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LE « MAI ARGENTIN » DES LECTURES DE LA NOUVELLE GAUCHE

JUSQU'AU CORDOBAZO
Horacio Tarcus

BDIC | « Matériaux pour l’histoire de notre temps »

2009/2 N° 94 | pages 85 à 92
ISSN 0769-3206
Article disponible en ligne à l'adresse :
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temps-2009-2-page-85.htm
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Pour citer cet article :
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Horacio Tarcus, « Le « Mai argentin » Des lectures de la Nouvelle gauche jusqu'au
Cordobazo », Matériaux pour l’histoire de notre temps 2009/2 (N° 94), p. 85-92.
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Le « Mai argentin »
Horacio TARCUS

Des lectures de la Nouvelle gauche


jusqu’au Cordobazo
É ric Hobsbawm a signalé que la révolte des
étudiants de la fin des années 1960 fut globale.
« péronisme sans Perón » soutint le coup d’État
militaire. Cependant, la lune de miel entre gou-
Parce qu’elle s’inscrivait certainement dans la tra- vernement et syndicats fut de courte durée.
dition de l’internationalisme révolutionnaire mais L’entente fut mise à mal par la sévère répression à
aussi car, pour la première fois, le monde était l’encontre des revendications ouvrières, la mise à
réellement global. « Les mêmes livres apparais- pied des entreprises publiques et l’intervention de
saient, presque simultanément, dans les librairies plusieurs branches syndicales. Cette politique
estudiantines de Buenos Aires, Rome et renforça un secteur plus combatif du syndicat
Hambourg ; […] les mêmes touristes de la révo- péroniste qui était prêt à affronter la dictature. Ce
lution traversaient des océans et des continents, secteur était aussi plus ouvert aux étudiants, aux
de Paris à La Havane, São Paulo et la Bolivie [… ] intellectuels et aux artistes participant à la mou-

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les étudiants des dernières années soixante vance de gauche. En mars 1968, il se constitue en
n’avaient pas de difficulté pour reconnaître que centrale syndicale alternative à la CGT tradition-
ce qui arrivait à la Sorbonne, à Berkeley ou à nelle : la CGT des Argentins 2.
Prague faisait partie du même événement, dans le Cette même année 1968 fut marquée par la
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même village global […] 1. » constitution du Mouvement des prêtres pour le


En effet, l’Argentine fit partie de cette fièvre. Et tiers-monde par un clergé qui se détournait de sa
il y eut bien, à sa façon, un « 68 argentin », bien hiérarchie pour se solidariser avec les luttes
qu’il fut quelque peu plus prolétaire et plébéien ouvrières et estudiantines.
que les 68 européens. Cette révolte a certes ses Les arts plastiques participèrent aussi du mou-
racines bien implantées dans les traditions de vement, toujours en 1968, avec une série d’ac-
lutte des travailleurs, des étudiants et des intellec- tions alliant esthétique et politique. Les artistes
tuels argentins, mais elle ne peut se comprendre remettaient en cause les institutions qui héber-
hors de son cadre international. Le « 68 argentin » geaient l’art avant-gardiste en Argentine, en parti-
a certainement eu son propre tempo et, un peu culier l’institut Di Tella. Cela les amena à rompre
comme « l’automne chaud » italien, se déclenche avec le prestigieux institut et, dans le même élan, 1. Eric Hobsbawm,
seulement en 1969. à présenter l’exposition d’art conceptuel Historia del siglo XX,
Dressons à grands traits le tableau historique « Tucuman s’enflamme » (« Tucumán arde ») dans Barcelona, Crítica,
1995, p. 445.
dans lequel l’événement s’inscrit. L’Argentine le propre siège de la CGT alternative 3.
2. Daniel James,
vivait sous une nouvelle dictature, d’inspiration Enfin, ce fut une année de grande mobilisation Resistencia e integración.
conservatrice et corporative, depuis 1966. Le étudiante. La censure de la presse, le contrôle de El peronismo y la clase
péronisme était proscrit depuis 1955. Mais un trabajadora argentina.
la vie quotidienne et l’intervention brutale des 1946-1976, Buenos
secteur du syndicalisme péroniste, partisan d’un universités conduirent les étudiants à lutter réso- Aires, Sudamericana,
lument contre la dictature et à se rapprocher de la 1990.
résistance des travailleurs. Deux mois après le 3. Ana Longoni y
HORACIO TARCUS, Universidad de Buenos Aires /CeDInCI (Centro
Mariano Mestman, Del
de documentación e investigación de la cultura de izquierdas en Argentina). coup d’État, la répression policière qui s’abattit Di Tella a “Tucumán
A co-dirigé un Diccionario biográfico de la izquierda argentina : de los sur une manifestation d’étudiants à Córdoba pro- Arde”. Vanguardia
anarquistas a la « nueva izquierda », 1870-1976 (Bunos Aires, Emecé, 2007) voqua la mort du jeune Santiago Pampillón. Ce artística y política en el
et a notamment publié Marx en la Argentina : sus primeros lectores obreros, ‘68 argentino, Buenos
dernier était à la fois étudiant et ouvrier et il Aires, El Cielo por
intelectuales y científicos (Buenos Aires, Siglo veintiuno, 2007).
devint le symbole de l’unité entre les deux Asalto, 2000.
86 • MATÉRIAUX POUR L’HISTOIRE DE NOTRE TEMPS • n° 94 / avril-juin 2009

