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Dame, a mis à jour ces chiffres, précisant que les


montants promis était passés à 833 millions d’euros,
Notre-Dame de Paris: une manne de 833
et les sommes perçues à 190,4 millions d’euros.
millions convoitée de toutes parts
PAR PIERRE JANUEL
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 14 JUILLET 2020

Mediapart a pu consulter le relevé d’observations


provisoires de la Cour des comptes sur la restauration
de la cathédrale parisienne. Encore confidentiel,
ce document revient sur la collecte colossale de
833 millions. État, fondations, architectes… chacun
veut un morceau du gâteau, au grand dam de la Cour. La cathédrale Notre-Dame de Paris le 7 mai 2019, trois
semaines après l’incendie. © Document Mediapart
Dans son relevé d’observations provisoires sur
le chantier de restauration de Notre-Dame, que Près de 640 millions sont donc encore au stade des
Mediapart a pu consulter, la Cour des comptes détaille « promesses fermes », comme celles de Bernard
de manière approfondie la collecte pour la cathédrale Arnault et François Pinault, qui se sont engagés à
et l’utilisation des dons. Ce document a pour l’instant verser 300 millions d’euros, ou de la galaxie L’Oréal,
été envoyé aux différentes autorités responsables qui qui a promis 200 millions d’euros. Si l’arrivée de la
doivent encore y répondre. crise Covid-19 suscite quelques craintes, Jean-Louis
Georgelin et les directeurs de fondation se montrent
Selon les chiffres recueillis par la Cour, fin 2019,
rassurants et n’ont aucun doute sur le fait que les
plus de 330 000 particuliers et 6 000 entreprises
sommes seront bien versées au fur et à mesure que
se sont mobilisés. Au final, 824,8 millions d’euros
viendront les besoins.
avaient été collectés. Un montant exceptionnel, qui ne
comptabilise même pas l’argent promis par la ville de Ces dons auront toutefois un coût pour l’État. Les
Paris et les départements franciliens qui financeront les députés ont en effet prévu une réduction fiscale
abords de la cathédrale. En comparaison, le tsunami exceptionnelle, allant jusqu’à 75 % des dons (si le don
qui avait frappé l’Asie en 2004 n’avait entraîné que dépasse 1 000 euros, la réduction revient à 66 %).
328 millions d’euros de dons. Sur les 65 millions d’euros de dons de particuliers
perçus en 2019, la dépense fiscale pourrait atteindre
Au 31 décembre 2019, sur ces 824,8 millions d’euros,
48 millions d’euros. Si Arnault et Pinault ont promis
184,4 millions d’euros ont déjà été versés. Les
qu’ils ne feront pas appel aux avantages fiscaux, ce
particuliers représentent 35 % de cette collecte, les
n’est pas le cas d’autres mécènes. La loi a toutefois
entreprises 56 % et les collectivités 8 %. 16 % des dons
prévu qu’un rapport remis en septembre ferait la
viennent de l’étranger. Le 2 juillet dernier, auditionné
transparence sur ces défiscalisations.
par les députés, Jean-Louis Georgelin, qui préside
l’établissement public pour la reconstruction de Notre- Si Emmanuel Macron a déjà fixé la date de réouverture
de la cathédrale au printemps 2024, pour l’instant,
le coût du chantier est encore inconnu. L’État vient
seulement de décider à quoi ressemblera la flèche
reconstruite. Après une lutte entre les tenants d’une
reconstruction à l’identique et ceux qui, comme le
président, souhaitaient un « geste architectural »,
le choix s’est arrêté sur la première option, plus
consensuelle. Mais certains s’interrogent : y a-t-il eu
trop de dons ?

