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Cahiers Herbert Rosinski V

LA STRUCTURE DE LA STRATÉGIE MILITAIRE


Herbert Rosinski

Institut de Stratégie Comparée | « Stratégique »

2009/5 N° 97-98 | pages 17 à 50

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CAHIERS HERBERT ROSINSKI V

La structure de la stratégie militaire1

Herbert ROSINSKI

I – Relation générale entre Politique et Guerre

A Ŕ Selon Clausewitz (d‟après la soi-disant note du

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10 juillet 1827, les lettres sur la stratégie adressées au
major von Roeder en date des 22 et 24 décembre 18272 et
le chapitre 6 B du Livre VIII de Vom Kriege)3 : “La
guerre n‟est rien d‟autre que la continuation de la poli-
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tique avec (l‟usage) d‟autres moyens”.

1 Canevas d‟une conférence prononcée à l‟Army War College des


États-Unis en novembre 1954, conservé dans les Rosinski Papers au
Naval War College (Newport, USA). Traduit de l‟anglais par le
commandant Jean Pagès.
2 Jusqu‟à présent inédites en français, ces lettres vont être
traduites en appendice de la réédition de la Théorie du combat,
Paris, ISC-Économica, 2e éd. 2010.
3 Dans la suite du texte, Vom Kriege apparaîtra sous le sigle VK.
18 Stratégique

B Ŕ Cette pensée est ambiguë. “La guerre est la


continuation de la politique” peut vouloir dire :

1) La guerre est conçue en fonction des conditions


générales dans une période particulière de l‟histoire
mondiale afin que :
a) le degré de coordination politique en vue
d‟une action politico-militaire donnée soit atteint ;
b) le niveau des ressources économiques et les
moyens pour leur mobilisation efficace soient satis-
faisants ;
c) les moyens pour assurer les mouvements
des transports et les communications soient acquis ;
d) la pensée psychologique du moment, c‟est-à-
dire, avant tout la stabilité ou l‟instabilité émotionnelle
des civilisations à cette époque particulière, soit connue ;
e) ainsi que les opinions générales des popu-
lations à une époque donnée sur le rôle et le caractère de
la guerre et de la paix, avec comme exemples :
 la guerre comme état d‟hostilité naturelle

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contre tous les étrangers, ou, comme chez
les Grecs, la guerre comme moyen de faire
montre de sa bravoure individuelle : la
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guerre totale ;
 la guerre comme un devoir religieux (djihad
chez les Musulmans, croisades chez les
Chrétiens) ;
 la guerre comme moyen politique, qui a été
pleinement utilisé dans le système euro-
péen d‟équilibre des forces au XVIIe siècle ;
 la guerre résultant de conflits pour lesquels
aucune solution politique n‟a pu être trou-
vée ; c‟est le point de vue militaire du XIXe
siècle ;
 la guerre en tant que maladie, démence ou
crime ; c‟est le point de vue des pacifistes au
XIXe siècle.
La structure de la stratégie militaire 19

2) Cela peut signifier que toute la guerre est


conditionnée par les structures spécifiques internes des
deux adversaires (ou États et coalitions d‟États se
trouvant en conflit ouvert l‟un avec l‟autre). C‟est ce que
montrent :

- les différences entre les systèmes français et


anglais aux plans politique, économique et
militaire au cours des guerres du XVIIIe siècle ;

- aujourd‟hui, ce serait entre des systèmes


“démocratiques” et des systèmes “totalitaires”,
pour ce qui est :

a) de leur cohérence, leur moral, leur capacité


de résistance, leur coopération et leur discipline au plan
interne ;

b) de leur attitude face à d‟autres civilisations


et États pour des questions comme :

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 la guerre préventive,
 le maintien des libertés civiles,
 les attitudes envers les combattants enne-
mis et les prisonniers de guerre ;
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c) de leurs positions spécifiques, de leurs


forces et de leurs capacités.