tiques, dont les tendances représentaient un large


spectre s’étendant du communisme orthodoxe à
la nouvelle gauche.
Le 26 mai 1969, les deux CGT décrétèrent une
grève nationale pour le 30. Mais, les sections
régionales, plus combatives, de Córdoba appelè-
rent à une grève avec manifestations (ou grève
active) les 29 et 30 mai. Le gouvernement militai-
re menaça de faire appel à l’armée, ce qui n’en-
tama pas la résolution des Cordobais. Le jeudi 29,
la grève active de 37 heures commençait. À
11 heures, dans différents points de la ville, le
départ sonnait pour les colonnes de travailleurs
qui devaient se réunir au siège de la CGT dans le
centre, suivant les parcours établis la veille. Les
cortèges furent rejoints dès le début par les étu-
diants puis, au fur et à mesure de la marche, par
les habitants du voisinage. À midi vinrent les pre-
mières escarmouches avec la police. Cette der-
nière assassina Máximo Mena, ouvrier chez IKA-
Renault. Dès lors, les combats de rue s’enflam-
mèrent. Les manifestants érigèrent des barricades
et incendièrent des objets inflammables pour se
protéger des gaz lacrymogènes. Aux tirs des poli-
ciers répondirent des pluies de pierres et de bou-
teilles. La police se replia puis, en débandade,
prit la fuite. Les manifestants avaient virtuellement
pris la ville. Ils incendièrent les bureaux de
quelques entreprises multinationales et certains

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bâtiments identifiés à l’État.
À 17 heures, les troupes de l’armée entrèrent
dans la ville. Elles se dirigèrent vers le quartier
Clínicas, où la résistance était repliée. Plus tard
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dans la soirée, l’avance des militaires fut freinée


par les tirs de francs-tireurs postés sur les toits.
mondes. Ainsi, pour le second anniversaire de sa Vers 23 heures, des syndicalistes du secteur élec-
mort, en septembre 1968, la CGT-A et le Front trique coupèrent le courant. Décontenancées par
étudiant en lutte lancèrent conjointement une l’obscurité, les forces répressives arrêtèrent leur
semaine de protestation à Córdoba, qui fut aussi avance. La résistance continuait. Vers 1 heure du
violemment réprimée. En mars 1969, les étu- matin, l’armée reprit son offensive.
diants de Corrientes appelèrent à la grève pour le Le vendredi 30, la grève nationale convoquée
15 mai, pour protester contre la privatisation des par les deux CGT fut respectée. Bien que des
cantines universitaires. La répression policière foyers de résistance fussent encore animés par les
emporta, cette fois-ci, la vie de Juan J. Cabral, étu- francs-tireurs, Córdoba était prise par l’armée.
diant en médecine. En solidarité, les grèves estu- Pourtant, les marches prévues par la grève active
diantines s’étendirent à Buenos Aires, Rosario, rassemblèrent de nouveau nombre de partici-
Tucuman et Córdoba 4. pants. À 10 heures, l’armée dispersa une manifes-
C’est dans cette dernière ville que toutes les tation ; ouvriers et étudiants reconstruirent des
traînées de poudre convergèrent pour exploser barricades et les affrontements reprirent. À
dans ce qui fut populairement baptisé le 17 heures, le couvre-feu commençait et l’armée
Cordobazo (le suffixe « azo » donne en espagno- envahit définitivement le quartier Clínicas. Les
le l’idée de coup). Tous les éléments étaient réunis domiciles des étudiants et les locaux des syndi-
dans cette ville, centre universitaire et épicentre cats furent immédiatement occupés et fouillés.
d’une nouvelle industrialisation. Les forces Un Conseil de guerre prononça les premières
4. Horacio González convergèrent : un mouvement étudiant dont la condamnations durant la soirée. Les journaux
Trejo, Argentina: tiempo tradition combative remonte à la Réforme univer- comptèrent quatorze morts et une centaine de
de violencia, Buenos
Aires, Carlos Pérez,
sitaire de 1918, une nouvelle classe de tra- blessés. D’autres sources estimèrent les victimes à
1969. vailleurs industriels et enfin des intellectuels cri- trente morts, voire soixante.
Les années 68 : une contestation mondialisée • 87

Le Cordobazo était terminé. Le mythe du Mai Les lecteurs français n’étaient cependant pas
argentin commençait. Le gouverneur de Córdoba les seuls à penser le Cordobazo à travers le Mai
fut contraint de donner sa démission. Mais la français. Deux décennies après les faits, l’histo-
mobilisation gagnait d’autres régions du pays. Un rien argentin Carlos Altamirano l’évoquait en des
an après le Cordobazo, le président-militaire était termes qui étaient presque un écho à ceux de
remplacé. La dictature avait été blessée à mort, elle Gèze et Labrousse : « Des périodes comme
finit par accepter l’impensable : des élections libres celles-ci sont souvent des périodes d’effervescen-
et, surtout, sans proscription du péronisme 5. ce mythique et le Cordobazo acquit très rapide-
ment cette dimension, la dimension d’un mythe.
Nous avions notre Mai, qui communiquait avec
Une approche mémorielle cet autre de 68, le Mai français. Mais le nôtre, qui
n’avait pas donné lieu à un foisonnement de graf-
du Mai français fitis si imaginatifs, fut plus prolétaire, plus plé-
béien, plus dur 8. »
Les événements de Paris de l’année 1968 ont
été commentés dans les journaux, les débats poli- À la même époque, un autre historien des
tiques et enregistrés dans la mémoire collective idées, provenant aussi de la génération des
des Argentins comme le « Mai français ». À pre- années 1960, Oscar Terán articulait les Mai(s)
mière vue, la construction est évidente. Pourtant, français et argentin. Il observait que l’année qui
le « Mai français » évoque l’existence d’autres sépare mai 1968 et mai 1969 marqua le clivage
« Mai(s) » : si l’on parle d’un « Mai français » c’est entre la nouvelle gauche intellectuelle et la
bien pour le distinguer, car l’histoire du pays a gauche des groupes politico-armés : « La coupe
son propre Mai. Et elle a, en fait, deux « Mai ». qui marque le passage dans le champ intellectuel
d’une relation culturelle-politique à une autre,
Je m’explique. Lorsque le journaliste Gregorio politico-culturelle, est […] nettement inscrite
Selser réunit une série de contributions sur le dans les années 68-69, autour de ces grands évé-
Cordobazo pour la revue Cuadernos de Marcha, il nements. Parce que le Mai français fut vécu
intitula le numéro « Un autre Mai argentin ». La comme une circonstance locale et le Cordobazo
mobilisation ouvrière et étudiante de mai 1969 venait rouvrir la possibilité d’un processus révolu-
se désignait déjà communément comme le tionnaire en Argentine 9. »