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Beaucoup craignent en effet que ceux-ci servent à et connu pour son franc-parler, ce dernier a voulu avoir
autre chose qu’à la reconstruction de Notre-Dame. les coudées franches. Quitte à rompre avec les règles
Pour rassurer les donateurs, l’article 2 de la loi habituelles.
du 29 juillet 2019 est très clair : « Les fonds Consulté en amont sur le projet de décret de
recueillis au titre de la souscription nationale sont l’établissement, le Conseil d’État s’était étranglé en
exclusivement destinés au financement des travaux voyant que tous les pouvoirs étaient concentrés entre
de conservation et de restauration de la cathédrale les mains du futur président, en rupture avec le droit
Notre-Dame de Paris et de son mobilier dont l’État commun. Le Conseil d’État préconisait ainsi fortement
est propriétaire ainsi qu’à la formation initiale et de renoncer au fait que le président propose les
continue de professionnels disposant des compétences nomsde certains membres du conseil d’administration,
particulières qui seront requises pour ces travaux. » du conseil scientifique et même du comité d’audit.
Lors des débats parlementaires, ce mot De manière exceptionnelle, le gouvernement a refusé
« exclusivement » a été tardivement rajouté, pour de prendre en compte cet avis du Conseil d’État dans
rassurer les députés. Mais, pour la Cour, l’État ne le décret final. Georgelin aura tout pouvoir dans son
respecte pas cette loi, et à divers titres. établissement public. Le ministre de la culture, Franck
D’abord, pour la collecte. La loi a désigné cinq Riester, déjà dépossédé du chantier Notre-Dame, a dû
structures de collecte : le Trésor public, le Centre s’effacer.
des monuments nationaux, la Fondation de France, Devant les députés, le 2 juillet, le général Georgelin
la Fondation du patrimoine et la Fondation Notre- a précisé le montant de sa rémunération, qu’il
Dame. Dans les conventions qu’elles ont passées avec devrait cumuler avec sa retraite de l’armée. Il devrait
le ministère de la culture, les trois fondations ont été percevoir une somme de 4 800 € par mois, à laquelle
autorisées à prélever des frais de gestion. Une entorse s’ajouterait une part variable de 25 %. Un montant
au principe de financement exclusif des travaux et encore en cours de validation, mais nettement plus bas
aux engagements pris par le gouvernement devant le que les salaires – parfois délirants – versés à certains
Conseil d’État. directeurs d’opérateurs culturels de l’État.
De plus, la diversité de ces frais interroge la Cour.
Comment justifier que ces fondations qui ont collecté
sans mise en concurrence puissent prélever des
pourcentages différents ? Ainsi, la Fondation Notre-
Dame pourra prendre des charges de collecte jusqu’à
3 % du montant total des dons. Pour la Fondation de
France, cela va jusqu’à 1,5 %. Enfin, pour la Fondation
du patrimoine, cela ira jusqu’à 1,5 % du montant
des seuls dons d’entreprise, qui dépassent 1 million Notre-Dame de Paris après l’incendie du 15 avril, 12 juin 2019.

d’euros. La Cour des comptes souligne toutefois un problème


Quand les donateurs financent un dans le montage financier de l’établissement : le
établissement public gouvernement a en effet décidé de financer son budget
de fonctionnement par les dons collectés. Pour la
Ce n’est plus le ministère de la culture qui suit les
Cour, le respect de la loi voudrait que la collecte ne
travaux. En effet, Emmanuel Macron a décidé de les
finance que les travaux, et non les 5 millions d’euros
confier à un établissement public spécial, créé par la loi
annuels du budget de fonctionnement de la structure.
et qui devrait compter 39 agents. Il y a placé à sa tête le
Car c’est au budget de l’État de prendre en charge ses
général Jean-Louis Georgelin. Catholique, travailleur
établissements.

