pages
du Qirtas, un tiers du livre, sont consacrées à cette dynastie
et rédigées plus ou moins dans le même esprit d'historio¬
graphie officielle et un peu servile. Même lorsqu'il parle
des dynasties antérieures, il serait absurde d'attendre de
lui qu'il fasse abstraction du point de vue mérinide. Le
Qirtas est évidemment une histoire très teintée d'histo¬
riographie.
Ce sont peut-être là ses moindres défauts, ou du moins
ses particularités les moins caractéristiques. L'auteur du
Qirtas, en tant qu'Arabe et oriental, n'a pas le cerveau
fait comme nous. Les catégories de son intelligence ne sont
pas celles de la nôtre. Sa conception de l'histoire et la
nôtre ne se superposent pas.
Voici le genre de renseignements qu'il nous fournit :
« Sous le règne d'El-Mansour l'Almohade, on comptait à
Fès 785 moquées, 122 vespasiennes, 95 bains publics,
472 moulins. Sous le règne de Nasser, Fès avait 89.236 mai¬
sons, 467 auberges (fondouks), 9.082 boutiques, 2 bazars,
3.064 fabriques, 117 lavoirs, 86 tanneries, 116 teintu¬
reries, 136 fours à pain, 1.170 fours divers, 4.000 fabriques
de papier. »
Un grand nombre de pages sont consacrées à l'histo¬
rique et à la description de Kairaouin, la principale mos¬
quée de Fès. Le Qirtas nous renseigne sur la vieille mos¬
quée disparue depuis longtemps. Elle a été construite par
une femme pieuse et richej la construction a commencé
le 1 er du mois de ..Ramadan de l'an 245 (Hégire). Cette
vieille mosquée disparue avait, en son temps, « 150 em¬
pans du Nord au Sud, 4 nefs, une petite cour, un mihrab
ROUDH-EL-QIRTAS 41

qui occupait la place située aujourd'hui sous le grand


lustre » (1).
Le Qirtas est encore beaucoup plus détaillé sur la grande
mosquée Kairaouin actuelle, celle qui a été construite
sur l'emplacement de la vieille. Il nous donne, in extenso,
l'inscription gravée sur un de ses murs et qui donne les
dates de la construction avec la plus grande minutie (de
344 à 345). Des réparations très importantes ont eu lieu
. en 688.
Le minaret est une tour carrée, dont chaque face a
27 empans à la base. 52.000 briques ont été employées
au pavage de la cour —et en voici le détail : il y a 11 ar¬
cades, sous chaque arcade, 20 rangs de 200 briques, etc.,
total : 52.000.
Le bassin et le jet d'eau, au milieu de la cour, ont été
construits en 599 par Un Tel, géomètre et architecte
habile. Ce bassin de marbre blanc est alimenté par un
tuyau de plomb souterrain ; l'ajustage du jet d'eau est en
cuivre rouge doré (2).
Il y a dans la mosquée 270 colonnes formant 16 nefs de
21 arcs chacune : chaque nef peut contenir 4 rangs de
210 fidèles, soit 840 par nef et... total des fidèles : 22.700.
On a employé 467.300 tuiles pour couvir les toits de la
mosquée. Elle a 15 grandes portes d'entrée pour les hommes
et 2 petites portes, exclusivement réservées aux femmes.
Le lustre pèse 1.763 livres ; il a 509 becs ; dans la vingt-
septième nuit du Ramadan, quand toutes les lampes de
la mosquée sont allumées, elles sont au nombre de 1.700,
et elles consomment 3 quintaux et demi d'huile (3).
Les mosquées sont naturellement les principaux monu¬
ments de Fès. Mais ce ne sont pas les seuls et elles n'ont
pas le monopole d'une description détaillée. Le Qirtas ne
nous laisse rien ignorer du dar loudhou (édifice des lieux
d'aisance publics). Il est pavé en marbre, il contient 15 cabi-

(1) 107, p. 67.


(2) 107, p. 81-82.
(3) 107, p. 85.
42 ROUDH-EL-QIRTAS

nets ; il a une magnifique coupole en plâtre incrusté


d'azur (1).
Le Qirtas s'intéresse aux différents quartiers de Fès,
il en fait une description menue. De la porte Ifrikia jus¬
qu'à la fontaine Isliten, il y a des fondouks, des bains,
des moulins, des mosquées et des souqs (2). Les teintu¬
riers se sont établis, à cause de la proximité de l'eau, sur
les deux bords de l'Oued Kebir, depuis son entrée en ville
jusqu'à Roumelia. L'Oued Kebir est le seul qui se pré¬
sente, aujourd'hui encore, nettement à la vue ; tous les
autres ruisseaux sont couverts par les constructions (3).
Une longue suite de pages sont remplies par les bio¬
graphies à la queue-leu-leu des Khatebs de la grande mos¬
quée. Doit-on dire les prédicateurs? mais la Khotba n'est
pas un simple prêche, c'est par exemple, et par surcroît,
un acte politique, la proclamation publique et hebdoma¬
daire de fidélité au sultan régnant.
Le khateb de la mosquée n'est pas un équivalent exact
du curé de la cathédrale de chez nous ; faut-il dire l'évêque
du diocèse? la correspondance naturellement n'est pas pré¬
cise. Le khateb de Kairaouin, outre son caractère sacré,
en a sans doute aussi un municipal, c'est quelque chose
comme un premier notable, presque un premier magistrat
de la cité. Dans les biographies de Khatebs, ce qui domine
pourtant, c'est le ton dévot, celui de l'hagiographie. Les
dates précises de l'entrée en fonction, de la mort ou de la
démission ne font jamais défaut. Et par exemple : Un Tel
a prêcha pour la première fois le premier vendredi du mois
de djoumad-el-aouel, en 540, et demeura khateb de la
mosquée jusqu'au jour de sa mort » (4). Il arrive qu'un
détail est très important, comme, par exemple, celui-ci :
«Ben-Ayssa fut remplacé, à l'arrivée des Almohades, par le
docte et vertueux Ben-Athya, qui avait l'avantage de
parler berbère » (5). Ou bien encore : « le Feky... El-
(1) 107, p. 91.
(2) 107, p. 56.
(H) 107, p. 58.
(4) 107, p. 93.
(5) 107, p. 93.
ROUDH-EL-QIRTAS 43

Djeroury... ne parlait qu'un berbère si inintelligible qu'il


ne lui fut pas possible de faire la khotba : conservant les
fonctions d'iman, il confia celles de khateb à un autre (1). »
Un petit renseignement de ce genre, qui jette une si vive
lumière sur l'époque des Almohades, est d'autant plus
intéressant que l'auteur du Qirtas le laisse échapper par
inadvertance. Les détails sur lesquels il s'étend de parti
pris sont d'un tout autre genre. Ben-Ayssa « avait la parole
facile, claire et persuasive. Chaque vendredi il prononçait
un nouveau sermon » (2).
El-Maalin eut une entrée en fonction sensationnelle : il
s'y prépara dans les larmes et la prière. « Lorsque le muezzin
fit entendre le premier chant du vendredi, El Maalin,
revêtu de ses plus beaux habits, se rendit, précédé des
muezzins, à la mosquée sacrée... Tant que les chants du¬
rèrent, il ne cessa de verser des pleurs... ; il lut la prière
correctement et sans hésitation, et s'étant placé sous le
mihrab, il fit la khotba avec tant de sagesse et d'élo¬
quence, que les assistants ne purent retenir leurs larmes(3).»
Assurément, rien de tout cela n'est sans analogie chez
nous. Nous avons dans notre littérature des vies de saints,
pleines d'anecdotes édifiantes et des dictionnaires bio¬
graphiques donnant le curriculum vitse de magistrats muni¬
cipaux. Nos guides Joanne ou Bsedeker donnent des des¬
criptions détaillées de villes et de monuments. Un écrivain
antique, Pausanias, nous a laissé sur les temples et les
œuvres d'art grecs des précisions infiniment précieuses aux
archéologues. Nous apprécions, nous aussi, l'éloquence des
chiffres et nous en bourrons nos statistiques.
Mais la réunion de tout cela pêle-mêle dans un livre
d'histoire est certainement contraire à tous nos instincts
intellectuels.
Le point essentiel, c'est probablement que l'Arabe n'a
pas notre échelle de grandeur pour mesurer, parmi les
faits, ceux qui seraient à nos yeux d'importance historique-
(1) 107, p. 94.
(2) 107, p. 93.
(3) 107, p. 95.
44 ROUDII-EL-QIRTAS

Il n'a pas d'échelle du tout. Le Qirtas met sur le même


plan, à la queue-leu-leu, dans un tohu-bohu qui nous
paraît absurde, les petits faits menus et les événements
immenses.
« En 591, les chrétiens furent défaits à la bataille
d'Alarcos, et y périrent par nombreux milliers. » C'est la
fameuse bataille d'Alarcos, aussi importante dans l'histoire
espagnole que celle d'Azincourt, ou de Poitiers dans l'his¬
toire de France. « En 593, la ville de Rabat fut construite...,
le minaret de Séville (la Giralda)...,le minaret d'El-Koutou-
biya à Marrakech. » Il s'agit des trois minarets célèbres,
les plus caractéristiques de l'architecture mauresque. Voilà
bien, en effet, à nos yeux d'occidentaux, des événements
de premier plan. Le Qirtas les rappelle dans un chapitre
qui est un résumé « chronologique » des événements remar¬
quables qui ont eu lieu sous les Almohades. » Et dans cette
liste d'événements remarquables, immédiatement après (1),
dans cette même année 593, nous trouvons la mort du
« savant docteur Ben-Brahim, qui arriva à l'âge de 40 ans,
sans avoir jamais fait ses prières hors des mosquées ».
Puis, celle du vertueux EI-Fendlaoui, « à l'enterrement
duquel l'émir des musulmans assista ».
Puis, encore en 598, dans la matinée du samedi 11 de
doul-kaada, la mort de l'iman El-Djouray qui liait son lit
pendant le ramadan. Et notez que dans ce résumé d'évé¬
nements remarquables, Alarcos tient deux lignes, la fon¬
dation de Rabat cinq, les obituaires de pieux personnages
deux pages.
Dans le chapitre qui résume « les événements remar¬
quables » sous la dynastie maghraoua, voici deux alinéas
qui se succèdent : « En 385, on vit les animaux emportés
par le vent violent s'en aller entre ciel et terre. Que Dieu
nous préserve de sa colère.» «En 391,mort de l'émir Ziri
ben-Athya.» Notez que cet émir est le géant de la dynastie,
son fondateur.
Ce pêle-mêle hétéroclite ne nous est pas étranger. Nous

(1) 107, p. 386.


KOUDII-EL-QIRTAS 45
le retrouvons dans les éphémérides de nos almanachs.
Mais ce sont des éphémérides d'almanachs, un genre tout
à fait différent de l'histoire.
Un chapitre du Qirtas est consacré au règne de Ben
Kennoun. C'est le dernier émir de la dynastie Idrisside.
L'homme et son règne sont tragiques. Promenée à travers
tout le monde musulman, de victoires en défaites et d'as¬
censions sur le trône en abdications et en captivités, la vie
aventureuse de Ben-Kennoun finit de la façon que voici :
« La tête fut envoyée à El-Mansour, qui la reçut à Cordoue

le premier jour de djoumad-el-aouel, en 375. » Pendant


toute la durée du règne, les Omméiades d'Espagne et les
Fatimides de Tunisie se 'disputent le Maroc. Leurs géné¬
raux, Ghaleb et Djouhar le chrétien, remportent de grandes
victoires, prennent et reprennent d'assaut la ville de Fès.
Au milieu de ces grands événements, que le Qirtas nous
retrace sèchement, on rencontre tout d'un coup une page
entière, sur une dizaine, consacrée à la description et aux
avatars successifs d'un « morceau d'ambre fort gros, et
d'un parfum exquis » que Ben-Kennoun avait trouvé un
jour en se promenant sur la plage (1).
Nos historiens occidentaux, quand ils le peuvent, sont
préoccupés de peindre, de faire voir. Il arrive au Qirtas
d'évoquer, lui aussi, une scène pittoresque. Djouhar le
chrétien, après sa campagne victorieuse, rentre à Mehdia,
traînant à sa suite l'émir de Fès et vingt-cinq de ses cheikhs
« tous emprisonnés dans des cages de bois, hissés sur le dos
des chameaux et coiffés de calottes de vieille bure, sur¬
montées de corne» (2). Ce n'est pas grand chose, mais je
crois bien que c'est le seul détail pittoresque de tout le
livre. C'est pour cela qu'il accroche l'attention. On éprouve
une impression de soulagement à le rencontrer au milieu
de la désolation abstraite des dates et des faits. C'est une
touffe de verdure, si misérable qu'elle soit, au milieu du
Sahara. ;

(1) 107, p. 127.


(2) 107, p. 123.
46 ROUDH-EL-QIRTAS

Nos historiens s'efforcent d'être impartiaux et trahissent


par là même qu'ils ont des sentiments violents, des pas¬
sions ; ils sont d'une patrie ou d'un parti. Le Qirtas, toutes
les fois qu'il ne s'agit pas de guerre sainte contre les chré¬
tiens, ne trahit aucune préférence, il n'en a pas, tout ça
lui est égal. Il est de Fès, il connaît la ville dans tous ses
recoins, si quelque chose est susceptible de l'émouvoir ce
sont les destinées de Fès : et de toutes les dynasties maro¬
caines, celle des Idrissides est la plus étroitement associée à
ces destinées. Fès doit tout aux Idrissides et elle a vécu à
travers les siècles dans la dévotion de leurs tombeaux.
Quand le Qirtas relate la fin tragique de Ben-Kennoun, le
dernier Idrisside, il a une phrase qui, au premier abord,
pourrait paraître trahir de l'émotion. « A la mort de Ken-
noun, il y eut un coup de vent terrible qui emporta son
manteau, qu'on ne revit jamais. » (1). Ça, c'est la légende
populaire, évidemment, toute pénétrée de pitié, de vénéra¬
tion et d'horreur. La terre trembla et le voile du temple
se déchira en deux.
Mais le Qirtas, immédiatement après, sans transition,
indifféremment et comme par inadvertance, donne la note
contraire, celle probablement des Omméiades : « Selon Ibn-
el-Fyadh, Hassen ben-Kennoun était méchant, cruel et
sans merci. » Cri passionné d'ami, médisance fielleuse d'ad¬
versaire, ça se vaut pour le Qirtas, il ne les distingue pas,
ça lui est parfaitement indifférent.
Nos historiens ont le souci de comprendre, de dégager
les motifs, les causes, l'enchaînement des faits, d'entrevoir
des lois. Quand le Qirtas représente Ben-Kennoun, le der¬
nier sultan idrisside entre les armées fatimides et les
armées Omméiades, voici ce qu'il dit :
« L'émir Ben-Kennoun reconnut la suzeraineté des Fati¬
mides durant tout le séjour de Djouhar (le général fati-
mide), mais au départ de celui-ci, à la fin de l'année 349, il
se plaça sous celle des Omméiades, non point certes par
affection mais par la crainte qu'ils lui inspiraient et il leur

(I) 107, p. 129.


ROUDH-EL-QIRTAS 47

resta soumis jusqu'à l'arrivée de Belkyn, qui est, approxi¬


mativement, le successeur de Djouhar.
« A l'arrivée de Belkyn, l'émir Ben-Kennoun, qui rési¬
dait à Basra, avait été le premier à attaquer les Omméiades
et à secouer leur joug (1) ».
Et c'est rigoureusement tout. Deux membres de phrase,
ceux qu'on a soulignés, laisseraient à supposer que Kennoun
préférait les Fatimides, ou du moins qu'il détestait davan¬
tage les Omméiades. Mais le Qirtas ne nous le dit pas
expressément.
Ce qui est courant dans le Qirtas, c'est qu'il nous laisse
à deviner, si nous pouvons, les passions de ces personnages,
leurs intérêts, les raisons de leurs actes, les liens de cause
à effet. Il nous donne une succession rapide de faits tout
secs. L'idée de les expliquer lui est tout à fait étrangère.
Voici comment il résume toute l'histoire de la dynastie
des Idrissides (2). «Leur règne, depuis le jour de la procla¬
mation d'Idriss... jeudi 7 de raby-el-aouel, an 172, jus¬
qu'à la mort de Kennoun, dans le mois de djoumad-el-
aouel, en 375, avait duré 202 ans et 5 mois. Leur domi¬
nation s'étendit depuis le Sous jusqu'à Oran. Ils furent
en lutte avec les Fatimides et les Omméiades qui leur enle¬
vèrent le Kalifat... Dieu seul est éternel. »
Et voilà tout. Une esquisse de l'évolution, une expli¬
cation du succès et de la déchéance, un jugement d'en¬
semble sur l'œuvre, tout ce que nous cherchons dans une
histoire, nous autres, tout cela n'a pas le sens commun
pour un Oriental. Ce qui en tient lieu définitivement, c'est
l'aphorisme terminal : « Dieu est éternel. »
Voici peut-être, à mon sens, le passage du Qirtas le plus
caractéristique de sa méthode (3).
Le Mehdi vient de mourir, le fondateur de la dynastie
almohade, l'homme le plus considérable peut-être de l'his¬
toire marocaine, un géant. Au point précis où nous atten¬
drions, nous autres, un jugement d'ensemble sur ce grand
<1) 107, p. 123.
(2) 107, p. 130.
(3) 107, p. 256.
48 ROUDH-EL-QIRTAS

homme et sur son œuvre passionnante, voici textuellement


ce que nous trouvons : « Le Mehdy mourut dans la matinée
du jeudi 25 ramadan, an 524. Ceci est pris dans El-Ber-
noussi; Ben-el-Hacheb, dans ses commentaires, place cette
mort au mercredi 13 ramadan 524. Quelques autres au¬
teurs ont écrit que l'élévation d'EI-Mehdi et sa procla¬
mation eurent lieu le premier samedi de moharrem, en 515,
et qu'il mourut le 13 ramadan, en 524. D'après ceux-ci, le
règne d'EI-Mehdi aurait duré huit ans, huit mois et treize
jours. Mais les récits les plus exacts paraissent être ceux
d'... El-Salah et de... Ben-Rachyk. Ces histoires rapportent
que Mehdi fut proclamé le samedi 1 er ramadan 516, et
qu'il mourut le mercredi 13 ramadan 524. D'autres ont
enfin prétendu qu'ils avaient lu eux-mêmes des auto¬
graphes de l'émir Abou Yacoub... qui attestaient que le
règne d'EI-Mehdi avait duré 3.585 jours, soit 8 ans, 8 mois
et 15 jours, à partir du samedi, jour de la proclamation,
jusqu'au mercredi, jour de sa mort. »
Cette page authentique est réussie comme un pastiche.
On y trouve concentrée toute la désolation de l'histoire,
telle que la conçoivent les Orientaux.
Notez que l'auteur du Qirtas tient un rang très hono¬
rable parmi les historiens arabes. Comparez-le, je ne dis-
pas à Hérodote et à Thucydide, mais à Joinville et à Frois-
sart, voire à Grégoire de Tours. La différence est immense.
Renan a dit quelque part que nous sommes, nous autres
Occidentaux, d'une extraordinaire nullité religieuse. Inver¬
sement, les Orientaux ne savent pas ce que c'est que l'his¬
toire. Sens religieux et sens historique sont peut-être des
choses qui s'excluent.
Il reste à dire comment le Qirtas est bâti, de quelle façon
il a été composé. Ca se voit très bien. Il a été écrit avec
des ciseaux.
On a pu remarquer déjà qu'il est plein de références; la
dernière citation, par exemple, en est truffée.
« J'ai pris tout ce qui précède... d'El-Kouikery, inspec¬
teur de la ville sous le règne de Nasser l'Almohade... »

/
ROTJDH-EL-QIRTAS 49

« Ben-Ghaleb raconte dans son histoire (1)... Abd-el-


Malek rapporte... Je suis allé à Tlemcen en 550 et j'ai
vu une inscription » que le Qirtas rapporte in extenso...
On pourrait multiplier les exemples jusqu'à l'infini.
Et notez que le Qirtas n'a pas la prétention d'indiquer tou¬
jours toutes ses sources. Pour un historien arabe, il n'y a
rien du tout de déshonorant à démarquer sans crier gare.
Le Qirtas n'essaie pas de faire un choix judicieux entre
des témoignages contradictoires... Il les rapporte tous
impartialement, avec, à ce qu'il semble, le souci unique
d'être complet.
Idriss II, par exemple, le fondateur de Fès, mourut à
Fès à l'âge de 33 ans, en 213, suivant les uns ; mais sui¬
vant El-Bernoussi il mourut étouffé en mangeant des rai¬
sins le 12 de djoumad-el-tany, en 213, âgé de 38 ans.
Il mourut à Fès suivant les uns et il fut enterré dans la
mosquée du côté de l'Orient, ou peut-être du côté de l'Occi¬
dent. Mais' d'après EI-Bernoussi, il mourut à Oualili et il
fut enseveli dans le cimetière d'Oualili, à côté de son père.
Dans cette longue discussion, quasi critique, ce qui
importe évidemment, ce n'est pas de mettre d'accord les
contradicteurs, c'est de ne pas en oublier un. Le Qirtas ne
songe même pas à conclure, çà ne l'intéresse pas.
Dans la partie du livre consacrée aux Almoravides, leurs
ancêtres les Sanhadja Sahariens sont représentés aux
pages 164 et 165 comme de pieux personnages, qui font le
pèlerinage de la Mecque et la guerre sainte aux Nègres.
A partir de la page 166, ces mêmes ancêtres Sanhadja
sont d'affreux païens, qu'un saint missionnaire arrive,
Dieu merci, à convertir. Évidemment, le Qirtas recopie
successivement des fiches empruntées à des auteurs diffé¬
rents, qui se contredisent. Loin d'être gêné par la contra¬
diction, il n'a même pas l'air de la remarquer.
C'est bien fiches qui est le mot propre. Le Qirtas est une
boîte à fiches. La structure du livre en donne une preuve
curieuse. Il est divisé très régulièrement et très clairement

(1) 107, p. 59.


MAGHREB
50 ROUDIÎ-EL-QIRTAS

en grandes sections, dont chacune correspond à une des


dynasties : Idrissides, Zénètes Maghraouas, Almoravides.
Almohades, Mérinides. Exactement, comme l'histoire de
France, en dynasties mérovingienne, carolingienne, etc..
Or, à la fin de chaque section, il y a, sans y manquer
une fois, un chapitre qu'on pourrait appeler provisoirement
« récapitulatif ». Ou du moins, le titre de ce chapitre, inva¬

riable au nom de la dynastie près, est celui-ci : « Chrono¬


logie des événements remarquables qui ont eu lieu dans
le Maghreb sous la dynastie des... »
Quand on y regarde de plus près, on se trouve gêné pour
interpréter ce titre et pour saisir l'intention de l'auteur.
On a déjà souligné le caractère le plus curieux de ces cha¬
pitres, qui est d'évoquer les éphémérides de nos almanachs.
Mais qu'est-ce qu'elles font là ces éphémérides? Ces cha¬
pitres sont-ils vraiment récapitulatifs, des résumés, des
tables de matières? Certainement non, la plupart des faits
relatés apparaissent pour la première fois.
Il n'y a qu'une explication qui apparaît satisfaisante,
dès qu'on l'a formulée. L'auteur du Qirtas n'a rien fait
d'autre que de mettre en œuvre une immense quantité de
fiches, diligemment recueillies et classées par dynasties.
Après avoir traité d'une dynastie dans un travail d'affilée,
à peu près cohérent, il s'est trouvé chaque fois avoir un
reliquat de fiches non utilisées, qui n'avaient pu trouver
place dans le développement. L'auteur n'a pas eu le cœur
de les sacrifier, il les adonnées telles quelles, en appendice,
rattachées l'une à l'autre par le seul classement chrono¬
logique.

Notez que nous sommes au xiv e siècle hispano-mauresque,


l'époque approximativement d'Averroès, d'Avicenne, d'Ibn-
Khaldoun, dans une civilisation alambiquée, décadente,
tout à fait propre à des travaux d'érudition pure.
Une conclusion s'imposerait, où l'on s'adresserait non
plus seulement aux historiens arabes, mais à leurs traduc¬
teurs occidentaux.
Si le Qirtas est une collection de fiches à peine cousues
ROUDH-EL-QIRTAS

ensemble, son titre Roudh-el-Qirtas est-il donc si mysté¬


rieux? Le « jardin des feuillets » dit le traducteur français
Beaumier. Et cette traduction, nous dit-il, est celle que lui
ont suggérée les Tholba ou savants marocains qu'il a con¬
sultés. Les Arabes du xix e siècle l'entendent ainsi et voici
comment ils commentent ce titre un peu bizarre. « Selon
eux, l'ouvrage serait ainsi nommé Roudh-el-Qirtas, le
Jardin des feuillets, parce que l'iman Abd-el-Halim a dû
recueillir une foule de notes, de documents, de feuillets
épars pour les rassembler dans son livre, comme on ras¬
semble des fleurs dans un parterre (1). »
Des notes, des documents, des feuillets épars, ça a un
nom en français ; c'est justement ça qui s'appelle des
fiches. Pourquoi avoir peur du mot.
D'autre part, le mot jardin, en français, a bien encore,
ou a eu jadis, un sens métaphorique. On dit le Jardin
de Racines gecques. Ce sens métaphorique pourtant est
rare et désuet. Est-il illégitime d'avoir recours, pour tra¬
duire le mot roudh à une métaphore très voisine et tout
à fait courante dans notre langue ? au mot bouquet ?
Au lieu de « jardin des feuillets » qui n'est ni français
ni arabe, et qui est à la fois barbare et inexact, si, on
disait «bouquet de fiches», on serait tout près de l'arabe;
on parlerait français ; on rendrait exactement, en deux
mots intelligibles pour tout le monde, le commentaire des
Tholba, rapporté par Beaumier, et enfin il me semble bien
que ce titre-là serait une image profondément exacte du
livre.
A cette réserve près, que j'ai conscience de n'être pas
du tout un arabisant, je crois, jusqu'à preuve du contraire,
que ma traduction est la bonne. Et elle est si naturelle
qu'elle aurait dû, semble-t-il, être proposée depuis
longtemps.
Ne peut-on pas imaginer ceci?
L'esprit oriental est au rebours du notre. Les mots de
la langue arabe et les concepts qu'ils rendent ne recouvrent

(1) 107, t. IX.


52 ROUDH-EL-QIRTAS

jamais exactement nos mots et nos concepts. Traduire de


l'arabe en français, ou dans une langue occidentale quel¬
conque, est une besogne qui n'a pas de rapports avec une
traduction de langue occidentale à langue occidentale. Les
orientalistes sont peut-être trop conscients de cette diffi¬
culté avec laquelle ils sont en contact perpétuel, et ils l'es¬
quivent par prudence, ils se résignent au mot à mot. Si
cela est, les historiens arabes nous sont doublement inac¬
cessibles, par eux-mêmes et par leurs traducteurs.
CHAPITRE II

IBN-KHALDOUN

Ibn-Khaldoun est un tout autre homme que le pauvre


auteur presque anonyme du Qirtas.
gjrParmi les historiens arabes, à tout le moins ceux du Magh¬
reb, il est unique, il écrase tout, il est génial. Le Maghreb,
qui n'est pas très riche en personnalités éminentes, aurait
à peine quelques noms à mettre à côté du sien. Ceux d'An-
nibal, par exemple, ou de saint Augustin. C'est en cette
compagnie qu'Ibn-Khaldoun serait à sa place dans l'at¬
tention publique, clans la mémoire de l'humanité. Et cette
place, assurément, il ne l'a pas. Qui connaît le nom d'Ibn-
Khaldoun?
Sur les murs de la bibliothèque Sainte-Geneviève, on a
gravé des listes de noms illustres en colonnes juxtaposées.
On les lit commodément du trottoir, le dos au Panthéon,
avant de franchir les degrés. Ce sont les noms les plus grands
parmi ceux des écrivains et des savants dont les ouvrages
sont là, derrière cette façade, attendant le lecteur. Voici
une de ces colonnes, prise au hasard, et recopiée telle quelle
« Abou-Témen, Mésué, Raban-Maur, Anastase (le biblio¬
thécaire), Wandelbert, Other, Otfrid, Hincmar, Razi, Alba-
tegnius, Mugbalt, etc.. » Je n'ai pas vu le nom d'Ibn-Khal-
doun, qui n'eût pas déparé la collection. Ces listes de célé¬
brités littéraires sont amusantes, elles paraissent une facétie
d'architecte, pour établir l'inanité de la gloire. Gravées en
plein Paris, sur un monument public très connu, elles sont
peut-être garanties contre l'attention par l'habitude qui
nous les a rendues familières. Pourtant, Anatole France les
a mentionnées quelque part.
54 IB.V KKALDOUN

Qu'Ibn-Khaldoun ait seulement ce genre de notoriété


pour érudits très spécialisés, il serait indifférent et banal
de dire que c'est injuste, mais on peut croire que c'est une
absurdité qui ne durera pas. Cette gloire morte là doit être
susceptible d'une résurrection, du moins chez nous Français.
L'histoire du Maghreb pendant tout le Moyen âge serait
un fatras indéchiffrable, si nous la connaissions uniquement
par des ouvrages comme le Qirtas. Sans Ibn-Khaldoun, on
peut affirmer pratiquement que, sauf des noms tout secs
et des dates, à peu près rien n'aurait surnagé de ce qui s'est
passé entre Tunis et Tanger, depuis la venue des Arabes
jusqu'aux temps modernes.
Qu'un homme, à soi tout seul, ou à peu près, se trouve
restituer à l'humanité sa mémoire abolie pour un millénaire
et pour une fraction importante de la planète, voilà qui est
un grand honneur, ou en tout cas une chance exception¬
nelle. Cette fraction de la planète est une colonie française
et même quelque chose de mieux : nous l'avons divisée en
départements et nous sommes entraînés de plus en plus
à la sentir un prolongement de notre sol. Il ne sera pas pos¬
sible de continuer indéfiniment à bannir de nos programmes
scolaires tout ce qui concerne le Maghreb (comme cela se
fait actuellement, non seulement dans les Lycées de France,
mais même dans ceux d'Algérie). Il est donc possiblequ'Ibn-
Khaldoun, à la longue, nous devienne aussi familier que
Grégoire de Tours, Froissart, ou Salluste.
En tout cas, dès qu'on essaie de débrouiller l'histoire
maugrebine, on rencontre Ibn-Khaldoun, et on est forcé de
donner d'entrée de jeu des explications détaillées sur cette
source, à la fois si importante et si généralement inconnue,
de notre documentation.
L'Époque. — Pour que nous arrivions à l'imaginer, il
faut d'abord le situer dans le temps. Ce n'est pas compliqué,
puisqu'il suffirait d'écrire 1332-1406. Mais il se trouve que
nous avons mieux que des chiffres pour encadrer cette
vie-là.
En l'année 1400 exactement, dans la ville de Damas,
mise à sac, notre Ibn-Khaldoun, beau vieillard à peu près
IBN-KHALDOUN 55

septuagénaire, eut l'honneur de présenter ses hommages


à son contemporain Tamerlan. Chez nous, ça nous reporte
à la guerre de Cent ans, à Froissart, fin du Moyen âge.
Qu'Ibn-Khaldoun soit à cheval sur le Moyen âge et
l'époque moderne, ça augmente beaucoup son importance.
Avec une intelligence quasi divinatoire, quelque chose
de génial qui lui est propre, il voit très bien lui-même le
caractère exceptionnel de son époque. Il s'est exprimé là-
dessus en termes nets.
« Aujourd'hui, dit-il, la situation du Maghreb a subi une
révolution profonde». Il a conscience de vivre à «une époque
de décadence » où « tout le pays change d'aspect » ; l'uni¬
vers est soumis à un « bouleversement complet »... « il va
changer de nature afin de subir une nouvelle création » (1).
C'est si vrai chez nous autres Occidentaux, que nous don¬
nons à cette période précise un nom caractéristique à soi
tout seul et tout proche de l'expression même employée par
Ibn-Khaldoun. Nous disons Renaissance, comme il dit créa¬
tion nouvelle. Au Maghreb, les musulmans viennent d'être
refoulés d'Espagne. Cette grande défaite profondément
ressentie met le sceau à l'effondrement des grands royaumes
berbères, c'est-à-dire du Maghreb autonome, nous dirions
des espoirs nationaux. Les étrangers viennent et s'installent
en parasites sur le cadavre. Sur les hauts plateaux algé¬
riens, les Bédouins arabes (Hilaliens) achèvent de se subs¬
tituer aux Berbères zénètes. Les Turcs de Barberousse
vont bientôt s'installer sur la côte. Assurément, c'est une
révolution immense. A vrai dire, il est difficile de lui appli¬
quer le nom de Renaissance ; peut-être celui d'avortement
-conviendrait-il mieux. On ne peut pas attendre un parallé¬
lisme exact entre des histoires aussi différentes que celle
du Maghreb et la nôtre. Il est curieux pourtant que la cou¬
pure entre deux époques se place exactement au même
moment. La cloison entre l'Orient et l'Occident n'est donc
pas si complètement étanche qu'on pourrait le supposer.
Certains grands ébranlements se font sentir de part et

(1) 104, t.;:XIX, rp/66, 67,;


50 IBN-KHALDOUN

d'autre, à la même minute précise si l'on peut dire, dans


ces deux compartiments de l'humanité, à tant d'autres
égards indépendants l'un de l'autre.
Dans le Maghreb d'Ibn-Khaldoun, tel qu'il nous le décrit,
on voit apparaître, çà et là, des traits qui appartiennent
déjà bien nettement à notre Maghreb actuel. Et par
exemple, dans le livre d'Ibn-Khaldoun, nous trouvons la
distinction courante entre le Tell et le Sahara (Hauts pla¬
teaux). Nous trouvons les Ghaouia, les Kabyles et les Arabes;
ce sont exactement les grandes divisions ethniques de notre
Algérie; Ibn-Khaldoun lésa vues s'établir et il nous explique
comment ; il nous montre longuement de quelle façon et
pour quelles raisons « les Arabes ne peuvent établir leur
domination que dans les pays de plaine », tandis que les
Kabyles « se tiennent à l'abri sur leurs montagnes es¬
carpées » (1).
Au moment où se dessinent ainsi les premiers linéaments
du Maghreb moderne, celui du Moyen âge est encore en
pleine vue. Ibn Khaldoun le voit et l'évoque. Les grandes
dynasties berbères autochtones. Hafsides, Mérinides,
Almohades, voire Almoravides étaient encore debout, ou
bien étaient encore vivantes dans les mémoires. Qu'Ibn-
Khaldoun ait vécu au bon moment, à un grand tournant
de l'histoire, et qu'il nous transmette ainsi le fil d'Ariane
entre deux grandes époques, voilà qui rehausse assurément
son importance d'historien. C'est un peu pour cela que son
ouvrage est un trait de lumière qui illumine une série de
siècles. Pourtant il n'eût pas servi à grand chose qu'il ait
écrit à ce moment-là, s'il l'avait fait à la manière du Qirtas.
L'essentiel, c'est qu'il était une personnalité littéraire
exceptionnelle, avec le don de voir, d'analyser et de faire
vivre.
Biographie. —Cette personnalité d'Ibn-Khaldoun, quand
on se donne la peine d'y regarder, on l'aperçoit très dis¬
tincte, jusque dans ses moindres détails. Ibn-Khaldoun
n'est pas un simple nom, aux trois quarts effacé, comme

(1) 104, t. XIX, p. 256, 309, 316.


IBN-KHALDOUN 57

celui de tant d'autres historiens arabes, c'est un être


humain.
Rien qu'avec son livre, on arriverait à reconstituer cette
forte personnalité qui perce partout. Mais nous n'avons
pas à faire un effort d'imagination et de critique. Ibn-Khal-
doun a solidement cousu à son œuvre, en guise de signature,
une auto-biographie très complète, bourrée de faits
précis (1).
Il est curieux que cette idée lui soit venue ; cela aussi est
une marque d'intelligence divinatoire ; il avait pressenti
instinctivement notre besoin critique d'éclairer un témoi¬
gnage historique par la biographie du témoin.
Maugrebin. —Ç'a été une vie agitée que la sienne; elle
s'est écoulée successivement dans presque toutes les villes
du monde musulman au sud de la Méditerranée. Pour l'em¬
brasser d'un coup d'œil, il est commode de reporter par la
pensée sur une carte les itinéraires d'Ibn-Khaldoun ; il
serait plus exact de dire le graphique de ses déménagements.
Les points extrêmes sont, d'une part, Grenade et Séville,
d'autre part, le Caire et Damas. Le lacis set particulière¬
ment serré en Berbérie, mais surtout entre Biskra et Tlem-
cen-Fès. Un coup d'œil sur la carte nous donne l'assurance
qu'lbn Khaldoun a parlé de ce qu'il avait eu sous les yeux
la plus grande partie de sa vie.
Il proclame lui-même expressément le rapport entre son
œuvre et son séjour dans le Maghreb... «Mon intention,
dit-il, est de me borner à l'histoire du Maghreb, de ses tri¬
bus, de ses nations, de ses royaumes et de ses dynasties. Je
ne veux pas m'occuper des autres pays, attendu qu'il me
manque les connaissances nécessaires en ce qui regarde le
Levant et ses peuples ; car des renseignements de seconde
main ne me suffiraient pas (2) ».
Dans les dernières années de sa vie, qu'il a passées en
Egypte, il s'est écarté de son programme primitif.
En Egypte même, Ibn-Khaldoun était mufti malekite ;
si l'on se rappelle que le rite malekite est celui du Maghreb
(1) 104, t. XIX, de p. vi à p. xcvi. Voir aussi 105, t. I, préface de Slane.
(2) 104, t. XIX, p. 67.
58 IBN-KHALDOUN

et que les fonctions de mufti ne sont pas seulement reli¬


gieuses, mais aussi et surtout judiciaires et administratives,
on aura le droit.de traduire*cette expression de mufti male-
kite par une expression française et contemporaine qui lui
correspond : agent consulaire du Maghreb en Egypte.
Lorsqu'il se trouva en présence de Tamerlan, tout à fait
à la fin de sa vie, Ibn-Khaldoun portait un «turban léger...
et un burnous aussi fin que son esprit et semblable par sa
couleur foncée aux premières ombres de la nuit ». C'est-à-
dire que, après vingt ans de séjour dans le Levant, le consul
du Maghreb était toujours vêtu à la maugrebine. Ce bur¬
nous attira l'attention de Tamerlan, qui dit : « Cet homme-
là n'est pas du pays (1). »
Le livre d'Ibn-Khaldoun, si on peut dire, porte le burnous
comme sa personne. L'auteur avait le souci et le respect, la
passion de la réalité vivante, directement observée et sentie.
Ce sont des sentiments qui font de lui une sorte de prodige
parmi les écrivains musulmans de son temps, et peut-être
de tous les temps.
Le Gentilhomme. — Dans ce cadre du Maghreb, nous
savons très bien quelle figure faisait Ibn-Khalboun, celle
d'un grand seigneur. Il était gentilhomme, son nom même
l'indique, c'est un nom de famille, quelque chose d'infini¬
ment rare en pays musulman. Il avait un nom particu¬
lier, nous dirions un nom de baptême (Abou-Zéid-Abd-er-
Rahman) ; et même un sobriquet (Ouali-ed-Din). Mais de
toute la lignée des Ibn-Khaldoun, il est le seul dont la mé¬
moire ait survécu, et le patronymique commun est devenu
sa propriété personnelle.
C'est une longue lignée, son arbre généalogique remonte
à l'Hadramaout et à la 10 e année de l'Hégire. Mais ces ori¬
gines lointaines et, on peut le craindre, problématiques,
n'importeraient pas beaucoup, si elles n'aidaient à com¬
prendre la situation sociale des Ibn-Khaldoun. Khald ou
Khaldoun, l'ancêtre commun, nous est donné comme un
officier du corps d'occupation arabe, passé dans la pénin-

(1) 105, t. I, p. lix.


IBN-KHALDOUN 53

suie vers le milieu du ix e siècle (830-840). Ce qui paraît


solide, c'est que les Ibn-Khaldoun habitèrent Séville pen¬
dant des siècles ; ils y furent parfois, notamment au
xi e siècle, des personnages de tout premier plan ; ils la
quittèrent seulement au milieu du xm e siècle, fuyant devant
la conquête chrétienne, pour se réfugier naturellement en
Afrique.
Une très grande famille andalouse, émigrée au Maghreb
depuis un siècle environ, voilà ce qu'étaient les Ibn-Khal¬
doun au moment où naquit leur grand homme. Un siècle ;
et l'arbre généalogique atteste que dans ce pays de mariages
précoces, notre historien représentait la cinquième géné¬
ration depuis le débarquement en Afrique ; c'est assez, il
est vrai, pour qu'une famille andalouse soit naturalisée
maugrebine. Il ne faudrait pas oublier cependant les ori¬
gines espagnoles, ni même arabes, parce qu'Ibn-Khaldoun
lui-même en restait très conscient : on le comprend mieux
quand on ne perd pas de vue qu'il était, par certains côtés,
un déraciné, un cosmopolite.
Au Maghreb, comme en Espagne, les Ibn-Khaldoun, de
père en fils, ont toujours exercé le même métier, qui con¬
venait à leur naissance, celui de courtisan et d'homme
politique. L'aïeul du nôtre avait été, à Tunis, ministre des
Finances, puis condamné à mort et à la confiscation des
biens ; l'importance .d'un vizir se mesure à la profondeur de
sa^chute.^On nous cite cette carrière-là]comme particulière¬
ment .éclatante ; mais tous les membres de la famille Khal-
doun en,ont eu d'analogues ; ça été une dynastie de hauts
fonctionnaires. Ibn-Khaldoun en a suivi les traditions, avec
une variante pourtant. Ses pères, depuis l'émigration d'An¬
dalousie, étaient restés au service d'une seule maison royale,
celle des Hafsides tunisiens. Ibn-Khaldoun servit succes¬
sivement, outre les Hafsides, les Mérinides de Bougie et
de Fès, les Abd-el-Ouadites de Tlemcen, les sultans de Gre¬
nade, ceux d'Égypte. Et comme il eut l'occasion de voir de
près, au titre ambassadeur, la cour de Pierre le Cruel, roi
de Castille, et celle de Tamerlan, son expérience de la poli¬
tique contemporaine n'eûtvraiment pas pu être plus directe.
60 IBN-KHALDOUN

Il appartient à la catégorie des historiens gentilshommes.


Il s'apparente par là à ses contemporains occidentaux ; le
sire de Joinville, familier de saint Louis, Philippe de Com-
mines, qui passa de Charles le Téméraire à Louis XI. Il
ne faudrait pourtant pas serrer la comparaison de trop
près : par son intellectualité, son souci d'idées générales,
il ferait plutôt songer à Thucydide, qui lui aussi est venu de
la politique à l'histoire. Et par le style peut-être au duc de
Saint-Simon.
Il y a naturellement outrecuidance à vouloir improviser
un jugement sur le style d'Ibn-Khaldoun. Sous cette réserve
cependant, il est sûr que ce style est difficile. Non pas qu'il
soit barbare : Ibn-Khaldoun a certainement une culture
littéraire raffinée. Il est elliptique, lâché, il sent les notes
rapidement prises et jamais mises tout à fait au point pour
le public. Peut-on dire que c'est un style 'de grand seigneur,
un peu dédaigneux du lecteur et qui écrit pour soi? En tout
cas, il est sûr qu'Ibn-Khaldoun a rédigé son œuvre consi¬
dérable à la hâte, à ses moments perdus, dans les pauses
d'une existence où les soucis d'action étaient au premier
plan. Il n'a pris la plume qu'à l'âge de 42 ans, en 1374,
quand il ne pouvait plus se dissimuler l'échec de sa vie poli¬
tique. A ce moment-là, il trouva un refuge dans le petit
château arabe de Taour'zourt, à neuf lieues sud-ouest de
Tiaret, sur la rive gauche de la haute Mina. Terré dans cet
abri, à peu près dans des sentiments de diable qui se fait
ermite, il y tua un espace de quatre années environ à écrire
la première partie de son grand ouvrage, celle que le traduc¬
teur appelle « Prolégomènes ».
En octobre ou novembre 1378, il quitta Taour'zourt pour
Tunis, sa ville natale, qu'il n'avait pas vue depuis vingt
ans. Il y trouva auprès du sultan hafside des sentiments
bienveillants qui s'adressaient expressément et, à ce qu'il
semble, exclusivement à l'homme de lettres. « Comme ce
prince désirait acquérir de nouvelles connaissances dans
l'histoire, il me chargea de travailler à l'achèvement de
mon grand ouvrage sur les Berbères et les Zenata ; aussi,
quand je l'eus terminé... j'en fis une copie pour sa biblio-
IBN-KHALDOUN 61

thèque». Cette copie fut déposée avant octobre 1382.


Ainsi donc, dans une vie qui a duré soixante-dix ans, il n'y
en eut pas plus de huit, entre la quarante-deuxième et la
cinquantième année, qui furent consacrés à la rédaction de
l'ouvrage essentiel, six ou sept gros volumes bourrés de faits.
La rapidité du travail a certainement du rapport avec le
style elliptique et lâché.
Dans le reste de sa vie, mais surtout dans la première
partie, Ibn-Khaldoun a mené, tout à fait hors la tour
d'ivoire, une existence dangereuse et passionnée à la pour¬
suite du pouvoir.
Pour l'intelligence de l'homme et de son œuvre, il est
utile de suivre dans un certain détail sa carrière politique.
Carrière politique. Les Sultans. — De 21 à 34 ans, il est
courtisan et il papillonne de sultan en sultan ; c'est une his¬
toire assez difficile à suivre par la multiplicité des détails,
mais elle est instructive. Au premier abord, elle donne
l'impression qu'Ibn-Khaldoun est une canaille ingénue;
c'est un tissu d'aventures quasi picaresques, les mémoires
de Gil Blas transposés dans la haute politique.
Sa famille devait tout aux sultans hafsides de Tunis et
lui-même débuta à 20 ans dans leur administration, comme
« écrivain du paraphe ». Céderons-nous à une envie cou¬

pable de moderniser pour comprendre, si nous traduisons


approximativement « attaché au cabinet »? Son office con¬
sistait à valider tous les écrits du sultan en y traçant une
certaine formule : « Louange à Dieu, reconnaissance à
Dieu ».
A peine entré, comme dit de Slane, « dans la carrière
épineuse de la politique », tout de suite, dans les six mois,
il trahit ses maîtres. La famille royale de Tunis, les Haf¬
sides, avait pour ennemie héréditaire la famille royale de
Fès, les Mérinides. Quelques années auparavant, les Méri-
nides avaient occupé temporairement Tunis et l'adolescent
Ibn-Khaldoun s'était empressé «de travailler sous la dictée
de plusieurs savants docteurs » venus à la suite du conqué¬
rant. Il avait gardé l'impression que ce service-là était plus
avantageux. Voici pourquoi, d'après lé commentaire assez
62 IBN-KHALDOUN

amusant qu'en donne de Slane (préface de l'histoire des


Berbères). «La prévoyance, dont Ibn-Khaldoundonna plus
tard des preuves si nombreuses, ne lui fit pas défaut en
cette occasion. Reconnaissant que le parti d'un souverain
encore dans l'enfance ne pouvait résister aux entreprises
d'un rival, plus âgé et mieux soutenu, il mit en pratique
un principe que, pendant tout le reste de sa vie, il n'oublia
jamais, savoir : de veiller à ses propres intérêts quand ceux
de ses maîtres étaient compromis ». Cette phrase n'a-t-elle
pas comme un parfum de Lesage, à l'ironie près, qui est
certainement étrangère à de Slane? Ainsi raisonne à peu
près le bachelier de Salamanque.
S'étant décidé à ce que nous appellerions en français une
trahison, il trouva le moyen de l'embellir de ce que, dans
la même langue, nous appellerions une désertion devant
l'ennemi. L'armée de Tunis ayant eu le dessous dans une
bataille contre celle de Constantine, aux environs de Mer-
madjenna, Ibn-Khaldoun, qui y avait assisté, profita du
désordre pour disparaître. Il prit le chemin de Fès par un
itinéraire détourné qu'il nous indique exactement : Té-
bessa, Gafsa, Biskra, El-Batha. Ce dernier point, El-Batha,
est une ville aujourd'hui disparue de la basse Mina dans la
plaine du Chélif. Ibn-Khaldoun y fut enrôlé dans l'adminis¬
tration mérinide par un haut fonctionnaire de passage,
gouverneur de Bougie. Il ne moisit pas longtemps en pro¬
vince et fut appelé rapidement dans la capitale, Fès. Il est
resté dix ans au service des Mérinides, de 1352 à 1362,
c'est-à-dire à peu près de la vingtième à la trentième année.
On ne peut pas raconter par le menu tous les événements
compliqués auxquels il fut mêlé : mort du sultan, régence,
révolution, contre-révolution, contre-contre-révolution. Au
milieu de ces orages de cour, Ibn-Khaldoun garde toute sa
versatilité. A peine entré au service des Mérinides, il cons¬
pire avec un prince hafside, ancien émir de Bougie. « Je
négligeai les précautions qu'il faut prendre en pareil cas »,
dit-il, et il fit deux ans de prison. Dans une autre circon¬
stance analogue, il regrette « l'imprudence de la jeunesse
qui le porta à viser trop haut ».
IBN-KHALDOUN 63

En 1362, brûlé à Fès, il s'embarque à Ceuta pour Gibral¬


tar et va chercher fortune chez le sultan de Grenade.
Comme ambassadeur de celui-ci, nous l'entrevoyons à
Séville, où cet homme trop aimable coquette avec Pierre
le Cruel. « Il voulut me retenir auprès de lui (il, c'est le roi
de Casfcille) en promettant de me faire rendre les biens que
mes ancêtres avaient possédés. » Ibn-Khaldoun n'accepta
pas et le sultan lui donna « une belle campagne dans la
plaine de Grenade » où il s'installa avec sa famille. On eût
pu croire à jamais. Ce fut pourtant très bref ; à peine plus
de deux ans. En mars-avril 1365, il s'embarqua à Almeria
et débarqua à Bougie après quatorze jours de navigation.
Il y retrouve sur le trône son vieux complice et voisin de
prison de Fès, l'émir hafside, et c'est le point culminant de
sa carrière administrative ; il est premier [ministre, vice-
sultan (hadjeb), pendant quelques mois, jusqu'à l'écroule¬
ment. L'émir de Bougie est tué sur le champ de bataille
par son cousin Abou'l Abbas, seigneur de Constantine. Et
il me semble qu'ici se place, dans la vie de son premier
ministre, un des épisodes les plus caractéristiques. « Plu¬
sieurs habitants de Bougie vinrent alors me trouver au
palais, où je résidais, et me prièrent de prendre la haute
direction des affaires, et de proclamer un des enfants du
sultan défunt. Loin d'écouter cette proposition, je sortis
de la ville et me rendis auprès d'Abou'l Abbas, dont je
reçus un excellent accueil. Je le mis alors en possession de
Bougie. » La bienveillance momentanée d'Abou'l Abbas
n'ayant pas résisté longtemps à un sentiment de méfiance
qu'on estimera peut-être naturel, la carrière d'Ibn-Khal¬
doun courtisan s'arrête ici : nous sommes en 1366. Ibn-
Khaldoun a 33 ans. Il a certainement cherché le pouvoir
avec passion, à travers d'innombrables intrigues politiques,
et il a échoué.
Notez qu'il conservera jusqu'à la fin de sa vie cette indé¬
pendance de sentiment qui nous a frappés.
Un jour, prisonnier du sultan mérinide de Fès, cet ancien
vizir des émirs de Bougie se tira d'affaires comme suit :
«Le sultan me demanda des renseignements sur Bougie, et,
64 IBN-KHALDOUN

comme il laissait entrevoir le désir de s'en emparer, je lui


montrai combien cela lui serait facile... Le lendemain il
ordonna ma mise en liberté. »
Après avoir été au service d'Abou-Hammou, sultan de
Tlemcen, « par ses renseignements et ses habiles disposi¬
tions, il procura au vizir mérinide l'occasion de surprendre
Abou-Hammou dans le Zab et de lui enlever ses bagages
et ses trésors. »
Nous retrouvons Ibn-Khaldoun semblable à lui-même
dans le camp de Tamerlan. Lorsque Tamerlan se fut emparé
de Damas, voici ce qu'il y fit : « Il enleva toutes les richesses
des habitants : un grand nombre d'entre eux périt dans des
tourments affreux ; le reste fut emmené captif et Damas
devint la proie des flammes. » C'est dans ce décor de Damas
incendié que se place l'entrevue avec Ibn Khaldoun en
1400 (1).
Tamerlan avait invité à dîner ses captifs égyptiens de
marque « remplis de frayeur et d'appréhension » et il les
regardait manger. Les uns s'en abstinrent par scrupule de
conscience... quelques-uns, et Ibn Khaldoun fut du nombre,
se mirent à manger de bon appétit... «il tournait les yeux de
temps à autre vers le prince, les baissant chaque fois que
ce dernier fixait les siens sur lui. Enfin il haussa la voix et
parla ainsi : Seigneur et émir, je rends grâce à Dieu tout
puissant. Je viens de vivre assez longtemps pour voir celui
qui est le véritable roi... L'Egypte ne veut plus d'autre
maître que toi... Quant à moi, tu me tiens lieu de richesses,
de famille, etc.. » Ibn-Khaldoun se tira ainsi de sa situa¬
tion difficile. Sur les cendres de Damas, quand il se dis¬
tinguait ainsi de ceux-là, parmi ses compagnons de capti¬
vité, qui avaient des scrupules de conscience, Ibn Khal¬
doun avait 68 ans, un vieillard vénérable, à grande barbe
blanche peut-être, encore bien que, dans toute l'Afrique du
Nord, on fasse un usage fréquent du henné, produit local.
Avec tant de souplesse, faut-il s'étonner qu'il n'ait pas
fait à la cour une fortune durable, ou faut-il juger que cette

(1) 105, t. I, p. lvi.


IBN-KIIALDOU.N 65
souplesse inquiétante précisément a dû lasser tous ses pro¬
tecteurs? La question n'a pas d'intérêt, mais il faut noter
que nous ferions tort à Ibn-Khaldoun si nous le jugions
avec nos idées modernes d'Européens.
Ces trahisons systématiques de tous les maîtres qu'il a
servis, c'est lui qui nous les raconte : il ne soupçonne pas
évidemment que nous puissions voir là quelque chose de
choquant. Les contemporains ont admiré, sans réserve, non
seulement son talent, mais son caractère. Les sultans trahis
eux-mêmes ne lui ont pas gardé sérieusement rancune.
L'instabilité n'est pas la marque particulière de notre
homme, mais de sa race, de la société où il vit. En Berbérie,
et d'ailleurs dans tout l'Islam, la fidélité est quelque chose
d'éternellement incompréhensible. Les Romains stigma¬
tisaient « la foi punique ». On admet communément que
c'était une injure chauvine qui eût pu être retournée,
puisque le Sénat, vis-à-vis de l'ennemi et du vaincu, était
de mauvaise foi parfaite : il y a là peut-être un contre-sens.
Si Rome entendait accuser les Carthaginois de ne pas pou¬
voir se fier les uns aux autres, elle disait vrai. Si on cher¬
chait à disséquer la psychologie de l'Oriental, ce qui me
semble n'avoir jamais été fait, on trouverait probablement
que le fait le plus frappant est l'absence de toute base senti¬
mentale sur laquelle on puisse édifier la solidarité nationale-
On peut admettre qu'il y ait là une tare individualiste incu¬
rable. Aujourd'hui encore l'individualisme berbère, prin¬
cipe d'instabilité éternelle, est un élément avec lequel
comptent nos bureaux arabes nord-africains, pour s'en
garer et pour s'en servir. Ce qu'il faut donc bien nous gar¬
der de reprocher personnellement à lbn-Khaldoun n'est
qu'un trait particulièrement accusé du caractère oriental
et maugrebin.
Lorsque ce trait de caractère eut brouillé Ibn Khaldoun
avec toutes les cours du Maghreb et d'Espagne, en 1366,
à l'âge de 34 ans, il embrasse un parti entièrement nouveau.
Pendant des années, il va vivre avec les Arabes une exis¬
tence de soldat après celle de courtisan.
Il s'agit des Bédouins Arabes Hilaliens, ceux qui sont
MAGHREB.
66 IBN-KHALDOUN

venus à la fin du xi e siècle, avec femmes et enfants, en gran¬


des tribus toutes constituées (1) ; ce sont les seuls qui ont
été au Maghreb de grande importance ethnique, la grande
poussée colonisatrice. Au xiv e siècle, ces Arabes-là étaient
encore très nettement distincts au milieu de la population
berbère, un corps étranger. On se souvenait nettement de
leur venue. Us vivaient à part dans une région limitée dans
le sud de la Tunisie et la cuvette du Hodna, avec pour capi¬
tale Biskra, qui avait été leur porte d'entrée. Ils n'y for¬
maient pas un État, c'étaient des tribus mal cohérentes ou
plutôt des bandes, des sabres mercenaires à la disposition
des sultans voisins, quelque chose comme les grandes com¬
pagnies de notre guerre de Cent ans.
Sur ces Arabes-là, Ibn-Khaldoun a écrit des choses ter¬
ribles. «Le naturel farouche des Arabes en a fait une race
de pillards et de brigands. Si les Arabes ont besoin de pierres
pour servir à l'appui de leur marmite, ils dégradent les
'bâtiments afin de se les procurer ; s'il leur faut du bois, ils
détruisent les toits des maisons pour en avoir... hostiles à
-ce qui est édifice... toujours prêts à enlever de force le bien
d'autrui... à piller sans mesure et sans retenue (2) ... »
Ils ont été la plus terrible maladie du Maghreb au Moyen
âge. C'est au milieu d'eux qu'Ibn-Khaldoun, à partir de
1366, prend la résolution désespérée de vivre. Il installe à
Biskra sa famille. Les bandouliers arabes, ses nouveaux
amis, et les sultans du Maghreb, à la cour desquels il a con-
:servé beaucoup de relations, ont un besoin mutuel les uns
des autres. Les premiers veulent de l'argent et les seconds
des soldats. Pendant huit ans, de 1366 à 1372, Ibn-Khal¬
doun vécut de ce curieux métier, courtier en soldats arabes
pour le compte des sultans berbères. Je suppose, qu'en
précisant ainsi, pour la clarté de l'exposition, je n'altère
pas les faits, qu'on en juge. Voici textuellement quels furent
les débuts d'Ibn-Khaldoun dans sa profession nouvelle.
A peine fixé à Biskra, il entre en relations avec le sultan de
Tlemcen et il accepte la commission « d'amener... tous les
(1) Les siècles obscurs, ch. X.
<2) 104, t. XIX, p. 309, 310.
IBN-KHALDOUN 87

Arabes nomades qu'il lui serait possible de rallier... il tra¬


vailla avec tant de succès qu'il décida les principaux chefs
arabes» (1).
Le royaume de Tlemcen appartenait à la dynastie ber¬
bère des Abd-el-Ouadites ; c'était la seule, je crois bien,
dans tout le Maghreb, qu'Ibn-Khaldoun n'eût pas encore
servie et c'est pour elle surtout qu'il recruta, de 1366 à 1370.
Il refusa formellement d'aller s'établir S Tlemcen, mais à
ce moment-là Tlemcen est pour lui,après Biskra, le point
important : entre les deux il va et vient à plusieurs reprises.
Il ne se contente pas de lever des soldats pour le sultan
abd-el-ouadite, il conduit au combat les bandes recrutées,
il est lui-même chef de bande ; nous le voyons prendre part
à une première bataille à EI-Guetfa (Hauts plateaux,
22 lieues sud-sud-est d'Alger).
Bien entendu, et comme d'habitude, son dévouement
ne survécut pas à la mauvaise fortune ; le sultan abd-el-
ouadite de Tlemcen ayant été renversé momentanément
par le mérinide de Fès, Ibn-Khaldoun embrasse éperdû-
ment la cause du vainqueur et continue à faire pour le
compte du mérinide ce qu'il avait fait pour le compte de
l'abd-el-ouadite. Il livra même une seconde bataille d'El-
Guetfa ; il la gagna ; il est à l'apogée de sa carrière mili¬
taire.
Et alors, cette fois encore, tout s'écroule par la base.
L'influence qu'il avait acquise sur les Arabes excita les
appréhensions d'Ahmed-ibn-Mozni, seigneur de Biskra.
Nous avons affaire à une autobiographie qui n'a pas la pré¬
tention d'être une confession, et nous avons le droit de lire
entre les lignes. Il a voulu renverser son hôte et bienfaiteur
le seigneur de Biskra qui ne s'est pas laissé faire.
Nous sommes en septembre 1372 et Ibn-Khaldoun quitte
Biskra sans esprit de retour. La force ne lui a pas réussi plus
que la politique. C'est fini, le chemin du pouvoir lui est
fermé. Il va s'en rendre compte, il oubliera complètement
le royaume du Maroc et celui de Tlemcen pour s'occuper

(1) 105, t. I, p. xlvi.


68 IBiN-KHALDOUN

uniquement de littérature (1). Mais cette résignation ne lui


est venue qu'avec l'âge, après une jeunesse tout entière
soulevée et bouillonnante d'ambition furieuse. S'il était
devenu premier ministre des Mérinides ou émir de Biskra,
il n'aurait jamais écrit une ligne.
Indépendance. — Ibn-Khaldoun a écrit les Prolégomènes
dans un repaire d'écorcheurs arabes, loin de toute biblio¬
thèque, avec les seules ressources de son esprit. Et les Pro¬
légomènes sont précisément son livre capital. L'œuvre tout
entière est d'un homme qui a longtemps agi, et qui sait la
vie. C'est là ce qui en fait la valeur unique. Notez encore
qu'Ibn-Khaldoun, ayant servi et trahi tant de maîtres suc¬
cessifs, n'est resté sous la dépendance de personne. Il n'est
pas l'historiographe de telle dynastie particulière, et il n'a
pas l'esprit valet. Ce très grand seigneur, épave de la poli¬
tique, est de plain-pied avec les sultans qu'il a connus inti¬
mement, il ne se prosterne pas à l'orientale.
C'est la part des circonstances qui ont favorisé l'épanouis¬
sement d'un cerveau exceptionnellement doué.
Esprit critique. ■—Quand on feuillette Ibn-Khaldoun, ce
qui saute aux yeux d'abord, c'est qu'il a un vif souci d'es¬
prit critique ; cela revient à dire que cet Oriental a une
conception occidentale de l'histoire.
Il considère comme son devoir « de reconnaître ce qu'il
peut y avoir d'authentique » dans les faits que racontent
les sources (2). Car il a lu énormément, il a tout lu, il est
d'une époque et d'une culture où toute la production litté¬
raire était à base d'érudition. Mais il est conscient de l'avan¬
tage que lui confère son expérience de la vie et des hommes
et il n'a pas l'intention d'y renoncer. « Il faut, dit-il, que
l'historien connaisse les principes fondamentaux de l'art
du gouvernement, le vrai caractère des événements, les
différences offertes par les nations, les pays et les temps...
alors il pourra comparer les narrations qu'on lui a transmises
avec les principes et les règles qu'il tient à sa disposition» (3).
(1) 104, t. XIX, p. lxviii.
(2) 104, t. XIX, p. 5.
(3) 104, t. XIX, p. 57.
IBN-KHALDOUN 63

Ibn-Khaldoun exige des faits traditionnels qu'ils ne soient


pas en contradiction trop vive avec les lois de la couleur
locale, de l'évolution, de la vraisemblance... Et là-dessus,
il s'en « rapporte toujours à la balance de son propre juge¬
ment ». Notez que cela sent un peu le fagot. En présence
d'un fait, un musulman tout à fait orthodoxe conclura
toujours par la formule habituelle de dévotion : « Dieu seul
connaît la vérité. »
Il y a bien un procédé canonique de critique historique,
mais qui n'a aucun rapport avec celui d'Ibn-Khaldoun, on
l'emploie à propos des Hadits, c'est-à-dire d'histoire sainte,
histoire du prophète. C'est la critique du témoignage, appe¬
lée Tedjrich oua Tadil (improbaîio el juslificatio), il s'agit
d'apprécier la valeur morale du témoin : cette valeur mo¬
rale une fois admise, la certitude du fait attesté, quel qu'il
soit, même et surtout s'il est miraculeux, s'ensuit automa¬
tiquement.
Ibn-Khaldoun a conscience d'être sur un terrain brûlant
et il va au-devant de l'objection. Improbaîio et juslifica-
iio, voilà qui est parfait, dit-il, en théologie, pour les « ren¬
seignements qui se rattachent à la foi musulmane ». Mais
en histoire le cas est différent. Là, il faut «étudier le récit lui-
même, afin de reconnaître si les faits qu'il renferme sont
possibles ou non. Si l'impossibilité en est démontrée, il
est inutile de recourir à improbaîio ou juslificatio » {I).
Voilà qui s'appelle rejeter entièrement le merveilleux en
toute matière autre que religieuse ; mais y a-t-il donc pour
un musulman rigide des matières qui soient hors de la reli¬
gion?
Ce rationalisme a comme un parfum de renaissance.
Faut-il admettre que, à travers une fissure de la cloison
étanche, par le détour de l'Andalousie peut-être, une bouf¬
fée de notre Renaissance occidentale soit parvenue jus¬
qu'à l'âme orientale d'Ibn-Khladoun ?
Les histoires absurdes. — Notez que l'esprit oriental, de
sa nature profonde, se meut à l'aise dans le merveilleux.

(1) 104, t. XIX, p. 6, 76.


70 IBN-KHALDOUN

Une de ses marques caractéristiques est justement qu'il


n'éprouve pas le besoin impérieux de distinguer entre la
légende et le réel. Nous autres, Occidentaux, pour qui les
deux domaines sont nettement distincts, dans nos relations'
avec l'Orient, nous nous laissons prendre au mirage et la
déception nous met en fureur.
Le voyageur anglais Shaw, qui a décrit le Maghreb dans
la première moitié du xvm e siècle, nous raconte la mésaven¬
ture arrivée à M. Lemaire, consul de France à Tripoli.
Les Arabes lui avaient décrit avec une précision minu¬
tieuse la ville pétrifiée de Ras-Sems. Ce diplomate donna
jusqu'à dix mille dollars pour se procurer deux échantillons
de ces pétrifications, à savoir un enfant et une brioche de
boulanger. L'enfant était une statue antique de Cupidon et
la brioche un fossile d'oursin. « Quels menteurs que ces-
Arabes, s'écrie Shaw, ou pour être poli, quels virtuoses de la
fantaisie, masters of invention... quels cerveaux déréglés et
extravagants...! (1)»
Ibn-Khaldoun a cueilli un florilège de semblables drôle¬
ries chez les historiens, ses prédécesseurs.
Alexandre le Grand, quand il construisait le phare d'A¬
lexandrie, se fit descendre au fond de la mer dans une caisse
de verre pour exorciser les monstres marins. Une ville près
de la Caspienne a dix mille portes. Une autre, près de
Sidjilmessa est toute en cuivre. Une autre, dans les déserts
d'Aden, est en or, en argent et en rubis. Mais elle est «invi¬
sible et ne peut être aperçue que par des hommes habitués
aux exercices de haute dévotion ou par des magiciens» (2).
Devant les ruines imposantes, comme l'aqueduc de Car-
thage ou les Pyramides, l'imagination de l'Oriental entre
en jeu... « Les hommes de ce temps-là avaient des corps et
des membres beaucoup plus grands que les nôtres... Og
était si grand qu'il saisissait des poissons dans la mer et les
tenait près du soleil pour les faire cuire (3). »
Naturellement, il y a là une tournure d'esprit charmante:.

(1) 49, Supplément, p. 16 et 17.


(2) 104, t. XIX, p. 73, 75, 24.
; (3) 104, t. XIX, p. 360-361.
IBN-KHALDOUN 7»
pour être insensible à sa grâce, il faudrait ne pas aimer les
Mille el une nuils. Pourtant, quand il a souri à ces nuées
éclatantes, l'Occidental ne se défend pas contre une pointe
d'exaspération. Eh bien ! Ibn-Khaldoun non plus. Ces
« extravagances », ces « fables », il veut les chasser de l'his¬
toire et les réserver aux «conteurs de profession» (1). Et
n'oubliez pas où il les a relevées, ces extravagances et ces
fables : non pas chez des scribouillards sans importance,,
mais bien chez les plus grands, les plus respectés parmi les
historiens et les géographes, Maçoudi, El-Bekri.
Chiffres. -—■ Le sens du réel qui fait à Ibn-Khaldoun,
parmi les siens, une originalité si marquée, ne le met pas
seulement en garde contre les absurdités énormes. Il lui
inspire une attitude critique en matière de chiffres. « Quand
il s'agit de sommes d'argent, ou de la force d'une armée,
c'est toujours là que l'on doit s'attendre à des mensonges
et à des indications extravagantes (2). »
Il faut se méfier des chiffres lorsqu'ils « dépassent toutes
les bornes que l'expérience journalière nous fait connaître ».
Car « le passé et l'avenir se ressemblent comme deux gouttes
d'eau ».
Et par exemple, Ibn-Khaldoun ne suit pas Maçoudi
lorsque celui-ci prête à l'État israélite une armée de 600.000
guerriers (3). Que Salomon ait eu 12.000 fantassins et 1.400
chevaux, à la bonne heure, voilà qui est admissible.
Esprit scientifique. — En présence d'erreurs d'apprécia¬
tion, qui ne sont pas seulement matérielles, Ibn-Khaldoun
a des mises au point délicates, qui vont au fond des
choses.
La puissante agglomération urbaine du Caire, et plus
encore les fourmilières humaines de l'Inde et de la Chine,
frappent l'imagination par leur opulence. Comment expli¬
quer cette opulence ? « Les gens du commun » se repré¬
sentent des « trésors » dans chaque maison, « des mines d'or
et d'argent», ou bien encore sur ces points particuliers de la
(1) 104, t. XIX, p. 21.
(2) 104, t. XIX, p. 14, 19.
(3) 104, t. XIX, p. 17, 14.
,72 IBN-KHALDOUN

planète l'accumulation de « tout l'or qui avait appartenu


aux anciens peuples » (1).
Ibn-Khaldoun ne s'arrête pas à cette représentation
exclusivement métallique de la richesse. « L'or, l'argent, etc.,
dit-il, ne sont que des instruments au moyen desquels on
acquiert ce dont on a besoin ; et c'est l'organisation éco¬
nomique (2) qui en cause l'abondance ou la diminution ».
Et c'est le travail en définitive qui est la source de la
richesse. Les grandes agglomérations sont opulentes parce
que « le travail d'une population fournit une abondance
de produits au moyen desquels on fait un grand gain » (3).
Ce sont déjà, ou peu s'en faut, les axiomes de notre éco¬
nomie politique. N'est-elle pas curieuse la phrase que voici :
« En faisant voir que les avantages et les profits dérivés des

arts et du commerce représentent en totalité ou en grande


partie la valeur du travail de l'homme, nous avons rendu
clair le sens du terme bénéfice (4) ».
Bastiat ou Frédéric Passy, cinq siècles plus tard, pour
justifier le capital, diront de lui qu'il est du travail accu¬
mulé. C'est à peu près dans l'esprit et dans la lettre la défi¬
nition d'Ibn-Khaldoun. Il est curieux qu'on puisse extraire
de pareilles phrases d'un ouvrage écrit au xiv e siècle dans
un repaire de bandits arabes à côté de Frenda.
Il arrive que le sens du réel chez Ibn-Khaldoun, ce qu'on
pourrait appeler son esprit scientifique, le conduise à effleu¬
rer les sciences naturelles. « Il est à remarquer, dit-il, que
les montagnes sont en général plus nombreuses dans le
voisinage des mers que partout ailleurs : le pouvoir divin
qui créa le monde ayant adopté cette disposition afin de
mettre un fort obstacle à l'envahissement des flots (5) ».
Notre physique du globe, bien entendu, ne s'arrête pas à
cette explication théologique. Mais le fait est exactement
observé. Nous disons dans notre jargon : les grandes fosses

(1) 104, t. XX, p. 281, 289.


(2) Le mot arabe est a'mran, qu'on trouvera commenté au chapitre sui¬
vant.
(3) 104, t. XX, p. 289, 335.
(4) 104, t. XX, p. 322.
(5) 104, t. XIX, p. 194.
■nan

IBN-KHALDOUN 73

océaniques voisinent avec les grandes chaînes plissées.


Critique de textes. —Voici encore une phrase très sugges¬
tive dans sa brièveté. Il y a des récits, dit-il, « dont le lec¬
teur est en droit de se méfier, parce qu'il ne peut pas savoir
s'ils sont anciens (et authentiques) ou modernes (et con-
trouvés) » (1). Ceci implique déjà une érudition inquiète
et vivante à la manière de la nôtre, un souci de dater les
sources, de dégager les témoignages contemporains, de
dépister les fraudes et les interpolations ; toutes choses qui
sont du xix e siècle plutôt que du xiv e .
Comprendre. — Nous voilà bien loin du Qirtas et, je
crois bien, de toute l'école historique arabe. Ibn-Khaldoun
en était très conscient et nul n'a jamais signalé avec plus
de force les lacunes de cette école.
« Les historiens, dit-il, indiquent le nom du prince, sa
généalogie, le nom de sa mère, celui de son père, ceux de ses
femmes, son titre, l'inscription gravée sur son sceau, le nom
de son cadi, celui de son chambellan et celui de son vizir. »
De pareils détails sont à leur place dans un livre « à l'u¬
sage de la famille régnante. Les jeunes princes ont besoin
de les connaître, et d'une façon générale les contemporains,
mais ça n'est pas de l'histoire» (2). Ainsi parle Ibn-Khaldoun
et nous pensons exactement comme lui. Nous sommes très
sensibles, nous autres Occidentaux, à la différence entre
l'almanach de Gotha et un livre d'histoire.
Ces historiens, que juge Ibn-Khaldoun, croient avoir
rempli leur tâche, quand ils ont « mentionné les noms des
rois... » en y ajoutant seulement « le nombre des années de
leurs règnes... » C'est bien, en effet, cette sécheresse chro¬
nologique des historiens arabes qui nous déconcerte.
Ces gens-là, dit Ibn-Khaldoun, nous ont laissé des
« récits que l'on peut regarder comme de vains simulacres

dépourvus de substance » et il les peint d'une curieuse


image à l'orientale : ce sont des « fourreaux d'épée aux¬
quels on aurait enlevé les lames » (3).

(1) 104, t. XIX, p. 7.


(2) 104, t. XIX, p. 64, 65.
(3) 104, t. XIX, p. 8, 7.
74 IBN-KHALDOUN

Quelle est donc la «substance de l'histoire »? Ibn-Khaldoun


a là-dessus des idées précises. Il faut se contenter (de donner
au lecteur « une comparaison entre les dynasties sous le
rapport de leur puissance et de leurs conquêtes » — classer
les faits d'après « leur importance relative » — élaguer,
écheniller tout le menu fretin, dégager les grandes lignes.
Mais ce n'est pas tout, Ibn-Khaldoun est bien plus ambi¬
tieux que cela. A son lecteur « il ne veut pas laisser ignorer
les causes », il lui indiquera les motifs qui ont amené cette
dynastie... à manifester sa puissance et les causes qui l'ont
forcée à s'arrêter dans sa carrière»; il veut «indiquer les
origines des nations... reconnaître l'origine des événements...
les différences ou les analogies qu'ils peuvent présenter
entre eux... » « M'introduisant par la porte des causes géné¬
rales, dans l'étude des faits particuliers, j'embrasse dans un
récit compréhensif l'histoire du genre humain... j'assigne
aux événements politiques leurs causes et leurs origines (1) »
Tout cela est parfaitement net. Ibn-Khaldoun veut com¬
prendre. Voilà qui est bien occidental pour un musulman.
Prolégomènes. — Cela fait à Ibn-Khaldoun, parmi ses
confrères les historiens musulmans, une situation si à part,
qu'il a écrit ses prolégomènes uniquement pour la définir.
Le premier contact avec les Prolégomènes est déconcer¬
tant; Il y a de tout là-dedans, de l'histoire, de l'économie
politique, de la philosophie, de la théologie, etc.. Est-ce
donc une encyclopédie pêle-mêle de omni re scibilil
Non, la matière est ordonnée. Une première impression
serait qu'on a devant soi un essai de philosophie de l'his¬
toire. Et ce n'est pas tout à fait inexact. Ibn-Khaldoun
cherche en effet à dégager les lois de l'évolution historique.
Mais c'est pour les utiliser comme critérium dans l'examen
et l'interprétation de ses sources.
Voici comment il commente lui-même ses intentions. « Le
but poursuivi est d'établir une règle sûre pour distinguer
dans les récits la vérité de l'erreur... un instrument qui per¬
mette d'apprécier les faits avec exactitude... Tel est le but

(1) 104, t. XIX, p. 64, 8, 9, lia


IBN-KI1ALD0UN 75

que nous nous sommes proposé d'atteindre » (1). C'est la


science nouvelle, sui generis, dont il a voulu tracer les règles
dans ses prolégomènes. « Cette science n'a rien de commun
avec la rhétorique, dit-il, elle ne doit pas, non plus, être
confondue avec la science administrative...; elle n'est d'au¬
cun avantage, excepté pour les recherches historiques (2). »
Cette science nouvelle, qui n'a pas de nom en arabe, "en a
un en français : manifestement, c'est la critique historique.
Notez la peine qu'a Ibn Khaldoun à la définir par des péri¬
phrases, par l'élimination de ce qu'elle n'est pas. C'est en
effet une découverte immense en Orient. Les Occidentaux,,
depuis Hérodote, font de l'histoire comme M. Jourdain
faisait de la prose, sans réflexion préalable, tout naturelle¬
ment. C'est que l'Occidental, depuis la Grèce, a l'amour
et le sens du réel. Il suffit de prononcer le nom d'Hérodote
pour attirer l'attention sur un phénomène prodigieux.
Cyrus, Darius, Xerxès, toute l'histoire du premier empire
perse, l'Achéménide, est inondée de lumière grâce aux his¬
toriens grecs. Elle serait une lacune absolue, un trou vide
dans le déroulement des siècles si nous en étions réduits
au témoignage des historiens perses. Et les dynasties perses
ultérieures, Arsacides, Sassanides, sont à peu près logées
à la même enseigne. La dernière venue des civilisations
orientales, la musulmane, participe de cette curieuse para¬
lysie du sens historique.
Ainsi est-il advenu qu'Ibn-Khaldoun a écrit ses Prolé¬
gomènes. Ce n'est rien d'autre qu'un traité préliminaire de
critique historique. Les successeurs d'Ibn-Khaldoun n'en
ont fait aucun usage. La méthode historique du monde mu¬
sulman est restée ce qu'elle était, après comme avant. L'au¬
teur n'en a que mieux affirmé, en l'écrivant, sa situation à
part au milieu des historiens arabes. Il n'a pas eu le moindre
contact avec nos historiens occidentaux et n'a pas pu se
former à leur école. Il n'est donc pas inexact de dire qu'il
a réinventé, pour son usage personnel, par un effort de génie,
ce que nous appelons histoire, nous autres, depuis Hérodote.
(1) 104, t. XIX, p. 77.
(2) 104, t. XIX, p. 78, 79.
CHAPITRE III

1.A TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

L'Orient et l'Occident

Tout naturellement, et à maintes reprises, on est conduit


à accoler le mot de génie au nom d'Ibn-Khaldoun.
C'est justement cet historien de tout à fait premier ordre
qui nous renseigne sur le Moyen âge maugrebin. Il y a,
d'une part, dans l'histoire du Maghreb, telle qu'elle se re¬
flète dans l'imagination des hommes cultivés moyens, une
lacune particulièrement regrettable, qui empêche de saisir
l'ensemble ; c'est le trou entre la fin de l'empire romain et
les temps modernes ; pendant ces siècles-là, le Maghreb,
par rapport à nous, a fait bande à part, comme s'il eût
appartenu à une autre planète, la planète musulmane. Et
d'autre part il y a dans le lot médiocre des historiens musul¬
mans un homme tout à fait à part, avec une intelligence
claire et constructive, une tournure d'esprit presque occi¬
dentale. Eh bien, c'est justement cet homme-là qui se
trouve nous apporter, sur le Moyen âge maugrebin, une
masse énorme de renseignements ; c'est lui qui comble la
lacune. Voilà une coïncidence tout à fait curieuse ; en a-t-on
tiré tout l'avantage possible? Il semble bien que non. Et
la cause générale en saute aux yeux, c'est justement la
profondeur de l'abîme entre les façons de penser et de sentir
orientale et occidentale. Il y a une transposition qui n'a
jamais été faite, mais qui n'est peut-être pas impossible,
et qu'on voudrait tenter.
Les Traductions. —■ Le baron de Slane qui a traduit
Ibn-Khaldoun a fait une œuvre admirable devant laquelle
LA TOURKURE d'eSPBIT DES niSTORIE.NS ARABES 77

il faut s'incliner bien bas : il a mis réellement Ibn-Khal-


doun à notre portée. Il est d'autant plus curieux d'avoir à
faire sur la méthode employée pour rendre l'arabe en fran¬
çais des observations comme celles-ci :
Prolégomènes : tel est le mot choisi par de Slane pour
rendre le mot arabe Moqaddemat. Ce mot arabe est très
clair ; le terme Qeddem, qui est de langue vulgaire cou¬
rante, signifie Devant; un autre terme de langue vulgaire
courante a passé en sabir et presque en français, c'est
Moqaddem ; on dit le Moqaddem de la mosquée, par exemple,
et cela peut se traduire en français par le Préposé. Le sens
de Moqaddemat est donc très clair, c'est Préface, Introduc¬
tion. Pourquoi donc emprunter au grec la traduction Pro¬
légomènes, alors que nous avons le choix entre plusieurs
mots français?
Notez que nous connaissons très bien chez nous un genre
de préface qui a de l'analogie avec les Prolégomènes d'Ibn-
Khaldoun.
Victor Hugo par exemple, apportant une formule nou¬
velle d'art dramatique, l'expose au public dans la préface
d'un drame. La préface, d'une façon générale, est juste¬
ment faite pour que l'auteur explique ses intentions et
développe ses théories. Il est vrai cependant qu'une préface
française ne remplit pas un gros volume tout entier. Notre
sens de la mesure ne s'en accommode pas. C'est évidem¬
ment pour cela que de Slane a choisi pour traduire Moqad¬
demat un mot tiré du grec Prolégomènes. On peut com¬
prendre ce scrupule et le regretter. Après tout, Reinaud,
publiant la géographie d'Aboulféda, la fait précéder d'un
gros tome I er , qu'il appelle Introduction générale. Léon Cahun-
a écrit une introduction à l'histoire de l'Asie, qui est un
gros volume. Il aurait donc été possible de traduire Moqad¬
demat par un mot français. On dirait l'Introduction à l'His¬
toire d'Ibn-Khaldoun ; ça parlerait beaucoup plus à l'ima¬
gination que Prolégomènes. Nous avons déjà relevé qu'un
autre traducteur arabe, ayant à rendre Roudh-el-Qirtas r
avait adopté Jardin des feuillets, qui est fidèlement calqué
sur l'arabe, mais parfaitement inintelligible, alors qu'il
78 LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

aurait pu écrire, par exemple, Bouquet de fiches, qui eût été


•à la fois très clair et suffisamment exact.
Quand on feuillette les Prolégomènes dans la splendide
traduction de Slane, il n'est pas rare qu'on rencontre un
passage où le traducteur s'est résigné à quelque obscurité
par scrupule d'exactitude. Et, par exemple, le mot arabe
O'mran revient fréquemment dans le texte, et de Slane
le traduit invariablement par le mot français Civilisation.
Ibn Khaldoun a défini expressément ce mot d'O'mran :
« C'est, dit-il, ce que les philosophes ont exprimé par cette
maxime : «L'homme, de sa nature, est citadin.» Ils veulent
dire par ces mots que l'homme ne saurait se passer de société,
terme que dans leur langage ils remplacent par celui de
cité. Le mot civilisation O'mran exprime lamême idée »(1).
Nous reconnaissons naturellement l'aphorisme bien connu
d'Aristote : « L'homme est de sa nature un animal politique,
Çwqv TroAi-rtx.6v. » Et Ibn-Khaldoun garde présent à la mé¬
moire l'étymologie du mot politique, qui est irÔAtç, la cité.
Le mot français choisi par de Slane, civilisation, est cons¬
truit étymologiquement avec ce mot de cité. Mais les deux
mots, le français et l'arabe, se correspondent-ils exacte¬
ment?
Voici le titre de la seconde section des Prolégomènes,
(nous dirions le second livre) :
« De la civilisation chez les nomades et les peuples à demi

sauvages. »
La civilisation des sauvages, voilà une contradiction
dans les termes, qui ne peut pas manquer d'arrêter le lec¬
teur. Elle est le fait du traducteur et non pas du tout
d'Ibn-Khaldoun.
La traduction à la fois exacte et claire serait : « De l'or¬
ganisation sociale chez les nomades et les peuples à demi
■sauvages.» Des mots comme société, sociologie, organisation
politique et sociale (correspondant au grec vokn&ia.) se¬
raient certainement les équivalents exacts du mot O'mran
d'après le contexte et dans la majorité des cas. Pas dans

(1) 104, t XIX, p. 86.


LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES 79

leur totalité cependant. Lorsque nous rencontrons des


phrases comme celles-ci : sous la domination des Arabes
« la civilisation recule »'; ou bien eneore : « les traces d'une

ancienne civilisation » (1), le mot arabe se trouve rendu par


le mot français de la façon la plus satisfaisante à tous les
points de vue. C'est que de cerveau oriental à cerveau occi¬
dental, les concepts ne se recouvrent presque jamais exac¬
tement ; d'une langue à l'autre, les mots ne se correspon¬
dent pas rigoureusement ; il est impossible, en règle géné¬
rale, de traduire un mot arabe, invariablement, par un seul
mot français, toujours le même. Il faudrait dans le choix
du terme se laisser guider par le contexte. Ce serait dange¬
reux, peut-être impossible pratiquement. Et en tout cas,
les traducteurs y renoncent systématiquement, tous, sans
en excepter les plus éminents, de Slane par exemple. Et les
plus éminents sont peut-être les plus timides, par souci
d'érudition méticuleuse. Ils collent au texte, ils ne s'écar¬
tent pas du mot à mot. Une excellente traduction d'un
auteur arabe a besoin elle-même d'être traduite en français,
un peu comme une traduction juxtalinéaire. Elle est bien
moins intelligible, à première lecture, qu'une traduction
d'auteur latin ou grec. Le sens est toujours un peu obnubilé,
demande à être dégagé par un effort de mise au point.
Il faut préciser qu'on n'a pas l'outrecuidance de critiquer
de Slane, ni même Beaumier. On n'est pas sûr du tout qu'il
eût été possible de faire mieux qu'eux. Entre les façons de
penser orientale et occidentale, il y a un décalage perpétuel
auquel le traducteur a peut-être raison de se résigner. La
fidélité sans doute est le premier mérite d'une traduction.
Ce qu'on s'est proposé, c'est de rendre sensible pardes exem¬
ples concrets la réalité de ce décalage.
Mais ce décalage dans les catégories de la pensée d'une
civilisation à l'autre est un phénomène de grande impor¬
tance, qui rend l'Orient et l'Occident difficilement intelli¬
gibles l'un à l'autre, dans le fond comme dans la forme, et
en particulier dans toute leur évolution historique.

(1) 104, t. XIX, p. 311, 312.


S0 LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

Que savait un homme comme Ibn-Khaldoun de l'histoire


du Maghreb et du monde avant l'Islam? Il nous a laissé un
chapitre d'histoire romaine (assez court et passablement
exact, dit Slane) dans la partie de son oeuvre qui n'a pas
été traduite (1). Mais on peut se faire une idée en feuilletant
les Prolégomènes de ce qui avait surnagé du passé antique.
Ibn-Khaldoun connaît un certain nombre de grandes lignes.
Il sait qu'Alexandre tua Darius ; que Titus a pris Jérusalem;
qu'Aristote était précepteur d'Alexandre. Il a entendu par¬
ler de Socrate. A propos d'eux, il laisse échapper des naï¬
vetés ou des erreurs amusantes. Il pense que les péripatéti-
ciens « donnaient des lectures... à l'abri d'un portique qui
les garantissait contre le soleil et le froid ». Il prête à Socrate
le tonneau de Diogène (2). Il réunit dans un membre de
phrase Aristote et son « disciple Alexandre d'Aphrodisée »
sans soupçonner évidemment qu'il y a entre les deux un
écart de cinq siècles.
Voici sous quel raccourci il se représente la totalité de
l'histoire ancienne, grecque et romaine. « L'empire appar¬
tint d'abord aux Grecs, race qui avait fait de grands pro¬
grès dans les sciences intellectuelles... Après la ruine de la
puissance des Grecs, l'autorité passa aux Césars, qui, ayant
embrassé la religion chrétienne, défendirent l'étude de ces
sciences, ainsi que cela se fait par les lois de tous les
peuples. »
Et voici comment Ibn-Khaldoun voit le Maghreb préis¬
lamique : «Les Romains portèrent leurs vues sur l'Ifrikia
(la Tunisie) ; les Goths convoitèrent le Maroc, et les deux
peuples se transportèrent dans ces contrées au moyen de
leurs flottes et s'en rendirent maîtres... Ils y possédèrent
des villes très peuplées telles que Carthage, Sbaika, Dje-
loula, Mornac,Cherchell et Tanger.» Et encore : « Les dynas¬
ties des Francs (il entend les Latins, Rome)... qui régnèrent
sur les pays des Berbères s'y maintinrent trop peu de temps-
pour façonner ce peuple aux usages de la vie sédentaire (3). »

(1) 105, t. I, p. 207, note 2.


(2) 104, t. XX, p. 266 ; t. XXI, p. 124, 125.
(3) 104, t. XX, p. 271.
LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES 81

Et encore : « Ce furent les Francs (Latins)'qui exerçaient


l'autorité suprême en Ifrikia, car les Roum (Byzantins)
n'y jouissaient d'aucune influence... Djoreidjir (Grégoire),
le même qui fut tué lors de la conquête, n'était pas roumi
(grec) mais franc (latin) (1). »
Evidemment certains grands faits surnagent, incomplets
et défigurés. La domination byzantine n'est pas nettement
perçue ; la domination vandale n'est pas soupçonnée. Les
Goths et les Romains sont sur le même plan. Assurément
Ibn-Khaldoun ne se représente pas les cinq siècles de domi¬
nation romaine. Le souvenir d'une Carthage préromaine
n'a pas tout à fait sombré. Avant la conquête romaine
« le souverain de Carthage avait fait la guerre à celui de
Rome » (2). Et encore : « Les princes des Romains détrui¬
sirent la ville de Carthage et la rebâtirent plus tard » (3).
Assurément, c'est un résidu un peu grêle d'un fait im¬
mense. Le souvenir de l'origine syrienne des Carthaginois
est tout à fait perdu. Il faut se représenter qui est Ibn-Khal¬
doun, un homme pénétré de patriotisme maugrebin, autant
que ce mot peut avoir un sens en Orient, le représentant
le plus éminent au Maghreb de cette langue et littérature
arabe, dont le punique a été le prototype sémitique direct.
Et c'est lui qui ne sait rien de Carthage, cette Carthage
qui nous est au contraire si familière à nous autres. On
mesure à ce petit fait l'étanchéité de la cloison entre les
deux histoires.
Ibn-Khaldoun la sent bien cette cloison étanche, elle
l'irrite, il avoue qu'à propos d'elle sa raison se rebelle contre
son orthodoxie. « Les païens, dit-il... forment la plus grande
partie de la population du monde... ils ont eu leurs dynas¬
ties... ils ont laissé des monuments,... à plus forte raison
ils ont existé... avant le prophétisme l'existence de l'es¬
pèce humaine était déjà assurée (4) ».
Pourtant il croit que le passé a disparu tout entier, sans

(1) 105, t. I, p. 209.


(2) 104, t. XX, p. 38.
(3) 105, t. I, p. 207.
(4) 104, t. XIX, p. 90.
MAC:iRF.B. 6
82 LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

remède. « Que sont devenues, dit-il, les sciences des Perses,


dont les écrits, à l'époque de la conquête, furent anéantis
par ordre d'Omar... des Ghaldéens... des Assyriens... de
Babylone... des Coptes,... des Grecs, dont nous possédons
exclusivement les productions scientifiques et cela grâce
aux soins que prit El-Mamoun de les faire traduire »? (1).
Ibn-Khaldoun est convaincu non seulement que tous ces-
documents sur l'histoire du passé préislamique sont hors
de sa portée, mais encore qu'ils sont détruits, perdus à tout
jamais.
Plus heureux que lui, nous autres, Occidentaux modernes,
nous savons bien à quelles sources précises aller chercher
l'histoire de l'Islam. Mais néanmoins nous éprouvons des
difficultés à voir nettement cette histoire, nous ne nous la
représentons pas.
Jetons un coup d'oeil sur ce que nous appelons l'histoire
du Maghreb depuis l'Islam. Le découragement saisit le
lecteur. Il n'y a pas de mémoire qui puisse embrasser cette
succession indéfinie de guerres confuses, sans causes, sans
issue, sans enchaînements : ces empires qui n'apparaissent
que pour crouler, qui s'enchevêtrent dans l'espace et dans
le temps, dont aucun ne représente une idée, n'aboutit
jamais à quoi que ce soit de nouveau et d'acquis. C'est une
histoire vide, d'une aridité inexprimable, un Sahara d'his¬
toire ; l'attention ne peut s'y accrocher à rien et refuse le
service. Ce n'est pas de l'histoire ; c'est un dictionnaire de
faits rangés par ordre chronologique. On pourrait boule¬
verser cet ordre, troquer au hasard, les uns contre les autres,
les batailles, les sultans, les dynasties, la salade ne serait
pas plus bigarrée.
Pour nous autres, Occidentaux, c'est l'évolution qui fait
l'histoire. Le Maghreb n'évolue jamais, ou du moins nous
ne le voyons pas évoluer. Est-ce sa faute ou est-ce la nôtre?
A-t-on débrouillé, interprété les faits? Ce lien, que nous nous
plaignons de ne pas voir entre eux, est-il invisible ou inexis¬
tant? Cet imbroglio a-t-il un sens?

(1) 104, t. XIX, p. 78.


LA TOURNURE B'eSPRIT DES HISTORIENS ARABES 83

Si la réponse à cette question est quelque part, il se pour¬


rait que ce fût dans les Prolégomènes, qui sont justement
une philosophie de l'histoire maugrebine, écrite par un
Maugrebin de génie. Ibn-Khaldoun s'y est proposé expres¬
sément de nous donner le fil d'Ariane à travers le laby¬
rinthe.
Les Prolégomènes. — Voici quelles sont les six grandes
divisions des Prolégomènes, telles qu'Ibn-Khaldoun les in¬
dique lui-même au début de l'ouvrage (1). Le premier livre
traite des généralités. Le second des nomades. Le troisième
du gouvernement, parce que c'est exclusivement chose de
nomades ; ce sont les nomades qui sont les maîtres, invaria¬
blement. Le quatrième traite des sédentaires. Le cinquième
du développement économique et le sixième du mouvement
intellectuel, parce que ce sont là choses de sédentaires, sans
contestation.
Voilà qui est parfaitement net, ce que nous avons devant
nous c'est bien un traité de l'organisation politique et sociale,
une •rco'XiTei'a. Mais écrit par un Maugrebin qui n'a jamais lu
Aristote, qui est entièrement hors du moule de nos formules
et de nos idées, et qui se laisse naïvement dicter les siennes
par le spectacle même de l'histoire maugrebine. Quelque
chose assurément de très neuf et très précieux.
L'État est la monarchie orientale toute pure, telle que
nous la concevons, comportant le néant total des sujets
devant le sultan, néant attesté par le prosternement, la
beïa ; « c'est une cérémonie, dit Ibn-Khaldoun, qui consiste
à saluer le souverain de la manière qui se pratiquait à la
cour de Chosroès : on baise la terre devant lui » (2).
Monarchie rigoureusement personnelle, entraînant une
inimitié ouverte, par principe, vis-à-vis des parents les
plus proches.
C'est dans le Qoran, sourate XXI : « S'il y avait dans le
ciel et sur la terre plusieurs Dieux, ces deux régions auraient
déjà péri. »
La monarchie et le monothéisme ont la même base dans
(1) 104, t. XIX, p, 85.
(2) 104. t. XIX, p. 425.
84 LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

l'esprit oriental ; la souveraineté et l'unité conçues comme


inséparables; en politique comme en théologie, les Naza¬
réens sont ceux qui donnent à l'Unique des associés :
el-mouchrikin.
Aussi la monarchie est-elle une théocratie, cette r.oli-
Tsi'a que sont les Prolégomènes contient un chapitre énorme
de 70 pages dont voici le texte : «Concernant les hommes qui,
par une disposition innée ou par l'exercice de pratiques reli¬
gieuses, ont la faculté d'apercevoir les choses du monde
invisible. »
Gela ne peut surprendre qu'un Occidental. En Orient,
hors la religion, rien n'est concevable, ni l'ordre civil, ni la
discipline militaire. Rostem (le général persan vaincu à
Qadeciya), ayant vu les soldats musulmans se rassembler
pour faire la prière, s'écria : « Voilà Omar qui me met au
désespoir, il enseigne aux chiens l'organisation. »
Ibn-Khaldoun décrit l'expansion et le déclin de l'isla¬
misme comme celui d'un empire militaire qu'il est en effet(l).
Quelques rares pages des Prolégomènes traitent de ce
que nous appellerions la démocratie. Il s'agit de populace
séditieuse dont un instant suffit pour ruiner la puissance ;
d'agitateurs religieux qui excitent des séditions et qu'il faut,
suivant le cas, mettre à mort, fustiger, ou rendre ridicules ;
d'imbéciles et de mauvais sujets (2). Le fond de la question
c'est que ce sont là de « folles tentatives » qui n'ont jamais
mené à rien, jamais, au grand jamais, à travers les millé¬
naires de toute l'histoire. Ibn-Khaldoun n'a jamais vu, et
par conséquent n'imagine même pas notre gouvernement
occidental à base toujours plus ou moins démocratique,
même quand nous l'appelons monarchie. Il n'y a pas une
case de son cerveau qui corresponde à cela.
Il a fixé longuement son attention sur la civilisation. Il
la voit en association étroite avec la vie sédentaire dans les
grandes villes, comme Baghdad, Kairouan, le Caire. Il voit
le lien entre la prospérité industrielle et commerciale et le
pullulement démographique de la population. Il voit aussi
(1) 104, t. XIX, p. 305, 343, 164 à 254, 315, 333.
(2) 104, t. XIX, p. 329, 330, 331.
LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES 85
comment le développement économique amène les loisirs,
et avec eux la culture scientifique, raffinement intellec¬
tuel (1). Ce qui le frappe davantage pourtant, au tout premier
plan, parmi ces «usages de la vie sédentaire», c'est la richesse,
le bien-être, le luxe, avec son influence amollissante et dis¬
sociante. « Une tribu qui se livre aux jouissances du luxe
se crée des obstacles à elle-même, prépare sa chute, elle va
à l'avilissement et à la servitude. Une civilisation est une
crise passagère de jouissance, gracieux prodrome du néant.
Il est vrai que les civilisations successives héritent les unes
des autres, elles se « transmettent de la dynastie qui pré¬
cède à celle qui la remplace », des Perses aux Omméiades,
puis aux Abbassides, etc.. (2), mais c'est l'inverse de notre
viiai lampada tradunt. Ce que les dynasties se repassent
ainsi, c'est le germe de mort, le lot de microbes dont l'ha¬
bitat des sédentaires ne peut jamais être aseptisé. La pensée
fondamentale d'Ibn-Khaldoun sur la civilisation est nette¬
ment exprimée. « La civilisation, c'est la vie sédentaire
et le luxe... Le caractère des hommes formé sous l'influence
de la vie sédentaire et du luxe, est en lui-même le mal
personnifié (3). »
Si on essaie de dégager ce qui nous choque dans cette
façon de sentir inverse de la nôtre, c'est l'absence de notre
notion d'évolution progressive indéfinie ; cette évolution
qui est pour nous la raison d'être de la vie. Ibn-Khaldoun
ne conçoit qu'une perpétuelle série d'écroulements suivis
de recommencements, au bout desquels « Dieu est l'héri¬
tier de la terre et de tout ce qu'elle porte » (4). ■ . / : -

Au centre de toutes ces conceptions, comme""prémisse


unique à l'origine de tous les raisonnements, il y a l'exal¬
tation de la vie nomade. Ses représentants, par excellence,
sont les grands nomades, pâtres de chameaux. Ibn-Khal¬
doun a des pages ardentes de sympathie sur le chameau,
les grandes dunes, les pâturages du désert, les pâtres qui

(1) 104, t. XIX, p. 355, t. XX, p. 449, 448.


(2) 104, t. XIX, p. 355, 295.
(3) 104, t. XX, p. 306.
(4) 104, t. XIX, p. 355.
86 LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

y vivent, entraînés à la pénurie et la faim,,... les plus fa¬


rouches des hommes,., bêtes sauvages, indomptables et
rapaces » (1). Ils sont, eux tout seuls, la personnification
de la vertu militaire, de la force, la source unique de l'auto¬
rité, de l'organisation politique et sociale, l'aristocratie
naturelle de la terre.
Ce point de vue est tout naturel chez un homme dont
toute la vie politique s'est écoulée entre les sultans Zénètes
et les Bédouins arabes ; les Zénètes et les Arabes, les uns
et les autres grands nomades chameliers, dominent entiè¬
rement le Maghreb d'Ibn-Khaldoun.
Les réalités immédiates, au milieu desquelles il a lutté
sa vie entière, lui imposent ses conclusions. Et d'ailleurs
ces conclusions sont à peu près exactes, tout compte fait.
Dans le Maghreb et d'ailleurs, en somme, dans l'Orient
tout entier, le rôle immense des nomades est la grande ori¬
ginalité de l'organisation poilitique. Le nomade, c'est bien
ce qui distingue essentiellement l'Orient de l'Occident.
Nous en avons conscience et nous voyons bien l'État
oriental à peu près tel qu'Ibn-Khaldoun nous le décrit,
monarchique, théocratique, destructeur à la longue de
toute culture. Il est curieux de trouver l'image qu'en trace
un Maugrebin de pareille envergure aussi rapprochée de
notre propre représentation courante, populaire, à nous
autres Occidentaux.
Conception biologique de l'histoire. —Est-ce donc qu'Ibn-
Khaldoun ne nous apprend rien? Quand on lit attentive¬
ment les Prolégomènes, on croit voir se dégager une idée
qui n'a été, semble-t-il, exprimée nulle part. Entre l'Orient
et l'Occident, une des différences fondamentales ne serait-
elle pas que l'Oriental a du passé humain, de l'histoire, une
conception biologique et nous géographique ?
Ce qui fait la force des nomades pour Ibn-Khaldoun, le
principe d'où découle toute leur vertu militaire, c'est ce
qu'il appelle « l'esprit de corps ». Il nous le définit très
clairement : c'est, dit-il, « cette sympathie et ce dévoue-

(1) 104, p. 272, 257.


LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES 87

ment qui portent chaque individu à risquer sa vie pour le


salut de ses amis » (1).
Notez que, à son sens, cet esprit de corps, ainsi défini,
est le privilège exclusif des nomades ; il s'affaiblit dès que
la tribu se fixe et il « disparaît, étouffé par les habitudes de
Ja vie sédentaire ».
Notez encore ceci : «L'esprit de corps ne se montre que
chez les gens qui tiennent ensemble par les liens du sang. »
C'est que la vie, au désert; impose pratiquement à la tribu
quelque chose comme l'endogamie. « La pureté de race ne se
retrouve que chez les nomades » (2).
Le mot Arabe est tiré de la racine a'saba, qui signifie
lier: il aurait donc à peu près le sens de cohésion; de Slane
le traduit par esprit de corps. On aurait préféré, peut-être,
esprit de clan.
On voit bien la différence avec notre patriotisme. Une
patrie est un pays géographique, un territoire délimité ;
c'est de la terre « qu'on n'emporte pas, disait Danton, à la
semelle de ses souliers » ; c'est du soL fixe, hors duquel on
se sent exilé. Et l'amour de ce sol, le patriotisme, est un
sentiment de sédentaire. Le clan, au contraire, est un groupe
humain de générations, considéré indépendamment de son
substratum régional, une race, une espèce biologique.
L'esprit de clan est un élargissement de l'esprit de fa¬
mille, un orgueil de race. Il s'agit de sang et non de sol.
Cela nous prépare à comprendre que les Arabes distin¬
guent mal les généalogistes et les historiens. Le prophète
a dit : « Apprenez vos généalogies. »
Et le Kalife Omar ajoutait à la même prescription un
commentaire intéressant : « Apprenez vos généalogies,
disait-il, et ne soyez pas comme les Nabatéens de la Baby-
lonie. Quand on demande à l'un d'eux d'où il sort, il répond:
de tel ou tel village (3) ». Ce qui est assez exactement la
négation formelle de la patrie territoriale.

(1) 104, XIX, p. 318.


(2) 104, t. XIX, p. 281, 270, 271.
<3) 104, t. XIX, p. 271, 273.
88 LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

Il est clair, en effet, que la généalogie est la base de l'es¬


prit de clan, vertu essentielle.
Un écrivain arabe, très connu, El-Kelbi, nous est présenté
par de Slane en ces termes : « généalogiste et historien. De
ses ouvrages nous ne connaissons que les titres. Par exemple,
son Djemhera, ou collection complète de généalogies » (1).
Un autre écrivain célèbre, Ibn-er-Rakik, a composé une
notice généalogique des tribus berbères (2).
Nous voyons clairement pourquoi toutes les tribus arabes
ou berbères, ont un ancêtre éponyme ; ils s'appellent Beni-
Hilal ou Aït-Izdeg, fils d'Hilal, ou fils d'Izdeg, et ils n'ont
pas d'autre façon de se désigner eux-mêmes. Homère disait
encore: uîot 'À^aiôv, les fils des Achéens; mais il nous a
conservé là le dernier écho d'un passé préhistorique. Les
peuples occidentaux portent des noms de pays et celui
même d'Achaïe s'est fixé sur un point déterminé de l'Hel-
lade.
Ainsi advient-il que la Bible, suivie d'ailleurs par Ibn-
Khaldoun (3), divise, comme tout le monde le sait, l'huma¬
nité en trois grands clans éponymes, les fils de Cham,
de Sem et de Japhet, mais nous, lors même que nous disons
Sémites, nous ne pensons pas du tout à l'ancêtre Sem. Et
nous nous désignons nous-mêmes, fils de Japhet, par le
terme géographique d'Européens.
Les tribus nomades, auxquelles revient nécessairement
l'empire, ces « nations à demi sauvages », ces belles « bêtes
féroces » comme les Arabes et les Zénètes, pourquoi donc
sont-elles dominatrices? Voici l'explication d'Ibn-Khal-
doun : « C'est que ne possédant pas un territoire où elles
puissent vivre dans l'abondance elles n'ont rien qui les
attache à leur pays natal..., alors elles envahissent les pays
lointains » ; ce qui revient assez exactement à dire que les
grands peuples sont ceux qui n'ont pas de patrie.
Tout cela est très conforme au sentiment universel de
tout l'Orient et ça n'a aucune espèce de rapport avec le

(1) 104, t. XIX, p. 5, note 3.


(2) 104, t. XIX, p. 7, not. 2.
(3) 104, t. XIX, p. 173.
maMma

LA TOURNURE d'eSPRIT DES HISTORIENS ARABES 89

nôtre.Lesdeux pointsde vue sefont repoussoir l'un àl'autre,


géographique et biologique.
Il faut faire toucher du doigt, chez un homme aussi intel¬
ligent et aussi représentatif qu'Ibn-Khaldoun, l'existence
d'une lacune totale au point du cerveau où nous avons,
nous autres, l'idée de pays géographique.
Ibn-Khaldoun, parlant du géographe El-Bekri, le met
dans la même catégorie que l'historien Maçoudi : « Tous
deux sont des historiens. Mais El-Bekri s'est occupé exclusi¬
vement des routes et des royaumes; il a laissé de côté toutes
les circonstances qui ne se rattachaient pas à ce sujet » (1).
Ces périphrases signifient qu'Ibn-Khaldoun n'arrive pas
à distinguer fondamentalement la géographie de l'histoire,
ce qui nous paraît si simple à nous.
Quand nous pensons à un État occidental, à la France
par exemple, nous la voyons en un point déterminé de la
planète, entre les Pyrénées, les Alpes et le Rhin. Mais l'État
oriental, tel qu'Ibn-Khaldoun le conçoit, est groupé autour
d'une dynastie impériale. « La dynastie et l'empire sont,
pour la population, ce que la forme est pour la matière (2). »
Ce qui donne à l'état oriental son étendue et ses limites,,
ce n'est pas la nature du sol, l'existence de frontières natu¬
relles, c'est la puissance numérique de la tribu qui fournit,
la dynastie.
Le plus puissant empire qui ait jamais été fondé par une
dynastie berbère est, par exemple, l'Empire fatimide, qui
engloba l'Égypte. C'est donc que la tribu Ketama, qui a
fondé cet empire, était plus importante par le nombre qu'au¬
cune de celles qui ont eu depuis une fortune analogue. La
seule chose qui importe c'est la force d'expansion plus ou
moins grande qui était contenue en germe dans la cellule
primitive, constructrice de tout l'organisme, assavoir la
tribu conquérante. C'est cela seul qui fixe à l'empire ses
limites dans l'espace.'
Et dans le temps, ce qui lui fixe des limites, c'est la per¬
sistance plus ou moins grande de l'esprit de clan dans cette
(1) 104, t. XIX, p. 66.
(2) 104, t. XX, p. 311.
90 LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

même tribu. La victoire le dissocie. « Après l'acquisition de


l'empire, les vainqueurs renoncent aux fatigues... Ils ont
des palais avec fontaines et jardins... jusqu'à ce que Dieu
fasse connaître sa volonté. »
En général, trois générations suffisent, environ 120^ans;
c'est le terme approximatif qu'Ibn-Khaldoun fixe à la
durée d'un empire. En tout cas, « un peu plus tôt ou plus
tard... la décrépitude survient toujours... les empires comme
les individus ont une existence... ils grandissent, ils arrivent
à l'âge de la maturité, puis commencent à décliner » (1).
Un empire est un être vivant, ceci n'est pas une figure,
l'affirmation doit être entendue à la lettre, puisque l'empire
n'est qu'un groupe humain, une tribu, et si l'on peut dire,
un rameau de l'espèce humaine, soumis aux mêmes lois
d'évolution que les autres espèces zoologiques. C'est bien
nettement une conception biologique de l'histoire et elle
exclut notre conception géographique.
Il n'est pas impossible, nous dit Ibn-Khaldoun, qu'une
ville survive à l'empire qui l'avait fondée. Gela est
arrivé pour Fès et pour Bougie » (2). Mais cette exception
l'étonné, il cherche des explications à ce fait anormal.
Pour lui, une capitale est une simple émanation de la
dynastie, elle partage son sort ; toutes deux naissent, pros¬
pèrent et meurent ensemble.
Nous autres, n'est-ce pas? nous voyons une ville tout
autrement. Elle nous paraît l'excroissance naturelle d'un
pays, nous l'imaginons en rapport avec des nécessités géo¬
graphiques plus ou moins immuables et faite pour durer
à travers les millénaires.
Les pays comme l'Irac, la Syrie, l'Égypte, sont à nos yeux
justement les vieux empires orientaux, parce que, pour
nous, le mot empire a un sens territorial. Mais pour Ibn-
Khaldoun, ils sont la négation de l'idée impériale, puisque
façonnés à l'obéissance. Là, tout de suite après la victoire,
soumission instantanée, plus de résistance à craindre :
« le sultan d'Egypte vit dans une tranquillité parfaite, tant

(1) 104, t. XIX, p. 334, 343, 349.


(2) 104, t. XIX, p. 239.
LA TOURNURE d'eSPRIT DES HISTORIENS ARABES 91

est rare là-bas... l'esprit de révolte (1) ». Sur ce terrain, la


force, l'autorité, l'empire ne peuvent pas naître spontané¬
ment.
Le passage le plus caractéristique peut-être concerne la
Perse. « La race persane, dont la nombreuse population
avait rempli l'univers..., ayant été vaincue par les Arabes
et forcée de subir leur domination, ne se conserva que peu
de temps ; elle finit par disparaître sans laisser une trace
de son existence (2) ». Le traducteur de Slane observe en
note : « Il est à peine nécessaire de relever tout ce qu'il y a
d'inexact dans cette assertion. » C'est qu'Ibn-Khaldoun
et nous autres, nous n'avons pas la même notion de la
Perse. Il dit les Persans comme il dit les Fatimides et les
Almohades ; il entend une dynastie, et derrière cette dy¬
nastie une tribu. A ce point de vue, il a raison : que reste-
t-il des Sassanides? Mais quand nous disons les Persans,
nous songeons au pays, au cadre géographique, et à tout
ce qui y reste attaché d'humanité durable à travers les
dynasties, les siècles et les millénaires. Seulement, cette
réalité géographique, la rétine d'Ibn-Khaldoun ne peut pas
l'enregistrer ; c'est pour elle de l'ultra-violet ou de l'infra¬
rouge.
Cité antique. —Tout cela se trouve peut-être résumé au
mieux dans une phrase bien connue de Mahomet : « Le pro¬
phète a dit, en voyant un soc de charrue chez un de ses
partisans Médinois : « Ces choses-là n'entrent jamais dans
une maison sans que l'avilissement y entre aussi. » Et Ibn-
Khaldoun ajoute un commentaire intéressant : « Cette
dégradation, dit-il, provient, à mon avis, du fait que la
culture d'un champ a pour conséquence l'obligation de
payer une contribution, ce qui place le cultivateur sous le
régime du pouvoir arbitraire et de la violence (3). »
Voilà qui est complet. C'est l'anathème sur la terre, sur
le paysan et sur le citoyen, c'est-à-dire exactement sur les
choses au monde que nous respectons le plus, parce qu'elles

(1) 104, t. XIX, p. 337.


(2) 104, t. XIX, p. 308.
(3) 104, t. XX, p. 348.
92 LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

sont à la base de notre société occidentale. Il est vrai


qu'au temps où écrivait Ibn-Khaldoun, le paysan, chez
nous, s'appelait le vilain. Pourtant, à cette même époque,
le seigneur féodal portait le nom de sa terre, et le moine
se faisait gloire de défricher. Les sentiments, dont la
légende de Cincinnatus est le reflet, n'ont jamais cessé
d'être vivaces en Occident, depuis la cité antique.
Le nœud de la question est probablement là, dans la cité
antique, telle que Fustel de Coulanges l'a décrite. A la base
de tout, il y a le tombeau, la maison et le champ ; les dieux
primitifs sont les pénates, le dieu terme. Tout cela, qui est
la forte réunion de la réalité et du rêve, attache fortement
l'homme à la terre. Ainsi est née, chez les hommes d'Occi¬
dent, à l'exclusion des Orientaux, l'idée de patrie territo¬
riale il y a deux ou trois millénaires.
En tout cas, c'est de cela qu'il s'agit, un entraînement en
sens inverse de trois millénaires. Gela fait des cerveaux
assez malaisés à accorder.

Conclusion. —Notez que cet angle biologique, sous lequel


Ibn-Khaldoun et les Orientaux voient l'histoire, est un point
de vue très défendable, encore qu'incomplet. L'homme est
un être vivant, un animal, l'humanité une chaîne de géné¬
rations, une espèce zoologique : il est absurde de supposer
qu'elle puisse être soustraite aux lois biologiques (1). Cette
supposition absurde, il nous arrive, à nous autres Occiden¬
taux, de la faire implicitement? Elle est à la base d'utopies
généreuses basées sur la foi au progrès indéfini, rectiligne.
Nous ne faisons peut-être pas assez sa part à l'idée d'Ibn-
Khaldoun sur le cycle biologique de la vie, de la maturité
et de la mort, inéluctable pour les groupes humains, comme
pour les individus.
Dans la vallée de la Vézère, il a été authentiquement
établi que l'homme Aurignacien s'apparentait étroitement
aux Hottentots et aux Bochimans, qui ne se retrouvent
plus aujourd'hui qu'en Afrique australe. Les Magdaléniens,

(1) 19, passim.


LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES 93

qui nous ont laissé d'admirables échantillons d'art préhis¬


torique, étaient des Esquimaux. Et pourtant, lorsque nous
parlons de cette vieille cité préhistorique de la Vézère, c'est
avec une sorte de piété patriotique. Ces Esquimaux et ces
Hottentots, qui ont vécu sur notre sol il y a un nombre
de millénaires inévaluable, nous les appelons couramment
nos ancêtres.
Nous avons assisté dans les trois derniers siècles à une
révolution brusque et radicale dans la faune humaine d'un
grand continent. Uhomo Europœus s'est substitué au Peau-
rouge. Il y aurait là matière à méditation pour des séden¬
taires comme nous, entraînés ataviquement au dogme de
l'enracinement national dans le sol. Dans les sciences qui
ont l'homme pour objet, on n'imagine pas qu'il puisse y
avoir une idée générale absolument vraie, à la façon d'une
vérité mathématique.
Cependant, on ne s'est pas proposé de peser la valeur en
soi des idées qui se dégagent à la lecture des Prolégomènes.
On s'y est intéressé pour le contraste qu'elles font avec les
nôtres. Et voici où on a voulu en venir.
Quand Ibn-Khaldounnous raconte l'histoire du Maghreb,
il groupe les faits suivant la conception biologique, ou si
l'on veut, généalogique, des Orientaux. Et par exemple,
s'agit-il des Zenata? il y aura un chapitre sur les Zénètes
de la première race, un autre sur ceux de la seconde, un
autre sur ceux de la troisième.
Si un historien de l'Occident voulait raconter l'histoire
des Normands à la manière orientale, il dirait normands
de la première race, là où nous disons normands de Norvège;
de la seconde race, là où nous disons normands de la Nor¬
mandie ; de la troisième race, là où nous disons normands
de Sicile. Un pareil groupement serait suffisant pour
rendre toute l'histoire des Normands incompréhensible
pour nous.
Nous ne voyons plus clair en histoire, si on nous retire
le substratum géographique, auquel nous sommes habi¬
tués.
S'est-on jamais soucié de rendre à l'histoire du Maghreb
94 LA TOURNURE D'ESPRIT DES HISTORIENS ARABES

le substratum géographique que les historiens orientaux,


Ibn-Khaldoun compris, ne songent pas à lui donner? Et
si on le faisait, ne verrait-on pas apparaître de l'ordre, une
évolution dans le pêle-mêle confus des faits?
Cette transposition n'est peut-être ni impossible, ni
inutile.
INTRODUCTION

DEUXIÈME PARTIE

CE QU'IL EST INDISPENSABLE DE CONNAITRE


DU MAGHREB ANTIQUE POUR ORDONNER
L'HISTOIRE DU MOYEN AGE
CHAPITRE PREMIER

LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

Voici donc en gros de quelles sources nous disposons


pour essayer de voir clair dans le haut Moyen âge mau-
grebin. Un très grand écrivain, Ibn-Khaldoun, et un cer¬
tain nombre d'historiens arabes impersonnels et un peu
absurdes, du type Roudh-el-Qirtas. Tous, même Ibn-
Khaldoun, ont un cerveau oriental ; c'est-à-dire que leurs
conceptions ne nous sont pas toujours directement intelli¬
gibles sans interprétation, à nous autres Occidentaux. Et
il ne faut pas oublier leur défaut capital à tous, Ibn-Khal¬
doun compris : ils sont tous postérieurs au haut moyen
âge. Ibn Khaldoun et le Qirtas sont du xiv e siècle, comme
aussi En-Noweiri. Abd-el-Hakem seul est du ix e siècle
(quelques pages).
Le géographe El-Bekri est du xi e siècle. Un autre géo¬
graphe, Yacoubi, extrêmement sommaire, est du x e siècle.
Au delà dans le passé, il n'y a plus rien. Sur les siècles
qui nous intéressent, à peu près pas de témoignage contem¬
porain. C'est une lacune bien grave.
Il est vrai que les chroniqueurs arabes du xni e et du
xiv e siècle étaient des érudits, des rats de bibliothèque ;
ils ont certainement compulsé des historiens antérieurs,
que nous n'avons plus ; des documents d'archives, des
inscriptions.
En tout cas, le récit qu'ils nous font des faits est cohérent
et concordant ; ils ne se contredisent pas ; ce qui peut
tenir, il est vrai, à ce qu'ils se recopient tous. Il n'y a pas
de difficulté à établir la trame générale des événements,
MAGUREB. 7
08 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

assez bien datés. La difficulté commence^quand il s'agit


de les relier, de les comprendre.
Sur le haut Moyen âge les chroniqueurs sont courts et
secs. Bien entendu, ils s'étendent davantage sur l'histoire
de leur temps. Qu'auraient-ils eu à dire d'ailleurs sur le
haut Moyen âge? Gomment un Ibn-Khaldoun, si intelligent
soit-il, qui avait sous les yeux le xiv e siècle finissant,
aurait-il pu se représenter le Maghreb du vm e siècle, du
vn e siècle, un demi-millénaire plus tôt ; un Maghreb qui
n'a pu être que pénétré encore d'influences latines et chré¬
tiennes? Ceci nous impose l'obligation, pour essayer de
comprendre le haut Moyen âge, d'avoir présent à l'ima¬
gination le Maghreb antique. Il ne s'agit pas évidemment
de résumer l'histoire du Maghreb dans l'antiquité ; mais
on croit qu'il faut extraire de cette histoire quelques grands
faits, à la fois bien établis et cependant peu connus, ina¬
perçus. On imagine que ces grands faits sont restés ina¬
perçus justement parce que ce sont eux qui nouent le lien
avec ce haut Moyen âge maugrebin, dont personne ne
s'est occupé.
Et dans cette recherche, il ne faut pas hésiter à remonter
jusqu'à l'antiquité reculée, jusqu'à Garthage.
CARTHAGE

Nous avons une histoire magistrale de Garthage, celle


de G3ell, il n'est pas question du tout d'en donner un
abrégé.
La colonisation phénicienne dans le bassin occidental
de la Méditerranée paraît remonter au milieu du xn e siècle
avant J.-G. Garthage a été fondée en 814-813, mais Utique
était notablement plus ancienne, comme les deux Hippo
(Bizerte et Bône), comme Tripoli (Leptis Magna). On sait
que Garthage fut détruite en 146 avant notre ère. L'in¬
fluence phénicienne au Maghreb a donc duré un bon millé¬
naire, deux fois plus longtemps que celle de l'empire
romain. Cela est considérable. .
Est-il croyable qu'un fait historique aussi énorme soit
resté sans répercussion sur tout le passé subséquent? Nos
LA SURVIVANCE DE CARTHAGE 99

manuels d'histoire nous ont raconté que le vainqueur


romain a passé la charrue sur l'emplacement de Carthage
et y a semé du sel. C'est un beau symbole d'une volonté
acharnée de destruction. Dans nos façons de penser et de
sentir, nous avons certainement une tendance à prendre
tout à fait au sérieux ce symbole qui a la puissance des
souvenirs scolaires. Le compartiment carthaginois de l'his¬
toire maugrebine nous apparaît clos et étanche, sans lien
avec ce qui a suivi.
Pourtant, quand il s'agit de détruire un peuple ou d'ail¬
leurs de le conserver, la volonté ne suffit pas. Il y a d'il¬
lustres exemples contemporains de peuples entiers qui ont
été effacés de la planète. Les Peaux-Rouges ont prati¬
quement disparu des États-Unis. Mais c'étaient des Peaux-
Rouges. Carthage représentait dans la Méditerranée occi¬
dentale la culture orientale, la civilisation la plus vieille
et la plus tenace de la planète; celle qui, dans le Levant,
a fait mieux que survivre à la conquête grecque et ro¬
maine, puisqu'elle a marqué l'empire romain tout entier
à son empreinte chrétienne. Et cette civilisation-là aurait
été éliminée du Maghreb par Rome? Ce n'est pas très
vraisemblable a priori.
En tout cas, c'est là le problème. A travers la discon¬
tinuité apparente de l'histoire maugrebine on cherche les
liens entre les compartiments divers, et en première ligne
eelui qui unirait Carthage à notre Algérie et à notre Tunisie,
en passant par le haut Moyen âge maugrebin.
Le nom d'Afrique. —Le nom d'Afrique est tout d'abord
intéressant. Il a eu une fortune prodigieuse, mais avant de
s'étendre progressivement à la totalité du continent, il
s'est appliqué à Carthage et à son territoire propre. Au
temps des guerres puniques, les historiens latins réservent
le nom d' « Afri » aux indigènes soumis à Carthage (1).
Corippus, qui a besoin de synonymes pour bâtir ses vers
de mirliton me paraît interchanger toutes les fois que la
mesure l'exige les noms d'Africains (Afri) et de Cartha-

(1) 30, t. II, p. 99 et iv, p. 149.


100 LA. SUKVIVANCE DE CARTHAGE

ginois (Poeni, Tyrii). En tout cas, les indigènes rebelles


portent leurs noms de tribus ; collectivement ce sont les
Mauri, les Barbari, jamais les Africains. Ce nom est réservé
à leurs adversaires, les défenseurs de l'ordre, les citoyens
ou les sujets de Carthage. Africa était sous l'empire romain
le nom officiel de la province proprement dite, autour de
Carthage, administrativement distincte de la Numidie et
de la Mauritanie. Le nom a survécu jusqu'à nous : le pays
que nous appelons la Tunisie s'appelle en arabe Ifrikia. Les
arabisants rattachent ce mot d'Africa à une racine sémi¬
tique bien connue qui a donné l'arabe « ferq ».
De Slane croit que le mot phénicien qui a été latinisé
en Africa « devait signifier un détachement, une fraction,
une bande séparée... un corps de colons qui abandonnent
la mère patrie (1) ». En d'autres termes, on aurait employé
indifféremment dans l'usage le nom de « Carthage » et la
périphrase « la colonie ».
Gsell ne paraît pas s'arrêter à cette étymologie, il a
sans doute raison d'être prudent. En tout cas, le mot
Africa n'était pas latin ; c'est un emprunt fait au punique.
Il me semble que ce simple fait, la survivance et la for¬
tune à travers les âges de ce nom, est de nature à retenir
l'attention. Il suggère que bien d'autres choses ont dû
persister sous le placage romain.
L'empire de Carthage. -— Tyr, Sidon et toutes les colo¬
nies phéniciennes étaient exclusivement tournées vers la
mer ; le choix de leurs emplacements en serait une preuve
à soi tout seul. Vidal de Lablache a fait observer que
toutes les villes phéniciennes sont sur un îlot ou sur une
presqu'île rattachée à la terre par un isthme facile à
défendre. Carthage n'était pas située autrement, elle com¬
muniquait avec la terre ferme par une langue de terre,
resserrée entre la lagune de Tunis et la Sebkha-er-Riana
Les sièges très durs de Tyr et de Carthage montrent que
la prise d'une ville phénicienne était toujours une grosse
affaire, même pour un adversaire aussi formidablement
LA SURVIVANCE DE GARTHAGE 101

supérieur qu'Alexandre le Grand ou Scipion Émilien. La


terre en principe n'intéressait les Phéniciens que par la
clientèle qu'elle donnait à leur commerce; ce qu'ils reven-

Fig. i. — Garthage et Tunis.


Légende explicative. — Garlhage, comme toutes les villes phéniciennes, était
sur une presqu'île; le pédoncule qui la rattachait au continent est resserré entre
la Sebkha-er-Riana et le lac de Tunis.
Celte situation, trop maritime, ne pouvait convenir à une grande ville arabe.
Carthage, après sa destruction par Haçan, s'est transportée dans son ancien
faubourg de Tynès (Tunis), au fond du lac. Pour que Tunis fût un port, il a fallu
la relier à laGoulette, à travers le lac, par un chenal, qui est du temps d'Haçan.

diquaient comme leur domaine, c'était exclusivement la


mer. Garthage à l'origine ne fait pas exception. On pour¬
rait se demander par conséquent si elle a jamais' été en
état d'exercer une influence très profonde sur le Maghreb.
Il est évident pourtant qu'elle est devenue à la longue
102 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

quelque chose de tout à fait à part, que Tyr ou Sidort


n'ont jamais été, la capitale d'un grand empire, qui a tenu
en suspens la fortune de l'empire romain ; un empire con¬
tinental pour une part importante. Garthage a eu des
armées. Hannibal n'était pas un amiral.
C'est évidemment que la Syrie et le Maghreb sont des
pays très différents. Tyr et Sidon n'ont jamais eu l'ombre
d'une chance de domination territoriale à proximité des
grands empires assyrien et égyptien. Le Maghreb était à
peine peuplé de demi-sauvages épars, sur lesquels les
Carthaginois avaient une énorme supériorité d'organisation
et de culture.
Quand les marins grecs pénétrèrent dans le bassin occi¬
dental cie la Méditerranée, ils y trouvèrent les colonies
phéniciennes déjà installées, et principalement sur la côte
africaine. C'est donc que dès le début, dans ce bassin occi¬
dental dont les Phéniciens étaient les premiers occupants,
le Maghreb les a attirés de préférence. Il y a eu un libre
choix dans lequel il est naturel de supposer que la consi¬
dération de l'hinterland a joué un rôle.
Carthage est devenue la capitale du Maghreb. Les cir¬
constances de sa chute en portent témoignage. La troi¬
sième guerre punique a été une guerre d'anéantissement
voulue par Rome, le coup de grâce. Nos souvenirs sco¬
laires nous ont habitués à voir dans cet acharnement un
effet de la haine nationale, presque une marotte de vieux
Romain, delenda Carlago. Gsell en dégage une raison
plus profonde. Rome a détruit Carthage pour empêcher
Massinissa de s'en emparer, et d'en faire la capitale d'un
grand royaume indigène. Massinissa «rêvait d'être, pour
la civilisation punique, ce que le Macédonien Alexandre
avait été pour l'hellénisme (1) ». Les temps eussent été
mûrs pour une fusion qui se préparait depuis des siècles,,
l'interpénétration était avancée.
A feuilleter Gsell, on constate que Carthage n'a jamais
fait d'efforts systématiques pour assimiler le Maghreb ;,

(1) 30, t. IV, p. 496.


LA. SURVIVANCE DE CARTHAGE 103

elle n'a pas eu"une politique à la romaine de colonisation


officielle rurale. Elle a pourtant obtenu des résultats consi¬
dérables sans le faire exprès ; ce qui est peut-être le cas
normal dans l'histoire de tous les peuples.
Le long de la côte, les villes phéniciennes dépendant de
Carthage constituaient un chapelet à grains très serrés.
Sur la seule côte des Syrtes à l'est de Carthage, on en a
identifié une vingtaine (1). Dans ces villes très nombreuses,
et à Carthage même, les Carthaginois n'ont pas eu le pré¬
jugé de race, ils ont copieusement mêlé leur sang à celui
des indigènes. L'influence sur des demi-sauvages d'une
langue régulière, et d'une civilisation supérieure, s'est
exercée profondément non seulement dans les limites du
territoire administré par Carthage mais au delà. Le punique
était la langue officielle des rois numides ; dans leur capi¬
tale Cirta, elle était usuelle.
Tout cela n'a pas pu disparaître d'un seul coup, du
seul fait que Carthage a été anéantie.
Après la chute. —De toute l'histoire de Carthage il n'y
a que ça qui nous intéresse, l'étendue et la profondeur de
son influence au Maghreb. Le point capital est de savoir
ce qui en a survécu et combien de temps. Du point de vue
où nous nous plaçons, Carthage devient passionnante au
moment précis où elle est morte, au point de suture entre
l'Afrique punique et l'Afrique Romaine.
La survivance n'est pas douteuse. C'est Carthage même
qui fut détruite, la métropole, mais non pas les nombreuses
villes phéniciennes qui dépendaient d'elle. Les archéo¬
logues donnent le nom de néo-puniques aux inscriptions
en langue et écriture carthaginoises qui sont postérieures
à la prise de Carthage : ces inscriptions abondent en Tunisie
et en Algérie orientale. Les inscriptions latines nous
apprennent que sous l'empire romain des cités étaient
administrées par des magistrats municipaux appelés suf-
fètes. Sous les noms de Saturnus et de Cœlestis qui furent
les dieux les plus vénérés de l'Afrique romaine, les archéo-

(1) 30, t. II, p. 119.


104 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

logues i econnaissent Baal et Tanit. Le terme de Liby-


phéniciens, dont le sens a joué, s'appliquait aux environs
de notre ère « à des Libyens qui, par leur langue et par les
mœurs, étaient devenus Phéniciens (1) ; à des indigènes
assimilés, et qui restaient tels un siècle et demi après la
chute de Carthage ».
Et cœlera; rien n'est mieux établi que la profondeur
de l'empreinte carthaginoise. Quand on veut déterminer
jusqu'à quelle époque plus ou moins tardive cette em¬
preinte s'est conservée au Maghreb, l'incertitude com¬
mence, un certain degré d'incertitude.
La conclusion de Gsell est très nette. « Saint Augustin
nous révèle que, de son temps, le punique était très répandu
dans les campagnes; Procope qu'on le parlait encore au
vi e siècle. De là à la conquête musulmane, l'intervalle est
court. Or, l'arabe, apparenté à cette langue, pouvait faci¬
lement le supplanter, comme l'araméen, autre idiome sémi¬
tique, avait supplanté, bien des siècles auparavant, le
phénicien en Phénicie. Il est donc permis de supposer que
beaucoup de Berbères adoptèrent la langue de l'Islam
parce qu'ils l'apprirent sans peine, sachant le punique (2). »
C'est extrêmement intéressant, d'autant plus que c'est
très neuf. C'est la première fois que des conclusions aussi
nettes sont formulées par un érudit de cette autorité,
après une étude approfondie. Mais elles n'ont pas encore
pénétré dans le grand public, et dans un autre compar¬
timent de l'érudition, celui des arabisants, elles rencontrent
plus que de la froideur. Les arabisants ont actuellement
une répugnance à admettre un lien entre l'arabe et le
punique au Maghreb.
Les textes sur lesquels Gsell base ses conclusions sont
mentionnés dans les notes au bas des pages; leur liste est
certainement très complète, mais c'est une liste de réfé¬
rences. L'étendue du sujet traité et l'esprit du travail ne
permettaient pas une analyse détaillée et un commentaire
de chacun de ces textes. Leur intérêt est tel, pourtant, du
(1) 30, t. IV, p. 494.
(2) 30, t. IV p. 498,
LA. SURVIVANCE DE CARTHAGE 105

point de vue où nous nous plaçons, que cette analyse et ce


commentaire paraissent souhaitables. Gsell fait observer
que ces textes sont anciennement connus et ont été cités
avant lui, par exemple, par Gesenius. Scripturse linguseque
Phseniciœ monumenia. Mais qui lit Gesenius? Ce sont
pourtant des documents qui font ressortir précisément ce
que nous cherchons à voir, la continuité profonde de l'his¬
toire maugrebine. Ils valent qu'on les examine pour ainsi
dire à la loupe, et qu'on en fasse sentir la portée ; à tout
le moins les plus importants, ceux qui parlent, qui font
revivre le passé.
Seplime Sévère. — Il me semble que des documents con¬
cernant Septime Sévère jettent une vive lumière sur notre
sujet. Tout le monde sait que ce fut un grand empereur
romain, un restaurateur de l'ordre, et c'est tout ce qu'en
disent les manuels. On n'ignore pas cependant qu'il était
né à Leptis Magna, au cœur des Syrtes puniques, mais ce
détail biographique, si on y regarde de près, prend une
importance étonnante.
Passé Tacite, il n'y a plus d'historiens latins, les figures
des empereurs ne sont plus vivantes ; de pauvres anna¬
listes ne nous en ont transmis que des schémas s*ns indi¬
vidualité, des noms et des dates. Et cependant, la figure
de Septime Sévère est si particulière qu'on l'imagine aisé¬
ment à travers les pauvres livres d'Hérodien et de Spar-
tien. Il est sûr qu'il est resté toute sa vie très Africain. Les
inscriptions attestent qu'il s'est occupé de l'Afrique plus
qu'aucun autre empereur et quel essor elle a pris sous son
règne. « Elle lui fut profondément reconnaissante : ab
Afris ut Dens habelur, dit Spartien, c'est un Dieu pour
les Africains. » Les contemporains ont été très conscients
du sentiment passionné de Sévère pour les hommes et les
choses d'Afrique. «S'il bâtit le Septizonium, dit Spartien, ce
fut simplement pour que ce monument, son œuvre, frappât
d'abord les yeux de quiconque arrivait à Rome par la
route d'Afrique : il n'eut pas d'autre motif, nihil aliud
cogiiavit. » Et voici un détail vivant. « Ce très petit man¬
geur préférait à tout les fruits de son pays, leguminis palrii
106 LA. SURVIVANCE DE CARTHAGE

avidus. » On imagine ce Saharien grignotant des dattes


sur le trône impérial. Il y a dans Spartien d'autres détails
encore plus vivants et plus personnels. « Il avait une pro¬
nonciation très claire, mais il garda jusqu'à la vieillesse
un accent africain, Afrum quiddam sonans. » Entendes
naturellement l'accent punique ; il n'y a pas de doute.
Sa sœur était bien pire : « Quand elle arriva à la cour
venant de Leptis, elle parlait à peine le latin ; l'empereur
très gêné la combla de cadeaux, nomma son fils sénateur,
et les renvoya tous les deux chez eux. » Notez que les
ancêtres de Sévère avaient été élevés à l'ordre équestre à
une époque où le droit de cité n'avait pas encore été con¬
féré à Leptis. Vieille famille aristocratique par consé¬
quent. Dans la plus haute société de Leptis, au début du
m e siècle de notre ère, il faut donc admettre que les
femmes ne parlaient que le punique ; et les hommes,
dussent-ils parcourir jusqu'au sommet la carrière des hon¬
neurs à Rome, n'arrivaient jamais à parler latin sans
accent.
Le second mariage de Sévère, tel que le raconte Spar¬
tien, est très suggestif.
« A la mort de sa première femme, dit Spartien, voulant
se remarier, il fit tirer l'horoscope de ses fiancées, très
versé lui-même en astrologie ; il entendit parler d'une
Syrienne qui avait dans son horoscope une union royale :
ce fut celle-là qu'il épousa, et c'était Julie. »
Sévère était donc un adepte des sciences occultes. C'est
un nouveau trait qui précise sa figure ; cela ne surprend
pas chez un homme qui se rattachait à l'Orient par ses ori¬
gines et sa langue maternelle. Mais ce qui s'exprime dans
un horoscope ce sont naturellement les désirs profonds,
les instincts subconscients, de l'homme tout-puissant qui
le fait tirer par un pauvre diable d'astrologue. Voilà donc
un Carthaginois, empereur romain, qui, entre tant d'impé¬
ratrices possibles, en choisit une Syrienne, autant dire,
avec Spartien, Phénicienne, quoiqu'Émèse soit sur l'Oronte.
Et la façon même dont il fait couvrir son choix par les
astres semble indiquer un besoin intime, trop passionné
LA SURVIVANCE DE CARTHAGE 107

pour être ouvertement avoué sans imprudence. Comme


c'est curieux ! Spartien ajoute : « Cette Julie, malgré des
scandales retentissants (famosam adulteriis), et même quoi¬
qu'elle eût été convaincue de complot contre l'empereur,
Sévère la garda toujours. » Ces vieux potins refroidis
n'ont pas d'intérêt en soi, mais ils attestent la solidité du
lien qui unissait le Carthaginois et la Phénicienne. f
On a le droit de supposer que Sévère, obéissant à un
besoin instinctif profond, s'est choisi délibérément un
intérieur à sa mesure, où il retrouvât ses impressions d'en¬
fance, ses façons orientales de penser et de sentir, et jus¬
qu'à la langue maternelle. L'araméen de Syrie n'a pu
qu'être plus ou moins proche du punique. La famille que
cet empereur romain s'est donnée devait tenir un peu du
harem.
L'atmosphère morale qu'on y respirait on l'imagine
lorsqu'on lit dans Hérodien que le fils de Sévère et de
Julie, Caracalla, fit dresser à travers l'empire plusieurs
statues d'Annibal. Quelle revanche pour Carthage qu'An-
nibal n'avait pas rêvée !
La revanche est encore plus complète qu'il n'apparaît
au premier abord. Les manuels scolaires ont fait une célé¬
brité au fragment de vers latin qui est dans toutes les
mémoires : « Grsecia capta ferum vidorem cepii. La Grèce
conquise a conquis son farouche vainqueur. » Un autre
vers de Juvénal a eu une bien moindre fortune : « Jam-
dudum in Tiberim Syrus defluxit Orontes. Voilà longtemps
déjà que l'Oronte Syrien est un affluent du Tibre. » Et
pourtant la revanche sur Rome de la Syrie et de l'Orient a
été autrement importante que celle de la Grèce. Ce que
la Grèce a conquis à Rome, c'est l'esprit : elle a été l'édu-
catrice littéraire et artistique de la haute société. Mais
l'Orient à la longue a conquis l'âme du peuple entier, il a
christianisé l'empire ; à proprement parler, il l'a tué, il
lui a substitué une nouvelle espèce d'empire, si différent
qu'on ne reconnaît plus l'ancien, avec une autre capitale,
orientale naturellement, Constantinople. L'Occident tout
entier a été orientalisé. A quel moment la menace de cette
108 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

immense révolution apparaît-elle pour la première fois à


visage découvert? Tout le monde sait que c'est avec Hélio¬
gabale ; son entrée triomphale à Rome, le char à six che¬
vaux blancs qui portait la pierre noire d'Émèse, a été la
première consécration officielle des cultes orientaux. Ceci
se passait en 218, sept ans après la mort de Sévère, dont
Héliogabale était le petit-fils. Notez qu'il était en même
temps le petit-neveu de Julie. Caracalla, fils et successeur
de Sévère, l'admirateur d'Annibal, a lui aussi pris femme
en Syrie, et dans la famille même de sa mère Julie ; il a
épousé sa cousine, obéissant apparemment comme son
père à un besoin de vie intime orientale ; un entraînement
de harem. Et quelle scène de harem, en effet, que Julie
poussant son fils Caracalla à poignarder son autre fils Géta !
Il y avait, il est vrai, le précédent purement romain
d'Agrippine, mais vieux de 150 ans et isolé. A travers
toute l'histoire des empires orientaux, les tragédies de
harem et le meurtre des frères sont l'accompagnement
normal d'un avènement. C'est tout cela qui aboutit à
Héliogabale.
C'est donc le Carthaginois Septime Sévère qui a ouvert
toute grande la porte aux influences orientales. Hélioga¬
bale fit célébrer solennellement le mariage de la pierre
noire avec la lune, qu'on était allé chercher à Carthage.
C'est la consécration officielle, dans ce moment décisif,
d'une association persistante entre la Phénicie et Car¬
thage. Tant l'empreinte orientale restait puissante en
Maghreb punique, trois siècles et demi après la chute de
■Carthage !
J'entends bien que, pour arriver à cette conclusion, il a
fallu interpréter, lire entre les lignes. Mais ne faut-il pas
s'y résigner si on veut comprendre? La grande courbe
générale des événements n'est-elle pas un guide assez sûr
-après tout, puisque la sécheresse des témoignages histo¬
riques invite à l'interpolation? Et, en définitive, ces témoi¬
gnages historiques, qu'on a donnés honnêtement et inté¬
gralement, ne sont-ils pas nets dans leur brièveté? Et a-t-il
fallu interpoler tant que ça ?
LA SURVIVANCE DE CARTIIAGE 109
Saint Augustin. — Un bon siècle plus tard, dans le
premier quart du v e siècle après Jésus-Christ, saint Au¬
gustin, archevêque d'Hippone, c'est-à-dire de notre Bône
actuel, nous apporte les témoignages les plus précis sur la
persistance de la langue punique dans son diocèse. Il le
fait incidemment, sans y songer, à propos d'autre chose,
par voie d'allusions à un état de choses que tout le monde
connaissait. Les textes sont épars à travers son œuvre,
dans des lettres, dans des sermons, dans des opuscules de
controverse ou cKédification. Quoiqu'on' les ait souvent
cités, en références infra-paginales, il me semble qu'on ne
les connaît pas assez, en dehors d'un petit cercle étroit
l'érudits latinisants. Autrement, on conçoit mal comment
les arabisants pourraient maintenir une cloison étanche
entre le punique et l'arabe.
Saint Augustin écrit à Gélestin, qui fut pape de 422 à
432 (1). Il s'agit d'un évêché vacant dans le diocèse de
Bône, celui de Fussala. On n'a pas retrouvé Fussala ;
tout ce qu'on en sait, c'est ce que Saint Augustin nous
dit lui-même ; ce castellum se trouvait à quarante mille
d'Hippone, une soixantaine de kilomètres, sur les limites
du territoire administratif, Hipponensi territorio confine.
Gsell croit qu'il faut le chercher dans la direction du Sud
ou du Sud-Est (2). Saint Augustin veut installer un évêque
dans ce coin de pays donatiste, qu'il vient de ramener à
l'orthodoxie. Il recommande au pape son candidat Anto-
nius. Il a cherché l'homme qui convenait et il a choisi
celui-là, parce qu'il parle le punique, qui et punica lingua
esset instrudus.
Dans une autre lettre (3), saint Augustin s'adresse à
Crispin, évêque de Guelma. C'est un adversaire, un dona¬
tiste. Crispin a converti à l'hérésie les habitants de Map-
palia. C'est encore une localité dont l'emplacement exact
est inconnu. Elle se trouvait, dit Gsell, quelque part autour

(1) 75, épistola CGIX, 2 et 3.


(2) 29, feuille 9.
(3) 75, épistola LXVI, 2.
iiO LA. SURVIVANCE DE CARTHAGE

d'Hippone (1). La conversion, suivant saint Augustin, a été


imposée par la menace. « Tu prétends, dit-il, que les Map-
palienses ont passé de ton côté de leur plein gré. Eh bien !
allons les voir ensemble, nous leur parlerons tous deux,
nos questions seront rédigées par écrit, et un interprète
punique les leur traduira, a nobis subscripia eis punice
inlerprelentur. »
Une autre lettre (2) est adressée à « mon cher frère Ma-
crobe ». Il s'agit pourtant d'un adversaire et même d'un
rival, l'évêque donatiste d'Hippone. Mais saint Augustin
le remercie de procédés courtois. Il décrit l'entrée à Hip-
pone des bandes donatistes, entremêlant les cantiques du
fameux cri Deo laudes, le cri de guerre, tuba prseliorum,
accompagnement habituel des pillages. Macrobe, « sans
s'arrêter à leurs hommages, avec la liberté d'un homme
d'honneur et de bonne naissance, leur reprocha vivement
leurs crimes, avec l'aide d'un interprète punique, per
punicum inlerpretem ».
On a l'impression que le donatisme se recrutait en
grande partie dans la population punique ; c'est à cette
circonstance probablement que nous devons les révélations
incidemment apportées par saint Augustin sur l'impor¬
tance de cette population.
Un passage d'homélie tendrait à le confirmer. Il se
trouve dans De hseresibus ad Quodvultdeum (3). Et, par
parenthèse, est-ce que l'usage d'un nom théophore comme
Quodvultdeus n'est pas un témoignage de la persistance
d'influences puniques profondes, même dans la partie lati¬
nisée de la population maugrebine? L'homme à qui saint
Augustin dédie son homélie s'appelle Quodvultdeus, Volonté
de Dieu. Le nom d'Annibal signifie Faveur de Dieu, celui
d'Asdrubal, Aide de Dieu, celui d'Hannon, Favorisé par
Dieu. Si nous connaissions mieux le punique, nous retrou¬
verions peut-être un nom carthaginois qui se cacherait
sons la traduction latine Quodvultdeus. Il est vrai que l'usage
(1) 29, feuille 9.
(2) 75, épistola CVIII, 4.
(3) 75, feuille 87.
imammmaai

LA SURVIVANCE DE GAUTHÀGE 111

des noms théophores, essentiellement oriental et encore


aujourd'hui musulman, a pu se répandre de proche en
proche dans tout l'Occident orientalisé. Trouve-t-on chez
nous, dans notre Gaule romaine, l'équivalent de Quod-
vulideus ? y trouve-t-on l'équivalent du donatisme ? Je
n'oserais pas trancher. Nous avons eu Déodat, il nous reste
aujourd'hui Théodore, Gélestin est un nom théophore, et
on trouverait facilement d'autres exemples. On reste frappé
pourtant qu'il y ait eu des noms carthaginois comme
Berek, Abdo, Abdeschmoun. Si ces noms étaient encore
usuels au Maghreb lors de l'invasion musulmane, avec
quelle facilité ont-ils pu devenir Embarek, Abdallah!
En tout cas, voici le passage de l'homélie :
« Il y a chez nous, dans notre territoire d vHippone, une

petite hérésie de paysans; ou plutôt il y avait, car elle


est tombée petit à petit à rien... C'était celle des Abelonii.
C'est un nom à désinence punique, tiré, dit-on, du nom
d'Abel, le fils d'Adam, punica declinaiione nominis (1).
Nous pouvons traduire en latin Abeliani ou Abeloitse- »
Il semblerait donc bien qu'il y ait un lien entre le punique
et l'hérésie. En tout cas, saint Augustin est très préoccupé
delà langue punique, qui est évidemment plus ou moins
familière à ses auditeurs. Dans le sermon CLVII (2) : « Il
y a, dit-il, un proverbe punique bien connu, je vous le
dirai en latin, parce que vous ne comprenez pas tous le
punique. Le voici ce proverbe : Si la peste te demande un
écu, donne lui en deux et qu'elle s'en aille. » Saint Augustin
veut établir un lien entre ce proverbe et un passage de
l'Évangile : « Si quelqu'un te cherche querelle et veut te
prendre ta tunique, donne-la lui, et ton manteau par-dessus
le marché. » On peut trouver que le parallèle est absurde
et que la différence d'esprit entre les deux textes est pro¬
fonde. Mais là n'est pas la question. Saint Augustin a mani¬
festement conscience de parler devant un auditoire qui a
conservé profondément dans son langage et dans la struc-
(1) La traduction française traduit « punica deelinatione nominis » par
« nom dérivé d'un nom punique », ce qui me semble un faux sens.
(2) 75, Sermon CLVII, 4.
\
112 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

ture de son âme le sentiment d'une parenté raciale, d'une


fraternité, avec le pays d'où est venu l'Évangile. Et, en
conducteur d'hommes qu'il est, il veut prendre appui sur
ce sentiment puissant.
Le même calcul apparaît, j'imagine, dans un passage
d'un autre sermon (1). Saint Augustin veut faire saisir à
ses auditeurs la différene entre ce qu'il appelle vocem et
verbum, la voix et le verbe ; nous dirions le mot et l'idée.
L'idée reste toujours la même ; c'est le mot seul qui varie
avec l'auditoire. « Pour se faire comprendre d'un Grec il
faut un mot grec, d'un Latin, un mot latin, d'un Punique,
un mot punique. » Voilà le punique mis sur la même ligne
que les deux grandes langues de l'empire, le latin et le
grec. Gela n'est concevable que devant un auditoire très
spécial pour qui le punique est, en effet, de toute première
importance.
Une seule fois nous entrevoyons à -travers le texte de
saint Augustin un mot punique déterminé, et cela dans
des conditions curieuses. Un ancien évêque d'Hippone,
prédécesseur de saint Augustin, le vénérable Valerius, avait
fait une expérience qui l'avait beaucoup frappé. Il écoutait
un jour causer des paysans, naturellement en punique.
Il saisit au passage un mot qui sonnait comme le latin
« salus » : il en demanda le sens et on lui répondit que cela

signifiait « trois » en punique (2). Le vénérable Valerius


exulta. « Trois » : le chiffre de la Trinité ! et cela se prononce
comme le latin « salut » ! Vous voyez bien que la Trinité
est le salut.
Notez que ce calembour pieux est encore intelligible
aujourd'hui. Il n'est pas nécessaire pour le comprendre de
savoir le punique, il suffit de baragouiner l'arabe d'Algérie.
« Trois », en arabe, se dit Tleta ; le premier t se prononce

(1) 75, CCLXXXVIII, 3.


(2) Cum enim alter altcri dixiset : « Salus », quœsivit ab eo qui et latine1
noscet et punice quid esset « salus ». Je donne le texte parce que la traduc¬
tion française qui est en regard dans mon édition est manifestement absurde.
Le sujet de qusesivit est nécessairement Valerius, et non pas alter. (Res-
ponsum est « Tria »).
LA SURVIVANCE DE CARTHAGE 113

comme le th anglais, et dans certains dialectes, le second t


se prononce de même. L'analogie de son avec « salus » est
évidente ; les trois consonnes sont identiques ou très voi¬
sines ; la syllabe accentuée est la même.
Il faut admettre que ce jeu de mots portait beaucoup
sur le public, car saint Augustin ne se borne pas à l'em¬
prunter à Valerius ; il y insiste longuement, il le développe,
il y revient (1). Cela suppose un auditoire auquel le punique
était familier. Rien ne fait long feu comme un calembour
qu'il faut expliquer, qui n'est pas immédiatement saisi par
l'auditoire, ou par le lecteur.
Saint Augustin s'excuse de jouer ainsi sur les mots.
« Ce n'est pas de la polémique, dit-il, on ne cherche pas à
convaincre, on cherche à amuser l'auditoire. Quantum
interprelaniis eleganliam hilaritas audientis admillil. » On
n'amuse pas un auditoire avec un calembour qu'il faut
traduire.
Évidemment Valerius n'était pas grand clerc en punique.
Et saint Augustin pas davantage, tout Africain qu'il fût.
On trouvait pourtant des hommes cultivés, des candidats
à l'épiscopat, qui parlaient le Punique. Mais ce n'était pas
une langue de culture. C'était un patois de paysans.
Dans cette même Epistola ad Romanos, saint Augustin
précise : « Si vous demandez à nos paysans ce qu'ils sont,
ils répondent : nous sommes des Chanani. Il faut entendre
naturellement des Chananéens, Chananaei. Une lettre est
tombée, comme il est naturel dans un patois corrompu,
corrupla scilicet, sicui in îalibus solet, una littera. » Je ne
sais pas ce que vaut cette étymologie qui n'importe pas.
Mais assurément les contemporains de saint Augustin
«stimaient avoir devant eux des Carthaginois authentiques,
encore conscients de leurs liens avec la Phénicie. A prendre
le texte à la lettre, ce qui serait peut-être excessif, on pour¬
rait croire que « nos paysans « ruslici nostri » étaient tous
Puniques ».En tout cas, beaucoup d'entre eux, la grande

(1) 75, Epistola ad Romanos inchoata expositio, 13.


MAr.imED. S
li LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

généralité peut-être, restaient fidèles au patois punique,


et même ne comprenaient pas le latin.
Il y a là un ensemble de textes qui vraiment emportent
la conviction.
Il s'agit du territoire d'Hippone, mais c'est par le plus
grand des hasards, parce que saint Augustin, notre infor¬
mateur, s'est trouvé être évêque de Bône. Les anciens,
même de la bonne époque, ne nous renseignent jamais sur
les patois ; ils n'ont jamais eu là-dessus rien qui ressemble
à nos curiosités philologiques actuelles. Pour que saint
Augustin nous renseignât par hasard sur le patois de ses
ouailles, il a fallu qu'il y eût un lien entre l'hérésie dona-
tiste dont il a été le grand adversaire et la population
punique, et cela, chez lui, dans son diocèse. Et il a fallu
qu'il fût saint Augustin, le plus illustre de tous les écri¬
vains africains, dont toutes les œuvres ont été conservées
jusqu'à nous par la vénération de la Chrétienté. Il n'y a
aucune raison de croire que le territoire de Bône ait été
une exception dans l'ensemble de l'Ifrikia. Il est légitime
de supposer que la situation devait être la même en Tunisie,
le long de ces Syrtes, où le punique était encore si ancré
au temps de Sévère.
Et nous sommes au V e siècle, les Vandales sont aux
portes d'Hippone : saint Augustin est mort pendant le
siège. L'empire, romain est fini. Avant la venue des Arabes,
il ne reste plus que les intermèdes vandale et byzantin.
Cette élimination du punique, que le latin n'a pas réussie
en cinq siècles et demi de domination officielle, il l'aurait
effectuée dans les deux derniers siècles de l'Afrique chré¬
tienne, où ce latin n'était plus lui-même qu'une survi¬
vance? Deux siècles si profondément troublés, où le pays
a passé de main en main, où les insurrections berbères ont
été incessantes? On hésite à le croire.
D'ailleurs, nous avons un témoignage très postérieur à
celui de saint Augustin, celui de Procope.
Il; Procope el les chroniqueurs arabes. — Procope affirme
positivement : « Les indigènes parlent encore le Punique. »
Le contexte établit qu'il s'agit des « Maures » vivant tout
LA SURVIVANCE DE GARTHAGE 115

à fait en dehors de la ~cité carthaginoise, longissime ah


urbe, dit la traduction latine. Cette assertion, à elle toute
seule, suffit à établir que les Byzantins, à leur arrivée, ont
trouvé le patois punique dans les campagnes, et elle nous
fait entrevoir une situation assez analogue à celle que nous
révèle saint Augustin. Un nouveau siècle a passé sans
apporter de modifications essentielles.
Mais le texte de Procope dans lequel se trouve cette
phrase est très long, il est célèbre, il a été souvent cité et
commenté. Il a la prétention de nous apprendre comment
ces Maures au patois punique ont immigré en Afrique.
Cela remonterait à l'invasion du pays de Chanaan par
les Hébreux. Après la mort de Moïse, Josuah, fils de Navé,
fut mis à leur tête...« En ce temps-là, toute la côte de Sidon
jusqu'à l'Egypte s'appelait Phénicie... Lorsque les Phéni¬
ciens constatèrent que le général étranger était invincible,
ils quittèrent leur patrie, ils émigrèrent d'abord en Égypte
qui était à leur porte... De là, ils passèrent en Afrique (au
Maghreb) qu'ils occupèrent tout entière jusqu'aux colonnes
d'Hercule. » C'est ici que se place la phrase déjà citée : « Et,
en effet, les indigènes parlent encore aujourd'hui le pu¬
nique. » Procope ajoute : « Dans la ville de Tigisis, auprès
d'une très belle fontaine on voit deux colonnes de pierre
blanche, qui portent une inscription phénicienne dont
voici la traduction : C'est nous qui avons pris la fuite devant
ce bandit de Josuah, fils de Navé. »
La ville de Tigisis a été identifiée. Elle « était située à
environ cinquante kilomètres au sud-est de Constantine,
au lieu appelé aujourd'hui Aïn et Bordj. On y retrouve la
source abondante dont parle Procope » (1). Quant aux
colonnes de pierre blanche, c'étaient apparemment des
stèles puniques, comme il s'en trouve tant, et l'inscription,
peut-être tout simplement funéraire, n'avait en tout cas
aucun rapport avec la traduction fantaisiste de Procope.
Ces inscriptions étaient sans aucun doute devenues indé¬
chiffrables ; le punique, mort comme langue écrite, ne se

(1) 29, feuille 17.


116 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

conservait sans doute que comme patois. Procope achève


de préciser sa pensée. « Plus tard, les Phéniciens qui émi-
grèrent en compagnie de Didon trouvèrent dans les pre¬
miers colons des hommes de leur race et fondèrent Car-
thage avec leur autorisation... Mais, à la longue, les Cartha¬
ginois refoulèrent leurs voisins, les anciens colons de Pales¬
tine, ceux qu'on appelle aujourd'hui les Maures..., ils les
forcèrent à s'établir loin de la ville. »
Gsell discute longuement ce texte célèbre, que Movers
avait eu la naïveté de prendre au sérieux. Il est évident
qu'il y a là une légende populaire, à l'origine de laquelle
on trouve la survivance du patois punique au loin dans les
campagnes africaines, chez des paysans qui, comme on l'a
vu, se donnaient à eux-mêmes le nom de Chananéens. Ce
gros fait sautait aux yeux des contemporains au v e et au
VI e siècle, à une époque où Carthage même était latinisée.

Les campagnes puniques, et la vieille cité qui avait cessé


de l'être, apparaissaient comme deux blocs distincts ; à
une époque où l'histoire agonisait, on avait oublié le lien
historique entre les deux. Sur ces données, l'imagination
populaire s'est donné carrière et une légende est née.
C'est la conclusion de Gsell et elle semble inattaquable.
Mais il en reste là.
Il y a pourtant un commentaire du texte de Procope,
qui me semble très intéressant, et qui se trouve dans les
chroniqueurs arabes. Il s'agit d'indigènes maugrebins, qui
se donnaient à eux-mêmes le nom de Ketama et de San-
hadja. Ces indigènes sont on ne peut mieux connus; ils
correspondent exactement à ceux que nous appelons
aujourd'hui les Kabyles et que dans l'antiquité on appe¬
lait des Maures.
Les Ketama et les Sanhadja, au dire des chroniqueurs
arabes, se réclamaient d'une origine orientale ; ils préten¬
daient n'être pas des Berbères comme les autres, mais bien
des descendants d'immigrants himyarites. Faut-il rap¬
peler ce que furent les Himyarites? Dans les dix, ou peut-
être les vingt siècles qui ont précédé l'ère chrétienne, et
dans les cinq qui l'ont suivie, à la pointe sud-ouest de la
LA SURVIVANCE DE CARTHAGE 117
péninsule arabique, sur le pourtour de l'Aden actuel, le
royaume d'Himyar et celui de Saba ont concentré toute
la prospérité et toute la culture de l'Arabie. C'est le même
royaume de Saba dont l'histoire sainte a popularisé le nom
à propos de Salomon. Ce sont les Himyarites qui ont laissé
leur nom à la mer Rouge ; car Himyar en arabe (la racine
h. m. r.) signifie Rouge. Ils ont été, en effet, pendant une
série de siècles extrêmement longue, les maîtres de la mer
Rouge et de l'Océan indien, à tout le moins au point de
vue commercial. Ils ont été les courtiers du commerce
maritime entre l'Inde et le bassin oriental de la Médi¬
terranée ; c'étaient les Phéniciens des mers orientales. Sur
les monuments Egyptiens, Himyar est appelé le pays de
Poun ; l'ethnique Pouaniti, Poeni, Puni, est considéré par
Maspero comme identique à celui des Phéniciens, des
Paniques (1). Les Arabes musulmans n'ont jamais oublié
ces ancêtres glorieux, les seuls dont ils pussent se vanter
avant Mahomet, les rois, ou comme ils disaient, les « Tob-
bas » d'Himyar.
Or, voici ce que dit Ibn-Khaldoun : « Ifricos, fils de
Caïs, fils de Saïfi, l'un des plus puissants parmi les Tobbas...,
entreprit une expédition en Ifrikia et fit un massacre de
Berbères. »(2) C'est cet Ifricos, naturellement, qui est sup¬
posé avoir donné son nom à l'Ifrikia ; et c'est de lui que se
réclament les Sanhadja et les Ketama.
Ibn-Khaldoun vivait au xiv e siècle; il reproduit, bien
entendu, le récit de vieux chroniqueurs, et il en cite plu¬
sieurs. Il est évident que la légende d'Ifricos a été trans¬
mise de main en main à travers les chroniques. Elle faisait
partie des notions fondamentales de l'historiographie arabe
sur le Maghreb.
« Les Berbères, dit Malek-Ibn-Morahbet, cité par Ibn-
Khaldoun, se composent de diverses tribus himyarites,
modérites, coptes, amalécites, cananéennes et coreichites,
qui s'étaient réunies en Syrie et parlaient un jargon bar-

Ci),^?, passim et p. 195 en particulier.


(2) t. XIX, p. 19.
118 LA SURVIVANCE DE CAETHAGE

bare. Ifricos les nomma Berbères à cause de leur loquacité. »


El-Maçoudi, El-Taberiet El-Soheili, toujours d'après Ibn-
Khaldoun : « rapportent qu'Ifricos forma une armée avec
ces gens afin de conquérir l'Afrique, et que ce fut là la
cause de leur émigration. Il les nomma Berbères et on cite
de lui le vers suivant :
Le peuple cananéen murmura (berberat) quand je le
forçai à quitter un pays misérable pour aller vivre dans
l'abondance.
On n'est point d'accord, dit Ibn-el-Kelbi, sur le nom de
celui qui éloigna les Berbères de la Syrie. Les uns disent
que ce fut David... D'autres veulent que ce soit Josué, fils
de Noah ; ou bien Ifricos... » (1).
• Ce dernier trait, je suppose, emporte la conviction : il est
évident que nous avons là, sous une forme arabe, la lé¬
gende même rapportée par Procope. Après la conquête
arabe, Ifricos a remplacé Josué et les Himyarites les Cha-
nanéens ; mais le nom de Josué et celui des Chananéens
n'ont jamais été éliminés complètement. Dans la province
d'Oran, il subsiste encore aujourd'hui une Koubba extrê¬
mement vénérée de Josué fils de Noun ; elle a été étudiée
par René Basset dans « Nedromah et les Traras » ; je sup¬
pose que c'est le dernier vestige de la vieille légende. Per¬
sonne ne croira, j'imagine, que les chroniqueurs arabes
aient connu Procope ; ils ont simplement recueilli sur place
et longtemps après la même légende.
Les arabisants, bien entendu, connaissent les passages
d'Ibn-Khaldoun qu'on a cités. Ils n'ont pas eu de peine à
démontrer qu'Ifricos est un héros éponyme, sans existence
réelle, que les Himyarites ne sont jamais allés au Maghreb
même par mer et a fortiori par terre ; ils n'ont même pas eu
à le démontrer, c'est évident ; et par conséquent ils ne
s'arrêtent pas un instant à une légende qui leur semble
échappée des Mille et une nuits.
Mais ils n'ont pas connu le texte de Procope, et de leur
côté les érudits classiques ne paraissent pas avoir soup-

(1) 145, t. I. p. 176.