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« Cordobazo ». Pourtant, Selser explique dans son 5. V. Francisco Delich,
Beatriz Sarlo, critique culturelle et, ici, dernière Crisis y protesta social.
prologue qu’il préfère l’expression de Mgr Jerónimo
représentante de la génération des années 1960, Córdoba, mayo de 1969,
Podestá, un évêque progressiste qui comparait le Buenos Aires, Signos,
reconstruit dans sa mémoire la relation entre les
Mai de 1969 avec le Mai de 1810, celui du premier 1970 ; Beba Balvé, Juan
Mai(s). Elle témoigne : « Du Mai français, j’ai des
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gouvernement créole. La différence étant, selon Carlos Marín y otros,


souvenirs aussi intenses que contradictoires. Les Lucha de calles, lucha de
l’évêque, que le peuple d’alors « voulait savoir », clases, Buenos Aires, La
photos de l’insurrection parisienne se superposent
tandis que maintenant « le peuple veut être 6 ». Rosa Blindada, 1973 ;
sur les photos du Cordobazo qui a lieu en James P. Brennan, El
Mais, entre les deux « Mai » argentins, Argentine exactement un an plus tard. Dans les Cordobazo. Las guerras
Monseigneur Podestá lui-même place le Mai fran- deux souvenirs, les gens sont très jeunes et sont pris obreras en Córdoba,
çais. Car, explique-t-il, pour comprendre le Mai-69 Buenos Aires,
dans l’attitude de projeter quelque chose à la poli- Sudamericana, 1996 ;
argentin, il faut se rapporter au « mouvement du ce ou à un bâtiment proche. Les photos sont Mónica Gordillo,
mois de mai 1968 en France ». Puis, il se deman- emplies de fumée et les images sont quelque peu Córdoba en los ‘60. La
de ce qui s’est passé entre « mai 1968 et mai experiencia del
floues, parce qu’il s’agit toujours de personnes en sindicalismo combativo,
1969 », cherchant à répondre à cette stimulante mouvement, gesticulant, sautant, courant. » Córdoba, UNC, 1996.
question : « pourquoi ce décalage d’un an ?,
Sarlo complexifie encore les plans de la 6. Gregorio Selser, « El
pourquoi les manifestations étudiantes conti- Cordobazo : vísperas y
mémoire lorsqu’elle signale : « Une autre strate rescoldos del estallido »,
nuent-elles partout sauf en Argentine ? »
de sens venait du côté de la Révolution cubaine, Cuadernos de Marcha,
Donc, deux « Mai » argentins se superposent et surtout de ce qui commençait à s’appeler le n° 27, juillet, p. 11-12.
dans la mémoire collective : mai 1810 et mai 1969. “guévarisme”. Le Mai argentin eut lieu en 1969, 7. François Gèze y Alain
Deux « Mai » contemporains font de même : le Labrousse, Argentine.
un an après le français ; encore un an avant, en Révolution et contre-
français et l’argentin. Le Mai parisien renvoie au 1967, le Che était mort en commandant un mou- révolutions, Paris, Le
Mai cordobais, et inversement. Si bien qu’ils se vement guérillero. Ces deux dates encadrèrent le Seuil, 1975, p. 118.
superposent, sinon se confondent, dans la Mai français et le convertirent en un triptyque 8. Carlos Altamirano,
mémoire des Argentins. « Memoria del 69 »,
formé par la révolution paysanne et juvénile à Punto de Vista, Buenos
Lorsque François Gèze et Alain Labrousse ten- Cuba, la révolution étudiante de France, l’insur- Aires, n° 49, août 1994.
tèrent d’initier les lecteurs français à l’histoire poli- rection ouvrière et étudiante du Cordobazo. 9. Oscar Terán en Roy
tique argentine, ils écrivirent : « Comme Mai-68 Imaginairement, ces trois dates restaient unies par Hora y Javier Trímboli,
Pensar la Argentina,
en France, le “Cordobazo” a pris, en Argentine, la jeunesse de ses protagonistes. » Elle conclut : Buenos Aires, El Cielo
les proportions d’un mythe 7. » « Comme dans les rêves ou les mythes, dans por Asalto, 1994, p. 60.
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l’Argentine de la fin des années 1960, les jeunes, vement étudiant, de même que sur le caractère
du péronisme radicalisé ou de la “nouvelle prolétaire du processus révolutionnaire.
gauche”, disposions de ces images culturellement Roberto Grabois, leader du Front étudiant
intimes et politiquement contradictoires. C’est ce national s’exprime ainsi : « Les caractéristiques
qui s’appelle l’air du temps. Cette fin des années des lutes du mouvement étudiant de chaque pays
1960 fut un temps de captivante synthèse 10. » dépendent des particularités des processus histo-
riques nationaux. Ce que je souhaite surtout sou-
ligner est que les imitations des processus des
autres peuples n’ont jamais généré des avancées
Une réception négative réelles pour le mouvement populaire, dans aucu-
du Mai français ne de ses expressions. La marche du mouvement
étudiant argentin vers une conscience nationale
Cependant, le Mai français n’a pas une pré- anti-impérialiste se fait à un rythme accéléré. Cela
sence visible dans le Mai argentin. Nicolás l’amènera sans doute à renforcer ses liens avec le
Casullo est lapidaire : « Le 68 de Paris ne fut mouvement ouvrier et populaire. Ici, ce seront les
jamais une pancarte, une affiche, un slogan ou un travailleurs qui dirigeront la lutte, ceux qui coor-
refrain des étudiants, des quartiers, des syndicats donneront l’apport des autres secteurs sociaux et,
qu’ils soient ou non armés, insurrectionnels ou parmi ceux-ci, celui du mouvement étudiant. Les
guérilleros, ni ici, ni en Amérique latine, comme étudiants soutiendront la révolution des tra-
le furent Cuba, le Vietnam et l’Algérie 11. » vailleurs. Ceux qui pensent que les travailleurs
La réception argentine du Mai français avait à doivent soutenir la révolution des étudiants conti-
franchir une barrière difficilement surmontable : nueront à rêver de Paris, alors que l’histoire est en
la culture politique péroniste. Cette dernière per- marche à Avellaneda, à Tucumán et dans chaque
cevait surtout une geste estudiantine qui tendait à quartier et province de la patrie 13. »
reléguer au second plan la participation ouvrière, La Jeunesse péroniste, à la veille de la création
les occupations d’usines, la grève générale. Par du mouvement des Montoneros, avait un certain
ailleurs, le nationalisme péroniste, d’inclination dédain pour le Mai français. Ainsi, lorsque
anti-nord-américaine, se trouvait des affinités Nicolás Casullo revint en Argentine, après un
avec le gaullisme. Si bien que le général Perón voyage qui le mena à Paris durant les journées de