3) Cette pensée peut aussi signifier que la guerre


est tout simplement la poursuite immédiate d‟objectifs
politiques, lesquels sont au-delà des moyens d‟action
politiques (y compris les pressions économiques et
psychologiques) et que, seul, le recours manifeste à la
force est la solution. Clausewitz (VK, VIII, 6B) affirme
que : “La guerre n‟est rien d‟autre que la continuation de
l‟interaction politique dans laquelle d‟autres nouveaux
moyens (application directe des forces) ont été intro-
duits”. Dans VK, I, 1, 6, 23, il a avancé que : “La guerre
que mène une communauté Ŕ c‟est-à-dire l‟ensemble d‟une
nation et tout particulièrement une nation hautement
20 Stratégique

évoluée Ŕ naît toujours d‟une situation politique spéciale


provoquée elle-même par un dessein politique. C‟est donc
un acte politique”.

C Ŕ L‟analyse de la guerre en tant qu‟“acte politi-


que” pourrait toutefois conduire, à son tour, à deux idées
extrêmes et opposées et déboucher sur la conclusion
suivante :

1) La guerre est la continuation de la politique au


sens où elle est le “substitut” de la politique. Dès lors que
la politique a eu recours à la guerre, elle doit renoncer au
pouvoir afin de laisser les chefs militaires décider de la
forme de leur action uniquement selon l‟essence de “sa
logique interne”, dégagée de toutes les influences extrê-
mes et de toute interférence d‟ordre politique.
Il n‟est pas rare de rencontrer ce point de vue.
D‟ailleurs, il était largement dominant parmi les chefs
militaires des armées napoléoniennes, d‟où son rejet par
Clausewitz. Il était implicite chez le général McClellan

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dans ses relations avec le président Lincoln durant la
guerre de Sécession. Il l‟était aussi chez Moltke dans son
opposition à Bismarck en 1866 et en 1870/1871 ; il l‟a
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énoncé explicitement en 1871 dans son article “Sur la


stratégie”. Finalement, ce point de vue était fondamen-
talement présent dans l‟attitude du maréchal Joffre, face
au gouvernement de la République française en 1914-
1916, et aussi du haut état-major impérial japonais au
cours de la deuxième guerre mondiale (voir le témoi-
gnage de l‟ex-Premier ministre Tojo lors de son procès
pour crimes de guerre qui s‟est tenu à Tokyo).

2) À l‟inverse, la guerre est un des moyens grâce


auquel la politique cherche à atteindre ses objectifs ; en
conséquence, il faut que la politique exerce sa prédomi-
nance et conduise la guerre. C‟était la doctrine de
Winston Churchill, de Joseph Staline, d‟Adolf Hitler et
de Benito Mussolini dans la deuxième guerre mondiale.
La structure de la stratégie militaire 21

D Ŕ Contrastant avec ces deux interprétations


extrêmes, s‟excluant mutuellement, l‟approche de Clau-
sewitz face à cette question est caractérisée par son
effort pour reconnaître les deux faces de l‟alternative et
pour analyser en profondeur les rôles respectifs et les
revendications des deux camps. Cette analyse, à la fois
prudente et complète, voit le jour vers 1816 avec ce que
Clausewitz appelle “un nouveau point de vue sur la
théorie militaire” qui constitue le chef d‟œuvre de toute
sa philosophie de la guerre enfin arrivée à maturité. Il
commence sa recherche en se posant les questions
suivantes :

La nature d‟une guerre est-elle la même que


celle de toutes les autres ?
L‟objectif militaire d‟un effort de guerre est-il
différent de son but politique ?
De quelle quantité de forces doit-on disposer
pour une mobilisation en vue d‟une guerre ?
Avec quelles réserves d‟énergie peut-on envisa-

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ger de mener une guerre ?
Comment, dans l‟“acte de guerre”, les nombreu-
ses pauses se situent-elles ?
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Constituent-elles des éléments indispensables


de l‟“acte de guerre” ou de simples accidents
(contradictions internes avec la nature de la
guerre ?)
Sommes-nous contraints d‟admettre que les
guerres ne sont pas d‟une unique espèce, mais
sont modifiées et déterminées par les condi-
tions variables dans lesquelles elles ont lieu ?
Dans ce cas, quelles sont ces circonstances et
ces conditions ?
Toutes les questions que soulèvent ces interro-
gations n‟apparaissent dans aucun ouvrage
écrit sur la guerre à cette date. Elles sont au
moins esquissées dans des ouvrages parus
récemment sur la conduite de la guerre dans
son ensemble, c‟est-à-dire sur la stratégie.
22 Stratégique