LA SURVIVANCE DE CARTHAGE 119

çonné le texte d'Ibn-Khaldoun. En tout cas, si le rappro¬


chement des deux textes a déjà été fait quelque part, cela
m'a échappé. C'est un des points où on sent le plus vive¬
ment l'absurdité de cette cloison étanche qui sépare les
études orientales et les études classiques.
Car enfin ces deux textes s'éclairent vivement l'un
l'autre, il est impossible de les comprendre intégralement
sans les rapprocher. Assurément, les écrivains arabes, et
déjà les Byzantins ont un sens confus de l'histoire ; chez
eux la légende et l'histoire ne sont pas nettement séparées
comme chez nous, où, même dans notre moyen âge, le
Charlemagne des chansons de geste et celui d'Eginhardt
restent distincts. Mais en tout pays le même fait est sus¬
ceptible de donner naissance à une tradition historique et
à une autre légendaire ; c'est-à-dire qu'une légende est
très susceptible d'avoir un fondement réel. Ici, Procope
nous le donne ce fondement réel : « Punica lingua eliatn
nunc ulunlur incolse, les indigènes parlent encore le punique.»
Cette explication est assurément valable pour la légende
rapportée par Ibn-Khaldoun, puisque c'est la même
légende. De là, à conclure que les premiers conquérants
arabes ont trouvé le punique encore en usage en Ifrikia,
il y a un pas, il est vrai ; mais il est bien petit.
La nullité historique des Arabes est extraordinaire.
Ibn-Khaldoun lui-même a vaguement entendu parler de
Carthage, mais il ne soupçonne pas un instant que cette
Carthage ait pu être une colonie orientale ou, pour parler
son langage, himyarite. Dès lors, en présence d'un fait
réel, qui devait sauter aux yeux des conquérants arabes,
la persistance d'un dialecte oriental au Maghreb, ils ont
accueilli l'explication légendaire. Procope avant eux en
avait déjà fait autant.
Cette transposition par les Arabes de souvenirs histo¬
riques phéniciens ou puniques en légendes himyarites a
dû être assez courante, si j'en juge par ce passage curieux
d'un chroniqueur arabe, cité par un historien espagnol, et
sur lequel je suis tombé par le plus grand des hasards.
Il s'agit, semble-t-il, des colonnes d'Hercule, que le
120 LA SURVIVANCE DE GARTHAGE

chroniqueur place vers les Canaries : « Trois statues, jaune,


verte et noire...,' l'une d'elles portait sur la poitrine cette
inscription, prétendaient les légendes arabes : Faite par
Abrahah-zul-Menar, l'Himyarite, à son seigneur le Soleil,
pour concilier sa faveur (1). »
Notez que l'image du soleil, et la formule terminale
« pour concilier sa faveur » évoquent la pensée d'une stèle
punique, telle qu'on en voit encore de nos jours autour de
Carthage (2).
En face de ces stèles puniques, comme ils en ont vu
nécessairement beaucoup, n'est-il pas normal que les
conquérants arabes aient songé à Himyar, dont ils avaient
l'imagination remplie, plutôt qu'à la Carthage punique,
dont ils ont toujours ignoré l'existence ?
Conclusion. —Malgré une certaine répugnance des ara¬
bisants, il semble bien qu'il faille admettre avec Gsell que
la langue punique et l'empreinte de Carthage se sont con¬
servées sous la cendre pendant toute la durée de l'empire
romain, de l'épisode vandale, et de la domination byzan¬
tine. Carthage a rejoint l'Islam, germe indélébile d'orien¬
talisme, prêt à refleurir.
Il faut insister sur les conséquences. Il n'y a qu'à suivre
Gsell, au moins en grande partie. Il a bien senti que la per¬
sistance de la langue en entraîne d'autres, ou va de pair
avec elles. A travers l'empire romain, l'Afrique a conservé
une certaine individualité religieuse. « Saturnus et Cce-
lestis, les deux grandes divinités de l'Afrique romaine,
étaient Baal Hammon et l'Astarté que les Carthaginois
avaient appelée Tanit Pené Baal. Dans le culte qu'on leur
rendait les rites étaient de tradition punique (3). » Gsell
ajoute : «En adoptant la religion punique, les Africains se
pénétrèrent de son esprit. Ils mirent la divinité infiniment
au-dessus des hommes. Ils s'accoutumèrent à un sentiment
qui n'était guère connu des Grecs et des Romains, mais

(1) Texte d'Akhbar-ez-Zeman, cité par J. J. de Costa de Maledo dans


33.
(2) 52, p.^72.
(3) 30, t. IV, p. 497.
Planche I. ■- TANIT. (Communiqué par la direction des Antiquités à Tunis).
Statue en terre cuite trouvée à Siagu (Tunisie). Extrait de Noies et Documents publiés par la
direction des Antiquités. IV le sanctuaire de Baal et de Tanit près de Siagu. — par Alfred Merlin.
Légende explicative. — Cette « divinité assise allaitant un enfant » pourrait être une madone
chrétienne avec sonbambino. C'est pourtant bien, suivant M. Alfred Merlin « celle que célèbrent
des déd-.caces de Carthage consacrées à la Déesse mère en même temps qu'à la grande Tanit
Pénè-Baal. » Pour M. Clerinont-Ganncau cette déesse mère est Tanit elle-même.
La statue est en terre cuite comme toutes les statues de ce petit temple « par mesure d'éco¬
nomie ». Le marbre éiait trop cher. Le temple de Siagu était le sanctuaire d'une religion popu¬
laire. Temple de « petites gens, qui sont demeurés attachés aux croyances locales malgré les
transformations politiques. »
LA. SURVIVANCE DE CÀRTHAGE 12i
qu'ils retrouvèrent dans l'Évangile : l'humble soumission
à la volonté du Seigneur. Dans les villes et les bourgs, tous
ou presque tous adoraient le Baal qui portait désormais
le nom de Saturnus, et ils le plaçaient au premier rang des
dieux même avant Cœlestis. C'était un acheminement vers
le monothéisme. Pour expliquer l'accueil que le Christia¬
nisme reçut en Afrique et le développement qu'il y prit, il
faut peut-être remonter jusqu'aux croyances carthagi¬
noises. »
Ceci va très profond, je crois. Voyez cette curieuse statue
de Tanit ou de Cœlestis, qui est au Musée Alaoui, de Tunis,
et dont on trouvera une belle reproduction dans Alfred
Merlin (1). C'est une déesse mère, tenant son enfant sur
s an giron et lui tendant le sein. C'est déjà une madone avec

son bambino. A côté d'elle, dans la même salle du musée, et


sur la planche voisine dans la brochure de Merlin, on voit
une autre figure de Cœlestis, tout à fait différente. C'est
une déesse à tête de lionne, dans laquelle les archéologues
reconnaissent un avatar africain de la déesse égyptienne
Sakhit ou Sakhmit. Au temple de Karnak, cette Sakhmit
occupe une des trois chapelles de la Triade, voisinant avec
le Dieu Père et le Dieu Fils ; feu M. Legrain, le directeur
des fouilles, m'a présenté Sakhmit comme quelque chose
d'assez analogue à une Vierge-mère (2). J'entends bien que
pour Gsell, qui a sans doute raison, les Carthaginois n'ont
pas adoré la Triade phénicienne et orientale ; le temple
même de Siagu était consacré à deux divinités, Baal et
Tanit, et non pas à trois. Il reste que cette salle du musée
Alaoui est un commentaire plastique et saisissant sur la
profondeur et la persistance en Afrique des sentiments
religieux orientaux, précurseurs du christianisme. Au moins
en est-il ainsi pour le passant profane, surtout s'il se trouve
avoir vu Karnak en compagnie de M. Legrain. Il faut songer
que toute une imagerie pieuse s'est transmise intégralement
du culte de Tanit à l'Islam, l'amulette que nous appelons
(1) Planche IV.
(2) On trouvera des renseignementsassez concordants dans Maspero. 38,
p. 471 et 475.
122 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

aujourd'hui la main de Fatma, le croissant, et même le


signe de Tanit. :
On a déjà noté un lien entre l'hérésie donatiste, qui a
mis l'Afrique à feu et à sang, et la persistance d'une vie
punique dans les campagnes. Le pullulement et la violence
des hérésies est d'ailleurs
un signe bien connu de
sentiments religieux in¬
tenses.
Saint Augustin lui-
même est très africain
par l'étroitesse, la rigi¬
dité, le ritualisme de son
orthodoxie. Les musul¬
mans actuels du Maghreb
appartiennent au rite
malékite, qui se distingue
Fie 2. — La main de Fatma. des rites orientaux pré¬
[Extrait de Recherche des Antiquités dans le Nord cisément par ces mêmes
de l'Afrique (publiées par le comité des travaux
historiques et scientifiques au ministère de caractères, le fanatisme
l'Instruction publique), p. 80, flg. 37.]
La main droite, dressée, est très fréquente intransigeant, l'impor¬
sur les stèles Carthaginoises. —C'est l'amu¬
lette musulmane que nous appelons « main
tance du rituel : quelque
de Fatma ». chose comme une piété
Sur la figure a, de part et d'autre de la
main, le triangle surmonté d'un petit cercle
espagnole.
et de deux lignes brisées, est le « signe de Il faut adopter la con¬
Tanit ». Il joue encore aujourd'hui un rôle
dans l'ornementation des dessus de porte,
clusion que formule
par exemple à Ouargla. Gsell (1) dans les der¬
nières lignes de son
tome IV: « De très loin Cartilage avait préparé les Berbères
à recevoir le Coran, livre saint et Code ».
De pair avec le patois punique et les sentiments religieux
orientaux vont une foule d'impondérables, qui, accumulés,
ont une grande importance.
Gsell note que les Carthaginois portaient le costume
oriental, la tunique longue souvent sans ceinture, la calotte
moulant la forme du crâne ; c'est ce que nous appelons au-

(1) 30, t. IV, p. 498.


■pmanii

LA SURVIVANCE DE CARTHAGE 123

jourd'hui la gandoura et le fez. Je ne vois pas qu'il se soit


arrêté à une illustration, curieuse pour un Algérien, du vieux
dictionnaire de Rich (1). Elle figure un manteau de voyage
qui est exactement, sans contestation possible, notre bur¬
nous nord-africain. Ce manteau a été en usage en Italie,
et beaucoup d'auteurs latins le mentionnent. Il porte le
nom de Psenula. Y a-
t-il un rapport avec
le Pœnicum cité par
Gsell (2) et « qui était
appelé ainsi parce qu'il
avait été introduit par
les Carthaginois »? Assu¬
rément Pœnula s'écrit
ae et non pas oe ; c'est
une abréviation de Pai-
na, qui signifie man¬
teau. Il n'y a pas d'éty-
mologie commune avec
Pœnicum.
Fie. 3. — Le burnous.
Est-il possible cepen¬ [Extrait de Ricli : dictionnaire des Antiquités
dant de ne pas noter romaines et grecques : au mot Paenula.]
La paenula est aujourd'hui le vêtement
que la psenula était un national du Magreb, et surtout du Magreb
burnous? Il n'y a pas oriental. C'est le burnous.
aujourd'hui de vête¬
ment plus caractéristique du Maghreb, surtout en Algérie
et en Tunisie, dans le rayonnement de Carthage ; car
beaucoup de Marocains ne portent pas le burnous.
La silhouette extérieure du Maugrebin, en tout cas, était
déjà celle du Maugrebin actuel, même si le caractère punique
du burnous est hypothétique. D'autant que le masque était
le même. Les cheveux courts ou rasés sous la calotte, et en
revanche la barbe longue, probablement teinte dès qu'elle
grisonnait. La face était maquillée. Le henné et le koheul,
en si grand honneur aujourd'hui, paraissent remonter à
Carthage.
(1) 46, au mot Paenula.
(2) 30, IV, p. 150, note 2, d'après Varron, De lingua Mina, V, 23, 113.
i2-i LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

Les mœurs à Carthage étaient orientales comme le cos¬


tume. Gsell ne croit pas que la circoncision phénicienne ait
été en usage à Carthage, mais son seul argument est le
silence des textes. Il est certain que les Carthaginois se
prosternaient à l'orientale, « humble posture qui choquait
les Grecs et les Romains ». Il est certain que la viande de
porc était tabou chez eux.
Le grand point serait la constitution de la famille et la
situation de la femme. Il n'y a nulle part de fossé plus pro¬
fond entre l'Orient et l'Occident. C'est une différence essen¬
tielle, et pour ainsi dire histologique ; parce qu'elle porte
sur la constitution de la cellule constitutive dans la société.
Malheureusement nous ne savons à peu près rien sur la
famille carthaginoise. Gsell a une demi-page qui est un
procès-verbal de carence. « Les seules femmes dont les his¬
toriens fassent mention, conclut-il, Sophonisbe et l'épouse
du dernier général carthaginois, Asdrubal, ne furent nul¬
lement de pâles figures de harem. » Mais cette conclusion
d'ailleurs très prudente n'est peut-être pas tout à fait sa¬
tisfaisante. Que les figures de harem soient nécessairement
pâles, c'est un de nos préjugés occidentaux. Il est contredit
par l'existence vaguement entrevue à travers l'histoire
orientale de figures féminines tragiques, à commencer par
Parysatis, et de ce que nous appelons, d'un nom qui est un
cliché consacré, les tragédies de harem. La femme orien¬
tale a un statut très différent de la nôtre : elle est cloîtrée,
mais elle reste femme, avec toute sa puissance redoutable.
Elle est probablement plus impulsive, plus violente, plus
excessive, elle fait bien davantage figure de furie, de par
son ignorance même. Ce qu'il y aurait de plus suggestif
peut-être, si nous cherchons à imaginer la famille punique,
ce serait l'histoire de Septime Sévère, telle que nous l'avons
esquissée. Sa sœur africaine, tout à fait impossible à Rome,
son acharnement à se constituer une famille syriaque, du
type oriental : il semble bien que cela fait supposer une
similitude persistante entre la famille punique et le harem.
Et puis il y a ce qu'on pourrait appeler la structure du
cerveau, telle qu'elle est attestée par toute l'histoire de
LA SURVIVANCE DE CARTHAGE 125
Carthage. Voilà des hommes, les Carthaginois, qui furent
certainement cultivés, d'esprit délié,des intelligences; mais
pas du tout des intelligences comme les nôtres. Rien ne les
a jamais intéressés, en dehors des buts directement utili¬
taires, la poursuite de la richesse, de la jouissance ou de
la puissance d'une part, et d'autre part assurément les
préoccupations, surtout les craintes, religieuses. La science,
voire même la création industrielle, l'art, la littérature,
l'histoire, tout ce qui relève de la curiosité intellectuelle les
a laissés profondément indifférents.' Leurs mille ans d'his¬
toire, nous n'en connaîtrions pas un mot sans Polybe et
Tite Live, c'est-à-dire sans leurs ennemis. Leurs explora¬
tions maritimes les ont menés très loin, dans le nord de
l'Europe au moins jusqu'aux Iles Britanniques ; le long des
côtes africaines, les Puniques ont peut-être devancé de deux
millénaires Vasco de Gama. Tout cela nous le soupçonnons,
ils ne nous l'ont pas dit, pas plus qu'une société minière
ne communique aux sociétés rivales les rapports de ses
prospecteurs. C'est exactement ainsi qu'apparaît construit
l'esprit oriental, à travers tous les millénaires, depuis l'au¬
rore de la civilisation levantine, la plus vieille du globe.
Pas n'est besoin de dire que l'esprit occidental, depuis la
Grèce, est construit sur le plan exactement inverse.
Cette impopularité des Carthaginois dans le bassin occi¬
dental de la Méditerranée, que note Gsell ; cette horreur
de Rome pour Carthage, qui n'a pu se satisfaire à moins
que la destruction systématique ; c'est une réaction ins¬
tinctive au contact de structures cérébrales radicalement
différentes, de façons de penser et de sentir entièrement
opposées.
Tout cela est bien profond pour avoir disparu sous la
domination romaine. Rome n'a pas introduit en Afrique
une très grande quantité de sang italien. Il n'y a pas eu
submersion par la colonisation occidentale, élimination de
la race punique. On sait déjà que la langue punique, dégé¬
nérée en patois, s'est conservée dans les campagnes ; néces¬
sairement les instincts profonds, les impondérables ont plus
ou moins survécu avec elle.
126 LA SURVIVANCE DE GARTHAGE

P II est vrai que les villes ont été latinisées, il faut entendre
que les citadins ont franchement et totalement adopté le
latin comme langue. Les bourgeois africains ont parlé le
latin comme les bourgeois de Rome. Un phénomène du
même ordre s'observe aujourd'hui en Algérie, dans les fa¬
milles israélites.
Il a été étudié par un philologue, M. Marcel Cohen (1).
L'emploi de l'arabe, dit M. Cohen, disparaît devant
l'usage du français, non pas graduellement, mais brusque¬
ment, d'une génération à l'autre, sous l'influence de l'ins¬
truction primaire et secondaire. C'est une « substitution
brusque et intégrale ». M. Cohen ne veut pas qu'il soit parlé
d'évolution mais bien de mutation. Il a sans doute raison.
Il suffit de vivre en Algérie, et particulièrement d'y faire
passer le baccalauréat, pour constater que les IsraéHtes y
parlent français comme nous. On a pourtant l'impression
que la réciproque n'est pas vraie : en règle générale, nous
ne parlons pas arabe comme eux. J'entends bien que les
nouvelles générations ont renoncé à l'arabe comme langue.
La connaissance approfondie de la langue arabe serait pour
elles un bagage encombrant et mutile. Mais ont-elles com¬
mis l'imprudence de renoncer à une certaine familiarité
avec le patois arabe algérien, qui ne peut pas manquer de
leur rendre d'énormes services? Si ce sacrifice maladroit
a été consommé, on a l'impression que ç'a été dans des cas
exceptionnels.
Quoique les patois ruraux gardent en France même une
certaine importance, nous sommes mal placés pour ima¬
giner les relations complexes des langues et des patois dans
les pays orientaux, où les races ne sont pas fondues comme
chez nous, où la nation n'a pas mangé les races. En Algérie,
beaucoup d'hommes indigènes parlent arabe, et à une ques¬
tion directe, à un questionnaire administratif, par exemple,
ils répondent sans hésiter «nous parlons arabe»; et pourtant,
quand on y regarde de plus près, on constate que dans leur
famille le patois berbère est en usage, préservé par les

(1) 7.
LA SURVIVANCE DE CARTHAGE 127
femmes ; c'est en berbère que les enfants balbutient leurs
premiers mots. Il faut bien admettre que telle était encore
la situation dans la ville de Leptis, et dans la famille de
Septime Sévère, au commencement du m e siècle après
J.-C. Comment en serait-il autrement? Entre les villes
latinisantes et les campagnes de patois punique, par le
fermage, la domesticité, le marché, les relations étaient
quotidiennes ; on n'imagine pas les moindres tractations
se faisant par interprètes.
Il reste que le phénomène de « mutation », comme dit
M. Cohen, est très intéressant. C'est un phénomène citadin.
Une ville ne peut pas s'accommoder d'un patois, il lui faut
une vraie langue, qui est nécessairement celle de l'adminis¬
tration. La « mutation » se fait sans doute plus vite de nos
jours. Rome n'avait pas à sa disposition notre enseignement
public, notre service militaire obligatoire. Mais les colonies
puniques africaines étaient essentiellement des villes ; le
caractère urbain, qui remonte à Carthage, s'est préservé
jusqu'à nos jours en Tunisie : c'est par là surtout qu'elle se
distingue de l'Algérie rurale. Les cités puniques n'ont pas
pu se passer du latin comme langue, après la chute de la
domination carthaginoise ; pas plus d'ailleurs qu'elles
n'ont pu se passer de l'arabe après l'effondrement de Rome.
Mais à travers ces avatars de linguistique qu'est-ce qui
s'est conservé, et qu'est-ce qui s'est atténué, de l'empreinte
carthaginoise primitive, de l'âme des ancêtres, de leurs
façons de penser et de sentir? Ce sont des choses qu'on ne
mesure pas, évidemment, mais dont on ne peut pas se dis¬
simuler la ténacité.
On a une monnaie arabe frappée en Afrique, imitée des
monnaies byzantines, et portant la date de 97 de l'hégire.
La légende musulmane « la illah il allah, ou Mohammed
raçoul Allah», est accompagnée de sa paraphrase latine: in
nomine Domini, non Deus nisi solus, non Deo socius (1).
C'est une illustration amusante des premiers contacts. On
entrevoit une population urbaine, industrieuse, puisqu'elle

(i) 52, p. 195. ;


128 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

savait frapper des monnaies, qui adoptait déjà l'Islam, en


attendant qu'elle apprît l'arabe.
Dans cet imbroglio de razzias, de victoires, de défaites
de massacres, que fut la conquête arabe du Maghreb, un fait
semble se dégager. Toutes les grandes batailles se livrent
au loin, vers Tanger, vers Tiaret, autour de l'Aurès ; c'est
Kairouan, le caravansérail arabe, qui est prise, reprise,
pillée, brûlée, réédifiée. Les anciennes villes romaines de la
Tunisie n'apparaissent pour ainsi dire jamais. Évidemment
ce ne sont pas elles qui ont résisté. Dans l'histoire de la reine
berbère, la Kahena, un épisode sur lequel on reviendra
semble indiquer que les latinisés d'Afrique, bourgeois pai¬
sibles et cultivateurs, ont bien vite retrouvé leurs ennemis
éternels dans les Berbères, les Barbares, plutôt que dans
l'administration plus ou moins régulière après tout du
Kalifat.
Après l'intermède de Kairouan, il est curieux que le cœur
du pays soit revenu battre au centre millénaire, à Carthage.
L'ancienne Tynès, devenue Tunis, était, par sa proximité
immédiate, comme un faubourg de Carthage. Évidemment
l'assiette du pays n'a pas changé
Il est curieux aussi que la Tunisie n'ait jamais été, à pro¬
prement parler, autre chose qu'un sultanat arabe. Lorsque
l'emprise du Kalifat sur le Maghreb disparaît, et que des
dynasties indigènes pullulent à travers tout le reste du
pays, c'est une dynastie purement arabe qui se fonde dans
l'Ifrikia, issue d'un fonctionnaire arabe nommé par le
Kalife, Ibrahim ben Ar'leb. Le cas des deys de Tunis est
très curieux et très clair, puisqu'il s'agit d'un phénomène
contemporain. Ces Turcs d'origine, quand nous les avons
connus, avaient depuis longtemps cessé d'être des Turcs.
Ils étaient des sultans tunisiens de langue arabe comme tous
leurs prédécesseurs. Tunis, vieux foyer de civilisation qui
remonte à Carthage, a toujours absorbé et naturalisé ses
maîtres.
D'une façon très générale, la conquête arabe au Maghreb
et dans le bassin occidental de la Méditerranée a une allure
très particulière. Elle s'est tout de suite trouvée chez elle
Fis. 4- — Carte de l'Ifrikia (Tunisie).
On a porté en grisé les régions au-dessus de 4oo mètres d'altitude.
Entre les montagnes et le golfe des Syrtes (golfe de Gabès) une large plaine semi-
désertique, semée de Sebkhas (Kairouan), met le Sahara aux portes de Tunis.
On a porté en grisé la zone sous-marine enclose entre la côte et la courbe
bathymétrique de — 200 mètres. A l'est de Bône la plate-forme sous-marine,
inconnue plus à l'ouest, prend une grande importance. C'est pour cela que la
côte de la Syrte a une population indigène de pêcheurs, phénomène unique en
Afrique du Nord. C'est tout ce qui subsiste du marin punique.
On a emprunté à l'atlas archéologique de Tunisie et reporté sur la carte (en
points noirs) les cités ou bourgs antiques dont les archéologues ont identifié
les noms. La Tunisie septentrionale autour de Carthage en est semée. Elle n'a
jamais cessé d'être urbaine. C'est le cœur de l'Ifrikia.
On a porté sur le carte l'amorce de l'aqueduc qui jadis alimentait Carthage
et qui aujourd'hui alimente Tunis. 11 faut souligner combien dans l'urbanisme
oriental un aqueduc de cent kilomètres est un phénomène extraordinaire. Les
grandes cités orientales, Fès, Le Caire, Damas, ont leur eau à leur disposition
dans l'intérieur de leurs murailles; elles sont assises sur un fleuve, ou une
rivière importante à débit régulier. Tunis est la seule, à ma connaissance, qui
aille.chercher son eau très loin. C'est que au rebours des autres cités, qui se
terminent à leurs murailles, Tunis se prolonge par une grande banlieue d'urba¬
nisme organisé, l'Ifrikia. Elle s'est toujours arrangée pour être le centre d'une
sorte, d'état régulier, dans la mesure où il peut y avoir un état oriental. Ne
fût-ce qu'à cause de l'aqueduc, la carence prolongée de l'état serait la mort de
la ville.
MAGHREB, 9
130 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

non seulement en Tunisie, mais à l'autre bout, en Anda¬


lousie ; toute la zone intermédiaire, c'est-à-dire le bloc même
du Maghreb, est terrain de colonnes militaires, de grandes
randonnées qui passent, et derrière lesquelles le bloc indi¬
gène se reconstitue immédiatement. C'est Gordoue et Tunis
qui sont les centres primitifs et durables de civilisation
musulmane. Fès n'a fait que prendre tardivement la succes¬
sion de Cordoue et de Grenade. C'est que l'Ifrikia de Car-
thage et l'Andalousie sont des pays de vieille culture et ce
sont les seuls dans le domaine musulman maugrebin. Ce
qui a joué là, c'est toujours le même phénomène qu'on laisse
trop dans l'ombre, le poids du passé préislamique dans
l'Islam.
Voici encore un autre phénomène du même ordre qu'on
ne signale jamais, il me semble. Dans le bassin occidental
de la Méditerranée, les deux seuls points, hors l'Afrique,
où la conquête musulmane se soit installée à demeure sont
l'Andalousie et la Sicile. Ce sont aussi les seuls où les Phéni¬
ciens et Carthage avaient précédé l'Islam. N'y avaient-ils
rien laissé derrière eux, dans les dispositions profondes du
peuple, qui le prédisposât à supporter avec moins de répu¬
gnance le joug musulman? Question insoluble évidemment.
Je ne sais pas s'il est absurde de la poser.
Il est vrai qu'on ne signale guère davantage, par
exemple, une coïncidence, très générale entre le tracé du
limes romain en Germanie et la frontière qui sépare
aujourd'hui l'Allemagne catholique de l'Allemagne pro¬
testante. C'est un domaine où la documentation précise
par fiches n'est d'aucun secours, et par conséquent un
domaine que notre histoire s'interdit ; elle n'a pas la pré¬
tention de pénétrer si avant dans les replis obscurs de
l'âme ethnique.
En ce qui concerne l'Afrique, en tout cas, l'existence d'un
pont entre Carthage et l'Islam appartient bien désormais
au domaine de l'histoire documentaire.
Dans ce duel passionnant entre les influences orientales
et occidentales qui fait le fond de l'histoire maugrebine, le
Jait qui attire davantage notre attention est l'effondrement
LA SURVIVANCE DE CARTHAGE 131
prodigieusement rapide de l'Afrique latine et chrétienne.
Quel contraste avec ce qui s'est passé en Europe occi¬
dentale, en Gaule, où l'influence de Rome a été indé¬
lébile !
« Les Gaulois, dit Fustel de Coulanges, eurent assez
d'intelligence pour comprendre que la civilisation valait
mieux que la barbarie. Beaucoup d'Africains ne le com¬
prirent point. Ils préférèrent l'oisiveté et la misère au tra¬
vail et à l'aisance. »
Ainsi s'exprime Gsell dans un ouvrage de jeunesse (1).
Après la publication du tome IV de son Histoire
ancienne de l'Afrique du Nord, il suffit de le suivre pour
suggérer une autre explication, partiellement opposée
à celle-ci, quoique peut-être complémentaire.
Songez aux grands hommes que l'Afrique latine a don¬
nés au monde romain : des écrivains qui ne sont pas de tout
premier plan, mais qui ont leur place parmi les petits
maîtres, comme Apulée, dont le punique était la langue
maternelle, et qui avait appris tardivement le latin, Fron¬
ton, le maître de Marc-Aurèle, pour ne rien dire de Teren-
tius Afer : des Pères ou des docteurs de l'Église, parmi
lesquels la très grande figure de saint Augustin, ou celle
encore considérable de saint Cyprien : ou encore un héré¬
tique illustre, Tertullien : un empereur d'une importance
immense, Septime Sévère.
L'Andalousie supporte la comparaison grâce à Sénèque,
Lucain, Trajan.
Mais la Gaule? Qu'a-t-elle à mettre en parallèle? A peu
près rien, car ce n'est pas grand chose, par exemple, que
Sidoine Apollinaire. C'est que le Gaulois était le bon
barbare, vierge de culture antérieure, malléable. L'Afrique
avait gardé le germe punique, déposé par la plus vieille
civilisation du globe; le avait déjà une individualité,
toute différente, et nécessairement rebelle.
Dans une partie considérable du Maghreb, les gens, avec

(1) 27, p. 98.


132 LA SURVIVANCE DE CARTHAGE

qui la France est aujourd'hui en contact, parlent^un lan¬


gage sémitique voisin de l'arabe, s'habillent, se coiffent,
pensent et sentent à l'orientale, depuis près de trois millé¬
naires. C'est un poids terrible à soulever, et c'est un fait
en tout cas qui jette une vive lumière.
CHAPITRE II

la domination romaine : étude [démographique

Quelques grands faits démographiques


et sociologiques
dans l'Afrique romaine et chrétienne
Sur la domination romaine qui succéda à la carthagi¬
noise, le détail des faits historiques ne nous importe assu¬
rément pas. Mais on croit que l'évolution démographique
et sociologique du Maghreb pendant les six siècles du lati¬
nisme jette une vive lumière sur les modalités de la conquête
arabe.
Il est bien fâcheux que le grand ouvrage de Gsell, au
moment où on écrit, n'ait pas dépassé le quatrième volume.
D'autre part, les meilleurs historiens de l'antiquité sont une
pauvre ressource quand on cherche à tracer la courbe d'une
évolution démographique et sociologique. Je ne sais pas
dans quelle mesure l'étude minutieuse des inscriptions
serait d'un grand secours. C'est un travail à coup sûr qu'il
faut laisser à de plus qualifiés. On n'oserait pas entreprendre
une étude didactique. I
Mais il se trouve que nous sommes très renseignés sur la
disparition de l'éléphant et l'apparition du chameau, deux
grands faits un peu corrélatifs. A leur lumière il est certain
qu'on voit apparaître de grandes lignes générales très inté¬
ressantes dans l'évolution économique de l'humanité ber¬
bère.
L'île du Maghreb, comme disent les Arabes, est isolée
par la mer et le désert. Les échanges de faune avec le reste
de la planète ne peuvent se faire que dans des conditions
très particulières. L'apparition et la disparition d'espèces
134 LA DOMINATION ROMAINE I ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE

animales se" font ici avec une brusquerie, une netteté, qui
rendent particulièrement instructifs le cas de l'éléphant et
celui du chameau.!
Pour rendre intelligible l'existence même de l'éléphant
maugrebin, il faut le placer dans son cadre, celui de la faune
résiduelle.
Le cobra. — Tout le monde connaît de nom l'aspic de
Cléopâtre. Il faut un instant de réflexion pour admettre que
c'est probablement le serpent appelé dans l'Inde «cobra».
Le fameux cobra, qu'on a vu si souvent dans les vitrines
de bric-à-brac hindou, figuré en cuivre, dressé sur sa queue,
sa collerette étalée, ce serait donc l'aspic historique, celui
qu'on introduisit furtivement au fond d'un panier, caché
sous des figues. A tout le moins, il a pu l'être ; le cobra est
une bête égyptienne, on le retrouve sur les monuments à
profusion. Il se dresse comme une aigrette sur le « pchent
des rois de granit ». Considéré sous cet angle spécial comme
accessoire monumental de la coiffure divine ou royale, il a
reçu des archéologues un nom technique, on l'appelle
« urseus ».

Que le cobra soit aussi un animal tunisien et algérien,


c'est bien connu, ou ça devrait l'être. Dans le sud de la
Tunisie, à Kairouan, par exemple, il peut arriver au tou¬
riste de rencontrer un charmeur de serpent, faisant danser
un cobra au milieu d'un cercle de curieux. Cette scène a
tenté les photographes et les caricaturistes.
En fait, c'est une curiosité assez rare, sur laquelle l'atten¬
tion n'a pas été attirée. En 1916, pour la première fois,
après un séjour en Algérie de quinze ans, j'ai vu un cobra
algérien. Il était à l'Institut Pasteur d'Alger, où on l'uti¬
lisait pour la fabrication d'un sérum. Une bête magnifique,
longue de deux mètres et qui dégageait une puanteur de
grand fauve ; quand on l'irritait, elle soufflait avec un bruit
puissant : un monstre impressionnant. La couleur est très
sombre ; on connaît, par la gravure, les deux anneaux en
forme de lunettes, dessinés sur l'occiput chez le cobra de
l'Inde ; ces lunettes n'apparaissent pas sur le ton unifor¬
mément foncé de l'espèce maugrebine.
LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 135

C'est une bête qu'on n'est pas fâché de voir de ses yeux
pour être assuré de son existence. On sait très peu de chose
sur elle, parce qu'elle est assurément très rare. Les indigènes
lui donnent divers noms et sobriquets. Le nom le plus ré¬
pandu et le plus correct paraît être ta'ban, qui est de
l'arabe littéral. On dit souvent aussi naija, qui n'est pas
dans le dictionnaire. Duveyrier, qui ne parle pas à la légère,
croit que ce nom est réservé à la femelle. Il fait observer
aussi que les zoologistes, dans leur nomenclature usuelle,
appliquent à l'animal le nom de « naja ». Dans le livre de la
jungle de Kipling, le cobra s'appelle nag, the wicked Nag, et
sa femme s'appelle Nagaina. Tout cela est évidemment la
même racine.
On ne rencontre pas le cobra dans le Tell ; il y fait trop
froid. Ni apparemment dans les parties les plus sèches du
Sahara. Il existe sûrement à Biskra, sûrement aussi à Figuig.
Il y a des témoignages précis et dignes de foi qui établissent
sa présence au Gourara, dans l'oasis de Sba par exemple,
dans celle de Tin Oumeur. Nos méharistes du Gourara et
de la Saoura connaissent bien le cobra. Tel de leurs officiers
en a tué un d'un coup de fusil dans l'erg au nord de Timmi-
moun. Nos patrouilles en ont vu dans l'Iguidi, dans la
Daoura qui est la zone d'épandage de l'oued Ziz au sud du
Tafilalelt. L'habitat de prédilection paraît être le versant
sud de l'Atlas et la zone des grands ergs. C'est le seul point
de la Berbérie où cette puissante bête tropicale trouve à la
fois assez de chaleur et assez d'eau.
Il y a sûrement toute une école de bateleurs indigènes,
charmeurs de naja, dans le Maroc méridional, à Marrakech,
à Mogador. Mais l'école tunisienne est plus anciennement
connue. Elle se recrute dans la cuvette des grands chotts,
entre Biskra et Gabès, dans le sud tunisien ou dans les
douars algériens de la frontière. Dans cette même région
exactement, les auteurs anciens mettent la tribu des
Psylles qui « vivaient familièrement avec les serpents » et
qui ne redoutaient pas leurs morsures. Quand un Psylle
craignait que l'enfant mis au jour par sa femme ne fût
adultérin, il remplissait de serpents un coffre dans lequel il
136 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DEMOGRAPHIQUE

jetait le nouveau-né, etc.. Gsell, à qui j'emprunte ces dé¬


tails, ne dit pas s'il admettrait un lien entre les Psylles et
les charmeurs actuels. Naturellement il faut se méfier des
comparaisons qui font franchir à la pensée une vingtaine
de siècles intermédiaires. On ne s'est jamais occupé de ces
charmeurs à ma connaissance, on n'a pas recueilli leurs
confidences, qui auraient probablement un caractère fan¬
tastique. Je ne sache personne qui ait eu la curiosité de
regarder vivre le cobra d'Algérie, et d'ailleurs ce ne serait
pas facile. Pourtant, il semble bien qu'on entrevoit quelques
détails de ses moeurs.
Il a des raports avec l'eau. Non loin de Biskra, à El-
Outaya, on déconseille les bains dans la rivière, qui passe
pour l'habitat des cobras. Les méharistes de Béni-Abbès
affirment avoir observé, dans un puits de la Daoura, un
cobra qui était embusqué dans la muraille du puits : il y
guettait les oiseaux, particulièrement les « ganga », les per¬
drix sahariennes, qui viennent boire en bandes.
Dans la région de Figuig, des légionnaires tirant de l'eau
à l'étape, d'un puits assez profond, au moyen d'un « delou »
c'est-à-dire d'un seau indigène, ont eu la surprise de trou¬
ver un naja lové, pelotonné dans le « delou ». Cette anec¬
dote provient d'un document officiel. Ce ne serait pas une
raisonjpour l'admettre sans réserve. Mais j'ai vu de mes
yeux, à l'Institut Pasteur d'Alger, un naja pelotonné dans
un vase en verre, qui_avait à peu près la forme et les dimen¬
sions d'un « delou ». Il y a vécu, immergé, engourdi, pen¬
dant des jours, peut-être des semaines. Le vase plein d'eau
lui tenait lieu de la couverture de laine sous laquelle les
pythons vivent enroulés sur eux-mêmes dans les cages des
jardins zoologiques. C'est donc un animal aquatique incon¬
testablement ; on l'admet sans difficulté pour le cobra
hindou, maisjsour son congénère saharien, ça ne laisse pas
d'étonner un peu : on ne l'aurait pas deviné.
Sûrement aussi, le naja attaque l'homme. Les manuels
de zoologie racontent des histoires sensationnelles d'hommes
poursuivisj)ar des cobras hindous, sur de longues distances.
On connaît à Biskra une histoire de ce genre et on nomme
LA DOMINATION ROMAINE : ETUDE DÉMOGRAPHIQUE 137

le colon d'El-Outaya qui aurait été poursuivi par un naja


et qui l'aurait tué d'un coup de fusil, juste à temps. Au
Gourara, dans la palmeraie de Sba, le maréchal des logis
X... a soutenu une lutte défensive, dangereuse, terminée
par la mort de la bête, avec un cobra qu'il avait, il est vrai,
provoqué par inadvertance en fouillant avec la pointe de
son sabre, dans un trou.
, Le naja de l'Institut Pasteur avait le museau ensanglanté
pour s'être, maintes fois, lancé, la tête la première, avec une
violence magnifique, contre la vitre derrière laquelle il
voyait un homme.
D'autre part, son venin est terrible. Les manuels nous
disent combien de milliers d'Hindous en moyenne (je crois
qu'il faut dire combien de dizaines de milliers), meurent
chaque année de morsure de cobra.
Le naja, pourtant, n'est pas, au Maghreb, une bête re¬
doutée. On a grand peur de la vipère à cornes, qui fait beau¬
coup de victimes. Dans les milieux indigènes, on ne se sou¬
vient pas avoir entendu dire que le naja ait tué quelqu'un.
Il est vrai que la vipère à cornes pullule. Et le naja, sans
doute, n'est pas seulement rare : il doit être aussi de mœur3
très discrètes. Il n'a pas la couleur gris sable de la vipère
qui vit au soleil. Il est couleur de vase. Pour trouver de la
terre humide et de l'eau en abondance, dans un pareil pays,
il faut aller jusqu'à la nappe souterraine. C'est ici qu'on
voudrait un peu plus de détails. On imagine du moins que
le naja vit beaucoup sous terre. Il est possible aussi qu'il
exagère encore la puissance de sommeil de ses congénères.
Sa vie est apparemment une catalepsie rarement interrom¬
pue. Autrement, on ne conçoit pas bien comment, dans un
pareil pays, l'espèce aurait survécu.
Évidemment, cette bête tropicale est déplacée dans le
monde méditerranéen. En Égypte, le Nil explique sa pré¬
sence. Mais à Biskra, elle est actuellement absurde. Pour
la comprendre, il faut imaginer un passé très différent du
présent, une catastrophe géographique à laquelle ce naja
aurait survécu par miracle.
Pour désigner ces derniers représentants d'une faune
Ï38 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE

disparue, les zoologistes allemands ont une expression


« Relickten-Fauna », les zoologistes français disent a faune
résiduelle » : ce qui a bien un peu l'inconvénient de n'être
ni français ni allemand. Je ne sais pas s'il serait admis¬
sible de dire, pour être compris, faune rescapée.
Dans cette même région des grands chotts, il y a un cer¬
tain nombre d'animaux « rescapés ».
Les chromys. —C'est tout un lot d'animaux aquatiques,
dont la seule présence au Sahara tient du paradoxe. Dans
le sud du département de Constantine, on sait que beaucoup
de puits artésiens ont été forés, avec notre outillage, sous
la surveillance de nos ingénieurs. A maintes reprises, on
vit sortir des puits, entraînés avec l'eau jaillissante, des
poissons. Il est vrai que les uns sont tout petits, gros comme
nos vairons, mais d'autres ont déjà les dimensions de nos
poissons rouges. La zoologie les étiquette cyprinodons, hémi-
chromys, chromys. Pour la commodité de l'exposition,
nous les appellerons en bloc chromys.
Us sont très connus dans lès oasis du Zab et de l'oued
R'ir. Sous les palmiers, qui donnent la fameuse datte
« deglat nour », dans les innombrables canaux d'irrigation,

on voit les chromys filer par bandes au milieu des algues,


dans l'eau claire. On les rencontre aussi quelquefois, bouillis
ou frits, sur la table des indigènes.
Mais on a vu avec stupeur ces poissons familiers sortir
des tubes de forage. On a d'abord nié le fait, mais des obser¬
vateurs indépendants, d'une haute valeur scientifique,
MM. les ingénieurs Jus, Rolland, s'en portent garants et
ils nous disent de quelles précautions ils se sont entourés
pour n'être pas dupes d'apparences. En des points très
éloignés de toute eau superficielle, indubitablement, on a
vu des chromys amenés au jour par la colonne ascendante
de puits artésiens. Et par conséquent, ils venaient de la
nappe souterraine (1).
Les animaux cavernicoles, qui passent toute leur vie
dans l'obscurité, ont une conformation spéciale, et par

(1) 43, 270 et s.


LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 139 1

exemple ils sont aveugles. Les chromys des puits artésiens


ont des yeux normaux et d'ailleurs ils sont tout pareils à
leurs frères des oasis.
On ne sait pas bien comment l'eau circule dans le sol et
on ne se représente pas exactement la nappe souterraine;
il faut admettre, sans trop vouloir préciser, que les chromys
savent y entrer et en sortir. Ils partagent leur vie entre les
eaux superficielles et les profondes.
C'est par là qu'ils ont attiré d'abord l'attention. Mais ils
la retiennent par une autre étrangeté. Dans les ruisseaux
de l'Afrique du Nord, on trouve l'anguille, le barbeau, rare¬
ment la truite ; ce sont des poissons de chez nous, des médi¬
terranéens. Mais on n'y a jamais vu un chromys au nord
du Hodna. Il est chez lui dans le Nil. Dans le très bel aqua¬
rium des poissons nilotiques au Caire, les chromys occupent
trois grands compartiments. On les trouve au Tchad, au
Niger, ce sont des Soudanais. C'est pour cela que dans nos
langues, ils n'ont pas de noms populaires, mais seulement
des étiquettes scientifiques. Ils ne sont pas chez eux dans
l'oued R'ir. A Biskra, le commandant Cauvet, qui s'est
amusé à en faire l'élevage, a expérimenté que ces tropicaux
veulent un milieu tiède. Il dit en avoir perdu un, qui avait
eu l'imprudence d'avaler un ver trop froid.
Les silures. — Le même commandant Cauvet vient de
découvrir, dans la même région, il faut dire dans les mêmes
eaux, un autre poisson tropical. Il appartient à la famille
des Silures, son nom complet est Clarias Lazera ; c'est une
bête considérable ; il peut atteindre cinquante centimètres
de long ; autour de la bouche, il a un hérissement de bar¬
billons immenses, à peine moins long que l'animal entier,
qui en font un monstre inoubliable. Il vit auprès de Tolga,
qui est une oasis à l'ouest de Biskra, dans un pays ancien¬
nement connu, desservi aujourd'hui par un petit chemin
de fer. Il est extraordinaire que sa présence n'y ait jamais
été signalée avant le 15 juillet 1915 (1).
Bien entendu, il y mène une vie cachée. Dans cette région
de l'oued R'ir et du Zab, il y a de petites mares cratéri-
(i) 6.
140 LA DOMINATION ROMAINE : ETUDE DÉMOGRAPHIQUE

formes : elles appartiennent à une catégorie qui n'a pas de


nom; ce serait des puits artésiens, si elles étaient de main
d'homme ; la mare, où les premiers Clarias Lazera d'Al¬
gérie ont été péchés, s'appelle Ain Zerga ; elle a 60 mètres
de diamètre ; l'autre jour, en cherchant à la curer, on a
mesuré sa profondeur qui est de 36 mètres. Or, la nappe
jaillissante, dans la région, est régulièrement atteinte par
les puisatiers à une profondeur de 40 mètres environ. Les
mares sont des évents naturels, à demi obstrués, de cette
nappe jaillissante : des gouffres artésiens (1). Les indigènes
leur donnent le nom de « bahar », qui est celui que les Arabes
appliquent à la mer, au Nil, à toutes les masses d'eau impor¬
tantes. Dans ces gouffres, les vases sont très développées,
et justement le Clarias Lazera est un poisson fouisseur, à
corps d'anguille : au Sénégal, nos soldats l'ont surnommé
fouille-M.....Sur sa structure, le commandant Cauvet nous
donne un détail qui aide à comprendre : « Le Clarias est
pourvu d'un organe branchial accessoire... grâce auquel,
croit-on, il peut respirer hors de l'eau et vivre enterré dans
la vase, quand les marais où il habite viennent à se dessé¬
cher. »
Le crocodile. —Tolga c'est l'Algérie, mais dans le Sahara
proprement dit, les silures ont été signalés longtemps avant
1915 et avant le commandant Cauvet. Duveyrier en a rap¬
porté un échantillon au Muséum, et il en a publié, en 1864,
un dessin très clair. Il nous dit l'avoir recueilli dans l'oued
Tikhammalt ; mais par hasard ; il y avait été apporté par
« les eaux de débordement venues du Tasili » (2). Ces silures

ont été revus par tous les explorateurs du pays Touareg


entre le Ahaggar et l'oasis de R'at, depuis Flatters jusqu'à
nos officiers de méharistes. On connaît, et on a recueilli le
nom de ce poisson, en langue touareg. Il est abondant,
nous dit-on, et il se pourrait même qu'il y en ait plusieurs
espèces.
Le refuge principal des silures touaregs est l'oued Mihero,
dont le nom mérite d'être retenu puisqu'on y a trouvé un
(1) 48, p. 309.
(2) 11, p. 238, pl. VIII, fig. 16.
LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 141

« rescapé » bien plus sensationnel que le Clarias Lazera.


C'est un crocodile. Nous disons bien un crocodile actuel en
plein Sahara.
Lui aussi a été signalé d'abord par Duveyrier dont nous
avons là une occasion d'admirer, une fois de plus, la docu¬
mentation précise et sûre. Il ne l'avait pas vu, mais il avait
recueilli des « renseignements précis et certains sur l'exis¬
tence de l'animal. L'effroi qu'il inspire aux serfs riverains,
la dîme qu'il prélève sur les troupeaux qui vont boire aux
lacs, enfin les blessures dont quelques Touaregs portent la
cicatrice ne me laissent aucun doute à cet égard. D'après les
Touaregs, ce reptile reste caché dans des grottes sous-aqua¬
tiques pendant l'hiver et il vient à partir du printemps sur
le rivage. A la saison des amours, disent-ils, les femelles
poussent des cris semblables à ceux des chameaux en rut. »
Le témoignage de Duveyrier a été confirmé d'abord par
celui d'un explorateur allemand, Erwin de Bary. Seulement
cet explorateur est mort en cours de route ; ses notes seules
sont revenues en Europe. C'est de R'at qu'il était allé à
l'oued Mihero; il entendit les Touaregs parler des crocodiles,
il chercha vainement à s'en procurer, il n'en vit pas, mais
il affirme avoir vu leurs traces, nettement imprimées sur la
vase et fraîches. Cette assertion avait de la valeur dans la
bouche d'un zoologiste. Il se trouve pourtant qu'elle n'a pas
emporté la conviction. On a douté du crocodile saharien
jusqu'aux environs de 1910. Vers cette date, le capitaine
Niéger a pris un crocodile dans l'oued Mihero, il l'a préparé,
rapporté ; ce crocodile est parvenu dans le laboratoire de
M. Flamand, à l'Université d'Alger, puis dans le laboratoire
parisien de M. Trouessard, si je ne me trompe. Ce crocodile
a été proclamé nilotique par M. J. Pellegrin (1).
Aucun animal plus que le crocodile Touareg, à défaut des
meilleures références, n'eût couru le risque d'être classé
par le public dans la famille des bêtes légendaires. Il est
certainement très rare.
Notons d'ailleurs que le crocodile du Tasili n'est plus un

(1) 44.
142 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE

•cas isolé au Sahara. La mission Tilho a trouvé dans l'En-


nedi un « réservoir contenant de petits crocodiles ».
L'oued Mihero n'est pas très connu. Cependant il a été
vu, photographié, on a relevé son cours à la boussole. Natu¬
rellement, il est à sec, comme tous les oueds sahariens, mais
il est entaillé dans des grès poreux, qui sont un réservoir
excellent d'humidité. Tous ces canyons gréseux du pays
Touareg ont des trous d'eau ; dans l'oued Mihero, ils seraient
plus nombreux et plus profonds qu'ailleurs, sans qu'on nous
ait dit bien nettement pourquoi. Duveyrier dit les lacs de
Mihero, ce qu'il ne faut pas prendre à la lettre dans le sens
occidental du mot lac. Il croit leur eau thermale.
En tout cas, cet oued Mihero est une de ces rivières à sec,
ou plutôt un de ces lits de rivière dont le plus connu est
l'Igharghar, grand fleuve fossile. Admirablement gravé en
canyons de pierre vive sur la face du désert, le réseau tout
entier apparaît nettement. On sait très bien où aboutissait
l'Igharghar — à l'oued R'ir, à la cuvette profonde des
grands chotts, au-dessous de Biskra. Voici donc qu'appa¬
raissent maintenant le long de ce réseau, vers la tête et
l'embouchure des îlots de faune résiduelle. Quelques habi¬
tants du fleuve défunt lui ont survécu.
Certes, les phénomènes biologiques sont d'une extrême
complexité et il est dangereux de vouloir enfermer la nature
dans un dilemme. On sait, par exemple, que les oiseaux
aquatiques, dans leurs migrations, emportent le frai de pois¬
son à de grandes distances. Ils peuvent être responsables
d'anomalies dans la distribution géographique des poissons.
Dans le cas de l'Igharghar pourtant, c'est tout un lot d'ano¬
malies semblables qui s'accumulent le long de la grande
artère fossile, et qui semblent bien avoir un lien avec
elle.
Mort d'une rivière. ■— En feuilletant la Revue générale
des Sciences, on y trouve le récit détaillé de la mort d'une
rivière (1). C'est une sorte de procès-verbal dressé par un
iémoin oculaire. Cela se passe dans l'Afrique du Sud, à la

(1) 53.
LA DOMINATION ROMAINE : ETUDE DÉMOGRAPHIQUE 143

lisière nord du Transvaal. La rivière est un affluent du


Limpopo, dont le nom est absurde (Magalakwen).
La province porte le nom de Waterberg et elle l'a mérité
longtemps ; c'était un pays vert et humide, un pays de
pâturages et de fermes. Le désert du Kalahari, qui en est
tout proche, vient d'étendre ses frontières et le Waterberg
s'y est trouvé englobé ; il s'est desséché entièrement. Cela
s'est passé en 1913-1914 et la catastrophe a été brusque, ou
du moins son dernier acte l'a été. Un fermier du pays, qui
signe Eug. N. Marais, a noté minutieusement les étapes de
cette invasion du désert. Ce qu'il dit de la faune aquatique
a un rapport direct avec notre sujet.
Il fut longtemps intrigué par la disparition des crocodiles,
qui jadis fourmillaient. Puis il entrevit la solution du pro¬
blème un jour où il perçait « un trou dans le sable pour
chercher de l'eau, vers le milieu du lit du Magalakwen. A
un mètre cinquante au-dessous de la surface, dit-il, je tom¬
bai sur un petit crocodile d'un mètre de longueur, mort
apparemment. Il était juste au-dessus du niveau du sable
humide. Quoiqu'il parût dépourvu de vie, son corps était
tout à fait mou et frais. Je trouvai aussi un certain nombre
de petits poissons... Eux aussi semblaient dépourvus de
vie. » Toute cette faune enterrée, dès qu'on l'arrosa, sortit
sans difficulté de son sommeil cataleptique. Il semble que
les observations recueillies dans l'oued Mihero et dans la
rivière Magalakwen s'éclairent mutuellement.
Flore et faune résiduelle du Maroc. — La cuvette des
grands chotts sud-tunisiens est certainement un lieu d'é¬
lection pour la faune résiduelle d'origine tropicale. Mais
aujourd'hui où le Maroc s'ouvre, on s'aperçoit qu'elle n'est
pas le seul au Maghreb. Il y a certainement au Maroc atlan¬
tique un autre groupement très curieux de plantes et d'ani¬
maux qui ne se retrouvent nulle part ailleurs et qui
appartiennent, par leurs origines, à l'Afrique équatoriale.
Cette flore et cette faune résiduelles n'ont pas encore été
l'objet d'études sérieuses, mais elles sautent aux yeux du
profane. Parmi les plantes, l'euphorbe, qui tient une si
grande place dans le paysage, une plante grasse épi-
i44 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE

neuse, à suc âcre et vénéneux, poussant en grosses touffes,


une plante d'aspect mexicain. Mais elle est bien loin d'avoir
été récemment importée d'Amérique. Ce nom d'euphorbe,
évidemment emprunté au grec, par l'intermédiaire du latin,
appartient depuis deux millénaires au vocabulaire berbère
marocain, aisément reconnaissable sous de légères défor¬
mations. Parmi les animaux d'origine tropicale qu'on a la
surprise de trouver au Maroc atlantique, un des plus remar¬
quables est sans doute la pintade du pays Zaer, que les
Romains ont connue. Mais le plus notable est assurément
le nègre. Sur la face méridionale du Haut Atlas marocain,
il y a un peuplement nègre assez important, les fameux
Haraiin. C'est le seul point de l'Atlas tout entier où on les
retrouve; Sahara mis à part naturellement. Sans qu'on ait
le droit d'être tout à fait affirmatif, ces Haratin, qu'ils
soient ou non des « Garamantes » comme le voulait Duvey-
rier, ont bien des chances d'être tout ce qui reste au Magh¬
reb des JEthyopiens, ou des Mélano-Gétules, enracinés
depuis des millénaires. D'autant plus que, au Maroc atlan¬
tique, le Soudan n'est pas seulement représenté par ses
noirs, cantonnés dans un petit coin, mais aussi par un détail
d'architecture nègre, qui a gardé une diffusion générale
dans tout le pays. Beaucoup de Marocains blancs vivent
sous la «nouala», qui n'est rien d'autre que la hutte conique
d'Afrique équatoiïale.
Il y a là un groupe de faits qui attendent encore une ana¬
lyse précise, mais qui, même dans l'état actuel de nos con¬
naissances, conduisent à des conclusions nettes.
La province résiduelle des grands chotts est en rapport
évident avec le cours de l'Igharghar, le long duquel s'est
maintenu longtemps une communication entre le Soudan
et la Méditerranée. Il est facile d'imaginer que le Maroc
atlantique a bénéficié lui aussi de communications faciles
avec les tropiques. Le Sahara occidental est inconnu, tout
particulièrement dans la zone espagnole du Rio de Oro.
Mais sur la côte même du Maroc l'influence climatique de
l'Océan est extrêmement accusée, l'influence des rosées
abondantes en particulier. Tout le long de la côte saharienne
Planche II. _ L'ÉLÉPHANT MAUGREMn.
Gravures rupestres de Djattou fdiebel Beni-Smir t rôiô ,10 • n t .
^ f féphant isofé, très soigne" ; l'aube un^troupeau d4éphants aufs'l Itl™ï-WfTï
est fréquemment représenté dans les gravures runestres S, H 41„ - 6 T",?' Jelé P hant
c^!^^r che ' a ques,ion de date - ^^^S^:^
LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 145

jusqu'au Sénégal, l'influence océanique a dû ralentir le


dessèchement et maintenir longtemps une voie d'accès le
long de laquelle les espèces tropicales ont effectué leurs
migrations vers le Nord.
L'éléphant de Carthage. — On a peut-être insisté trop
longuement sur la faune résiduelle tropicale au Maghreb.
Il est vrai que les chromys, les crocodiles, les pintades,
voire même les haratins, n'ont pas en eux-mêmes de rap¬
port avec notre sujet. Mais ils nous aident peut-être à nous
représenter un autre échantillon de la même faune, qui est
un personnage historique tout à fait considérable, c'est
l'éléphant.
Tout le monde connaît les éléphants de Carthage ; nous
avons là-dessus les plus tenaces de tous les souvenirs, les
scolaires ; les guerres puniques et Tite Live, qui les a racon¬
tées, se trouvent tenir dans les programmes de nos études
une place considérable. Nous avons d'ailleurs aussi des sou¬
venirs littéraires : Salammbô est de lecture courante.
Le chef borgne monté sur l'éléphant gétule est un vers
gravé dans beaucoup de mémoires.
Mais on ne nous a jamais dit d'où Carthage tirait ses
éléphants. Nous nous les représentons dans les écuries
d'Hamilcar, enrégimentés dans son armée, carapaçonnés
de tours, transportés dans des navires, étroitement associés
à l'homme. Nous ne les imaginons pas sauvages, dans le
pays africain, broutant les chênes verts, les lentisques et les
génévriers. Cette image a quelque chose qui nous choque,
c'est trop loin des réalités actuelles que nous avons sous les
yeux.
Il est sûr pourtant que l'éléphant carthaginois était
autochtone ; à l'état libre, il vivait en troupeaux dans
l'Atlas. Les savants et les érudits sont d'accord aujourd'hui
là-dessus ; mais ils se trouvent avoir gardé pour eux leurs
conclusions. Le grand public n'a pas été mis au courant.
Il est vrai qu'il n'y a guère de grand public, en matière
algérienne et coloniale, dans le monde français, en deçà
comme au delà de la Méditerranée.
L'éléphant carthaginois intéresse deux catégories de
MAcnniiu. 10
146 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUD'E DÉMOGRAPHIQUE

techniciens, les uns sont les zoologistes et les autres les


historiens. Pas n'est besoin de dire qu'ils travaillent indé¬
pendamment les uns des autres. Il y a entre eux toute
l'épaisseur de la fameuse cloison qui sépare les sciences et
les lettres. Pourtant, zoologistes et archéologues sont,
d'accord.
Les zoologistes ont retrouvé les os de F éléphant cartha¬
ginois, et plus particulièrement les dents, dont la forme est
caractéristique. Ils l'appellent elephas africanus. Et ceci
tranche déjà la question. Il n'y a en effet actuellement sur
la planète que deux espèces d'éléphants, celle d'Afrique et
celle de l'Inde. Les os d'éléphants qu'on trouve en Ber-
bérie appartiennent à l'espèce africaine (1).
Le Cornac hindou. — La façon dont se trouvent coupés
les programmes scolaires historiques masque l'importance
énorme de l'empire grec d'Orient, celui d'Alexandre, des
Séleucus et des Ptolémées. Il faut un effort d'attention
simplement pour reconnaître qu'il a duré trois siècles ; nos
manuels le font durer quelques mois ; ils l'arrêtent à la
mort d'Alexandre. Pendant ces trois siècles-là, pour la pre¬
mière fois, l'éléphant des Indes a eu libre accès dans le
monde méditerranéen. En grec et en latin, quand on parle
d'éléphants carthaginois, on emploie le mot qui signifie
« Hindou » dans l'acception de notre mot « cornac ».

Polybe nous dit quelque part (2) que dix éléphants car¬
thaginois ont été pris avec leurs « Hindous ». Et ailleurs (3)
qu'après une défaite d'Asdrubal, les Romains prirent quatre
éléphants, mais les bêtes seulement, sans leurs Hindous.
Dans ce même Polybe, lorsqu'Annibal franchit le Rhône,
des éléphants font naufrage, les bêtes s'en tirent, la trompe
hors de l'eau, mais tous les « Hindous » se noient (4).
Flaubert a connu ce détail : « tout en frissonnant, ils (les
éléphants) faisaient tomber les éclats des flèches attachées-

(1) 32, 31.


(2) 72, t. I, XL, 15.
(3) 72, t. XI, I, 12.
(4) 72, III, XI, VI.
LA DOMINATION ROMAINE : ETUDE DÉMOGRAPHIQUE 147

à leur peau noire. Les Indiens accroupis sur leur garrot,


parmi les touffes de plumes blanches, etc.. » (1).
Carthage, pour le dressage des éléphants, a certainement
emprunté à l'Inde les méthodes et le personnel, mais pas
les animaux.
L'éléphant libyque. — Deux siècles environ avant les
Seleucus, c'est-à-dire avant l'époque où l'éléphant africain
fut dressé à la guerre, des auteurs anciens le mentionnent :
Hérodote a entendu parler d'éléphants en Numidie, à
l'ouest du lac Triton (notre Djerid) (2) ; Hannon, l'auteur
du périple fameux, en a vu sur la côte marocaine de l'Atlan¬
tique (4), au cap Soloeis, que nous appelons aujourd'hui
Cantin (entre San et Mazagan).
Aristote, qui est un contemporain d'Alexandre, et qui
fait de l'histoire naturelle en philosophe, voit dans la dis¬
tribution géographique des éléphants une preuve que la
terre est ronde. En effet, ces animaux ne se trouvent qu'aux
extrémités de la terre habitée, d'une part dans l'Inde et
d'autre part aux « Colonnes d'Hercule ». Il est probable
d'après Aristote que ces extrêmes se touchent (3). N'ou-
bLons pas qu'Aristote a eu sa part dans la formation intel¬
lectuelle de Christophe Colomb, et l'éléphant de Mauritanie,
par conséquent, ne serait pas tout à fait étranger à la décou¬
verte de l'Amérique.
Des historiens grecs ultérieurs soulignent la différence
de race très apparente entre l'éléphant de combat «libyque»
et son congénère hindou. Ce sont, par exemple, Polybe, Dio-
dore, Appien. Dans les guerres entre les Ptolémées et les
Antiochus, ou bien encore lors de la conquête romaine de
l'Asie antérieure, les éléphants libyques dans les armées
égyptiennes ou romaines, et les éléphants hindous dans les
armées asiatiques, se sont maintes fois affrontés, et ont
pris mutuellement leur mesure. Tout le monde nous dit que
le résultat de ces rencontres était connu d'avance. Les bêtes

(1) 16, p. 171.


(2) 67, t. IV, 191.
(3) 78, t. I, 3.
(4) 61, De Cœlo, II, XIV, 15.
148 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE

libyques redoutaient la taille et la force des Hindoues ; elles


n'en supportaient même pas l'odeur et le barrissement, elles
refusaient le combat, dit Polybe (1).
Les éléphants hindous, au dire de Diodore (2), sont bien
plus braves et plus vigoureux que les africains. D'après
Appien(3), dans l'armée romaine qui battit Antiochus, les
éléphants furent inutilisables : c'étaient des africains « qui
ont peur, comme on sait, de leurs gros congénères » ; le
général romain Domitius les fit reléguer aux bagages.
Pline donne la même note : les éléphants les plus grands sont
ceux de l'Inde, « maximos India ». Les Africains n'en sup¬
portent pas la vue, « nec contueri audenî » (4). La différence
des deux races est attestée sans contestation possible.
Il faut se souvenir ici que l'éléphant maugrebin appar¬
tient à la faune résiduelle. Il se groupe avec les chromys,
les silures, les crocodiles, etc.. Il est clair qu'il a survécu
comme eux, plus ou moins péniblement, à un changement
de climat, c'est précisément l'explication de sa taille exiguë.
Notre éléphant africain actuel, celui du Soudan et celui
du Congo, est plus grand et plus fort que son congénère hin¬
dou, il est plus féroce aussi et les efforts pour le domesti¬
quer n'ont pas encore abouti. La variété mauritanienne de
Yelephas africanus avait donc dégénéré ; un zoologiste dit
qu'elle était « en pleine régression » (5). C'est un caractère
bien connu des faunes résiduelles. L'échantillon de croco¬
dile rapporté de l'oued Mihero avait un mètre de long seu¬
lement.
L'éléphant marocain. —■ Il n'est pas impossible de retrou¬
ver dans quelle partie de la Mauritanie la petite race libyque
se maintenait aux environs de l'ère chrétienne. Ou du moins
Pline l'ancien, qui est un esprit déjà scientifique, nous dit
là-dessus, dans son histoire naturelle, des choses précises.
Il nous parle de Sala « qui s'est conservée jusqu'à nous avec

(1) 72, t V, 8-1.


(2) 67, p. 29, note a.
(3) 60, Sq. XXXI.
(4) 69, t. VI, II et XIII, 9.
(5) 31.
■MOMnas

LA DOMINATION ROMAINE : ETUDE DEMOGRAPHIQUE 149

son nom presque intact; c'est la ville de Salé, vis-à-vis de


Rabat, à l'embouchure du Bou Regreg. Dans son voisi¬
nage, nous dit-il (1), commencent déjà les solitudes, infes¬
tées de troupeaux d'éléphants et, bien davantage encore,
de tribus pillardes ; par là passe le chemin qui mène à
l'Atlas, le massif montagneux le plus légendaire d'Afrique.
D'après le même Pline (2), un explorateur romain, Sueto-
nius Paulinus, a franchi l'Atlas, il est arrivé au fleuve Ger
(l'oued Guir?) ; il y a vu la brousse remplie d'éléphants,
sallus referlos elephantorum. Pline ajoute que la province
romaine de Tintigane (autrement dit Tanger) dans sa partie
orientale (qui est le Rif) a elle aussi ses éléphants.
Cela est net. D'autres écrivains anciens, moins soucieux
de précision que Pline, disent la même chose. On connaît
déjà le témoignage d'Aristote. D'après Pomponius Mêla (4),
l'ivoire est un des produits de la brousse marocaine, saltus...
ebore abundanl. iElien (4) met des éléphants autour de
l'Atlas, à ses pieds, sub pedibus Atlanîis, dans de beaux
pâturages et des forêts superbes.
L'importance des grandes chaînes marocaines comme ré¬
serve d'éléphants n'est pas attestée seulement par les auteurs
anciens, mais aussi par des documents épigraphiques un
peu particuliers, les gravures rupestres. Le Grand Atlas
marocain est encore inaccessible, mais sa prolongation algé¬
rienne est bien connue, la partie de l'Atlas saharien qu'on
appelle « chaîne des Ksour » et « djebel Amour ». Sur leurs
rochers, on trouve, en un grand nombre de points, des élé¬
phants gravés ; le domaine de ces gravures s'étend au Maroc
à tout le moins jusque dans les montagnes du Figuig (5).
Ce ne sont pas des œuvres d'art, mais on leur ferait tort
en les appelant des grafïitti. Quelques-unes ont pu être
peintes, et l'idée qu'elles aient été l'objet d'un culte se pré¬
sente naturellement à l'esprit. Le trait esfprofond, patiné,
les gravures sont assurément anciennes. On a discuté sur
(1) 69, t. v, 12.
(2) 69, t. V, 14.
(3) 73, t. III, 10.
(4) 62, t. VII, 2.
(5) 15, pl. IX, XVII, etc. -18, p. 93. — 28, p. 46.
150 LA DOMINATION KOMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE

l'âge. Dans la même région, sur des pans de rochers analo¬


gues, gravé et patiné de même, on voit, reproduit à deux
exemplaires au moins, un bélier très particulier. Il porte
sur la tête, entre les racines de ses cornes rabattues en avant,
un disque rayonnant flanqué d'uraus.
A Karnak, au Ramesseum, dans les temples de la Haute
Égypte, il est impossible de voir Ammon-Rà criocéphale,
si souvent figuré sur les murailles, sans que l'analogie saute
aux yeux avec le bélier de l'Atlas. C'est exactement le
même profil de la même tête portant le même disque
flanqué de même, le disque solaire. Un collier ajoute à la
ressemblance.
Ammon, d'ailleurs, le dieu des oasis sahariennes, est bien
à sa place à côté de Figuig, où se trouve la plus occidentale
de ses images connues. C'est un Dieu bien étudié, parfaite¬
ment daté, pas très ancien ; pour les Égyptologues, son
culte date seulement de la XVIII e dynastie (1). Voilà qui
enferme l'imagination dans des limites chronologiques.
Ces éléphants, contemporains d'Ammon-Rà, gravés sur
les grès de l'Atlas, quoique leur témoignages ne soit pas
précis, sont pourtant pour le texte de Pline une sorte
d'illustration.
Éléphants sahariens. —Outre le Maroc, Pline signale une
autre réserve d'éléphants dans l'Afrique du Nord (2). C'est
quelque part dans lajégion des Syrtes, nous dirions aujour¬
d'hui du golfe de Gabès : quand on s'enfonce dans l'inté¬
rieur, on rencontre d'abord la brousse ; au delà, ce que
Pline appelle « elephantorum soliludines » ; plus loin, des
déserts immenses ; plus loin encore le Fezzan. On perdrait
son temps à vouloir serrer de trop près ce texte un peu
vague. Ses indications sembleraient nous mener à la cuvette
des chotts, l'oued R'ir, l'oued Igharghar, l'oued Mihero,
peut-être le Hoggar?
S'il faut en croire Pline, les deux réserves d'éléphants au
Maghreb se trouvaienc donc exactement là où nous consta-
tons aujourd'hui deux provinces de faunes résiduelles : au
(1) 37, p. 24.
(2) 69, t. V, 2.
LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 151

Maroc d'une part et dans la cuvette des chotts de l'autre.


Il y a là certainement une coïncidence à retenir.
Il faudrait pourtant se garder d'exagérer. L'éléphant est
une bête nomade, qui se déplace aisément, toute massive
qu'elle est. « Un éléphant, dit Kipling, ne-peut absolument
pas galoper ; mais s'il lui fallait lutter de vitesse avec un
train express, il rattraperait le train ». Une bête pareille
ne reste pas confinée dans un coin de pays.
Il y a dans la vie de Pompée, telle que Plutarque la ra¬
conte, un épisode africain (1). Pompée passe en Afrique une
quarantaine de jours, remplis d'événements militaires et
politiques; dans ce laps de temps si court, il eut le loisir
de chasser l'éléphant en Numidie.
On trouverait aisément d'autres textes qui supposent
l'existence de l'éléphant dans le Tell algérien et jusqu'au
voisinage de Carthage. Ces textes contredisent Pline, qui
écrit, il est vrai, à une époque tardive, à propos d'une Afrique
déjà romanisée, où la zone des pâturages à éléphants devait
«tre déjà réduite.
Les deux réserves à éléphants que Pline nous indique ont
ce caractère commun d'avoir été les coins du Maghreb
antique les plus dépourvus de population humaine : des « so-
litudïnés » en effet, comme dit Pline. On sait combien le
Maroc au sud du Bou-Regreg s'est peuplé tardivement.
La cuvette des chotts dans l'antiquité était parfaitement
dépourvue des grandes palmeraies qui en font aujourd'hui
la richesse, et qui furent créées beaucoup plus tard : l'eau
qui gonfle aujourd'hui les dattes, et qui sourd naturelle¬
ment aux « bihour », était, sans aucune concurrence, à la
disposition des éléphants.
Peut-être peut-on noter que l'Atlas marocain et la cuvette
des chotts, si éloignés qu'ils soient l'un de l'autre, aux deux
extrémités du Maghreb, sont cependant reliés par une route
très fréquentée. Tout au long de l'Atlas saharien, à son pied,
-court sur des centaines de kilomètres un oued semé de points
•d'eau et de pâturages ; c'est l'oued Djedi, grand chemin

<1) 70, Vie de Pompée, 11.


152 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE

des nomades et des moutons. Les danseuses Ouled-Nayl,


que les touristes à Biskra ne manquent pas d'aller voir, y
viennent, de très loin dans l'Ouest, en caravane dans l'oued
Djedi. Peut-on imaginer les éléphants suivant la même
route, il y a deux ou trois millénaires. Ils auraient passé
l'hiver au Sahara et l'été dans les montagnes, transhumant
en troupes :
Sous leur pied large et sûr croulent au loin les dunes,
... ils reverront le fleuve échappé des grands monts.

Hypothèse un peu trop précise. Il ne faut pas tant de¬


mander aux textes anciens. Il suffit de constater que cette
réalité indéniable, l'éléphant libyque, se laisse aisément si¬
tuer par l'imagination dans le cadre du Maghreb antique.
La chasse. —Les anciens nous disent expressément qu'on
domestiquait ces éléphants sauvages et de quelle façon.
Appien (1) nous parle d'un Asdrubal, fils de Giscon, au
temps de la seconde guerre punique, et Frontin (2), d'un
autre Asdrubal indéterminé, qui allèrent, l'un et l'autre,
chasser l'éléphant, pour remonter, si on peut dire, l'éléphan-
terie carthaginoise. A la bataille de Thapsus, d'après Flo-
rus (3), les éléphants de Juba donnèrent le signal de la
débâcle, parce qu'ils étaient trop récemment capturés pour
être encore bien en main; Florus dit nuper a silva, frais
émoulus de la brousse.
Ici encore, c'est Pline surtout qui est précis et détaillé (4).
Jadis, dit-il, quand on prenait vivants les éléphants
d'Afrique pour les domestiquer, voici comment on pro¬
cédait. Des cavaliers les rabattaient, suivant un itinéraire
étudié, dans un cirque préparé d'avance, clos de fossés et
de falaises. Puis on laissait la faim agir. Quand l'éléphant
broutait une branche, présentée à bout de bras, la capitula¬
tion était acquise. La description a bien des chances d'être
exacte en gros, puisqu'on la retrouve, à quelques détails
près, et à dix-huit siècles d'intervalle, dans le pays d'où
(1) 60, liv. 9.
(2) 66, t. IV, 7, 18.
(3) 65, t. II, 13, 67.
(4) 69, livre t. VIII, 8.
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LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 153

sont venues à Carthage les méthodes de domestication.


Kipling, dans le Livre de la Jungle (Toomai of the Elé¬
phants), décrit aussi une battue. Ici, le cirque est une en¬
ceinte de pieux et s'appelle « keddah », en argot anglo-
hindou. La battue finit par une course folle nocturne : « le
torrent des éléphants se précipite dans le Keddah, comme
un éboulement. Quand ils s'aperçoivent qu'il n'y a pas
d'issue, ils se jettent sur les énormes pieux, on les écarte
en hurlant, en agitant des torches, en tirant à blanc. »
Kipling est plus coloré que Pline, mais l'image évoquée
de part et d'autre est à peu près la même. Entre les battues
hindoue et africaine, Pline a noté une différence. On y
emploie dans l'Inde des éléphants domestiques, en Mauri¬
tanie des chevaux.
Pline indique encore les préférences alimentaires, on
forcerait un peu le sens en disant la ration administrative
régulière de l'éléphant domestique. Il était très friand
d'orge.
L'éléphant des légendes populaires. —Les auteurs anciens
nous ont transmis beaucoup d'anecdotes, plus ou moins
légendaires, sur les mœurs de l'éléphant libyque. Elles
montrent combien il a fait travailler l'imagination de ceux
qui le chassaient, et qu'il tenait une grande place dans le
folk-lore. La plupart viennent de Juba, roi de Mauritanie,
qui écrivit sur son pays un ouvrage perdu ; toutes les fois
que, à propos d'éléphants, un écrivain latin ou grec cite
Juba, nous savons qu'il s'agit d'un éléphant libyque. A
propos de longévité, par exemple, on cite un éléphant de
Juba, qui lui venait de ses ancêtres et qui aurait vécu plu¬
sieurs siècles (1). Juba insiste sur les qualités morales de
l'éléphant, ses vertus sociales. Il nous dit comment ils s'en-
tr'aident lorsque l'un d'eux vient à tomber dans une fosse
préparée par les chasseurs : « les autres, dit la traduction
Amyot de Plutarque, apportent force pierres et force bois
qu'ils jettent dans la fosse, tâchant à la remplir, afin que
leur compagnon ait moyen d'en sortir (2). »
(1) 78, t. III, p. 474.
(2) 71, t. LI.
154 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DEMOGRAPHIQUE

On admire leur intelligence et même leur roublardise,


solertia. Ils savent très bien qu'on les chasse pour leur
ivoire, et quand ils sont serrés de près, ils mettent en pre¬
mière ligne ceux d'entre eux qui ont des défenses cassées
pour dégoûter les chasseurs (1). Us savent combattre les
incendies de forêts. Dans leurs combats contre les chasseurs,
ils ont des avant-gardes et des flanc-gardes. Les blessés
agitent à bout de trompe un rameau en guise de drapeau
blanc (2).
On lui prête en amour des sentiments humains. Un cer¬
tain Alexandre, chasseur en Mauritanie, a vu, dans une fa¬
mille d'éléphants, une scène effroyable d'adultère et de
jalousie. L'amant en titre ou le vieux mari « alterum...
seniorem... amalor sive marilas », ne peut supporter la vue
de son déshonneur... ignominise loco hoc tulisse... Il se préci¬
pite, etc. (3).
Ils sont sensibles à l'amitié. Juba cite un éléphant qui
reconnut dans un vieillard qui passait, après un grand nom¬
bre d'années, celui qui avait été jadis son jeune cornac.
Plus touchant encore est un autre éléphant, un peu vicieux
peut-être, qui aimait une parfumeuse, ungueniariam, et qui
gardait pour elle tous les sous qu'on lui donnait (4).
Us ont des sentiments religieux. On les voit faire leurs
ablutions à l'eau de mer, et adorer le soleil levant ; ce qu'ils
font, dit Amyot, le traducteur de Plutarque, « en haussant
contremont leur trompe, comme si c'était leur main » (5).
Ils adorent aussi la lune. Dans un fleuve de Mauritanie, que
Pline appelle Amilo, et qu'on n'a pas identifié avec certi¬
tude, on voyait, dans les nuits de pleine lune, descendre
à travers la brousse des troupeaux d'éléphants; ils fai¬
saient solennellement leurs ablutions et ils saluaient
l'astre (6).
Peut-être peut-on se souvenir ici qu'à Garthage la lune

<1) 62, t. VI, 58.