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s’était déclaré, depuis son exil madrilène, un mai, il trouva bien vite qui calmer ses ardeurs.
admirateur du général français. Rappelons, de Son ami Leonardo Bettanin, dirigeant de la
plus, que de Gaulle, dans le cadre d’une tournée Jeunesse péroniste, s’en chargea : « Nicolás, ici
latino-américaine, avait visité l’Argentine en aussi il s’est passé des choses intéressantes et
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1964. Pour l’occasion, le syndicat péroniste, sui- enthousiasmantes. Et, excuse-moi de te le dire
vant les instructions de son leader qu’il fusse reçu ainsi, mais elles me paraissent bien plus impor-
10. Beatriz Sarlo, comme si lui-même revenait, l’accueillit avec des tantes. Ce n’est pas la branlette des étudiants fran-
« Mayo 68 / mayo 98. tracts et des chants proclamant « Perón-de çais, mais un mouvement syndical de libération
Tríptico revolucionario »,
La Nación,
Gaulle, un seul cœur » ou encore « Perón-de qui inclut la classe travailleuse… 14 »
12 avril 1998. Gaulle, Troisième Position ». L’objectif du général Les images qui arrivaient du Mai français ne
11. Nicolás Casullo, París exilé était de profiter de la visite du président cadraient guère mieux avec la perspective du Parti
68. Las escrituras, el français pour projeter sa figure fantasmatique sur
recuerdo y el olvido, communiste argentin. Les événements de Paris
Buenos Aires, Manantial,
la toile de la vie politique argentine, dans le cadre réveillèrent peut-être des expectatives parmi ses
1998. p. 46. de ce qui fut appelé l’« Opération retour ». La bases juvéniles, mais sa presse évitait autant qu’el-
12. Joseph Page, Perón, manœuvre ne passa pas inaperçue du sagace de le le pouvait le thème. La revue des intellectuels
Buenos Aires, Javier Gaulle, qui aurait commenté à son entourage la
Vergara, 1984, tomo II,
communistes, Cuadernos de Cultura, se limita à
pp. 157-58 y p. 324,
« ridicule » prétention de Perón de vouloir « s’ac- traduire un article de Roger Garaudy, « La Révolte
n° 32. crocher à la queue de son avion 12 ». et la Révolution ». Le texte se contentait de répéter
13. « Hablan los Le péronisme combatif ne fut guère plus les thèses connues sur le caractère révolutionnaire
dirigentes estudiantiles »,
CGT, nº 33,
réceptif quant à Mai-68. Dans les courants de la classe des travailleurs et le caractère petit-
12 décembre 1968, p. 3. regroupés dans la CGT des Argentins, les relations bourgeois des étudiants. À partir de cette platefor-
14. Eduardo Anguita, entre travailleurs péronistes et étudiants deve- me, Garaudy questionnait l’« extrémisme » de cer-
Martín Caparrós, La naient plus fluides. Les luttes des étudiants argen- tains secteurs du mouvement étudiant et exposait
Voluntad, Buenos Aires,
Norma, 1997, vol. I, tins contre la dictature sont racontées par le menu ses vœux pour que « la classe ouvrière et son
p. 234. dans le journal de ce courant dirigé par Rodolfo parti » facilitent le passage des étudiants à une
15. Roger Garaudy, « La Walsh, CGT. Cependant, il n’y a pas la moindre « véritable conscience révolutionnaire ». À cette
revuelta y la revolución », trace du Mai français et, s’il apparaît, c’est « en fin, il consacrait la dernière partie de son article à
Cuadernos de Cultura,
n° 7, septembre- négatif ». Les entretiens accordés aux étudiants réfuter les thèses d’Herbert Marcuse, qui faisait
octobre 1968, pp. 60-70. insistent sur le caractère national de chaque mou- alors figure de bête noire des communistes 15.
Les années 68 : une contestation mondialisée • 89