Cependant ces questions représentent les bases


de toutes les réflexions, de tous les aphorismes
que nous sommes capables de proposer en ce
qui concerne l‟ensemble des aspects de la
guerre.
Sans la connaissance de ce qu‟est l‟objectif de
la guerre (remporter la victoire), aucune
théorie de la guerre n‟est concevable.
Les tentatives pour bâtir une théorie de la
stratégie sans tenir compte de ces questions
ont, par conséquent, été vaines. La pratique les
a réfutées, les a condamnées.

E Ŕ Clausewitz (VK, VIII, 6, B) débute son raison-


nement par trois réponses importantes à ces interroga-
tions :
1) La guerre n‟est qu‟une partie de la politique ;
2) La politique exerce son influence prédominante
à travers tout le déroulement des actions militaires ;
3) Seule la politique peut concevoir la guerre de

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manière à en faire un tout unifié.

La guerre est la continuation de la politique avec


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d‟autres moyens. Nous affirmons ainsi, à la fois, que


cette interaction politique ne s‟interrompt pas parce qu‟il
y a la guerre, qu‟elle ne s‟est pas transformée en quelque
chose de radicalement différent, mais que la politique
doit continuer à être appliquée conformément à ses
fondements, quels que soient les moyens employés pour
atteindre ses objectifs.
Nous affirmons ainsi que les lignes directrices grâce
auxquelles les opérations militaires ont pu être conçues
et menées à bien ne sont rien d‟autre que les lignes
d‟action mises à la disposition de la guerre par la
politique et qui courent à travers les opérations mili-
taires jusqu‟à aboutir à une décision dans la paix.
Comment pourrait-il en être autrement ?
Quand l‟échange de notes entre diplomates cesse,
cela veut-il dire que les relations politiques entre les
La structure de la stratégie militaire 23

différentes nations et entre leurs gouvernements respec-


tifs sont dès lors interrompues ?
La guerre pour les nations, n‟est-elle pas une autre
façon de manifester leurs pensées politiques ainsi que
leurs intentions ? Il est vrai que la guerre possède son
propre code, mais pas sa propre logique qui reste celle de
la politique dominante.
Ce n‟est qu‟en considérant la guerre à travers cet
aspect “politique” qu‟elle peut être comprise comme une
action unifiante, cohérente et solide. À partir de ce “point
de vue politique”, quelles que soient leurs profondes
différences dans leur cohésion et dans leurs objectifs, les
guerres peuvent être envisagées comme diverses varian-
tes d‟une seule et même faculté d‟agir. Seule cette “con-
ception politique de la guerre permet d‟en établir le
correct et exact fondement et le point de vue à partir
desquels les plans d‟opérations de campagne peuvent être
conçus, analysés et critiqués” (VK, VIII, 6B).
La guerre n‟est pas qu‟une simple explosion de

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violence ; dès le début, après avoir été déclenchée par la
politique, elle ne prend pas la suite de celle-ci comme
quelque chose de complètement indépendant et obéis-
sant à ses propres lois ; en d‟autres termes, elle n‟est pas
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comme une mine qu‟on a réglée pour exploser dans une


direction donnée et uniquement suivant ces conditions
initiales, mais est insensible à l‟influence extérieure qui
s‟exerce sur son fonctionnement.
Tout au contraire, la guerre naissant d‟une inten-
tion politique, il est naturel que cet élan qui en est à
l‟origine continue à faire prévaloir pendant toute la
durée du conflit la raison primordiale qui détermine
l‟évolution de la guerre.
Ceci ne signifie pas que l‟influence prépondérante
de l‟intention politique dans la guerre devrait être une
tyrannie digne d‟un despote. Cette intention politique
doit tenir compte de la nature particulière de l‟instru-
ment qu‟elle emploie ; il arrive fréquemment qu‟elle soit
complètement transformée par les exigences de cet ins-
trument. Cela signifie uniquement que l‟intention politi-
24 Stratégique

que se trouve être à tout moment et dans toutes ses


phases, l‟influence qui doit être d‟abord prise en considé-
ration.
C‟est ainsi que nous arrivons à la conclusion que
l‟influence politique s‟insinue dans l‟“acte de guerre” et
cela à tous ses stades ; elle exercera sans cesse son action
sur le cours des événements. Clausewitz ajoute pru-
demment que le degré du “caractère explosif” des forces
et des événements que la politique a déclenché en ayant
recours à la guerre va provoquer des phénomènes
d‟interférence (VK, V, 1 ; vers 1829).