(2) 77, t. XVII, 8.
(3) 62, t. X, 1.
<4) 69, t. VIII, 5.
<5) 71, t. LI.
<6) 69, t. VIII, 1.
LA DOMINATION ROMAINE : ETUDE DÉMOGRAPHIQUE 155

avait quelque chose de commun avec Tanit et le soleil, je


crois avecBaal.
Ces petites histoires, et d'autres semblables, n'est-il pas
vrai qu'on les imagine racontées par les vieux chasseurs
aux débutants, le soir, autour d'un feu de bivouac?
Le fait historique. — Les pages qui précèdent prêtent à
des critiques dont je suis tout à fait conscient. Elles ne sont
pas le moins du monde un travail d'érudition sur l'éléphant
libyque. Au contraire, elles ont la prétention d'être tout à
fait dépourvues d'originalité ; la développement d'un lieu
commun. C'est un démarquage de Gsell (1).
On a voulu insister, faire tableau, ce qui a pu être au
détriment de l'exactitude. Avec quelque honnêteté qu'on se
soit efforcé de raccorder les textes, on a pu se laisser
entraîner à y mettre du sien ; des erreurs de détail étaient
probablement inévitables, et il ne reste qu'à s'en excuser.
Il aurait été plus sage de se borner à cette sèche consta¬
tation : l'existence, à l'état sauvage, en Mauritanie, de l'élé¬
phant carthaginois est un fait historique, établi aussi soli¬
dement que l'existence de Carthage elle-même. On a eu
peur que le lecteur n'accueille pas cette affirmation sans
résistance, et on a cherché, peut-être maladroitement, à
triompher de cette résistance éventuelle. Mais on n'a rien
voulu exposer au delà de ce gros fait lui-même.
Les causes. — La résistance du lecteur s'expliquerait
assez par l'étrangeté du fait. Une énorme bête tropicale,
comme l'éléphant, est déplacée dans un paysage méditer¬
ranéen.
Faut-il admettre que le climat ait changé depuis deux
mille ans ?
Il n'y a rien sur la surface de la planète qui paraisse aussi
instable que le climat, et même il n'y a rien qui le soit : il y
avait déjà des hommes sur notre sol français aux époques
glaciaires, à l'âge du renne. Pourtant la mémoire de l'hu¬
manité s'est éveillée si tardivement et la vie de l'homme est
si courte, que l'histoire n'a jamais encore enregistré un chan¬
gement de climat, pas même sur les bords de la Méditer-
(1) 30, t. I, p. 74 et s.
156 LA DOMINATION ROMAINE : ETUDE DEMOGRAPHIQUE

ranée, où elle est née, pas même au Sahara, sur lequel nous
avons, en Egypte, des documents de granit et de marbre,
vieux de six millénaires.
Gsell, qui fait autorité, a longuement examiné la question
du changement de climat dans l'Afrique du Nord, à l'époque
historique, et il conclut négativement. Je ne sais pas d'ail¬
leurs si personne a jamais abouti à une autre conclusion.
A supposer celle-ci erronée, ce ne pourrait être qu'une ques¬
tion de nuance.
Pour connaître l'Afrique romaine, en Tunisie et en Algé¬
rie, nous avons à notre disposition pas mal de textes et de
monuments ; entre cette Afrique-là et la nôtre, s'il y a une
différence de climat, il faut qu'elle soit bien légère, car nos
moyens d'investigation les plus minutieux n'arrivent pas
à la déceler.
En revanche, les textes nous font, de la vie animale dans
l'Afrique romaine et carthaginoise, un tableau assez diffé¬
rent de celui que nous avons sous les yeux. Le cas de l'élé¬
phant n'est pas isolé.
Il y avait peut-être à côté de lui d'autres représentants
monstrueux d'une faune tropicale résiduelle : on signale,
par exemple, un énorme serpent, python ou boa? (1)
Mais ce qui frappe davantage à feuilleter les auteurs an¬
ciens, c'est le pullulement de la faune. L'Afrique était pour
les anciens la terre classique des bêtes féroces (2). Les élé¬
phants, les lions, les panthères, les antilopes, les autruches,
l'Afrique en est pleine (3). Manilius a mis la chose en vers
de mirliton. Il développe cette idée que l'abominable fécon¬
dité de la terre africaine en monstres variés est une punition
divins pour les crimes de Carthage, et vasios elephantes
habet, seevosque leones (4).
C'est « matière » à mettre en vers latins, un cliché cou¬
rant. « Avant la domination romaine, dit Gsell, les bêtes
abondaient tellement dans certaines régions qu'elles empê¬
chaient les hommes d'y travailler en sécurité. »
(1) 67, t. IV, 191.
(2) 30, t. 1, p. 109.
(3) 72, t. XII, 3, 5.
(4) 68, t. IV, 664.
LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 157

A propos de la race, sèche et résistante, sur qui la maladie


ne mord guère, Salluste ne voit pour les indigènes que trois
genres de mort : la vieillesse, la guerre et les bêtes fauves (1).
L'Afrique a été le grand fournisseur de l'empire romain
en « animaux destinés à figurer dans les spectacles » (2).
, Auguste indique qu'environ 3.500 bêtes africaines furent
tuées dans vingt-six fêtes qu'il donna au peuple. On en
expédia à Rome dès le commencement du n e siècle avant
notre ère, et ces envois continuèrent jusque sous le règne
de Théodoric. Pline énumère en une ligne les exportations
de la Numidie : « Rien d'autre, dit-il, que du marbre et des
fauves (3). »
De nos jours, l'AIgérie-Tunisie, même en y joignant le
Maroc, ne sont pas une réserve de gros gibier. Sur le conti¬
nent africain, il reste des pays de grandes chasses, qui sont
bien connus. Dans l'Afrique anglaise, la région des grands
lacs, le Zambèze, la chasse du gros gibier est un sport inter¬
national, coûteux, réglementé minutieusement. Notre Sou¬
dan français, au sud du Sahara, pourrait attirer la même
clientèle, s'il était plus accessible ; et sans doute tout le
Soudan. Ce n'est pas l'Afrique proprement tropicale où les
animaux pullulent ; ce sont les steppes, la lisière des déserts,
les grands espaces vides. Un autre coin de la planète où les
bêtes fourmillent, ce sont les glaces polaires : la chasse et
la pêche y sont encore des industries florissantes. Ce sont
les derniers refuges du gros gibier, reculant devant les pro¬
grès du peuplement humain. On imagine aisément que la
bête et l'homme sont en rapport inverse de densité au kilo¬
mètre carré.
Dans l'Afrique carthaginoise et romaine, la richesse de la
faune est à elle seule une preuve que l'homme y était rare.
Même dans nos forêts algériennes, telles que nous les voyons,
on conçoit très bien que des éléphants vivraient à l'aise, si
l'homme n'y était pas. Le Maroc, qui semble avoir été leur
refuge, a pris très tard figure de nation. Rome qui tenait la
côte n'a jamais fait à l'intérieur l'honneur de s'en occuper.
(1) 76, t. XVII, 6.
(2) 30, t. I, 109.
(3) 69, t- V, 22.
158 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DEMOGRAPHIQUE

La capitale Marrakech a été fondée au xn e siècle dans une


région où nous ne connaissons pas de grande cité antérieure.
Disparition de Véléphant. — Au début du m e siècle, le
prêtre carthaginois Tertullien, cité par Gsell(l), écrivait,
non fans emphase : « De riants domaines ont effacé les dé¬
serts les plus fameux, les champs cultivés ont dompté les
forêts, les troupeaux ont mis en fuite les bêtes féroces...
Preuve certaine de l'accroissement du genre humain. Nous
sommes à charge au monde... Partout retentit cette plainte :
la nature va nous manquer... » Une phrase pareille, encore
qu'ampoulée, permet d'entrevoir pourquoi Rome a trouvé
des éléphants en Afrique, et comment elle les fit dispa¬
raître.
On ne connaît pas avec précision la date de cette dispari¬
tion. Gsell cite un texte du ix e siècle, un autre du vn e .
Ce sont des procès-verbaux de carence ; jusqu'au VII e
siècle, on se rappelait encore les éléphants marocains et on
constatait qu'il n'y en avait plus. Ce qu'on peut dire avec
certitude c'est qu'ils ont disparu sous l'empire romain, pro¬
gressivement.
Les faunes résiduelles survivent par une sorte de miracle,
leur résistance au changement de milieu ne se prolonge pas
indéfiniment. Cela est vrai surtout d'un très gros animal,
comme l'éléphant, organisme trop compliqué pour n'être
pas délicat.
Rome n'utilisa jamais l'éléphant de guerre ; et à n'être
plus un animal domestique, la pauvre bête perdit ta meil¬
leure chance de survie.
Polybe, cité par Pline (2), nous a conservé une anecdote
attribuée au roi numide Gulussa. Dans le sud, dans les coins
reculés de la Mauritanie, les indigènes utilisaient les défendes
d'éléphants comme chambranles de portes, ou encore comme
clôture des parcs à bestiaux. Voilà qui sent le bon vieux
temp;;. Rome employa les défenses à d'autres usages.
Il arrive aux auteurs anciens d'employer dans un coin
de phrase ivoire comme synonyme d'éléphant : «on trouve
(1) 27, p. 73. '
(2) 69, t. VIII, 10.
LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 15&

dans les forêts, dit par exemple Pomponius Mêla (1), des
bois d'ébénisterie et de l'ivoire ». Cette façon de s'exprimer
sous-entend des choses redoutables. Pline mentionne à pro¬
pos d'ivoire les terribles répercussions du luxe, luxurise
efficacissima vis. Un petit côté de la question est inattendu :
un des raffinements de la cuisine romaine fut, d'après Pline,
le cartilage de la trompe d'éléphant (2). Il faut songer aux
exigences du cirque. Mais le besoin d'ivoire fut apparem¬
ment plus meurtrier que n'importe quoi d'autre. Aujour¬
d'hui, dit Pline, on ne se soucie plus de prendre l'éléphant
vivant, on n'en veut qu'à ses défenses, dentium causa (3).
Et il nous dit que les chasseurs visent aux pieds qui sont
particulièrement vulnérables ; on coupe le jarret. Il y avait
de l'ivoire fossile, des défenses enfoncées dans le sol : on le
cherchait, dit iElien, avec une outre divinatoire, quelque
chose d'à peu près équivalent à la baguette de nos sour¬
ciers (4). Quand l'outre perdait spontanément son eau,
c'est que la défense enfouie n'était pas loin.
Le temps vint assez vite où il n'y eut plus guère en Mauri¬
tanie d'ivoire fossile ni vivant. Pline déjà note la décadence
tout au début de l'ère chrétienne. On ne trouve plus que
du rebut, de petits échantillons ; les belles défenses vien¬
nent de l'Inde (5).
Pour désigner cette férocité du marché, il y a un mot
allemand « Raubwirtschaft », nous disons en français « tuer
la poule aux œufs d'or ». C'est une tare de nos civilisations
occidentales, pressées de jouir. Et c'est un peu une tare
morale.
Il y avait une fois, dit iElien (6) de vieux éléphants, si
vieux et si gros qu'ils pouvaient à peine se remuer. Us
vivaient dans une forêt sur les pentes de l'Atlas et ils étaient
sacrés ; aucun chasseur honnête n'aurait osé y toucher.
Comme ils avaient d'énormes défenses, le roi du pays.

(1) 73, t. III, 10.


(2) 69, t. V, 1; id., VIII, 10.
(3) 69, VIII, t. 8.
(4) 62, XIV, t. 5.
(5) 69, VIII, t. 4.
(6) 62, VIT, t. 2.
160 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DEMOGRAPHIQUE

cupiditate incensus, les fit assassiner par trois cents émis¬


saires de sac et de corde. Sur les trois cents, au retour de
l'expédition, deux cent quatre-vingt-dix-neuf moururent
subitement d'une épidémie.
Cette petite histoire trahit des scrupules charmants, aux¬
quels une administration comme la romaine reste complè¬
tement étrangère.
Arrien raconte une anecdote du même genre sur Antio-
chus et les Romains. Antiochus, après sa défaite, s'était en¬
gagé à ne plus avoir d'éléphants. Il n'eut pas le cœur d'exé¬
cuter cette clause du contrat : ce furent les Romains qui
mirent à mort, publiquement, solennellement, « ces superbes
animaux, admirablement dressés ». L'émotion populaire
fut si forte qu'un fanatique indigène assassina l'officier
romain qui présidait à l'exécution. Ce sont des occasions où
l'Occident vis-à-vis de l'Orient n'apparaît pas à son avan¬
tage.
Conclusion. — Comme l'éléphant dans l'antiquité, l'au¬
truche a disparu de nos jours. Elle a disparu sous nos yeux,
de Louis-Philippe au second Empire. Ici on se borne à noter
le fait, qui est indéniable. Dans l'histoire de la Berbérie, la
civilisation occidentale est apparue deux fois en conqué¬
rante et chaque fois, comme par le plus grand des hasards,
une espèce animale a disparu. Et dans les quinze siècles
intermédiaires, on n'a jamais signalé un seul fait analogue.
L'humanité, en fait de conquêtes, ne s'est intéressée qu'à
celle des hommes les uns sur les autres ; celles sur les bêtes,
notre vanité ne les a même pas enregistrées. Pourtant l'ani¬
mal humain est en train d'éliminer les autres de la planète.
Ces disparitions de grands animaux, on peut les soup¬
çonner d'avoir une importance humaine, qui devrait leur
mériter d'attirer l'attention davantage. Rien qu'à les voir
coïncider avec de grands bouleversements politiques et
avec des recrudescences de poussée civilisatrice, on se
doute qu'elles sont des indices précieux de grands change¬
ments sociaux.
Il n'y a pas longtemps que les hommes se comptent ; ils
appellent ça faire de la démographie. Le plus ancien recen-
LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE 161

sèment n'a pas un siècle ; il faut des conjectures assez incer¬


taines pour déterminer approximativement le chiffre des
habitants dans la France de Louis XIV. On sait encore bien
moins ce qu'il pouvait y avoir d'âmes dans l'Afrique car¬
thaginoise et romaine. La seule présence des éléphants sau¬
vages est un renseignement démographique, imprécis mais
certain.
Nous avons vu l'Amérique du Nord, à peu près vide il y
a trois siècles, à 500.000 Indiens près et autant de bisons,
se peupler de cent millions d'hommes. Nos premiers navi¬
gateurs dans les grands océans ont trouvé des îles désertes
et l'idée a paru si frappante, que Robinson Crusoé est un
des livres les plus lus. Il est tout à fait sûr que, entre beau¬
coup d'autres, deux îles assez grandes, et de peuplement
français, étaient parfaitement désertes quand on les a
découvertes. C'est Maurice et Bourbon. Maurice était habité
par un gros oiseau, le dronte, dont la venue de l'homme a
immédiatement éteint l'espèce. Et de ce volatile, dont on
fit des salmis, nous aurions oublié jusqu'à la couleur du plu¬
mage, sans la fantaisie d'un peintre hollandais, et le hasard
qui a conservé son tableau. Madagascar était vide à l'âge
de la pierre, ses premiers colons inconnus avaient des armes
et des outils en fer ; et, encore aujourd'hui, la principale
difficulté y est que l'humanité, trop récente, n'a pas eu le
temps de remplir l'île.
Nous savons tout cela en gros, à quelques détails près,
mais nous n'y pensons jamais. Nous ne nous représentons
pas le pullulement progressif de l'humanité à la surface de
la planète, ce n'est pas du tout au premier plan dans notre
stock d'idées générales.
C'est que nous habitons des pays d'humanité ancienne.
L'Afrique du Nord n'en est peut-être pas un tout à fait au
même titre, au moins s'il s'agit de l'humanité blanche ber¬
bère qui l'habite aujourd'hui.
L'éléphant carthaginois serait pour l'établir un argument
parmi d'autres ; il atteste à coup sûr des lacunes dans le
Peuplement. Notre Algérie, depuis un demi-siècle, a doublé
sa population indigène, c'est sûr en gros, quoiqu'on doive
Maghreb. Il
162 LA DOMINATION ROMAINE : ÉTUDE DÉMOGRAPHIQUE

se contenter d'une approximation, surtout pour les recen¬


sements les plus anciens.
La paix romaine a produit, en son temps, les mêmes effets
que la française, le pays s'est peuplé. La disparition de l'élé¬
phant nous en avertit.
Le témoignage de l'éléphant carthaginois est d'une grande
importance démographique.
Ce petit fait concret, la présence au Maghreb carthagi¬
nois d'éléphants sauvages en grands troupeaux, est peut-
être un peu grêle pour porter les conclusions qu'on en tire.
Il nous a semblé que les érudits mêmes qui l'ont établi ne
l'ont pas apprécié à sa valeur ; c'est un fait si extraordi¬
naire que le grand public s'est refusé à l'enregistrer ; il pa¬
raît incroyable quand on a sous les yeux le cadre du Magh¬
reb moderne. C'est pour cela qu'on a cru devoir accumuler
les documents qui en rendent sensible l'évidence. Une fois
admis, solidement ancré dans la conviction, il me semble
que ce simple fait parle extraordinairement à l'imagination.
Il fait sentir, mieux qu'une statistique d'ailleurs inexis¬
tante, dans quel état Rome a trouvé ce pays, en voie de
peuplement, encore aux trois quarts vide, et par conséquent
ce qu'elle en a fait. Elle l'a rempli d'hommes et de ressources
évidemment.
Quand nous verrons le Maghreb islamisé déborder sur ses
voisins espagnols, siciliens, égyptiens, avec une force d'ex¬
pansion irrésistible, il faudra se souvenir que cette force
a été accumulée par Rome. L'Islam a dépensé là un trésor
d'énergie entassé par l'administration latine.
Il semblerait que de pareils souvenirs auraient dû pro¬
téger l'Afrique chrétienne contre l'effondrement. Mais,
parmi les bienfaits de Rome, il y en a un, le plus considé¬
rable peut-être, qui a nettement tourné contre le bienfai¬
teur. C'est Rome qui a doté le Maghreb du chameau.
CHAPITRE III

1/APPARITION DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS

Faune immigrée. — le cheval

Le Maghreb a une race propre de chevaux, la race barbe,


avec sa silhouette inoubliable quand une fois on l'a vu ; les
quatre membres ramassés sous le corps, la croupe petite et
ravalée : la bête n'a pas l'arrière-train massif et roulé, à
détente puissante, du cheval arabe franchissant les obs¬
tacles : le barbe est médiocre sauteur. Ses exigences ali¬
mentaires sont petites, on le nourrit splendidement avec
six kilos d'orge par jour ; nous voilà loin des quinze litres
d'avoine qui sont la ration courante du cheval français.
Aussi est-il petit, maigre et sec, il ne paie pas de mine : il
est bien moins fort que nos chevaux, il ne faut pas lui im¬
poser un poids aussi lourd ; il est moins violent, ses réac¬
tions et ses défenses sont moins redoutables pour le cava¬
lier ; il est de tempérament plus doux, on peut, sans incon¬
vénient, le laisser entier. Il est moins rapide probablement
«ur de courtes distances. Mais il est d'une endurance in¬
croyable. De misérables claquettes de race barbe, insuffi¬
samment nourries, dormant en plein air, sans entraînement
systématique, font brusquement, quand on le leur demande,
quatre-vingts kilomètres d'une traite et recommencent le
lendemain.
Sur des bêtes de cette race, beaucoup de jockeys afri¬
cains se sont couverts de gloire dans les hippodromes de
l'empire romain. Monté sur elles, le cavalier numide a suivi
les armées carthaginoises, puis les armées romaines, à tra¬
vers tout le monde ancien. Aussi loin qu'on remonte dans
164 l'apparition des grands nomades CHAMELIERS

l'histoire, on voit mentionné dans les vieux auteurs le


cheval africain. Il est déjà dans Hérodote. Avant les guerres
puniques, on ne le montait pas encore, mais on l'attelait
aux chars de guerre.
Ce cheval, qui a un si long pedigree, qui est si nettement
individualisé, si accommodé au pays, on serait tenté de le
croire autochtone. On a peine à imaginer l'Afrique sans lui.
Tout semble indiquer pourtant qu'il est un immigré. C'est
la conclusion de Gsell.
Le point capital est celui-ci. Dans les dépôts néolithiques,
le remplissage des cavernes, par exemple, les ossements de
cheval ne se trouvent que dans les niveaux supérieurs ; ils
y apparaissent en même temps que les premiers ossements
de chien. Ni dans les dépôts néolithiques les plus anciens,
ni dans les paléolithiques, ni à aucun étage géologique
antérieur, on ne trouve trace paléontologique d'un cheval
africain. Et ceci trancherait la question, au moins dans
l'état actuel de nos connaissances.
Les historiens aussi ont leur mot à dire, sinon ceux du
Maghreb lui-même, dont la documentation est trop récente,
du moins ceux de l'Égypte. Le cheval paraît y avoir été
inconnu avant le nouvel empire. D'après une supposition
de Maspero, il aurait été introduit par la grande invasion
asiatique des Hyksos. En tout cas, on le voit apparaître
dans les monuments vers le xvi e siècle avant notre ère.
C'est d'Égypte qu'il se serait ensuite, répandu sur tout le
Maghreb. Les tribus libyennes, voisines de l'Égypte, au
xm e et au xii e siècle, au temps de Méneptah, de Ramsès III,
nous apparaissent dans les inscriptions hiéroglyphiques,
avec une cavalerie si médiocre que de Rougé fait cette obser¬
vation : « il paraît que les chevaux n'étaient pas encore
très nombreux sur les côtes africaines. »
Les zoologistes apportent à la question une contribution
concordante. Us signalent dans la Haute Égypte, en Nubie,
l'existence d'une race étroitement apparentée à la race barbe,
celle de Dongola. Ils observent sur la robe des barbes, en
particulier aux jambes, des zébrures èt ils croient à la pos¬
sibilité de croisements entre les zèbres africains et les che-
l'apparition des grands nomades chameliers 165

vaux domestiques importés d'Asie en Égypte. Tout ceci


mènerait à des conclusions très précises. La race barbe
aurait un acte de naissance assez bien en règle. Elle serait
venue au monde, à une date déterminée, le xvi e siècle avant
Jésus-Christ; en un point connu de la planète, en Nubie; de
parents identifiés, le cheval asiatique d'une part et le zèbre,
de l'autre. C'est d'une précision amusante.
Il se pourrait pourtant que ce fût de la fausse précision.
L'événement se perd un peu dans la nuit des temps. La
porte reste ouverte peut-être à des interprétations diver¬
gentes des faits connus. Le nombre de ces faits est assez
restreint, et leur liste pourrait n'être pas close.
Autrement solide est l'histoire d'un autre immigré de
marque, beaucoup plus récent, le chameau.
Le chameau. — C'est l'histoire qui nous renseigne sur
l'introduction tardive du chameau en Maghreb. A propre¬
ment parler, il faudrait dire son retour. Les paléontologistes
sont tous d'accord pour affirmer l'existence d'un chameau
quaternaire, dont les ossements ont été retrouvés sur toute
l'étendue du pays depuis « la Numidie jusqu'à la Mauri¬
tanie tingitane » (1).
Il est bien entendu pourtant que ce chameau quaternaire
est supposé avoir été une bête sauvage, menant la vie des
autres antilopes dans un passé reculé. De quelque façon que
l'espèce ait disparu ou reculé, cette antilope-là n'a pas un
rapport direct avec le cheptel camelin dont les historiens
nous entretiennent.
Ils sont tout à fait formels et il faut insister en détail sur
leur témoignage.
Chez les plus anciens, c'est le silence qui est instructif,
et par exemple chez Hérodote. Il nous parle de gens, dans
l'intérieur de la Cyrénaïque, des Sahariens par conséquent,
qui « sont de tous les Libyens les plus habiles à conduire
■des chars à quatre chevaux». Sur les bords du lac Triton,
c'est-à-dire des Syrtes, les Machlyes, à la fête d'une déesse,
promènent dans un char une jeune fille casquée. Les Gara-

(1) Flamand, dans 50, t. II, p. 64.


166 l'apparition des grands nomades chameliers

mantes, qui sont les Sahariens du Fezzan, font la chasse


aux Éthiopiens troglodytes sur des chars à quatre che¬
vaux. Les femmes des Zauèces, quelque part dans le sud
de la Tunisie, accompagnent leurs maris à la bataille comme
cochers des chars de guerre. Des chars à quatre chevaux au
désert? Pourquoi pas? Les bas-reliefs de Louqsor nous
montrent Ramsès en cet équipage. Mais ce sont des images
qui n'ont plus rien de commun avec celles qu'évoque au¬
jourd'hui le mot de Sahara, celles de la caravane de cha¬
meaux à la queue Ieu-Ieu.
Hérodote raconte quelque part l'histoire de cinq aventu¬
riers appartenant à la tribu des Nasamons, bien connue dans
la Tripolitaine antique. Dans notre langage actuel, ic'est
l'histoire de la première exploration saharienne. Les Nasa¬
mons, poussant à travers le désert beaucoup plus loin que
personne avant eux, seraient arrivés à un grand fleuve,
peuplé de crocodiles, aux bords couverts de grands arbres
et habités par des nègres nains ! Cette histoire, à demi légen¬
daire dans la forme que lui donne Hérodote, n'est conce¬
vable que dans un Sahara sans chameaux, inconnu et
infranchissable, inaccessible dans son ensemble aux Sa¬
hariens eux-mêmes.
Hérodote, enfin, énumère longuement les animaux qui
vivent en Libye, les sauvages et les domestiques.
Cette énumération, comme toute l'histoire d'Hérodote,
est admirable d'exactitude partout où nous pouvons la
contrôler.
Il cite les « crocodiles terrestres » qui sont évidemment
les « varans », ces lézards immenses dont Maupassant dans
Au soleil décrit le duel avec la vipère à cornes dans une
vieille caisse à savon. Hérodote connaît aussi d'ailleurs les
« serpents qui ont une corne sur la tête ». Il connaît les petits

renards, qui sont apparemment les « fennecs » aux oreilles


immenses, dont la section de sculpture au musée ou Luxem¬
bourg a un échantillon amusant. Il parle des autruches et
des chacals. De l'oryx dont les cornes servent à faire des
bras de lyre, manifestement l'antilope « adax », des rats à
deux pieds qui sont les gerboises et des rats de colline qui
l'apparition des grands nomades chameliers 167

sont les « gondis ». Il parle des vaches, des moutons, des


chèvres, des chevaux. Mais de chameaux africains, il ne
souffle mot.
Les guerres puniques sont peut-être ce qu'il y a de plus
connu dans toute l'histoire romaine. C'est par elles que
Rome s'est, pour la première fois, affirmée elle-même reine
de l'Occident. Elles ont été un grand tournant de l'histoire.
Elles ont passionné les hommes. Et, par conséquent, elles
ont été racontées longuement, dans des livres qui sont
parvenus jusqu'à nous, par plusieurs historiens, parmi
lesquels il y a de tout à fait grands noms, comme ceux de
Tite Live et de Polybe. A propos de ces guerres puniques,
nous trouvons maintes fois mentionné l'éléphant cartha¬
ginois, le chameau jamais. Ce silence à lui tout seul suffirait
à emporter la conviction.
Sur la guerre de Jugurtha, nous avons le livre d'un
autre grand historien, Salluste, et c'est l'œuvre d'un homme
qui s'est renseigné longuement sur place, qui a vu de ses
yeux, puisqu'il administrait la province d'Afrique. Il ne
nous parle jamais de chameaux. Il nous raconte, par
exemple, de quelle façon Marius, par une marche préci¬
pitée à travers le désert, surprit et emporta Gafsa. Il
insiste longuement sur l'aridité du pays, l'inexistence de
points d'eau, les dangers de la distance et de la soif. Pour
y parer, nous dit-il, Marius ordonne à sa colonne, composée
de fantassins et de cavaliers, de laisser derrière soi tous les
bagages, omnibus sarcinis abjectis; hommes et chevaux ne
doivent emporter que des outres pleines d'eau, aqua modo
seque el jumenla onerare. Il est donc clair que Marius n'avait
pas de chameaux et Salluste ne nous dit nulle part que
Jugurtha en ait eu davantage.
De Salluste, tel que nous le connaissons, d'après ceux
de ses ouvrages qui nous sont parvenus, nous ne pouvons
sur la question invoquer que le silence. Il est vrai qu'à lui
tout seul ce silence est déjà un fait considérable.
Mais par surcroît, dans un passage d'un ouvrage perdu
auquel Plutarque se réfère, le même Salluste a été parfai¬
tement clair et positif. Il déclare que les légions romaines
168 l'apparition des grands nomades chameliers

ont vu des chameaux, pour la première fois, dans la cam¬


pagne de Lucullus contre Mithridate, à la bataille du
Rhyndacos. De cette assertion, Plutarque, traduit par
Amyot, « s'ébahit fort ». Il trouve étrange que « l'historien
Salluste... pensât que ceux qui, longtemps devant, sous
Scipion, avaient vaincu le grand Antiochus, ou qui, naguère,
avaient combattu contre Archelaùs près des villes d'Orcho-
mène et de Ghéronée, n'eussent point vu de chameaux ».
On a donc discuté à Rome et en Grèce sur la date précise
à laquelle l'armée romaine a vu le premier chameau. Mais
non pas sur le lieu. Tout le monde est d'accord que ce fut
quelque part en Asie, ou du moins dans le Levant, dans
les guerres contre Antiochus ou contre Mithridate. Toute
autre hypothèse est écartée a priori. Du consentement
tacite universel, ça n'a pas été en Afrique.
Ajoutons encore le témoignage formel de Pline. « Les
chameaux, dit-il, ont l'Orient pour patrie ; il y en a deux
espèces : la bactrienne et l'arabe ; la première a deux
bosses et l'autre une. » Et notez que c'est Pline l'ancien
qui parle; que dans son histoire naturelle,il a parlé du cha¬
meau didactiquement, longuement, à maintes reprises ;
qu'il est peut-être, dans toute la littérature romaine,
l'homme à qui conviendrait le moins mal peut-être le
qualificatif d'esprit scientifique ; et enfin qu'il a voyagé
en Afrique.
Voilà vraiment une accumulation de témoignages dont
un seul suffirait et dont la concordance ne peut pas laisser
place à un doute. L'Afrique carthaginoise n'a pas connu le
chameau, non plus que la romaine des premiers temps.
Il en fut ainsi jusqu'aux environs de l'ère chrétienne.
A partir de là on voit apparaître le chameau, sporadiquement
d'abord. Le texte le plus ancien où il soit question de
chameaux africains est un passage des Commentaires de
de César (guerre civile). Après Thapsus, dans le butin fait
sur l'armée de Juba, l'armée de César trouve vingt-deux
chameaux. On nous donne ce chiffre précis de vingt-deux
qui frappe par son exiguïté. Il n'évoque pas l'idée d'un
équipage sérieux de transport. Juba d'ailleurs est un
l'apparition des grands nomades chameliers 169

homme que l'histoire ne prend pas au sérieux comme roi,


parce qu'il fut un intellectuel, un homme de lettres, un
collectionneur et qu'il semble l'avoir été, sur le trône, sans
l'excuse d'un grand talent. On a généralement imaginé
ces vingt-deux chameaux en relation avec une lubie du
collectionneur couronné.
Notez que, dans cette même partie des commentaires, un
autre passage représente les mercantis à la suite de l'armée
traînant leur pacotille en roulotte, plauslris. Notez que,
vers le même temps à peu près, Diodore, qui était Sicilien,
nous parle au voisinage des Syrtes de transports qui se font
avec des voitures. Il ne mentionne pas le chameau. Enfin,
Pline, dont le témoignage est si formel, est postérieur d'un
siècle à Juba.
Nous avons le droit de conclure évidemment qu'à la
fin de la République le chameau en Afrique était une
curiosité, peut-être un objet d'expériences ; on l'y connais¬
sait par échantillons.
La situation semble s'être modifiée lentement. Pendant
les trois premiers siècles de l'empire romain, toute la belle
époque, les témoignages sur le chameau africain sont
encore très rares et d'interprétation délicate. Dans les
collections du musée Alaoui, il existe une terre cuite qui
représente un homme sur un chameau. On [la croit du
11 e siècle après Jésus-Christ et elle a été trouvée à Sousse,

en Tunisie. Mais on ne peut pas savoir naturellement sur


quel point du monde méditerranéen la statuette originale
a été modelée.
L'Africain Arnobe, à la fin du 111 e siècle, parle du cha¬
meau en homme qui est familier avec l'animal. Il sait que
pour le charger ou le décharger, on le fait s'accroupir, nous
disons dans notre sabir algérien « barraquer », sese submii-
tere.
Pour que le tableau change complètement, il faut arriver
au iv e siècle et à la décadence de l'empire. En 363, d'après
Ammien Marcellin, le général Romanus exige des habitants
de Leptis magna (notre Tripoli) quatre mille chameaux
qui lui sont nécessaires pour le ravitaillement de son armée.
170 l'apparition des grands nomades chameliers

Et on les lui livra. Un impôt ou une amende de quatre


mille chameaux, levé ou payée sans difficulté : cette fois,
nous tenons l'évidence. Au iv e siècle, le chameau fait
désormais partie du cheptel africain, du moins en Tripoli-
taine. Un peu plus tard, les auteurs byzantins, qui ont parlé
de l'Afrique, confirment cette évidence avec profusion.
Procope nous raconte une bataille entre l'armée vandale
et les Maures de Tripoli, et il nous décrit par le menu les
dispositions prises par les Maures. Ils ont un camp circu¬
laire, protégé, en guise de fossé, par des chameaux rangés
sur douze rangs de profondeur environ. Les femmes et les
enfants sont au milieu. Les combattants entre les jambes
des chameaux. Les Vandales perdent la partie, parce que
ce sont des cavaliers et que tous les chevaux ont des cha¬
meaux une peur insurmontable.
Une autre bataille racontée par Procope se déroule de
même, à l'issue près. Le théâtre est la Tunisie méridionale,
les adversaires sont les Maures d'une part, et l'armée
byzantine de l'autre. Les Maures sont retranchés, cette
fois encore, dans leur cercle de chameaux, sur douze rangs.
Les chevaux byzantins s'affolent, eux aussi, se cabrent, se
renversent, désarçonnent les cavaliers. Mais Solomon, le
général, fait mettre pied à terre à quelques escadrons. IL
conduit à l'assaut cette infanterie improvisée, et troue
sans difficulé le mur des chameaux. Toute l'armée byzan¬
tine passe par la brèche.
Sur l'Afrique byzantine, la grande source d'information,
avec Procope, est le versificateur latin Gorippus, auteur
de la Johannide. Il nous décrit la même stratégie immuable,
évidemment imposée aux deux adversaires par leur équi¬
pement et leur armement. Dans des hexamètres de mirliton,
on retrouve l'épaisse muraille circulaire des chameaux, densa
veillante corona... muros per castra camelis construit. Les
Maures poursuivis se réfugient derrière leur retranchement
de chameaux. Subigit victos inter timor ire camelos. Le héros
de l'épopée Jean Troglita, exactement comme le général
Salomon, à la tête de ses cavaliers démontés, troue à coups,
d'épée la muraille de chameaux, et Gorippus montre un
L APPARITION DES GRANDS NOMADES CIIAMELIERS 171

chameau qui s'efïondre, les jarrets coupés, écrasant sous


son poids deux jeunes Maures, qui sub alvum condiderant
sese, postés sous son ventre, Procope dirait entre ses
jambes.
Et voici à titre de comparaison un passage très curieux
d'Ibn-Khaldoun(l). «Les Arabes, dit Ibn-Khaldoun, et la
plupart des peuples nomades qui ont pour habitude de
combattre d'après le système d'attaque et de retraite, se
ménagent un point de ralliement en formant une ligne (ou
barrière) avec leurs chameaux et les autres bêtes de somme
qui portent leurs femmes et leurs enfants. Ils appellent
cette espèce de retranchement « medjbouda ». C'est le voi¬
lante corona de Corippus ; Procope dit cuclos. Sur le mot
medjbouda, le traducteur de Slane ne fait aueune obser¬
vation et le dictionnaire de Freytag non plus. Peut-être
n'est-il pas absurde de supposer qu'ils ont ignoré le mot
« medjbed », qui est d'usage courant aujourd'hui dans un
coin restreint du monde arabe, dans le Sahara algérien. Le
« medjbed » c'est le sentier, une ligne mince ou un faisceau
étroit de lignes minces gravées par le pied des caravanes
sur la face nue du désert. « Medjbed » et « medjbouda »
c'est le même mot et l'analogie des sens est évidente. Notre
mot ligne serait probablement la traduction française la
plus proche du sens. L'étymologie d'ailleurs n'estpeut-être
pas très mystérieuse, le verbe bien connu djabada qui
signifie tirer ?
Ibn-Khaldoun, qui est trop gentilhomme pour n'être
pas un peu soldat, a une opinion sur la valeur militaire de
la « medjbouda ». « Les souverains de notre époque, dit-il,
ont totalement négligé cet usage pour adopter celui de la
« saca » ou arrière-garde... Cela ne vaut pas... une ligne de
chameaux... »
Je ne sais pas si cette coïncidence entre le texte d'ïbn-
Khaldoun et ceux des auteurs byzantins avait échappé à
l'attention. Je ne la vois mentionnée nulle part. Elle est
capitale, parce que toute possibilité d'un emprunt est.

(1) 104, t. XX, p. 80.


172 l'apparition des grands nomades chameliers

écartée. Ibn-Khaldoun n'a jamais soupçonné l'existence


de Procope, encore moins de Corippus.
Voilà donc une tactique militaire, très particulière, dont
la persistance en Afrique se trouve attestée depuis Justi-
nien un siècle avant l'Islam, jusqu'au xv e siècle. Disons
qu'elle a persisté jusqu'à nous : de nos jours, au temps
des Lebels et des Mausers, une caravane attaquée « bar-
raque » ses chameaux et s'abrite derrière pour faire le coup
de feu. Cette tactique est imposée par la structure et la
psychologie de la bête, massive et apathique. C'est un
retranchement naturel.
Notez que derrière la « medjbouda » la présence des
femmes et des'enfants est essentielle. Parmi les femmes,
dit Procope, il s'en trouve quelques-unes qui prennent part
à la bataille. Mais toutes du moins ont un rôle militaire.
« Elles creusent les fossés et dressent les tentes, elles savent
soigner les chevaux, elles s'occupent des chameaux et
aiguisent les armes ».
Ibn-Khaldoun donne la même note. Les Arabes de la
décadence, dit-il, « laissaient leurs femmes à la maison ».
Les jours de bataille, derrière leur mur de chameaux, ils
n'avaient que leurs bagages de route. Un retranchement de
cette espèce, dit Ibn-Khaldoun, « n'est pas d'une grande
utilité, parce qu'il n'encourage pas les troupes à combattre
jusqu'à la mort ; ce qu'elles feraient si, derrière cette ligne
de ralliement, se trouvaient leurs familles et toutes leurs
richesses » (1).
C'est parfaitement clair. La medjbouda, la corona, le
cuclos, c'est le bloc entier de la tribu, avec tous ses êtres
humains, tout son cheptel, toutes ses richesses, toutes ses
forces matérielles et morales. Toute la tribu des grands
nomades pâtres de chameaux. Et c'est cette tribu-là, dont
l'existence est parfaitement attestée au Maghreb, au moins
dans le voisinage de Carthage, dès le temps des Vandales
et des Byzantins.
On peut emprunter à Corippus quelques traits qui n'a-

(1) 104, t. II, p. 82.


l'apparition des grands nomades chameliers 173

joutent pas à l'évidence, mais qui la font plus vivante.


Car la Johannide est pleine de grands nomades chameliers.
Il y a des hexamètres sur les combattants montés à cha¬
meaux, nous dirions les méharistes : équités, peditesque
ruunl, altisque camelis Maurorum qui more sedent. Il y en
a d'autres sur la razzia du chameau, sur la joie du soldat
razzieur, camelorum gaudeï dirumpere vincla, et la rage du
nomade razzié, direptos flere camelos.
L'intérêt est plus grand lorsque c'est la femme nomade
qui tombe aux mains des vainqueurs, en même temps que
le chameau, sa monture. Du haut de son chameau, frappé
à mort, « la Gétule roule à terre, resupina jacens, avec ses
deux petits ; toute la charge croule sur elle, les paniers,
la meule à écraser le grain ».
Corippus décrit l'entrée à Carthage des prisonnières. La
foule se presse pour les voir «juchées sans crainte sur de
grands chameaux, avec leur front tatoué et leurs nouveau-
nés au sein. »
Des textes aussi nombreux, aussi concordants, aussi
clairs sont naturellement connus depuis longtemps, depuis-
toujours. On les avait déjà réunis au xvn e siècle (Bochart,
Géographie sacrée, 1646).
Barth, dans le préambule de son premier récit de
voyage (1), prend pour point de départ d'un développe¬
ment ce fait bien établi, qu'il serait superflu de démon¬
trer à nouveau, assavoir que les Carthaginois n'ont pas
connu le chameau.
Dans les pages qui précèdent, on s'est gardé, en général,
d'indiquer les références. A quoi bon? Il vaut mieux ren¬
voyer en bloc à Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du
Nord (2) : on y trouvera dans les notes toute la biblio¬
graphie du chameau dans l'antiquité.
Mais alors est-on justifié d'avoir aussi longuement
insisté dans un détail aussi complet sur un fait aussi
patent ?

(1) Barth, p. 3.
(2) 30, t. I, p. 60.
174 l'apparition des grands nomades chameliers

C'est que ce fait est incontesté, il est vrai, indéniable,


autant qu'indénié, mais généralement inconnu. Il en a été
donné des preuves éclatantes.
Un film de cinéma qui est d'hier, qui s'appelle
Kabiria, et qui a d'Annunzio pour auteur, déroule une intri¬
gue qui tourne autour de Carthage et des guerres puniques.
(Ce film donne au chameau un rôle important, il montre
Syphax en méhariste. Assurément, on peut dire que c'est
son droit. L'auteur est un poète et non pas du tout un histo¬
rien. Le film a été établi évidemment en Tripolitaine, dans
une ambiance d'où il aurait fallu faire effort pour bannir le
chameau. Enfin, le cinéma n'a pas la prétention d'avoir
un rapport étroit avec la vérité sacrée, il prend tous les
jours avec elle des libertés autrement importantes. Aussi,
n'a-t-on pas la candeur de faire un reproche à qui que
ce soit. On constate. Voilà un film qui a passé sous les
yeux de spectateurs par millions, sur tout le pourtour de
la Méditerranée; ces spectateurs n'ont pas été choqués le
moins du monde par l'anachronisme du chameau cartha¬
ginois, comme ils l'auraient été, assurément, si on leur
avait montré, par exemple, les légions romaines tirant le
canon. Il est clair que le chameau carthaginois n'est pas
un anachronisme pour grand public.
L'est-il du moins pour érudits ? Flaubert, dans Sa¬
lammbô, a fait au chameau une place importante dans le
paysage. Il suffit de rappeler le dromadaire de Spendius,
« volé dans les parcs d'Hamilcar ». Ou le lever du soleil sur

Carthage : « Les éperons des galères étincelaient, le toit de


Khamon paraissait tout en flammes... Les grands chariots
arrivaient de la campagne, faisant tourner leurs roues sur
les dalles des rues. Des dromadaires chargés de bagages
descendaient les rampes » (1). On pourrait multiplier ces
citations. Salammbô est un roman historique, mais Flau¬
bert ne conçoit pas le genre à la façon d'Alexandre
Dumas. Son vif souci de la couleur locale l'entraîne à des
recherches d'érudition minutieuses. Le fait est bien connu.

(1) 16, p. 18.


l'apparition des grands nomades chameliers 175

Peut-on en donner une preuve en passant ? s Hamilcar


descendit les trois marches ; il prit dans une cuve d'argent
une peau de lamat flottant sur un liquide noir (1) ».
€'est le lamt avec intercalation pour euphonie d'une
voyelle entre les deux consonnes finales. Que Flaubert ait
connu la peau de lamt, cela seul suppose des lectures
étendues et des curiosités poussées très loin. Si ces lectures
et ces curiosités avaient conduit Flaubert à la conviction
qu'il n'avait pas le droit de placer le dromadaire dans les
paysages de Salammbô, on peut croire qu'il se fût trouvé
intellectuellement gêné pour passer outre. Sa probité
littéraire, qu'on sait avoir été maladivement scrupuleuse,
aurait peut-être rejoint ici la probité historique.
Pourtant Flaubert, après tout, est un romancier et non
pas un historien. Mais M. René Basset, doyen de la Faculté
des lettres d'Alger, arabisant et berbérisant notoire, mem¬
bre correspondant de l'Académie des Inscriptions, ne peut
être soupçonné d'être autre chose qu'un érudit pur. M. Bas¬
set a étudié le nom du chameau chez les Berbères. Il arrive
à cette conclusion que les Berbères pour désigner le cha¬
meau se servent exclusivement de racines empruntées à
la langue arabe. Il est bien possible qu'il ait raison, et jusque
là il n'y a pas d'inconvénient à le suivre. Mais il va beau¬
coup plus loin. Il s'ensuit donc, dit-il, en propres termes,
que les Berbères ne connurent pas et n'utilisèrent pas le
chameau antérieurement avant l'arrivée des Musulmans
de l'Est. Et il ajoute expressément : «Cette donnée linguis¬
tique est confirmée par l'histoire (2) ».
Comment M. Basset a-t-il pu aboutir à cette conclu¬
sion qu'on est bien forcé d'appeler abracadabrante ? Il
nous le dit lui-même avec une parfaite clarté. Il a bien
connu les textes de Salluste, de Pline, de Plutarque, des
Commentaires. Il cite même d'autres auteurs qui n'ont
pas un rapport aussi direct avec la question, Varron,
Victor de Vita, etc.. Il cite même Corippus à propos
d'autre chose. Mais les passages si clairs de la Johannide
(1) 16, p. 151.
<2) 50, Deuxième partie, septième section, p. 69 et s.
176 l'apparition des grands nomades chameliers

et de Procope lui ont totalement échappé. Il a égaré les


fiches byzantines. C'est énorme, c'est amusant, mais c'est
comme ça.
Notez cependant que ça se comprend très bien, M. Bas¬
set est un philologue et un arabisant. L'histoire byzantine
n'est pas « sa vitrine », comme dit Mme Martin dans le Lys
rouge.
Le but qu'on poursuit n'est assurément pas de le criti¬
quer. Et d'ailleurs d'autres responsabilités que la sienne se
trouvent engagées. Son travail a paru dans les actes du
XIV e Congrès international des Orientalistes, qui s'est
tenu à Alger. Il se trouve donc mis sous les auspices, non
seulement de tout l'orientalisme international, mais de
toute la Faculté des lettres de l'Université d'Alger. Parmi
tant d'érudits et de spécialistes, aucun n'a protesté. Tous,
tant que nous étions, nous sommes restés aussi insensibles
à l'anachronisme grossier que les lecteurs de Salammbô, ou
le public des cinémas.
Il semble donc bien que la preuve soit faite, il y a là une
lanterne qu'on a oublié d'allumer ; une évidence qu'on est
peut-être excusable de vouloir souligner. Et en tout cas
on n'a pas voulu faire autre chose.

Gravures rupeslres. — Il faut rappeler' que le témoi¬


gnage des gravures rupestres confirme celui des textes. Sur
les parois de grès de l'Atlas saharien, avec les éléphants
gravés, il y a des chameaux. Mais les images sont prodi¬
gieusement différentes et il est impossible de les imaginer
contemporaines. Elles sont souvent sur les mêmes pierres,
avec des versets du Coran et des signatures de légionnaires
ou de bat. d'Af. Parce que les grafitti attirent les grafitti
par une loi un peu mystérieuse, mais bien établie ; il faut
invoquer l'association d'idées et l'esprit d'imitation. Le
rapprochement des images facilite la comparaison, et fait
éclater les contrastes. Les images d'éléphants sont de gran¬
des dimensions, elles atteignent facilement un mètre, voire
deux ; elles sont de facture très soignée, sinon toujours
réussie ; elles sont patinées au point qu'il n'y a plus guère
l'apparition des grands nomades chameliers 177

d'écart de ton entre l'image et la roche. Les images de


chameaux sont dix fois plus petites, on les mesure avec
un double décimètre sans s'y reprendre à deux fois. Elles
ressortent en clair sur le fond de la paroi rocheuse, 'parce
que ces parois gardent
intacte la patine sombre
des siècles, qui n'a pas
eu le temps de se recon¬
stituer sur l'image. Au
lieu des traits continus
et profonds, et des
grands évidements lisses,
qui font si particulières
les images d'éléphants, ïvjÇjSÏS
Y#-----«'
celles des chameaux n'ont /ii&r— -

jamais de lignes nettes, *y


elles sont grossièrement
pointillées en quelques
éclatements sommaires.
Ce ne sont plus, à propre¬
ment parler, des images,
ce sont des schémas Fie. 5. — Gravures libyco-berbères
(empruntées à l'Anthropologie.)
idéographiques. [Cette gravure se trouve dans l'oued R'ilane (a
Notez qu'iln'y a jamais l'ouest de Figuig et au nord de Bou Anane.)]

la moindre tendance à vureLe lion en haut de la figure est une gra¬


rupestre de môme facture que les
l'intervention des fac¬ animaux des planches II et III.
Tout le reste est « libyco-berbère »,
tures. On ne connaît pas d'une facture manifestement très différente.
une seule image d'élé¬ Ce sont des grafitti informes. Il y a des
caractères libyques. Le chameau est repré¬
phant qui rappelle par sa senté à trois exemplaires. Il n'y a pas
facture les images de cha¬ d'exemple d'une seule gravure de facture
ancienne représentant un chameau.
meaux et vice-versa.
Notez encore que l'éléphant et le chameau se présentent
•chacun avec son accompagnement caractéristique.]!Avec
l'éléphant ce sont d'autres animaux"idisparuslcomme lui,
comme l'énigmatique bubalus antiquus>ux cornes immen¬
ses. Et quand l'homme est figuré, c'est avec unTcostume
et un équipement préhistorique, tout nu par exemple et
coiffé de plumes d'autruche, ou porteur d'une grande
MAGHREB. \%
178 l'apparition des grands nomades chameliers
hache manifestement néolithique. L'homme qui accom¬
pagne le chameau est, au contraire, un personnage histo¬
rique bien reconnaissable. Il porte le petit bouclier rond et
les deux javelines qui sont l'armement traditionnel du
berbère romain et byzantin. Avec les images de chameaux
apparaissent, d'ailleurs, les caractères de l'écriture libyque,
La distinction entre ces deux groupes est classique en
ethnographie nord-africaine. Au groupe de l'éléphant, dans
la nomenclature archéologique, on a réservé le nom de gra¬
vures rupestres proprement dites. Et il est d'usage d'appeler
le groupe des chameaux gravures libyco-berbères.
Avec un effort d'imagination, si petit qu'il est apparem¬
ment légitime, on peut se représenter les conditions dans
lesquelles ces deux groupes d'images ont été tracés.
Il est naturel de supposer que les grandes et belles
images du groupe éléphant ont du rapport avec un culte.
On conçoit qu'elles aient pu être adorées, qu'on ait sacrifié
devant elles. Cette supposition serait absurde^pour le
groupe chameau. Les images libyco-berbères ne peuvent
pas être autre chose que les grafitti de nos murailles,
l'œuvre d'un flâneur qui baguenaude.
A contempler les unes et les autres, dans des heures
oisives, il arrive que l'Européen de passage soit saisi, lui
aussi, par la contagion des grafitti. Et d'ailleurs elle se
confond, dans ce cas particulier, avec la curiosité scienti¬
fique. On essaie de reproduire pour mieux comprendre, et
pour ce faire on essaie d'employer d'abord les outils que
notre civilisation place sous notre main, la pointe d'un fort
couteau, voire celle d'une baïonnette. Tout de suite, on a
la surprise de constater son impuissance, avec ces instru¬
ments perfectionnés, à obtenir quoi que ce soit qui res¬
semble au modèle. La pointe de fer est trop grêle et trop
délicate, la croûte patinée de la roche est trop dure, ces
outils-là n'ont pas été faits pour cette besogne. Pour
graver une roche, nous avons nos outils spéciaux, le ciseau
et le marteau, mais ils fournissent un travail qui ne res¬
semble qu'à soi-même et qui n'a pas de rapport avec la
gravure indigène.
l'apparition des grands nomades chameliers 179

En désespoir de cause, on ramasse un caillou sous ses


pieds, plus particulièrement un éclat de silex informe,
comme il s'en trouve justement un assez grand nombre au
pied des rochers gravés, et tout de suite, on réussit, sans
difficulté ; manifestement on a trouvé la solution du pro¬
blème. On réussit, nota bene, à reproduire les gravures
libyco-berbères. Mais les autres, les belles gravures du
groupe éléphant, ce tera't une autre paire de manches ;
il semble pratiquement impossible de les imiter. Il ne
faudrait pas seulement un temps indéfiniment long et un
acharnement absurde, il faudrait aussi vraisemblablement
de véritables outils en silex, emmanchés, ou du moins
étudiés, adaptés, bien en main, et par dessus le marché
l'habitude de s'en servir, l'habileté manuelle, l'entraîne¬
ment ; il faudrait être un néolithique.
C'est bien cela : entre les deux groupes, il y a sûrement
le contraste de deux civilisations, celle de la pierre et celle
des métaux. Peut-être y a-t-il plus, le contraste de deux
races ; dont la plus récente serait naturellement la race
berbère, libyenne ; et l'autre, quelque chose d'antérieur
et de tout différent, une race nègre par exemple. Mais ici
on est en pleine hypothèse, on pourrait dire en plein
roman. On s'y laisse entraîner par la surprise que cause
l'absence de transition entre les deux groupes. Il y a hiatus.
Il se retrouve d'ailleurs dans les textes. C'est une concor¬
dance de plus entre leur témoignage et celui des gra¬
vures.

L'Égypie. — Voilà deux faits qu'on peut assurément


appeler historiques. Il n'y a rien, en somme, de mieux
établi, en histoire, par le témoignage de textes plus irré¬
futables. D'une part, l'éléphant sauvage nord-africain
n'a guère survécu à Carthage ; d'autre part, le chameau
domestique n'est courant au Maghreb qu'au déclin de
l'empire romain et sous la domination byzantine. Entre
les deux il y a un trou, un hiatus de trois bons siècles,
la durée approximative de l'empire romain.
Et trois siècles, qui tiennent si peu de place dans un
180 l'apparition des grands nomades CHAMELIERS

manuel d'histoire, cela dure, en réalité précisément trois


cents ans, une dizaine de générations humaines.
Dans ces trois siècles-là, par quelles étapes progressives,
ou par quelle révolution brusque le chameau a-t-il envahi
le Maghreb ? Ça, les textes ne nous le disent pas, mais on
peut essayer de le conjecturer sans audace excessive, avec
l'aide de quelques très grands faits historiques bien connus.
Il en est qui concernent l'Égypte. Il y a une question
du chameau égyptien, qui est parfaitement résolue par
l'unanimité des Égyptologues. L'Égypte, proprement
égyptienne, celle des Pharaons et des hiéroglyphes, n'a
jamais connu le chameau. Ce pays qui a divinisé et repro¬
duit à d'innombrables exemplaires, sur d'innombrables
monuments, tant d'animaux divers, et dont on peut dire
qu'il a pris essentiellement la faune comme base de son
art, ce pays-là, justement, n'a pas reproduit le chameau,
pas une seule fois. « C'est une observation très juste, faite
dès le début de la conquête musulmane, par les Arabes,
qu'il ne figure nulle part sur les monuments ou dans les
nécropoles pharaoniques. » Ainsi s'exprime l'égyptologue
Lefèbure (1) et il ajoute immédiatement : « Les textes
hiéroglyphiques et hiératiques ne le mentionnent pas
non plus. »
Le chameau apparaît dans l'art et la littérature égyp¬
tienne à partir de l'invasion assyrienne et surtout de
l'invasion perse qui mit fin à tout jamais à l'Égypte indé¬
pendante. A partir de ce moment, dans l'Égypte grecque
et romaine, le chameau fait désormais authentiquement
partie de la faune.
En somme, tant que l'Égypte s'est gouvernée elle-même,
tout se passe comme si elle n'avait pas de chameaux, et
cela paraît assez naturel. Elle n'a jamais eu, et elle n'a pas,
-aujourd'hui encore, de tribus nomades autochtones : ç'a
été pendant des millénaires l'empire par excellence des
sédentaires, une immense oasis maîtresse d'elle-même, où
tout ce qui était nomade et tout ce qui touchait aux

£ <1) Le chameau en Egypte, dans 50, t. II, p. 25.


l'apparition des grands nomades chameliers 18i

nomades ne pouvait être autre chose qu'ennemi et abhorré.


Le chameau est le compagnon par excellence des grandes
tribus nomades, l'auxiliaire de leur domination.
Le jour vint où l'Egypte ne fut plus qu'une province
du grand empire asiatique, et ce jour-là vit arriver le cha¬
meau avec l'envahisseur étranger. Jusqu'à ce moment-là,
toute la masse du royaume égyptien, la vallée du Nil et
les déserts qu'elle contrôle, tout ce qui s'étend entre les soli¬
tudes de l'erg libyque et la Mer Rouge, tout cela faisait
entre l'Arabie et le Maghreb une cloison étanche infran¬
chissable au chameau.

Septime Sévère. — Après même que la cloison étanche


eut été percée, il s'écoule un millénaire avant le moment où
nous trouvons le chameau franchement acclimaté chez les
Berbères du Maghreb.
Cambyse a conquis l'Égypte 525ans avant Jésus-Christ;
il y a une bonne dizaine de siècles entre Cambyse et Justi-
nien.
Il faut se rappeler que le problème à résoudre était d'ac¬
climatement. Nous avons éprouvé nous-mêmes, à propos
d'autruches, les difficultés d'un acclimatement en pays
berbère. Gsell croit qu'un moment décisif dans ce long
processus a été le règne de Septime Sévère. C'est une
opinion intéressante et qui a bien des chances d'être
juste.
Septime Sévère était un Africain de Tripoli (Leptis
magna). Il a conservé sur le trône un amour ardent de son
pays natal et une préoccupation constante de sa prospé¬
rité. Il est apparemment légitime de chercher à imaginer
le passé à travers l'expérience contemporaine. On a le droit
de rappeler ce que signifie, pour une province, dans notre
organisation politique, la conquête du pouvoir : ce qui
se passe dans un arrondissement dont le député devient
président du conseil ; l'élan économique, la poussée des
travaux publics, la construction des tramways et des
chemins de fer. Les historiens et les archéologues ont
constaté une fermentation de ce genre dans toute l'Afrique
182 l'apparition des grands nomades chameliers

au temps de Septime Sévère. La patrie propre de Septirae


était Leptis. La ville était pleine de gens qui avaient avec
lui des liens de cousinage lointain, de camaraderie Scolaire,
qui partageaient avec lui les souvenirs puissants de jeux
enfantins, en commun, dans les rues de la ville, ou de
frasques juvéniles dans ses lieux de plaisir; qui sans doute
allaient le voir à Rome au moment de sa toute-puissance ;
et qui devaient avoir le privilège de l'approcher avec une
familiarité respectueuse et presque un sentiment de
complicité. Leurs fils devaient être quelque chose comme
ses attachés de cabinet. Ils étaient tous un peu arrivés
avec lui.
Leptis est au point où les communications sont le moins
difficiles entre le Soudan et la Méditerranée. On suppose
que ces communications étaient établies dès le temps de
Carthage et on sait qu'elles l'étaient sous l'empire romain,
par Cydamus (R'adamès) et Garama (Djerma, Mourzouk).
Les habitants d'une ville pareille, qu'elle se soit appelée
Tripoli ou Leptis, ont toujours été des négociants, qui ont
eu pour préoccupation principale le. trafic transsaharien.
La question de l'acclimatement du chameau était vitale
pour ces gens-là. Quel moment pour le faire aboutir que
celui où l'un d'eux était empereur!
En tout cas, Septime Sévère est mort en 201. Un siècle
et demi plus tard, Ammien Marcellin nous apprend qu'on
peut réquisitionner quatre mille chameaux à Leptis. Et
cela du moins a toute la réalité d'un fait indéniable, de
quelque manière qu'on conçoive l'évolution qui y aboutit.

Rome. —C'est Rome qui a acclimaté le chameau au


Maghreb. Ceci du moins n'est pas une hypothèse. Il n'y a
pas de fait historique mieux établi. Et on a le droit de dire
que c'est exactement ce à quoi on pouvait s'attendre.
Le dromadaire est à l'origine et par excellence un animal
particulier à la péninsule arabique. C'est là que tous les
auteurs le signalent d'abord ; il est associé à la vie des tri¬
bus arabes qui semblent l'avoir domestiqué. Dans toutes les
langues méditerranéennes, le chameau est désigné par un
l'apparition des grands nomades chameliers 183

mot d'étymologie arabe. Il serait naturel de croire qu'il a


été introduit au Maghreb par les invasions arabes. Aussi
est-il arrivé qu'on l'a supposé. ï
A la réflexion cependant, cela choquerait une grande
loi historique. Un enrichissement important de la faune
domestique est une œuvre de civilisation et les nomades
en général, les Arabes en particulier, sont tout ce qu'on
voudra, excepté des ouvriers de la civilisation. C'est'une
idée favorite d'Ibn-Khaldoun qui les connaît bien, qui les
aime beaucoup et qui est l'un d'eux : « Autant la vie séden¬
taire, dit-il, est favorable au progrès de la civilisation,
autant la vie nomade lui est contraire. Si les Arabes ont
besoin de pierres pour servir à l'appui de leurs marmites,
ils dégradent les bâtiments afin de s'en procurer, etc.. Sous
leur domination la ruine envahit tout... l'ordre établi se
dérange et la civilisation recule (1). Du même pointde vue
à peu près, Renan refuse aux Sémites le sens de l'État.
Sous la domination des Arabes, les vieux foyers de civi¬
lisation préislamique, comme la Ghaldée, la Sicile ou l'An¬
dalousie, ont pu se réveiller un instant. Mais c'est un phé¬
nomène dont on éprouve le besoin de chercher l'expli¬
cation, tant il étonne.
L'antinomie est évidente entre le nomadisme, dont lea
Arabes sont des représentants éminents, et le développe¬
ment économique d'un pays. Que l'invasion arabe ait pu
enrichir le Maghreb d'une bête de somme, fût-ce le chameau,
ce n'est évidemment pas une impossibilité, mais c'eût été
un paradoxe.
Rome, au contraire, à été tout à fait dans son rôle en
augmentant le cheptel maugrebin d'un élément nouveau
important. On reconnaît à ce trait la civilisation occiden¬
tale, mère de la nôtre, avssi nettement qu'à la Raub-
wirtschaft, à l'exploitationfldestructrice, dont l'éléphant
sauvage porteur d'ivoire a]été la victime. -'t
Ainsi donc le chameau fait son apparition au Maghreb
vers la fin de l'empire romain. Le fait est absolument hors

(1) 104, t. XIX, p. 311.


184 l'apparition des grands nomades chameliers

de doute, si généralementjnconnu qu'il soit. Mais comment


un pareil fait peut-ih passer^ inaperçu dans l'inattention
générale ? Il est immense, il a nécessairement des consé¬
quences incalculables !
- Dans un pays bloqué au sud par la steppe et le désert,
l'acclimatement du chameau équivaut à la levée du blocus.
La steppe et le désert ne sont plus des immensité prati¬
quement infranchissables, parce que le chameau est la
seule bête de somme qui permette la circulation au Sahara.
A lui tout seul il raccourcit toutes les distances, il rétrécit
le Sahara. C'est une révolution économique comparable
sans exagération avec celle du chemin de fer, de l'automo¬
bile, de l'aéroplane.
Cette révolution économique a été certainement voulue
expressément, et réalisée consciemment par l'adminis¬
tration romaine.
Mais un autre' résultat s'est trouvé atteint du même
coup,^que les contemporains n'avaient sans doute pas
prévu, r car ils l'eussent trouvé au plus haut degré indési¬
rable. C'a été un bouleversement social et politique terri¬
blement dangereux.
Le chameau est un cheptel, inséparable de {l'homme
qui l'élève et qui se sert de lui. Cet homme, c'est le [nomade,
le^grand nomade chamelier, groupé en tribus redoutables,...
dont chacune est en soi, sans entraînement préalable, une
sorte de régiment né, rapide, insaisissable, susceptible de
surgir à tout moment, inattendu comme la catastrophe,
des solitudes insurveillables. Un puissant outil militaire. Et
ce grand nomade, endurci aux privations du désert, est
par une conséquence naturelle ardent de convoitises pro¬
fondes, affamé de jouissances et de pouvoir ; dans sa pau¬
vreté pouilleuse, ce fauve humain poursuit confusément au
fond de lui-même un rêve éternel de pillage et de domi¬
nation. > " -•• <*:* 1 -'; • -.;
Voilà le nouvel élément, que Rome n'avait pas connu,
et qui, inéluctablement, est apparu avec le chameau. Un
changement immense dans l'équilibre social et politique.
En somme, l'Afrique romaine a connu une ère de prospé-
l'apparition des grands nomades chameliers 185

rité qu'elle n'a plus jamais retrouvée. Elle s'est peuplée-


et surpeuplée, ce qui suppose une grande prospérité écono¬
mique. A tant de bienfaits Rome en a ajouté un dernier :
elle a introduit le chameau, permettant ainsi la mise en
valeur d'immenses territoires inutilisés. Et ce dernier
bienfait a rendu vains tous les autres. Il a amené, ou du
moins largement contribué à amener la ruine totale de
l'édifice latin.
Gela aussi peut-être est la marque de l'Occident. Éternel¬
lement inquiet, altéré de mieux, homme de progrès, comme
nous disons, l'Occidental précipite toutes les évolutions, y
compris celle de s;.s sociétés et de ses civilisations, qui vont
comme tous les organismes, de la naissance à la mort. L'Is¬
lam a ruiné et dépeuplé le Maghreb, mais par cela même
il a vécu au ralenti ; il a duré.
Et quoi qu'il en soit de ces considérations, il est bien évi¬
dent qu'il y a eu deux Maghrebs, celui d'avant et celui
d'après le chameau.
Essayer de préciser cette idée, c'est sans doute rendre
plus intelligible le Maghreb d'après le chameau, c'est-
dire le haut Moyen âge maugrebin.
Le Limes
L'Afrique romaine, c'est-à-dire le Maghreb d'avant les
chameaux, avait une frontière méridionale qui nous
semble aujourd'hui extrêmement particulière. C'était le
limes. Les archéologues en ont reconstitué le tracé avec
une extrême précision. Il suivait le bord sud de l'Aurès,
englobait Biskra, coupait en écharpe le Hodna, et suivait
approximativement la bordure sud du Tell par Boghari,
Tiaret, Tlemcen.
Notez que c'est bien là en effet une limite naturelle
extrêmement nette, éternelle. Limite orographique de géo¬
graphie physique. Au nord s'étend jusqu'à la mer un pays
chaotique, où les plaines elles-mêmes sont étroitement
emprisonnées dans des cercles de montagnes. Ce pays se
termine, approximativement le long du limes, par une
brusque muraille montagneuse à regard sud, composée en.
l'apparition des grands nomades chameliers 187

chapelet d'éléments tout à fait disparates, mais d'une con¬


tinuité étonnante d'un bout à l'autre. Dans un pays de
chaînons courts et emmêlés, de montagnes coupées, c'est
peut-être après tout la chaîne la plus clairement tracée
d'Algérie. On a proposé ailleurs de l'appeler chaîne du
limes (1). Au sud de cette chaîne commencent immédiate¬
ment les immenses plaines indéfinies, à horizon uniformé¬
ment plat ; un autre monde.
C'est aussi une limite climatique. Au nord du limes,
même dans la région la plus sèche, l'aurasienne, l'agricul¬
ture reste à la rigueur possible, et par conséquent le grou¬
pement humain en agglomérations urbaines.
Au sud, dans les plaines indéfinies d'halfa et d'armoise,
il n'y a plus de possibles que le pâturage et le nomadisme,
l'éparpillement.
C'est un état de choses plusieurs fois millénaire, qui se
reflète déjà dans la distribution des monuments funéraires
préislamiques. Au nord du limes, le type des tombeaux varie
suivant les régions. Mais ils sont presque toujours groupés
en cimetières ou grandes nécropoles. Au sud, les tombeaux
sont toujours du type le plus fruste, ce sont des «redjem»,
de simples tas de cailloux ; mais ces tombeaux innombrables
sont éparpilles au hasard, jamais agglomérés en groupes de
plus de quelques unités.
Aujourd'hui encore la chaîne du limes fait à peu près
frontière entre deux humanités très différentes, et dont la
différence s'accuse jusque dans la langue. Au nord sont
groupés en archipel tous les Berbérophones, au sud on ne
parle plus que l'arabe.
Que la domination romaine se soit arrêtée à cette limite
si bien marquée de tout temps, ce serait une chose toute
naturelle, et qui ne demanderait aucune explication, n'était
que nous, leurs successeurs, nous avons fait exactement
l'inverse. Nous n'avons pas songé un seul instant à attribuer
à la ligne du limes une importance politique et administra¬
tive quelconque.

(1) 21, p. 214 et s.


188 l'apparition des grands nomades chameliers

D'ailleurs nous n'aurions pas pu. L'idée n'aurait pas pu


nous venir un instant. Au sud du limes nomadisent aujour¬
d'hui toutes les grandes tribus nomades, celles qui ont été
massées contre nous par Abd-el-Kader. Il a fallu occuper
ce pays-là ou renoncer à l'Algérie.
Évidemment la situation était toute différente au temps
où le limes a été tracé et a subsisté paisiblement pendant
des siècles. Au sud du Urnes s'étendait la Gétulie. Nous
savons très peu de choses sur les Gétules, apparemment
parce qu'ils ne jouaient aucun rôle. C'était d'ailleurs la
brousse à éléphants, et la présence des pachydermes exclut
la possibilité d'une population humaine un peu dense. Plus
au sud encore, le Sahara de ce temps-là était très différent
du nôtre. Dans la mesure où il s'y trouvait de l'homme,,
c'était de l'Éthiopien, c'est-à-dire du nègre.
Les limes n'était pas l'équivalent exact d'une frontière,
qui séparait deux États. En deçà du limes il y avait l'em¬
pire romain. Mais au delà il n'y avait à peu près rien ; des
solitudes, des terrains de chasse, de l'inorganisé. Le limes
était la borne du territoire colonisé, administré. Au delà
Rome avait quelques postes militaires de surveillance,
celui de Messaad, par exemple. Et ça suffisait.
M. Carcopino vient de publier une petite étude intéres¬
sante sur le Limes (1), et sur une tentative que l'empire
semble avoir esquissée, au temps de Septime Sévère, pour
étendre ce limes vers le sud, en s'appuyant précisément sur
le poste de Messaad. C'est précisément le moment où la
III e Légion, momentanément défaillante, était remplacée
en Afrique par une cavalerie d'archers syriens, mieux adap¬
tée évidemment à la guerre des steppes que l'infanterie
légionnaire. Ce fut une velléité sans lendemain, et toute la
région des steppes resta pratiquement en dehors du limes.
De nos jours, une organisation militaire pareille ne pro¬
tégerait pas le Tell. Pendant toute la durée de l'empire
romain elle a été parfaitement efficace, elle a duré
immuable.
Mais elle ne lui a pas survécu.
(1) 5, passim.
l'apparition des grands nomades chameliers 189
Lorsque les Byzantins ont reconstitué l'Afrique latine,
■eux aussi l'ont mise à l'abri d'une ligne de forteresses, d'un
limes protecteur. Mais ce limes byzantin, dont le tracé est
bien connu, n'est plus du tout le limes romain. Le vieux
limes a été largement enfoncé. Il ne s'est reconstitué tant
bien que mal, appuyé à la mer, qu'à ses deux extrémités ;
autour de la Numidie et autour de Cœsarea (Gherchell).
Ce recul des Byzantins nous paraît tout à fait naturel,
parce que l'histoire méprise l'armée byzantine, comme tout
ce qui tient à Byzance. Elle exagère peut-être. Des histo¬
riens arabes ont parlé de l'armée byzantine avec respect,
-comme d'un adversaire redoutable. Et après tout, elle a
protégé contre eux l'Asie Mineure, efficacement et défini¬
tivement, au moment où l'invasion arabe était dans toute
sa force.
Elle était aussi différente que possible de la légion, puis¬
que c'était essentiellement une cavalerie cuirassée, armée
d'arcs et de flèches. On imagine que là-bas, en Orient, dans
ses luttes séculaires avec l'empire perse, elle s'était adaptée
à la guerre des steppes et des déserts. Ce n'était pas une si
mauvaise école pour une guerre au Maghreb du vi e siècle.
Procope et Corippus nous disent expressément que l'armée
byzantine y eut à combattre le grand nomade chamelier,
un ennemi nouveau, que la légion n'avait pas connu. Contre
cet ennemi, la légion de la bonne époque aurait-elle conservé
toute sa supériorité? En Orient, depuis Carrhes, l'infanterie
légionnaire s'est toujours montrée inefficace en présence
de nomades dans la guerre de steppes. Question oiseuse
évidemment. Mais, quoi qu'il en soit de l'infériorité, réelle
ou supposée, de l'armée byzantine, il est sûr que l'adver¬
saire n'était plus le même. Les conditions étaient changées,
les steppes vides et inofîensives de l'ancienne Gétulie étaient
déjà parcourues par cet hôte nouveau et redoutable, la
grande tribu nomade saharienne, à cheptel camelin.
Il ne faut pas le perdre de vue quand nous constatons
le tracé nouveau du limes, crevé, enfoncé, par une pous¬
sée venue du sud, de la steppe.
CHAPITRE IV

LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES


sur la venue des grands nomades chameliers,
c'est-a-dire des botr et des zenata

Les Zenata et les autres Berbères


Les Botr et les Beranès

Cette transformation prodigieuse du Maghreb, au moment


précis où il va changer de main, n'a été notée expressément
par aucun contemporain. Les auteurs anciens en témoignent
incidemment, sans le faire exprès, avec une netteté telle,
il est vrai, qu'aucune contestation n'est possible. Tous les
érudits sont d'accord pour admettre l'apparition tardive
du chameau, c'est-à-dire le fait central dont tout le reste
découle.
Je crois qu'on peut, par surcroît, invoquer le témoignage
des auteurs arabes. Mais il faut l'interpréter. Cela n'a jamais
été fait. Ici il faut marcher tout seul, sans l'appui des éru¬
dits arabisants pour qui la question n'existe pas. C'est assu¬
rément un terrain dangereux. Il me semble cependant qu'il
faut attirer l'attention sur certains rapprochements de
textes, certaines connections, encore qu'elles aient jus¬
qu'ici échappé à l'attention.
Dès que les Arabes prennent contact avec le Maghreb,
ils le voient avec leurs yeux et leurs cerveaux, qui ne sont
plus du tout les yeux et le cerveau des Occidentaux.
Et d'abord la nomenclature change. A ce moment dis¬
paraît le nom d'Africa, au moins comme appellation géné¬
rale. Et c'est alors que lui est substitué le nom de Maghreb,
qui ne demande aucune explication, puisqu'il signifie, en
LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES 191

arabe, « l'Occident » ; une appellation toute naturelle dans


la bouche de Levantins.
A ce moment auss" disparaît le nom de Libyens ; et le
nom de Berbères apparaît pour la première fois. Il apparaît
du moins avec le sens qu'on lui donne aujourd'hui. Il est
bien probable en effet que les Arabes l'ont emprunté au
latin en le détournant de son sens. Comme le suppose Gsell,
c'est probablement le mot barbari, les barbares. C'était le
nom que les Africains latinisés donnaient couramment aux
indigènes. Cette hypothèse n'a pas été promue au rang de
vérité consacrée, et elle ne peut pas l'être dans le silence des
textes.
Elle semble extrêmement vraisemblable à qui a vécu
au contact du jargon franco-arabe. On a vu le mot français
Bidon naturalisé arabe sous la forme Beidoun, pluriel Boua-
din ; le mot français Jugement devenir Djugmen, pluriel
Djouadjem. Que dans le jargon latin-arabe, à l'aurore de
la conquête, le latin Barbari soit devenu l'arabe Berberi,
pluriel Beraber c'est la chose la plus naturelle du monde.
Et il est certain en tout cas qu'à partir de la 'conquête
arabe les Libyens s'appellent les Berbères.
Ce sont là de simples changements d'étiquette, sans im¬
portance profonde. Mais la mentalité arabe fait apparaître
des aspects tout à fait nouveaux.
Les Latins, avec leur cerveau occidental, divisent l'Afrique
en provinces, en territoires. La province d'Afrique propre¬
ment dite, qui est l'ancien territoire de Carthage ; la Numi-
die, qui est l'Aurès, et les hautes vallées au nord de l'Aurès ;
la Mauritanie, qui est la Kabylie et l'Oranie.
Après l'effondrement de la latinité, le nom de la province
d'Afrique défiguré en Ifrikia survit dans une certaine me¬
sure. Mais il n'y a plus de Numides, ni de Maures. Les noms
sombrent immédiatement et en entier. C'est qu'il n'y a pas
de place dans le cerveau arabe pour ces grandes catégories
à bas : géographique. Ce que l'arabe voit immédiatement, la
seule chose qui ait un sens pour lui, c'est la tribu. Les his¬
toriens ara\e nous ont laissé pour la première fois un cata¬
logue, effroyablement complet, de toutes les tribus berbères.
192 LES TEMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

Les Latins n'avaient pas ignoré totalement les tribus; inci¬


demment, ils nous ont transmis quelques noms, qui se re¬
trouvent en général dans le catalogue arabe (1). Cela suffit
pour que ressorte la continuité à travers les siècles des
tribus berbères, dans la mesure où cet élément instable, la
tribu, est susceptible de continuité. Mais à coup sûr il faut
venir aux Arabes pour avoir un tableau complet des tribus
maugrebines.
Un tableau très confus assurément, mais où il n'est pas
impossible de distinguer les lignes générales.
Comme d'habitude, les vues générales, l'effort pour grou¬
per, ne se trouvent que chez Ibn-Khaldoun ; il est tout à
fait inutile de chercher ailleurs. D'ailleurs, parmi les histo¬
riens qui nous sont parvenus, il est le seul qui ait écrit une
Histoire des Berbères. Il écrivait au xiv e siècle, et les tribus
berbères sur lesquelles il est renseigné de première main
sont celles qu'il a eues sous les yeux.
Et cependant, même au point de vue qui nous occupe,
même pour l'intelligence du haut Moyen âge berbère, les
détails qu'il nous donne sont très importants ; en particulier
sur la très grande tribu berbère des Zenata.
Zenata en général
Le livre d'Ibn-Khaldoun porte pour titre général « His¬
toire des Berbères ». Mais il n'y traite pas des Berbères en
bloc. Il distingue les Berbères proprement dits et les Zenata.
La seconde partie de son histoire est consacrée aux Zenata
exclusivement. « L'auteur, comme le fait observer son tra¬
ducteur de Slane, a regardé cette grande famille comme une
race distincte de la population berbère, et, pour cette raison,
il a préféré en traiter l'histoire dans un volume à part (2). »
Assurément il ne faut pas oublier le moment et les conditions
où Ibn-Khaldoun écrivait. A la fin du xiv e siècle, les prin¬
cipales dynasties maugrebines sont Zenata, les Mérinides
de Fès, les Abd-el-Ouadites de Tlemcen. Et ce sont juste-

(1) 42, passim.


(2) 105, t. I, p. xvi f . . ....... h i
SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 193

aient les dynasties qu'Ibn-Khaldoun a servies pendant toute


la première partie de sa vie. Les Zenata, arrivés à la préémi¬
nence, se comportent bien entendu comme les autres Ber¬
bères ; ils rougissent de leur origine, ils ne veulent rien avoir
de commun avec la race dont ils sont sortis.
Pourtant, Ibn Khaldoun, on l'a déjà dit, n'a pas l'esprit
courtisan, et s'il a servi les dynasties Zenata, il les a tout
autant trahies. Au moment précis où il écrit, d'ailleurs, il
n'a plus rien à craindre ou à espérer des sultans Zenata ; il
n'est plus sur leurs domaines ; il est à Tunis chez les Hafs-
sides.
D'ailleurs il précise sa pensée avec des détails qui ne sont
pas imaginaires. « Parmi les Berbères, dit-il, les Zenata se
distinguent par leur langage, qui diffère en espèce de tous
les autres dialectes employés par les peuples de cette grande
famille (1). Il faut entendre assurément que les dialectes
parlés par les Zenata formaient un bloc nettement distinct
des autres dialectes berbères.
Sur les dialectes berbères, un grand nombre de monogra¬
phies ont été publiées, sous la plume, la direction ou l'in¬
fluence de feu M. René Basset : mais aucun travail d'en¬
semble sérieux, malheureusement. A parcourir ces mono¬
graphies, un profane croit bien pouvoir relever certains
détails, qui sembleraient indiquer un apparentement étroit,
encore aujourd'hui, entre les différents dialectes Zenata
(les Zenatiya, comme on les appelle). Mais pour conclure
avec certitude il faudrait autre chose que des impressions
de profane. Le problème, si nettement posé pourtant par
Ibn-Khaldoun, n'a malheureusement pas tenté les berbé-
risants. i! ■* ■ - • * • "'^
Pour tâcher d'aboutir indirectement à une solution, il
faut cette fois encore recourir à la méthode géographique.
Reportons sur la carte les territoires Zénètes, tels que les
détermine Ibn-Khaldoun.
, Voici ce qu'il dit d'une façon^générale (2) :
, « On les trouve dans les pays des dattiers, ^depuis Ghada-
(1) 105, t. III, p. 179.
I (2) 105, t. III, p. 179.
MACDBEB. (3
SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 195

mès jusqu'au Sous-el-Acsa, et l'on peut même dire qu'ils


forment à peu près toute la population des villages situés
dans les régions dactylifères du désert. »
Aujourd'hui les Zénètes ont disparu comme bloc de gran¬
des tribus. Ils n'ont pas survécu à leurs grands triomphes,
conformément à la règle invariable au Maghreb. Cependant
ces derniers parvenus parmi les Berbères ont laissé des traces
qui ne sont pas encore effacées ; on les retrouve aisément en
particulier dans « les régions dactylifères du désert ».
Les Ksouriens du Gourara sont des Berbères, parlant
berbère, et qui se donnent encore à eux-mêmes le nom de
Zenati (1).
Les dialectes berbères du Mzab, de Ouargla, portent en¬
core le nom de Zenatiya(2). Mais ce qui est plus solide, c'est
que l'histoire du Mzab et de Ouargla est parfaitement
connue. Ces deux coins perdus du Sahara ont été les der¬
niers refuges et les résidus du grand royaume zénète de
Tiaret dont nous parlerons. Ainsi un habitat des Zenata est
assurément le Sahara algérien septentrional, celui des pal¬
meraies.
Ibn-Khaldoun continue : « Dans le Tell, dit-il, on ren¬
contre les Zenata aux environs de Tripoli, au milieu des
plaines de l'Ifrikia et d ans la montagne de l'Aur c s. » L'exacti¬
tude de ce renseignement est encore aujourd'hui bien appa¬
rente. Du côté de Tripoli se trouve le djebel Nefousa, habité
par des Berbères, qui ont des liens historiques étroits avec
le royaume zénète de Tiaret, et qui conservent de nos jours
avec les Mzabites le sentiment très vif d'une parenté attes¬
tée par la communauté de secte religieuse.
Les plaines de l'Ifrikia sont la Tunisie méridionale, le
Djérid, profondément arabisé aujourd'hui. Pourtant, au
sud immédiat du Djerid se dresse le djebel Matmata, et
Ibn-Khaldoun compte les Matmata parmi les tribus Zé¬
nètes (3). Dans l'Aurès, Masqueray, qui s'y est tant inté-
(1) 18, p. 246, 247.
(2) 2, passim.
(3) 105, t. I, p. 172, 245. — t. III, p. 188 semble dire le contraire, mais
en ce qui concerne les Matmata, il y a contradiction dans les termes. Faute
de copiste ou de lecture probablement.
196 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

ressé, distingue nettement un Aurès oriental, où on parle


un dialecte tout autre que dans l'Aurès occidental, et où les
Berbères sont des Ould-Djana (1). Et Djana est en effet,
pour Ibn-Khaldoun, l'ancêtre éponyme des Zenata (2).
Cet Aurès oriental, lors de l'invasion arabe, était le pays
des Djeraoua, dont la Kahena fut la reine. Et Ibn-Khal¬
doun compte expressément les Djeraoua parmi les Zé-
nètes(3). Au nord de l'Aurès, à la limite des hautes plaines
constantinoisss et du Tell, coule l'oued Zenati qui porte
encore le nom de la grande tribu.
Nota bene : Ce n'est pas tout l'Aurès indistinctement
qui est Zenata. Masqueray met à part, hors de la Zénétie,
le cœur de la montagne, les vallées bien closes de l'oued el
Abdi et de l'oued el Abiod.
C'est le pourtour de l'Aurès qui a été plus ou moins
zénète : influencé, remanié, par l'invasion Zenata. Le cœur
du pays zénète au Maghreb n'est pas là.
Ibn-Khaldoun ajoute en effet (4) : o La grande majorité
des Zenata habite, toutefois, le Maghreb central ; ils y sont
même tellement nombreux que ce pays a reçu le nom de
territoire des Zenata. »
Ibn-Khaldoun a défini ailleurs ce qu'il appelle le Maghreb
central (5). Il faudrait citer toute la page. C'est toute la
partie de l'Algérie qui s'étend entre le Moulouya à l'ouest,
les Kabylies et l'Aurès à l'est : c'est-à-dire les hauts pla¬
teaux d'Alger et d'Oran et la vallée du Chéliff. Là se trou¬
vait donc le cœur du pays zénète. C'est aujourd'hui un pays
profondément arabisé, mais les traces zénètes se relèvent
partout.
Dans l'extrême sud-ouest, sur la Zouslana, les Beni-
Goumi actuels de Tar'it sont comptés par Ibn-Khaldoun
au nombre des tribus zénètes (5). Ce que nous appelons
aujourd'hui le Djebel-Amour, « la montagne d'où sort le
Chéliff », portait encore au temps d'Iba-Khaldoun le nom
(1) 39, p. 44.
(2) 105, t. III, p. 186.
(3) 105, t. III, p. 193.
(4> 10S, t. m, p. 180.
(5) 105, t. I, p. 196.
SUR LÀ VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 197

de Djebel-Rached, et les Rached sont une tribu zénète (1).