Près de deux décades après, un communiste rues. « Jean-Pierre Beauvais […] fut son principal
argentin soulignait les différences entre la « révol- accompagnant dans la ville. Il l’amena aux barri-
te » française, petite-bourgeoise et marcusienne, cades du Quartier latin, aux manifestations
et la « véritable rébellion populaire argentine ». ouvrières, aux manifestations plus violentes sur les
Lisons le : « Dans des livres et des articles sur le Champs-Élysées. […] Santucho fit peu de com-
thème, il est fréquent de trouver l’affirmation que mentaires politiques, il avait l’habitude de se taire
le “Cordobazo” eut le Mai français de 68 comme lorsqu’il ne comprenait pas. Mais, à la fin de l’une
source d’inspiration ou que ce fut une sorte d’on- de ces journées de mai, la seule réflexion qu’il
de sismique de cet événement. Il serait absurde nous fit fut : “vous avez un niveau de violence
de nier que le Mai français ait eu une influence extrêmement bas dans les actions de masses”. »
parmi les étudiants. Mais il serait tout aussi absur-
de de faire une similitude entre les deux événe-
ments. Córdoba n’est pas Paris, pas plus que le Pistes d’une réception
développement capitaliste n’est le même. La dif-
férence fondamentale est qu’à Paris ce sont les intellectuelle du Mai français
étudiants, animés par des idées d’inspiration mar-
cusienne, qui provoquèrent un mouvement Le Mai français n’apparaît donc pas comme
auquel les travailleurs s’ajoutèrent par la suite. un emblème des luttes sociales et politiques
Alors qu’à Córdoba se fut une véritable rébellion argentines, tel que Cuba, le Vietnam ou l’Algérie.
populaire, dont le prolétariat était à l’origine […] Il nous faut donc suivre les pistes des diverses
et à laquelle les étudiants s’ajoutèrent 16. » lignes de réception et de diffusion des idées et des
images du Mai français en Argentine. Ainsi, nous
Le maoïsme offrit une meilleure réception au pourrons montrer comment, par l’entremise des
Mai français dans sa presse. Pour autant, l’assimi- éditeurs, des traducteurs, des propagateurs,
lation n’était pas simple non plus. Comme le
images et idées s’étendent, de manière molécu-
signalera Beatriz Sarlo qui était alors une intellec-
laire mais sans aucun doute effective et active,
tuelle maoïste : « En mai 1968, […] je crus que
parmi les intellectuels de la nouvelle gauche, les
les étudiants français essayaient un acte insurrec-
artistes politisés et les étudiants.
tionnel qui se réaliserait complètement en
Amérique. Eux avaient pris les devants, mais ce Fascicules, revues et livres traduits immédiate-

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n’était que de ce côté de l’Atlantique que se pré- ment après les événements de Mai démontrent le
parait la véritable, définitive, lutte révolutionnai- pouvoir d’attraction sur les lecteurs argentins. Un
re. […] L’idée qu’il y avait des réserves insurrec- simple inventaire de ces traductions nous permet de
tionnelles dans les plus grands pays capitalistes déduire qui furent les récepteurs et quels furent les
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[…] se heurtait — sans que je n’eus beaucoup de canaux de diffusion du Mai français dans le pays.
conscience théorique — avec une autre idée : la • En premier lieu, en août 1968, paraissait
révolution avancerait de la périphérie au centre, L’Imagination au pouvoir, un petit livre de cou-
amenée par les condamnés de la terre, ainsi que verture rouge édité par Insurrexit. Il était compo-
Franz Fanon appelait les paysans 17. » sé d’une chronologie des faits, un dossier photo-
Le principal parti trotskyste local, alors appelé graphique et des textes de Daniel Cohn-Bendit,
Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT), fut de Jean-Paul Sartre et d’Herbert Marcuse.
sans conteste le plus réceptif. Il était lié aux • En juillet 1968, apparaissait à Montevideo le
Jeunesse communistes révolutionnaires (JCR) et numéro de Cuadernos de Marcha intitulé Los
au Parti communiste internationaliste (PCI) à tra- Estudiantes, qui connut une ample diffusion en
vers la Quatrième Internationale. Il divulgua les Argentine. En novembre, il fut reproduit par une
positions du Secrétariat unifié de la IVe Inter- publication similaire de Buenos Aires, Cuadernos
nationale, des essais d’Ernest Mandel et diverses de América Latina. Le dossier comprenait des
16. Jorge Bergstein,
analyses sur la situation française 18. textes de protagonistes comme Cohn-Bendit et El “Cordobazo”, Buenos
Mais une importante fraction du PRT était tou- Sauvageot, la lecture des faits de Sartre et de Aires, Cartago, 1986,
jours davantage attirée par le guévarisme et, à ses Marcuse, ainsi que les visions critiques de figures p. 106.
aussi différentes que Garaudy, Malraux et Aron. 17. Beatriz Sarlo,
yeux, le Mai de Paris apparaissait comme une « Mayo 68 / mayo 98.
« rébellion étudiantaliste ». Au début de mai 1968, • À la fin de l’année 1968, la maison d’édition Tríptico revolucionario »,
Mario Roberto Santucho, le principal leader de Anarquía de Buenos Aires lançait l’ouvrage La art. cit.
cette fraction du PRT qui donnerait naissance à Insurgencia estudiantil en el mundo, avec des 18. Voir le dossier
« Francia » dans
l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP), arriva à articles sur les rébellions estudiantines en Estrategia, Buenos Aires,
Paris. Selon le témoignage de Daniel Bensaïd Allemagne, en France, en Italie, aux États-Unis, n° 7, septembre 1968 et
donné à une journaliste argentine, Santucho venait en Belgique, aux Pays-Bas et en Europe de l’Est, le dossier sur le
mouvement des étudiants
à Paris pour se réunir avec les dirigeants de la un chapitre terminait le livre avec des articles de dans Estrategia n° 8,
IVe Internationale et rencontra la rébellion dans les Rudi Dutschke et de Cohn-Bendit. décembre 1968.
90 • MATÉRIAUX POUR L’HISTOIRE DE NOTRE TEMPS • n° 94 / avril-juin 2009