F Ŕ Clausewitz est donc loin de prôner une prédo-


minance absolue et inconditionnelle de la direction poli-
tique et de ses objectifs sur les préoccupations profes-
sionnelles du militaire. En réalité, il a débuté son raison-
nement en donnant de l‟influence prépondérante du
leadership politique une image très forte, mais il l‟a fait
seulement afin de réfuter et d‟éliminer d‟emblée les
notions erronées largement répandues, à savoir que la

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guerre pouvait être menée par la direction politique ou
bien en dehors d‟elle, en progressant exclusivement selon
sa “logique ou son raisonnement militaire interne”.
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La direction politique doit prédominer :


1) parce qu‟elle est le maître alors que le militaire
n‟est que l‟exécutant ;
2) parce que, seul, le point de vue politique peut
coordonner les formes d‟action politique spécifiquement
militaires avec d‟autres formes, par exemple, l‟influence
qu‟exercent l‟économie et la psychologie ; cela assurera la
coordination parfaite de l‟effort de guerre.
À partir du moment où Clausewitz a affirmé avec
force l‟absolue nécessité de l‟indiscutable prédominance
du politique sur le militaire, il revient sur ses pas et
entreprend de lui donner des compétences indispen-
sables. La politique se doit de connaître la guerre, ins-
trument qu‟elle se propose d‟utiliser, et en particulier ses
limites.
La structure de la stratégie militaire 25

Si la guerre est une chose trop dangereuse pour


être confiée aux seuls militaires, elle l‟est aussi quand
elle est déclenchée par des politiques à qui manque la
parfaite connaissance de ce qu‟exige sa préparation et de
ce qu‟entraînent ses possibles conséquences.
Par conséquent, la politique doit s‟abstenir d‟exiger
du commandement militaire des efforts que manifeste-
ment il n‟est pas en mesure de fournir (VK, VIII, 6B).
Les organisations militaires en général et les comman-
dants en chef, dans tous les cas concrets, ont également
le droit indéniable d‟exiger que la direction politique ne
donne pas à la guerre et à ses objectifs une direction
qu‟ils ne peuvent pas satisfaire. On doit prendre très au
sérieux cette exigence des militaires, laquelle dans bien
des cas peut contraindre la direction politique à une
révision radicale de ses intentions et donc de ses plans.
Cette révision doit être toujours clairement comprise
comme n‟allant pas au-delà d‟une modification des
exigences fondamentales de la politique qui reste prédo-

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minante (VK, I, 1).

G Ŕ Ainsi, le système de relations entre la “politi-


que” et la “guerre” n‟est ni simple, ni susceptible d‟être
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défini avec exactitude. Le droit de prévaloir que détien-


nent le politique et la direction est irréfutable et cette
prévalence indiscutable tire sa légitimité uniquement
des exigences et des moyens purement militaires. Par
conséquent, la question n‟est pas celle d‟une simple
tutelle d‟une orientation politique sur une action mili-
taire, mais d‟une relation de réciprocité entre “politique”
et “guerre”. Cette relation de réciprocité entre “politique”
et “guerre”, entre directions politique et militaire et
entre considérations politiques et raison militaire est
cependant entachée d‟“inégalité”.
Les deux côtés, bien qu‟exerçant des influences
réciproques, ne sont pas, pour ainsi dire, sur le même
plan. La situation supérieure du leadership politique
étant, comme on l‟a dit, indiscutable, n‟est mise en doute
26 Stratégique

