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Faculté des Lettres et des Sciences Humaines 2019-2020

Département Langue et Littérature Françaises


Histoire de la littérature et de l’art
XVIIe-XVIIIe siècles
S2 – G 3-5
Pr. A. Fennane

NB – Chers étudiants, tenant compte, avec sérieux j'espère,


des temps difficiles que nous sommes en train de
traverser, nous sommes tous appelés à être vigilants et
solidaires.
Les cours, comme vous savez, continuent à distance. Je
compte beaucoup sur votre implication et votre réactivité
pour ne pas faire de notre confinement un moment de
désoeuvrement et de passivité intellectuelle.

IV- Le baroque et le classique :

Le baroque et le classicisme sont souvent évoqués comme les deux


tendances qui ont marqué la création littéraire et artistique au XVIIe
siècle.

Le mot baroque vient du portugais « barrocco » qui signifie une roche


granitique dont la rondeur est irrégulière. Il désigne par extension, au
sens figuré, une perle de la même forme (voir image dessous). Baroque
désignait alors une forme imparfaite. Le mot était utilisé dans un sens
négatif pour juger un défaut de formation.

En 1694, l’Académie française l’emploie pour désigner ce qui est


bizarre, inégal et donc ce qui est de mauvais goût. Ce qui est normal
dans un contexte où domine le classicisme (qui représente l’idéologie
officielle de l’État français sous le règne de Louis XIV) qui se définit en
art comme dans la littérature par l’ordre, la clarté, la raison, la mesure,
la bienséance… Rappelons-nous l’idéal de l’honnête homme, les règles
de Descartes, le bon usage selon Boileau, Claude de Vaugelas…

En 1855, le critique d’art suisse Jacob Burckard utilise le mot baroque


comme on le connaît aujourd’hui : un art qui s’est développé, pendant la
Renaissance, d’abord en Italie avant de s’étendre à l’Europe. Son
disciple (élève) Heinrich Wöllflin dans son ouvrage Baroque et
Renaissance (1888) va considérer plus tard le baroque comme une
esthétique complètement autonome et différente du classicisme.

En art comme dans la littérature, le baroque se caractérise par la liberté


d’imagination, l’exagération, la richesse des détails… par les thème de la
mort, de la violence, par une vision pessimiste du monde. Ce monde qui
est fait selon les auteurs du baroque d’illusions et non de vérités. Ils le
considèrent comme un théâtre où les hommes sont perdus… Le style
baroque est riche en images, en symbolisme…

Parmi les représentants du baroque en poésie, on peut citer Théodore


Agrippa d’Aubigné et Théophile de Viau. Dans son poème « Je n'ai
repos ni nuit ni jour », on trouve ce pessimisme des écrivains et artistes
baroques à travers la peinture de son âme angoissée :

Je brûle, et je me meurs d'amour,


Tout me nuit, personne ne m'aide,
(…)
Je suis désespéré, j'enrage

Dans son poème « Un corbeau devant moi croasse», on trouve cette


liberté dans l’imagination qui caractérise le style baroque à travers une
série d’images qui ne respectent pas la vraisemblance :

Sur le haut d'une vieille tour


Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir
Dans le théâtre, Pierre Corneille, Calderon l’espagnol et Shakespeare
sont les meilleurs représentants de cette sensibilité baroque. Le théâtre
baroque présente l'idée d’un monde fondé sur un équilibre instable. Ou
mieux encore : le monde est un théâtre. Il s'adresse plus à la sensibilité
qu'à la raison. Il charge les décors. Il mélange les genres (tragi-
comédies comme Le Cid, 1636, tragi-comédies pastorales ou pastorales
comiques. Le théâtre baroque défend l’idée que la vie n’est qu’un rêve,
un mensonge. C’est ce que nous disent la pièce de théâtre écrite par
Calderon, Le Grand Théâtre du Monde et celle de Corneille, L’illusion
comique. Il y a une idéologie derrière cette façon de voir les choses.
C’est l’idéologie de l’église. Si le monde est une illusion alors le vrai
monde est ailleurs, et c’est le monde céleste.