• En mars 1969, paraissait à Cordoba le livre venir de Sarlo, les images photographiques des
Francia 1968 : ¿una revolución fallida? réunis- barricades, des batailles de rue et des étudiants
sant les textes publiés dans le numéro d’août- lançant des projectiles sur les policiers apparurent
septembre des Temps modernes (n° 266/67) et dans la presse au moment des faits. Ces images
dans le numéro spécial de Problemi del socialis- furent, par la suite, reproduites dans les revues de
mo (n° 32/33, juillet/août 1968) qu’éditait Lelio la nouvelle gauche.
Basso à Rome. En second lieu, les graffitis ont eut un fort
• Une bonne partie de ce même numéro des impact. L’ouvrage La Imaginación al poder déjà
Temps modernes dédié aux journées de Mai, cité, avait un chapitre intitulé « Les murs parlent
parut à nouveau en juin 1969, moins d’un an », réunissant près de deux cents graffitis. Ils furent
après son édition originale, éditée par Tiempo ensuite reproduits dans différentes publications et
contemporáneo sous le titre de París Mayo 1968. ils furent souvent réutilisés par les étudiants
La prerevolución francesa. argentins dans leurs propres luttes 20.
• Combats étudiants dans le monde, l’ouvrage En troisième lieu, il faut compter avec la puis-
collectif et anonyme de six étudiants français sance des affiches exécutées par les étudiants des
publié au Seuil en 1968, parut moins d’un an Beaux-arts. Par exemple, l’édition argentine du
après sous le titre Las Luchas estudiantiles en el livre de Maurice Joyeux reproduisait vingt de ces
mundo (Buenos Aires, Galerna, 1969); affiches. Celle qui montrait une usine dont la che-
• Le Mouvement de Mai ou le communisme minée s’érigeait comme un poing et qui disait
utopique d’Alain Touraine, publié à Paris par le « La lutte continue », servit de couverture au fas-
Seuil à la fin de 1968 — un ouvrage de près de cicule El Mayo francés de Diana Guerrero qui fut
trois cents pages — fut publié deux ans plus tard très populaire avec un tirage dépassant les dix
par Editorial Signos. milles exemplaires. D’autres photos et graffitis
étaient reproduits à l’intérieur.
• L’Anarchie et la révolte de la jeunesse de
Maurice Joyeux, publié chez Casterman en 1970, Cette transmission fut l’œuvre d’éditeurs indé-
paraissait deux ans plus tard à Buenos Aires sous pendants. L’un des éditeurs — qui se cache sous
le titre El Anarquismo y la rebelión de la juventud le nom de la maison d’édition Insurrexit — est
(Buenos Aires, Freeland, 1972). l’écrivain, éditeur et libraire Mario Pellegrini,

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dont le père, Aldo Pellegrini, poète et essayiste,
• Il eut une publication plus tardive avec fut l’un des introducteurs du surréalisme en
l’ouvrage Los Intelectuales y la revolución des- Argentine. Père et fils éditaient, à travers les mai-
pués de Mayo de 1968 (Buenos Aires, Rodolfo sons Insurrexit et Argonauta, des textes des avant-
Alonso, 1973) ; c’était une compilation de textes
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gardes artistiques française et argentine, ainsi que