Dans tout ce domaine arabisé, lorsque des dialectes ber¬
bères sont restés en usage, fût-ce aux extrémités les plus
éloignées l'une de l'autre, ces Zenatiya semblent apparentés.
En tout cas, voici ce que note M. Destaing, à propos du dia¬
lecte berbère parlé par les Beni-Snous, à côté de Tlem-
cen (2). Les Beni-Snous « ne tardent pas à s'entendre avec
les gens du Figuig... Ils comprennent assez facilement les
textes donnés par M. René Basset dans le dialecte des Beni-
Menacer et dans celui de l'Ouarsenis » ; s'il s'agit au con¬
traire du dialecte kabyle, « ce langage est presque inintelli¬
gible pour eux ».
II faut noter surtout ceci. Dans ce Maghreb central, toutes
les tribus dont nous aurons à résumer l'histoire, et qui se
sont successivement arraché la prééminence^ les Magh-
raoua, les Beni-Ifren, etc.. toutes sans exception sont des
tribus zénètes. Et enfin les deux grandes capitales des
royaumes zénètes sont là : Tiaret et Tlemcen. Il n'y a. pas
de doute en effet. Le cœur du pays est là.
Les Zenata en ont débordé vers l'ouest. « D'autres peu¬
plades de cette race, dit Ibn-Khaldoun, se montrent dans
le Maghreb-el-Acsa (3) », c'est-à-dire au Maroc. Et en effet
par Oudjda,Fès, la trouée de Taza, les Zénètes se sont infil¬
trés jusque dans les plaines marocaines riveraines de
l'Atlantique et aujourd'hui arabisées.
La situation géographique des Zenata est donc parfaite¬
ment claire. Ils ont occupé le Sahara, le Sud tunisien, les
abords de l'Aurès, les hauts plateaux, les plaines subcôtières
à l'ouest des Kabylies à partir du Chéliff. Cela revient à dire
le Sahara et les steppes. Car les plaines subcôtières de
l'Oranie sentent déjà la steppe.
Leur localisation géographique suffirait à nous faire
supposer que ce furent des nomades. Mais Ibn-Khaldoun
ne nous laisse rien à supposer. «On remarque chez ce peuple,
•dit-il, beaucoup d'usages propres aux Arabes : il vit sous la
(1) 105, t. III, p/492.
(2) 9, p. xxvm. •
, <3) 105, III, p. 180.
198 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

tente, il élève des chameaux, il monte à cheval, il transporte


sa demeure d'une localité à l'autre, il passe l'été dans le
Tell et l'hiver au désert, il enlève de force les habitants des
pays cultivés et il repousse le contrôle d'un gouvernement
juste et régulier (1). » Les Zenata étaient donc des nomades ;
il serait plus exact de dire qu'ils étaient les nomades, la
population des steppes et des plaines ; nettement distincts
des autres Berbères montagnards et sédentaires. Et ce seul
point, une fois établi, jette évidemment une lumière sur
la situation.
. Le nom des Zenata ne se retrouve pas dans l'antiquité.
La seule trace est une inscription signalée par Gsell dans la
région du Chéliff ; le nom de Zenata s'y trouve, mais comme
nom d'individu. Parmi les nombreux noms de tribus mau-
grebines qui nous ont été transmis par les auteurs anciens,
les Byzantins compris, il n'en est aucun qui puisse avoir
le moindre rapport avec celui des Zenata. Pour un non
aussi retent'ssant, porté par un groupe immense de tribus,
on a pe ; ne à croire que le silence soit fortuit.
Il est vrai qu'un certain nombre de tribus qu'Ibn-Khal-
doun range parmi les Zenata semblent avoir été connues
des anciens.
Les Maghraoua du Chéliff pourraient bien être les Ma-
^oCpeëoi de Ptolémée, les Makhrusiens des auteurs latins.
Les Beni-Isliten, de la Moulouya, dont le nom se retrouve
dans le lieu dit célèbre d'isly, pourraient bien être ce qui
reste des fameux Massoesyli, la tribu numide bien connue ;
si l'on admet que Mas est un préfixe berbère et kn la mar¬
que du pluriel.
; Ces identifications ne donnent pas assurément un terrain
parfaitement solide. Même si on les rejette, il est naturel de
supposer que les Zenata, lorsqu'ils apparaissent, ne sont pas
tous, en bloc, des étrangers, des immigrés venus d'ailleurs.
Il semble y avoir eu, vers la fin de l'empire romain, sous
l'influence d'une poussée venue du dehors, une refonte, un
rebrassage de vieilles tribus dans une entité nouvelle.

(1) 105, t. III, p. 179.


SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 199

Cette hypothèse semble bien concorder avec les grands


faits historiques exposés dans le chapitre précédent.
Le pays zénète, le Maghreb central d'Ibn-Khaldoun,
c'est essentiellement l'ancienne Gétulie, les steppes au delà
du limes. Ce pays dont nous savons déjà par ailleurs qu'il a
été bouleversé de fond en comble, dans la période qui sépare
l'empire romain de l'invasion arabe, par l'apparition du
chameau.
Et justement les Zenata sont par excellence les grands
nomades chameliers du Maghreb. C'est cela qui les fait si
distincts des autres Berbères, au point qu'ils formaient au
xiv e siècle encore une sorte de nation.
Comment ne pas établir un lien entre les deux ordres de
phénomènes ?
Il est possible de rassembler un certain nombre de menus
faits qui confirment l'hypothèse.
On a déjà dit qu'au temps des Romains le Sahara était
éthiopien, c'est-à-dire nègre. Les palmeraies n'existaient
pas, au moins en tant que palmeraies, « régions dactyli-
fères », comme dit Ibn-Khaldoun. Les belles palmeraies
de l'oued R'ir, au sud de Biskra, d'une si grande importance
économique aujourd'hui, étaient en dehors du limes; aucun
auteur ancien ne les mentionne, et on n'y trouve aucune
trace archéologique romaine. Sur les palmeraies du Gou-
rara, celles précisément qui sont encore aujourd'hui culti¬
vées par les Zenata, les chroniqueurs arabes nous donnent
des renseignements précis. Les palmeraies du Gourara au¬
raient été fondées, par une immigration venue de l'est,
dans « l'année de l'éléphant », qui est une date bien connue
de la chronologie arabe immédiatement préislamique. Je
ne reviens pas Ici sur ce que j'ai exposé ailleurs (1). Il est
certain que le Sahara sous sa forme actuelle, le Sahara des
grands nomades de race blanche, celui des oasis avec leurs
palmiers et leurs méthodes très évoluées d'irrigation, ce
Sahara-là s'est fait progressivement, à travers le moyen
âge et même les temps modernes, à partir du moment où

(1) 22, p. 103. Voir aussi 18, p. 244 et s.


200 LES TEMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

apparaît le chameau, qui seul pouvait rendre l'immense


désert pratiquement accessible et économiquement exploi¬
table.
Encore une fois, ces modifications si profondes, au Sa¬
hara comme sur les hauts plateaux, coïncident exactement
avec l'apparition des Zenata. Il faut signaler un lien indé¬
niable, au moins à l'origine, entre les Zenata et le judaïsme-
La fameuse Kahena, la première princesse zénète signalée
par l'histoire, porte un surnom juif (Kahena, la prêtresse,
racine conservée dans le nom si répandu de Cohen). Ibn-
Khaldoun va jusqu'à écrire : « Parmi les Berbères juifs on
distinguait les Djeraoua, tribu qui habitait l'Aurès, et à
laquelle appartenait la Kahena. » (1) Il ajoute d'ailleurs :
« D'autres tribus juives étaient les Nefouça, Berbères de

rifrikia ». Les Nefouça sont très connus et furent, eux


aussi, une tribu de premier plan parmi les Zenata ou les
tribus apparentées aux Zenata.
Mais voici qui est plus net encore. Au Gourara et dan3
l'extrême nord du Touat, entre Tamentit et Sba-Guerrara,
dans ce pays même où le nom, la langue et la race des Ze¬
nata se sont conservés intacts jusqu'à nous, un petit État
juif indépendant s'est conservé jusqu'à la fin du xv e siècle.
On a des détails précis sur le massacre qui y mit fin en 1492,
et qui eut pour cause la recrudescence du sentiment reli¬
gieux musulman après le triomphe définitif du christia-
nfsme en Espagne (2).
Les Nefouça sont déjà une tribu tripolitaine. II est na¬
turel d'admettre, et d'ailleurs le fait est historiquement
attesté par Ammien Marcellin, que le nouveau cheptel
camelin du Maghreb lui est venu de Tripolitaine. On sait
d'ailleurs que sous l'empire romain, à la fin du règne de
Trajan, il y eut en Orient une révolte juive dont le point
de départ fut la Cyrénaïque. Renan a longuement insisté
sur cette révolte. «Mettant à leur tête un certain Lucova,
qui avait chez les siens le titre de roi, ces enragés se mirent
■à égorger les Grecs et les Romains, mangeant la chair da

(1) 105, t. I, p. 208.


(2) 18, p. 251.
SUR LÀ VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 201

ceux qu'ils avaient égorgés, se faisant des ceintures avec


leurs boyaux, se frottant de leur sang, les écorchant et se
couvrant de leur peau... On évalue à deux cent vingt mille
le nombre des Gyrénéens égorgés de la sorte. C'était presque
toute la population. La province devint un désert... Le
pays ne reprit jamais l'état florissant qu'il avait dû aux
Grecs (1). »
Des faits pareils ne supposent pas seulement l'enthou¬
siasme religieux dans «ces juiveries de Cyrène, les plus
fanatiques de toutes ». Il faut que ces juiveries aient été
nombreuses, militairement organisées, on dirait presque
berbérisées. En tout cas, Cyrène est le dernier coin du monde
romain où nous voyons le juif l'épée à la main, une armée
juive victorieuse. C'est l'épée juive qui a mis fin à la Cyri-
naïque grecque, au début du 11 e siècle après Jésus-Christ.
Et c'est la Cyrénaïque, à l'orée du Sahara, le coin du monde
méditerranéen précisément où il est naturel de chercher le
point de départ probable de la poussée Zenata. N'y a-t-il
pas là un ensemble de faits entre lesquels il est légitime
de soupçonner un lien?
La Zénétie, telle qu'Ibn-Khaldoun la délimite, s'enfonce
comme un coin entre deux blocs de tribus berbères, celui
des Kabylies algériennes, et celui de l'Atlas marocain ; et
ces deux blocs de tribus, séparées aujourd'hui par une large
coupure, portent cependant dans Ibn-Khaldoun le même
nom ethnique, celui des Sanhadjas.
Cette situation géographique a depuis longtemps suggéré
l'idée d'une invasion zénète qui aurait coupé en deux un
bloc sanhadja préexistant. Il ne faut pas perdre de vue, il
est vrai, que la nature elle-même a fait la coupure. Les hauts
plateaux et les plaines sub-côtières, avec leur climat step-
pien ou à demi-steppien, ont toujours tendu à séparer les
montagnes kabyles des montagnes marocaines. Pourtant
il est évident que cet obstacle interposé par la nature du
sol a singulièrement gagné en étanchéité le jour où la Gétu-
lie est devenue la Zénétie. On ne peut pas écarter tout à fait

<1) 45, p. 505.


202 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

l'idée d'une grande poussée de tribus chamelières nomades


venues de l'est ; d'une conquête zénète en effet, qui n'a pu
se produire qu'au moment où la Zénétie est née, dans ces
deux siècles vandale et byzantin où la mémoire de l'hu¬
manité a subi manifestement une éclipse dans les profon¬
deurs du Maghreb.
II est donc légitime d'associer le nom des Zenata à la
grande révolution politique et sociale qu'a entraînée au
Maghreb l'apparition du chameau. Zénète et chameau appa¬
raissent en même temps, et tout se passe comme s'ils appa¬
raissaient l'un portant l'autre.
Cependant il semble qu'on puisse préciser un peu davan¬
tage.
BOTR ET BERANÈS

En effet, quoique Ibn-Khaldoun et d'ailleurs tous les


historiens arabes nous signalent les Zenata dès le début de
la conquête arabe, il semble qu'au vn e siècle les Zenata
n'aient pas été encore, aussi exclusivement que plus tard,
les représentants du grand nomadisme. En tout ca3, la
grande division des tribus berbères en Zenata d'un côté et
Berbères proprement dits de l'autre, qui est à la base du
livre d'Ibn-Khaldoun, est une disposition commode, adoptée
apparemment pour la facilité de la rédaction, et reflétant
l'état du Maghreb au xiv e siècle. Ibn-Khaldoun lui-même
insiste sur une autre division des tribus berbères plus
ancienne, mais encore en usage de son temps. Elle est plus
méticuleuse que la grosse division en Zenata d'une part et
Berbères de l'autre. Et d'ailleurs elle ne la contredit pas
essentiellement : au contraire.
« Les hommes versés dans la science des généalogies s'ac¬

cordent à rattacher toutes les branches du peuple berbère


à deux grandes souches : celle de Bernés et celle de Mad-
ghis. Comme ce dernier était surnommé el-Abter, on appelle
ses descendants Botr, de même que l'on désigne par le
nom de Beranès les familles qui tirent leur origine de
Bernés (1). »
(1) 105, t. I, p. 168.
SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 203

Notez que ceci n'est pas une assertion en passant, une


simple curiosité d'érudition. Bien loin de là. Le passage est
capital pour l'intelligence du livre tout entier d'Ibn-Khal-
doun. Ce qu'il nous donne là au début de son histoire des
Berbères, c'est l'armature même de son ouvrage, le plan
général. Au cours des quatre volumes il n'oubliera jamais
cette division essentielle des Berbères en deux grandes
familles. Elle équivaut au fond à la grande division en
Zenata d'un côté et Berbères de l'autre.
Le traducteur d'Ibn-Khaldoun, le baron de Slane, fait
en note, à propos de ce passage, une observation qui me
paraît avoir de la portée. « Botr, dit-il, est le pluriel d'Abter,
adjectif arabe qui signifie sans queue, sans postérité. L'em¬
ploi systématique d'un terme arabe, d'abord au singulier,
comme surnom de Madghis, et ensuite au pluriel, prouve
que la langue arabe était très répandue dans la Mauritanie
à l'époque où les savants berbères entreprirent la tâche de
confectionner, ou fabriquer, l'arbre généalogique de leur
nation. D'autres circonstances portent à croire que ces listes
furent dressées dans le quatrième siècle de l'hégire, et rédi¬
gées alors en arabe ». Cette supposition de Slane cadre en
tout cas avec un fait incontestable : ces noms de Madghis,
de Botr, de Beranès, cette grande division des Berbères en
deux familles à ancêtres éponymes différents ; tout cela
est parfaitement inconnu de l'antiquité classique ; les his¬
toriens latins ou grecs n'en soufflent mot ; évidemment
c'est postérieur à eux. Les auteurs de ces généalogies, Ibn-
Khaldoun les nomme en passant : c'est Youçof-el-Ouerrac,
qui tenait ses renseignements d'Aioub, fils d'Abou-Yezid
(l'homme à l'âne) ; c'est Sabec-ibn-SoIeiman-el-Matmati ;
c'est Hani-ibn-Masdour-el-Koumi ; c'est Kehlan-ibn-Ali-
Loua, etc... (1). Manifestement, après la conquête arabe, il
y a eu une fermentation intellectuelle dont le résultat a été
l'arbre généalogique des Berbères.
Cet arbre généalogique est à deux branches. Et ces deux
branches sont si nettement distinctes que certains généa-

(1) 105, t. I, p. 169.


204 LES TEMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

logistes répugnent à les rattacher au même tronc. « Macighis


et Bernés s'appelaient chacun fils de Berr, dit Ibn-Khal-
doun ; cependant, les généalogistes ne s'accordent pas tous
à les regarder comme issus d'un même père. » Il y aurait
deux Berr distincts : celui des Beranès « descendrait de
Mazigh, fils de Canaan » ; celui des Botr serait un Berr tout
à fait différent, un simple homonyme, «fils de Caïs et petit-
fils de Gahilan ».
Bien entendu, nous sommes en pleine fantaisie. Berr,
Madghis, Bernés n'ont jamais existé. C'est tellement évi¬
dent que l'érudition européenne a refusé de s'arrêter un
instant à ces arabesques généalogiques. Elle a peut-être
porté une condamnation trop sommaire.
On sait déjà que le cerveau arabe, lié par sa conception
biologique de l'histoire, travestit nécessairement en généa¬
logies les grandes divisions ethniques. Qu'importe que le
travestissement soit absurde si le fait travesti est réel!
Lorsque les Arabes et les Berbères du X e siècle ont imaginé
leur arbre généalogique à deux branches, c'est apparem¬
ment qu'ils en avaient besoin pour rendre compte d'un
fait réel, énorme, qui leur sautait aux yeux : l'existence
parmi les Berbères de deux catégories nettement tranchées.
Quelles catégories? Il me semble qu'on s'en rend compte
au premier coup d'œil sur l'arbre généalogique.

Les Botr. — Les tribus Botr sont énumérées par Ibn-


Khaldoun (1) avec trop de détails pour qu'il soit possible
de le suivre ici. Mais l'impression d'ensemble est assez nette.
Une moitié des Botr est constituée par les Nefouça et les
Louata, c'est-à-dire par des tribus d'origine manifestement
tripolitaine.
Les Nefouça, dit Ibn-Khaldoun, « habitaient les environs
de Tripoli ainsi que les localités voisines ». Et d'ailleurs ils y
sont encore ; ou du moins c'est là qu'ils ont laissé leur nom
attaché au djebel Nefouça, et quelques-uns de leurs des¬
cendants y sont célèbres par leur existence de troglodytes.

<1) 105, t. I, p. 170 et s. et p. 226 et s.


SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 205-

Les Loua ou Louata sont la tribu de Gyrénaïque, dont le


nom est soupçonné d'avoir été déformé par les Grecs en
Libyens. « Les Louata, comme EI-Maçoudi en fait la re¬
marque (c'est Ibn-Khaldoun qui le cite), s'adonnaient à la
vie nomade dans les environs de Barca. » Et selon le même
Maçoudi (toujours cité par Ibn-Khaldoun), « une nom¬
breuse population louatienne occupait les oasis d'Égypte,
régions dont elles étaient maîtresses à l'époque où il écri¬
vait ». Aussi Ibn-Khaldoun connaît-il des généalogistes qui
«regardent les Louata comme appartenant à la race
copte ».
Des sous-tribus Louata ont laissé leurs noms à des coins
de territoire dans le Sahara tunisien et constantinois ;
Nefzaoua est encore aujourd'hui le nom d'ensemble porté
par les oasis du Djerid. La tribu des Nefzaoua est une sub¬
division des Louata. Les Nefzaoua, représentés par leur
branche la plus puissante, les fameux Ourfedjouma, ont
joué un rôle considérable au début du Maghreb arabe.
Sedrata, à quelques kilomètres au sud d'Ouargla, est le
nom de ruines, dont l'histoire est bien connue, et qui ont
fourni aux archéologues des documents intéressants (1).
Les Sedrata sont une tribu louatienne dont Ibn-Khaldoun
donne soigneusement la généalogie.
Ces Louata ont tenu certainement une place importante
parmi les grands nomades chameliers originaires d'Orient
qui ont submergé le pourtour de l'Aurès. Ibn-Khaldoun a
connu encore au xiv e siècle des Louata qui dominaient l'Au-
rès, ..qui pouvaient mettre en campagne un millier de cava¬
liers, et qui étaient des auxiliaires précieux pour le gouver¬
nement hafsside de Tunis. A la même époque et d'après la
même autorité, une tribu louatienne nomadisait autour de
Ngaous, « et tirait de cette ville des sommes considérables
à titre de tribut ». Ngaous a conservé son nom, c'esL une
petite oasis bien connue au nord-est du Hodna.
En somme, Nefouça et Louata se laissant localiser sans
difficulté.

(1) 34, p. 3 et s.
206 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

Un autre rameau Botr fort important est celui des Beni-


Faten. Ibn-Khaldoun leur'consacre un assez long chapitre ( 1 ),
Ceux-là sont un lot très différent. Manifestement ce ne sont
pas le moins du monde des Orientaux, ce sont des Maugre-
bins autochtones.
Voici ce que dit Ibn-Khaldoun d'une de leurs tribus
importantes, qui a joué à un moment donné un très grand
rôle, les Matghara. « Us habitaient à demeure fixe dans des
cabanes faites de broussailles. Lors de l'introduction de
l'islamisme ils se trouvaient au Maghreb. » Ibn-Khaldoun
les localise près de Tlemcen, dans le couloir de Taza, il
leur attribue une forteresse, appelée Taount, voisine de la
mer et qui se trouvait évidemment, d'après le contexte,
dans la grande banlieue de Tlemcen, pas très loin de Ne-
dromah.
Cette région de Tlemcen a toujours eu des liens étroits
avec le désert ; les Matghara ne sont pas restés cantonnés
dans leur pays d'origine, et dans leurs gourbis de brous¬
sailles. A Sidjilmessa, capitale du Tafilalelt, au temps d'Ibn-
Khaldoun, « la majeure partie de la population se compose
de Matghariens. » On retrouve des Matghara dans les pal¬
meraies du désert entre le Touat et Figuig. Et même Figuig
est au xiv e siècle le seul point du monde où une famille
matghara ait conservé le pouvoir politique.
Les Lemaïa sont une autre subdivision des Beni-Faten.
« Ils sont frères des Matghara, dit Ibn-Khaldoun... Ils
parcouraient en nomades les provinces de I'Ifrikia et du
Maghreb, mais la grande majorité de leurs tribus habitait
cette partie du Maghreb central qui avoisine le désert.
Les Lemaïa, nota bene, ne sont rien moins que la tribu
qui a fondé le royaume de Tiaret. La chute du royaume a
éparpillé les Lemaïa jusque dans le sud de la Tunisie. Les
Djerba, qui ont donné leur nom à l'île bien connue, sont
des Lema'a.
Les Matmata sont une autre branche des Beni-Faten,
«frères des Matghara et des Lemaïa ». Il y a aujourd'hui

(1) 105, t. I, p. 236 à 272.


SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 207

deux Djebel-Matmata, fort loin l'un de l'autre. L'un est au


sud du Djerid tunisien, l'autre à côté de l'Ouarsenis. La¬
quelle de ces deux régions si distantes était le pays d'ori¬
gine? Là-dcssvs Ibn-Khaldoun ne nous laisse pas l'ombre
d'un doute. « Dans les temps anciens, dit-il, les Matmata
habitaient les plateaux de Mindas, aux environs de l'Ouar¬
senis (1)... Un débris des Matmata habite aujourd'hui
l'Ouarsenis. »
Il faut encore citer, parmi les Beni-Faten, les Maghila.
« Ils formaient deux grosses bandes, dit Ibn-Khaldoun ;
l'une habitait le Maghreb central et occupait les campagnes
qui s'étendent depuis l'embouchure du Chélifî jusqu'à
Mazouna, ville qui existe encore. » Et Mazouna en effet
est aujourd'hui une petite ville charmante et bien connue
dans le Dahra, au nord du Chélifî. « La seconde des deux
bandes dans lesquelles les Maghila se partageaient habitait
le Maghreb el Acsa (notre Maroc)... Dans le territoire qu'elle
occupa et qui est situé entre Fès, Sefrou et Meknès, on
trouve encore un reste de ses descendants. »
Puis viennent les Mediouna, autres « enfants de Faten
et frères des Maghila et des Matmata. Ils demeuraient tous
dans la province de Tlemcen, dont ils occupaient la partie
qui s'étend depuis la montagne appelée encore aujourd'hui
Djebel Beni-Rached (notre Djebel-Amour) jusqu'à celle
qui s'élève au midi d'Oudjda et qui porte leur nom ». Ce
serait aujourd'hui le Beni-Snous. Il y a pourtant dans la
trouée de Taza un Djebel Aïn Mediouna, mais beaucoup
plus à l'ouest, au nord de Fès.
Restent enfin les Koumia. C'est la plus illustre peut-être
des tribus Beni-Faten ; celle qui a suivi Abd-el-Moumen
au Maroc, et qui est devenue là-bas l'auxiliaire le plus actif,
le ferment de la dynastie almohade. « La tribu des Koumia
habitait le pays maritime du Maghreb central, aux environs
d'Archgoul et de Tlemcen»; et Ibn-Khaldoun ajoute qu'un
rameau de la tribu portait le nom de Nedroma. Tlemcen,
son port Archgoul (aujourd'hui l'îlot de Rachgoun à l'em-

. (1) Sur le plateau de Mindas, qui est bien connu, voir 20, p. 63 et s.
208 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

bouchure de la Tafna), la petite ville actuelle de Nedroma ;


ce sont là des références très suffisantes pour localiser les
Koumia. D'ailleurs aujourd'hui encore leur souvenir n'est
pas éteint dans les Traras, à côté de Nedroma et de Nemours.
D'après M. William Marçais il se parle encore là un dialecte
arabe très archaïque, dont l'introduction a chance de re¬
monter à l'époque almohade.
Voilà donc quelle fut, d'après Ibn-Khaldoun, la réparti¬
tion géographique des Beni-Faten. Son explication à lui est
généalogique : « tribus issues de Faten, fils de Temzit, fils
de Daris, fils de Zahhik, fils de Madghis-el-Abter». Et quand
il nous parle celangage, nous sommes assurément incapables
d'y rien comprendre. Mais sur ses propres indications, il
suffit de reconstituer la carte, et tout s'éclaire. Les Beni-
Faten sont des tribus que la conquête arabe a trouvées plus
ou moins groupées dans un pays immense, mais très homo¬
gène, le Maghreb central, les plaines sublittorales de l'Ora-
nie, prolongées par la trouée de Taza, les hauts plateaux
oranais, et la partie y afférente du Sahara.
Sur ce même territoire se trouvaient aussi les Miknaça,
ceux dont le nom survit dans celui de Meknès. Ils habitaient,
dit Ibn-Khaldoun, « les bords de la Moulouya, depuis sa
source, du côté de Sidjilmessa/'jusqu'à son embouchure, et
depuis cette localité jusqu'aux environs de Taza ».
Des Miknaça, « qui vivaient en nomades et parcouraient
les territoires de la Moulouya, de Guercif et de Melilla...
fondèrent la ville de Guercif et le ribat de Taza (2) ». Ils
fondèrent une dynastie qui régna à Tçoul, un point qu'il
faut chercher évidemment dans le voisinage de Guercif et
de Taza.
Une autre branche des Miknaça fonda une dynastie qui
régna sur la ville et la province de Sidjilmessa.
Mais ces Miknaça ne sont déjà plus des Beni-Faten ; ils
sont tout près des Zenata.
De toutes les tribus Botr, les Zenata sont celles à qui
Ibn-Khaldoun consacre de beaucoup le plus grand nombre-
Ci) 105, t. I, p. 258. i
| (2) 105, t. I, p. 265, 266^
Planche V. - LA MAISON KABYLE.
Une ferme à côté de Miliana. C'est un échantillon de maison Kabyle très soignée —
Toiture en tuiles, murs aveugles ; la cour centrale est l'enclos du bétail. Une'architecture
Pareille suppose pour la femme la liberté d'aller et venir. Architecture Beranès,

Planche V. — LES TERRASSES DE SOUSSE (Tunisie),


ell Serrasses d'une ville musulmane sont tout autre chose que la couverture des maisons;
es communiquent d'un bout à l'autre de la ville; c'est le chemin et le théâtre de la vie
nunine, rançon de la claustration. Architecture Botr.
^OKrlesy oj thc Gcographicat Review,pubiis/ied by the Americangeographical Society of New-York.
SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 209

de pages, en fait la plus grande partie du tome III dans la


traduction de Slane. « Les Botr, dit Ibn-Khaldoun, se com¬
posent des Zenata et de quelques autres familles (1). »
On connaît déjà la répartition géographique des Zenata ;
elle est à peu près la même que celle des Botr en général.
Les généalogistes arabes notent pourtant une parenté par¬
ticulièrement étroite entre les Beni-Faten et les Miknaça-
Zenata, d'une part; et d'autre parties Nefouça etlesLouata.
Le tableau généalogique le fera mieux ressortir que de
longues explications.
Magdhis-el-Abter

Loua l'aîné Dari '

Nefous Loua le jeune Temzit Yahia


père père père père
des Nefouça des Louata des Beni Faten ilts Mikuara et Zenata

Cela s'accorde à merveille avec la distribution géogra¬


phique. Les Nefouça et les Louata sont nettement des Orien¬
taux immigrés, des Tripolitains. Les Beni-Faten et les Zenata
ont beaucoup moins de rapports avec l'Orient. Ce sont appa- '
remment des éléments autochtones plus ou moins remaniés :
en tout cas, on nous les montre massés surtout au Maghreb
central, Cheliff, région de Tlemcen, trouée de Taza, hauts
plateaux oranais.
Il semble donc bien que cette branche Botr de l'arbre
généalogique cesse d'être mystérieuse à partir du moment
où on l'éclairé à l'aide de la carte. LesBotr sont les Berbères
qui habitaient cet immense chapelet de plaines hautes et
basses, désertiques, steppiennes ou semi-steppiennes, qui
vont sans interruption en écharpe de Tripoli à la trouée de
Taza. Des nomades évidemment. Le pays où ils ont vécu
ne comporte pas d'autre existence que des formes plus ou
moins complètes ou atténuées du grand nomadisme. Ce
sont les pâtres du chameau, ou les clients de ces pâtres.
Botr et Zenata sont à peu près synonymes ; des dénomina-

(1) 105, t. IIJ, p. 181.


MAGBREP* U
210 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

lions successives s'appliquant au même groupe de tribus.


Le nom de Botr a tendu à s'effacer devant celui de Zenata
à mesure que le rameau Zenata prenait la prééminence sur
les autres rameaux Botr.
Ainsi donc en étudiant attentivement, mais honnête¬
ment j'imagine, les documents arabes, nous entrevoyons
assez nettement le groupe nouveau de tribus dont l'appari¬
tion du chameau a amené la constitution.
L'étude de la branche Botr nous révèle des détails inté¬
ressants. Manifestement les contemporains distinguaient
un sous-groupe oriental, immigré du Sahara oriental, les
Nefzaoua, les Louata; et un sous-groupe occidental, au¬
tochtone, avec Tlemcen pour centre. Évidemment les pre¬
miers ont été les importateurs directs du chameau ; les
seconds se sont mis à leur école, mais ce sont eux qui sont
devenus à la longue prépondérants, les Zenata proprement
dits.
Le souvenir et le nom des Botr ont complètement sombré,
hors de la littérature ; mais non pas tout à fait le nom de
leur ancêtre éponyme Madghis-el-Abter.
Tout le monde connaît le Medghacen, le curieux monu¬
ment funéraire au nord de l'Aurès, étroitement apparenté
par son architecture au tombeau de la Chrétienne près
Alger, et aux Djeddar près Tiaret. Des monuments dont
la conception et les dimensions rappellent les pyramides
d'Égypte, mais qui sont pourtant bien maugrebins, puisque
c'est la stylisation architecturale du redjem libyque, le tas
de pierres conique accumulé sur le cadavre. On sait à peu
près ce que furent ces monuments. Des tombeaux de
familles princières indigènes antérieures à l'Islam.
Eh bien, l'un de ces tombeaux a été annexé par les généa¬
logistes berbères, et attribué à Madghis-el-Abter, ancêtre
des Botr. Car le nom de Medghacen signifie assurément
tombeau de Madghis. Il n'y a pas lieu de démontrer que
cela est absurde, puisque Madghis n'a jamais existé. Mais le
Medghacen a été certainement le tombeau d'un prince nu¬
mide, on l'a appelé quelquefois le tombeau de Syphax, ce
qui est d'une précision injustifiée ; en tout cas, il s'agit
SUR LA YENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 214

certainement d'une dynastie numide,~vers la fin de Car-


thage : les conclusions des archéologues sont formelles et
incontestées. Le tombeau de la Chrétienne et les Djeddar
de Tiaret étaient des tombeaux de princes maurétaniens,
et non pas numides. Si le légendaire Madghis a « usurpé »
le tombeau de Syphax, pour parler le langage des Égypto-
logues, est-ce parce que les généalogistes berbères avaient
le sentiment confus d'un apparentement entre les Numides
et les Botr? Faut-il rappeler que tous les rameaux Zenata
se rattachent à un certain Isliten, dans le nom duquel il
n'est pas absurde de retrouver celui des Masoessyli, la fa¬
meuse tribu numide? Faut-il noter combien ce nom de
Madghis-el-Abter (Madghis sans postérité) est une curieuse
absurdité à la racine d'un arbre généalogique? Et doit-on
supposer que le généalogiste ait eu une vague conscience
d'une interruption de filiation directe entre les Botr et ces
Numides dont le prince gît sous le mausolée? Mais sans
doute y aurait-il imprudence à demander au blason berbère
plus de précision qu'il n'en peut fournir. Les Botr ont peut-
être usurpé le Medghacen simplement parce que ces immi¬
grés orientaux l'ont rencontré d'abord sur leur chemin.
Ce qui est sûr, c'est que ce nom de Medghacen, resté atta¬
ché indissolublement à un mausolée, apporte au texte d'Ibn-
Khaldoun une vérification intéressante. Il est bien clair
qu'à une certaine époque, qui est précisément le haut moyen
âge, il y a eu au Maghreb un grand groupe de tribus Botr,
dont les Zenata faisaient partie, et qui était pour les con¬
temporains une division extrêmement nette, indispensable
à l'intelligence des événements. Et c'était, autant qu'on
peut en juger, le groupe des grandes tribus nomades.

Les Beranès. —Faisons la contre-épreuve et étudions de


la Jmême façon, avec la carte, l'autre branche de l'arbre
généalogique, le rameau Beranès.
Cette branche est dessinée par Ibn-Khaldoun avec beau¬
coup moins de soin et de précision que l'autre. Il lui con¬
sacre quelques pages à peine (1). C'est tout naturel. Le
(1) 105, t. I, p. 282 à 299; voir aussi quelques lignes t. II, p. 4 et 1.1, p. 169.
212 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ABABES

Maghreb qu'Ibn-Khaldoun a connu était dominé par les


Zenata, c'est-à-dire par les Botr. C'est surtout avec les
grandes dynasties zénètes qu'Ibn-Khaldoun a été en con¬
tact pendant toute sa vie active.
Les grandes lignes du rameau Beranès se détachent pour¬
tant avec netteté. Les grandes tribus Beranès, celles qui
sont d'une importance impériale, sont les Ketama, les
Sanhadja et les Masmouda.
Les Masmouda sont les montagnards du grand Atlas
marocain, au sud de Marrakech, qui ont donné leur appui
à la dynastie almohade. Nous aurons l'occasion de parler
longuement des Ketama et des Sanhadja, qui sont les an¬
cêtres de nos Kabyles algériens. Précisons que, outre les
Sanhadja d'Algérie (nos Kabyles), il existe au Maroc un
énorme bloc Sanhadja, qu'Ibn-Khaldoun appelle les San¬
hadja de la troisième race (1). Leur nom se prononce
Zenaga. Us habitent la partie orientale de l'Atlas marocain,
à l'est des Masmouda. Ce sont ceux dont les descendants
forment aujourd'hui au Maroc le bloc encore mal connu des
Beraber, entre la trouée de Taza et le Sahara. Notez que
le Rif « qui borde la Méditerranée est habité par les Gho-
mara » (2) ; et les Ghomara « sont une tribu masmou-
dienne » (3). Toutes les montagnes marocaines et toutes les
Kabylies d'Algérie sont le domaine des Beranès. A soi tout
seul c'est déjà d'une netteté suffisante.
Une autre tribu Beranès c'est la tribu illustre des Aureba,
qui a joué un rôle bref mais brillant aux tout premiers débuts
de la conquête arabe sous son chef Koceila. Ibn-Khaldoun
ne la localise pas avec précision. Pour Masqueray, c'est la
tribu de l'Aurès occidental dont les descendants habitent
aujourd'hui les hautes vallées étonnamment closes de l'oued
el Abdi et de l'oued el Arab. Masqueray a noté l'originalité
de ces montagnards Chaouia, très différents, même dans leur
dialecte, de leurs voisins Zénètes de l'Aurès oriental. Ici,
au cœur de l'Aurès, hors de la portée des nomades chameliers,

(1) 105, t. n, p. 121.


(2) 105, t. II, p. 123.
(3) 105, t. II, p. 133.
SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 213

s'est évidemment conservé quelque chose d'original et


d'ancien, qui a échappé à l'infiltration des Botr. Le généa¬
logiste arabe traduit dans son langage ce fait incontestable.
Pour être complet, il reste à ajouter deux tout petits ra¬
meaux. « Les Adjiça, autre branche de la grande famille
de Bernés..., demeuraient dans le voisinage des Sanhadja...
dans les montagnes qui dominent Mçila...; une peuplade
appartenant à cette tribu habitait la montagne de Kalaa
(celle des Beni-Hammad) (1) ». Par leur habitat c'étaient
des Sanhadja, des Kabyles. Pourquoi le généalogiste les
a-t-il constitués en petit rameau distinct? C'est qu'ils ont
refusé de faire bloc avec les autres, ils ont passé à l'ennemi.
« Comme ils avaient combattu pour Abou-Yezid (l'homme à

l'âne), ce chef chercha un asile chez eux, et se fortifia dans


la Kalaa... Plus tard, Hammad, fils de Bologguin, choisit
dans leur territoire l'emplacement d'une ville où il fixa
son séjour. » Les Adjiça, dépossédés, n'en furent naturel¬
lement que plus hostiles. « Us périrent enfin, moissonnés
par l'épée. »
Un petit problème analogue se pose à propos des Azdadja,
autre petit rameau, que certains généalogistes rattachent
à Bernés (2). « Ils habitaient aux environs d'Oran. » Par
leur habitat c'étaient donc des Botr. Aussi est-il advenu
que « plusieurs généalogistes berqères les ont comptés au
nombre des tribus zénaliennes ». Mais ils ont trahi la cause.
Ils ont embrassé avec ardeur le parti de la dynastie Ketama
qui a payé leur dévouement en leur donnant la ville d'Oran.
« La haine des Azdadja pour les Zenata, haine entretenue

par le proche voisinage des deux peuples, les empêchait


d'être fidèles. » Oran d'ailleurs était évidemment un point
vital pour les communications avec la dynastie omméïade
d'Espagne, éternelle alliée des Zenata. Oran fut assiégé et
emporté d'assaut. « La ville fut incendiée, une grande partie
des Azdadja fut massacrée ».
Entre la zone des montagnes et celle des grandes plaines
la limite ne peut pas être rigoureuse, il y a des bavures ;
(1) 105, t. I, p. 285.
(2) 105, t. I, p. 282 et s.
214 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

parmi les tribus de la frontière il y a des incertitudes d'at¬


tribution, des défections, des trahisons. En face de ces tra¬
hisons, le cas des Azdadja et des Adjiça, médiocrement
intéressant en lui-même, me semble le devenir par la lu¬
mière qu'il jette sur le fonctionnement du cerveau chez le
généalogiste. Il ne peut voir les faits historiques que sous
l'angle généalogique, celui de la race, de la filiation. Il ne
pense qu'au blason.
A ces bavures près qui sont vraiment insignifiantes, l'in¬
terprétation de l'arbre généalogique tout entier me paraît
parfaitement aisée et claire. Les fils de Bernés sont les
montagnards sédentaires, les fils de Madghis sont les no¬
mades des plaines. C'est vraiment incontestable dans les
limites du Maghreb proprement dit.
Les voilés
Mais si on fait entrer en ligne de compte le Sahara tout
entier, la question n'est plus si simple.
Dans les profondeurs du Sahara, au contact du Soudan,
vivent en effet d'autres Berbères, qui ne rentrent tout à fait
dans aucune des deux autres catégories. Ce sont ceux qui
portent le voile, le « litham ». Aujourd'hui, les plus connus
sont les Touareg. Du temps d'Ibn-Khaldoun c'étaient les
Lamta, les Lemtouna, etc.. Ibn-Khaldoun varie dans rénu¬
mération de «es tribus lointaines (1). Tous ces gens-là, pour
Ibn Khaldoun, sont ceux qui « se voilent la figure avec le
litham, objet d'habillement qui les distinguait des autres
nations ». Tous ces « voilés » habitaient la région stérile qui
s'étend au midi du désert sablonneux... «Us occupèrent les
lieux voisins du Rif de l'Abyssinie (nous dirions du Sou¬
dan) (2) et la région qui sépare le pays des Berbères de celui
des Noirs ».
Ces gens-là sont de grands nomades chameliers ; dans
nulle autre tribu ce caractère n'est aussi marqué et c'est
cela même qui fait leur originabté. « Se tenant ainsi éloignés

(1) Voir 105, t. II, p. 3, 64, 116 ; t. I, p. 273.


(2) D'après de Slane, le mot arabe Rif désigne un pays bien arrosé cou-
Tert de cultures et d'arbres, 105, t. I, p. ci.
SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 215

du Tell et des pays cultivés, ils en remplaçaient les produits


par le lait et la chair de leurs chameaux; évitant les contrées
civilisées, ils s'étaient habitués à l'isolement ».
Où le généalogiste placera-t-il ces tribus-là? En fera-t-il
des Botr ou des Beranès?
C'est un cas d'autant plus embarrassant qu'il y a deux
groupes de « voilés ». Les occidentaux Lamta, Lemtouna,
etc., ont fondé la dynastie almoravide ; ils touchent de près au
bloc Zenaga du Maroc; ils se sont réclamés de leur parenté
avec les Sanhadja de Kabylie. Ce seraient donc des Beranès.
Mais les «voilés» orientaux sont les Hoggars, dans le
nom desquels on retrouve celui des Hoouara, tribu bien
connue des premiers conquérants arabes. Ces Hoouara sans
contestation possible sont venus de Gyrénaïque, de Tripoli,
ils ont joué un rôle en Tunisie, dans l'Aurès. Ce seraient donc
des Botr, frères des Nefouça et des Louât a. En face de ce
cas épineux les généalogistes s'enfoncent dans un dédale
de combinaisons matrimoniales, encore compliquées d'adop¬
tions ; et d'ailleurs dans un abîme de contradictions. îl ne
faut pas essayer de les y suivre. Mais il y a une figure cen¬
trale qui est intéressante.
Tous les «voilés » sans exception, les orientaux comme les
occidentaux, sont les fils de Tiski-Ia-Boiteuse, une femme.
Cette Tiski, une Botr, descendante de Madghis, aurait passé
par toutes sortes d'avatars matrimoniaux, unie successi¬
vement à un Botr, à différents Beranès. Mais c'est elle qui
importe. Les « voilés » sont essentiellement les fils de Tiski
la Boiteuse (1). Ce n'est déjà pas si sot. Il y a là sûrement un
écho d'un fait bien connu : les « voilés » ont conservé jus¬
qu'à nos jours des traces très apparentes de matriarcat :
chez eux, encore aujourd'hui, c'est la mère seule qui compte.
En somme, si on se donne la peine de débrouiller ce fatras
généalogique, il me semble qu'on aboutit à des résultats
d'une précision surprenante. Sous le travestissement de
l'arbre généalogique on retrouve trois grandes catégories
de Berbères, géographiquement bien distinctes, trois régions
habitées par trois groupes de tribus, ayant chacun une puis-
Ci) 105, t. II, p. 116, etc..
246 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

santé originalité. Les Botr, fils de Madghis, dont les Zenata


sont la tribu représentative, apparaissent sur la carte enca¬
drés entre les «voilés » du Sahara extrême d'une part, que
le généalogiste appelle fils de Tiski la Boiteuse, et d'autre
part les montagnards des Kabylies et du Maroc, que le
généalogiste appelle fils de Bernés.

Conclusions. — En essayant d'utiliser l'arbre généalo-


logique des tribus berbères, dessiné au début de la conquête
arabe, tel qu'Ibn-Khaldoun nous l'a transmis, on ne se dis¬
simule pas qu'on s'est attelé à une tâche dangereuse, et
qui risque de paraître absurde. Cet arbre généalogique a
toujours été estimé purement légendaire. Pourtant on ne
croit pas possible de comprendre la conquête arabe et le
haut Moyen âge maugrebin si on n'essaie pas de voir ce qui
se cache sous ces expressions « tribu Beranès... tribu Botr »,
qui reviennent à chaque instant dans Ibn-Khaldoun. On
ne croit pas d'autre part qu'il soit impossible de transposer
les concepts biologiques et généalogiques du cerveau orien¬
tal en notions territoriales, géographiques, c'est-à-dire en
catégories intelligibles pour nos cerveaux occidentaux.
Qu'on se soit refusé systématiquement à l'essayer, c'est
la raison même, croit-on, pour laquelle l'histoire du Magh¬
reb musulman est un chaos indéchiffrable.
A travers deux millénaires entiers, depuis l'antiquité la
plus reculée jusqu'à nos jours, le Maghreb a toujours été
coupé en deux moitiés irréconciliables. Nous disons aujour¬
d'hui les Arabes et les Kabyles. L'antiquité disait les
Numides et les Maures. Le moyen âge arabe a dit les Botr
et les Beranès. Ce sont des noms différents, successifs, s'ap-
pliquant aux mêmes entités profondes, les nomades et les
sédentaires, des entités indestructibles, comme le sol même.
Ces changements de noms ont été justifiés par des étapes
successives de l'évolution.
On verra dans un autre chapitre comment les Botr-Zenata
sont devenus des Arabes. Entre les Numides et les Botr,
on sait déjà que l'introduction du chameau a été le prin¬
cipe d'une révolution immense. Si on passe sous silence
Une maison de Figuig, vérandah de la cour intérieure, deux étages, cage de l'escalier,
terrasse à gouttières.
SUR LA VENUE DES GRANDS NOMADES CHAMELIERS 217

cette révolution, si on se refuse à voir l'individualité des


tribus Botr, il y a apparence que l'histoire de la conquête
arabe demeurera indéchiffrable.
Notez d'ailleurs que Botr et Beranès ne sont pas séparés
seulement par la différence des genres de vie, nomades
d'une part et sédentaires de l'autre. Une bonne partie des
Botr sont des étrangers, des Sahariens; et ceux mêmes des
Botr qui ont des racines dans le pays ont subi profondé¬
ment l'influence des premiers. Mais les Beranès, surtout les
orientaux, ancêtres de nos Kabyles, ont été en contact pro¬
longé avec les deux Carthage, la punique et la romaine ;
c'est-à-dire avec la civilisation. La conquête arabe les a
trouvés chrétiens. Beaucoup de Botr étaient juifs ou féti¬
chistes, « idolâtres » comme disent les chroniqueurs arabes.
Comment peut-on espérer comprendre si on fait abstraction
de différences aussi profondes entre les deux humanités
maugrebines ?
Et voici un dernier trait. Il est si vrai qu'il y a deux
Maghrebs, éternellement distincts, que chacun d'eux a
une architecture traditionnelle, adaptée à deux sociétés
et à deux genres de vie très différents.
II y a une architecture botr ou si l'on veut zenata ; et
une architecture beranès que nous appelons kabyle. Une
première différence est que la maison kabyle a un toit en
tuiles, la maison zenata une terrasse. Et c'est une diffé¬
rence essentielle correspondant beaucoup plus qu'on ne l'a
dit à deux formes de société. C'est qu'en effet dans la so¬
ciété orientale, où la femme est cloîtrée, la terrasse est le
domaine de la femme, à qui la rue est interdite : sans ter¬
rasses, communiquant l'une avec l'autre, d'un bout à l'au¬
tre de la ville, il n'est pas humainement possible de main¬
tenir une claustration rigoureuse des femmes. C'est donc
là déjà une grosse différence, mais ce n'est pas la seule, tant
s'en faut. Je ne sais pas pourquoi on n'a jamais noté le ca¬
ractère extraordinairement urbain des moindres agglomé¬
rations zenata. Un ksar saharien a souvent quelques cen¬
taines d'habitants à peine ; il est construit en boue durcie
comme furent d'ailleurs Babylone et Memphis ; mais il est
218 LES TÉMOIGNAGES DES AUTEURS ARABES

d'une architecture savante et complexe : les maisons ont


plusieurs étages, réunies par des escaliers très bien conçus,
elles sont agrémentées de vérandas intelligemment orien¬
tées, les terrasses ont leur agencement bien conçu de gout¬
tières. Les rues ont des passages couverts, des bancs pu¬
blics où bavardent les flâneurs, des vespasiennes. II y a un
souk, des boutiques de commerçants et d'artisans, des cafés,
des lieux de plaisir. On voit très bien pourquoi. C'est que
sur le ksar zenata plane le nomade. Quand il arrive, après
des mois de vie rude au pâturage, il veut trouver à son port
d'attache la satisfaction de ses besoins et de ses vices.
Lorsque rôde par les rues une bordée de nomades, la famille
ksourienne fait sagement d'avoir une maison bien fermée,
à l'intérieur de laquelle elle puisse trouver, sans mettre le
nez dehors, les commodités de l'existence. Il arrive souvent
d'ailleurs que la maison appartienne au nomade ; et ce pro¬
priétaire-là n'est pas un croquant quelconque, c'est un gen¬
tilhomme, le sabre au côté ; il veut que sa maison lui fasse
honneur. Ainsi arrive-t-il que le moindre ksar du Touat,
du Gourara, ou du Figuig, soit une réduction de grande ville,
et, si l'on veut, de Tlemcen. L'échelle est plus petite, les
matériaux sont moins nobles, mais la ressemblance géné¬
rale est incontestable.
Tout au contraire, une agglomération kabyle est un vil¬
lage, qui sent le paysan indépendant, mais fruste. Les villes
elles-mêmes, Constantine, Médéa, Miliana, ne sont guère
que de très grosses bourgades. Tous les touristes savent
que, au point de vue architectural, elles ne supportent pas
la comparaison avec ce bijou de cité orientale qu'est Tlem¬
cen, capitale des Zenata.
Il y a là un groupe d'idées qui n'ont jamais été longue¬
ment développées (1), comme elles mériteraient de l'être,
et qu'il faut pourtant bien signaler en passant. Il faut se
rappeler que ces deux espèces biologiques, le Botr et le
Beranès, ont sécrété, chacune à sa mesure, leurs coquilles
propres, aussi distinctes l'une de l'autre que la coquille
d'un lamellibranche de celle d'un gastéropode.
i (1) Voir 24, passim. •
LES SIÈCLES OBSCURS
DU

MAGHREB
CHAPITRE PREMIER

LA CONQUÊTE ARABE
L'ANCIENNE NUMIDIE CENTRE DE LA RÉSISTANCE

Les débuts de la conquête arabe


Que le Maghreb ait reçu l'empreinte orientale de Car-
thage, indélébile, couvant sous la cendre pendant tout
l'empire romain ; que l'apparition du chameau, entraînant
la constitution des grandes tribus nomades, ait créé un
nouveau Maghreb, le Maghreb Botr ou Zenata, juxtaposé
au Maghreb plus ou moins latinisé des Beranès; ce sont là
des faits d'une telle importance qu'il eût paru absurde,
avant de les avoir dégagés, d'essayer de comprendre la
conquête arabe.
Même quand on en a pris conscience, il n'est pas si aisé
de raconter cette conquête.

Coup d'œil d'ensemble. — Après l'écroulement de la


domination byzantine, l'histoire du Maghreb devient un
tohu-bohu désespérant d'événements sans queue ni tête.
Est-il possible d'y retrouver des lignes générales, de dégager
une direction, un sens? On croit que oui.
Aujourd'hui, après douze siècles, les résultats de la
conquête arabe nous frappent. Le Maghreb a été largement
arabisé, totalement et profondément islamisé. C'est un
résultat admirable, c'est entendu. Peu de colonisations
dans l'histoire de la planète ont obtenu un aussi beau
succès. Mais reportons-nous au moment de la conquête,
au vn e siècle après J.-C. Il s'est produit là une révolution
immense. Le pays a franchi la cloison, étanche partout
ailleurs, qui sépare l'Occident de l'Orient. Comparées à un
pareil saut dans l'inconnu, nos révolutions française ou
russe apparaissent mesquines. On a la curiosité de com¬
prendre, de distinguer des détails. On s'aperçoit de suite
222 LA CONQUÊTE ARABE

que la conquête arabe a été extrêmement longue et dis-


putée.~LTy a eu résistance acharnée.
Les premières courses des Arabes au Maghreb sont de
641 ou 642. La défaite du patrice Grégoire et de ses Byzan¬
tins à Sbeïtla est de 647. La fondation de Kairouan est de
670. La grande randonnée d'Ocba (sans le moindre résultat
durable), qui conduisit les Arabes jusqu'à l'Atlantique,
est de 683. La seconde grande expédition, celle de Mouça-
ben-Nocéir, sur les traces d'Ocba, est de 708. L'invasion
de l'Espagne est de 711.
Soixante-dix ans environ, voilà ce qu'a duré l'invasion,
car il ne faudrait pas se hâter de dire la conquête. Les
Arabes à différentes reprises subirent des défaites écra¬
santes, et furent totalement expulsés du pays. Ocba et
ses compagnons furent exterminés jusqu'au dernier auprès
de Biskra (683). Zohéir, en 690, après une victoire précaire,
juge sa situation intenable, il évacue l'Ifrikia, il bat en
retraite vers l'Égypte, au cours de cette retraite il est
battu et tué en Cyrénaïque. Haçan, en 698, cherchant
à venger ses prédécesseurs, avec une très forte armée, est
battu à la Meskiana, au pied de l'Aurès. La défaite fut si
écrasante que les Arabes durent reculer jusqu'en Cyré¬
naïque pour se reformer et tenir tête ; et encore dans des
postes retranchés, les Koçour Haçan, nous dirions les
tranchées d'Haçan.
Kairouan, dont le nom signifie l'entrepôt, la place
d'armes, et qui fut la base avancée de l'armée arabe dans
cette guerre interminable, Kairouan a été souvent perdu,
occupé à plusieurs reprises par les Maugrebins et trans¬
formé en capitale berbère, pendant des années consécutives.
La conquête française de l'Algérie a été longue et pé¬
nible, médiocrement conduite ; nous n'avons pas lieu d'en
être particulièrement fiers. Mais enfin, comparez-la à l'in¬
vasion arabe. Supposez que de 1830 à 1900 les Français
aient été à trois reprises totalement chassés, qu'aux plus
beaux moments ils n'aient rien occupé d'autre qu'Alger et
la banlieue, équivalent de Kairouan. Et nous aurons une
idée vive et précise de ce que fut l'invasion arabe.
l'ancienne numidie centre de la résistance 223

Les historiens arabes ont souligné l'acharnement de cette


guerre : « Les Berbères, dit Ibn-Abi-Yezid, apostasièrent
jusqu'à douze fois, tant en Ifrikia qu'au Maghreb ;
chaque fois ils soutenaient une guerre contre les Musul¬
mans. » Il faut entendre naturellement que le chiffre douze
est imprécis, homérique.
D'après Ibn-Abd-el-Hakem, le plus ancien des histo¬
riens arabes, qui aient raconté la conquête du Maghreb,
le kalife Omar, sollicité d'autoriser une invasion de l'Ifri-
kia, aurait répondu : « Ce pays ne doit pas s'appeler Ifri¬
kia; il devrait plutôt se nommer El-Moferreca-t-el-Radera
(le lointain perfide) ; je défends qu'on en approche, ou
qu'on y fasse une expédition, tant que l'eau de mes pau¬
pières humectera mes yeux. » Dans la bouche d'Omar ce
mot historique eût été une prophétie ; il y a des chances
qu'il soit apocryphe. Mais il condense assurément, sous
forme de tradition populaire, la lassitude de l'opinion
publique, impressionnée par tant d'échecs.
Il est vrai que le Maghreb est bien loin de l'Égypte,
seule base sérieuse possible de l'invasion. Et il n'est relié à
elle que par une route unique, de 2000 kilomètres de long,
route désertique par surcroît, aux points d'eau rares et
mauvais. Si on se rappelle cette circonstance, l'effort arabe
apparaît admirable. Mais la résistance maugrebine aussi.
Elle donne une mesure des racines profondes qu'avaient
jetées sept siècles de domination romaine et de civilisation
occidentale. Après tout, cette civilisation occidentale ne
s'est pas effondrée à la première sommation, tant s'en
faut. Il semble bien que le Maugrebin ait éprouvé en face
du nouveau venu une répulsion vive.
Un résultat définitif n'a été atteint qu'avec Mouça-ben-
Noçéir et la conquête de l'Espagne. Encore faut-il noter la
nature de ce résultat. A partir de ce moment, le Maghreb,
encadré entre deux centres de civilisation musulmane bril¬
lante, la Tunisie d'une part et l'Andalousie de l'autre,
n'offre plus aucune résistance à l'influence religieuse et
intellectuelle de l'Islam. La « conversion est accomplie » :
sa sincérité est attestée désormais par l'ardeur même des
224 LA CONQUÊTE ARABE

hérésies. Mais le kalifat n'y gagne rien. Sa domination offi¬


cielle ne s'est établie qu'aux deux extrémités, Andalousie
et Tunisie. Là, sur un sol de vieille culture urbaine, d'ori¬
gine sémitique, l'armée et l'administration arabe s'ins¬
tallent à demeure, sans grosses difficultés. Mais tout l'inter¬
valle, le Maghreb proprement dit, reste en état de rébellion
éternelle.
En 741 et 742, l'armée arabe est anéantie deux fois au
Maroc : une première fois à la bataille de Tanger, qui fut
appelée « la journée des nobles » parce que tous les Arabes
y périrent ; une seconde fois, l'année suivante, sur les bords
de l'oued Sebou, où le général arabe Koltoum chargea déses¬
pérément jusqu'à la mort en récitant des versets du Coran.
En 757, une tribu berbère, les Ourfedjouma, détruit
l'armée du kalife, emporte d'assaut Kairouan et la met à
sac. Un autre siège de Kairouan par les Berbères est de 771.
Le gouverneur arabe Omar, désespéré, se fit tuer dans
une sortie, où il se jeta sur l'ennemi « comme un chameau
enragé ». Et son successeur capitula.
« Conquérir l'Afrique est chose impossible, écrivait Ha-
çan à son maître le kalife ; à peine une tribu berbère est-
elle exterminée qu'une autre vient prendre sa place. »
Dès la fin du ix e siècle, la situation se renverse ; c'est
le Maghreb qui attaque. Une tribu berbère expulse d'Ifrikia
les derniers Arabes, reprend en sens inverse la longue route
de l'invasion vers l'Egypte, va en Orient renverser le
kalifat et fonder une dynastie nouvelle, celle des Fatimides.
En définitive, le califat a converti le Maghreb à l'isla¬
misme, mais il ne l'a pas conquis, à proprement parler,
jamais soumis à coup sûr. Après l'écroulement de la civi¬
lisation chrétienne, et sous l'égide de l'Islam, au moment
précis où la civilisation musulmane était la plus brillante
du monde méditerranéen, le Maghreb a eu tous les siècles
du Moyen âge pour prendre conscience de soi, se créer
une âme collective, et une forme politique. Pourquoi n'y
a-t-il pas réussi ? Ibn-Khaldoun, qui a encore connu le
Maghreb du Moyen âge, a bien eu la sensation nette qu'il
avait devant lui une grande unité ethnique : « Les Ber-
Planche VII. — ARCHITECTURE BOTR.

L'enti ée d'un passage couvert; maison à deux et peui-être trois étages, bancs de pro¬
meneurs (Figuig).
Architecture compliquée, savante, urbaine. Un ksar de Eiguig n'a pourtant que les di¬
mensions d'un village. Et tout est construit en pisé, en briques crues, la pierre n'apparaît pas.
CourtesyoJ the Geografhical Review, fublished by the American geografhical Society of New-York.
l'ancienne numidie centre de la résistance 225

bères, dit-il, ont toujours été un peuple puissant, redou¬


table, brave et nombreux ; un vrai peuple comme tant
d'autres dans ce monde, tels que les Arabes, les Persans,
les Grecs et les Romains (1). » Comment se fait-il donc que
ce peuple ne soit pas arrivé comme les autres à prendre
conscience nette de soi-même, à ce point que depuis Ibn-
Khaldoun, l'idée même de l'unité se soit à peu près com¬
plètement effacée, et le nom même de Berbère soit mort
en pays barbaresque? On l'a déjà dit. C'est la question
centrale de toute l'histoire maugrebine. Et si la réponse
à cette question se trouve quelque part, il y a chance pour
que ce soit dans l'histoire du haut Moyen âge, le seul
moment du passé où le Maghreb ait tenu en mains ses
propres destinées.
La difficulté est d'interpréter cette histoire, mais elle
n'est peut-être pas insurmontable. Il faut écarter la brous-
saille des menus faits soigneusement datés et parfaitement
discontinus que les « généalogistes » arabes déversent en
brouillard opaque sur l'attention tout de suite épuisée du
lecteur. On arrive, je crois, à les ordonner, à les classer. Il
ne faut pas trop l'essayer autour des héros, qui se res¬
semblent tous ; ils n'ont pas de figure précise, en général ;
pas même ce semblant d'individualité que leur conférerait
un nom bien déterminé se fixant aisément dans nos mé¬
moires occidentales. Mais on peut essayer de dégager la
province géographique, cette entité à laquelle les histo¬
riens arabes sont constitutionnellement aveugles. C'est
un cas où la géographie est susceptible d'apporter une
aide puissante à l'histoire.
Si on a recours à elle, je crois bien qu'on voit sans con¬
testation possible, à travers le brouillard de l'histoire
médiévale au Maghreb, des provinces déterminées devenir
successivement le personnage de premier plan ; des régions
naturelles bien définies. Successivement chacune d'elles
saisit le drapeau du Maghreb, et fait un effort désespéré.
Et on voit très bien pourquoi c'est elle qui s'est trouvée
appelée à cet honneur et pourquoi elle a échoué.
(1) 105, t. I, p. 199.
MACHHEB. 15
226 LA CJD^QUÊTE ARABE

Attitude de l'Ifrikia. — Le premier choc. —Tout au début,


•on pourrait s'attendre à ce que le représentant de la résis¬
tance maugrebine fût l'Ifrikia ; le vieux pays de civilisation
urbaine qui avait été successivement punique et romain.
Celui-là a pleinement justifié le jugement que porte Ibn-
Khaldoun dans ses Prolégomènes (1) sur les vieux centres
civilisés du Levant, la Mésopotamie, la Syrie, où la con¬
quête musulmane s'est effectuée d'un coup et a été tout
■de suite définitive. « L'un de ces pays, dit-il, avait des
«troupes perses pour le garder, et l'autre des troupes
grecques. Quand les Musulmans eurent expulsé les garni¬
sons, il n'y eut plus de résistance ni de révoltes à craindre. »
Ceci est vrai de l'Ifrikia proprement dite, ou si l'on veut
de Carthage.
Les historiens arabes, qui sont romanesques, ont fait
une place à la fille du patrice Grégoire, qu'ils appellent
Yamina. « La fille de Djoredjir échut en partage à un
homme d'entre les Ansars. Il la plaça sur un chameau èt
s'en retourna avec elle, en improvisant les vers suivants :

Fille de Djoredjir, tu iras à pied à ton tour


Dans le Hidjaz ta maîtresse t'attend.
Tu porteras de l'eau dans une outre.

En entendant ces paroles, elle demanda ce que ce chien


voulait dire, et, en ayant appris le sens, elle se jeta du
chameau qui la portait et se cassa le cou (2). »
Avec les historiens arabes on ne sait jamais où le con¬
teur des Mille et une nuits reprend ses droits. Il importe
peu qu'Yamina n'ait peut-être jamais existé. Elle sym¬
bolise un moment d'horreur tragique, qui accompagne
nécessairement toutes les révolutions. Elle représente
ele cas, plus douloureux encore pour une femme, d'aristo¬
crates raffinés tombant tout d'un coup physiquement aux
mains de demi-sauvages. Les Arabes étaient trop fins pour
ne pas voir le drame, et trop durs pour ne pas en jouir. II

(1) 104, t. XIX, p. 337.


<2) 105, t. I, p. 306.
l'ancienne numidie centre de la résistance 227

y a eu nécessairement des incidents pénibles. Mais ils


semblent avoir été sporadiques.
En tout cas, dans ce premier siècle de l'invasion musul¬
mane, si tourmenté, on a la surprise de ne guère voir Car-
thage ni les villes avoisinantes. La garnison byzantine,
conduite par Grégoire, est battue à Sbeïtla, dans le sud de
îa Tunisie. Mais les Arabes ne marchent pas sur Carthage.
Ils ont mieux à faire, ce sont des vainqueurs avisés, ils
représentent un gouvernement régulier à tendances fis¬
cales, ils lèvent une grosse contribution de guerre. Dans
toute la suite des événements, ils n'ont à s'occuper de Car¬
thage qu'une seule fois en 698 (approximativement). A ce
moment encore, un demi-siècle après Sbeïtla, Carthage est
aux mains des Byzantins ; il y a là une armée et une flotte
byzantine. Le nouveau gouverneur arabe de Kairouan,
Haçan, met rapidement et définitivement un terme à cette
menace. Il emporte Carthage, à deux reprises successives,
semble-t-il, et à quelques mois ou quelques semaines d'in¬
tervalle; dans cet intervalle, une flotte byzantine aurait
réoccupé la ville. L'intervention de îa flotte byzantine
permit surtout aux habitants d'émigrer. « Les uns pas¬
sèrent en Sicile, les autres en Espagne. » Selon Ibn-Abd-
el-Hakem, «il ne se trouva dans la ville qu'un petit nombre
de Roums, tous de la classe pauvre. Le reste s'était em¬
barqué avec le gouverneur ». — « Après quoi, dit le Bayan,
les habitants de la région, se rendant à l'appel des messa¬
gers d'Haçan, s'empressèrent d'accourir, et quand il n'en
manqua pas un, il leur fit détruire et démanteler Car¬
thage, dont toute trace fut effacée (1). »
Ibn-el-Athir dit à peu près la même chose : « Haçan
fit parcourir les environs par ses troupes, et les habitants
■effrayés s'étant empressés de venir le trouver, il leur fit
-autant que possible démanteler Carthage (2). »
C'est la disparition de Carthage, mais Tunis prend immé¬
diatement sa place. Haçan lui-même fit creuser à travers

(1) 99, t. I, p. 25.


(2) 103, p. 68.
228 LA CONQUÊTE ARABE

le lac de Tunis le canal qui réunit la ville à la mer (1).


Pour le kalifat qui n'avait pas la domination de la mer,
il était impossible de laisser subsister le port de Carthage,
trop isolé au bout de la presqu'île pour être défendable.
Événement considérable, mais petit fait de guerre, vite
exécuté et définitif. Il s'agit de fermer la dernière porte
d'entrée par où Byzance reste en état d'envoyer des
secours à l'ennemi principal qui est ailleurs. Songez par
comparaison au siège de Carthage par Scipion Emilien, à
sa durée, à l'acharnement de la lutte, à l'enthousiasme de
la population punique, à la femme d'Asdrubal jetant ses
enfants dans le temple incendié et s'y précipitant elle-
même. C'est Carthage qui était alors le cœur du Maghreb.
En 798, Carthage est accessoire, ce n'est plus à elle que
l'envahisseur arabe se heurte.
La position essentielle de l'envahisseur arabe est Kai-
rouan, à l'orée du Sahara, couvrant la grande route déser¬
tique d'attaque et de retraite, qui vient d'Egypte. Et
Kairouan fait face à l'Aurès. C'est là et non pas dans les
villes du nord qu'est l'ennemi redoutable, celui dont on
ne vient pas à bout, dans le massif montagneux, et dans
les hautes vallées qui s'étendent au nord. Ce pays-là, c'est
exactement la Numidie romaine et carthaginoise.
Il n'y a pas de doute. Dans la première décade de la
conquête arabe, tous les chocs décisifs se produisent là
autour de l'Aurès. Et la situation est déjà la même au
siècle précédent, au moment de la reconquête byzantine.
Le Vandale une fois hors de cause, les gros efforts mili¬
taires des Byzantins, conduits par l'eunuque Soiomon, ont
porté sur l'Aurès et sur la Numidie. Le fait est d'autant
plus frappant qu'il ne se reproduira plus guère. Plus tard,
dans tout le reste de l'histoire maugrebine, il ne sera plus
guère question de la Numidie qu'incidemment. Ce seront
d'autres provinces, et non plus la Numidie, où battra le
cœur politique et militaire du Maghreb.
(i) 51.
230 LA CONQUÊTE ARABE

La Numidie physique. — La Numidie, qui est aujour¬


d'hui le pays Ghaouia, a toujours été, et elle est encore
une région naturelle extrêmement bien individualisée ; par
les formes de son terrain et par son climat.
L'Aurès lui-même est une forteresse montagneuse facile
à défendre, de pénétration difficile. La région qui s'étend
au nord, nous l'appelons aujourd'hui dans le langage cou¬
rant les hauts plateaux de Constantine ; mais le nom est
peut-être mal choisi. Ce ne sont pas des hauts plateaux
comme les autres, comme ceux qui courent sans inter¬
ruption du Hodna à la Moulouya. Pour s'en rendre compte,
il suffit de jeter un coup d'œil par la portière, quand on fait
en chemin de fer le trajet Constantine-Biskra. Ce sont bien
de hautes plaines, tout à fait horizontales ; mais d'étendue
limitée, coupées, isolées, compartimentées par des tronçons
de chaînes, parfois assez puissants. La plaine et la mon¬
tagne s'entrepénètrent, s'enchevêtrent en damier irré¬
gulier ; c'est un relief à part. Ce n'est évidemment pas le
chaos des montagnes kabyles. Mais ce ne sont pas non plus
les véritables hauts plateaux, où l'on voit généralement se
fermer autour de soi le cercle de l'horizon, presque aussi
régulier que sur la mer.
L'originalité est la même au point de vue climat. Évi¬
demment, ces hautes plaines sentent le sud, elles sont
sèches, elles appellent le pâturage. Mais bien moins que
les hauts plateaux proprement dits. Cette plate-forme
hérissée de chicots montagneux puissants a des ressources
en eau. En beaucoup de points elle se prête à l'exploi¬
tation agricole, elle sollicite l'agglomération humaine de
sédentaires. Sur ce point aussi, c'est une région inter¬
médiaire entre les Kabyiies et les hauts plateaux.
Dans l'antiquité, avant l'introduction du chameau qui
ouvrit au nomadisme l'immensité des steppes et même du
désert, ce coin du Maghreb, la Numidie, intermédiaire
entre les steppes et le désert, d'une part, et le pays fran¬
chement arable, de l'autre, s'est trouvé le pays de nomades
par excellence, la Numidie.
■ i C'est encore ce pays-là qui a été le boulevard de la
l'ancienne numidie centre de la résistance 231

Mauritanie contre l'invasion arabe. Malgré l'indigence des


témoignages historiques, cela paraît évident. Il n'est pas
facile cependant de se rendre exactement compte com¬
ment : de se représenter avec précision ce qui s'est passé.
Ce n'est pas seulement parce que, sur ce premier con¬
tact entre Arabes et Berbères, les historiens arabes sont
particulièrements brefs et vagues ; sous une floraison inu¬
sitée d'anecdotes à demi légendaires.
Mais c'est qu'il est malaisé de les interpréter, avec la
connaissance que nous pourrions avoir, mais que nous
n'avons pas, de la Numidie au vn e siècle.
De toutes les régions du Maghreb, la Numidie est pro¬
bablement celle dont l'évolution est le plus difficile à
suivre. Elle a passé successivement par des avatars contra¬
dictoires.

La Numidie carthaginoise et romaine. — Nous suivons


très bien l'évolution aux temps de Carthage et de Rome
A l'origine, c'est le pays des Numides, c'est-à-dire assu¬
rément de nomades. Ces nomades-là, à défaut de cha¬
meaux et de tentes, dans leurs déplacements, avaient « des
cabanes montées sur des roues (mapalia, comme les
nomment les auteurs anciens) » (1). Le cadre était tout
différent du cadre actuel. Mais il s'agissait bien de grandes
tribus nomades, groupées sous l'autorité de princes puis¬
sants, Massinissa, Syphax, Jugurtha.
Sous l'empire romain, cette Numidie, tout en gardant
stm nom, a subi une transformation curieuse. Ce pays de
nomades est devenu un pays de cultures sédentaires. C'est
là que la colonisation romaine a remporté ses plus beaux
succès ; un nombre considérable de grandes villes se sont
élevées sur le haut plateau, ou si l'on veut les hautes val¬
lées, au nord de l'Aurès. Le pied même de la montagne
était jalonné par un chapelet de grandes cités, Théveste,
Mascula, Bagaï, Timgad, Lambèse, Tobna. C'est là qu'était
le centre militaire de l'Afrique, la III e Légion y à toujours

(1) 28, t. I, p. 4.
232 LA CONQUÊTE ARABE

eu sa garnison. Un peu plus au nord sur le haut plateau


étaient d'autres cités; par exemple, Madaure, la patrie de
saint Augustin et d'Apulée. Quel contraste avec les pâtu¬
rages numides ! L'administration romaine a gardé le nom
de Numidie, mais il ne répond plus à rien. Les nomades
ont disparu. A la même époque, dans l'autre partie du
Maghreb romain, la Mauritanie, nous dirions aujourd'hui
les Kabylies, la colonisation romaine échoue ; la Mauri¬
tanie est très pauvre en ruines romaines. Et pourtant,
c'est justement le sol le mieux arrosé, le plus naturellement
agricole. Cette situation n'est paradoxale qu'en apparence.
Elle est tout à fait normale au Maghreb. La colonisation
française elle aussi a progressé rapidement dans les par¬
ties sèches de l'Algérie, ou, comme nous disons, les pays de
dry farming, l'Oranie, le Sersou. Elle rencontre des obstacles
insurmontables en Kabylie. Ici, comme ailleurs, le paysan
enraciné au sol ne se laisse pas refouler. Mais le nomade
n'a pas de racines, c'est à la guerre seulement qu'il est
redoutable ; la paix, l'ordre, la sécurité tendent à l'éli¬
miner progressivement.
A la limite du Sahara, dans les steppes des hauts pla¬
teaux, il y a d'immenses espaces où l'ingéniosité du culti¬
vateur peut tirer un parti intéressant de pluies à la rigueur
suffisantes. Mais ce sont justement ceux dont les nomades
convoitent le plus ardemment les pâturages. Là les limites
des terres cultivées subissent d'énormes oscillations suivant
le régime politique. Pendant les siècles de la domination
romaine, à l'abri de la III e Légion, la Numidie fut con¬
quise par la charrue et le jardinage. Surtout peut-être par le
jardinage, l'Aurès comme une grande partie de l'Afrique
devint une olivette. L'Afrique romaine fut la grande
exportatrice d'huile dans l'empire; les archéologues retrou¬
vent les tessons d'amphores à huile africaines, épars à
travers le monde méditerranéen. Comme partout où il y a
une monoculture, organisée pour l'exportation, le régime
était et devint de plus en plus celui de la très grande pro¬
priété. Le petit paysan, propriétaire de son champ, tend
à varier ses produits,^et en consomme lui-même la plus
l'ancienne numidie centre de la résistance 233

grande part, parce qu'il songe avant tout à son propre


bien-être. La révolution qui secoue actuellement l'Europe
orientale, slave et roumaine, a attiré l'attention des écono¬
mistes sur ce phénomène. La Numidie romaine fut donc
un pays où des aristocrates, latins ou latinisés, exploi¬
taient un immense prolétariat agricole. Entre les deux
groupes la différence de « standard of life » était sûrement
considérable. Mais elle n'était pas la seule : il y avait diffé¬
rence de race, ou en tout cas, ce qui revient à peu près
au même, de langue. Le prolétariat était resté fidèle à
de vieux patois, parfois le punique, et partout ailleurs le
berbère. Nous le voyons nettement parce que cette situa¬
tion dangereuse amena, au iv e siècle, l'explosion du dona-
tisme. Elle est capitale pour l'intelligence de l'évolution
en Numidie, où elle fut plus violente que partout ailleurs.
Naturellement ce fut une explosion religieuse, mais ceci
n'est pas de notre sujet.
Derrière l'exaltation religieuse, il y a quelque chose
de très humain et terre à terre, la haine de classe et de
race. C'est l'émeute du prolétariat. Un sobriquet des
donatistes fut circoncellions, circum cellas, ceux qui rôdent
autour des fermes. « Ils haïssent les maîtres et les riches,
et quand ils rencontrent un maître monté sur son charriot,
et entouré de ses esclaves, ils le font descendre, font monter
les esclaves dans le char, et forcent le maître à courir
à pied. Ils se vantent d'être venus pour rétablir l'égalité
sur la terre et ils appellent les esclaves à la liberté (l). »
Le cri redouté Deo laudes est le signal du meurtre, du
pillage et de l'incendie.
C'est la révolution sociale, et c'est en même temps la
levée en masse contre l'empire, la latinité. Ce n'est pour¬
tant pas le donatisme qui a tué l'empire, quoiqu'il l'ait
ébranlé. D'ailleurs il ne nous intéresse pas comme événe¬
ment historique : nous n'essayons pas de raconter la chute
de l'empire. Le donatisme ne nous a retenus qu'à cause
de la lumière qu'il jette sur la tenure du sol, les conditions
économiques de la Numidie à la fin de l'empire.
(1) Masqueray, dans 96, p. lXvit.
234 LA CONQUÊTE ARABE

Comme d'habitude au Maghreb, pour expulser le maître


étranger il a fallu l'intervention d'un autre maître étranger.
Cette fois ce furent les Vandales. Mais ici le rideau
tombe. L'Afrique vandale n'a pas eu d'historien. Saint
Augustin, qui est la grande source de nos connaissances
sur le donatisme, meurt pendant le siège d'Hippone par
les Vandales.
Tout ce que nous savons avec certitude, c'est que sous
la domination vandale la Numidie a dû subir une trans¬
formation totale. Il est sûr que les grandes villes de la
Numidie romaine furent vers ce moment-là détruites, et
définitivement, la plupart d'entre elles, pour n'être jamais
relevées que par notre direction des antiquités, quinze
siècles plus tard. C'est pour cela que leurs ruines sont si
belles et que Timgad fait concurrence à Pompéi. Une
éruption volcanique, ou le sac et l'incendie par une bande
de pillards sont des phénomènes infiniment moins destruc¬
teurs que la continuation de la vie.
Mais pourquoi la vie n'a-t-elle pas continué ? Elle est
si acharnée et si ingénieuse, en règle générale. C'est qu'ici
nous sommes sur un terrain spécial, champ de bataille
éternel entre deux conceptions économiques, la pastorale
et l'agricole. Quand les Byzantins ramenèrent en Afrique,
d'une façon précaire et provisoire, un gouvernement
régulier, nos préoccupations occidentales de l'ordre et de
la production, la Numidie qu'ils retrouvèrent ne fut plus
du tout la province romaine de Numidie ; plus de villes et
par conséquent plus de bourgeoisie, plus de grands pro¬
priétaires, mais plus de prolétariat agricole non plus.
Apparemment l'oscillation du pendule avait déjà ramené
les pasteurs. En tout cas, c'est depuis ce moment-là que
le pâturage en Numidie a plus ou moins rapidement
éliminé l'agriculture.
La Numidie, que nous entrevoyons, assez confusément,
à travers Procope, est derechef un pays de grandes tribus
berbères, groupées autour de princes puissants.
Ce sont des noms : Yabdas, qui semble avoir été propre¬
ment le roi de l'Aurès; Orthaïas, qui semble avoir eu le
l'ancienne numidie centre de la résistance 235

Hodna. On ne court guère le risque de se tromper envoyant


dans ces gens-là, sinon les ancêtres, du moins les prédé¬
cesseurs des grands chefs berbères qui, au siècle suivant,
arrêtèrent si longtemps l'invasion arabe, Koçeila, la
Kahena. Les grandes lignes du tableau paraissent à peu
près les mêmes.
Mais qu'étaient les tribus auxquelles commandaient ces
grands chefs berbères ? Quel genre de vie menaient-elles ?
C'est ici que la difficulté commence.

Le pays Chaouia actuel. — Lorsqu'on se rappelle que


la grande nouveauté sociale de l'époque a été l'apparition
des grandes tribus nomades chamelières, on imaginerait
volontiers que la Numidie nouvelle était devenue l'habitat
de ces grandes tribus nomades. Mais pour l'admettre,
purement et simplement, il faudrait faire abstraction de
faits gênants.
Et d'abord la Numidie actuelle, le pays Chaouia, n'est pas
du tout habitat de grandes tribus nomades.
Le nom de Chaouia signifie pâtres de moutons. Et il
est justifié : moutons et chèvres, c'est en effet l'élevage
par excellence pratiqué par les Chaouia. C'est que, si leurs
pâturages d'hiver sont dans les plaines, les pâturages
d'été sont dans la montagne voisine, jusqu'aux sommets
escarpés, où les ovins seuls circulent aisément et trouvent
une nourriture à leur convenance. Les Chaouia ne sont
pas des nomades, au sens africain du mot ; ce sont plutôt
" des transhumants se rapprochant des nôtres, dans nos
montagnes européennes.
Leur vie oscille simplement de la plaine à la montagne
proche, le long des pentes, dans un tout petit rayon. Ce
genre de vie se reflète dans l'habitation. Le Chaouia vit
une partie de l'année sous la tente, la grande tente africaine
habituelle, celle des Zénètes et des Arabes, tissée de laine
noire ou brune, en longues bandes cousues ensemble (les
flidj). Mais invariablement il a aussi des villages. Ce
fte sont pas du tout des équivalents du ksar zénète ou
ai'abe ; non plus que du village kabyle ; puisque ce sont
236 LA CONQUÊTE ARABE

des magasins et des refuges, qui restent vides pendant des


mois. Le Chaouia laisse là, sous clef, toutes ses pauvres
richesses et toutes ses réserves, parce qu'il n'a ni les bêtes
qui seraient nécessaires pour les transporter, ni le besoin ou
le désir de traîner avec soi un bagage encombrant dans son
court rayon de transhumance. Le village magasin des
Chaouia se rapproche beaucoup du village-kabyle dans
les traits généraux de son architecture. Comme le village
kabyle, c'est un bloc dense de petites maisons serrées les
unes contre les autres, couronnant un piton d'accès diffi¬
cile. Un village-magasin n'aurait plus de raison d'être
s'il n'était une forteresse aisée à défendre. Les petites
maisons sont extrêmement simples et rustiques, comme
les maisons kabyles ; ce sont des maisons de village ; rien
du caractère urbain qui est si marqué dans le moindre
ksar saharien. Par un trait pourtant la maison chaouia
s'éloigne de la maison kabyle. Elle n'est jamais couverte
en tuiles ; c'est une maison à terrasse comme la maison
saharienne. Qu'on n'invoque pas le climat. Les Chaouia
eux-mêmes regrettent les insuffisances de leurs terrasses
dans leurs montagnes. En hiver le poids de la neige menace
éternellement d'enfoncer la terrasse, qu'il faut protéger
par un balayage continuel. La terrasse, qui est si contre-
indiquée dans l'Aurès, y est certainement une tradition
architecturale venue du Sud, de l'Orient, une influence
zénète (1). L'homme, comme le sol, a un caractère mixte.
Mais de ses deux voisins du Nord et du Sud celui que
le Chaouia déteste le plus, vis-à-vis duquel il se sent plus
particulièrement étranger, c'est assurément l'Arabe, c'est-
à-dire le grand nomade. C'en est une preuve suffisante que
le Chaouia soit resté fidèle à son dialecte berbère, tandis
que tous les grands nomades du Maghreb, par un processus
qu'on verra, ont adopté la langue arabe. Le grand nomade
zénète ou arabe, à travers les siècles, a certainement
(1) M. William Marçais me signale deux cas où apparaît nettement cette
influence de la tradition architecturale. En pleine Tunisie, où toutes les
maisons sont à terrasse, Medjez-el-Bab est couverte en tuiles. Ténès aussi à
côté de Mazouna qui est à terrasses. C'est que Medjez-el-Bab et Tenès ont
été fondées par des Andalous.
l'ancienne numidie centre de la résistance 237

foulé la Numidie, il y a exercé une influence profonde.


Mais il n'a jamais pu éliminer le Chaouia, parce qu'il n'a
pu le forcer dans le refuge de ses montagnes.
Ainsi donc le Chaouia, le Numide actuel, est un simple
transhumant. Cela est de grande conséquence.
Au Maghreb, c'est le grand nomade qui est le personnage
historique important. C'est lui qui est groupé en grandes
tribus guerrières, qui a des princes redoutables, qui fonde
les dynasties, qui ébranle le monde.
Le transhumant jamais, au moins autant qu'on peut en
juger. Ce qui est en cause, ce n'est évidemment pas la
qualité guerrière de l'individu. Elle est éminente. C'est
grâce à elle que les montagnes Chaouia sont restées invio¬
lées à travers les siècles. Mais il a semblé impossible de
grouper jamais pour une action extérieure l'essaim confus
des petites tribus enfermées chacune dans son cercle
étroit.
Le Maroc a son Aurès, peuplé de transhumants. C'est
toute l'énorme masse du Moyen-Atlas peuplé au Moyen âge
de Zenaga, qui sont aujourd'hui les derniers et les seuls à
porter au Maghreb le vieux nom de Beraber. Cet énorme
bloc de transhumants, bien plus considérable que l'Aurès,
a été encore plus impénétrable. Ses vertus militaires sont
légendaires. Et cependant ces transhumants marocains
n'ont jamais fondé une dynastie, jamais joué un rôle
politique quelconque, du moins un rôle actif (1).
Il en est de même de l'Aurès. Aujourd'hui c'est le coin
le plus retiré de l'Algérie, le coin où les idées nouvelles se
font le plus lentement jour : une sorte d'angle mort autour
duquel la vie tourne sans y pénétrer : quelque chose
d'enkysté.
Et il en est ainsi depuis des siècles. A travers toute
l'histoire du Maghreb arabe, le pays que nous appelons
aujourd'hui Chaouia est toujours resté à l'arrière-plan ;
a une exception éclatante près : tout au début, au premier
contact, celui qui fut décisif. A ce moment-là, sous des

(1) 26, passim.