Mais dans la France du XVIIe siècle où règne la stabilité politique, le


contexte est plutôt favorable l’art et à la littérature classiques qui
enseignent l’ordre et la raison. Parmi les caractéristiques de l’esprit et
de l’esthétique classiques, l’imitation des Anciens (les Grecs et les
Romains). Jean Racine s’inspire de la mythologie et du théâtre gréco-
romain. Jean de La Fontaine s’inspire pour écrire ses Fables d’Esope
qu’il considère comme son maître : « Je chante les héros dont Esope est
le père », écrit-il. La Bruyère pour écrire son livre Les Caractères
s’inspire de Théophraste : « les hommes, dit-il, n’ont point changé selon
le cœur et selon les passions ; ils sont encore tels qu’ils étaient alors et
qu’ils sont marqués par Théophraste ». Une autre caractéristique de la
littérature classique était sa double fonction : instruire et plaire en
tenant compte du public (la cour, les nobles et les bourgeois), exprimer
« des pensées nobles, vives et solides, et qui renferment un beau sens »

C’est ce que dit aussi Jean de La Fontaine divisant la fable en deux


parties : le corps et l’âme. L’âme représente la moralité (la leçon morale
qui se trouve à la fin de l’histoire), le corps c’est la forme qui doit être
belle pour plaire. La littérature et l’art classiques ont voulu atteindre un
équilibre entre la passion (le cœur) et l’intelligence (l’esprit) ; entre
l’émotion et la raison. C’est ce mélange qui a permis à Jean Racine de
décrire avec beaucoup de subtilité les passions telles que l’amour, la
jalousie, la haine…

Une autre caractéristique du classicisme : la synthèse du particulier (la


France du XVIIe siècle) et de l’universel (l’homme en général). En un
sens les auteurs classiques ne s’intéressaient qu’aux hommes de leur
époque, en France, et à la cour précisément. C’est ce que dit La Bruyère
dans la préface de son ouvrage Les Caractères : « Je rends au public
ce qu’il m’a prêté ; j’ai emprunté de lui la matière de son ouvrage ».
Mais on se rend compte à la lecture de ce dernier que ce qu’il a dit sur
les hommes (l’amour du pouvoir, la vanité…) est valable pour l’homme
en général. On peut dire la même chose à propos de La Rochefoucauld
dans son ouvrage Maximes écrit d’après l’observation des Français de
son époque. Présentant l’« amour-propre » comme le principal défaut de
l’homme, il parle de tout le genre humain.

Nous parlons souvent du classicisme comme d’une période dont


l’apogée se situe entre 1661 et 1685, comme quelque chose qui
appartient au passé. On oublie que pour Camus, Gide, Valéry le
classicisme représente une référence indémodable. C’est que les
classiques n’étaient pas que des imitateurs des Grecs et des Romains.
Jean de La Fontaine a renouvelé la fable en y introduisant des
personnages humains, des personnages de la mythologie (à la base
dans la fable il n’y a que des personnages-animaux), en mélangeant les
registres de langue (le bon usage littéraire, le langage du peuple, des
néologismes). Il nous enseigne un courage qui n’est pas celui de
l’héroïsme de la littérature chevaleresque, mais celui de la ruse et de la
prudence. Les classiques n’étaient pas entièrement soumis à l’idéologie
du XVIIe siècle. Le personnage tragique de Racine ne se soumet pas la
fatalité comme le personnage tragique du théâtre grec. Il est en lutte
contre son destin. Il défie les dieux. Racine annonce de cette manière
l’homme révolté des temps modernes. Nous oublions que Molière à
travers le rire critiquait les défauts de sa société et qu’il était, comme le
montre Paul Bénichou dans Morales du grand siècle (Éditions
Gallimard, 1948) un féministe (défenseur des droits de femmes).

Enfin, il faut rappeler que si le baroque et le classique sont opposés


comme deux esprits et deux styles différents, rien n’empêche de trouver
du baroque dans le théâtre de Racine et du classique dans la poésie
d’Agrappa d’Aubigné.