dans aucun cas concret par une quelconque restriction


imposée par des exigences militaires.
Les relations entre “politique” et “guerre” peuvent
ainsi être comparées aux relations réciproques, égale-
ment “inégales”, entre parents et enfants. Il existe un
facteur qui confère plus d‟importance à la signification
de la “guerre” par rapport à la “politique” quand on la
compare à celle qu‟a l‟enfant vis-à-vis de ses parents.
La guerre est une question de “vie et de mort” pour
la communauté qui s‟y est engagée. Les évaluations des
capacités militaires et des décisions prises dans le do-
maine stratégique risquent donc d‟entraîner des consé-
quences incomparablement plus graves que dans la
plupart des autres domaines.
Même si des erreurs d‟appréciation ont été décou-
vertes, on n‟aura généralement pas le temps de les
corriger assez tôt. Ainsi, les exigences de la direction
militaire dans ces relations foncièrement “inégales” de-
vraient être prises sérieusement en compte par la di-

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rection politique prédominante, sauf évidemment quand
d‟impérieuses raisons s‟y opposent. Voici des exemples
historiques illustrant ce propos :
1) la controverse à propos de la décision politique
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prise par Churchill d‟arrêter les opérations militaires de


la VIIIe armée britannique victorieuse des troupes du
maréchal Graziani et d‟envoyer des forces alliées au
secours des Grecs menacés par l‟offensive imminente de
Hitler au printemps 1941 ;
2) la protestation définitive du général Ridgway
contenue dans sa lettre du 15 juillet 1955.

H Ŕ Dans les relations entre “politique” et “guerre”,


cette dernière n‟est :
1) ni une forme absolument autonome d‟action se
situant elle-même à la place de la politique ;
2) ni une forme complètement dépendante d‟action
commandée par les diverses considérations des exigences
politiques ;
La structure de la stratégie militaire 27

3) ni un domaine semi-autonome d‟action qui


possède, dans le langage de Clausewitz, son propre
“code”, bien qu‟il soit d‟une manière permanente soumis
à la “logique” ou à la “politique” prépondérantes.
Ainsi, la guerre a ses raisons militaires propres qui
sont logiques en théorie alors que, dans quelques cas
concrets, elles sont immanquablement détournées et
déformées par l‟influence prépondérante des considéra-
tions et des décisions politiques.

II – Théorie générale de la guerre considérée


comme appartenant à un “domaine semi-
autonome’’

L‟existence de cette “argumentation militaire” de


l‟acte de guerre, est d‟une importance vitale pour le
développement d‟une théorie de la guerre crédible et
structurée.
1) En principe, la planification dominante de la

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politique et de la direction de la guerre ne peut être
réduite à une théorie universelle. Les situations, les
intentions et les influences politiques sont trop com-
plexes et trop variables pour permettre une générali-
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sation. Elles sont, selon l‟affirmation répétée de Clause-


witz, si complexes que leur enseignement déconcerterait
Newton lui-même. Les exigences politiques et les consé-
quences d‟une guerre particulière ne peuvent en principe
être déterminées à l‟avance. Il n‟est pas possible de fixer
en termes généraux, soit ce que nous devrions exiger de
l‟adversaire, soit les moyens militaires grâce auxquels
nous pourrions espérer nous en emparer. À certaines
époques et dans certaines circonstances, par exemple au
cours des guerres de la fin du XVIIe siècle et de la pre-
mière moitié du XVIIIe siècle, même la menace d‟actions
militaires ou bien une faible, mais concrète, manifesta-
tion de telles actions ont été suffisantes pour amener
l‟adversaire “à traiter”. Dans d‟autres cas, l‟occupation
même de la capitale du pays ennemi (Napoléon en 1812
en Russie) ou la menace d‟une occupation possible de
28 Stratégique

Moscou (Hitler en novembre 1941) n‟ont pas permis de


faire fléchir une résistance déterminée.
L‟occupation complète ou partielle du territoire
ennemi n‟a même pas donné l‟assurance que l‟adversaire
se rendrait. Ainsi, un adversaire déterminé peut, “en
exil” continuer la lutte avec ses propres forces ou, plus
vraisemblablement, avec celles de ses alliés invaincus.
Les exemples historiques de tels faits sont
nombreux :
a) les “Gueux de la Mer” hollandais dans leur lutte
contre l‟Espagne ;
b) les “réformateurs” prussiens en 1812 ;
c) les “gouvernements en exil” à Londres en 1940-
1945.