de Jean-Paul Sartre, Bernard Pingaud et Dionys leurs précurseurs Sade, Nerval, Lautréamont,
19. D’autres textes-clés Mascolo, publiés deux ans plus tôt dans des Artaud. Rodolfo Alonso était aussi poète et édi-
de cet univers politico- revues françaises 19. teur, toujours à l’affût des nouveautés de la cultu-
intellectuel s’introduirent
dans le marché argentin Enfin, quoiqu’il n’aborde pas les événements re française, éditant des écrivains « maudits » tels
du livre, notamment les de France, El Estudiantado antiautoritario de Rudi que Sade et Bataille d’un côté et, de l’autre, des
ouvrages suivants : Dutschke, édité en 1969 chez La Rosa Blindada, auteurs marxistes critiques tels que Sartre, Henri
Daniel Bensaïd y Henri
Weber, Mayo 68: un fait partie de l’univers des livres sur l’insurrection Lefebvre, Edgar Morin et Marcuse.
ensayo general, México, estudiantine. Une autre voie de réception furent les revues
Era, 1969 ; Alexander
Cockburn et Robin La vitesse de la réception, de deux mois pour Eco contemporáneo et Contracultura, alors édi-
Blackburn, Poder les anthologies jusqu’à deux ans pour les ouvrages tées par Miguel Grinberg. Ici, les textes de Cohn-
estudiantil, Caracas, plus imposants, reste surprenante. Les idées du Bendit et « L’Appel aux étudiants » de Censier se
Tiempo Nuevo, 1970 ;
Giorgio Backhaus, Rudi Mai français arrivèrent en Argentine à travers des partageaient les pages avec des textes sur le pou-
Dutschke, Cohn-Bendit auteurs qui furent traduits, lus et discutés fébrile- voir jeune, la beat génération, le pacifisme, les
et alii, Revolución en ment par la génération des années 1960 et 1970 :
Europa. No es más que
hippies, le rock, les luttes pour les libertés
el comienzo, Jean-Paul Sartre (une figure déjà connue des lec- sexuelles et l’antipsychiatrie. Ce conglomérat
Montevideo, Aportes, teurs argentins depuis les années 1940), André était conçu comme une sorte de « troisième voie »,
1969 ; Daniel et Gabriel Gorz, Roland Barthes, Henri Lefebvre, Ernest
Cohn-Bendit, El
alternative à la « société de consommation »
Izquierdismo : remedio a Mandel, Alain Touraine et Daniel Cohn-Bendit. comme aux régimes communistes.
la enfermedad senil del Dans cet univers, Rudi Dutschke ne peut être Derrière les maisons éditoriales Signos et
comunismo, Montevideo
/ Buenos Aires, Acción
oublié, ainsi que l’extraordinaire attraction exer- Pasado y Presente, se trouve José María Aricó, un
Directa, 1971. cée par Herbert Marcuse durant ces années. intellectuel gramscien et une figure clé de la nou-
20. Deodoro Roca, Cependant, il existe un puissant imaginaire du velle gauche argentine. Son anthologie sur le Mai
Prohibido Prohibir,
Buenos Aires, La Bastilla,
Mai-68 qui dépasse les idées et les livres. En pre- français parut dans la collection Cuadernos de
1972. mier lieu, comme cela est manifeste dans le sou- Pasado y Presente (fondée précisément à
Les années 68 : une contestation mondialisée • 91

Córdoba) qui constitua probablement le plus


grand effort de rénovation de la culture marxiste
latino-américaine. Le poète et éditeur José Luis
Mangieri se trouve derrière la maison La Rosa
Blindada. Aricó et Mangieri firent partie d’une
génération qui rompit avec le communisme pour
rejoindre les files de la nouvelle gauche. D’autres
récepteurs incontournables sont l’essayiste indé-
pendant Juan José Sebreli et la sociologue, cri-
tique et journaliste Diana Guerrero.
Insurrexit, Rodolfo Alonso, Signos, Pasado y
Presente, La Rosa Blindada, Galerna, Tiempo
contemporáneo et Centro Editor de América
Latina sont autant d’expériences éditoriales, au
rôle décisif dans la création du climat politico-
intellectuel de la nouvelle gauche à la fin des
années 1960 et au début des années 1970. Leurs
livres, fascicules et revues — où convergeaient le
néo-anarchisme, le surréalisme libertaire et le
marxisme critique — furent la lecture obligée des
actions de 68 pour les artistes plastiques, les intel-
lectuels de la nouvelle gauche et les étudiants qui
se mobilisaient à Corrientes, Rosario, Buenos
Aires, Tucuman et Córdoba. Sous la dernière dic-
tature, ces maisons éditoriales connurent la cen-
sure ou, plus directement, la fermeture. Pellegrini
et Aricó durent s’exiler, emportant avec eux leurs
projets éditoriaux. Diana Guerrero est l’une des
« disparues » du terrorisme d’État 21.

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De la fête à la tragédie
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Mai-68 et le Cordobazo ont acquit une


dimension de mythes collectifs. Ils sont souvent
rappelés par les protagonistes comme de grandes
Affiche, Argentine.
fêtes populaires, avec ses actions de masses, ses
rues occupées et la joie débordante de défier et du travail, des études, des institutions. Ce sont des
voir reculer le pouvoir. Ils ont aussi une dimen- moments historiques où les formes ne correspon-
sion rabelaisienne, avec sa gouaille face aux dent plus aux contenus, où la « normalité » explo-
hommes de pouvoir, son utopie populaire et jus- se. Ce sont des moments où domine le sentiment
qu’à son ordre inversé, où les étudiants coursent collectif que les puissants ne sont pas si puissants,
les policiers. que les masses populaires ne sont pas condam-
« Paris était une fête », titraient en mai 1968 de nées, par une quelconque force du destin, à la pas-
nombreux journaux, dans différentes parties du sivité et à l’obéissance. Ce sont des moments his-
monde, jouant du titre du roman d’Hemingway. toriques où tout semble possible, où il suffit de
Héctor Schmucler, autre artisan de la revue vouloir collectivement pour que la réalité soit.
Pasado y Presente, se rappelait aussi que « le Aricó signalait dans les Avertissements intro-
Cordobazo était une fête ». Il ajoutait : « Dans le duisant son anthologie Francia 1968 que ces 21. Diana Guerrero,
souvenir des peuples, il y a des actes fondateurs textes parlaient aux lecteurs argentins et latino- « El Mayo francés »,
qui s’expliquent seulement par la joie débordan- américains de l’actualité de la révolution. Cette Transformaciones, Centro
te de la fête. Des moments de fusion, de recon- editor de América Latina,
révolution acquérait des contours internationaux, n° 42, 1973.
naissance collective, de restitution de l’absolu, secouant les premier et deuxième mondes comme 22. Héctor Schmucler,
d’espoir réalisé. Comme toute fête […] le le tiers monde. Il écrivit : « Tout était possible en « El Cordobazo, la
Cordobazo fut fugace 22. » mai 1968. » Mais, il se corrigea et affirma, au pré- Universidad,
la memoria », Estudios,
Ce sont des conjonctures fugaces de l’histoire sent « tout est possible ». Aricó écrivait ces lignes Córdoba, n° 4,
durant lesquelles les sujets sortent de leurs routines en mars 1969, à Córdoba, durant ces jours où le juillet-décembre 1994.
92 • MATÉRIAUX POUR L’HISTOIRE DE NOTRE TEMPS • n° 94 / avril-juin 2009