238 LA CONQUÊTE ARABE

princes qui paraissent numides, l'Aurès paraît le prota¬


goniste de tout le Maghreb.
C'est justement là le mystère. Si dès ce moment-là il
avait été le pays Chaouia, on ne comprendrait pas le
rôle qu'il a joué. Apparemment il fy eut là une période
-de transition où la Numidie fut quelque chose d'autre et
il est difficile de deviner quoi.

L'AURÈS DU VII e SIÈCLE

On ne peut faire que des hypothèses.


Il semble évident que ce prolétariat agricole du dona-
tisme n'a pas disparu. On n'entend plus ses revendications
parce qu'elles sont satisfaites ; on n'en parle plus parce
qu'il s'est transformé : il n'est plus un prolétariat révolté.
Mais les hommes sont toujours là. Une masse assez dense,
passionnée, violente, énergique, et nota bene pénétrée
depuis des siècles d'influence romaine et chrétienne. Car
enfin le donatisme restait à l'ombre de la croix. Ce prolé¬
tariat agricole a stupidement détruit, il a jeté par terre les
villes parce que là était le maître. Mais, devenu proprié¬
taire des olivettes, il est probable qu'il a cherché à en tirer
parti dans la mesure où il a su le faire. L'accumulation
des richesses acquises, elle non plus, n'a pas disparu du
jour au lendemain.
Il y a là des éléments très sérieux de force qui devaient
subsister encore au vn e siècle.
Évidemment, ce prolétariat agricole émancipé, nous le
retrouvons sous une forme nouvelle qui le rend mécon¬
naissable. Il est groupé en tribus, sous des princes ; c'est-
à-dire que cette démocratie farouche s'est pliée à une orga¬
nisation aristocratique. Peut-on supposer que ç'ait été là
une évolution spontanée ? Pourquoi pas. Que l'anarchie
aboutisse normalement à la dictature, c'est une constata¬
tion aussi vieille qu'Aristote, une des rares lois historiques
qui aient été dégagées. Et d'ailleurs, pour aider à cette
évolution, l'ancienne Numidie avait des voisins redou¬
tables qui ont pu agir directement par la pression de leur
l'ancienne numidie centre de la résistance 239

force, et indirectement par l'exemple contagieux d'une


organisation aristocratique en tribus disciplinées.
Quand on essaie de suivre, à travers Procope, les cam¬
pagnes de l'armée byzantine, dans la première moitié
du VI e siècle, on croit entrevoir qu'elle avait devant elle
deux catégories d'ennemis. D'une part les Aurasiens, la
tribu d'Yabdas, que les Byzantins poursuivaient jusque
dans le cœur des montagnes. Et d'autre part les tribus
sahariennes et tripolitaines au sud et à l'est de la Tunisie ;
elles sont sous le commandement d'autres princes berbères,
Antalas, Cutzinas ; on distingue parmi elles les Levattes,
qui sont évidemment les Louata : ce sont ces Berbères-là qui
combattent d'une manière toute nouvelle, en s'appuyant
sur une ligne de chameaux ; après la défaite ils vont se
reformer au désert, hors de portée. Ce sont les ennemis
les plus redoutables. Contre Yabdas et ses Aurasiens,
Solomonle général byzantin a remporté des succès décisifs ;
au contraire il a trouvé la mort dans une campagne contre
les Louata. Il y a donc bien nettement deux groupes de
Berbères, qui tantôt se prêtent main-forte et tantôt se
laissent manœuvrer l'un contre l'autre par la diplomatie
byzantine. L'un des deux groupes est évidemment celui des
grands nomades chameliers, Zénètes, Botr.
Or ces tribus zénètes, vues à travers Procope, semblent
encore localisées à l'est et au sud de l'Aurès. Si elles ont,
dès ce moment-là déjà, inondé le Hodna et les hauts
plateaux, nous n'en avons aucun indice. Il est naturel de
croire que l'invasion zénète a été progressive et plus ou
moins lente. Au vi e et au vn e siècle, elle semble n'être
arrivée encore qu'à la hauteur de l'Aurès.
Si cette hypothèse est justifiée, il y a deux bonnes
raisons pour que l'ancienne Numidie soit à ce moment-là
un coin particulièrement redoutable du Maghreb. Ce n'est pas
seulement parce que les siècles de domination romaine y
ont accumulé les ressources et les hommes, c'est aussi que
Jes têtes de colonne de l'invasion zénète y sont précisé¬
ment parvenues.
Hypothèses, évidemment. Elles sont assez d'accord du
240 LA CONQUÊTE ARABE

moins avec les divisions ethnographiques de l'Aurès telles


que Masqueray les a établies. Il y a aujourd'hui encore
deux Aurès, qui parlent chacun un dialecte berbère dis¬
tinct, conscients chacun de son originalité. Dans l'Aurès
oriental plus ouvert, plus aisément pénétrable, les indi¬
gènes se disent eux-mêmes Ould-Djana, fils de Djana, et
Djana est l'ancêtre éponyme des Zenata.
Les indigènes de l'Aurès occidental sont notablement
différents, dans les hautes vallées creuses, extraordinai-
rement bien closes, inaccessibles, de l'Oued Abdi, et de
l'Oued el Abiod. Ceux-là ne se réclament pas de Djana ; ils
ont des relations médiocrement amicales avec leurs voisins
orientaux ; ils sont parmi les Chaouias les montagnards par
excellence ; c'est chez eux que Masqueray a fait avec le
plus de succès la chasse aux souvenirs romains.
Notre hypothèse est d'ailleurs aussi en accord avec le
texte d'Ibn-Khaldoun, lorsqu'il nous raconte le grand
choc entre l'envahisseur arabe et les princes berbères,
autour de l'Aurès. Tout ce qui précède, si on le traduit
en langage d'Ibn-Khaldoun, signifie que dans l'Aurès
du vn e siècle, il y a deux groupes de tribus, les unes Zenata-
Botr, et les autres Beranès. C'est précisément ce que nous
dit Ibn-Khaldoun expressément. On ne l'a pas assez sou¬
ligné, parce qu'on a renoncé trop vite à essayer de com¬
prendre les réalités profondes, dissimulées derrière l'arbre
généalogique des tribus berbères.

Le choc décisif. — Les héros de l'indépendance berbère,


au moment de l'invasion arabe, sont comme on sait Koçeila
et la Kahena. Ils ont été pendant des années les cham¬
pions et les maîtres du Maghreb.
Entre eux et leurs prédécesseurs les princes berbères de
Procope et de Corippus, il y a dans l'histoire une lacune de
plus d'un siècle.
Ce qui s'est passé dans le monde berbère depuis 550 jus¬
qu'à Koçeila, nous n'en savons absolument rien.
D'ailleurs, Koçeila et la Kahena eux-mêmes ont à peine
une histoire. Leur souvenir s'est conservé vaguement dans
l'ancienne numidie centre de la résistance 241
le folklore de l'Aurès. Il y a été recueilli par l'auteur du
Kitab-el-Adouani, que Féraud a publié (1). Masqueray a
fait pieusement la chasse aux dernières bribes (2). Enfouis
sous un fouillis de légendes et de personnages plus ou
moins imaginaires, on retrouve bien tout de même les
héros réels, Koçeila et la Kahena. On retrouve même leur
nom très loin de l'Aurès, jusqu'au Soudan, chez les Toua¬
regs Iforass, que Corippus, il est vrai, mentionne dans le
sud de la Tunisie. Les ruines d'Es-Souk, dans l'Adrar des
Iforass, sont surtout remarquables par les pauvres débris
d'un palais, qui s'appelle Koçeilata, le palais de Koçeila :
les Iforass interrogés prennent Koçeila pour une femme ;
c'est dire que son souvenir s'est emmêlé avec celui de la
Kahena (3). Après plus d'un millénaire, chez des bar¬
bares sans littérature, cette survivance confuse de noms
est pourtant le retentissement d'un grand passé.
Koçeila et la Kahena furent des incroyants. Toute la
sympathie des historiens musulmans va à leurs adver¬
saires. Ces historiens sont très brefs mais ils sont tous
d'accord, Ibn-abd-el-Hakem, En-Noweiri, Ibn-Khaldoun,
le Bayan, Ibn-el-Athir. A la manière des historiens arabes,
qui se répètent tous, ils nous donnent, presque dans les
mêmes termes, le récit sec et sommaire, sans commentaires,
des mêmes événements.

Koçeila. — Koçeila et la Kahena se sont succédé, mais,


sûrement, ils étaient très différents, ils ne représentaient
pas le même groupe de tribus. Koçeila était le chef des
Aureba qu'Ibn-Khaldoun classe, sans contestation, parmi
les tribus Beranès. Il nous dit expressément que les Aureba
depuis très longtemps, depuis soixante-treize ans, occu¬
paient le premier rang parmi toutes les tribus descendues
de Bernés. On a déjà dit combien on estime importante
cette distinction entre Beranès et Botr.
Ibn-Khaldoun nous dit que Koçeila avait pour lieute-

(1) 101, passim.


(2) 40, passim.
(3) 17, p. 27, flg. 1
MAGHREB 16
242 LA CONQUÊTE ARABE

nant Sekerdid-el-Roumi, Sekerdid le Romain. Il nous


dit que tous les deux étaient chrétiens. Il nous représente
Koçeila, au moment décisif, en correspondance avec « les
Francs », c'est à-dire, bien entendu, les citadins latinisés (1).
Ce sont là des traits concordants. Il semble bien que les
tribus groupées derrière Koçeila gardaient un contact
assez étroit avec le christianisme et la latinité.
Dans l'histoire de Koçeila, les grands faits se groupent
autour de l'Aurès. C'est au sud-ouest de l'Aurès, à côté de
Biskra, qu'il a remporté sa grande victoire, et tué Sidi-
Ocba. C'est à l'est de l'Aurès, entre Kairouan et l'Aurès,
qu'il a perdu le trône et la vie.
Masqueray n'hésite pas à affirmer que l'Aurès occi¬
dental avait un lien avec les Aureba et Koçeila (2). Ce n'est
sûrement pas absurde. C'est une idée pourtant qui ne se
laisse pas serrer de trop près.
Ibn-Khaldoun, après tout, ne localise pas les Auréba pri¬
mitifs dans l'Aurès. Il ne les localise nulle part, d'ailleurs.
C'est apparemment trop vieux. La précision lui échappe.
Mais il résulte du récit qu'il fait des événements que
Koçeila et ses Auréba avaient des attaches non seulement
avec l'Aurès, mais aussi avec le Tell oranais, la région de
Tlemcen, voire même le couloir de Taza. Le prédécesseur
de Sidi-Ocba, Abou-el-Mohadjir, avait fait Koçeila pri¬
sonnier « aux sources de Tlemcen ». Après la grande défaite,
les Arabes vainqueurs poursuivent les Auréba jusqu'à la
Moulouya (3). Nous verrons les débris des Auréba se fixer
à Volubilis.
Il n'y a rien là, d'ailleurs, de si surprenant, ou de si
nouveau. Les vieux princes numides Syphax, Massinissa,
Jugurtha, étaient eux aussi, à cheval sur l'Aurès et la
Moulouya. Sylla, allant rendre visite à Syphax, débarque
à Rachgoun, le port de Tlemcen. La configuration du sol,
l'écharpe des hauts plateaux, a toujours établi un lien
naturel entre l'Aurès et la Moulouya.
(1) 105,1.1, p. 211 et p. 288.
(2) 39, p. 264, 267.
[ (3) 105, t. I, p. 211, 290.
l'ancienne numidie centre de la résistance 243

, Peut-être convient-il de rappeler que, au sud-ouest de


Tiaret, sur la haute Mina, se dresse encore aujourd'hui un
groupe magnifique de tombeaux indigènes, les Djeddar..
Il est bien établi que ce sont les tombeaux d'une dynastie
berbère, contemporaine de l'occupation byzantine. S'il
fallait en croire les historiens arabes, on voyait encore aux
Djeddar, au X e , siècle, une inscription grecque, qui aurait
été ainsi déchiffrée : « Je suis Soleiman le Serdighos. Les
habitants de cette ville s'étant révoltés, [le roi m'envoya
contre eux, et Dieu m'aida à les vaincre. »
Il serait imprudent à coup sûr de faire trop de fonds sur
un témoignage archéologique de ce genre, transmis par un
épigraphiste berbère du x e siècle. Les seules campagnes
de Solomon que nous connaissions par Procope sont dans
l'Aurès. Il est naturel de croire pourtant qu'une dynastie
berbère, capable de laisser derrière soi des monuments
aussi considérables que les Djeddar, a dû étendre sa domi¬
nation dans l'est jusqu'à l'Aurès et jusqu'aux frontières
de l'Afrique byzantine. Il est bien évident aussi que |l'érec-
tion des Djeddar suppose la collaboration d'architectes
byzantins,
A-t-on le droit de supposer que Koçeila et ses Auréba
avaient quelque chose de commun avec la dynastie des
Djeddar? Sûrement, ce n'est pas absurde. L'hypothèse
pourtant n'a jamais été émise, je ne sais pas pourquoi..
Peut-être parce que, après tout, c'est une simple hypo¬
thèse en l'air, et par conséquent oiseuse.
Ce qui est sûr, c'est que les Auréba étaient des Beranès,
particulièrement rapprochés de la latinité et du christia¬
nisme. La victoire sur Sidi-Ocba a été une victoire byzan¬
tine dans une plus large part probablement qu'aucune vic¬
toire berbère ultérieure.
Ce qui est sûr aussi c'est que cette victoire si complète
eut un retentissement énorme dans le monde musulman.
L'historien arabe est si profondément remué que contre ses
habitudes il arrive presque à camper de Koçeila une figure?
vivante.
i Le célèbre Ocba, émir de l'armée arabe, représentant die
244 LA CONQUÊTE ARABE

kalife, tint Koçeila prisonnier, et le traîna à sa suite dans


sa grande randonnée à travers le Maghreb. Il le traita très
mal : « Parmi les traits insultants qu'il se permit envers
lui, on raconte le suivant : il venait de recevoir des mou¬
tons, et voulant en faire égorger un, il ordonna à Koçeila
de l'écorcher. « Que Dieu dirige l'émir vers le bien ! lui dit
ce chef berbère, j'ai ici mes jeunes gens et mes serviteurs
qui pourront m'éviter cette peine. » Ocba lui répondit par
des paroles offensantes. Koçeila se retira en colère, et
ayant égorgé le mouton, il essuya sa main encore sanglante
sur sa barbe. Quelques Arabes s'approchèrent alors et lui
dirent : « Que fais-tu, Berbère ?» A quoi il répondit : «Cela
est bon pour les poils. » Mais un vieillard d'entre les Arabes
passa et s'écria : « Ce n'est pas pour cela : c'est une menace
que ce Berbère vous fait. » Détail apparemment apocryphe,
mais on est heureux de trouver un trait vivant chez un
historien arabe. ■■,
Il est certain que Koçeila mit sa menace, apocryphe ou
réelle, à exécution. Il surprit Ocba au pied de l'Aurès, à
côté de Biskra, à l'oasis de Tehouda. Ocba se jugeant perdu
s'écria : « Je veux gagner le martyre. » Il fît une prière de
deux rekas et brisa le fourreau de son épéc.Ses cavaliers
mirent pied à terre par l'ordre d'Ocba, et combattirent
jusqu'à la mort ; pas un n'échappa. » Ceci se passait en
l'an 63 de l'hégire (682-83). A Tehouda, sur l'emplacement
du drame, s'élève aujourd'hui la Koubba célèbre, lieu
d'excursion pour les touristes de Biskra.
\ Là-dessus, Koçeila, «à la tête d'une multitude immense,
marcha sur Kairouan », et il « se trouva maître de Kairouan
et de Tlfrikia», dit En-No\veiri. Sa victoire, qui souleva
nécessairement l'enthousiasme de tout le pays, fit de lui,
dit le Bayan, « le chef de l'Ifrikia et du Maghreb entier ».
Il le resta pendant quatre ou cinq ans. Le nouvel effort
des Arabes, conduits par Zohéir, est de l'an 67 de l'hégire
(686-87). La bataille fut livrée à côté de Kairouan. «La
rencontre fut terrible ; de chaque côté on fît des pertes
énormes ; mais la journée se termina par la mort de
Koçeila. » Les historiens arabes affirment que la victoire
l'ancienne numidie centre de la résistance 245
fut décisive, et les Berbères vaincus poursuivis au loin. Il
est difficile de les croire sur parole, puisque, d'après leur
propre témoignage, les Arabes évacuèrent une fois de plus
l'Ifrikia et Zohéir fut tué en Tripolitaine au courant de sa
retraite.

La Kahena. —La mort de Koçeila eut pour conséquence


de faire passer la primauté à une autre tribu aurasienne,
celle des Djeraoua, qui dominait l'Aurès oriental. Le
Maghreb garde donc les Numides à sa tête : et même le
caractère aurasien des Djeraoua est bien mieux attesté que
celui des Auréba.
Ibn-Khaldoun localise expressément les Djeraoua dans
l'Aurès. Mais ces Djeraoua sont de tout autres gens que
les Auréba. Ce ne sont plus des Beranès, mais bien des Botr,
des Zenata. Et, en effet, encore aujourd'hui, les Aurasiens
orientaux se disent Ould-Djana, ce qui est un synonyme
de Zenata. Les Djeraoua ne sont plus des chrétiens comme
les Auréba, mais bien des Juifs. Évidemment, au rebours
des Auréba, ils sont de grands nomades chameliers à peu
près purs, des nouveaux venus, des intrus au Maghreb,
n'ayant pas, comme les Auréba, une association relative
ancienne d'intérêts et d'idées avec le latinisme et le chris¬
tianisme ; profondément séparés de la vieille Afrique par
leur passé et par leur genre de'vie. Et ce sont ces gens-
qui deviennent les chefs, les porte-drapeaux du Maghreb
entier. Un fait de très grande portée qui me semble n'avoir
pas été souligné.
Cette fois, le trône revint à une femme, qui est connue
dans l'histoire sous le nom de la Kahena. Dans la société
berbère, une femme qui commande aux hommes a néces¬
sairement un caractère sacré, quelque chose du marabout.
Le mot de Kahena signifie cela, la sorcière, la prêtresse.
Mais ce n'est pas en arabe qu'il a ce sens, c'est en hébreu,
et d'ailleurs aussi probablement en punique. On incline à
croire que l'étymologie hébraïque est la bonne. « Parmi
les Berbères juifs, dit Ibn-Khaldoun (1), on distinguait les
(1) 105, t. I, p. 208.
246 La conquête arabe
Djeraoua, tribu qui habitait l'Aurès, et à laquelle appar¬
tenait la Kahena. » Ce fut assurément, une femme remar¬
quable. Elle avait, dit Ibn-Khaldoun, « des connaissances
surnaturelles que ses démons familiers lui avaient ensei¬
gnées ». Elle remporta de grandsFsuccès.
En l'an 69 de l'hégire (688-689), la nouvelle offensive
arabe fut déclenchée sous la conduite de Haçan (exac¬
tement Haçan-Ibn-en-Noman-el-Ghassani, gouverneur de
l'Égypte). « Haçan marcha contre la Kahena et prit posi¬
tion sur le bord de la rivière Meskiana, au nord de l'Aurès.
La Kahena mena ses troupes contre les Musulmans et, les
attaquant avec un acharnement extrême, elle les força à
prendre la fuite après leur avoir tué beaucoup de monde...
Elle ne perdit pas un instant à poursuivre les Arabes, et
les ayant expulsés du territoire de Gabès, elle contraignit
leur général à chercher refuge dans la province de Tripoli. »
Ce fut là seulement que Haçan put arrêter la déroute, à
l'abri des lignes fortifiées que l'on appelle encore aujour¬
d'hui Cosour-Haçan (les châteaux de Haçan). «La Kahena
continua pendant cinq ans à régner sur l'Ifrikia et à gou¬
verner les Berbères (1). »
Enfin, en l'an 74 (693), les Arabes, avec un admirable
acharnement d'offensive, déclenchent un nouvel assaut,
toujours conduits par Haçan. Et cette fois, ils réussissent.
Haçan battit les Berbères; «la Kahena elle-même fut tuée
dans le mont Aurès, à un endroit que l'on appelle jusqu'à
ce jour Bir-el-Kahena » (le puits de la Kahena) (2).
Les historiens arabes indiquent toujours des dates pré¬
cises, mais ee ne sont pas toujours les mêmes. Sur la date
de la mort de la Kahena, ils se contredisent. En 74 ou 79
de l'hégire, dit Ibn-el-Athir ; en 82, dit le Bayan ; en 84,
ditEl-Kairaouani(3). Si nous admettons que lamortd'Ocba
se place en 63, c'est un intervalle de dix ans au moins et
de vingt ans au plus, pendant lequel la Numidie a mené le
Maghreb, dans des circonstances très difficiles et avec des

(1) 105, t. I, p. 214.


(2) 105, t. I, p. 214.
(3) 99, p. 29, note 1.
l'ancienne numidie centee de la bésistance 247

succès éclatants. Elle a complètement brisé trois grandes


offensives arabes, menées avec toutes les ressources de
l'Égypte musulmane. C'est fort honorable.
Les historiens arabes, avec leur sécheresse habituelle,
■et leur incuriosité des causes, n'en disent pas expressément
plus long. Mais par inadvertance, ils laissent échapper des
détails qui éclairent le tableau.
Lorsqu'Ocba aborde l'Aurès, il trouve les Roums et les
habitants réfugiés dans les villes fortifiées de Bagai et
de Lambèse, et après quelques escarmouches pas toujours
heureuses, il passe son chemin.
Plus à l'ouest, vers Tiaret, il livre bataille « aux Roums,
prévenus de son approche, qui avaient obtenu le secours
des Berbères... les Roums et les Berbères ne purent résister
aux Musulmans. »
A Tanger, Ocba demande à son nouvel allié, le comte
Yulian (Julien) : « Indique-moi où je pourrai trouver les
chefs des Roums et des Berbères. »
Lors de son retour, quand il approcha avec une armée
diminuée de Tehouda qui devait lui être fatale, « les Roums
remarquèrent qu'il ne lui restait qu'un très petit nombre
de troupes, et conçurent l'espoir de l'accabler. Ayant donc
fermé les portes de leurs forteresses, ils lui lancèrent des
flèches, des pierres et des imprécations, pendant qu'il les
appelait à se convertir à Dieu. Quand il fut parvenu au
cœur du pays, les Roums envoyèrent un agent auprès de
Koçeila ».
Ces détails sont tirés d'en-Nowéri, mais tous les auteurs
sont d'accord pour indiquer en passant à peu près dans les
mêmes termes, l'association des Byzantins et des rois
Numides.
Dans la bataille où Zohéir tue Koçeila, il a devant lui
une armée « formée de Berbères et de Roums ». Après la
victoire « les Musulmans se lancèrent à la poursuite des
Berbères et des Roums... les plus vaillants guerriers des
Roums et des Polythéistes périrent dans cette affaire ».
Lorsque Zohéir est tué au cours de sa retraite en Tripo-
litaine, sur la route qui longe la mer, ce n'est pas par les
248 LA CONQUÊTE ARABE

Berbères, c'est par des Roums, débarqués « d'une flotte


nombreuse et bien montée », c'est-à-dire par des Byzan¬
tins évidemment prévenus et agissant de concert avec les
Berbères. En apprenant que Zohéir se mettait en route de
Tlfrikia vers Barca, dit le Bayan, les Roums saisirent
cette occasion.
La Kahena, dit encore le Bayan, avait deux fils, l'un
Berbère, l'autre Grec (1). Tout cela est d'interprétation
évidente. Les Byzantins avaient encore des garnisons
éparses dans des forteresses, imprenables pour l'armée
arabe. Les communications restaient libres entre Garthage
et Byzance. Les villes étaient encore byzantines de fait ou
d'esprit. Byzance a financé, armé, conseillé les Berbères.
Les Arabes ont trouvé devant eux à ce moment-là un
faisceau de tout le Maghreb, Latins et Berbères, séden¬
taires et nomades. C'est évidemment pour essayer de briser
ce faisceau par la force que Haçan a occupé Garthage.
Mais il n'a pas obtenu le résultat cherché, puisque, aus-
sitôt^après, il est complètement battu par la Kahena et
forcé d'évacuer l'Ifrikia. C'est que dans l'association les
Gréco-Latins sont subordonnés, de simples auxiliaires; la
direction et le pouvoir appartiennent au roi Numide, seul
chef militaire. Koçeila et la Kahena ont réalisé ce qui
semble avoir été le rêve de Massinissa, celui dont les Ro¬
mains auraient prévenu la réalisation en détruisant la
Carthage punique. Ils ont été pratiquement rois de Car-
thage : ils ont eu à leur disposition non seulement les guer¬
riers numides, et par surcroît ce qui restait de troupes
régulières byzantines ; mais encore toutes les ressources et
la connivence morale des villes. C'est évidemment ce qui
explique leur grandeur. Ils ont réalisé l'unité du Maghreb
pour un temps très bref.
Vous trouverez un phénomène analogue au début de
notre histoire. Les Francs, appuyés sur le clergé gallo-
romain et sur l'unanimité du pays, ont constitué la
France. Cette unité s'est révélée infrangible, elle a mis fin

(1) 99, t. I, p. 21, 27


l'ancienne numidie centre de la résistance 249

aux invasions germaniques. Au Maghreb, la subordination


aux princes numides des dernières ressources, encore
considérables, de la civilisation occidentale, aurait pu
constituer la même barrière infranchissable aux invasions
arabes. Elle n'a donné que des résultats brillants et provi¬
soires. Le Maghreb en définitive a perdu sa bataille de
Tolbiac.

Causes de l'effondrement. — A travers les historiens


arabes, on voit bien, je crois, ce qui s'est passé. Et le fait
central, c'est que les Djeraoua étaient des Botr.
« La Kahena, dit Ibn-el-Athir, devenue maîtresse de
toute l'Ifrikia, y commit des actes de mauvaise admi¬
nistration, de tyrannie et d'injustice. »
Un émissaire écrit à Haçan : « Les Berbères sont divisés,
arrive donc à marches forcées » (1). Il s'agit de la seconde
offensive de Haçan, celle qui réussit.
A l'approche de Haçan, dit Ibn-el-Athir, « de nombreux
Roums se portèrent à sa rencontre, pour demander son
aide contre la Kahena et se plaindre de ses procédés, et il
se réjouit de cette démarche ».
Ibn-Khaldoun donne la même note. « Les Berbères
abandonnèrent la Kahena, pour faire leur soumission à
Haçan. Ce général profita d'un événement aussi heureux,
et ayant réussi à semer la désunion parmi les adhérents
de la Kahena, il marcha contre les Berbères qui obéissaient
encore à cette femme, et les mit en pleine déroute (2). »
On ne nous dit même pas le nom de cette bataille, et
voici en revanche comment on nous en présente les pré¬
liminaires.
La veille de la bataille, « quand la nuit vint, la Kahena
(la devineresse) dit à ses deux fils qu'elle se considérait
déjà comme morte ; qu'elle avait vu sa tête coupée, et
offerte au grand prince arabe à qui obéissait Haçan. Ce
fut en vain que Khaled lui proposa... d'abandonner le pays

(1) »«, t. r, p. 28.


(2) 105, t. I, p. 214.
250 LA CONQUÊTE ARABE

à l'envahisseur, elle"bbjecta que ce serait une honte pour


son peuple. »
Le jour de la bataille, la Kahena s'avança les cheveux
épars et s'écriant : « Veillez aux événements, car autant
dire que suis morte (1).» Si ce folklore touchant signifie
quelque chose, il est peu croyable que la bataille ait été
acharnée.
Haçan à son retour trouva disjoint le bloc redoutable
contre lequel il s'était brisé. La soudure n'avait pas tenu.
On croit entrevoir les sentiments profonds qui ont amené
cette dissociation.
Les historiens arabes reproduisent à l'envi une autre
légende qui est probablement pénétrée de réalité confuse.
Voici la version la plus développée, celle du Bayan : « La
Kahena dit aux Berbères : les Arabes ne recherchent en
Ifrikia que les villes, l'or et l'argent, et nous ne deman¬
dons, nous, que des champs et des pâturages. Il n'y a donc
rien de mieux à faire que de ravager toute l'Ifrikia, de
façon que les Arabes, désespérant d'y plus rien trouver, ne
songent jamais plus à revenir. » Elle envoya donc dans
toutes les directions des colonnes chargées de couper les
arbres et de démanteler les forteresses. L'Ifrikia, dit-on,
ne présentait autrefois, depuis Tripoli jusqu'à Tanger,
qu'une suite continue d'ombrages, de bourgades se tou¬
chant, de villes peu distantes les unes des autres, si bien
que nul pays au monde n'était aussi favorisé, aussi conti¬
nuellement béni, n'avait autant de villes et de forteresses,
et cela sur une largeur et une longueur de deux mille
milles. Cette maudite Kahena ruina tout cela, et alors de
nombreux chrétiens et indigènes, implorant vengeance
contre elle, durent s'enfuir et se réfugièrent tant en Europe
que dans les autres îles. »
Ce passage a été souvent commenté. C'est qu'il porte
un témoignage intéressant sur la décadence du Maghreb
sous la domination musulmane. On a fait remarquer depuis
longtemps que la Kahena, à elle toute seule, en si peu

(1) 99, 1.1, p. 29.


l'ancienne numidie centre de la résistance 251

d'années, ne pouvait pas avoir accumulé tant de ruines-


Mais le passage, par surcroît, jette une vive lumière sur
les raisons profondes du dissentiment entre les Numides et
leurs alliés urbains. « Les Berbères, dit avec sagesse Ibn-
Khaldoun, virent avec un déplaisir extrême la destruction
de leurs propriétés. » Il faut entendre naturellement les
cultivateurs, les citadins, les sédentaires : ces gens-là se
virent menaçés dans tout ce qui à leurs yeux donnait
du prix à la vie. Quelques années de gouvernement Botr
leur firent toucher du doigt chez leurs nouveaux maîtres
une incompréhension totale et constitutionnelle de leurs
intérêts. C'est l'éternel conflit entre nomades et sédentaires,
que nous retrouvons partout, base éternelle de la dualité
d'âme au Maghreb.
Chose curieuse, pendant que les sédentaires tournaient
le dos aux Nomades, un mouvement corrélatif se produisait
chez les Botr. Cette maraboute de Kahena a surexcité
l'imagination des Arabes ; leurs historiens, s'écartant de
toutes leurs habitudes, en esquissent parfois une image
vivante, encore que bien entendu légendaire.
Après la bataille de la Meskiana, où Haçan fut vaincu,
la Kahena, parmi les prisonniers arabes, en adopta un, le
jeune et beau Khaled. « Tu es l'homme le plus beau, le
plus brave, que j'aie jamais vu, lui dit-elle, d'après
le Bayan ; aussi je veux te donner de mon lait pour qu'ainsi
tu deviennes le frère de mes deux fils ;... chez nous tous Ber¬
bères, la parenté de lait confère un droit réciproque d'héré¬
dité. » En conséquence, elle prit de la farine d'orge qu'elle
aggloméra avec de l'huile et qu'elle plaça sur ses seins ;
puis, appelant ses deux enfants, elle la leur fit manger avec
Khaled sur sa poitrine et leur dit : « Vous êtes devenus
frères. »
La nuit tragique, avant la dernière bataille, où elle
perdit le trône et la vie, elle fait appeler Khaled, et, déses¬
pérant du succès, elle lui.ordonna de passer à l'ennemi
avec ses deux frères adoptifs.
Aussitôt après la défaite et la mort de la Kahena, tout
s'arrangea immédiatement le mieux du monde entre
252 LA CONQUÊTE ARABE

vainqueurs et vaincus. « Haçan, dit Ibn-Khaldoun, accorda


au fils aîné de la Kahena le commandement en chef des
Djeraoua et le gouvernement du mont Aurès. » Le Bayan
donne une version légèrement différente, mais non pas
contradictoire. Haçan exigea des vaincus « l'engagement
de lui fournir un corps de douze mille de leurs contribuées
qui auraient à combattre la guerre sainte à côté des Arabes.
Ces Berbères se convertirent et lui fournirent les cavaliers
demandés, qu'il divisa en deux moitiés égales, à chacune
desquelles il donna pour chef l'un des deux fils de la Kahena;
il leur fit simultanément avec les Arabes parcourir le
Maghreb pour y massacrer les Roums et les Berbères
infidèles. »
A vrai dire, cette anecdote si particulière est très ber¬
bère, qu'il s'agisse de Botr ou de Beranès. On retrouve
son pendant exact au Maroc et au xx e siècle, en
face du conquérant français. Un chef d'une tribu monta¬
gnarde au pays Zaian, Moha-ou-Hammou, a remporté
d'abord un grand succès contre l'envahisseur français.
Au bout de quelques années il se rend compte que la
partie est perdue, la résistance impossible. Que fera-t-il ?
Un geste très particulier, exactement celui de la Kahena,
qui nous étonne, comme il a d'ailleurs, quinze cents ans
plus tôt, étonné les Arabes. Renoncera-t-il à lutter, lui
Moha-ou-Hammou, personnellement? Non, comme la
Kahena, il croirait se déshonorer. Mais il donne à ses
fils l'ordre de se soumettre au vainqueur. Et ceux-ci
obéissent sans-arrière pensée. Ils assistent du côté français
à la bataille finale où leur père se fait tuer. C'est-à-dire
qu'ils contribuent à sa mort. Après quoi ils restent pour
le général Poeymirau, successeur lointain de Haçan, les
auxiliaires les plus précieux et les plus fidèles.
On a analysé ailleurs le processus psychologique qui
rend compte de ce geste étrange (1). Il suffit de se rappeler
que le Berbère, au xx e siècle, comme au vn e , n'a aucune
idée de la patrie ; il ne conçoit même pas le Maghreb

(1) 25, passim


l'ancienne numidie centre de la résistance 253
considéré comme un ensemble, envers qui il aurait des
devoirs : il ne s'intéresse pas davantage à la petite patrie
la Numidie ou le pays Zaian ; il n'en a pas idée. La seule
chose pour quoi le Berbère se passionne, et soit prêt à
donner sa vie, c'est son clan, sa famille. Et dès lors tout
devient très clair. Dans le désastre imminent, inévitable,
la seule chose qui importe réellement, le clan, peut-il être
sauvé ? Manifestement oui. Le vainqueur, qu'il soit Arabe
ou Français, ne demandera pas mieux que d'utiliser les
services d'une famille dont il a éprouvé surabondamment
l'influence. Aussi le chroniqueur arabe met-il dans la
bouche de la Kahena une phrase caractéristique : « Allez,
dit-elle à ses fils, et par vous les Berbères conserveront
quelque pouvoir. » Entendez que les Berbères dont, il
s'agit sont nécessairement les Djeraoua, sous la direction
de leur famille princière. Le chemin est donc tout tracé ;
il faut se soumettre. Si ce sacrifice est impossible à la
vieille reine chargée de gloire, ses fils le feront par son ordre :
c'est leur devoir sacré, et ils l'accompliront en effet, comme
les fils de Moha-ou-Hammou, avec une sorte d'héroisme
farouche.
Ce détail de la conquête française contemporaine au
Maroc jette une lumière sur la fin de la Kahena, telle que
les chroniqueurs arabes nous la racontent. Nous serions
en droit de n'y attribuer aucune importance ; et c'est
d'ailleurs ce qu'on a toujours fait ; cette anecdote roma¬
nesque et bizarre paraît au premier abord fleurer les
Mille et une nuits.
Il devient impossible de la mettre en doute dans ses
grandes lignes, lorsque nous retrouvons ces mêmes grandes
lignes dans un détail incontestable de l'histoire maugre-
bine contemporaine.
La bizarrerie du fait n'existe d'ailleurs que pour nous
Occidentaux, entraînés depuis 3.000 ans, depuis la cité
antique, à l'idée de patrie.
Le geste de la Kahena et de Moha-ou-Hammou, c'est
manifestement la réaction normale d'un cerveau politique
qui n'a pas dépassé l'étage du clan. Et tout le Maghreb,
254 LA CONQUÊTE ARABE

de tous les temps, jusqu'à nos jours encore, en est [resté


à l'étage/lu clan.
Le geste de la Kahena est donc essentiellement ber¬
bère ; mais v il est pourtant particulièrement Botr. La
Kahena a adopté un fils arabe, qui joue un rôle prépondé¬
rant au dernier acte du drame. C'est lui qui guide auprès
de l'émir arabe les fils véritables de la vieille reine. A
travers toute l'histoire du Maghreb, nous retrouverons
l'attirance les uns vers les autres des nomades berbères
et arabes. La similitude des genres de vie et des senti¬
ments essentiels est plus forte que la différence des lan¬
gues. La légende de la Kahena paraît bien témoigner que
cette sympathie sourde a fait sentir son influence. Et cela
au moment précis où les sédentaires appréciaient par
contraste les avantages du kalifat, un gouvernement régu¬
lier, une administration, un ordre relatif, le souci à tout
le moins de conserver des contribuables, toutes choses
sans lesquelles une cité ne saurait vivre.
Ainsi évidemment s'est consommé le divorce entre les
princes numides et leurs sujets citadins. Au Maghreb,
sédentaires et nomades n'ont jamais pu essayer de faire
ménage ensemble sans se vomir les uns les autres. Ç'a été
le triomphe de l'invasion arabe ; le tournant décisif est là.
C'est Haçan qui l'a franchi. Mouça-ibn-Noçeir peut venir,
il ne rencontrera plus qu'une poussière de tribus sans orga¬
nisation ; de soumission réelle nulle part, il est vrai ; mai&
de résistance sérieuse pas davantage. Et il pourra lancer
l'Islam dans une nouvelle aventure, plus oultre, en
Espagne.
Notez que c'est la dernière apparition historique de la
Numidie. On ne la retrouvera plus jamais au premier
rang. Et on voit très bien pourquoi.
jj| C'est que la Numidie est progressivement devenue le
pays Chaouia. Ce qui restait encore au vn e siècle de richesse
agricole et de paysans romains a disparu ou s'est trans¬
formé. La transhumance est devenue prédominante. Les
grands nomades chameliers, les Zénètes, continuant leur
progression à l'ouest, y ont trouvé, dans le Hodna et les.
l'ancienne numidie centre de la résistance 255

hauts plateaux, ""des conditions particulièrement favo¬


rables. Et une fois établis dans cette Zénétie, ils ont facile¬
ment surclassé les petits nomades de l'Aurès et des hautes
plaines constantinoises. Ainsi s'est constitué dans le même
cadre géographique cet insignifiant pays Ghaouia, que nous
avons sous les yeux.
CHAPITRE II

LE KHAREDJISME — L'INSURRECTION

L'A CONQUÊTE DE L'ESPAGNE


Après les glorieux épisodes de Koçeila et de la Kahena,
une grande période est close dans l'histoire de la conquête
arabe. Il y a quelque chose de définitivement acquis, c'est
la conquête totale, jusqu'au fond de l'âme, de l'Ifrikia,
c'est-à-dire des citadins latinisés. Ceux-là ont accepté sans
réserve la domination, la langue et la religion des kalifes.
La force, bien entendu, a joué un rôle important dans
leur soumission. Mais la force toute seule, comme d'ha¬
bitude, aurait été impuissante. Les impondérables ont
joué : les vieux civilisés de l'Ifrikia ont suivi la pente de leurs
instincts profonds. Il est probable que des gens qui avaient
été des Puniques pendant un millénaire avaient gardé au
fond de l'âme des façons de sentir, des dispositions innées
à demi inconscientes, qui s'accommodaient assez bien de
l'Islam. Mais aussi, et peut-être surtout, cette vieille société
régulière avait touché du doigt, une fois de plus, l'impossi¬
bilité de trouver une formule d'entente avec ses éternels
ennemis naturels, les « barbares » voisins ; surtout avec
cette forme nouvelle de barbarie, qui venait de prendre
nettement la prééminence, la barbarie toute fraîche des
grands nomades chameliers, immigrés de l'est.
Désormais, tout ce qui a au Maghreb un cerveau cultivé,
tout ce qui sent le besoin impérieux d'une langue écrite,
d'une littérature, tout cela en totalité a passé à l'Islam
sans réserve. Un fait immense. Cela équivaut à la conver¬
sion de tout le Maghreb. Si redoutables que puissent rester
LE KHAREDJISME - L'iSSCRRECTION 257
les barbares au point de vue militaire, intellectuellement
ils n'existent pas, ils sont condamnés à suivre.
Ce grand résultat obtenu, la conquête arabe a rebondi
d'une façon qui, à la réflexion, apparaît curieuse. Assuré¬
ment une conquête occidentale, romaine ou française, au¬
rait procédé tout autrement. Le premier souci d'un impé¬
rialisme occidental eût été d'achever et de consolider la
conquête, de l'organiser, de prendre en main le Maghreb
insoumis, de le mettre en valeur, de lui donner progressi¬
vement une assiette stable. Le conquérant arabe n'y a pas
songé un instant. Une fois solidement établi en Ifrikia, il
traverse d'un bond toute l'immense étendue du Maghreb,
en suivant l'éternelle voie naturelle des hauts plateaux et
de la trouée de Taza, sans autre souci que d'écraser au pas¬
sage quelques résistances, de faire sentir sa force, d'inspirer
la terreur, c'est-à-dire d'assurer ses communications. Puis,
immédiatement il franchit le détroit de Gibraltar, et il se
jette sur l'Andalousie. Gomme on n'a pas manqué de le
noter depuis longtemps, il entraîne à la conquête de
l'Espagne ces mêmes tribus berbères qui pourraient menacer
ses derrières, il donne à leurs instincts guerriers et pillards
un puissant dérivatif ; il les tient par la proie sur laquelle
il les jette. Mais il ne s'est pas soucié un instant de se les
attacher par un lien plus durable, un lien administratif à
notre manière occidentale.
On voit très bien ce qui attire le conquérant arabe en
Andalousie. Il faut aller jusque-là en effet pour retrouver
un équivalent de l'Ifrikia : un vieux pays civilisé et orga¬
nisé, une société assise, les cadres tout faits d'un État, un
groupe de contribuables entraînés, de l'argent immédiate¬
ment palpable, les jouissances du luxe à portée de la main,
à la disposition du sabre.
C'est l'éternelle histoire de la conquête arabe. Sorti des
déserts de La Mecque et de Médine, l'Arabe ne s'est pas
soucié un instant d'organiser son pays natal. Il ne s'est
établi que dans les vieux centres millénaires de la civilisation
orientale, la Syrie, la Mésopotamie, l'Egypte. Hors du do¬
maine religieux (et encore ne faudrait-il pas y regarder de
MAGHREB. 17
258 LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION

trop près), c'est un prédateur incapable de créer. Il lui faut


quelque chose de tout prêt, une organisation créée par d'au¬
tres. Cet animal ne construit pas sa coquille, il se loge dans
celle d'autrui. Ce nomade essentiel n'a jamais eu de maison
que celle des autres.
On a déjà cité les passages si suggestifs d'Ibn-Khaldoun
sur ces vieux pays civilisés, l'Egypte, la Chaldée, qui sont
si commodes pour le conquérant, des pays de tout repos,
où l'obéissance est dans le sang, la rébellion inconcevable.
La conquête arabe ne s'est jamais proposé d'autres objectifs
que ces pays-là.
L'Arabe est probablement le représentant le plus carac¬
téristique qui fut jamais du nomadisme. L'idée d'organiser
le nomadisme à son profit ne pouvait pas lui venir ; c'eût
été une idée absurde ; il en aurait été lui-même la première
victime. Organiser le nomadisme n'est pas impossible ;
Rome l'a fait en Numidie, la France en Algérie. Mais orga¬
niser le nomadisme, c'est le tuer ; ses vertus profondes, à
tout le moins ses instincts guerriers, ne résistent pas à une
organisation administrative. Pour le conquérant arabe,
organiser le nomadisme, à supposer qu'il eût été capable
de créer une organisation administrative, c'eût été se sui¬
cider. Avec quoi l'Arabe aurait-il conquis l'Espagne, s'il
avait détruit le nomadisme berbère?
Ainsi est-il advenu qu'aussitôt après la conquête de
l'Ifrikia, sans transition et du premier bond, l'arabe s'est
jeté sur l'Andalousie.
La conquête de l'Andalousie n'est pas de notre sujet. Il
suffît de constater qu'elle a parfaitement réussi.
On croit volontiers, on l'a déjà dit, que dans les pays
où Carthage, et avant Carthage, la Phénicie, ont nécessai¬
rement laissé une empreinte, la conquête musulmane a
trouvé des facilités impondérables.
L'histoire de l'Andalousie arabe a été écrite par Dozy.
Et un passage de Dozy mérite peut-être de retenir un ins¬
tant l'attention par la lumière qu'il jette sur les conditions
■de l'arabisation, non seulement en Andalousie, mais aussi
sn Ifrikia. j
LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION 259

Dans le monde occidental, l'Espagne a été, comme on


sait, le point où la cloison a été le moins étanche entre l'Oc¬
cident et l'Islam. C'est par là que des idées et des connais¬
sances arabes ont filtré jusqu'à nous. C'est que la langue
latine ou du moins romane survivait à côté de l'arabe.
L'Andalou était plus ou moins bilingue.
Or, d'après Dozy,l'Andalou avait pour la littérature latine
la plus profonde indifférence, le plus profond mépris.
C'était pour lui des niaiseries, des balbutiements informes.
Au contraire, il sentait profondément la littérature arabe,
il en jouissait infiniment, en toute sincérité.
Évidemment ceci nous paraît incompréhensible. Notre
indifférence pour la littérature arabe est immense ; les Mille
•et une nuits à part. Et justement ce ne sont pas les
Mille et une nuits qui séduisaient l'Andalou. C'était la
poésie arabe. Parmi les rares Occidentaux qui peuvent
réellement lire les « Mohallaqat », il en est quelques-uns,
dit-on, qui sont extrêmement sensibles à leur charme. Le
cercle paraît pourtant bien étroit. Le cheval, la guerre,
l'amour et les belles, le vin (chez les poètes antéisla-
miques). C'est pourtant cela qui excitait l'enthousiasme
andalou.
Il est vrai que la littérature latine était morte. L'espa¬
gnole n'était pas encore née. La littérature arabe était
vivante.
Il est vrai que la postérité, en qui nous avons une foi
touchante, est sujette à des oublis absolus et à des palino¬
dies complètes. Qu'on songe à la popularité d'Aristote au
Moyen âge.
Et quoi qu'il en soit, le fait est certain. Pour des vers
arabes, un Andalou aurait donné toute la littérature latine.
C'est une mesure du prestige arabe. Une arme puissante
pour conquérir les cœurs.
Ainsi est-il advenu que le Maghreb du haut Moyen âge
a eu deux centres de civilisation musulmane, jumeaux,
mais fort éloignés l'un de l'autre : Kairouan et les vieilles
cités de l'Ifrikia; Cordoue et les vieilles cités de l'Anda¬
lousie.
260 LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION

Entre les deux, rien, une masse confuse de tribus noma¬


des laissées à elles-mêmes. C'était une structure dangereuse,
dont la fragilité ne pouvait manquer d'apparaître un jour
ou l'autre.
Ce jour vint avec l'insurrection du kharedjisme. Elle
mériterait d'être mieux connue chez nous. Car elle a eu une
influence directe et considérable sur l'évolution de l'histoire
de France.
Le kharedjisme
La bataille de Poitiers, où Charles Martel anéantit
l'armée arabe en 732, tient une place d'honneur dans notre
histoire ; les historiens arabes en font une mention très-
sèche. « Le gouverneur d'Espagne Abd-el-Rahman trouva,
ainsi que nombre des siens, le martyre. » Ainsi s'exprime
le Bayan, Ibn-el-Athir est tout aussi bref : « Abd-er-
Rahman... entreprit dans le pays des Francs une nouvelle
expédition, où lui et les siens trouvèrent le martyre. »
Pour eux c'est un incident sans importance. Ils n'ont pas
entièrement tort. Le conquérant arabe a connu bien d'au¬
tres défaites aussi écrasantes, et qui ne l'ont pas arrêté.
Il en était quitte pour donner un nouvel assaut. Mais cette
fois l'assaut ne fut pas renouvelé.
« Peu de temps après la bataille de Poitiers, dit l'histoire

de France de Lavisse, des dissentiments religieux trou¬


blèrent ces populations du Maghreb récemment converties
à l'islamisme. En 740, elles se soulevèrent... et les guerres
d'invasion furent délaissées. » Cette insurrection de 740,
dont la répercussion jusque ehez nous fut si importante,
c'est l'explosion du kharedjisme, un moment capital dans
l'histoire du Maghreb.
Le kharedjisme est une hérésie musulmane dont il est
aisé d'indiquer le lieu, la date et les conditions de nais¬
sance. Mais ces détails en eux-mêmes ne peuvent qu'être
inintelligibles.
Pour comprendre le kharedjisme, il ne faut pas l'isoler;
il faut au contraire le rapprocher d'autres explosions mau-
grebines, où, derrière l'effervescence religieuse, on distingue
tE KHAREDJISME - L'INSURRECTION 261

aisément les'"passions de classe et de race. Le kharedjisme


s'apparente étroitement à cette hérésie chrétienne qui
fut le donatisme. Nous sommes dans un pays et dans un
temps où toutes les passions profondes prennent une teinte
religieuse. Et ceci est encore un cas où il faut franchir
la cloison étanche entre l'Afrique chrétienne et la musul¬
mane. Masqueray a vivement et justement senti l'analogie
profonde entre le kharedjisme et le donatisme, qui l'ont
tous deux occupé longuement.
Considérés du point vue religieux, et, si l'on veut, théolo¬
gique, le donatisme et le kharedjisme ont un point de
ressemblance.
Qu'y a-t-il à l'origine du donatisme ? Une divergence
de dogme ? Pas du tout. L'opposition de deux clergés,
dont l'un reproche à l'autre d'avoir été irrégulièrement
élu, et vice-versa. Les partisans de Donat, évêque des
Cases-noires en Numidie, refusent d'admettre l'élection
de Cécilian à l'épiscopat de Carthage. Donat reproche à
Cécilian d'avoir été élu par des « Traditeurs », par des
prêtres qui, pendant la persécution de Dioclétien, avaient
livré à l'autorité impériale les livres et les vases sacrés.
C'est tout. Aucune question de foi n'est soulevée. Pur
choc de personnes. Les donatistes refusent d'admettre
l'autorité de prêtres qu'ils estiment indignes. De ce
germe insignifiant sort la guerre religieuse qui a boule¬
versé la Numidie pendant tout le iv e siècle. On a justement
observé que le donatisme n'est pas à proprement parler
une hérésie, c'est un schisme.
Le kharedjisme est très analogue. Ali, le gendre du Pro¬
phète, et son rival Mouaouïa se disputent le kalifat en
656. Ali, au lieu de défendre sa querelle les armes à la main,
«ut la faiblesse d'accepter un arbitrage. Alors douze mille
de ses soldats désertent sa cause. Ce sont les kharedjites ;
du mot arabe « khridj », sortir ; la traduction à peu près
littérale serait schismatique. Pure querelle de personnes,
choc de deux clergés. Les kharedjites depuis 656 n'ont
jamais reconnu la légitimité de Moaouia, ni de ses succes¬
seurs les kalifes ; et ils n'ont porté non plus aucun intérêt
262 LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION

à la descendance d'Ali. Ils ont leurs kalifes propres ou,,


comme ils disent, leurs imans.
Songez que des hérésies comme l'arianisme, ou le mani¬
chéisme sont tout autre chose. Il s'agit de dogmes essen¬
tiels, la divinité ou l'humanité du Christ, l'unité ou la
dualité de l'absolu. Pas n'est besoin de souligner qu'entre
le protestantisme et le catholicisme il y a des différences
profondes de dogmes.
L'Islam aussi, dans son pays d'origine, dans le Levant,
a connu des hérésies véritables, qui touchaient à l'essence
même de la foi.
Le Maghreb, non. Soit dans le Maghreb chrétien, soit
dans le musulman, les seules grandes convulsions reli¬
gieuses qui ont secoué le pays dans ses profondeurs n'ont
jamais rien à voir avec une conception aberrante du divin.
Il y a là une indigence d'idées, ou du moins une indiffé¬
rence aux idées, et un attachement passionné aux personnes
qui est particulièrement maugrebin.
Et aussi un rigorisme étroit, une orthodoxie farouche,
un extrémisme, une façon de faire tenir tout l'absolu dans
le moindre détail, une intransigeance incapable de la moindre
concession, une incapacité de voir des contingences. C'est
particulièrement marqué dans le donatisme comme dans
le kharedjisme. Peut-être y a-t-il quelque chose de cela
dans le cri de guerre des donatistes : Deo laudes, opposé
au cri des catholiques : Deo gratias. Rendre grâces à Dieu,
le remercier, cela met comme un lien entre lui et nous,
c'est familier et sans façon. Vis-à-vis de l'absolu, la seule
attitude d'un pur est peut-être le hosanna. Cette inter¬
prétation est peut-être un peu subtile. Elle est pourtant
bien dans l'esprit de la secte.
La sincérité du fanatisme religieux s'atteste chez les
donatistes par des détails d'une absurdité incroyable, le
suicide collectif par exemple. « Ils se tuent avec une faci¬
lité incroyable, afin, disent-ils, d'être martyrs et de monter
au ciel. Parfois cependant ils s'inquiètent de savoir s'ils-
ont le droit de se tuer, et alors ils forcent le premier venu
à les frapper, afin de ne pas compromettre le mérite du
LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION 263

martyre par le péché du suicide. Malheur du reste au voya¬


geur qui refuserait de leur prêter la main pour les tuer ! Iî
périrait lui-même (1) ».
Chez le kharedjite la soif du martyre, qui est tout aussi
vive, ne va jamais jusqu'au suicide. Elle trouve ample
matière à se satisfaire dans les innombrables combats pour
la foi. Mais le mépris de la vie humaine est absolu. On verra
à quels excès effroyables il aboutit chez les kharedjites
extrémistes (çofrites, etc..)
Même chez les kharedjites modérés (les Ibadites) on
retrouve intégral, comme nous le verrons, le même fond
commun d'ascétisme, même aspiration à l'anéantisse¬
ment total de l'individu humain devant Dieu.
Masqueray a raison, c'est avec le donatisme que le
kharedjisme a des affinités. A proprement parler, le khared-
jisme c'est encore le donatisme, transporté du cadre chré¬
tien dans celui de l'Islam, accroché à un incident de la vie
religieuse musulmane dans le Levant et au premier siècle
de l'hégire ; au lieu de l'être à un incident de la persé¬
cution de Dioclétien. Le cadre et l'incident original n'im¬
portent pas beaucoup à l'intelligence du phénomène ;
l'essentiel c'est que sous des formes et des noms successifs
et variés se retrouve la même façon profonde de sentir
Dieu, instinctive dans la même race.
Et au point de vue religieux, je ne crois pas qu'il soit
nécessaire d'en savoir davantage sur le kharedjisme.
Le point de vue religieux n'est d'ailleurs pour nous
qu'un incident. Du point de vue auquel nous nous plaçons,
l'important ce sont bien plutôt les intérêts et les passions
laïques, purement humaines, qu'on aperçoit tout de suite,
dès qu'on soulève le voile religieux.
On a déjà cherché à dégager, la signification politique,
et sociale du donatisme. Il n'est pas difficile d'en faire
autant pour le kharedjisme.
Les réalités profondes de l'insurrection kharedjite
Ibn-Khaldoun les indique en passant avec sa clairvoyance

(1) Masqueray, préface de 96, p. lxvii.


264 LE KHAREDJISME —- L'INSURRECTION

habituelle. « Le kharedjisme, s'étant rapidement propagé


dans le pays devint pour les esprits séditieux une puissante
arme pour attaquer le gouvernement. » Il faut entendre,
bien entendu le gouvernement du kalife représenté par son
gouverneur, son émir. «' De tous côtés ces aventuriers
kharedjites recrutèrent des partisans parmi les Berbères de
la basse classe (1). »
C'est l'insurrection berbère, à base démocratique, à la
fois politique et sociale, assez exactement ce que fut le
donatisme. Car ce fut bien en effet une insurrection plé¬
béienne de pauvres diables. La plèbe dont il s'agit n'est
plus la même, bien entendu, les siècles se sont écoulés.
Mais il s'agit de gens dont l'ascétisme est la mise en théorie
de leurs privations quotidiennes. Et, bien entendu, der¬
rière cet ascétisme il y a une éruption formidable de convoi¬
tises inapaisées.
C'est aussi le soulèvement politique du Berbère auto¬
chtone contre le maître étranger : il ne s'agit plus du maître
latin, disparu, mais de son successeur, le maître levantin,
le gouvernement des kalifes.
Ce qui resterait à dégager, c'est l'individualité de ces
insurgés kharedjites. On ne peut pas se contenter de les
appeler tout bonnement des Berbères.

' Le kharedjisme esl zénèie. — Où était le centre de l'in¬


surrection ; la tribu ou le groupe de tribus qui ont relevé
le drapeau que la Numidie de Koçeila et de la Kahena
avaient laissé tomber à terre ? Il me semble que cela
ressort nettement dès qu'on y regarde.
Les historiens arabes sont comme d'habitude terrible¬
ment secs et brefs. Du moins sont-ils tous d'accord : les
grands faits apparaissent nettement. Il s'agit de faits
auxquels on a déjà fait une allusion sommaire.
La révolte éclate à Tanger, immédiatement sur les der¬
rières de l'armée arabe d'Espagne. Mais la lutte reflue
immédiatement sur toute la longue ligne de communi-

(1) 105, t. I, p. 216


LE KHAREDJISME — l'insurrection 265
cations entre Kairouan et Tanger. La première grande
bataille, le « combat des nobles », est livré sur le Chélifï.
La seconde, celle où périt l'émir Koltoum, sur le Sebou.
La troisième, la revanche arabe, à El-Carn, à côté de Kai¬
rouan, en 742. Le quatrième grand fait de guerre se situe
plus loin encore dans l'Est, c'est la prise de Tripoli par les
kharedjites. Une très vive réaction arabe se produit sous
les ordres d'Abder-Rahman-ibn-Habib. Les faits saillants
se passent autour de Tripoli, de Tunis et de Tlemcen (de
743 à 752). En 757-758, c'est Kairouan qui est le centre de
l'incendie. Il est pris et ravagé par les kharedjites Ourfed-
jouma, repris sur les Ourfedjouma par d'autres khared¬
jites. La réaction arabe, sous Mohammed Ibn-el-Achath,
remporte une victoire en Tripolitaine, à Sort ; elle réoccupe
Kairouan. Mais elle échoue contre Tlemcen, qui redevient
pour un temps le centre de l'action avec Abou-Corra l'Ifre-
nide (765). Puis c'est Tripoli qui est enlevé derechef par les
kharedjites. Kairouan est assiégé. Les chroniqueurs insis¬
tent surtout sur un siège de Tobna, dans le Hodna, où le
gouverneur arabe Omar-Ibn-Habs se trouve longtemps
bloqué (770), en attendant qu'il trouvât la mort sous les
murs de Kairouan (771). La réaction arabe sous le gouver¬
neur Yezid a lieu à l'ouest de Kairouan, sur le pourtour de
l'Aurès, dans le Zab, à Tobna, à Sicca-Véneria. Et elle
aboutit à une pacification (de 771 à 788). En 801 apparaît
le nouveau gouverneur Arleb, fondateur de la dynastie
des Arlebites, qui devait donner au Maghreb un siècle
de paix relative.
L'insurrection kharedjite a donc rempli toute la fin
du vm e siècle après Jésus-Christ. Dans les lignes qui pré¬
cèdent, on n'a pas eu l'intention de raconter cet effroyable
imbroglio. On a cherché à délimiter le théâtre des hosti¬
lités.
Tanger, le Sebou, la région de Tlemcen, le Chélifï, le
Hodna, le sud de la Tunisie, la Tripolitaine : c'est exacte¬
ment le chapelet de plaines et de hauts plateaux, plus
ou moins dégagés du désert et de la steppe, qui constitue
la Zénétie. C'est sûrement la Zénétie, tout entière d'un
266 LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION

bout à l'autre, depuis Tripoli jusqu'à la trouée de Taza,


qui a été le théâtre de l'insurrection kharedjite.
Ce caractère zénète se retrouve quand on considère les
protagonistes. Bien entendu, ce séisme énorme, qui a
ébranlé tout le Maghreb, a mis en jeu des éléments variés.
Il y en eut de purement marocains au moins au début, lors
de la première explosion qui se produisit à Tanger. Le
Bayan (1) cite les Berghouata, et Ibn-Khaldoun (2) précise
qu'un chef Berghouata « avait occupé un haut comman¬
dement dans l'armée de Meicera ». Le Bayan compte les
Berghouata parmi les kharedjites. Mais les Berghouata
sont bien connus. Us ont rejeté plus tard le Coran et fondé
dans la Chaouia actuelle un empire basé sur une religion
nouvelle non musulmane. Ils ont évolué à part, c'est autre
chose.
Il ne faut pas oublier non plus que le kharedjisme a eu
des éléments levantins et arabes. Le grand fait qui domine
tout, c'est qu'à ce moment précis, exactement en 750, la
dynastie des kalifes ommeiades s'effondre en Orient, où
elle est remplacée par celle des kalifes abbassides. La réper¬
cussion des troubles levantins se fait sentir au Maghreb.
On voit des gouverneurs arabes se combattre, s'arracher
le gouvernement, pactiser avec les Berbères. Il serait
absurde d'oublier le lien qui unit nécessairement les trou¬
bles levantins à ceux du Maghreb. Les kharedjites ont
bénéficié de l'ébranlement que le changement de dynastie
apportait à la puissance arabe. Cela ne les empêche pas
d'avoir poursuivi leur but particulier, un but qu'il serait
exagéré de qualifier de national ; disons qu'ils obéissaient
à leur instinct de race.
Dans le voisinage de Kairouan, onvoit incidemment inter¬
venir dans la lutte des Sanhadja et des Kétama, c'est-à-
dire des Beranès.
A un moment, on voit les Sanhadja s'emparer de Bedja,
qui paraît être la Béja actuelle, en Tunisie (3).
(1) 99, t. I, p. 51.
; (2) 105, t. il, p. 125.
(3) 105, t. I, p. 218.
LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION 267

Au siège de Tobna, dans un « attroupement immense...


de treize corps d'armée... », Ibn-Khaldoun signale une
troupe de « deux mille kharedjites Sanhadjiens ». C'est peu
dans une armée que le même Ibn-Khaldoun, à la même
page, se laisse entraîner à évaluer à «350.000 hommes, dont
35.000 cavaliers ». Un peu plus tard, un chef kharedjite,.
qui d'ailleurs n'était ni Sanhadja, ni Kétama, « se réfugia
chez les Ketama... où il fut bloqué pendant huit mois » (1).
Il est évident que les Sanhadja et les Kétama ont pris une
certaine part à l'insurrection sur le pourtour de leurs
montagnes.
Mais tous les chefs et le gros des troupes sont incontes¬
tablement zénètes.
Le premier promoteur de l'insurrection à Tanger, Mei-
cera, qui se proclame kalife~est^qualifié^de/el Matgharyi.
Les Matghara nous sont donnés par Ibn-Khaldoun
comme des Botr ; il les localise dans le couloir de Taza,
« dans la région qui sépare Fès de Tlemcen », et il les fait
vivre en confédération avec les Koumia de l'Oranie. Ce
sont ces Matghara, combattant sur leur territoire, qui ont
gagné sur Koltoum la grande bataille .du Sebou, en 741.
« Ils avaient tous le sommet de la tête rasée, et ils avançaient
en poussant le cri de guerre dont se servaient les khared¬
jites. L'avant-garde de Koltoum plia devant l'impétuo¬
sité de leur attaque, et, dans cette journée malheureuse, il
perdit la bataille^et la vie. »
A la bataille du Sebou,Ubn-Khaldoun, à la page 238, met
les Matghara et leurs alliés sous les ordres de Meicera, mais
il se contredit page 217 et il est contredit par les autres
historiens/A. la tête des kharedjites, Meicera semble avoir
été vite remplacé par Khaled-ibn-Hamid. Ce fut lui proba¬
blement qui gagna la bataille du Sebou, et la bataille un
peu antérieure du Chéliff, celle qui fut appelée le combat
des nobles, parce que « tous les héros, les preux et les che¬
valiers arabes périrent dans cette affaire ». Khaled-ibn-
Hamid est appelé par Ibn-Khaldoun le Zénatien (2).
i (1) 105/p. 218^222, 223.
(2) 105, t. I, p. 239, 238, 217.
268 LE KHAREDJISME -— L'INSURRECTION

Autour de Kairouan, la révolte kharedjite est conduite


par les Hoouara, sur lesquels on a déjà dit plus haut le
nécessaire ; ce sont des nomades du Sud tunisien et de
Tripolitaine. C'est sur les Hoouara que l'émir arabe Han-
dala gagne aux portes de Kairouan la grande bataille d'El-
Carn, en 742. Ce sont les mêmes Hoouara qui, l'année sui¬
vante, emportent Tripoli en tuant le gouverneur. A partir
de 757, le premier rôle dans l'insurrection kharedjite passe
aux « Ourfedjouma et à d'autres branches de la tribu de
Nefzaoua». Sur les Nefzaoua et les Ourfedjouma, on a déjà
dit le nécessaire. Us se laissent localiser quelque part à
l'est et au sud de l'Aurès. Et ce sont des Botr.
Vers 765 apparaissent au premier plan des kharedjites
« les Beni-Ifren, tribu zénatienne, soutenus par les Ber¬

bères de la tribu de Maghila, dans la province de TIemcen ;


et, ayant choisi pour chef Abou-Corra l'Ifrenide, ou plutôt
le Maghilide, ils le proclamèrent Kalife ». On a déjà parlé
des Maghila. Il n'importe guère que Abou-Corra ait été
Beni-Ifren ou Maghila. « Les deux tribus, dit Ibn-Khal-
doun, demeuraient l'une à côté de l'autre, dans la région
de Tle'mcen. » Leur centre paraît avoir été le Bas-Chélifî
et la petite ville de Mazouna. Nous sommes d'ailleurs tout
près des Matghara, chez qui le kharedjisme est né. Et Ibn-
Khaldoun signale un lien étroit. «Abou-Corra, dit-il, rem¬
plaça Khaled-ibn-Hamid comme chef des Zenata. » (1)
Il s'agit de ce même Khaled qui avait lui-même remplacé
Meicera. En somme, la primauté, la tendance au sultanat
kharedjite, a toujours été là, dans la trouée de Taza, en
Oranie et sur ses hauts plateaux, dans la région de TIemcen.
Au siège de Tobna, l'émir arabe Omar-ibn-Hafïs, « se
voyant cerné de toutes parts, chercha à semer la désunion
parmi les assiégeants, et, comme les Beni-Ifren, tribu zéna¬
tienne, étaient plus à redouter que tous les autres Berbères,
tant par leur nombre que par leur bravoure, il achète la
neutralité de leur chef, Abou-Corra, au prix de 40.000 dir-
hems. Il en donna 4.000 de plus au fils de cet émir, pour le

(1)3105, t. I, p. 219, 221 ; t. III, p. 201, 248 ; t. I, p. 199.


LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION 269

récompenser d'avoir conduit à bonne fin cette négociation.


Les Beni-Ifren s'éloignèrent alors de Tobna », et l'émir
arabe Omar se trouva dégagé.
Il est évident en effet que le « Maghreb central », comme
dit Ibn-Khaldoun, couloir de Taza, Oranie, hauts plateaux
oranais, ont toujours été bien plus peuplés et bien plus
redoutables que les solitudes sahariennes du Sud tunisien
et de la Tripolitaine où nomadisaient les Nefzaoua, les
Ourfedjouma, les Hoouara. Le cœur du kharedjisme est
bien là, dans la région de TIemcen ; et c'est bien là aussi
qu'est le cœur de la Zénétie.
Il n'est pas possible d'en douter. Le kharedjisme a été
l'insurrection zénète. C'est la première entrée de la Zénétie
sur la scène historique ; ici apparaissent les « Zenata de la
première race», comme dit Ibn-Khaldoun (1). Après l'ef¬
fondrement de la Numidie, c'est la Zénétie qui a d'abord
relevé le drapeau tombé du Maghreb.

Le kharedjisme est antisocial. — Toute cette insurrection


kharedjite, par certains de ses traits, semble s'apparenter
avec le caractère zénète, c'est-à-dire avec le caractère
éternel du nomade.
Et d'abord, impossibilité de se réunir sous un comman¬
dement unique, éparpillement de l'autorité. Meicera, le
premier calife kharedjite, est assassiné par ses soldats. Il
semble avoir eu des successeurs dans cette sorte de kalifat
(Khaled, Abou-Corra). Mais ça n'a jamais été un kalifat
reconnu, sérieux. Abou-Corra lui-même, au siège de Tobna,
abandonne sans hésiter la cause pour 40.000 dirhems.
Le kharedjisme maugrebin est profondément divisé en
deux sectes, les çofrites et les ibadites ; les premiers re¬
présentent l'extrémisme et les seconds le modérantisme ;
nous dirions bolchévistes et menchévistes ; séparés par des
haines profondes. Les çofrites Nefzaoua et Ourfedjouma
ayant saccagé Kairouan, pris d'assaut, avec une sauvagerie
extraordinaire, les ibadites Zenata et Hoouara indignés

(1) 105, t. I, p. 222 ; t. III, p. 197.


270 LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION

accourent de Tripoli, livrent bataille aux çofrites et leur


reprennent Kairouan.
On serait tenté de voir à la base du kharedjisme une
exaspération d'esprit démocratique et démagogique. Mais
ce serait une façon par trop européenne et inexacte de s'ex¬
primer. Dans les villes, c'est assurément la basse plèbe
qui est kharedjite. Meicera, -le premier khalife, au dire
d'Ibn-el-Athir (1), était un simple porteur d'eau à Tanger
(Sakka) ; naturellement il représentait les doctrines extré¬
mistes, il était çofrite. On peut imaginer que sa basse ori¬
gine, et par conséquent son inexpérience politique et son
isolement, ne furent pas étrangers à la brièveté de sa car¬
rière. « Ayant encouru, dit Ibn-Khaldoun, la haine des
Berbères, il tomba sous leurs coups. » C'est le revirement
rapide habituel de la plèbe (2). Il semble que la plèbe
urbaine n'ait joué dans le kharedjisme qu'un rôle de fer¬
ment et d'appoint.
Ce kharedjisme, qui a été'une grande épopée militaire,
a eu certainement pour armature les nomades zénètes, sol¬
dats nés comme tous les nomades, des tribus aristocrati-
quement disciplinées sous un chef. Un homme comme
Abou-Corra était certainement un prince. Seulement, ces
nomades, leurs princes compris, aussi longtemps qu'ils
restent dans la steppe et le désert, y mènent une existence
très dure, misérable, rançon de leur énergie. Ils rejoignent
la plèbe urbaine par la haine et la convoitise combinées du
luxe, de la richesse, des jouissances raffinées, de tout ce qui,
à ce moment-là, était plus ou moins le monopole du conqué¬
rant arabe, installé dans les grandes cités : c'est-à-dire, en
un mot, pour appeler les choses par leur nom, la haine de
la civilisation. Le triomple de ces gens-là ne pouvait être
qu'une explosion destructrice.
On lui reconnaît bien ce caractère, en effet, à travers le
récit des chroniqueurs. « Les çofrites, dit le Bayan, regar¬
daient comme licites l'usage de toutes les femmes et l'efîu-

(1) 103, p. 63.


(2) 105, t. I, p. 217.
LE KHAREDJISME - L'INSURRECTION 271'

sion du sang. » Et ailleurs : « Les çofrites se partagèrent


l'Ifrikia aussi bien que les femmes et les richesses qu'elle
renfermait (1). »
Tous les chroniqueurs insistent sur les horreurs qui ac¬
compagnèrent la prise de Kairouan par les Ourfedjouma.
« Les Ourfedjouma, dit Ibn-el-Athir (2), commirent toutes

les horreurs ; ils réduisirent en captivité les femmes et les


enfants, attachèrent leurs montures dans la grande mos¬
quée et y commirent des dégâts. » On vit « des Ourfedjouma
prendre de force, sous les yeux du peuple, une femme qu'ils
emmenèrent dans la grande mosquée ». Évidemment ce fut
un scandale affreux ; l'écho de l'indignation générale se
perçoit encore à travers les chroniques. Le coup fut si vio¬
lent que les kharedjites modérés, les ibadites, s'en émurent.
On vit les ibadites de Tripoli, Zenata et Hoouara, marcher
contre les Ourfedjouma et leur arracher ce qui restait de
Kairouan. Il est permis de supposer, il est vrai, qu'ils ne
furent pas guidés exclusivement par une indignation
humanitaire. Il est humain de croire qu'ils ne furent pas
insensibles à la jalousie du trop beau coup réussi par leurs
coreligionnaires, et au désir d'avoir leur part d'un butin
magnifique.
Cette sauvagerie kharedjite ne peut pas manquer d'avoir
eu des conséquences pratiques importantes. Dès le début
des hostilités, à la bataille d'El-Carn, qui fut livrée aux
portes de Kairouan, « les uléma, dit Ibn-el-Athir,par cou¬
rant les rangs des Kairouaniens, les encouragèrent à la
guerre sainte, et à la lutte contre les kharedjites, en leur
rappelant comment ces hérétiques réduisaient femmes et
enfants en esclavage et, d'autre part, massacraient les
hommes. »
Ces gens, alors, « mirent en pièces les fourreaux de leurs
épées, tandis que leurs femmes, se précipitant vers eux,
relevaient encore leur courage. Tout frémissants, ils se
précipitèrent comme un seul homme contre les khared-

(1) 99, t. I, p. 61, 57.


<2) 103, p. 80.
272 LE KHAREDJISME — L'INSURRECTION

jites » (1). La terreur du sort qui les menaçait surexcitait


les vertus militaires attiédies des citadins. La plèbe urbaine
elle-même, certainement favorable aux kharedjites, dut
probablement déchanter, au contact de ses terribles alliés
nomades. Au sac de la ville, dit le Bayan (2), « les Ourfed-
jouma firent subir aux habitants de Kairouan les [plus ter¬
ribles épreuves, et ceux qui les avaient appelés et aidés
eurent cruellement à s'en repentir ». C'est toujours la
même histoire. Au temps des kharedjites, comme au temps
de la Kahena, comme déjà peut-être au temps de Massi-
nissa, il se révèle invariablement à l'user une antinomie
irréductible entre les nomades, nihilistes fondamentaux,
d'une part; et, d'autre part, les citadins de l'Ifrikia, héritiers
et dépositaires d'une vieille civilisation ; pour qui un gou¬
vernement régulier, quel qu'il soit, est une nécessité
vitale.
Ce qui est certain, c'est que le kharedjisme, malgré de
prodigieux succès, a définitivement échoué en Ifrikia. Dès
le début, après les victoires foudroyantes du Chéliff et du
Sebou, c'est en Ifrikia que le kharedjisme fut arrêté à la
bataille d'El-Carn. Les chroniqueurs insistent beaucoup sur
cette bataille d'El Carn, sur les présages qui en annoncèrent
le succès, sur son acharnement, sur le nombre immense
des morts. « L'émir Hanzala voulut faire compter les
morts, mais on n'y put parvenir ; il fit alors jeter un jonc
sur chaque cadavre, puis on ramassa ces joncs, dont le
total s'élevait à 180.000. » Tous les chroniqueurs rappor¬
tent le mot d'un pieux personnage égyptien, EÎ-Zeyth-ben-
Sad, qui aurait dit : « Après la bataille de Bedr (la fameuse
bataille gagnée par Mahomet sur les koreischites et qui
fonda l'Islam), c'est à celle d'EI-Carn que j'aimerais le mieux
avoir assisté (3). » A cette floraison d'anecdotes, de légendes,
de mots historiques, on reconnaît le frémissement dont dut
être agitée l'opinion du monde arabe. Le danger fut im¬
mense et inopiné, tout faillit être balayé d'un coup, et

(1) 103, p. 68.


(2) 99, t. I, p. 79.
i (3) 99, t. I, p. 61.
LE KHAREDJISME — l'insurrection 273

l'Afrique fut sauvée bien juste, à la dernière minute. Mais


die le fut, au moins l'Ifrikia.
Dans les longues années qui suivirent, elle fut encore me¬
nacée et secouée par les péripéties d'une lutte terrible, mais
en définitive l'autorité arabe fut complètement rétablie au
moins dans ce coin-là, dans l'est. Entre les années 773 et
778, l'émir arabe Yézid «fit des Ourfedjouma un massacre
épouvantable ». Il n'en sera plus question dans l'histoire :
« La tribu des Ourfedjouma fut réduite à un tel degré de
faiblesse qu'elle finit par se disperser. Les débris de ce
peuple allèrent se confondre dans les rangs des autres
tribus (1). »
Tout se consolida autour d'El-Arleb ; « nommé gouverneur
de l'Ifrikia par Haroun-al-Rachid, il se dévoua au soin d'y
faire fleurir la justice... il finit par jouir d'une puissance
absolue, sans encourir ni opposition ni haine. L'empire
qu'il fonda devint l'héritage de ses enfants, et les provinces
dl'Ifrikia se transmirent d'une génération de sa famille à
une autre », pendant toute la durée du ix e siècle.
Ces vieilles cités de l'Ifrikia ont toujours été depuis Car-
thage une base solide pour un gouvernement régulier, dès
qu'il a pu s'en constituer un.
En Ifrikia le kharedjisme n'a réalisé que des ruines, il a
complètement échoué, et il a laissé la domination arabe
mieux établie que jamais. Il en a été tout autrement dans
le reste du Maghreb, dans le Maghreb de Tlemcen et de
Tiaret et au Maroc. Là le kharedjisme a laissé des traces
tout à fait durables. Il a créé, tout destructeur qu'il fût
par essence ; parce que les grands événements ont toujours
des répercussions inattendues, des ricochets imprévisibles.

(1) 105, t. I, p. 223, 229.

M.4CBREB. 18
CHAPITRE III

UN ROYAUME ISSU DU KHAREDJISME


LE ROYAUME DE FÈS

La création du kharedjisme la plus durable de beaucoup


et la plus considérable, est certainement ce qu'on peut
appeler le royaume de Fès, créé par, ou du moins sous le
vocable d'Idris.
Après avoir raconté les exploits de Meicera et les deux
grandes victoires kharedjites du Chelifï et du Sebou, Ibn-
Khaldoun ajoute : « Quelque temps après ces événements,
Idris, fondateur de la dynastie idrisside, fit son apparition
dans le Maghreb. » Ceci se passait exactement en 788, d'a¬
près Ibn-Khaldoun. Ailleurs, le même Ibn-Khaldoun donne
la date de 786. En-Nowéiri donne 788. (1)
Le lien avec le kharedjisme est donc évident, et ^d'ailleurs
aussi, bien entendu, avec la chute des Omméiades et l'avé-
nement des Abbassides en Orient.
Les historiens arabes insistent longuement sur les an¬
cêtres d'Idris, qui descend de Mahomet par Ali et Fatma ;
sur ses luttes malheureuses contre les Abbassides ; sur sa
vie de fugitif et sur les complicités égyptiennes, qui lui
permirent de se réfugier au Maghreb, à l'extrémité de l'em¬
pire, aussi loin que possible de son ennemi abbasside. Ce
sont détails d'hagiographie sans grand intérêt pour nous.
Il faut retenir que ce Levantin, déraciné par la grande révo¬
lution d'Orient, était certainement un très haut person¬
nage religieux, entouré de vénération. C'est là-dessus qu'in¬
sistent les chroniqueurs, sur le tabou qui s'attache à la
famille du prophète : l'Idris qu'ils dépeignent n'est pas un
héros militaire, il n'a pas à accomplir de grands exploits,
on ne voit pas qu'il ait livré une seule grande bataille.
D'ailleurs, il survécut peu de temps à son avènement
; (1) 105, t. I, p. 239, 290 ; t. III, p. 229 ; t. I, p. 359.
LE ROYAUME DE FÈS 275
(f vers 792). Il aurait régné quatre ans. Et ce qui se passe
alors est très curieux. Idris I er meurt sans postérité, mais il
laisse une femme enceinte : ou du moins il est supposé la
laisser ; car naturellement le contrôle, déjà impossible aux
contemporains, l'est encore bien davantage après un millé¬
naire écoulé. On décide d'attendre la naissance de l'enfant,
qui se trouve être un mâle ; et, après tout, s'il ne l'eût pas
été, on peut supposer qu'il le fût devenu par ^substitution.
Ce fils posthume d'Idris I er , à l'âge de quelques minutes, de
quelques heures, ou de quelques jours, est immédiatement
considéré comme le successeur présomptif de son père. On
l'intronise sous le nom d'Idris II, dès qu'on est bien cer¬
tain qu'il vivra. Tous les chroniqueurs sont d'accord là-
dessus. Impossible d'imaginer une circonstance qui pro¬
clame plus nettement ce dont il s'est agi : se mettre sous la
protection d'une « baraka », comme on dit dans l'Islam, et
non pas d'une personnalité dominante. Et après tout cette
baraka fut efficace. Les chroniqueurs prétendent, à tort
ou à raison, et probablement à tort, qu'Idris I er fut empoi¬
sonné mystérieusement par un assassin soudoyé. Ce qui est
sûr, c'est que les deux Idris, malgré les facilités qu'offraient
l'interrègne et une longue minorité, n'ont jamais été ouver¬
tement et sérieusement attaqués. Les chroniqueurs arabes
nous disent très bien pourquoi. D'après En-Nowéiri, par
exemple, les arlebites de Tunis « ne voulaient pas com¬
battre ouvertement un descendant du prophète » (1).
Les grandes dynasties musulmanes de l'ouest auraient
risqué d'ébranler leur propre autorité si elles s'étaient
acharnées contre la famille même de Mahomet. Le tabou
était encore plus efficace dans le Maghreb que dans le
Levant, parce qu'un prophète, suivant le proverbe, est
toujours plus fort hors de son pays.
La question vraiment intéressante est donc celle-ci.
Quelle tribu? Quelle fraction du Maghreb s'est réfugiée sous
la baraka des Idris pour créer quelque chose d'autonome?
L'avènement d'Idris 1er, tel que les chroniqueurs nous le

l (1) 105, t. I, p. 401 ; t. II, p. 453. Voir aussi 107, p. 18;


276 UN ROYAUME ISSU DU KHAREDJISME

racontent, est quelque chose de très particulier. En règle


générale, quand un prince fondateur ou non d'une dynastie
nouvelle apparaît dans l'histoire maugrebine, ce prince
s'appuie sur une tribu, la sienne, et une seule. Koçeila s'iden¬
tifie avec ses Aureba,la Kahenaavec ses Djeraoua, les Fati-
mides avec les Ketama, les princes sanhadjiens avec les
Sanhadja, etc.. il serait facile d'allonger la liste. On ne voit
pas la tribu qui a intronisé les Idris. Elles sont trop. Idris I er ,
dit Ibn-Khaldoun, « rallia à sa cause les Zouagha, les Zénata,
les Sedrata, les Ghaiatha, les Nefza, les Miknaça, les Gho-
mara, et toutes les autres peuplades berbères qui habitaient
le Maghreb » (1). A feuilleter les chroniqueurs, et en parti¬
culier Ibn-Khaldoun en d'autres passages, on s'aperçoit
que cette liste déjà longue est très incomplète, et même
qu'il y manque le principal. Il y manque les Auréba qui
furent un élément essentiel. Et les Matghara, les contribules
de Meicera, qui flanchèrent à un certain moment, mais dont
la défection fut passagère. Et les Maghila du Bas-Chéliff et
de Mazouna, qui furent des adhérents de la première heure,
et qui « jusqu'à la chute des Idrissides, leur témoignèrent
un dévouement inaltérable ».
Il faut ajouter des adhérents tardifs, mais fidèles, les
Beni-Ifren et les Maghraoua de Tlemcen (2). C'est tout le
bloc des Zénètes occidentaux, depuis Tanger jusqu'à Tlem¬
cen inclus et jusqu'au Cheliff, qui se groupe sous le vocable
d'Idris. Mais il se groupe autour de quel noyau? car il en
faut toujours un.
Le centre d'où s'éleva la dynastie idrisside est très précis,
c'est Oulili ; tous les chroniqueurs sont d'accord là-dessus.
« En l'an 788, dit Ibn-Khaldoun, Idris, accompagné de son
affranchi Rachid, atteignit Oulili. » C'est à Oulili qu'il fut
proclamé, c'est Oulili qui fut sa capitale ; c'est à Oulili que
son fils Idris II lui succéda (3) ; c'est à Oulili d'ailleurs que
se dresse aujourd'hui encore le tombeau d'Idris I er , entouré
de la vénération marocaine.
(1) 105, t II, p 559.
(2) 155, t. I, p. 290, 239, 562, 249 ; t. III, p. 213, 229 ; t. II, p. 563.
(3) 105, t. II, p. 560 ; 107, p. 15 et 16.
278 UN ROYAUME ISSU DU KHATŒDJISME

Or, Oulili c'est Volubilis, le pendant marocain de Tim-


gad, Djemila, etc.. c'est une grande ville romaine, la capi¬
tale, après Tanger, de la Mauritanie tingitane.
Le Roudh-el-Qirtas écrit en effet le nom de Tanger.
Idris I er et son serviteur Rachid débutèrent par là. « Ils
marchèrent jusqu'à ce qu'ils eussent atteint la ville de
Tanger. C'était alors la capitale du Maroc, la mère de ses
villes, la plus belle alors et la plus vieille... Idris et Rachid
demeurèrent quelque temps à Tanger ; mais ils ne purent
•s'y plaire, et ils se remirent en, route. Ils arrivèrent à
Oualily, chef-lieu des montagnes du Zerhoun. Oualily était
une ville entourée de superbes murs de construction
antique... Idris descendit chez le chef d'Oualily (1). »
Ainsi Idris I chercha son point d'appui dans les cités
romaines de Mauritanie tingitane, et, expérience faite, il
préféra Volubilis. Qu'est-ce que cela signifie?
Ici les chroniqueurs arabes ne peuvent nous être d'aucun
secours. Pour eux le rideau est tombé sur tout ce qui est
antérieur à l'Islam. S'il y a un lien, et il est absurde de
supposer qu'il n'y en a pas, ce ne sont assurément pas les
chroniqueurs arabes qui peuvent nous l'indiquer expressé¬
ment. Il faut lire entre leurs lignes, reconstituer par inter¬
polation, ou renoncer à comprendre : ce qui est d'ailleurs
la solution habituellement adoptée.
Aux tout premiers débuts d'Idris I er , les chroniqueurs
associent au nom de Oulili celui de la tribu berbère des
Aureba. Dès qu'Idris atteint Oulili, au dired'Ibn-Khaldoun,
« il se mit sous la protection d'Ishac-ibn-Mohammed-ibn-

Homeid, grand émir de la tribu aureba ». Idris II « confia


aux Aureba, soutiens de sa cause, les dignités les plus éle¬
vées de l'empire » (2).
Le Roudh-el-Qirtas est tout à fait d'accord avec Ibn-
Khaldoun, et naturellement, étant donné le sujet limité
qu'il traite, il est plus détaillé. « Idris demeurait depuis
six mois à Oualili, lorsque le chef de la ville, Abd-el-Medjid,

{1) 107, p. 14.