2) À l‟inverse, l‟effort militaire nécessaire pour :


a) provoquer l‟“effondrement complet de la
puissance de résistance ennemie”
ou
b) remporter un succès militaire de moindre

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importance comme :
 la conquête partielle d‟une province ou
celle d‟une simple forteresse,
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 une guerre défensive,


est susceptible d‟être analysé avec exactitude pour
déterminer quand on devrait avoir recours à de telles
actions et quelle devrait être la stratégie.
Clausewitz analyse le premier cas, celui des opéra-
tions se portant contre des “objectifs logiques” entraînant
une défaite complète de la faculté de résistance de
l‟ennemi, sous le titre “guerre totale”, laquelle constitue
l‟argument militaire prédominant en temps de guerre, à
la fois pour l‟attaque et pour la défense (VK, VIII, 4, 9).
Partant de l‟analyse fondamentale de l‟argumen-
tation militaire qu‟elle soit “logique” ou “naturelle”, en
tant que “guerre totale”, Clausewitz s‟emploie à établir
l‟argumentation de ces types de guerre dans lesquelles
les conditions pour arriver à un effort décisif sont
La structure de la stratégie militaire 29

absentes ; la stratégie doit alors se résoudre à rechercher


un objectif de moindre importance soit :
a) une offensive limitée, ou
b) une défense limitée.

Le cas d‟une “défense illimitée”, c‟est-à-dire celui


d‟une stratégie qui débute par la défensive mais qui,
ayant réussi à affaiblir définitivement l‟adversaire,
décide alors de choisir l‟objectif qui conduira à l‟effon-
drement complet de sa capacité de résistance (ainsi la
stratégie russe de 1812-1814 et celle de 1941-1945) est
traité par Clausewitz à la fin du chapitre capital sur la
“guerre totale” (VK, VIII, 4).

3) Les oppositions entre “guerre limitée” et “guerre


totale” et, à l‟intérieur de cette dernière, entre “offensive
limitée” et “défensive limitée” sont traitées par Clause-
witz. À propos de la confusion constante entre une
guerre politiquement limitée et une guerre militaire-
ment limitée, il est nécessaire de souligner que, dans son

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analyse centrale (VK, VIII, 4 et 5), il s‟occupe de la
guerre militairement limitée. En fait, toute son argu-
mentation n‟est compréhensible et concluante que si la
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“guerre limitée” est essentiellement définie comme une


guerre au cours de laquelle il est impossible de parvenir
à une décision.
La conséquence, c‟est-à-dire la limitation de la
guerre due à l‟insuffisance des moyens militaires, est le
résultat d‟une nécessité objective. En résumé, on peut
définir ce type de guerre comme représentant un con-
traste parfait avec le type dans lequel les forces prévues
pour assurer la décision finale sont disponibles, une telle
décision aboutissant à la “guerre totale”.

Ce plan de guerre logique, aussi simple que clair,


est :
a) soit prévu pour une décision finale qui est
l‟effondrement total de la capacité de résistance
de l‟ennemi ;
30 Stratégique

b) soit incapable de conduire à une décision finale,


donc se restreignant à une offensive limitée ou
à une défense limitée.

Ce plan de guerre logique est susceptible d‟être


confondu avec un autre type de “guerre limitée”, dans
lequel la limitation n‟est pas la conséquence d‟une force
insuffisante, mais plutôt d‟un manque de détermination
ou d‟intérêt. Cela signifie essentiellement qu‟on a affaire
à une restriction pour motif politique, limitée au do-
maine politique et non en fonction d‟une argumentation
militaire (VK, VIII, 5).
Ce type de guerre était le plus fréquent dans les
conflits du XVIIe et du XVIIIe siècles. Il faisait intimement
partie de la conception qu‟avaient les militaires de la
“guerre limitée”. Clausewitz, pendant longtemps, n‟a pas
pu différencier les deux types de guerre limitée car ils
étaient intimement mêlés. Ce n‟est qu‟au moment où il a
élaboré sa note du 10 juillet 1827 qu‟il est finalement
parvenu à résoudre cette question avec clarté et préci-