Cordobazo était en gestation. Il voyait ouvriers et valeurs et des institutions dans lesquelles elle
étudiants, comme durant le Mai français, conver- avait été formée. Cette jeunesse, fille de l’anti-
ger dans leurs demandes et dans leurs luttes. péronisme, a dû consommer un parricide pour
Aricó posait ironiquement les questions à pro- s’approcher de la classe ouvrière péroniste. Et elle
pos des journées de Mai : « Un rêve d’anarchistes en appela à la violence révolutionnaire au nom
allemands ? Un rêve de jeunes ouvriers étrangers du retour de Perón en Argentine.
à la tradition de lutte du peuple français, un rêve En 1969, une brèche s’était ouverte entre la
d’intellectuels enfiévrés ? » Il répondait par la direction syndicale et la classe des travailleurs qui
négative. Car, il comprenait que la convergence permit l’éclosion du Cordobazo. Mais cette clas-
entre le mouvement étudiant et culturel contesta- se résista toujours à l’intérieur des valeurs de la
taire avec la classe des travailleurs était la condi- culture politique péroniste. Ses idées-forces furent
tion de la possibilité de l’actualité de la révolu- le nationalisme, la justice sociale et la concilia-
tion. Il fallait, au contraire, prendre « la mesure tion entre les classes. Les jeunes, en revanche,
de la répercussion que les luttes des étudiants et élevèrent une condamnation morale contre le
la grève des prolétaires françaises a eu dans le régime politique argentin, en ayant recours au
tiers monde ». mythe d’un péronisme révolutionnaire. Mais sa
En ce sens, le Cordobazo, comme le Mai fran- lutte armée n’attira pas le soutien des travailleurs
çais, au-delà de leurs différences évidentes, furent péronistes, ni celui des classes moyennes qui les
des moments singuliers de rencontre et de renfor- avaient enfantés.
cement mutuel entre deux sujets, deux mouve- Aricó écrivait en mars 1969, à partir d’une
ment et, donc, deux traditions : les ouvriers et la vision d’espoir sur l’actualité de la révolution, qui
jeunesse. Sans doute, se sont-ils noués de maniè- était la rencontre entre la classe des travailleurs,
re différente dans les deux événements. la jeunesse et les classes moyennes, la réalisation
Juan Carlos Torre, un autre collaborateur de de l’hégémonie gramscienne en somme. Torre
Pasado y Presente, expliqua le Cordobazo offrait, vingt ans plus tard, cette reconstruction
comme le moment de rencontre entre ces deux aussi lucide que désenchantée. Le Cordobazo
sujets. Il soutint que ce fut d’un côté le point était une fête parce que ce fut l’heureux moment
d’orgue de la résistance des travailleurs, initiée de la rencontre entre deux acteurs. En revanche,

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quinze ans plus tôt, et de l’autre, le commence- la tragédie argentine du milieu des années 1970
ment de la geste de la génération des jeunes. prend ses racines dans la séparation entre ces
« Pour les travailleurs — écrit Torre — cela repré- deux acteurs. H. T.
sentait le point culminant de la résistance prolon-
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gée qu’ils avaient opposée, depuis 1955, aux [Traduction de l’espagnol


divers projets politiques qui se proposèrent, par Jérémy Rubenstein]
depuis le pouvoir, de démanteler les changements
sociaux et institutionnels promus durant les dix
années que dura le régime péroniste. Pour les
jeunes, c’était le commencement de la vaste
entreprise qui ciblait à inverser — par le sang et
par le feu — un ordre qui paraissait à leurs yeux
comme moralement injuste et politiquement
cynique et corrompu 23. »
Leurs mobiles étaient donc différents : « Les
intérêts de classe étaient ce qui poussait les tra-
vailleurs à défendre les positions obtenues, face
aux tentatives de les leur arracher. La révolte
morale était, en revanche, ce qui guiderait ferme-
ment la croisade armée, que les jeunes lanceraient
contre les pratiques et les valeurs établies. »
Ce furent ces enfants de la classe moyenne qui
lisaient les livres et les revues du Mai français, qui
se regardaient dans le miroir d’autres jeunesses
insurgées du monde, tandis qu’ils se constituaient
23. Juan Carlos Torre, comme sujet collectif. Ce fut cette génération des
« A partir del Cordobazo », années 1960, forgée dans un vertigineux proces-
Estudios, Córdoba,
n° 4, décembre 1994,
sus de modernisation culturelle et sociale, qui
pp. 16-17. émergea en se rebellant contre l’étrangeté des