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Une « interrogation forte » reprise par les députés. Après relance, 4,2 millions d’euros de travaux ont
Devant la commission des affaires culturelles la été attribués, avec souvent des écarts importants par
semaine dernière, la présidente de la mission rapport aux estimations. Un lot a enfin été déclaré
d’information sur Notre-Dame, la députée LR infructueux, sans pourtant être relancé : celui qui
Brigitte Kuster, s’est interrogée : « Ces fonds concernait le contrôle et la mise sous surveillance du
peuvent-ils financer le maître d’ouvrage, c’est-à-dire chantier. Malgré son caractère sensible, cet abandon
l’établissement public lui-même, son fonctionnement n’a pas été justifié.
et sa masse salariale ? Dans sa lecture puriste, Rien de cela ne met en cause Philippe
l’article 2 exclut cette possibilité. Certains grands Villeneuve concernant l’incendie. La Cour s’interroge
donateurs ne l’acceptent pas d’ailleurs. » cependant : pourquoi, parallèlement à l’enquête
D’autant que le gouvernement a été imaginatif. Fait judiciaire, le ministère n’a-t-il pas engagé une
exceptionnel, il a décidé de faire payer un loyer à enquête administrative pour déterminer d’éventuelles
l’établissement public. Celui-ci est actuellement logé défaillances dans la maîtrise d’ouvrage, notamment
dans un 236 m2 dans le VIIe arrondissement, au 2 bis dans la conduite du chantier ? Autre défaillance de la
de la cité Martignac. Le bâtiment est normalement période pré-incendie selon la Cour : en janvier 2019,
mis a disposition des services du premier ministre. la Drac n’avait pas relancé le marché public de la
Habituellement, les établissements publics ne paient sécurité incendie à temps. L’échéance était pourtant
pas de loyer à l’État. Là, l’établissement public devra connue dès 2014. Le marché précédent confié à la
reverser chaque année 213 000 euros des dons des société Elytis a donc dû être prolongé par des bons de
contribuables pour le loyer, ainsi que 50 000 € de commande. Une situation pour le moins bancale.
charges. Une redevance qui, pour la Cour, « peut Actuellement, les travaux de reconstruction sont
interroger ». encore au stade de la sécurisation et de la
Si l’établissement public a en charge la maîtrise consolidation. En juillet 2019, ce volet était estimé à
d’ouvrage, les travaux sont sous la responsabilité des 85 millions d’euros. Selon les indications données par
architectes en chef des monuments historiques. Le le général Georgelin aux députés, la facture s’élève
statut de ces architectes, qui ont le monopole sur déjà à 165 millions, en raison d’un allongement de
la maîtrise d’œuvre de la restauration des édifices la durée des travaux de l’été 2020 jusqu’à l’été
publics classés, est singulier. Ils sont à la fois 2021 (32 millions), de la réévaluation de certaines
fonctionnaires d’État et professionnels libérals de droit prestations (27 millions) mais aussi de la nécessité de
privé, rémunérés par un pourcentage sur les travaux, traiter la contamination au plomb (21 millions).
selon un barème fixé par arrêté. Sur ce dernier point, la Cour des comptes s’agace aussi
Depuis 2013, c’est Philippe Villeneuve qui a la charge des prétentions d’honoraires de Philippe Villeneuve.
de Notre-Dame. C’est déjà lui qui suivait les travaux Ils font l’objet d’une négociation avec le maître
de la cathédrale lorsqu’elle a brûlé. Un programme d’ouvrage, en fonction du montant des travaux et de
de restauration de 58 millions d’euros sur 10 ans la complexité du chantier. Pour la partie sécurisation
avait ainsi été mis en place en 2016, pour restaurer et consolidation, Philippe Villeneuve réclamait dans
notamment les parties hautes de la flèche. un premier temps un coefficient maximum avec une
majoration exceptionnelle de 60 %, en raison des
La Cour s’est penchée sur le suivi de ce chantier.
contraintes liées au plomb, du nombre important
Pour elle, le marché public a été mal calibré : dans
d’acteurs et des « objectifs fixés par le président de la
un premier temps, seuls deux des sept lots avaient pu
République ».
être attribués. Les offres pour les cinq restants étaient
largement supérieures aux prévisions (un lot a même
dépassé de 228 % l’estimation du maître d’œuvre).

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La demande de Villeneuve a été refusée par le public. Lors de sa récente audition à l’Assemblée,
ministère de la culture. Fin novembre, après réunion Jean-Louis Georgelin a précisé que la rémunération de
avec la direction du patrimoine, ses prétentions l’architecte sur cette première phase du chantier avait
redescendaient à une majoration de 30 %. Finalement, finalement été négociée sous la forme d’un forfait, et
les honoraires ont été négociés avec l’établissement non d’un pourcentage. Mais il n’a pas pour l’heure
donné de chiffre.

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