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sion, distinguant bien la guerre limitée militairement
(VK, VIII, 5) de la guerre limitée politiquement (VK,
VIII, 6A).
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Sa dernière affirmation, à savoir que la guerre n‟est


“rien d‟autre que la continuation de la politique par
d‟autres moyens” sert, outre d‟autres buts, à fournir un
fondement commun, ou une base, à trois types de guerre
définis militairement (VK, VIII, 6) :
 guerre totale ;
 guerre offensive militairement limitée ;
 guerre défensive militairement limitée et
guerre politiquement limitée (VK, VIII, 6).

Pour Clausewitz, cette distinction n‟est pas une


simple subtilité théorique, car elle possède une signifi-
cation pratique parfaitement définie. Les deux types de
guerre militairement limitée le sont pour des raisons mi-
litaires pertinentes ; ainsi, elles sont susceptibles d‟être
définies avec une grande précision par la théorie mili-
La structure de la stratégie militaire 31

taire. En revanche, la guerre politiquement limitée ne


peut être l‟objet d‟une analyse théorique claire et précise.
Il est tout à fait évident (Clausewitz résume la
question à la fin de VK, VIII, 6A) que la théorie de la
guerre est en mauvaise posture (en essayant de définir
une guerre politiquement limitée) si cette théorie tient à
demeurer une étude philosophique (c‟est-à-dire univer-
sellement valable et contraignante).
Tout ce qui est indispensable à la théorie de la
guerre semble en être absent. La théorie militaire se
trouve alors en danger de perdre tous ses véritables
appuis. Ce cas spécial trouve rapidement sa propre et
naturelle échappatoire hors du dilemme. Plus l‟“acte de
guerre” est déterminé par des influences qui tendent à
réduire sa cohérence ou plutôt, plus les motifs (dans
chaque camp) sont insuffisants, plus la conduite de la
guerre dégénère et passe de l‟“action” à l‟attitude passive
qui consiste à “laisser les événement suivre leur cours”.
Dès lors que les entreprises ne sont plus des actions

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résolutives, il n‟est plus besoin pour les conduire de faire
appel à des principes très stricts. Ainsi, l‟art de la guerre
dans sa totalité se transforme en une simple manœuvre
de précaution ; celle-ci ne sera pas d‟abord une action
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formelle, mais plutôt une action destinée à éviter que cet


équilibre instable ne s‟effondre soudain sous nos pieds ;
cela empêche aussi que cette guerre menée sans enthou-
siasme ne se transforme soudain en un véritable
sursaut.

III – Le cadre général de la guerre et les


caractéristiques de la stratégie

A Ŕ L‟interprétation que donne Clausewitz de la


guerre n‟est pas convenablement éclaircie :

1) Sa théorie de la guerre est trop étroitement


axée sur les opérations de campagne et plus spéciale-
ment sur leur aspect stratégique.
32 Stratégique

2) La théorie politique de la guerre est exclue


comme n‟étant pas susceptible d‟être théoriquement
analysée. Elle forme ainsi seulement un cadre pour sa
propre “théorie stratégique” (VK, I, 1).

3) L‟analyse de l‟organisation de l‟effort de guerre


(mobilisation industrielle, ravitaillement, logistique) est
reconnue possible par Clausewitz, mais trop ennuyeuse
à traiter (VK, II, 1).

4) La définition clausewitzienne de la stratégie


elle-même hésite entre deux concepts différents :
a) un concept originel, étroitement lié aux aspects
stratégiques des opérations sur le terrain. La stratégie
est la combinaison de tous les combats individuels en
vue d‟atteindre l‟objectif de l‟opération ou de la guerre
(VK, II, La théorie de la guerre, 1 ; III, Stratégie, 1) ;
b) parallèlement à cette définition stricto sensu de
la stratégie, la coordination des opérations sur le terrain
apparaît de plus en plus chez Clausewitz comme une