(2) 105, t. II, p. 560, 562.
LE ROYAUME DE FÈS 279
-ayant rassemblé ses frères et les kabyles d'Ouaraba», leur
fît proclamer Idris sultan. « La tribu des Ouaraba fut la
première à le saluer souverain ; elle lui donna le commande¬
ment et la direction du culte, de la guerre et des biens ».
Ensuite seulement vint l'adhésion des autres tribus ou,
fragments de tribus, que le Roudh-el-Qirtas énumère.
Pas n'est besoin de dire que Ouaraba est une autre ortho¬
graphe d'Aureba. Ceci est intéressant parce que ces Aureba
sont très connus. C'est la fameuse tribu aurasienne qui,
sous les ordres de Koçeila, a tué Sidi-Ocba. Après la défaite
et la mort de Koçeila, ils furent écrasés par les Arabes. « Les
Aureba, dont cette campagne avait brisé la puissance, dit
Ibn-Khaldoun, allèrent tous se fixer dans le Maghreb-el-
Acsa... Arrivés dans ce pays, ils occupèrent Oulili, ville
qui s'élevait sur le flanc du mont Zerhoun, et ils continuè¬
rent à y faire leur séjour (1). »
Rappelons qui furent ces Aureba, dans leur patrie
originelle l'Aurès. Des Beranès, dit Ibn-Khaldoun, très
distincts de leurs voisins immédiats les Aurasiens orien¬
taux de la Kahena, qui sont catalogués Botr, zénètes ; cela
signifie que ces derniers étaient très pénétrés d'immigrés
sahariens, d'influences tripolitaines. Ces Aurasiens occiden¬
taux que furent les Aureba vivaient dans les hautes vallées
bien closes de l'oued el Abiod et de l'oued Abdi. Leurs des¬
cendants y sont encore, car, quoi qu'en dise Ibn-Khaldoun,
ils ne sont pas tous partis. C'est parmi eux que Masqueray,
frappé de leur originalité, a fait la chasse aux reliques de
Rome. Ce sont les descendants les plus authentiques des
anciens donatistes, des anciens Numides, un peuple façonné
par des siècles de domination romaine. Quand nous les
voyons, fugitifs à travers tout le Maghreb, se fixer préei-
sément à Volubilis, ou à ses portes dans le Zerhoun, vivre
dans une sorte de symbiose avec la vieille cité romaine, il est
impossible d'écarter le soupçon que le choix leur a été dicté
par des instincts profonds d'affinité. Ces deux débris du
passé se sont étayés l'un l'autre.

(1) 105, t. I, p. 290.


280 UN ROYAUME ISSU OU KHAREDJISME

Derrière la baraka d'Idris II, il semble donc bien que ce-


qu'on entrevoit ce sont les vieux civilisés de la Tingitane,
les citadins. Que Volubilis en ait été le centre, c'est tout
naturel, après un siècle pendant lequel Tanger avait été
l'embarcadère pour l'Espagne de toute la conquête arabe.
Sur le détroit de Gibraltar, il est évident que le gros centre
de vieille civilisation est au nord en Andalousie. Mais ç'a
été un centre très ancien : il ne faut pas seulement songer
aux cités carthaginoises et phéniciennes ; il serait impru¬
dent d'oublier Tartessus qui les a précédées. Ce centre
de vieille culture a rayonné sur la Mauritanie tingitane long¬
temps avant que Rome lui eût donné ce nom. Si peu avan¬
cée que soit encore l'exploration archéologique de Volu¬
bilis on sait déjà cependant, par les inscriptions, que ses
magistrats municipaux s'appelaient des sufîètes, comme
d'ailleurs dans bien d'autres villes de l'Afrique romaine.
Le comte Julien, le personnage marquant de la Tingitane,
au temps de l'invasion arabe, était, au dire d'Ibn-Khal-
doun, «seigneur d'Algésiras et de Ceuta » (1). Le détroit
de Gibraltar n'est devenu une frontière que depuis Isabelle
la Catholique et Boabdil. Dans les millénaires jprécédents
il avait été un lien. La Mauritanie tingitane n'a pas pu être
autre chose qu'une annexe de la civilisation andalouse.
Nous retrouvons ici une vieille civilisation urbaine, les
mêmes conditions qu'à l'autre bout du Maghreb dans l'Ifri-
kia ; et l'attitude de la population fut la même.
Cette attitude est symbolisée par ce que les chroniqueurs
arabes nous disent du comte Julien. « On ne peut plus révo¬
quer en doute l'existence de ce chef trop célèbre », dit de
Slane dans une note (2). Dans ce « trop célèbre », il y a une
nuance discrète de mépris pour l'apostat. Ce mot échappé
en passant à un érudit très estimable souligne d'une façon
amusante l'esprit dans lequel nous nous laissons entraîner
à lire les chroniqueurs arabes.
Il est absurde apparemment d'accorder une trop grande-

(1) 105, t. I, p. 345.


(2) 105, p. 346.
LE ROYAUME DE FÈS 281

importance à la personnalité du comte Julien. S'il a existé,


ce qui paraît certain, il a dû être un chef comme tous les
autres, forcé de compter avec ses sujets. Il vaut mieux
essayer de se représenter quels pouvaient être les senti¬
ments de la Mauritanie tingitane quand apparut le con¬
quérant arabe.
D'après Ibn-el-Athir, dès que Ocba fut arrivé à Tanger,
tt Julien, patrice de Roum, vint lui présenter de riches ca¬

deaux et reconnaître son autorité... Des Berbères, sur qui


des renseignements lui furent demandés, il dit que leur
nombre n'était connu que de Dieu seul, qu'ils habitaient
dans le Sous citérieur, et que, restés infidèles et non con¬
vertis au christianisme, leur puissance était très grande ».
Sur quoi Ocba, sans plus s'occuper de la Tingitane, poussa
dans le Sous citérieur, où il rencontra des difficultés graves,
et même des échecs, à l'occasion desquels on ne voit pas
que la fidélité toute fraîche de la Tingitane se soit démentie.
A la moindre réflexion cela semble tout naturel. Voilà un
petit groupe de citadins, civilisés, isolés au bout du monde
au contact immédiat d'une énorme masse barbare anar.
chique. Le véritable ennemi est là dans cette masse bar¬
bare. Le danger est trop grand, trop immédiat, trop per¬
manent, pour qu'on ne soit pas obligé de tout subordonner
à cette nécessité essentielle de défense.
L'armée des Goths était après tout cantonnée au nord du
détroit, et il est bien possible qu'au protecteur germanique,
d'ailleurs trop connu, la Tingitane ait préféré le nouveau
venu, le protecteur arabe. En tout cas, elle n'hésita guère.
Lorsque, trente ans après, l'armée arabe, sous Tarée et
Mouça-ben-Noceir, franchit le détroit, « Julien, nous dit
En-Noweiri, les accompagna, pour les diriger vers les en¬
droits faibles du pays, et leur procurer des renseigne¬
ments (1) ».
En résumé, ce qui est nécessaire avant tout à des cita¬
dins cultivés c'est un gouvernement régulier muni de tous
ses organes militaires et administratifs. Les émirs du kalife

(1) 105, t. I, p. 348.


282 UN ROYAUME ISSU DU EHABJEDJISME

leur apportaient tout cela. Les citadins de Tingitane n'eu¬


rent garde de le méconnaître. C'est assez exactement, on l'a
déjà dit, ce qui s'était passé dans le bloc citadin autrement
important de l'Ifrikia.
On ne voit pas que la Tingitane ait eu la moindre diffi¬
culté avec le conquérant arabe. Elle n'eut donc guère à
souffrir ; les cités étaient à peu près intactes ; lorsque le
kharedjisme vint poser de nouveau le problème de la sécu¬
rité sous un aspect nouveau. Dans l'écroulement de tout,
il fallait trouver l'abri, le gouvernement indispensable.
Ce fut celui des Idrissides.

Fès. —Que les Idrissides aient eu une base citadine, c'est


particulièrement apparent encore dans la fondation de Fès.
Ç'a été la grande réalisation de la dynastie, sa création, et
une création magnifique. La fondation de Fès résume
toute l'œuvre des Idrissides, et d'ailleurs elle suffit à leur
gloire. Aucune autre dynastie du Maghreb n'a un pareil
succès à son actif.
Les Idrissides ont fondé Fès dès le début, d'entrée de jeu,
dès qu'ils l'ont pu. Idris I er a trop peu duré, et la longue
minorité d'Idris II n'était pas favorable aux grandes entre¬
prises, mais dès 807 « Idris commença la construction de la
ville... l'année suivante il y fixa son séjour » (1).
En 807, Idris était un enfant d'une quinzaine d'années.
Évidemment il y avait un besoin profond senti par tous
ceux qui étaient derrière Idris, les citadins de Tingitane.
« La ville d'Oulili ne pouvant plus suffire au nombre
toujours croissant des troupes et d'autres serviteurs de
l'empire, Idris chercha un emplacement pour y fonder une
nouvelle capitale. » Ainsi parle Ibn-Khaldoun. Et il faut
retenir que Fès fut le successeur immédiat de Volubilis,
son succédané ; c'est Volubilis qui s'est transporté à Fès.
Mais pourquoi? La raison donnée par Ibn-Khaldoun est-elle
entièrement satisfaisante ?
Les ruines de Volubilis sont connues. Rien dans l'eni-

(1) 105, t. II, p. 562.


LE ROYAUME DE FES 283

placement de la ville ne s'opposait à un agrandissement sur


place. Il est vrai qu'en matière de cités et même de simples
maisons, les Orientaux n'ont pas nos façons de procéder.
Ils n'aiment pas agrandir et réparer, ils font plus volontiers
du neuf ailleurs. L'idée de transporter en bloc une tribu,
un bloc de population, une cité, leur paraît aussi natu¬
relle qu'elle nous paraît absurde. Ils sont bien moins enra¬
cinés au sol que nous autres Occidentaux. L'Ifrikia en
fournit un exemple éclatant. Les Arabes ont abandonné
la vieille capitale Carthage et ils en ont fondé une toute
nouvelle àKairouan, au rebours des Romains qui ont édifié
la Carthage romaine sur l'emplacement exact de la punique.
Quelques siècles plus tard, la capitale de l'Ifrikia vient se
fixer à Tunis. Carthage, Kairouan, Tunis, il n'est pas dou¬
teux que ce ne soient des avatars successifs de la même cité :
comme Volubilis et Fès. Ibn-Khaldoun, avec sa perspica¬
cité habituelle, a noté ailleurs que les villes du Maghreb ont
souvent un caractère dynastique. Un sultan tient à créer
lui-même de toutes pièces la capitale où il s'établira. C'est
pour cela d'ailleurs que tant de cités maugrebines n'ont pas
survécu à la dynastie qui les avait créées. Rabat, ressuscité
par le maréchal Lyautey, est un exemple éclatant. Mais
justement ce n'est pas le cas de Fès. Elle a survécu aux
Idrissides, elle est toujours là.
Qu'autour du sultan de quinze ans, ses ministres, ses
fonctionnaires, aient voulu créer une capitale nouvelle
pour la dynastie nouvelle, c'est donc tout à fait normal.
Mais en tout cas ils ont fait beaucoup mieux. Ils ont créé
Fès, la capitale inébranlée du Maroc depuis un millénaire.
Pourquoi ce succès extraordinaire? Il n'est pas impossible,
je crois, d'en dégager les éléments.
Tous les chroniqueurs nous disent qu'on chercha long¬
temps et méticuleusement l'emplacement nouveau. Le
Roudh-el-Qirtas précise l'histoire de ces tâtonnements.
En 805, Idris II, qui avait donc alors une douzaine d'an¬
nées, «partit, avecquelques officiers et les chefs de sa suite,
à la recherche d'un emplacement ». Le choix se porta d'a¬
bord sur un certain djebel Oualikh ; on commença à bâtir,
284 UN ROYAUME ISSU DU KHAREDJISME

mais « une nuit la tempête survint et plusieurs torrents


réunis, descendant impétueusement de la montagne, dé¬
truisirent tout ce qui avait été construit, dévastèrent les

ou

Fia. 10. — La ville de Fès (bloc-diagramme).


La coupe géologique du bloc diagramme fait ressortir la'différence déstructure de
part et d'autre de la ligne oued Sebou-oued Fès. A droite (Ouest-Nord-Ouest) structure
compliquée, plissements énergiques. A gauche, les couches calcaires des grands causses
du moyen Atlas viennent finir sur la vallée en inclinaison douce. Ils s'égouttent eu
grosses sources vauclusiennes de débit constant, qui constituent l'oued Fès. La plaine
marécageuse, en amont de Fès (plaine du Sais), achève de régulariser le débit. La ville
de Fès est placée au point où l'érosion régressive, déterminée par le niveau de base de
l'oued Sebou, échanere la plaine.
La question vitale de l'approvisionnement en eau est résolue par la nature.

plantations, et emportèrent les débris jusqu'au fleuve


Sebou, où ils s'engloutirent» (1).
L'année suivante, «l'iman Idriss se mit de nouveau en
(1) 107, p. 31, 32.
LE ROYAUME DE FÈS 285
campagne pour aller chercher l'emplacement de la ville
qu'il voulait construire ». Il songea un moment, ou on
songea pour lui, aux bords même du Sebou, en un lieu dit
Khaoullen. « Mais au moment de construire, il lui vint à
l'idée que les eaux bouillonnantes du Sebou, déjà si abon¬
dantes, pouvaient bien, en temps de pluie, augmenter
encore et causer par leur débordement la perte de ses gens. »
Ces longs tâtonnements attestent une préoccupation
centrale, celle du problème de l'eau. C'est une préoccupa¬
tion très sage, qui domine en effet tout ce que nous appe¬
lons aujourd'hui « l'urbanisme ». Les citadins de Volubilis,
qui étaient derrière Idris, n'avaient garde de l'oublier. Et
c'est justement ce problème qui se trouve résolu par la
nature, d'une façon admirablement simple et complète, sur
l'emplacement qui fut définitivement choisi, et où s'élève
aujourd'hui la ville de Fès. L'eau de Fès, c'est tout Fès.
L'oued Fès sort de sources vauclusiennes et il s'étale
d'abord dans de grandes plaines marécageuses qui achèvent
de régulariser son débit. Pas d'inondation à craindre, une
masse d'eau considérable et constante. La grande ville est
blottie dans une sorte de conque, un cirque d'érosion qui
se creuse brusquement, déterminé par le niveau de base du
Sebou. Les murailles de la ville couronnent le rebord de
la conque, et dans les limites de leur conque et de leurs
murailles, les maisons de Fès, étagées sur les pentes, n'ont
eu qu'à se partager au prorata l'eau de leur oued. Chaque
maison est traversée par son petit canal, son petit ruisseau
murmurant, qu'elle reçoit de la maison voisine, et qu'elle
passe à la prochaine. Il y a surabondance, de quoi alimenter
non seulement les cuisines, mais les jardinets, les bassins
et les jets d'eau des délicieuses cours mauresques. Et
aucun effort à faire, autre que l'entretien traditionnnel
d'une canalisation millénaire, entretien dont chaque
maison se charge pour la section qui la traverse et dont
elle jouit. Quelque chose qui tient tout seul sans délibé¬
rations municipales et sans intervention d'une autorité.
Il faut songer surtout à ceci. Dans nos cités occidentales,
au nombre desquelles il faut compter la Volubilis romaine,
286 UN ROYAUME ISSU DU KHAREDJISME

l'alimentation en eau provient de sources, captées fort


loin parfois, et acheminées par de longs aqueducs. Ce
système permet l'augmentation indéfinie de la cité, puis-
qu'à de nouveaux besoins il est toujours possible de faire
face en captant de nouvelles sources, encore plus lointaines,
et en construisant de nouveaux aqueducs, encore plus
longs. Mais la cité s'entoure ainsi, sur un périmètre très
étendu, d'un réseau compliqué de tentacules délicates
d'importance vitale. Ce système compliqué d'aqueducs a
besoin d'être entretenu régulièrement, et constamment
protégé. Pas de difficulté dans un État organisé à l'occi¬
dentale ; qui a des budgets, des municipalités, un état,
une police effieace sur l'ensemble du territoire. Les diffi¬
cultés deviennent au contraire insurmontables dès que
l'État occidental s'effondre et qu'un sultanat oriental
le remplace. Ainsi est-il advenu sans doute que Volubilis,
conçu à l'occidentale, est devenu progressivement inhabi¬
table.
Fès au contraire est la cité orientale rêvée, un chef-
d'œuvre d'adaptation. L'oued Fès, tel que la nature Fa
fait, n'a besoin ni d'être aménagé, ni d'être entretenu,
ni d'être protégé. Ni l'effort incohérent de tribus
berbères, ni même l'effort plus suivi d'une mehalla de
sultan ne peuvent en détourner une goutte d'eau. Fès le
reçoit entre ses murailles intégral, invariable, comme
tombé du ciel. Dans sa vaste enceinte, au milieu de ses
jardins,, à l'abri de ses murs continus contre lesquels une
mehalla orientale a toujours été impuissante, solidement
assise sur les approvisionnements accumulés parle commerce
dans ses magasins, assurée de son eau, Fès peut tout
braver, il lui est indifférent que le pays ennemi commence
aux portes mêmes de la ville, comme ç'a été le cas normal
depuis un millénaire. Ainsi inaccessible, forte de son
commerce, de son industrie, et de son intelligence, cette
grosse ville civilisée de cent mille habitants pèse d'un
poids énorme sur tout le pays ; elle est en état d'amener
à composition n'importe quel ennemi. On a besoin d'elle et
on ne peut rien contre elle.
LTE ROYAUME DE FÈS 287

Je crois bien que c'est un cas unique parmi les villes du


Maghreb. Constantine, l'ancienne Cirta, a dû elle aussi
sa durée, encore bien plus longue, au choix initial de l'em¬
placement. Mais c'est une citadelle, juchée sur un rocher
inaccessible, protégée mais étroitement limitée par des
précipices. Son eau court dans ses murs, mais à 200 mètres
en contrebas. Sa situation même lui a toujours interdit
de devenir une grande cité : elle n'est forte que militai¬
rement. Fès est un miracle d'adaptation, probalement
unique, aux conditions de l'État oriental.

Fie. ii. — Constantine (d'après an dessin de Kou.«igu.e)


Ce vieux dessin rend mieux qu'aucune photographie l'isolement de Constantine,
protégée et étouffée par le canyon du Rummel.

Notez qu'elle va se révéler peut-être beaucoup moins


adaptée aux conditions d'un État occidental. Cet oued Fès
en amont de la ville est terriblement tentant pour un orga¬
nisme administratif à la manière de l'Occident. Nous avons
une répugnance à laisser improductive et vide une grande
plaine bien arrosée. Qu'arrivera-t-il de Fès à la longue
si la colonisation, appuyée sur les ressources de l'industrie,
se sert du haut oued Fès pour la culture maraîchère
intensive ?
Mais ceci c'est l'avenir. Dans le passé, un passé de
mille ans, Fès a été la réalisation, admirablement réussie,
d'une conception géniale. Faut-il admettre qu'auprès
du sultan de 15 ans il y eut un homme de génie inconnu,
288 UN ROYAUME ISSU DU KHAREDJISME

qui sut prévoir à si long terme? Si l'on veut. Mais l'hypo¬


thèse n'est pas indispensable. On conçoit mieux peut-être
une réussite aussi admirable comme le résultat d'un
instinct profond de défense collective. Ces citadins de
Volubilis, lentement éclairés et disciplinés par un siècle
de dangers et de souffrances, ont été conduits par la pres¬
sion de la nécessité au choix qui s'imposait.
En tout cas, il me semble que le sens profond des événe¬
ments s'éclaire. Les citadins de Tingitane, porteurs d'une
vieille culture, dans une situation terrible au milieu d'un
océan de barbares, tandis que passait sous leurs murs le
flux et le reflux des armées arabes et berbères ; ces cita¬
dins épars dans de petites villes ont eu l'instinct de se
grouper dans une cité unique, monstrueuse pour le pays
et pour l'époque, dans une situation telle qu'elle s'est
révélée indestructible. Il me semble que l'histoire n'a
jamais rendu justice à cet humble déchet des empires
romain et carthaginois, qui n'a pas seulement réussi à sur¬
vivre, mais qui a créé une grande chose. C'est ça Fès, et
c'est ça par conséquent la dynastie idrisside.

Aucune tribu berbère en particulier ne fut pour les Idris


un appui assuré ; pas même les Aureba de la première
heure qui eurent eux aussi leurs défaillances. « En 807, dit
Ibn-Khaldoun, Idris fit mourir le chef des Aureba, ayant
découvert qu'il entretenait des intelligences avec les
Arlebites. » Et dans le même passage : « Idris entretint
toujours des doutes au sujet de la fidélité des Berbères...
Il avait pour vizir un Arabe... surnommé el Meldjoum (le
bridé) à cause d'une cicatrice qu'un coup de sabre lui avait
laissée sur le nez. Plus de cinq cents guerriers, appartenant
à diverses tribus arabes établies en Maghreb et en Espagne,
se mirent aux ordres d'Idris II, lui formèrent un corps de
serviteurs dévoués et méritèrent toute sa confiance à
l'exclusion des Berbères. L'appui de cette troupe contribua
beaucoup à l'agrandissement de son autorité (1) ».

(!) 107, t. II, p. 561, 563.


LE ROYAUME DE FES 289
Il est incontestable pourtant que le sultanat idrisside
groupa autour de lui et entraîna derrière soi un bloc consi¬
dérable de tribus berbères. Son attraction se fit sentir
jusque fort loin au delà des limites de l'Algérie actuelle.
Et on voit très bien pourquoi.
Tous les manuels soulignent avec raison que l'Islam a
achevé la conversion des Berbères en les entraînant à la
conquête de l'Espagne. Par un processus analogue, l'Idris-
side a établi son autorité en ouvrant aux instincts guerriers
et pillards des tribus berbères musulmanes un nouveau
champ de conquête, le Maroc non musulman au sud du
Bou-Regreg.
C'est la première préoccupation de la nouvelle dynastie.
Idris I er n'a régné que trois ans (788-791). Mais à peine
eut-il établi sa domination qu'il marcha contre les Berbères
de ce pays qui professaient soit l'idolâtrie, soit le judaïsme,
soit la religion chrétienne... « S'étant alors emparé de Tamina
(la Chaouia actuelle), de la ville de Chella (Salé-Rabat
à l'embouchure du Bou-Regreg) et deTedla (sur l'Oum-er-
Rebia), il obligea les habitants, dont la majorité était
juive ou chrétienne, d'embrasser l'islamisme bon gré mal
gré. »
Dès qu'Idris II eut atteint l'âge d'homme, aussitôt
après la fondation de Fès, il reprit le même chemin. « En
812, dit Ibn-Khaldoun (Idris II avait donc 21 ans), il
marcha contre les Masmouda et les réduisit à la soumission,
après avoir occupé leurs villes (1) ». Les Masmouda c'est
le Haut-Atlas, au sud de Marrakech actuel.
Cette politique est très intelligible. Le limes romain
longeait le Bou-Regreg. Au sud de Sala colonia (Salé
Chella, le Rabat actuel), Pline l'ancien met tout de suite
les solitudes parcourues par les éléphants sauvages et par
les bandes pillardes des Autololes, plus redoutables que
les bêtes fauves. L'empire romain n'a jamais touché à cet
énorme bloc barbare du Maroc méridional. Il commençait,
aux portes de Volubilis et de Fès. Une situation évidem-

(1) 107, t. II, p. 560, 562.


MAGHREB. 19
290 UN ROYAUME ISSU DU KHABEDJISME

ment angoissante pour la Tingitane. On a déjà vu que le


comte Julien a immédiatement aiguillé Ocba dans cette
direction. Il est normal que cette préoccupation ait dominé
la politique idrisside.
Les deux Idris n'ont jamais fait la guerre ailleurs que
là. Du côté de Tlemcen, il suffît à Idris I er de se présenter
en 789 pour obtenir sans coup férir la soumission de la
ville. « Devenu maître de Tlemcen, Idris y posa les fonda¬
tions de la grande mosquée et fit construire une chaire
sur laquelle on inscrivit son nom. De nos jours cette
inscription se voit encore sur la face de la chaire. » A la
mort d'Idris II en 828, Tlemcen était toujours une pro¬
vince de l'empire. Elle devint l'apanage d'un neveu (1).
On peut supposer que cette soumission volontaire fut en
relation avec la tentation d'une croisade facile et fruc¬
tueuse que le maître de Fès offrait à tous les Berbères
musulmans de son voisinage.
La Tingitane idrisside joue ainsi un rôle analogue à
celui de la Gaule franque. Une province de l'empire romain
réalise une conquête que l'empire lui-même n'avait pu
mener à bien. Ici la Germanie, et là-bas le Maroc méri¬
dional.
Fait de très grande conséquence. La colonisation idris¬
side au sud du limes déchaîna des possibilités nouvelles.
Elle ouvrit les portes du nord aux Almoravides, puis aux
Almohades. Ce qui commence là est l'histoire du Maroc,
un compartiment distinct dans l'histoire du Maghreb.
L'empire almohade à un moment donné refluera sur l'est
par la trouée de Taza, mais c'est une exception. En règle
générale, le Maroc almohade, comme l'almoravide, comme
le Maroc de tous les temps, regardera vers l'Espagne. Il
évoluera à part, comme séparé du Maghreb central par une
cloison étanche. C'est une tendance éternelle, il est vrai,
mais que la fondation de Fès a puissamment renforcée.

L'apparition du royaume idrisside a un rapport évident


avec le kharedjisme, mais c'est un rapport de réaction.
ï< Quand Idris II se trouva assez puissant, dit Ibn-KhaL
LE ROYAUME DE FÈS 291
doun, il suprima le kharedjisme dans ses États (1). » Ici
encore il faut se rappeler ce que représente le nom d'Idris.
Des citadins affamés d'ordre et de sécurité, dirigés par
une élite de bourgeois riches et cultivés, n'ont pu qu'avoir
en horreur les ravages sauvages du kharedjisme. C'est
pour se protéger contre lui qu'ils ont fondé Fès et intronisé
les Idrissides. Dans ce coin extrême du Maghreb, le khared¬
jisme aboutit à son contraire, un gouvernement régulier
à base urbaine.

(1)107, t. II, p. 560, 563.


CHAPITRE IV

LES ROYAUMES KHAREDJITES


LE ROYAUME DE TIARET

Les royaumes kharedjites


La situation est inverse à l'est et au sud de Tlemcen.
Là s'élèvent des royaumes foncièrement kharedjites.
Sidjilmessa. — Sûrement il y en eut un à Sidjilmessa
au Tafilalet. Malheureusement nous ne savons guère là-
dessus que ce que nous apprend Ibn-Khaldoun (1).
Il est certain que cette ville de Sidjilmessa, qui a
joué un si grand rôle, fut fondée en 757, en pleine crise
kharedjite. Les fondateurs appartenaient à la tribu des
Miknaça, celle dont le nom a survécu dans celui de
Meknès. On sait qu'une vieille route naturelle très impor¬
tante, un grand chemin de migrations et de conquêtes,
Triq-es-soltan, unit le Tafilalet à la région de Fès et de
Meknès. Ces Miknaça sont comptés par Ibn-Khaldoun au
nombre des tribus Botr, c'est-à-dire des Sahariens. On
n'attendait pas autre chose de gens vivant au Tafilalet.
Ils embrassèrent le kharedjisme dès le premier moment, ils
furent des adhérents et des soldats de Meicera. Us furent,
au début du moins, des kharedjites de la nuance çofrite,
c'est-à-dire des extrémistes. Et en effet, après avoir élu
leur premier chef, l'émir Eiça, ils le firent mourir de la
façon la plus cruelle : un revirement violent qui sent
l'extrémisme.
Sidjilmessa est devenu une capitale vers la fin du

(1) 105, t. I, p. 261 et s.


LE ROYAUME DE TIARET 293
vin e siècle, sous le long règne d'un certain Eliça (exacte¬
ment Abou-Mansour-Eliça). « L'autorité de la dynastie
prit de la consistance, la construction de Sidjilmessa fut
entièrement achevée... Ce prince soumit les oasis du désert
et préleva le quint sur les produits des mines du Draa... »
Eliça mourut en 823, et son royaume d'ailleurs lui survécut
longtemps.
Évidemment ce fut le royaume du Sahara, des palme¬
raies. Ici il faut se souvenir que les palmeraies sahariennes,
celles du moins sur lesquelles nous avons actuellement
des renseignements, celles de l'Oued Rir et du Gourara,
sont des apparitions relativement récentes. Elles n'exis¬
taient pas au temps^de Rome. Le palmier est apparu au
Sahara avec le chameau, c'est-à-dire avec les Botr, les
Zénètes, assez peu de temps avant l'invasion arabe.
Il est normal que dans la nouvelle Berbérie, née de
l'invasion botr-zénète, il y ait eu un royaume de palmiers.
Parmi les palmeraies sahariennes, celles du Tafilalet et du
Draa sont probablement de beaucoup les plus belles, en
tout cas les mieux situées pour jouer un rôle historique.
Seulement ce sont les plus inconnues, et même elles le sont
tout à fait. Les ruines de Sidjilmessa, qui existent, sont
inaccessibles. Le royaume kharedjite de Sidjilmessa,
actuellement, ne peut être signalé que pour mémoire.
Eliça, le fondateur de la dynastie, nous dit Ibn-Khal-
doun, maria son fils à la fille d'Abd-er-Rahman-ibn-Rostem,
seigneur de Téhert. Cela atteste un sentiment de solidarité
avec l'autre royaume kharedjite, celui de Tiaret, beaucoup
mieux connu.
Le royaume de Tiaret

A l'origine du royaume de Tiaret, comme à celle de la


dynastie idrisside, de la dynastie fatimide, il y a une
personnalité levantine de marque. C'est Abd-er-Rahman-
ibn-Rostem. « Il tirait son origine du célèbre Rostem, qui
avait commandé l'armée persane à la bataille de Cadicia. »
Un Persan, un descendant des Chosroès. Il est tout naturel
de le trouver à la tête d'une secte hérétique, au temps où
294 LES ROYAUMES KHAREDJITES

les Persans rentrent en scène derrière les Abbassides.


On suit très bien la carrière de ce Rostem. Il apparaît
dans le Maghreb avec les Zenata et Hoouara de Tripoli : ces
kharedjites modérés (secte ibadite) qui, sous les ordres
d'Abou-el-Khottab, enlevèrent Kairouan aux Ourfedjouma.
Et après l'expulsion des Ourfedjouma, Rostem fut gouver¬
neur ibadite de Kairouan. Naturellement le retour victo¬
rieux des Arabes, sous Ibn-el-Achath, le força à s'enfuir.
« Il courut jusqu'à Téhert dans le Maghreb central... il se
fixa dans cette localité et y bâtit la ville de Téhert-Ia-
neuve. Ceci eut lieu en l'an 761 (1) ». Depuis ce moment, il
y eut un royaume de Téhert (que nous écrivons aujourd'hui
Tiaret).
Ibn-er-Rostem, sultan de Tiaret, était au siège de Tobna,
« avec un corps de six mille ibadites ». II fut au nombre de

ces kharedjites qu'Abou-Corra abandonna sous les murs de


Tobna, au prix de 40.000 dirhems. Et à la suite de cette
défection, « Ibn-er-Rostem, voyant ses troupes attaquées et
mises en déroute, s'empressa de ramener à Téhert les débris
de son armée ». Le vainqueur avait autre chose à faire que
de l'y suivre. Les émirs arabes finirent par accepter de
bonne grâce la situation nouvelle. « En l'an 787, Ibn-er-Ros¬
tem, seigneur de Téhert, demanda la paix au gouverneur
de Kairouan », qui accueillit cette proposition (2). Du côté
de PIfrikia arlebite, cette paix ainsi conclue ne paraît avoir
été troublée qu'une fois, sous le fils et successeur d'Ibn-
er-Rostem, qui s'appelait Abd-el-Ouahab. «En l'an 811, ce
souverain parut devant Tripoli à la tête d'une armée
composée de Hoouara. » Il y bloqua le prince héritier
arlebite, au moment précis où le trône arlebite devenait
vacant à Kairouan. Cette petite guerre se termina par un
compromis. Les Arlebites « achetèrent la paix d'Abd-el-
Ouahab, en cédant aux Berbères qui avaient suivi ce chef
la possession de tout le pays ouvert... Abd-el-Ouahab se
retira ».

(1) 105, t. I, p. 220, 243.


(2) 105, p. 222, 224.
LE ROYAUME DE TIARET 295,-
Du côté du royaume idrisside, la dynastie des Roste-
mides eut des démêlés avec les Zenata de Tlemcen (Ma-
ghraoua et Beni-Ifren) qui faisaient partie, comme on l'a
déjà vu, du bloc berbère groupé autour de Fès. « Comme
ces peuples voulaient la contraindre à reconnaître la dynas¬
tie des Idrissides, elle soutint une guerre contre eux. Ce
fut en 789 que les Zenata avaient pris le parti d'Idris. Les
Rostemides leur résistèrent avec succès, et quand ils
succombèrent en 908 ce fut devant les armes des
Fatimides (1). »
On voit donc bien les grandes lignes de ce royaume
rostemide, qui a duré un siècle et demi, et qui s'intercale
dans l'espace entre le royaume idrisside de Fès et le
royaume arlebite de Kairouan. Tous les grands chroni¬
queurs arabes confirment là-dessus les renseignements
d'Ibn-Khaldoun, mais ils sont encore plus secs que lui.
Heureusement, nous avons en outre la petite chronique
d'Abou-Zakaria, spécialement consacrée aux Rostemides,
infiniment touffue et détaillée.
Masqueray l'a découverte au Mzab et en a publié une
traduction en 1878. On ne peut pas dissimuler que cette
traduction n'est pas accompagnée du texte, et que le ma¬
nuscrit semble perdu. On ne l'a pas retrouvé dans les papiers
de Masqueray mort peu de temps après. Il est un peu ab¬
surde de ne connaître une chronique arabe que par sa tra¬
duction française. A cette réserve près, dans toute l'œuvre
de Masqueray, cette chronique d'Abou-Zakaria, avec les
commentaires qui l'accompagnent, est probablement ce
qu'il y a de plus solide et de plus durable.
Avec son assistance on peut essayer de comprendre le
royaume rostemide et presque de le faire revivre.
Assurément il va très loin à l'est jusqu'aux portes de Tri¬
poli. On vient de l'entrevoir et Abou-Zakaria le confirme
surabondamment. A travers toute la chronique, les envi¬
rons de Tripoli tiennent presque autant de place que Tiaret.
Le Rostemide menacé invite les gens du Djebel Nefousa

(1) 105, t. I, p. 243.


296 LES ROYAUMES KHAREDJITES

à lui envoyer une troupe choisie. Ce siège de Tripoli, auquel


Ibn-Khaldoun fait une allusion brève, tient naturellement
une place considérable dans Abou-Zakaria. On voit l'iman
rostemide installer des gouverneurs (1), réunir et présider
les assemblées. « Il resta dans le Djebel Nefousa pendant
sept années. » Pour le siège de Tripoli, « il réunit tous les
gens qui lui obéissaient dans la banlieue de Tripoli, dans
le Djebel Nefousa et les montagnes environnantes ». Il faut
certainement ajouter l'île Djerba. En somme, les Raste-
mides ont tenu tout le « pays ouvert de Tripolitaine sur les
bords de la mer, à l'exception des villes restées arlebites. »
Un passage de la chronique (2) nous montre les ibadites
interceptant toute communication par terre entre les
arlebites et l'Égypte. Il s'agit d'un événement dont Ibn-
Khaldoun ne parle pas, mais qui est mentionné brièvement
par En Noweiri. Cela se serait passé vers 895 ou 896. L'ar-
lebite Ibrahim veut aller avec une armée de Kairouan à
Tripoli. « Il envoya demander aux Nefousa qu'ils lui accor¬
dassent un passage le long de la mer, aussi étroit qu'ils le
voudraient, n'eût-il que la largeur d'un turban, pour lui et
son monde ». Les Nefouça refusèrent. Il s'ensuivit une ba¬
taille où ils furent massacrés et qui prépara la chute défi¬
nitive de la dynastie rostemide survenue quelques années
plus tard. Ce coin de Tripolitaine fut évidemment avec la
région de Tiaret le plus solide appui des rostemides.
Un autre point important est la région d'Ouargla. Lorsque
le dernier rostemide, Yagoub, fut forcé de quitter Tiaret,
il s'enfuit tout droit à Ouargla. « Il y arriva sans obstacle »
et y fut reçu comme chez lui. « On le combla d'honneurs, on
lui fit une réception magnifique. » Ceci dut se passer en 909.
Dans l'effondrement du royaume ibadite, Ouargla fut long¬
temps le refuge des derniers fidèles. « Le cheikh ibadite,
dit la chronique (3), avait l'habitude de passer l'hiver
dans l'oued R'ir (dont Ouargla est l'oasis la plus méridio¬
nale) et il retournait dans le désert chez les Beni-Mçab. »
(1)196, p. 85, 122, 128.
(2) 96, p. 124, 126, 191, 197. ■
(3) 96, p. 317.
LE HOïAUME DE TIARET 297
Lorsque, à la longue, Ouargla même devint inhabitable,
c'est en effet au Mzab que se groupa tout ce qui restait
de l'ibadisme algérien (1). C'est là que Masqueray a trouvé
la chronique d'Abou-Zakaria, préservée et jalousement
défendue par une vénération publique, qui pourrait bien
avoir un lien avec la disparition du manuscrit.
Masqueray écrit justement : « Il n'est guère d'oasis,
depuis Gabès jusqu'à Figuig et Sidjilmessa, dont le déve¬
loppement ne soit dû aux kharedjites, de quelque nom
qu'on les nomme, çofrites, ibadites, etc.. ils ont été les
colons du Sahara » (2).
Des Sahariens, en effet. Et il faut se rendre compte com¬
bien la région même de Tiaret, avec son annexe le Sersou,
quoiqu'à la limite du Tell, est une annexe du jSahara.
Tiaret n'a que des ruines romaines insignifiantes. Gsell
suppose qu'il y eut là « un des établissements militaires
de la frontière, puis un centre de population civile ». l\ n'en
a pas retrouvé de preuves archéologiques précises (3). En
revanche, à l'époque byzantine, Tiaret prit certainement
une grande importance. A Tiaret même, Gsell signale des
ruines d'enceinte « qui datent probablement d'une basse
époque (domination des princes berbères antérieurs aux
rostemides). » Mais au point de vue archéologique, il y a
surtout les Djeddar, au sud de Tiaret, sur la Haute Mina (4).
Ce sont de grands monuments funéraires, analogues au
Medghacen et au Tombeau de la Chrétienne, mais très pos¬
térieurs. On y trouvait une inscription grecque. On a utilisé
pour les construire « des matériaux d'époque antérieure :
débris d'architecture de style chrétien, inscriptions... Ces
mausolées, conclut Gsell, semblent contemporains de
l'époque byzantine », et il les attribue expressément à la
dynastie indigène de Tiaret.
Le Tiaret d'époque byzantine était sur l'emplacement
où s'élève aujourd'hui le Tiaret français. La capitale ros-

(1) 06, p. 252, 257, 317, 262 note.


(2) Masqueray, dans 96, p. 276, note.
(3) 29, feuille, 39, n°« 14.
(4) 29, feuille 39, n<" 66 et 67.
»g LE ROYAUME DE TIARET 299
■S %
|j| temide (Tahert la Neuve) était à 5 milles à l'ouest de Tahert
- Q
0) m la Vieille. Il en subsiste, dit le Guide Joanne, des ruines
f- „
très frustes. Et que Rostem ait appelé sa capitale Tahert
^
si la Neuve, c'est la preuve du souvenir encore vivant qui
.s ^
'p. aJ

subsistait de l'ancien centre.
* g Sur cette dynastie berbère d'époque byzantine nous en
g ï serions réduits au témoignage de l'archéologie, n'était un
|l passage bien connu d'Ibn-Khaldoun. Lorsque l'émir Ocba
S "
<°ifl
conduisit en 683 la première grande randonnée des arabes
à travers tout le Maghreb, il ne rencontra de résistance
qu'en deux points, autour de l'Aurès, où d'ailleurs il fut
tué au retour, et à Tahert. Il défit à Tahert « les princes
berbères soutenus par les Francs (1) ». Gseil paraît avoir
raison de supposer que ces princes berbères étaient essen¬
tiellement la dynastie de Tahert.
Il ne faut pas évidemment essayer de serrer de trop près
cette dynastie nébuleuse. On a déjà dit qu'il n'est pas ab¬
surde d'y rattacher hypothétiquement Koçéila. Il est per¬
mis de noter cependant que Tiaret est devenu un centre
politique important seulement à l'époque byzantine, au
moment où l'apparition des grands nomades chameliers
venus de l'est tend à bouleverser toute l'assiette de la
Numidie.
Tiaret est à 1.100 mètres d'altitude, sur le versant sud
d'une chaîne tellienne, dont l'altitude dépasse 1.200. Toute
la région, ces steppes des 'hauts plateaux au-dessus des¬
quels Tiaret est un belvédère, dépassent en moyenne un
millier de mètres d'altitude. L'hiver de Tiaret est froid,
nébuleux, humide, neigeux. Le contraste est violent avec
le Sahara : mais c'est précisément ce qui fait le prix de
"A Tiaret pour les Sahariens. Aussi l'ont-ils chantée. Mas-
■i
■cr^
t■ queray a recueilli sur Tiaret des dictons et des vers. « On
°î r
p." rapporte qu'un Arabe étant parti de Tahert, et s'étant rendu
»Ji de là dans le pays des Noirs, regarda le soleil et lui dit :
« Certes, je te vois ici bien fier ; mais je t'ai vu bien petit
à Tahert ». Et voici des vers arabes sur Tiaret : À

(1) 105, p. 286.


300 LES ROYAUMES KHAREDJITES

Que le froid est violent et dur à supporter !...


Le soleil de Tahert apparaît hors du brouillard
Comme s'il sortait de dessous terre,
Et nous nous réjouissons quand nous le voyons sortir,
Comme le Juif se réjouit du samedi (1).

Cette haute région étendue, en libre communication avec


la steppe, dont rien ne la sépare, ni même la distingue net¬
tement, est pour les Sahariens la zone d'estivage par excel¬
lence ; un appoint indispensable ; le salut des troupeaux par
milliersde
d
têtes dans les années arides.
Aujourd'hui Tiaret est une ville du Tell; à ses portes
le Sersou est devenu un pays agricole, avec l'aide, il ('est
vrai, du dry farming. Ce fut, sous la domination française,
la grande canquête de l'agriculture sédentaire sur les pâtu¬
rages de nomades. Encore maintenant cependant les no¬
mades viennent estiver au Sersou ; leurs bêtes y broutent
les chaumes après la moisson. La conciliation de leurs droits
millénaires avec la nouvelle tenure du sol est une grosse
difficulté administrative. Ces nomades sont des Sahariens
francs, venus de très loin dans le sud-est, des Larbaa de
Laghouat. Ils hivernent en plein désert dans l'oued Djedi
à une bifurcation de grandes routes naturelles dont l'une
conduit au Mzab et l'autre à l'oued R'ir. En été, les Laarba
montent à Tiaret par Chellala. Du Sud tunisien et de l'oued
R'ir une autre grande route naturelle, variante de la pre¬
mière, conduit droit à Tiaret, par une pente insensible, à
travers la trouée du Zab (Biskra) et la cuvette de Hodna.
Il court là du sud-est au nord-ouest, en écharpe à travers
l'Algérie, parallèlement à l'ancien limes romain, une im¬
mense bande continue de pâturages, qui est manifestement
l'ossature du royaume rostémide.
Au premier abord, à ne considérer que les coordonnées
géographiques, un royaume qui s'étire du Djebel Nefouça
à Tiaret paraît découpé d'une façon absurde. Ses contours
dessinent pourtant une des régions les plus naturelles qui
soient : la zone des steppes. Et ceci nous fixe d'un coup sur

(1) Masqueray, dans 96, p. 54, note.


LE ROYAUME DE TIARET 301
la véritable nature du royaume rostémide, un royaume
de nomades purs.
Les ibadites comme secte religieuse ont tout à fait dis¬
paru de Tiaret. Ils survivent au contraire en petites com¬
munautés très fermées, mais prodigieusement vivantes, au
Djebel Nefouça et au Mzab, c'est-à-dire au Sahara. Ca ne
doit pas être par hasard. La force de la dynastie rostémide
était là, au désert.
Il suffît d'ailleurs de considérer les noms des tribus qui
l'ont créée et qui l'ont soutenue. Toutes sont Botr, bien
entendu. Mais la plupart sont des Botr orientaux ayant
leurs attaches principales au sud de la Tunisie et en Tripo-
litaine. Les Louata, les Hoouara, les Zouagha, les Nefouça
sont tripolitains. C'est là qu'Abou-Zakaria les localise ;
c'est autour de Tripoli qu'ils agissent, et d'ailleurs ces
grandes tribus orientales sont bien connues. Les Zouagha,
dont le nom a eu moins de retentissement, et qui ont peut-
être donné leur nom à la Zeugitane, nous sont donnés par
Abou-Zakaria comme les colons de l'île Djerba. Ibn-Khal-
doun place dans le Sersou, aux portes de Tiaret, des essaims
de Louata, d'Hoouara et de Zouagha, qui furent les fermes
soutiens des rostemides. Le sol même de Tiaret appartenait
à la tribu des Lemaia, fervents ibadites, comme furent
aussi leurs voisins les Matmata(l). «Les Lemaia, dit Ibn-
Khaldoun, parcouraient en nomades les provinces de
l'Ifrikia et du Maghreb, mais la grande majorité de leurs
tribus habitait cette partie du Maghreb central qui avoi-
sine le désert ». Les Lemaia comme les Matmata sont ran¬
gés par Ibn-Khaldoun parmi les Beni-Faten (2), c'est-à-dire
qu'ils semblent appartenir à un groupe anciennement enra¬
ciné dans le Maghreb central. On sait déjà pourtant que la
grande majorité de ce groupe-là, les tribus de Tlemcen
et du Bas-Chéliff, ont été entraînées dans l'orbite de Fès
et des Idrissides. Dès avant Idris, on a vu les Beni-Ifren
de Tlemcen sous Abou-Corra, sous les murs de Tobna,
tourner le dos aux kharedjites orientaux. Faut-il admettre
(1) 105, t. I, p. 243.
(2) 105, I, p. 241, 172.
302 LES ROYAUMES KHAREDJITES

que des gens comme les Beni-Ifren, qui comptaient Isliten


parmi leurs aieux, c'est-à-dire qui descendaient peut-être
des Numides Massoesyli, ne fusionnaient pas sans répu¬
gnance avec les nomades tripolitains ? Ce serait peut-être
excéder le très petit nombre de données positives que nous
possédons.
En tout cas, ces tribus rostémides sont nomades. Dans
un chapitre intitulé « Signes d'élection des Berbers parmi
les gentils », la chronique d'Abou-Zakaria représente un
groupe de Louata, interrogés par interprète devant le
kalife Omar. Omar leur dit : « Avez-vous des villes dans
lesquelles vous habitiez? — Ils dirent : non. — Avez-vous
des lieux fortifiés dans lesquels vous gardiez vos biens? —
Ils dirent : non. — Avez-vous des marchés sur lesquels
vous fassiez des échanges? — Ils dirent : non. Alors Omar
se mit à pleurer ». C'est qu'il se rappelait un mot du pro¬
phète, prédisant la venue d'un grand peuple occidental
successeur des Arabes : « Ils n'ont pas de villes qu'ils habi¬
tent, ni de lieux fortifiés dans lesquels ils se gardent, ni de
marchés sur lesquels ils vendent (1). » C'est l'hymne aux
nomades, chanté dans la Bible des Rostémides.
Au Rostémide, dit Ibn-Khaldoun (2), les seuls çofrites
ouaciliens « fournissaient trente mille partisans, tous no¬
mades et vivant sous la tente ».
Avec l'aide d'Abou-Zakaria, on arrive à reconstituer
l'image de l'ibadite. Il avait les cheveux tressés. Il avait
un glaive droit et long, tranchant des deux bords, avec
lequel on frappait d'estoc, très différent du sabre ou du
yatagan. Il portait enfin un poignard attaché au bras. Il
faut avouer que Masqueray n'a pas tort de reconnaître
la parfaite image du Touareg actuel. Pour parfaire le
tableau, il relève un passage (3) où la femme ibadite nous
apparaît particulièrement lettrée. Et il est vrai que la
culture littéraire et artistique de la femme touarègue lui
fait aujourd'hui une situation tout à fait à part parmi les

(1) 96, p. 15, 16.


(2) 105, t. I, p. 243.
(3) 96, p. 18, 71, 108, 78, 79.
LE ROYAUME DE TIARET 303

femmes du Maghreb. Masqueray était très préoccupé des


Touaregs. Mais après tout il n'est pas surprenant que ces
nomades kharedjites, parmi lesquels les Hoouara tenaient
nne place importante, se trouvent avoir légué leur aspect
extérieur, et quelques-unes de leurs particularités essen¬
tielles, précisément à ces touaregs Hoggars, qui sont tout
•ce qui reste des Hoouara.
Notez que le poignard de bras, un détail de costume si
particulier et si frappant, se trouve dans Gorippus et nulle
part ailleurs avant Corippus. Ni dans les auteurs ni sur
les monuments de l'antiquité classique. Faut-il admettre
cpue cet accoutrement touareg est apparu à l'époque byzan¬
tine avec les tribus de grands nomades chameliers? Ici
encore il faut se garder sans doute d'outrepasser le témoi¬
gnage des textes.
Mais enfin il y a un terrain qui est parfaitement solide.
Dans les limites qu'on a vues, et qui sont certaines, il est
•évident que le royaume rostémide n'a excédé nulle part
les limites de la steppe et du Sahara. Tiaret est, il est vrai,
la tête de ligne d'une grande route à travers le Tell allant
à la mer par la Mina, le plateau de Mendès, le Bas-Chéliff.
Mais il est tout à fait certain que les Berbères du Bas-Ché¬
liff, Mazouna inclus, ont pris le parti des Idrissides. Et par
conséquent, même à Tiaret, le royaume rostémide ne mor¬
dait pas sur le Tell. Il n'avait nulle part l'accès de la mer ;
du moins l'accès utile, puisque, en Tripolitaine, les ports
étaient arlebites. Ce royaume rostémide, ainsi délimité, n'a
pas changé d'aspect physique depuis le ix e siècle.
Il était, alors comme aujourd'hui, domaine exclusif de
climat aride, de solitudes ou de mauvais pâturages. C'est
•quelque chose de connaître le cadre. C'est un appui pré¬
cieux quand on cherche, avec l'aide d'Abou-Zakaria, à s'y
représenter l'homme ibadite, non plus dans son aspect
extérieur, mais avec les traits essentiels de sa mentalité.
Ici, il ne faudrait peut-être pas suivre Masqueray de trop
près. La chronique d'Abou-Zakaria a été certainement
rédigée au Mzab, à une époque très postérieure au royaume
rostémide. Les Mzabites actuels sont assurément les des-
30-i LES ROYAUMES KHAREDJITES

cendants des ibadites rostémides, mais ils ont beaucoup


changé en mille ans. Us ont subi une transformation qui
est fréquente dans la société orientale. Comme les Armé¬
niens, comme les Parsis, comme les Juifs, qui sont l'exemple
le plus éclatant, les Mzabites depuis l'écroulement de l'em¬
pire sont devenus une sorte de tribu, ou plutôt de nation
constituée par des siècles d'intermariage et spécialisée dans
le maniement de l'argent, où, par développement atavique
progressif, ils ont passé maître. Malgré l'éparpillement des
individus dans toutes les villes de l'Algérie, partout où il y
a un mouvement d'affaires possible, la cohésion de la
nation mzabite, qui est incroyablement forte, son patrio¬
tisme hargneux et profondément méprisant, sont assurés
uniquement par le lien religieux. Cette croûte protectrice
religieuse s'est incessamment épaissie de siècle en siècle,
elle s'est consolidée d'une armature compliquée de subti¬
lités théologiques et de pratiques cultuelles minutieuses.
La chronique d'Abou-Zakaria est toute imprégnée de ces
subtilités théologiques, elle est elle-même, en tant que livre
saint, un des éléments de l'armature. Elle n'a pas à propre¬
ment parler la prétention d'être un document historique,
c'est une hagiographie hérissée de controverses. Elle re¬
flète l'histoire des Rostémides à travers les préoccupations
des intellectuels mzabites. Elle n'en est pas moins 'précieuse,
mais il faut la lire avec précaution. Il est prudent par exem¬
ple de ne pas oublier ceci : la grande masse des hommes
qui reconnaissaient l'autorité des Rostémides ne parlaient
que le berbère; cela suffisait pour les rendre assez inaptes
à suivre des controverses théologiques en langue arabe. Ils
acceptaient les yeux fermés des formules théologiques,
pourvu qu'ils pussent abriter derrière leurs intérêts et leurs
passions. Le contenu de ces formules ne nous importe pas :
sous leur dédale ce qu'on s'efforcera de retrouver c'est
l'âme de l'éternel Berbère et surtout de l'éternel nomade.
Il est certain d'ailleurs que le Berbère et le nomade sont
fondamentalement des âmes religieuses. Le sultan rosté-
mide était avant tout un iman, un pontife, un marabout
des marabouts, avec des prétentions œcuméniques sur les
LE ROYAUME DE TIARET ;;05

-croyants du monde entier. Il y a eu une dynastie rostémide,


où le fds a régulièrement succédé au père ; mais pas par
droit de naissance : à chaque avènement nouveau, il faut
une élection populaire nouvelle ; que l'ordre de la succes¬
sion dynastique n'en ait pas été troublé, c'est moins sur¬
prenant dans une société orientale que ce ne serait chez
nous, parce que le musulman a une curieuse notion de sain¬
teté héréditaire. L'iman élu est d'ailleurs théoriquement
révocable à tout moment, si le peuple estime qu'il viole la
loi religieuse : les rébellions prennent la forme de schisme ;
sous la dynastie rostémide ces schismes ne furent jamais
très dangereuse, mais ils furent nombreux. Dans tout cela,
•d'ailleurs, il n'y a rien qui soit profondément original.
Dans ses principes, l'imamat rostémide ne se distingue pas
■essentiellement du kalifat de Bagdad. Le kalife aussi est
un pontife élu. Théoriquement du moins, parce que dans
la pratique, outre son autorité religieuse sacrosainte, il a un
énorme pouvoir temporel. Dans l'imamat rostémide, la pra¬
tique se rapproche beaucoup plus de la théorie.
« Les chevaux des ibadites, dit Abou-Zakaria, sont leur
propriété personnelle, car ils n'ont pas de trésor public qui
les entretienne ; leur nourriture est gagnée par leurs mains. »
Il n'y a donc pas d'armée régulière. Il n'y a pas non plus
d'administration centralisée. « Les Nefouça écrivirent à
l'imam (qu'Allah l'agrée), lui annonçant la mort de leur
gouverneur, et demandant qu'un successeur lui fût donné.
L'imam leur répondit qu'il les invitait à choisir l'homme
le plus distingué d'entre eux et à lui confier la direction des
affaires des musulmans. Ils le nommeraient ensuite à
l'imam ».
Un passage d'Abou-Zakaria (1) nous montre qu'il n'y
avait même pas de police pour la sûreté personnelle de
l'iman. Le Rostémide, siégeant dans son tribunal et insulté
par un plaignant, est désarmé, à moins qu'il ne se trouve
par hasard dans l'auditoire un de ses fidèles aux poings
vigoureux.
O

(1) 96, p. 35, 145, 127.


MAGTIREB. 20
306 LES ROYAUMES KHAREDJITES

Tout cela n'est pas si difficile à interpréter. Dans les


limites de son royaume de steppes, à population rare et mi¬
sérable, le Rostémide n'a jamais pu avoir de budget.
Dans une communauté de ce genre l'esprit ascétique est.
très développé. Il est probable que c'est le principal ciment.
A l'arrivée d'une ambassade orientale, Abou-Zakaria
nous montre l'iman « en haut de la maison, construisant
un plafond de ses mains, et, en dessous de lui, son esclave
lui passait du mortier;... il descendit du haut du mur, lava le
mortier qui couvrait ses mains, et ht entrer les ambassa¬
deurs, puis il plaça devant eux de la galette qu'il rompit
en menus fragments et arrosa lui-même de beurre ».
Les ruines de la Tiaret rostémide sont repérées, mais on
ne les a jamais explorées. On serait curieux de savoir ce qui
subsiste d'une architecture pratiquée de cette façon. On
voit ailleurs le Rostémide, une nuit de lecture, « fournir la
lampe de mèches en effilant son turban, jusqu'à ce que le
jour parût ». Ailleurs nous voyons le Rostémide refuser des
présents que lui envoient les Orientaux. Car il était « déta¬
ché de ce monde et désireux de la vie future ».
Ailleurs, Abou-Zakaria nous montre l'iman visitant la
maison d'un Ibadite appelé Mehdi (1). « Il la trouva telle
que devait être la demeure d'un saint homme, occupé d'a¬
dorer Allah et sans souci des choses de ce monde : elle ne
contenait rien qui pût abriter l'imam ou le défendre contre
le froid. » Il visite ensuite la maison d'un cousin de Mehdi.
« C'était la demeure d'un homme délicat et riche, ami de

l'aisance et des biens de ce monde : beaux et larges tapis,


repas, grand feu. L'imam dit alors à Mehdi : « 0 Mehdi,
tu as le paradis. »
Pour maintenir la discipline ascétique parmi la foule des
ibadites, il y avait de tout autres sanctions que la réproba¬
tion de l'iman, des sanctions terribles. « Si quelqu'un pèche
par concupiscence, ils le lapident; s'il vole, ils lui coupent
la main ».
Cette discipline s'étend au champ de bataille. Le pillage

(1) 96, p. 52, 53, 116,Î70.


LE ROYAUME DE TIARET 307

et le meurtre inutile sont sévèrement interdits (1). C'est que


les Rostémides sont des ibadites et non pas des çofrites.
Masqueray a justement noté l'analogie entre le royaume
rostemide du ix e siècle et le royaume des Ouahabites de
l'Arabie centrale au xix e siècle, ceux sur lesquels Palgrave
a écrit un beau livre. C'est que la situation géographique
est la même. De part et d'autre il s'agit de nomades purs
coupés de la mer, et réduits aux ressources du seul désert.
Le nomade qui n'a plus la domination des villes est le plus
pauvre des hommes ; le mysticisme des grandes solitudes
lui monte au cœur, il fait de nécessité vertu, et il transpose
sa misère en rigorisme religieux.
Il y faut cependant une condition supplémentaire : la
paix, imposée par les circonstances, impossible à rompre.
Le Maghreb des Rostémides, au ix e siècle, fut à tout pren¬
dre remarquablement paisible : il y a là un long intermède
de calme dans une histoire violente.
Les dynasties idrisside à l'ouest, arlebite à l'est, jeunes
encore et vigoureuses, assurent aux cités une protection
efficace. Il n'y a rien de sérieux à entreprendre contre elles.
D'autre part, ce que l'Islam garde de puissance expansive,
les Idrissides l'orientent vers le Maroc méridional, et les
Arlebites vers la Sicile. L'une et l'autre dynastie se désin¬
téressent du royaume rostémide. Ibn-Khaldoun et En-
Noweiri donnent incidemment des détails curieux sur l'at¬
titude des troupes arlebites quand on veut les conduire à de
grandes aventures chez les nomades. Le premier Arlebite,
alors qu'il était encore simple gouverneur de Tobna, et au
temps d'Abou-Corra, « fit une tentative contre Tlemcen,
et ensuite contre Tanger : mais ayant été abandonné par les
milices de l'empire, il se vit dans la nécessité de rebrousser
chemin ». L'un des derniers Arlebites, Ibrahim, en 894, enva¬
hit la Tripolitaine à la tête d'une armée qu'il voulait entraî¬
ner jusqu'en Égypte. « Plus de la moitié de ses troupes
l'abandonna, dit En-Noweiri, pour rentrer en Ifrikia. Cette
circonstance l'obligea à rebrousser chemin (2). »
(1) 96, p. 35, 33, 45.
(2) 105, t. I, p. 221, 431.
308 LES ROYAUMES KEAREDJITES

Les terribles batailles et les ravages de l'insurrection


kharedjite semblent avoir laissé au Maghreb une lassitude
de la guerre, qui assura la tranquillité pendant tout le
ix e siècle. Sans but militaire, laissé à lui-même dans ses
steppes, drapé dans sa misère, le Zenata mène sous les Ros-
témides la vie contemplative et mystique, qui est bien en
effet une forme de la vie humaine au désert. C'est le triom¬
phe des modérés du kharedjisme, les ibadites. Mais l'ascé¬
tisme du nomade, son dédain haineux des raffinements
citadins, est simplement un état d'âme imposé par les cir¬
constances : la forme que prend, en cas de nécessité, son
désir effréné de jouissances, exaspéré par les privations.
L'ibadisme est toujours prêt à se muer en çofrisme ; les
extrémistes gagnent à la main dès qu'ils le peuvent. On ne
tardera pas à s'en apercevoir.
CHAPITRE V

LA NAISSANCE BU KALIFAT FATIMIDE


LES KABYLES KETAMA

Les Fatimides

On peut maintenant jeter un coup d'œil rétrospectif sur


l'œuvre du kharedjisme. Elle a été immense, ç'a été un
grand tournant de l'histoire. Elle a mis fin dans le Maghreb
au gouvernement direct des Kalifes. On n'y reverra plus
jamais les émirs levantins, généraux et fonctionnaires du
kalife, à sa nomination et à ses ordres. C'est fini. D'Égypte
en Ifrikia les armées orientales ne passeront plus jamais.
La bataille d'el Carn a sauvé l'islamisme au Maghreb,
mais les batailles du Cheliff et du Sebou avaient brisé
l'armature qui ne s'est pas reconstituée. Ces trois batailles
profondément ignorées chez nous mériteraient une noto¬
riété plus grande, ne fût-ce que par leur lien évident avec
la bataille de Poitiers.
Bien entendu, l'origine première de ces grands événe¬
ments est dans le Levant même, où les Abbassides, à affi¬
nités persanes, succèdent aux Omméïades, Arabes purs.
Le fond de la question c'est que l'élan arabe est à bout de
course.
Mais enfin le kharedjisme a rendu le Maghreb à lui-
même. Du conquérant arabe, il ne garde que la religion,
c'est-à-dire la civilisation. Mais de conquérant proprement
étranger il n'en reverra plus jusqu'à la venue des Turcs.
C'est un moment unique dans cette histoire bi-millénaire
de conquête étrangère éternelle. Pour quelques siècles le
Maghreb va s'appartenir, il aura pour la première et la
310 LA NAISSANCE DU KALIFAT FATIM1DE

seule fois l'occasion de se modeler lui-même, de tirer de


son propre fonds, ou de n'en pas tirer, les éléments consti¬
tutifs d'une nation. C'est le moment intéressant par excel¬
lence.
Tout de suite, il prend une forme très caractéristique et
très naturelle. Les deux grands éléments humains qui le
constituent se cristallisent immédiatement à part. Les
vieilles cités, imprégnées de civilisation punique et romaine,
se groupent en deux royaumes, aux deux extrémités du
pays, le royaume des Idrissides de Fès, et le royaume arle-
bite de Kairouan. Entre les deux l'élément nomade, sous
les Rostémides, vit sur lui-même, enfermé en soi, inter¬
ceptant toute communication entre les deux royaumes
citadins qui n'exercent sur lui, et sur lesquels il n'exerce
lui-même, aucune espèce d'action. Les deux groupes, no¬
made et citadin, sont prodigieusement différents, en anti¬
nomie éternelle, et ils sont simplement juxtaposés, sans lien
politique, sans même le contact qu'établit la guerre. Il y a
là un état d'équilibre qui se prolonge un siècle entier.
Naturellement, c'est un équilibre instable. La vie poli¬
tique d'un pays de civilisation orientale a nécessairement
pour base la collaboration des nomades et des citadins.
Les laisser vivre chacun à part ce n'est pas possible à la
longue. Ces deux éléments de chimie humaine ont trop
d'affinités l'un pour l'autre pour qu'ils puissent voisiner
indéfiniment. L'explosion est inévitable par laquelle ils
essaieront de se combiner. C'est justement la combinaison
qu'il faudrait trouver. C'est là le nœud du problème.
Vers 900, l'équilibre se rompit. C'est le moment où
commence l'épopée fatimide.
L'événement capital du haut Moyen âge maugrebin
c'est évidemment la fondation de l'empire fatimide. Cet
événement a transformé le monde musulman tout entier ;
jamais ni avant ni après l'histoire du Maghreb ne retrouve
cette importance quasi planétaire.

Le Mahdi Obéid-Allah. —Il y a une façon officiellement


établie de raconter l'apparition des Fatimides. C'est celle
LES KABYLES RETAMA 311
d'Ibn-Khaldoun, et, si l'on veut, ce qui revient d'ailleurs
au même, d'Ernest Mercier (1). On explique d'abord ce
qu'est l'hérésie ou le schisme fatimide ; et comment
Fatma, sœur de Mahomet, mère d'Ali, est l'aïeule des
kalifes fatimides. Puis, on suit un certain mahdi Obéid-
Allah, fondateur de la dynastie, dans ses pérégrinations
à travers l'Arabie, l'Égypte, la Tripolitaine, et enfin le
Maghreb ; le kalife abbasside et ses fonctionnaires recher¬
chent vainement pour le tuer ce fugitif qui porte en soi la
destinée.
Pendant que le mahdi Obéid-Allah se cache, un de ses
agents, ou, comme disent les historiens arabes, un de ses
daïs, trouve dans un coin du Maghreb un terrain favo¬
rable. Ce daï s'appelle Abou-Abdallah. Et le terrain favo¬
rable c'est la tribu des Ketama.
Cette histoire du mahdi traqué et persécuté, et de son
fidèle daï, qui lui ouvre le chemin du trône, est amusante
comme un roman d'aventures. La fin est charmante. Le
mahdi toujours persécuté est, on ne sait pas bien pour¬
quoi, prisonnier d'un petit roi dans une oasis ridiculement
lointaine, une oasis qui n'a vraiment aucune espèce de
rapport avec la question, Sidjilmessa au Tafilalet. Le glo¬
rieux daï Abou-Abdallah arrive victorieux et triomphant
à la tête de ses Ketama, et il enfonce les portes de la prison ;
« il prêta hommage au mahdi et le fit monter à cheval; puis

il marcha à pied devant lui en versant des larmes de joie.


Le voici, s'écria-t-il, le voici, notre seigneur ! » (2).
Si on élague les particularités de cette histoire, il reste
ceci : une tribu berbère, les Ketama, a pris pour chef un
héros venu du Levant, et elle l'a élevé à l'empire. Ce qu'il
y a de curieux dans cette histoire, c'est qu'elle se répète
au moins deux autres fois dans l'histoire du Moyen âge
maugrebin ; comme on le sait déjà.
(1) 41... C'est la seule histoire générale du Maghreb qui existe. Ouvrage
fondamental ; tous les manuels, celui de Cat, par exemple, n'en sont qu'un
abrégé. L'auteur est un arabisant distingué. Le livre ne pouvait pas être
une histoire à proprement parler. C'est un catalogue extrêmement utile
de faits.
(2) 105, t. II, p. 520.
312 LA NAISSANCE DU CALIFAT FATIMIDE

Un autre descendant d'Ali et de Fatma, Idris, arrive lui


aussi au Maghreb en fugitif isolé. Il est choisi pour chef,
par les tribus berbères autour de Oualili (Volubilis). Il
fonde la dynastie idrisside, le premier royaume de Fès.
Le Persan Roustem, autre-Levantin d'illustre origine, un
descendant supposé de Kesra (Ghosroès) (1), a fondé, à la tête
de tribus zénètes, la dynastie des Rostémides, c'est-à-dire
le'grand royaume kharedjite-ibadite de Tiaret, dont nos
Mzabites actuels représentent le dernier et tenace résidu.
C'est une sorte de cliché historique : dans le haut Moyen
âge maugrebin, la tribu berbère qui fait de grandes choses
est toujours groupée autour d'un fugitif Levantin de très
haute naissance. Il faut ce levain-là pour que la pâte ber¬
bère fermente.
La primauté d'un étranger, c'est un peu de tous les
temps et de tous les pays, dans la mesure où se vérifie^le
proverbe : nul n'est prophète en son pays. Pourtant le
Maghreb est un terrain de choix pour l'importation des
prophètes : ce pays qui à travers toute l'histoire, depuis
deux millénaires, n'est jamais arrivé à vivre de sa vie
propre. Contre l'Islam qui le submergeait le Maghreb s'est
débattu avec la dernière violence. Mais ses protestations
n'ont pas pris un accent personnel ; l'accent personnel est
toujours ce qui lui manque le plus. Il est allé chercher en
Mésopotamie des drapeaux et des chefs.
Ceci dit, la couleur de ces drapeaux, et la personnalité
de ces chefs n'est pas ce qui nous intéresse, du point de vue
où nous nous plaçons.
Il serait excessif de mettre en doute l'existence réelle
du mahdi Obéid-Allah, et de son daï Abou-Abdallah. Il y
a eu sûrement des aventuriers de ce nom, qui ont agi, ou
du moins qui ont été portés par les événements. Sûre¬
ment aussi ils ont importé au Maghreb une nuance nou¬
velle d'Islam, le chiisme, dont il faut dire quelques mots.
Le Chiisme. — Le chiisme a un point de commun avec
le kharedjisme, son origine, et, si on peut dire, son carac-
(1) 105, p. 8.
LES KABYLES KETAMA 313
tère théologique. Lorsqu'Ali fut tombé sous le poignard
d'un assassin, d'ailleurs kharedjite, beaucoup de ses par¬
tisans refusèrent de reconnaître Moaouiah comme kalife
légitime, et reportèrent leur obéissance aux enfants d'Ali.
Le chiisme, comme le kharedjisme, comme le donatisme,
n'est donc, à l'origine du moins, rien d'autre qu'un schisme,
un pur choc de personnes, une guerre de clergés. Et c'est un
schisme levantin, datant des premières années de l'Islam.
Dans son pays d'origine, le Levant, je ne crois pas qu'il
ait toujours gardé ce caractère. Il est devenu le drapeau
religieux sous lequel la race persane a abrité ses façons de
sentir Dieu, plus libres, plus philosophiques, que la manière
proprement sémitique. Au Maghreb, on ne voit pas que
le chiisme ait eu la moindre originalité dogmatique.
Et pourtant, il se distingue nettement du kharedjisme
par son esprit. Il ne semble rien avoir de cette rigueur
ascétique, de cet extrémisme démagogique, si marqué dans
le kharedjisme. Ce serait plutôt le contraire, une religion
de bonne compagnie, tolérante, un peu relâchée. En tout
cas, on a reproché aux chiites maugrebins le relâchement
de leurs mœurs. C'est peut-être pour cela que le chiisme
n'a jeté aucune racine, n'a absolument rien laissé derrière
soi, dans ce Maghreb qui, après tout, est au fond puritain,
étroitement piétiste.
On n'est pas bien certain pourtant que ces considéra¬
tions aient une valeur quelconque. Avec les Fatimides, les
Berbères qui arrivent au pouvoir ne sont plus du tout des
Zenata. C'est le groupe des tribus adverses. A une époque
où la politique était inséparable de la religion, il fallait à
ce nouveau groupe un nouveau drapeau religieux. Le
chiisme s'est trouvé là à point nommé. N'importe quelle
autre secte religieuse aurait tout aussi bien fait l'affaire.
Du point de vue qui nous occupe, à tout le moins, ce qui
importe ce n'est ni la personnalité d'Obéid-Allah, ni la
nuance religieuse du chiisme. Dans cette aventure fati-
mide, l'acteur principal est évidemment la tribu Ketama,
c'est elle qui fournit « l'énergie », pour parler le langage
industriel.
314 LA NAISSANCE DU KALIFAT FATIM1DE

Le pays Ketama
Les Ketama ne nous apparaissent pas dans les histoires
arabes en tribu isolée. Ils sont toujours groupés avec
les Sanhadja : on dit les Sanhadja et les Ketama, c'est
un cliché courant. Quand on y regarde de plus près, avec
l'aide d'Ibn-Khaldoun, on distingue facilement, derrière
les uns comme les autres, les Zouaoua, qui habitent entre
Bougie et Dellys, « au milieu des précipices formés par des
montagnes tellement élevées que la vue en est éblouie, et tel¬
lement boisées qu'un voyageur ne saurait y trouver son che¬
min ». Les Zouaoua ont été « les alliés fidèles de la tribu
Ketama depuis le commencement de l'empire fatimide » (1).
Ketama, Sanhadja, avec les Zouaoua à l'arrière-plan,
c'est exactement ce que nous appelons aujourd'hui les
Kabylies, c'est la Mauritanie des Romains. Une région
naturelle, aussi bien délimitée et aussi éternelle que la
Numidie et la Zénétie, qui ont successivement, depuis
l'invasion arabe, porté le drapeau de l'indépendance mau-
grebine. Maintenant, la Mauritanie-Kabylie entre en
scène. C'est elle qui pendant des siècles va occuper le
premier plan, jouer sa chance et celle du Maghreb.
Dans le groupe mauritanien la place des Ketama est
bien nette. Ibn-Khaldoun énumère leurs villes, Setif. Mila,
Gonstantine, Gollo, Djidjelli. A sa manière généalogique
il nous dit que la tribu vient de l'ancêtre Ketam. et en
suivant une branche de l'arbre généalogique il arrive
à Inaou qui engendra Djemila (2). Dans cet océan de
symboles généalogiques, nous reprenons pied ici. Djemila
est un nom de tribu et de rivière qu'on a donné aux ruines
fameuses de Guiculum. Ce nom de Ketama est dans Pto-
lémée, reconnaissable peut-être sous la forme grecque
KotSaaou'7101. Sous la forme latine encore plus nette,
Ukuiemani, on le retrouve sur une inscription au col de
Fedoulès, entre Mila et Djidjelli. Il n'y a rien de mieux
•délimité que le territoire de cette tribu ; c'est l'extrémité
(1) 105, t. I, p. 256.
(2) 105, t. I, p. 291.
316 LA NAISSANCE DU KALIFAT FAT1MIDE

orientale de la petite Kabylie, entre Sétif et Djidjelli,


entre le Babor et Constantine. Voilà donc le point précis, la
petite province, où est née cette chose après tout formi¬
dable, l'empire fatimide. C'est curieux.
Y a-t-il un pourquoi imaginable ? Il semble bien que
oui. Le pays n'a pas d'originalité en soi, ce sont des mon¬
tagnes comme les autres montagnes kabyles : mais son
originalité est de situation ; c'était l'extrémité orientale de
la Mauritanie ; elle était en contact immédiat et millénaire
avec le domaine de vieille culture carthaginois et romain.
Dans l'empire romain, le flumen Amsaga, que nous appelons
aujourd'hui l'oued el Kébir, séparait la Numidie de la
Mauritanie, c'est-à-dire les montagnes Ketama de la
plaine de Bône, centre ancien d'influences civilisatrices.
Cirta, notre Constantine, la plus ancienne cité d'Algérie,
était sur ce flumen Amsaga, au contact des montagnes
Ketama.
De toutes les Mauritanies, cette pointe orientale était
nécessairement celle où la civilisation rayonnant de Car-
thage avait le plus de facilités pour pénétrer. « Un epis-
copus Cedemusensis, d'après Gsell, est mentionné en
Mauritanie sitifienne » (1), et cela paraît signifier à peu
près un évêque des Ketama. Le pays fut organisé
administrativement en Mauritanie sitifienne à une époque
tardive ; précisément parce que la pénétration progres¬
sive des colons et des influences punico-latines l'avait
transformé par une sorte de métamorphisme en quelque
chose d'à part, distinct à la fois de la Numidie et de la
Mauritanie proprement dite. Sur son pourtour, et même
dans l'intérieur, les cités latines étaient nombreuses. Cirta,
Sétif, Mila, Cuiculum, etc.. sans parler des villes côtières,
anciens ports phéniciens et cités carthaginoises, Collo,
Djidjelli. Et au contact immédiat, dans les montagnes,
vivaient les Maures de la petite Kabylie, tout semblables
d'ailleurs aux Kabyles actuels, des brutes dont la barbarie
étonnait Procope. « Ils habitent hiver comme été dans des
huttes où on étouffe. » Nous dirions dans des gourbis. « Ils
(1) 29, feuille de Philippeville, n° 102.
LES KABYLES KETAMA 317
•couchent sur le sol ; les plus fortunés, sur une toison... Ils
ne sont vêtus que d'une tunique grossière et d'un vieux
manteau... ils n'ont ni pain, ni vin, ni quoi que ce soit de
bon... ils mangent le grain tout cru, à la façon des bêtes. »
Rigoureusement vrai à la rigueur, encore aujourd'hui.
On peut voir un de ces merveilleux marcheurs kabyles
emporter pour toute provision de route quelques poignées
de grains crus dans son capuchon ; il les grignotera un à
un le long de la journée, sous la meule de ses fortes molaires ;
et il ne mangera pas autre chose.

Cette pénétration étroite de la sauvagerie et de la


civilisation c'est justement ce qui fait la barbarie redou¬
table : des organismes humains qui ont une résistance et
une détente animales ; et à leur disposition pourtant
déjà l'acquis des vieilles civilisations. C'est l'histoire éter¬
nelle, les Francs n'ont pas été autre chose. La lisière des
vieux pays fatigués vaut mieux que le drap. C'est par cette
lisière qu'un empire à bout de souffle peut se reconstituer
ou tenter de le faire.
L'effort du Maghreb pour se constituer s'est bien pro¬
duit où on pouvait l'attendre, à la lisière de l'Ifrikia, en
Numidie d'abord, puis en pays Ketama.
L'épisode Ketama a été extraordinairement brillant et
•décevant.
L'arrivée du daï Abou-Abdallah, c'est-à-dire la première
origine du mouvement, se place vers 890 après Jésus-Christ.
Voilà deux siècles déjà que le Maghreb est islamisé. Depuis
deux bons siècles les Arabes sont, somme toute, posses¬
seurs à peu près paisibles de l'Ifrikia ; c'est le seul point
du Maghreb où ils soient chez eux, mais ils y sont franche¬
ment chez eux depuis le début. Le pays a été gouverné
par les fonctionnaires nommés parle kalife; jusqu'au
moment où l'un de ces gouverneurs, Arleb, a pu sans
danger se nommer lui-même et instituer la dynastie des
Arlebites ; mais dynastie purement arabe. Elle s'est beau¬
coup consolidée en entreprenant et en réalisant pour une
part la conquête de la Sicile ; mais elle a vieilli, elle dure
318 LA NAISSANCE DU KALIFAT FATIMIDE

depuis une centaine d'années ce qui est beaucoup pour


une dynastie musulmane. Ibn-Khaldoun, qui est bon juge,
limite à trois générations la durée moyenne d'une dynas¬
tie (1). Les derniers Arlebites font figure de fous sangui¬
naires.
Le pays Ketama fait partie de l'empire arlebite, sur
sa lisière. Le soulèvement des Ketama est dirigé contre les
Arlebites.

Ikdjan. — Il couve dans les dix dernières années du


ix e siècle. Les historiens arabes, Ibn-Khaldoun par exem¬
ple, nous indiquent le point précis où est venu tomber
l'étincelle, partie de l'Orient, et qui devait embraser le
Maghreb d'abord et tout le monde musulman ensuite. Ce
point précis est « Ikdjan, ville située dans le territoire
des Beni-Sekyan, branche de la tribu de Djemila » (2).
Ce fut la forteresse de l'insurrection. Le nom de Djemila
suffit à nous orienter, puisqu'il s'est attaché aux ruines
célèbres de Cuiculum. Ikdjan a dû se trouver quelque
part par là ; mais où exactement ? On consulte vainement
là-dessus l'atlas archéologique de Gsell. Féraud affirme en
passant avoir identifié Ikdjan.
D'après G. Marçais, il faut le chercher à côté du village
de Chevreul (3). Il y a là un point dont le nom berbère
est marqué par la traduction arabe Kherbet el Kleb ; « les
ruines des chiens » ; le mot d'Ikdjan, très connu, signifie
précisément « les chiens ». Pas de ruines visibles d'ailleurs :
les indigènes, expressément interrogés, gardent le sou¬
venir de l'ancien nom d'Ikdjan. Mais il faut les interroger
expressément. Voilà donc tout ce qui reste d'un monu¬
ment historique pareil, point de départ de la conquête
fatimide !
Le rôle d'Ikdjan, situé comme il l'était, apparaît très
clair. Dans les temps modernes, les beys turcs de Constan-
tine n'ont jamais pu pénétrer à main armée dans la

(1) 104, t. XIX, p. 3-17.


(2) 105, t. II, p. 511.
(3) Renseignement oral.
LES KABYLES KETAMA 319
petite Kabylie sans s'attirer des désastres. Il y a une
lamentable tentative d'Osman dans la vallée de l'oued
Kébir dont Féraud a recueilli le souvenir (1). Il a recueilli
aussi une anecdote qui campe le montagnard kabyle.
« Un Kabyle, qui avait une affaire d'intérêt à régler avec
son voisin, s'en fut trouver un taleb nouvellement établi
dans la tribu, et le pria de lui écrire une liste de témoins
le déclarant seul et légitime propriétaire (liste de témoins
imaginaires ou faux, bien entendu, sans quoi l'anecdote
n'aurait pas de sel). Le taleb refusa. Quelques jours après r
le Kabyle revenait à la charge, mais cette fois avec les-
mains pleines. « Voilà, dit-il, dans l'une sont cinq baçettas
(12 fr. 50) pour payer ton papier. Dans l'autre il y a cinq
balles dont je vais charger mon fusil et ceux de mes fils,
si tu ne fais point ce que je demande. » Le lendemain le
taleb déguerpit pour aller habiter chez des gens moins
sauvages » (2).
Ces Highlands, ces montagnes kabyles font l'animal
humain aussi indomptable à sa manière que l'autre animal
humain, celui des grandes tribus nomades. Sultans et
beys n'ont jamais eu de prise sur lui.
« La seule répression dont disposaient les beys, dit
Féraud, était de faire arrêter les Kabyles travaillant à
Constantine, de les garder en otages, et, quelquefois, de
les faire décapiter, pour punir les fautes commises par
leurs frères. »
Les relations des sultans arlebites avec le pays Ketama
étaient certainement de cet ordre-là.
Dans un moment critique, « Abou-Abdallah le chiite
court s'enfermer dans Ikdjan. Le général arlebite marcha
contre lui ; mais, à mesure qu'il avançait dans le territoire
des Ketama, les difficultés s'augmentèrent et le décou¬
ragement se mit parmi ses troupes. Sa position empira
tellement qu'il évacua le pays ».
Les historiens arabes savent bien que ces Kabyles étaient
hors d'atteinte. «Piien ne changea, dit Ibn-Khaldoun, dans
(1) 13, p. 204.
(2) 14, 1862, p. 273.
320 LA NAISSANCE DU KALIFAT FATIMSDE

la position des Ketama depuis l'introduction de l'isla¬


misme jusqu'au temps des Arlebites. Fort de sa nom¬
breuse population, le peuple ketamien n'eut jamais à
souffrir le moindre acte d'oppression de la part de cette
dynastie ; Ibn-er-Rakik nous l'assure positivement dans
son histoire ( 1 ). »
C'est une chose curieuse que cette impuissance des
gouvernements arabe et turc dans les montagnes kabyles.
Rome administrait sans difficulté la Mauritanie sitiftenne,
et nous en faisons autant. Est-ce notre outil militaire,
légion romaine ou régiment français, qui est mieux adapté?
Ne serait-ce pas plutôt une question purement adminis¬
trative ? Nos gouvernements occidentaux sont plus près
de ce paysan qu'est le Kabyle, on se comprend mieux.
En tout cas, Ikdjan n'a pas besoin de plus longues
explications. Au cœur de la petite Kabylie, ç'a été le
réduit, le repaire impossible à forcer.
La chute des Arlebites. —• Ce dont il est plus difficile de
rendre compte, c'est qu'il ait été en même temps une base
d'attaque. Il a fallu grouper en faisceau les volontés
éparses des montagnards. C'a été certainement la tâche
difficile. Cet Abou-Abdallah était peut-être un homme de
génie. Et d'autre part la proie gisait à portée de la main, le
royaume arlebite en décomposition.
L'arrivée d'Abou-Abdallah, d'après Ibn-Khaldoun, est de
893. En 902, un général arlebite vient s'enliser dans les
montagnes dans un effort inutile pour atteindre Ikdjan.
Puis les Ketama passent à l'attaque, elle dure des années,
elle se diversifie en épisodes arides où il n'est pas nécessaire
•de suivre les historiens arabes. En avril 909, l'armée ketama
entre sans combat à Kairouan, la capitale, abandonnée par
le dernier des Arlebites ; et Abou-Abdallah y fait frapper les
premières monnaies fatimides. Quelques mois après, en
•décembre, arrive à Kairouan le véritable maître, le mehdi
lui-même, qu'on est allé chercher à Sidjilmessa, Obéid-AUah,
le premier en date des sultans fatimides. Son premier
(1) 105, t. II, p. 514 ; t. I, p. 232.
LES KABYLES KETAMA 321

soin sera, bien entendu, à l'orientale, de faire mettre à


mort son daï Abou-Abdallah, auquel il doit trop. « Celui
auquel tu nous as ordonné d'obéir nous commande de te
tuer », diront les assassins, durement logiques, en vrais
Berbères.
Mais il ne peut pas se dégager aussi facilement vis-àvis
du bloc des Ketama, qui l'ont fait sultan, et sans lesquels
il ne le resterait pas. « Les principaux personnages parmi
les Ketama reçurent, en récompense de leurs services,
des sommes d'argent, de belles esclaves, et des comman¬
dements importants. »
L'Ifrikia arlebite est un vieux pays organisé ancienne¬
ment, un grand sultanat constitué, un petit empire. C'est
lui tout entier qui tombe d'un coup entre les mains du
vainqueur, y compris les provinces rattachées, le gouver¬
nement de Tripoli, celui de Sicile. « Les bureaux du gou¬
vernement s'organisèrent, les impôts commencèrent à
rentrer régulièrement, et, dans toutes les villes, s'instal¬
lèrent des gouverneurs et d'autres fonctionnaires. » Du
jour au lendemain tout appartint au nouveau maître ;
et le nouveau maître, en définitive, c'était la tribu Ketama,
sans laquelle rien n'eût été et tout se fût effondré.

Mehdia. —: Cette révolution se traduit par le choix


d'une nouvelle capitale : Mehdia, la capitale du mahdi.
« Il se rendit lui-même sur la côte afin de choisir un empla¬
cement, et, après avoir visité Tunis et Carthage, il vint
à une péninsule ayant la forme d'une main avec un poignet :
ce fut là qu'il fonda la ville qui devait être le siège du
gouvernement;... une forte muraille, garnie de portes en
fer, l'entoura de tous côtés. On commença les travaux
en juin 916. Le mahdi fit tailler dans la colline un arsenal
qui pouvait contenir cent galères ; des citernes et des
silos y furent creusés par son ordre ; des maisons et des
palais s'y élevèrent, et tout le travail fut achevé en 918-19.
Après avoir mené à terme cette entreprise, il s'écria : « Je suis,
maintenant tranquille sur le sort des Fatimides (1) ! »
. (1) 105, t. II, p. 525.
MAGDBEB. 51
322 LA NAISSANCE DU KALIFAT FATIMIDE

Ainsi parlent les textes arabes, et ils ne nous en disent


pas plus long. Qu'une dynastie nouvelle veuille avoir
sa capitale propre, c'est naturel, surtout en Orient. Mais

Fig. i/i. — Mehdia. (D'après'la carte de l'état-major à i/5oooo e .)


Le nom de Mehdia rappelle le nom du mahdi Fatimidc qui l'a fait construire.
Pour le Fatimide, maître de la mer, cette presqu'île à <r poignet » étroit, simple
place de guerre sans population civile, a joué le rôle de réduit. Ç'a été le
blockhaus de Kairouan.
Pour les positions respectives de Mehdia et de Kairouan, se reporter à la
fig. 4 (Ifrikia).

elle a nécessairement ses raisons qui guident son choix.


Dans l'espèce, il ne semble pas impossible de les deviner.
Kairouan a été la capitale des Arlebites, comme elle
l'avait été des gouverneurs arabes. Elle se dresse au milieu
de la plaine, où elle aurait pu manifestement occuper
LES KABYLES KETAMA 323

n'importe quel autre emplacement, au hasard, sur un


périmètre de beaucoup de lieues. C'est la capitale d'une
armée comme l'arabe nourrie de traditions de nomades, qui
préfère la plaine, la rase campagne, la steppe. Ce n'est pas
une forteresse, c'est un magasin et une mosquée. D'ailleurs,
pendant sa courte existence de deux siècles et demi, elle
a été prise et reprise un nombre de fois qu'on se lasse à
compter, une demi-douzaine peut-être. Ça ne tire pas à
conséquence. Le vainqueur en rase campagne, quel qu'il
soit, entre à Kairouan comme il veut. Une capitale pareille
suppose des gens qui en cas d'échec prévoient pour refuge
l'immensité de la steppe, l'espace, le vide. On conçoit
bien que des montagnards kabyles ne s'en soient pas
accommodés. Ils ne s'y sentent pas en sécurité.
Dans les dernières années des Arlebites, vers 890, au
moment où commence l'agitation fatimide, Tunis et sa
grande banlieue se révolta. A la suite de cette insurrection
durement réprimée, le sultan arlebite Ibrahim « donna
l'ordre de bâtir des châteaux et des palais à Tunis, pour
lui servir de lieu de résidence. Quand ces édifices furent
achevés, il se rendit à Tunis avec tous ses généraux et
ulémas » (1). Évidemment le problème de la capitale nou¬
velle se posait déjà pour les derniers Arlebites.
On a déjà vu qu'Obéid-Allah le mahdi, à la recherche
de cette capitale nouvelle, « visita Tunis et Carthage ».
Dans un pays pareil, auquel l'histoire et la géographie
ont donné un cœur naturel, Carthage-Tunis, le centre
politique tend toujours à y revenir. Et d'ailleurs il y est
revenu. Pas tout de suite pourtant. Quand les Fatimides
ont abandonné Kairouan, ç'a n'a pas été pour Tunis. Un
pouvoir qui s'appuie sur des montagnards kabyles peut se
méfier d'une grande cité intellectuelle et industrielle.
On comprend très bien que Mehdia se soit imposé.
C'est dans le Sahel tunisien ; une région qui n'a pas d'ana¬
logue dans le reste du Maghreb. Ce golfe des Syrtes y est
unique : une mer semée d'îles, sans profondeur, sur un

(1) 105, t. I, p. 429.


324 LA NAISSANCE DU KALIFAT FATIMIDE

socle continental qui s'étend au loin, vivifiée par une marée


sensible. Le Maugrebin, partout ailleurs terrien indé¬
crottable, devient ici un marin. Il y a là un liseré de popu¬
lation amphibie qui vit largement de ses olivettes et de
sa pèche. C'est peut-être le seul point où la population
punique soit restée fidèle à la mer. Au large et non loin
de Mehdia, on a trouvé au fond de la mer, dans la cale
d'un bateau romain coulé depuis 2.000 ans, les très beaux
bronzes grecs qui sont l'orgueil du Musée Alaoui. Qu'on
l'ait retrouvé, cela suppose un fond de mer régulière¬
ment tâté par les dragueurs et les plongeurs, pêcheurs
d'épongés.
Dans ce pays unique, le site de Mehdia l'est aussi ;
sur cette côte des Syrtes, très empâtée, on trouverait
difficilement un autre promontoire péninsulaire comme
celui de Mehdia, aussi long et mince, et rattaché à la terre
par un « poignet » aussi fin. Pour y placer la capitale
d'un empire, il faut évidemment tenir la mer. Mais les
Arlebites, maîtres de la Sicile avaient nécessairement
laissé une flotte à leurs successeurs. Ce point réglé, le choix
de Mehdia était très intelligent. Mettez dans cette pénin¬
sule, derrière de solides remparts, de tenaces fantassins
kabyles. Nul ne pourra empêcher la population amphibie
de la côte de vaquer au ravitaillement. Et pas de populace
de grande ville ancienne à nourrir et à tenir en respect.
C'est imprenable, un autre Ikdjan, mais bien mieux adapté
aux nécessités et aux responsabilités nouvelles.
Mehdia eut en effet à faire ses preuves. En 945 se place
un siège fameux de Mehdia par Abou-Yezid, l'homme à
l'âne. Dans toute l'histoire des Fatimides, il n'y a pas de
moment plus tragique, où la fortune fut plus balancée.
Il y eut un moment où tout l'empire fatimide fut réduit
à la presqu'île de Mehdia. Ce siège a amené un renver¬
sement de fortune qui a paru miraculeux ; il a donné à
l'imagination populaire un ébranlement profond dont tous
les historiens ont recueilli les échos. On le fait prophétiser
trente ans à l'avance par Obéid-Allah le mahdi, fondateur
de Mehdia. « Quand les murailles furent élevées, le Mahdi
LES KABYLES KETAMA 325
y monta et lança une flèche du côté de l'Occident. Faisant
alors remarquer le lieu où elle tomba, il dit : « Voilà l'en¬
droit auquel parviendra l'homme à l'âne. » (1)
Devant Mehdia, l'homme à l'âne, dit le Bayan, « fit de
tels progrès qu'il vint cogner de sa lance la porte de la
ville. Un fantassin pénétra alors dans le palais et y trouva
le sultan jouant avec une anguille dans le réservoir. » (Il
s'agit du sultan fatimide qui devait après la défaite
de l'homme à l'âne prendre le nom ci'el Mansour, le Victo¬
rieux.) —-«Tu joues, dit le fantassin au prince, pendant que
l'homme à l'âne plante sa lance dans la porte ! — Tu es
sûr qu'il l'a fait ? —Je l'affirme. — Il n'y reviendra par-
dieu plus jamais, car son heure est arrivée ; c'est là ce que
nous avons trouvé dans nos livres. Et aussitôt il fit atta¬
quer (2). »
Ces prophéties sont un hommage rendu à la prévoyance
divinatrice du fondateur. Il faut qu'il ait eu un sentiment
juste de ses dangers et de ses ressources.
Après le triomphe définitif, le sultan victorieux, el
Mansour, se sentit assez sûr de lui pour revenir à Kairouan,
à tout le moins dans un faubourg qu'il rebaptisa de son
surnom : el Mansouria. Mehdia souffrit de cet abandon ;
« la plupart de ses faubourgs se vidèrent », dit le Bayan.
Mais elle subsista, elle fut comme le port et le réduit de
Kairouan, protégée désormais non plus seulement par
sa situation, mais par ce quelque chose de sacré que le
siège y avait attaché.
C'est le 10 juin 973 que le kalife fatimide, conquérant
de l'Egypte, fit son entrée au Caire, qu'il ne devait plus
quitter, disant un adieu éternel au Maghreb. De 918 à
973, Mehdia et Mansouria furent les capitales d'une
Ifrikia, ou si l'on veut, d'une Tunisie fatimide, autrement
puissante et agressive que ITfrikia arlebite. Aussi bien
était-ce un kalifat et non plus un simple sultanat.

Le sens de la victoire Keiama. — Ce fut la conquête du


(1) 105, t. II, p. 525.
(2) 99, t. I, p. 318.
326 LA NAISSANCE DU KALIFAT FATIMIDE

Maghreb entier couronnée par la conquête de l'Égypte.


Une tribu berbère prend pour la première fois la succession
intégrale des Arabes, non seulement dans le Maghreb mais
dans le Levant. C'est une révolution immense, dont il
est sûr que les Ketama furent les acteurs principaux. Nous
le savons par le témoignage unanime des historiens.
Ibn-Khaldoun note expressément à la fois l'immensité,
le caractère définitif de la révolution et le rôle des Ketama.
«Cette révolution, dit-il, détruisit pour toujours l'empire
des Arabes en Ifrikia, et mit les Ketama en possession
de l'autorité suprême. Les Berbères du Maghreb suivirent
plus tard l'exemple de leurs voisins, et dès lors l'influence
exercée par les Arabes en Ifrikia et au Maghreb disparut
pour toujours, avec le royaume qu'ils avaient fondé. Le
pouvoir passa entre les mains des Berbères (1) ».
Ce sont bien les Ketama qui ont clos définitivement la
conquête arabe et renversé le courant. C'est là ce que
signifie nettement l'avènement des Fatimides. Sous le
nom du mahdi Obéid-Allah et sous celui de ses successeurs,
il faut lire sans hésitation le nom des acteurs réels du
drame, les Ketama. Et sous les aventures confuses, roma¬
nesques et prestigieuses des premiers Fatimides, il faut
discerner une chose très simple, un soulèvement heureux
du Maghreb contre le maître étranger, sous la direction
des Ketama. C'est un événement unique dans l'histoire du
Maghreb. C'est la seule fois en deux mille ans que les indi¬
gènes aient réussi à mettre eux-mêmes l'étranger à la
porte. Il est vrai que pour ce faire, fidèles aux instincts
profonds de la race, les Ketama ont mis un masque étran¬
ger, sous lequel leur victoire reste dissimulée. Quand on va
au fond des choses, ce bouleversement mondial a son origine
précise dans ce petit coin de Kabylie, à peu près circonscrit
dans le triangle Sétif, Djidjelli, Constantine. Le monde
l'a à peu près oublié, mais ce petit triangle de pays en est
resté jusqu'à nos jours profondément marqué. On distingue
encore aisément à l'inspection des lieux le point précis qui
fut l'épicentre du séisme.
Il) 105, t. I, p. 225.
LES KABYLES KETAMA 327

La disparition de la tribu. — Il faut y noter d'abord la


disparition du nom de Ketama. Ibn-Khaldoun la note déjà
au xiv e siècle, et il l'explique.
« Après avoir établi un empire dans l'Occident, les
guerriers ketamiens passèrent en Orient et s'emparèrent
d'Alexandrie, de l'Egypte et de la Syrie. Quand ils eurent
fondé le Caire, leur quatrième kalife, El-Moezz, partit avec
le reste de la nation, organisée en tribus comme elle l'était,
et y établit sa demeure. Comme cet empire devint très
puissant, le peuple ketamien finit par s'éteindre dans
le luxe et dans la mollesse, mais quelques-unes de ses
branches étaient restées dans leurs anciens territoires...
Parmi les tribus ketamiennes, la plus marquante est celle
des Sedouikich. Elle habite les plaines de cette partie
du territoire des Ketama qui est située entre Constantine
et Bougie... Ils ne veulent pas être regardés comme Keta¬
miens ; ils désavouent même tous les rapports de parenté
qui les attachent à cette race, croyant par là éviter l'oppor-
bre dont la tribu Ketama se voit couverte depuis quatre
cents ans à cause de son attachement aux doctrines héré¬
tiques des Chiites, mais ils sont bien certainement des
Ketamiens. Les historiens de la tribu des Sanhadja nous
l'assurent positivement, et la localité de l'Ifrikia qu'ha¬
bitent les Sedouikich en est encore une preuve (1). »
De nos jours l'interprète militaire Féraud corrobore
Ibn Khaldoun. Il constate que le nom de Ketama a disparu
depuis longtemps comme ethnique du moins, car il survit
dans l'argot local comme appellation grossièrement inju¬
rieuse. A Constantine il est synonyme de « proxénète,
sodomisé, homme avili, rénégat » (2).
Naturellement aucun indigène actuel ne consent à se
reconnaître descendant de ces vieux Ketama historiques,
qui ont laissé une aussi mauvaise réputation.
Notez que cet effondrement total de la tribu glorieuse,
fondatrice d'empire, est de règle à peu près constante

(1) 105, t.JI, p. 293, 291.


(2) 14, p. 159.
328 LA NAISSANCE DU KALIFAT FATIMIDE

à travers l'histoire du Maghreb. Ainsi ont disparu, par


exemple, la tribu oranaise des Koumia, fondateurs de la
dynastie almohade ; la tribu saharienne des Sanhadja,
fondateurs de la dynastie almoravide. La fondation d'un
grand empire revient toujours à une tribu déterminée,
restreinte ; parce que c'est la tribu qui est la cellule consti¬
tutive du corps politique, la seule partie vivante. Et cet
honneur d'avoir fondé un grand empire est invariablement
mortel ; parce que la tribu s'use non seulement dans les
batailles, mais encore et davantage peut-être dans les
jouissances subites du pouvoir ; elle est consumée dans une
immense flambée. Il y a là une des règles générales qu'on
voit se préciser à feuilleter l'histoire du Maghreb, et qui
n'ont-pas d'analogue chez nous. On comprend mieux le
processus à l'analyser à propos d'un exemple particulier,
celui des Ketama.
Ce qui disparaît, c'est le nom de la tribu, sa mémoire,
ses traditions, son individualité collective. Mais la substance
humaine ne se volatilise pas si aisément. Dans les limites
où fut la tribu, on retrouve les descendants des hommes
qui la constituaient jadis. Et si oublieux qu'ils soient de
leur passé, ils n'en sont pas dégagés.
Dans la Kabylie orientale, dit Féraud, on ne rencontre
pas, comme dans l'occidentale, « de ces grands et populeux
villages, aux maisons solidement construites, blanches et
recouvertes en tuiles, qui dénotent un certain bien-être,
résultat du travail et de l'industrie. Depuis le versant
oriental du Babor et jusqu'à l'Edough près de Bône, on ne
voit généralement que de pauvres cahutes en clayonnages
ou en torchis, recouvertes en diss ou en liège, dans les¬
quelles gens et animaux logent pêle-mêle » (1). Doutté,
parlant de ces mêmes indigènes de Kabylie orientale, les
juge ceux de toute l'Algérie qui approchent le plus du
sauvage (2). La petite Kabylie à l'est des Babors c'est
exactement l'ancien domaine de la tribu Ketama.
C'est cet ancien domaine qui fait aujourd'hui un si vif
(1) 14, p. 274.
<2) 10, p. 202.
LES KABYLES KETAMA 329

contraste économique avec tout le reste de la Kabylie ;


qu'il y ait eu régression ou arrêt de développement.
Il y a plus curieux. A partir de cette même limite, dit
Féraud, c'est-à-dire à partir des Babors vers l'est, « le
langage change également. On ne parle plus et on ne com¬
prend même pas la langue kabyle proprement dite. La
langue usuelle est un arabe corrompu par la prononciation
vicieuse de certaines lettres et l'emploi fréquent de locu¬
tions » avec lesquelles il faut de l'attention et du temps
pour se familiariser. Féraud a fait une petite étude, trop
brève, de ce dialecte particulier, et il a donné des textes
à titre d'exemple.
Dans les parties du Maghreb qui sont aujourd'hui arabo¬
phones, l'introduction de l'arabe ne se place pas toujours
à la même époque. En Tunisie et dans la plaine de Bône,
on a déjà dit qu'il y a probablement soudure entre la
langue arabe et le punique. En tout cas, dans les cités
romano-puniques, qui faisaient l'ossature de l'Ifrikia'
la langue arabe a été importée d'emblée par l'adminis¬
tration des kalifes. Il est inconcevable qu'une cité puisse
se contenter d'un patois, il lui faut une langue. Sur les
hauts plateaux de l'Algérie centrale et occidentale on
verra que le triomphe de l'arabe est tout récent ; au témoi¬
gnage formel d'Ibn-Khaldoun, il ne remonte pas au delà du
xiv e ou du xv e siècle. Ici dans les montagnes de petite
Kabylie, le cas est différent et la date intermédiaire. 11 est
clair que les Ketama parlaient originairement le berbère.
On a déjà dit que, au cœur du pays Ketama, immédiate¬
ment à l'est des grands escarpements calcaires des Babors,
la forteresse du Daï portait le nom berbère d'Ikdjan, qui
signifie « les chiens ». Une des raisons qui en ont voilé
l'identification, c'est que ce nom berbère a été arabisé
lui aussi, par simple traduction en « Kherbet-el Kleb :
les ruines des chiens ». La rivière de Constantine, que
nous appelons le Rummel, et dont le nom complet est
Oued-el-Remel, la rivière du sable, a porté jadis en berbère
un nom qui a exactement le même sens : Souf-Djemar (1).
(1) 105, t. II, p. 508, note du Traducteur.
330 LA NAISSANCE DU KALIFAT FATIMIDE

Il est difficile de ne pas établir un lien entre le rôle histo¬


rique des Ketama et l'élimination du berbère par l'arabe.
Le dialecte arabe en petite Kabylie se distingue sans doute
des autres dialectes maugrebins actuels parce que, au
rebours d'eux, il s'est formé au x e et au xi e siècle.
Ainsi le berceau des Fatimides fait encore aujourd'hui
cicatrice, dans ses. limites géographiques précises ; il est
resté parmi les autres Kabylies un coin à la fois assau-
vagi et arabisé. Ces conséquences de sont pas aussi contra¬
dictoires qu'elles pourraient paraître ; et il ne faut pas
un grand effort d'imagination pour se représenter quelques
détails du processus.
Qu'on songe à la prodigieuse fortune de cette tribu
numériquement médiocre. Les plus humbles y ont eu
sûrement leur part, ils ont tous fait carrière, plus ou moins
brillante, militaire, ou administrative, dans les grandes
villes de l'Ifrikia, voire dans celles du Levant lointain. Non
seulement ils ont dû apprendre l'arabe pour faire face à
des responsabilités nouvelles, mais ils ont été des parvenus
rougissant de leur patois ; ils l'ont rejeté comme une tare.
Ceux que les remous de la vie, ou l'attachement des mon¬
tagnards pour le vieux pays, ont ramenés en Kabylie, ne
s'y sont pas retrouvés eux-mêmes. Ils y ont rapporté la
pourriture des grandes villes, une âme ébranlée, dissociée
par un dépaysement trop brusque. Ce sont des impondé¬
rables qui s'accordent mal avec les traditions archaïques,
les préjugés salutaires, la résignation brute, conditions de
prospérité pour de petites démocraties rurales très simples.
CHAPITRE VI

LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

Sanhadja
Dans cette prodigieuse aventure planétaire d'une petite
tribu kabyle, il ne faut pas oublier que les Ketama ont
été le bras, rien de plus. Il est clair qu'Obéid-Allah le
mahdi, « quatrième iman caché », était un Levantin,
comme son daï Abou-Abdallah « le Chiite ». Il est sûr que ces
Orientaux ont été l'âme du mouvement, les Ketama n'ont
jamais été que des instruments entre leurs mains. Toutes
les préoccupations profondes d'Obéid-Allah étaient là-bas,
en Syrie, en Mésopotamie, en Arabie, en Egypte, il n'a
jamais pensé à autre chose. Son cœur, celui de ses dais,
de ses successeurs est toujours resté là-bas.
D'après Ibn-Khaldoun, cette intrigue qui devait avoir
un succès incroyable, et dont la réalité devait dépasser
les plus folles imaginations romanesques, cette intrigue
s'est nouée à la Mecque, entre le daï Abou-Abdallah et
des pèlerins Ketama (1).
C'est à la fin de 909 que le mahdi, délivré de sa prison,
fait son entrée à Kairouan. C'est en janvier 911 qu'il
fait mettre à mort son daï Abou-Abdallah. Et en 913
déjà il envoie en Egypte une première expédition, par
terre et par mer ; la flotte de 200 vaisseaux occupe Alexan¬
drie, l'armée de terre conduite par le fils du mahdi, Aboul-
Cacem, arrive jusqu'au Fayoum. C'est un effort énorme, et
qui échoue. Le Mahdi l'a entrepris immédiatement après

(1) 165, t. II, p. 510.


332 LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

son avènement, avant que son trône fût consolidé, avec une
précipitation qui décèle une passion exclusive. C'est
seulement après, en916, qu'il fonda Mehdia ; comme recon¬
naissant à regret qu'il ne pouvait pas encore dire adieu
au Maghreb. Et d'ailleurs le choix d'une capitale maritime
se rapporte certainement aussi au grand projet de con¬
quête orientale.
La dynastie fatimide après tout a été une dynastie
égyptienne. Il est évident qu'à cette dynastie une petite
tribu kabyle, qui à ce moment-là ne parlait même pas
l'arabe, n'a pu fournir que des sabres. Aussi la grandeur
des Ketama a-t-elle au Maghreb même le caractère d'un
météore. Ç'a été extrêmement bref ; la petite tribu kabyle
a été emportée tout de suite, déracinée par le poids dispro¬
portionné de son aventure.
Le rêve du mahdi, la conquête de l'Egypte, ne se réalisa
qu'en juillet 969, jour où les troupes fatimides, c'est-à-
dire les Ketama, firent leur entrée au Vieux-Caire. Damas
tomba en octobre 970. Et tout de suite après, le fatimide
régnant, El-Moezz,le petit-fils d'Obéid-Allah, «ayant appelé
auprès de lui les membres de sa famille et les gouverneurs
des provinces », quitte Kairouan et part pour l'Égypte,
« emportant les trésors de l'empire et le mobilier du pa¬
lais (1) ». L'entrée solennelle et définitive au Nouveau
Caire est du 10 juin 973.
C'est fini, le Maghreb redevient pour le fatimide dans
la réalité ce qu'il n'a jamais cessé d'être dans ses rêves,
une province lointaine et barbare. Ç'a été un refuge, une
base d'attaque ; l'attaque une fois réussie, la base n'a plus
d'intérêt. Il ne sera plus question des Ketama dans l'his¬
toire du Maghreb ; ils n'ont guère duré plus d'une cin¬
quantaine d'années.
Mais l'œuvre qu'ils ont amorcée continue. Ils ont mis le
drapeau du Maghreb, si on peut dire, ou du moins les
chances du Maghreb, la direction de ses destinées, entre
les mains des Kabyles algériens, et ce sont bien des Kabyles

(1) 105, t. II, p. 550.


LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA 333

qui restent pour un temps très long les protagonistes du


destin.
Aux Ketama succède immédiatement une autre tribu
voisine et étroitement apparentée, les Sanhadja. Que les
Sanhadja soient des Kabyles, je crois bien que personne ne
s'en est jamais avisé. Ce n'est pas très surprenant, puis¬
qu'on ne souligne même pas l'origine manifestement kabyle
des Ketama. Mais, par surcroît, en ce qui concerne les
Sanhadja, la question est plus complexe.
Les Sanhadja, ou Zenaga (car c'est le même mot), sont
une immense tribu, très connue, éparse sur une partie
considérable du Maghreb. Les tribus marocaines que nous
appelons aujourd'hui les Beraber sont des Zenaga pour
Ibn-Khaldoun (1). Mais ce sont les Zenaga du Sahara
occidental qui sont surtout célèbres ; ils sont dans Pto-
lémée, ils ont donné leur nom au Sénégal ; ils furent les
Sanhadja voilés qui, groupés derrière les Almoravides, ont
fondé Marrakech, envahi l'Espagne, fondé un empire. Les
Sanhadja de Kabylie et les Almoravides nous sont donnés
comme conscients du lien qui les unissaient. Nous voyons
dans Ibn-Khaldoun une princesse almoravide implorer la
miséricorde d'un Sanhadja kabyle, « en faisant valoir les
liens de parenté qui existaient entre les deux nations san-
hadjiennes. Profondément touché de la démarche de cette
dame, le vainqueur l'accueillit de la manière la plus hono¬
rable » (2). Ce sont là des faits qui, au premier abord,
paraissent brouiller le tableau.
Pourtant rien n'est plus banal que l'émiettement des
tribus berbères à travers le Maghreb. Les Aureba aura-
siens de Ko-geila se retrouvent à Volubilis autour d'Idris.
En Kabylie même, de nos jours, il y a une tribu Guech-
toula, où on a voulu, à tort ou à raison, retrouver le nom
des Gétules, qui dans l'antiquité nous sont donnés comme
des Sahariens. On trouve n'importe où n'importe quel nom
de tribu, attestant ou semblant attester n'importe quel

(1) 105, t. II, p. 121.


(2) 105, t. II, p. 54, 177.
334 LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

apparentement. Cet émiettement, sans lien avec le sol, des


tribus dont on nous raconte l'histoire, c'est précisément ce
qui nous rend l'histoire du Maghreb inintelligible à nous
autres Occidentaux, qui n'arrivons pas à dépouiller la no-
lion de patrie territoriale.
Si nous voulons comprendre, c'est donc le cas ou jamais
de laisser de côté les conceptions biologiques des historiens
arabes, et de tout ramener à notre conception géogra¬
phique; dût-on peut-être, par certains côtés, risquer de
gauchir la réalité.
Ces Sanhadja, qui ont pris la succession des Ketama, il
est certain qu'ils étaient leurs voisins territoriaux, depuis
un temps immémorial.
Les noms des Ketama et des Sanhadja sont associés à
chaque instant par les historiens arabes ; comme le fut leur
fortune. C'est un bloc. Ils attestent leur lien de parenté en
se réclamant les uns comme les autres d'une origine bimya-
rite (1). Si cette légende signifie quelque chose, elle ne peut
se référer, on l'a déjà dit, qu'au souvenir d'un contact pro¬
longé avec l'Afrique punique, et avec l'Afrique romaine
pénétrée d'éléments puniques.
Ces Sanhadja kabyles, Itn-Khaldoun, fidèle à ses habi¬
tudes de classement généalogique, les appelle les Sanhadja
de la première race. Mais il nous indique avec précision le
territoire où ils vivaient, entre Mçila et Alger, en passant
par le Titteri et Médéa (2). C'est la bande de territoire où
passait la grande route humaine entre les Maurltanies
sitifienne et césaréenne, une route jalonnée de colonies,
pénétrée de vieilles influences civilisatrices. Là, se trou¬
vaient Auzia (Aumale), Rapidi, Lambdia (Médéa), etc..
Les ruines romaines, si rares en grande Kabylie, sont ici
nombreuses. Comme toujours, la route a entraîné avec elle
îa civilisation.
Dans ces limites, le nom des Sanhadja a disparu, et
même dans une large mesure la langue berbère ; quoiqu'il

(1) 105, t. I, p. 291 ; t. II, p. 2.


(2) 105, t. II, p. 4.
LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA 335
subsiste un petit groupe berbérisant entre Blida et Médéa.
C'est normal : on a déjà dit, à propos des Ketama, que
l'honneur de créer un empire est invariablement mortel
pour une tribu berbère. Cependant Ibn-Khaldoun énu-
mère les sous-tribus Sanhadja, et parmi ces noms il en est
qui sont restés accrochés à un coin du territoire ; les Ouen-
nougha, par exemple ; la dépression au nord du djebel
Choukchott et du Mansourah, s'appelle l'Ouennougha :
elle est dominée par le Djurdjura et la pyramide impres¬
sionnante, toute proche, de Lella-Khadidja. Ou encore les
Beni-Mezrana : on sait qu'Alger s'appelait Djezaïr-Beni-
Mezranna, et encore aujourd'hui, dans leur dialecte, les
Kabyles du Djurdjura l'appellent Mezrana (1). Ce qu'il y
a de plus caractéristique peut-être, c'est le nom des «Lem-
dia » tribu sanhadjienne (2). Lamdia, c'est exactement le
nom romain de Médéa. Ce petit détail atteste le lien entre
les Sanhadja et l'antiquité pré-islamique, l'enracinement
ancien. C'est parfaitement net. Nous savons très bien où
nous sommes.
Ibn-Khaldoun dit ailleurs : « Le territoire des Zouaoua
sépare le pays des Ketama de celui des Sanhadja. » On
sait que les Kabyles du Djurdjura se donnent encore
aujourd'hui le nom collectif de Zouaoua, qui a donné, je
crois, notre mot zouave. Ibn-Khaldoun considère les
Zouaoua comme une branche des Ketama, et, avec son
sens critique habituel, il se moque des généalogistes qui les
ont confondus avec une tribu dont le nom sonne à peu
près de même, les Zouagha, une tribu saharienne sans
aucun rapport avec la Kabylie(3). Ce qui emporte la con¬
viction d'Ibn-Khaldoun, c'est « la proximité du territoire
des Zouaoua à celui des Ketama, ainsi que leur coopération
avec cette tribu dans le but de soutenir la cause d'Obéid-
Allah ».
Il insiste sur le lien de vassalité honorable qui a tou-

(1) Chanson kabyle sur la prise d'Alger. Communication orale de M. Lu-


ciane.
(2) 105, t. II, p. 6.
(3) 10&, t. Il, p. 225 et 299.
336 LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

jours uni les Zouaoua aux Sanhadja, comme aux Ketama.


« Sous la dynastie sanhadjienne, dit-il, ce peuple tenait
un rang très distingué, tant en temps de guerre que pen¬
dant les intervalles de paix. Il avait mérité cet honneur en
se montrant l'allié fidèle de la tribu Ketama depuis le
commencement de l'empire fatimide... Lorsque les sul¬
tans Sanhadja s'établirent à Bougie, sur le territoire des
Zouaoua, ils les obligèrent à faire leur soumission. Depuis
ce temps, ils sont toujours restés dans l'obéissance, excepté
quand on leur réclame le paiement de l'impôt ; alors seu¬
lement ils se laissent aller à la révolte, étant bien assurés
que, dans leurs montagnes, ils n'ont rien à craindre (1). »
Vous entendez bien que ce dernier trait, sous la plume
d'Ibn-Khaldoun, est le plus haut éloge, un brevet de gen¬
tilhomme ; toujours, dans vingt passages, à travers tous
ses ouvrages, le paiement de l'impôt est l'abjection su¬
prême, la marque du serf.
Ces Sanhadja de la première race, Ibn-Khaldoun nous
dit expressément qu'ils étaient sédentaires, et il les oppose
à leurs cousins nomades, les Almoravides. « Ils étaient
établis à demeure fixe, dit-il, dans le territoire qui sépare
le Maghreb central de l'Ifrikia. » Mais les Messoufa, les
Lemtouna, etc.. « vivaient sous la tente et habitaient le
désert (2). » Et notez cette expression : « entre le Maghreb
central et l'Ifrikia ». Le Maghreb central, c'est assez exac¬
tement la Mauritanie césarienne. L'Ifrikia c'est la pro¬
vince d'Afrique.
Nous avons déjà constaté que la bande Sanhadja se
déroule le long de l'ancienne route unissant la province
d'Afrique à la Mauritanie césarienne. Un pays de « demeures
fixes », en effet, par destination.
A propos de ces Lemtouna almoravides, Ibn-Khaldoun
porte le jugement d'ensemble que voici : « La race qui
fonda un empire en Espagne et en Afrique... a péri...
épuisée à force de dominer, consumée dans de lointaines
expéditions, et, ruinée par le luxe, elle disparut enfin, exter-
(T) 105, t. I, p. 256, 257.
(2) 105, t. Il, p. 3.
LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA 337

minée... Quant à ceux qui restèrent dans le désert, rien ne


changea à leur manière d'être, et jusqu'à ce jour ils restent. »
Voilà un jugement qu'on peut appliquer à peu près,
trait pour trait, au bloc Kabyle, il suffît de changer les
noms. Les tribus qui fondèrent l'empire Ketama-Sanhadja
ont disparu. Mais celles qui restèrent dans leurs montagnes
y sont encore. Eteiles portent encore les mêmes noms. Les
Beni-Yenni, les Beni-Guechtoula, les Beni-Fraoucen, les
Beni-Iraten, ces tribus bien connues de la grande Kabylie.
sont déjà dans Ibn-Khaldoun 1).La montagne des Beni-Ira¬
ten « est une de leurs retraites les plus faciles à défendre »,
dit Ibn-Khaldoun, et c'est précisément ce que le maréchal
Randon a expérimenté.
Tous ces gens-là ont reconnu l'autorité du sultan San-
hadja, tous, même les Beni-Iraten. « Leur nom est inscrit
sur les registres de l'administration comme tribu soumise »,
dit Ibn-Khaldoun, qui l'a certainement vu de ses yeux,
puisqu'il a été vizir à Bougie. En ce temps-là, les ancêtres
de nos Kabyles ont été des « alliés fidèles de la première
heure et de la dernière ». Sans qu'on nous signale une défec¬
tion, une difficulté sérieuse, ils ont pris part en vassaux
« obéissants » à toute l'épopée. Il y a bien eu un bloc kabyle
dont les Ketama, puis les Sanhadja ont été les protago¬
nistes. Cela semble indéniable, et à partir du moment où
on l'admet il est bien plus facile de débrouiller l'histoire
<des Sanhadja.
Sur cette histoire, les historiens arabes, y compris Ibn-
Khaldoun, sont sommaires ; Ibn-Khaldoun vivait quatre
siècles après les débuts de l'empire fatimide ; le Maghreb
du xiv e et même du xm e siècle n'avait plus de rapports
avec celui des x e et xi e siècles. L'attention de l'histo ien
se concentre sur autre chose, sur des sujets plus modernes.
Pourtant, les Sanhadja ont eu des historiens, qui furent
leurs contemporains. On nous cite entre autres Ibn-Cheddad,
qui était en situation d'être bien informé, puisqu'il était,
dit-on, de la famille royale (2).
(1) 105, t. I, p. 256.
(2) 105, t. II, p. 483, note 1.
HAOnitFR. 22
338 LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

Ses œuvres sont perdues comme toutes celles qui ont été
directement inspirées par la dynastie Sanhadja. Mais les
historiens ultérieurs, Ibn-Khaldoun, le Baïan, Ibn-el-Athir,
En-Noweiri... les avaient certainement entre les mains. Ils
y ont puisé, et ce qu'ils nous disent, pour résumé que ce
soit, repose du moins sur des témoignages contemporains.
L'ancêtre, le fondateur de la dynastie, s'appelait Ziri
(exactement Ziri-Ibn-Menad). Ce devrait être un très grand
nom, le plus grand probablement du moyen âge berbère.
Naturellement, nous ne pouvons pas reconstituer sa
figure, mais nous voyons son œuvre. C'est le premier
Berbère, authentiquement tel, que nous voyons fonder un
empire.
Bien entendu, il a souffert de cette origine plébéienne,
ou on en a souffert pour lui et autour de lui. Ibn-el-Athir,
dans un passage, l'appelle Ziri l'Himyarite (1). Il a cer¬
tainement porté ce nom, dont on connaît déjà l'origine,
ou on l'en a affublé. Mais ce nom même témoigne quïl a
été réellement impossible, avec la meilleure volonté du
monde, de lui forger une généalogie arabe. Avant lui, il y
a eu de grands Berbères, Koçeila, la Kahena. Mais ceux-là
n'ont rien laissé après eux, que le souvenir d'une résis¬
tance héroïque et inefficace. Ziri a fondé une puissante
dynastie, un empire qui a fait de grandes choses, le plus
intéressant, à mon sens, parmi tous les empires berbères.
Les contemporains ont eu le sentiment de son impor¬
tance, ou ils ont été impressionnés par sa personnalité.
II y a eu une légende de Ziri, dont nous percevons à tra¬
vers Ibn-Khaldoun l'écho affaibli. Sa naissance est en¬
tourée de prédictions et de prodiges. Son enfance est un
peu celle d'Hercule. La postérité pourtant n'a pas sacré
ce héros. Il est bien moins connu que Koçeila et la Kahena,
pour ne rien dire de Massinissa et de Jugurtha. Son nom
est noyé dans cet océan confus qu'est l'histoire du Maghreb .
La gloire a ses caprices.
Ziri apparaît dans l'histoire comme le bras droit des

El(l)il08,:p.f346.
LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

Fatimides, c'est-à-dire des Ketama. « Une étroite amitié


règne entre Ziri et le Kalife fatimide », dit Ibn-Cheddad,
cité par En-Noweiri (1). Dans toutes les péripéties de la
conquête fatimide au Maghreb, Ziri joue un rôle décisif.
Au siège de Mehdia, Ziri arrive au secours de la ville
assiégée, il la ravitaille, il aide à repousser l'assaut le plus
dangereux. Lorsqu'Abou-Yezid, l'homme à l'âne, celui
qui avait failli forcer le Fatimide dans son dernier refuge
de Mehdia, va se trouver lui-même acculé et assiégé dans
sa forteresse de Kiyana, Ziri apparaît encore, il donne de
sa personne, il blesse l'homme à l'âne, et il est blessé lui-
même (2). Lorsque le Fatimide, enfin solide sur son trône,
envoie une armée jusqu'à Fès, Ziri est de l'expédition et
rend des services éminents. Jusqu'à sa mort, il garde cette
attitude de premier vassal, d'une fidélité à toute épreuve.
Aussi advint-il que le Fatimide, lorsqu'il quitta le Ma-
greb pour l'Egypte, choisit pour son lieutenant l'émir
sanhadja, non pas Ziri lui-même qui venait de mourir,
mais son fils et son successeur Bologguin. « Il chercha, parmi
les grands officiers de l'empire, un homme fidèle et capable
auquel il pourrait confier le gouvernement du Maghreb.
Son choix tomba sur Bologguin, fils de Ziri. Ce chef, dont
la famille s'était attachée, depuis îongtems, au service
des Fatimides, avait défendu la cause des Chiites et
soutenu leur empire (3). » C'est ainsi que les Zirides ont
accédé au pouvoir suprême, sous l'égide des Fatimides, ■
avec leur investiture. C'est plus tard seulement que l'oppo¬
sition éclatera, violente, inexpiable, à mesure que les uns
deviendront plus Égyptiens et les autres plus Maugrebins.
Mais au début le pouvoir passe des Ketama aux San¬
hadja par une dévolution naturelle. Ils défendent la même
cause, celle du bloc kabyle.

Les capitales : Achir. —On retrouve le bloc kabyle dans


le choix des capitales. Sur l'emplacement d'Ikdjan, la
(1) 105, t. II, p. 487, 493.
(2) 103, p. 347.
(3) 105, t. II, p. 9.
340 LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

forteresse primitive des Ketama, il subsiste un doute.


Mais non pas sur l'emplacement des capitales Sanhadja.
Il y en eut trois qui se succédèrent, Achir, la Kalaa,
Bougie. De chacune d'elles on peut rendre un compte
précis.
La plus ancienne est Achir. Elle était à l'est de Bo-
ghari. On en trouvera l'emplacement exact dans l'Atlas
archéologique de Gsell (1). Mais il faut surtout consulter
un travail du capitaine Rodet et un article de Georges
Marçais (2). Les conclusions sont parfaitement nettes.
Les ruines d'Achir sont sur le djebel Lakhdar. Au temps
d'Ibn-Khaldoun, cette montagne se serait appelée Djebel-
Titteri. Mais ce nom très connu encore aujourd'hui n'a
plus de rapport avec un point déterminé du sol, il est
devenu celui d'une province étendue, le beylick de Titteri
au temps des Turcs, dont la capitale était Médéa. La
fortune du nom a suivi sans doute celle de la ville et lui a
survécu. Le Lakhdar est le point culminant de tout le
massif, il dépasse largement 1.400 mètres, avec de puissants
escarpements rocheux, des falaises à pic. Situation mili¬
taire très forte, dit le capitaine Rodet. Il y a trois champs
de ruines, en chapelet, entre Benia et Aïn-Boucif de la
carte au 200.000 e . Le plus occidental (Menzeh-bent-
es-Soltan, près d'Aïn-Boucif) n'était qu'un fort d'arrêt à
une certaine distance. Les deux autres (Yachir proprement
dit et Bénia) étaient de grosses agglomérations, distinctes,
mais qui semblent s'être rejointes hors de leurs murailles
par des faubourgs, ou qui peut-être se sont succédé. Bénia
paraît avoir été la plus importante et la plus récente.
Les ruines de la mosquée s'y distinguent facilement.
Si nous n'en savons pas plus long, c'est qu'on n'a jamais
fait la moindre fouille. Négligence curieuse. La première
capitale des Ziridcs est tombée dans le même oubli que
la dynastie.
C'est Ziri qui bâtit Achir. Voici ce que dit Ibn-Cheddad,
cité par En-Noweiri : «Ziri, ayant'examiné cette position,
(1) 29, feuille 24, n°« 82 et 83.
(2) 36, passim.
LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA 341
dit à ses compagnons : « Voici l'endroit qui vous convient
pour résidence. » Et il se décida à y bâtir la ville d'Achir. »
(Ceci se passe en l'an 324 de l'hégire, 935 de l'ère chré¬
tienne.) D'après Ibn-Cheddad, « l'endroit était alors inha-

Fig. i5. — La position d'Achir.


I Trois capitales successives sont groupées dans le même coin. Cesarea et Alger sur
,a côte, Achir dans l'intérieur. De l'intérieur à la côte court un pédoncule montagneux
la 'Onné par Médéa et Miliana.

bité. Ziri fit venir d'El-Meçila, de Hamza et de Tobna un


grand nombre de charpentiers et de maçons, et il se fit
envoyer par lekalife un architecte qui surpassait en habi¬
leté tous ceux de l'Ifrikia. S'étant alors mis à l'œuvre, il
acheva la construction de sa ville ». Après quoi il ne restait
342 LE ROYAUME DES KABYLES SANHABJA

plus qu'à la peupler. «Ziri se rendit à Tobna, à El-Mecila et


à Hamza pour en transporter les principaux habitants à
Achir ; de sorte qu'il peupla sa nouvelle capitale et en fit
une forteresse inexpugnable... et comme elle se remplit
bientôt de légistes, de savants et de marchands, elle devint
très fameuse (1). »
Notez que ce tableau naïf a bien des chances d'être
fidèle. C'est bien ainsi qu'un émir fonde une ville, il la
tire du néant par un décret de sa volonté, il bâtit ses
maisons et il les peuple de vie humaine avec ce que nous
pourrions appeler de la colonisation officielle ; mais il
serait plus exact de dire qu'il y importe un cheptel humain
de citadins, et il va le chercher naturellement là où on
en trouve, dans les cités déjà existantes. Îbn-Khaldoun
sait très bien qu'une cité maugrebine, en règle générale,
doit sa fondation ex nihilo à une dynastie, au sort de
laquelle elle demeure étroitement lice. Aussi les deux
ont-elles bien des chances de disparaître ensemble.
Il ne faudrait pas partir de là cependant pour croire
que l'emplacement d'Achir a été arbitrairement choisi sans
aucun lien avec des réalités géographiques durables. Rien
ne serait plus inexact.
Achir était à l'extrême pointe sud-occidentale du bloc
kabyle. Il était le point d'aboutissement d'une route natu¬
relle montant de la côte, qui est un des traits les plus
importants de la structure géographique. Elle est suivie
aujourd'hui par le chemin de fer Alger, Médéa, Boghari.
Suivant nos préférences habituelles notre voie ferrée
suit la vallée, dans l'espèce les gorges de la Chiffa. Mais le
chemin des crêtes éternellement préféré des indigènes inté¬
resse Miliana. Aussitôt après avoir fondé Achir, les chro¬
niqueurs, si brefs soient-ils, nous montrent Ziri se hâtant
de mettre la main sur cette voie de communication d'im¬
portance capitale. « Quelque temps après, dit Ibn-Khal¬
doun (2), Ziri autorisa son fils Bologguin à fonder trois

(1) 105, t. II, p. 490.


(2) 105, t. II, p. 6.
LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA 343

villes, l'une sur le bord de la mer et appelée Djezaïr Beni-


Mezranna ( c'est Alger) ; et l'autre sur la rive orientale du
Chéliff et~appelée Miliana; la troisième porte le nom des
Lemdia, tribu sanhadjienne (c'est Médéa). Bologguin fut
investi par son père du gouvernement de ces trois places,
qui sont encore aujourd'hui les villes les plus impor¬
tantes du Maghreb central. » Évidemment en effet ce
sont là des annexes d'Achir : c'est ainsi qu'inversement,
au temps des Turcs, le beylick du Titteri était une
annexe du beylick d'Alger. Sur cette ligne et à ses deux
extrémités, ce ne sont pas seulement deux grandes capi¬
tales, que l'histoire du Maghreb a vu éclore, à savoir
Achir et Alger, mais bien trois. La troisième et la plus
ancienne fut dans l'antiquité Césarée, flanquée du côté
d'Alger de son fameux tombeau royal, dit le tombeau de
la chrétienne. Une pareille accumulation de grandes capi¬
tales successives dans un rayon aussi restreint ne peut pas
être fortuite.
D'ailleurs l'importance structurale de cette ligne est
évidente. Elle coupe le Tell en deux parties aussi diverses
qu'il est possible, à tous les points de vue. A l'ouest,
le Tell des plaines sublittorales, formant un chapelet inin¬
terrompu jusqu'au delà d'Oran ; des plaines nues, déjà
steppiennes. A l'est, le bloc compact des montagnes boisées
kabyles. Je ne peux que renvoyer à ce que j'ai longuement
développé ailleurs (1). Il est évident qu'une pareille fron¬
tière naturelle était tout indiquée pour porter la capitale
centrale de l'Algérie, et elle n'y a pas manqué.
La fondation d'Achir, telle qu'elle nous est présentée
par les chroniqueurs, a beau avoir l'air d'une création arti¬
ficielle, fantaisie d'émir. Cet émir savait ce qu'il faisait,
son instinct l'avait conduit au point qui convenait. Si les
destinées avaient pris un autre cours, Achir pourrait être,
encore aujourd'hui, la capitale du Maghreb. Il pourrait
être Alger.

(1) 21, p. 30 et fig. 5, p. 29.


344 LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

La Kalàa des Beni-Hammad. — La seconde capitale


des Zirides fut la Kalàa des Beni-Hammad. Cet Hammad
était un fds de Bologguin, un pjtit-fils de Ziri par consé¬
quent, mais il était puîné. La branche puînée des Ham-
madites finit d'ailleurs, après des avatars, par devenir
la principale.
« En l'an 398 de l'hégire (1007 de notre ère), Hammad
fonda la ville de Kalaa », dit Ibn-Khaldoun (1). Et
il nous raconte cette fondation à peu près dans les
mêmes termes que celle d'Achir par Ziri. « Il transporta
dans la Kalaa les habitants de Msila et de Hamza, villes
qu'il détruisit de fond en comble. Vers la fin du quatrième
siècle de l'hégire (c'est-à-dire apparemment en deux ou
trois ans), il acheva de bâtir et de peupler la ville qu'il
entoura de murs, après avoir construit plusieurs mosquées,
caravansérails et autres édifices publics. »
C'est toujours la même scène. Un sultan fonde sa capi¬
tale comme un bourgeois bâtit sa villa.
La Kalaa partagea le sort de la dynastie hammadite ;
c'est-à-dire qu'elle fut très brillante, plus importante
probablement qu'Achir n'a jamais été. Aussi ses ruines
oat-elles retenu davantage l'attention. Elles ont été
fouillées par le général de Beylié qui a publié une mono¬
graphie de la Kalaa (2).
Il n'y a pas eu d'effort à faire pour retrouver l'empla¬
cement, bien marqué par le minaret de la mosquée, et par
le Ménar (tour à signaux) du palais. De Beylié a retrouvé
chez les indigènes des environs le souvenir vivace de la
vieille capitale, défiguré bien entendu en légendes absur¬
des (3).
La Kalaa a succédé à une vieille forteresse, juchée sur
un rocher, qui avait déjà une longue histoire, et qui avait
été en particulier le dernier repaire où fut forcé Abou-
Yézid, l'homme à l'âne, après un siège retentissant. C'était
un lieu naturellement très fort.

(1) 105, t. II, p. 43.


(2) 4, passim.
(•S) 4, p. 23 et s.
LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA 345
II était sur les dernières pentes d'une montagne qu'on
appelait alors Kiana, et qui porte aujourd'hui le nom de
djebel Maadid.
On trouvera le point exact dans l'Atlas archéologique
de Gsell (1). Le Maa¬
did est un pendant ~JV—h-
du Lakhdar sur le¬
quel s'élevait Achir.
Tous deux sont les
derniers escarpe¬
ments du Tell à la
limite des hauts pla¬
teaux, des « balcons
du Sud », comme
Fromentin appelait
Boghari.
Comme Achir, la
Kalaa est à l'extré¬
mité méridionale
d'une grande route
naturelle coupant le
Tell de la mer aux ^^■^OO^ty^i^
<?-i
plateaux ; la vallée Boute historiqu '■d^ëE0SM^Q\
de l'Oued Kçob, la *5
*v
plaine de la Med- Fig. ifi. — Relation de la Kalaa et de Bougie.
jana, le fameux dé¬ Une grande voie de commerce et de domination
filé des Bibans (Por¬ relie les deux capitales successives de la dynastie
Iiammadile, la Kalaa et Bougie, entre la Kabylie
tes de fer), la vallée du Djùrdjura et la Kabylie des Babors. Générale¬
de la Soummam, ment celle voie est largement ouverte (la Medjana,
l'oued Salie!, la Soummam). Elle se resserre en un
jalonnent cette poinl, au fameux défilé des Biban (Portes de fer),
route, à l'autre bout gardé par la Kalaa des Beni-Abbès.
de laquelle se trouve
Bougie. Je me borne à renvoyer là-dessus à ce que j'ai
développé longuement ailleurs (2).
De Beylié a recueilli des légendes indigènes qui mêlent.

(1) 29, feuille 25, n° 92.


(2) 21, p. 193 et s., fig. 45, p. 194.
346 LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

avec les derniers jours de la Kalaa, l'aïeul des Mokrani (1) ;


ces Mokrani que nous avons trouvés seigneurs de la
Medjana, gardant les Bibans avec leur Kalaa des Beni-
Abbès, petits sultans kabyles aux ancêtres desquels nos
chroniqueurs du moyen âge donnent le nom de sultans
de Labbès ; ils ont été jusqu'à l'insurrection de 1871 un
dernier rappel de dynastie aristocratique au milieu de la
démocratie kabyle. Ils ont en effet un lien évident avec la
route Kalaa-Bougie.
L'importance de cette route est suffisamment attestée
par l'histoire même de la dynastie hammadite. Trois
quarts de siècle après la fondation de la Kalaa, exactement
en 1067, le sultan hammadite alors régnant (En-Naçer)
transporta sa capitale de la Kalaa à Bougie. Ce poste
avancé de la Kalaa est devenu trop exposé. L'escargot
hammadite, menacé au dehors, rentre dans sa coquille
kabyle. Ainsi apparaît, après Achir et après la Kalaa, la
troisième et dernière capitale de l'empire Sanhadja,
Bougie.

Bougie. — C'est une très vieille ville, peut-être déjà


punique, sûrement colonie romaine sous le nom de Salda,
aujourd'hui port et sous-préfecture française. Elle n'a
jamais cessé d'être. Mais elle a eu des hauts et des bas.
Elle a été plus d'une fois réduite aux dimensions d'un petit
village insignifiant. Le sultan hammadite En-Naçer l'a
probablement trouvée dans cet état.
Ibn-Khaldoun raconte la fondation de Bougie, comme si
elle n'avait aucun passé. « En l'an 460, dit-il (1067 de
l'ère chrétienne) En-Naçer s'empara de la montagne de
Bougie (Bedjaïa), localité habitée par une tribu berbère du
même nom... C'était une peuplade sanhadjienne. En-Naçer,
ayant conquis cette montagne, y fonda une ville à laquelle
il donna le nom d'Ea-Naceria. Mais tout le monde l'ap¬
puie Bougie, du nom de la tribu (2). » C'est toujours la

(1) 4, p. 27.
(2) 105, t. II, p. 51.
LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA 347

même fondation sultanesque ex nihilo, ou supposée telle.


En tout cas, le nom antique de Salda a complètement
sombré. Et d'ailleurs la fortune de la Bougie hammadite
fut si brillante qu'elle rejeta naturellement le passé dans
l'ombre.
L'archéologie ne nous apprend pas grand chose sur elle.
De Beylié, à la fin de son livre sur la Kalaa, consacre
quelques pages aux ruines hammadites de Bougie. Ces pages
sont peu nombreuses, et c'est à peu près un procès-verbal
de carence. C'est que Bougie, au rebours de la Kalaa, a
continué à vivre ; et la vie est la grande destructrice. Tel
palais hammadite, par exemple, ou du moins ce qui en
reste, s'il en reste quelque chose, gît enfoui sous une ca¬
serne. Pourtant de Beylié a pu retrouver et dessiner les
remparts de la ville hammadite (1). La ville enclose paraît
avoir été trois fois plus étendue que la Bougie française,
ou la Salda romaine. Léon l'Africain, qui a connu Bougie
en pleine décadence, estime qu'en son beau temps, le
temps hammadite, elle a pu contenir « 24.000 feux », ce
qui ferait quelque chose comme 100.000 habitants. Il est
vrai que de Beylié estime ces chiffres exagérés. Les chro¬
niqueurs ne tarissent pas sur les magnifiques palais
hammadites à Bougie, « le château de la perle » en parti¬
culier. Nous en avons une longue description détaillée,
et même un dessin colorié ; ces deux documents, il est
vrai, plus ou moins apocryphes. Au temps du géographe
Edrisi, Bougie fut un centre important de vie industrielle,
commerciale, intellectuelle, la plus grande ville et la capi¬
tale du pays que nous appelons aujourd'hui l'Algérie (2).
L'époque hammadite est sans contestation et de beaucoup
la grande époque de Bougie.
Il faut rappeler que la Bougie espagnole fut pendant
36 ans un présidio perpétuellement assiégé par les Kabyles.
La Bougie turque ne valut guère mieux. D'après de Beylié,
« le chevalier d'Arvieux, qui visita Bougie en 1674, nous

(1) 4, p. 100, fig. 1, du ch. IV.


(2) 4, p. 96, 94, 102 et s.
348 LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

dit que la ville n'était plus, à cette époque, qu'un misé¬


rable village de 500 à 600 habitants, avec une garnison
de 150 soldats envoyés d'Alger. Ces derniers ne sortaient
jamais de la ville de peur d'être massacrés par les Ber¬
bères ».
En 1830, il y avait 2.000 habitants et 60 soldats turcs,
« population odieusement pillée et rançonnée par les
Kabyles » (1).
Quel contraste avec la Bougie hammadite qui semble
n'avoir jamais eu les moindres difficultés avec les tribus
kabyles environnantes. Évidemment ce n'était pas pour
elles un maître étranger, c'était leur propre capitale.
Sur la Kalaa et sur Bougie, il y a quelques menus détails
qu'on n'imagine pas ailleurs, qui sentent le Kabyle. « En
1114, dit Mas-Latrie, cité par de Beylié, les chrétiens
africains et berbères avaient encore è la Kalaa une église
dédiée à la Vierge Marie. Leur évêque habitait une maison
voisine de l'église. C'est le dernier prélat indigène dont
nous puissions constater l'existence. »
Et ailleurs (2) le même Mas-Latrie, se basant sur des
documents conservés dans les archives du Mont-Cassin,
donne d'autres précisions : « Les princes hammadites
accueillirent, à une époque vraisemblablement assez
voisine de la fondation de la Kalaa, une colonie nombreuse
de chrétiens berbères parmi les tribus qui vinrent peupler
leur première capitale ; et ces chrétiens continuèrent à
l'habiter longtemps après... La bonne entente existant entre
les princes et le Saint-Siège donnait une entière sécurité
à leurs sujets chrétiens. »
Ces liens persistants avec l'Occident chrétien ont pris
une importance commerciale. Nous en avons pour preuve
le nom même de Bougie, qui a passé en français. « Bougie,
dit le dictionnaire Brachet, mot d'origine historique. De
la ville de Bougie où l'on fabriquait ce produit. » Nos
pères ont consommé ce qu'ils appelaient l'huile de Couque,
qui s'exportait de Bougie. C'est l'huile d'olive fabriquée
(1) 4, p. 97.
(2) 4, p. 13, 20.
LE ROYAUME DES KABYLES SANIIADJA 349
en grande Kabylie, dont la capitale fut longtemps Kouko.
Le Maghreb romain, on l'a dit, fut par excellence le four¬
nisseur d'huile d'olive dans le monde latin. Un dernier écho
de cette tradition commerciale s'est donc conservé dans la
Kabylie de Bougie jusqu'à une époque assez rapprochée
de la nôtre.
Ces liens de sympathie et de commerce avec le monde
lat'n, cette persistance du christianisme, ces survivances
curieuses d'un vieux passé aboli ailleurs, tout cela se
comprend assez bien dans des coins reculés de montagnes
kabyles et à la cour des princes suzerains de ces mon¬
tagnes.
Influences orientales. — Si profondément kabyles que
nous apparaissent ces dynasties Sanhadja, il faut bien se
garder d'oublier certains traits par lesquels elles se ratta¬
chent nettement au contraire aux influences orientales.
Les fouilles de Beylié ont mis en évidence le caractère
levantin de l'architecture. « Les façades du Ménar et du
Dar-el-Bahar (qui sont des palais de la Kalaa), avec leurs
niches tt leurs cannelures, sont franchement mcsopota-
miennes », dit de Beylié. Et ailleurs : « Le caractère asia¬
tique et persan de la décoration des poteries est parfaite¬
ment évident ».
Il est clair qu'Achir, la Kalaa, Bougie furent de langue
arabe et de civilisation musulmane. De Beylié (1) cite un
manuscrit arabe intitulé : « Galerie des littérateurs de
Bougie ». Ces littérateurs « qui tenaient école dans la
cité hammadite » venaient d'Orient ou d'Espagne « Bougie
possédait également bon nombre de saints musulmans et
de théologiens. De là lui est venue, autrefois, le nom de
petite Mecque. »
A vrai dire, c'est tout naturel. A quelle langue et à
quelle civilisation eût pu se rattacher une cité nord- afri¬
caine du xi e siècle, sinon à la langue arabe et à la civilisation
musulmane ?
Mais voici qui est plus significatif. Jusqu'ici, pour la

(1) 4, p. 90, 86, 95.


350 LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA

commodité de l'exposition, nous avons considéré Achir f


la Kalaa, Bougie, comme les capitales successives des émirs
Sanhadja. Ce n'est pas rigoureusement exact. La capitale
officielle des Sanhadja fut Kairouan aussi longtemps que
Kairouan exista.
Kairouan était la capitale des Ketama fatimides jus¬
qu'au jour où ils la transportèrent au Caire. Les émirs
Sanhadja, successeurs des Fatimides, s'installèrent exac¬
tement sur leur trône à Kairouan. Les Zirides de la branche
aînée n'ont jamais en d'autre résidence. Bologguin et ses
successeurs régnèrent à Kairouan. Aussi bien lorsque le
Fatimide, en partance pour l'Egypte, nomma Bologguin
son lieutenant, voici comment Ibn-Khaldoun raconte la
cérémonie d'investiture. « A cette occasion, le Fatimide
changea le nom de Bologguin en celui d'Youçof, et lui
ayant accordé le surnom d'Aboul-Fotouh (le père des
victoires) et le titre de Seif-ed-Dola (l'épée de l'empire) >
il lui présenta la robe de lieutenance. » L'intention de déra¬
ciner le kabyle paraît évidente. On ne s'aperçoit pas
cependant que Bologguin soit devenu Youçof. Il résidait
à Kairouan, c'est vrai, mais son fils et successeur désigné,
El-Mansour, ne quitta jamais Achir dont il fut le gouver¬
neur jusqu'à la mort de son père (1).
El-Mansour (984 à 995), son fils Badis (995 à 1016),
régnèrent à Kairouan, comme aussi El-Moezz, fils et succes¬
seur de Badis (1016-1062), aussi longtemps du moins qu'il
le put ; ce fut sous son règne en effet, en 1057, que les tribus
arabes emportèrent d'assaut et ruinèrent Kairouan. El-
Mansour avait eu l'imprudence de confier le gouvernement
d'Achir à son oncle Hammad, et on sait déjà quelles furent
les conséquences de cette imprudence.
En réalité, l'emp're Sanhadja était bicéphale ; il y avait
deux royaumes entre lesquels le sultan régnant mettait un
lien d'union personnelle.
L'un de ces royaumes était l'Ifrikia ; l'ancienne pro¬
vince romaine d'Afrique, dont la capitale était alors trans-

(1) 105, t. II, p. p, 12.


LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA 351
portée de Carthage à Kairouan, en attendant Tunis. C'est
le type de ces vieux pays civilisés, comme l'Egypte, la
Mésopotamie, la Syrie, pour lesquels Ibn-Khaldoun a tant
de mépris. Un de ces pays, militairement passifs, qui se
conquièrent d'un coup, après quoi « il n'y a plus de résis¬
tance, ni de révoltes à craindre » ; affamé d'ordre et de
paix ; races de citadins façonnés à l'administration et à
l'obéissance. C'est la proie du vainqueur, la dynastie
victorieuse n'a garde de s'installer ailleurs. Tout l'attire
ici : l'éclat du grand nom historique, les facilités de gouver¬
nement, le confort et la douceur de vivre. Ainsi est-ii
advenu que les Zirides ont séjourné à Kairouan.
C'est même pour cela qu'ils ont été éliminés par la
dynastie puinée des Hammadites, restés enracinés au pays,
dans l'autre royaume, le royaume kabyle. C'est la Kabylie
évidemment qui était importante; le principe de force
était là. En définitive, les capitales secondaires Achir,
la Kalaa, Bougie, ont fini par tuer Kairouan, qui s'éclipse
à partir de 1057. Et cette éclipse est pour beaucoup dans
l'épanouissement de la Bougie hammadite.
Ces sultans Sanhadj a de Kairouan, comme plus tard ceux
de Bougie, ont eu d'ailleurs des ambitions impériales sur
tout le Maghreb. Ils l'ont voulu tout entier, leurs armées
à certains moments apparaissent jusqu'au fond du Maroc.
Il est clair qu'il leur a fallu les outils de leurs ambitions,
ils n'ont pas pu se contenter du fantassin kabyle. On voit
par exemple, ou on croit voir le Ziride El-Mansour employer
des troupes nègres. Après avoir réprimé l'insurrection
d'Aboul-Fehm, el-Mansour fait mettre à mort le chef de
l'insurrection. « On lui fendit le ventre pour en arracher le
foie, et les esclaves nègres dépecèrent ce corps, en firent
rôtir les chairs et dévorèrent tout jusqu'aux os (1). »
Ces nègres anthropophages ont chance d'avoir été la
garde noire qu'on trouve si fréquemment auprès de tant de
sultans maugrebins, à quelque dynastie qu'ils appar¬
tiennent.

(1)1105, t. II,|p. 15.


352 LE ROYAUME DES KABYLES S AN H AD J A

Évidemment, il n'est pas difficile de relever dans l'his-


foire des Sanhadja des traits par où ils ressemblent à
n'importe quelle autre dynastie maugrebine. Ils ont été
après tout une dynastie maugrebine, ce n'est pas niable.
C'est une des raisc-ns pour lesquelles, suivant c'ocilement
et respectueusement l'embrouillamini confus des chroni¬
queurs arabes, les historiens européens du Maghreb, si tant
est qu'il en soit, n'ont pas voulu voir l'originalité kabyle
des Sanhadja.
On peut en concevoir une autre. La Kabylie que nous
avons sous les yeux est une poussière de djemaas, de petites
démocraties kabyles ; on ne les imagine pas compatibles
avec l'existence d'un principat aristocratique. Mais, ici,
nous avons la mémoire courte. Rélisez dans Mercier (1) les
débuts de la conquête turque en Algérie, sous Barbc-
rousse. Ç'a été surtout une lutte contre les deux princes
kabyles, le roi de Koukou (sultan de Couque, le pays de
l'huile), et le roi de Beni-Abbès. Et après tout, nous-
mêmes, dans les premières décades de notre occupation,
nous avons encore connu ce dernier, le maître de la Kalaa
des Beni-Abbès, le Moqrani. Celui qui nous a fait sourire
parce que, l'Algérie étant française, il s'était forgé une
généalogie le rattachant aux Montmorency. C'est ainsi que
Ziri se déclarait Himyarite. Jusqu'à notre époque, les
menues démocraties kabyles, pour les besoins de leur
défense et de leur action extérieure, ont eu une tendance
à se grouper sous des princes. ïl y a peut-être là un dernier
écho de la grande période sanhadja.

En définitive, qu'on jette les yeux sur une carte, qu'on


y reporte Ikdjan, la Kalaa, Achir, Bougie. Ces points,
dont les noms résument toute l'histoire des Ketama-
Sanhadja, montrent la Kabylie dans son articulation
essentielle. Les trois premiers jalonnent sa frontière, le
dernier en marque le cœur. Si on prend en considération la
carte, ce que les chroniqueurs arabes sont constitution-

£ (1) 42, t. III, ch. II, p. 15 et s.


LE ROYAUME DES KABYLES SANHADJA 353
nellement incapablès de faire, il semble difficile d'imaginer
que les Ketama-Sanhadja n'aient pas été essentiellement
des dynasties kabyles.
Mais si on l'admet, c'est toute leur histoire qui s'éclaire,
il devient bien plus facile de comprendre, dans les lignes
générales, ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont essayé.

MACHnEB. 2,'!
CHAPITRE VII

LA RÉACTION KHAREDJITJE — L'HOMME A L'ANE

Les premières années de la dynastie fatimide


Il a fallu montrer les réalités profondes et nouvelles qui
sont à la base de l'avènement fatimide. Ce triomphe des
Kabyles, des Beranès, ne s'est pas produit sans provoquer
une réaction extrêmement violente des Botr-Zénètes, du
kharedjisme. On a déjà été conduit à en signaler en passant
l'incident le plus tragique, le siège de Mehdia par l'homme
à l'âne.
Il faut y revenir, l'interpréter, en montrer le sens profond.
A ce moment donc, apparaît sur la scène du Maghreb,
a près les Numides et les Zénètes, un troisième élément tout
nouveau, le paysan sédentaire des montagnes, celui que
nous appelons le Kabyle, que les chroniqueurs arabes appel¬
lent le Beranès, que les Romains appelaient le Maure. Il a
toujours existé naturellement, mais il a toujours joué un
rôle subordonné ou nul, ou en tout cas, inconnu, oublié.
Maintenant, brusquement, il va jouer un rôle immense,
de tout à fait premier plan. C'a été à travers les siècles
quelque chose en longue gestation et qui naît, avec les
Ketama et les Sanhadja.
Bien entendu, comme d'habitude au Maghreb, cette
nouvelle individualité prit un masque religieux. Il se trouva
sans difficulté, à point nommé, une nouvelle hérésie levan¬
tine, sous le drapeau de laquelle les Kabyles marchèrent, le
schisme des Fatimides. Mais c'étaient bien les Kabyles.
Entre eux et les nomades il ne pouvait y avoir, il n'y a
jamais eu qu'une antipathie violente, qui a dû être sentie
LA RÉACTION KIIAREDJITE--L'HOMME A L'ANE 355

-dès le début; mais naturellement elle a couvé d'abord avant


d'éclater pendant les premières années du kalifat fati-
mide.
Il va sans dire que le kalife fatimide n'eut pas conscience
de l'énormité de la révolution maugrebine qui s'était opérée
en son nom. Il ne sut pas qu'il avait, lui, Arabe, livré
le Maghreb aux Kabyles. Les dimensions véritables d'un
événement, ses conséquences lointaines et même prochaines
n'apparaissent pas tout de suite aux contemporains immé¬
diats. D'ailleurs ce kalife, ce Levantin, était nécessairement
inapte à sentir profondément les réalités maugrebines. Il en
donna la preuve tout de suite.
Le mehdi, au sortir de sa prison de Sidjilmessa, dès son
couronnement, se trouva l'héritier de toutes les ressources
des arlebites, de toute leur organisation d'Ifrikia, finances,
administration, flotte. Mais il ne sentait pas du tout en
arlebite, sultan d'Ifrikia.
II était le kalife, le maître unique, son ambition embras¬
sait la totalité du monde musulman ; a fortiori la totalité
du Maghreb. Ce sentiment le porta à en finir immédiate¬
ment avec les royaumes indépendants dont le kharedjisme
avait entraîné la création au Maghreb. Dès les premières
années, il met fin au royaume ibadite de Tiaret ; au petit
royaume çofrite de Sidjilmessa, et enfin au royaume idris-
side de Fès. C'est-à-dire qu'il détruit l'équilibre sur lequel
îe Maghreb vivait depuis un siècle. Un coup de pied dans la
fourmilière qui ne pouvait manquer de la mettre tout en¬
tière en mouvement.
Les guerres marocaines furent dures et disputées. Nous
avons des détails sur une série d'expéditions fatimides
contre Fès entre 910 et 934. Elles ne méritent pas d'être
racontées. Il faut retenir leur résultat. Les Idrissides dispa¬
rurent, mais au profit des Omméiades espagnols. Il n'y a
plus de sultanat de Fès ; mais ce qui s'installe à sa place,
ce n'est pas l'autorité fatimide ; toute l'énorme masse de
tribus zénètes, que les Idrissides avaient habituée à se grou¬
per autour de Fès, c'est-à-dire les Zénètes de Tlemcen,
acceptent d'autant plus volontiers la suzeraineté de Cor-
356 I.A RÉACTION KHAREDJITE - L'iIOMME A L'ANE

doue qu'elle est vague et lointaine. En somme, le Fatimide


a fait ici une œuvre de désorganisation pure.
Il faut noter aussi la personnalité des généraux et des
grands serviteurs du Fatimide dans cette première période.
Les troupes sont ketamiennes, on nous le dit expressément.
Mais les grands chefs ne sont pas ketama. Les Kabyles n'ap¬
paraissent pas encore dans l'état-major. Un rôle considé¬
rable est joué par un chef miknaça de la Moulouya, Mes-
sala-Ibn-Habbous. Ce fut le plus grand général du Mahdi
après l'avènement. Ce fut lui qui soumit au fatimide Tiaret
et Sidjilmessa. Il conduisit la première expédition contre
Fès (1).
Après tout, le mahdi avait séjourné longtemps à Sidjil¬
messa, comme réfugié, puis comme prisonnier. Sidjilmessa
appartenait plus ou moins aux Miknaça. Il faut supposer
vraisemblablement des relations personnelles entre le
Mahdi et Messala, remontant au temps de la captivité.
Messala meurt très vite, battu et tué par les Maghraoua ;
Miknaça et Maghraoua sont des tribus zénètes, les princes
Maghraoua n'admettent pas la suprématie conférée par le
Fatimide à un prince miknaça. « Le neveu de Messala, et
son successeur, nous dit Ibn-Khaldoun, abandonna le parti
des Fatimides, et fit proclamer en Afrique la souveraineté
de l'Omméiade espagnol. »
Un autre grand personnage de l'administration fatimide
est Ali-ibn-Hamdoun, l'Andalou. Il avait connu le Mahdi
en orient, avait été dès la première heure le compagnon de
sa mauvaise fortune. Le triomphe en fit un grand favori
à la cour. Il fut gouverneur de Mçila et du Zab. Lui-même
resta jusqu'à la mort un serviteur dévoué. Mais son fils
et successeur, jaloux de Ziri le Sanhadja, «rallia ses sujets
zenata autour de lui, et les décida à répudier l'autorité des
Fatimides pour reconnaître celle du kalife omméiade d'Es¬
pagne » (2).
On imaginerait volontiers qu'il serait plus exact de dire
que les sujets zenata entraînèrent leur souverain. Il est
(1) 105, t. I, p. 259 ; t. II, p. 326.
(2) 105, t. I, p. 260 ; t. II, p. 551 et s.
I.A RÉACTION KHAREDJITE - L'HOMME A L'ANE 357

peu vraisemblable, en tout cas, qu'il ait fallu leur faire vio¬
lence.
Une autre expédition contre Fès, conduite par le fils
même du malidi, son futur successeur, s'appuie encore sur
les Miknaça. Une autre, après la défection des Miknaça,
est conduite par un prince Maghraoua de la célèbre famille
Khaxer.
Évidemment, le Fatimide ne se sent pas prisonnier des
Kabyles. Quand il ne choisit pas les chefs de ses armées
dans sa famille ou parmi ses courtisans, il a une préférence
pour les Zenata. Il cherche à résoudre la question de la
Zénétie au moyen des Zenata eux-mêmes. Il s'imagine sans
doute qu'il a restauré le pouvoir direct des kalifés arabes
sur le Maghreb. Ce qui est assez exactement le contraire
de la réalité.
Cependant, que ce soit chez les Miknaça, ou dans le Zab,
chez les Zenata de tout le Maghreb, c'est-à-dire chez les
nomades, chez les kharedjites, l'orage couve contre les
Fatimides, de 909 à 930, pendant une vingtaine d'années.
C'est inévitable. L'avènement du Fatimide, et l'usage
qu'il a fait de son pouvoir,- ont changé de fond en comple
les conditions de la vie politique jusqu'au fond du Maroc.
Après un siècle de paix relative, l'équilibre est détruit. Un
bouleversement du Maghreb ! Tous les instincts nomades
de guerre, de pillage, de convoitises, endormis depuis un
siècle se réveillèrent du coup. Une occasion aussi tentante
ne pouvait pas ne pas les soulever. La résignation ibadite
eût vécu. Les extrémistes du kharedjisme reprirent la main
avec Abou-Yézid, l'homme à l'âne.
Les débuts de la révolte sont de 929 (1). Elle prit sa
grande extension après la mort du mahdi en 934. Elle usa
le règne tout entier de son fils El-Caïm,mort en pleine crise
en 946. Et elle ne prit fin définitivement par la mort de
l'homme à l'âne qu'en 947. Ce fut le premier épisode —un
épisode terrible — de la lutte entre les dynasties kabyles
et les zenata.

(1) 105, t. II, p. 530.


358 LA RÉACTION KHAREDJITE - L'HOMME A L'ANE

Abou-Yezid, l'homme à l'âne. — Abou-Yezid était un


Zénète naturellement. Ibn-Khaldoun le qualifie d'ifrénide.
Mais son centre ne fut jamais du côté de Tlemcen. « Il na¬
quit dans le Soudan, où son père avait l'habitude de se
rendre pour faire le commerce». S on père était natif deCas-
tilia (le Djerid tunisien)... « 11 passa lui-même sa jeunesse à
Touzeur (dans le même Djerid) ». C'était un Saharien du sud
tunisien.
A un moment donné, « il alla tenir une école d'enfants à
Tiaret ». Un sujet des rostémides, mais un dissident,
un schismatique. Il appartenait, dit Ibn-Khaldoun
aux « Nekkaria, secte kharedjite que l'on désigne aussi
par le nom de çofrite ». Abou-Zakaria insiste beaucoup sur
ces Noukkar qui créèrent beaucoup d'embarras aux rosté¬
mides, et il n'importe pas qu'il les distingue théologique-
ment des autres çofrites