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définition “au sens large” qui s‟apparente à “l‟orga-
nisation générale et à la coordination de la guerre dans
sa totalité”.
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5) La comparaison entre les diverses définitions


clausewitziennes fait apparaître :
a) qu‟il élabore au début une théorie de la
stratégie de campagne, contrairement aux idées de von
Bülow et à d‟autres définitions basées sur des théories
mécaniques et superficielles ;
b) que, par la suite, il a admis que la stratégie
comportait, au-delà de cette idée d‟opérations sur le
terrain, une connotation plus large ; en revanche, il
n‟élargit pas suffisamment ses définitions et même ne les
rend pas plus claires ou encore, ne les différencie pas
nettement de la définition (a).

B Ŕ Ce manque de précision dans la définition de


la stratégie par Clausewitz n‟est pas accidentel, mais
tient à la nature du sujet. Nous avons ailleurs défini à
La structure de la stratégie militaire 33

nouveau la stratégie (New Thoughts on Strategy, US


War Naval College, 12 septembre 1955)4, comme étant :
L‟organisation dans son ensemble de la puis-
sance militaire, alors que la tactique est son
application immédiate.

Cette redéfinition de la pensée fondamentale de


Clausewitz a été nécessaire pour l‟élargir dans deux
directions essentielles :
1) Celle qui couvre l‟organisation de la puissance
militaire nationale dans tous ses domaines et aspects,
mettant sous le pouvoir de la stratégie :
a) la mobilisation de la nation ;
b) la défense territoriale passive et active ;
c) la direction et la maîtrise du ravitaillement et
du réseau de communications.
Tout cela est exclu de la définition de la stratégie
des opérations de Clausewitz et exposé sans grande
netteté dans sa définition de la stratégie globale.

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2) Celle qui reformule la définition de la stratégie
de telle manière qu‟elle puisse servir de définition de la
stratégie globale des opérations ; dans ce cas, les straté-
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gies spécifiques aux guerres sur terre, sur mer ou dans


les airs peuvent être considérées comme des variantes
particulières ; leurs caractéristiques sont déterminées
par les particularités physiques du milieu dans lequel
ces stratégies opèrent, ainsi que par le type des arme-
ments (navires, avions, missiles) en fonction desquels ces
stratégies spécifiques ont été conçues.

C Ŕ Dans le même texte du 12 septembre 1955,


faisant un bref survol de la stratégie, nous avons proposé
une définition de celle-ci en invoquant la notion de
maîtrise. Cette définition de la stratégie en tant que
maîtrise possède les avantages suivants :

4 Publié dans B. Mitchell Simpson III (ed.), War, Strategy and


Maritime Power, Rutgers University Press, 1977 (Nde).
34 Stratégique

1) Elle définit exactement le caractère particulier


de la stratégie ;

2) Elle coordonne ses différents domaines :


a) direction de la mobilisation nationale,
b) direction de la défense territoriale,
c) maîtrise des lignes de communication et du
ravitaillement (logistique),
d) direction des opérations sur le terrain ;

3) Elle coordonne les deux aspects principaux des


opérations sur le terrain :
a) par l‟action contre la faculté de résistance
de l‟ennemi,
b) en s‟emparant d‟une de ses possibles voies
de contre-attaque ;

4) Elle étend, clarifie et organise l‟application des


deux conceptions de Clausewitz :
 la stratégie opérationnelle sur le terrain,

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 la direction globale de la guerre.

IV – La stratégie en tant que maîtrise :


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maîtrise globale de la guerre

A Ŕ La guerre a besoin de l‟effort suprême de la


communauté quelle qu‟elle soit, entraînant la mobilisa-
tion totale :
1) de la main d‟œuvre ;
2) de ses ressources.

B Ŕ La guerre est, par conséquent, la plus


complexe de toutes les actions humaines (VK, I, 3 ; II, 1 ;
VIII, 3A).

C Ŕ Tous ces divers aspects de la guerre


constituent un tout cohérent (VK, II, 5 III, 1 ; VIII, 3A).

D Ŕ À la guerre toute chose doit être aussi simple


que possible (VK, II, 2).
La structure de la stratégie militaire 35

E Ŕ La tâche de la stratégie est de coordonner et


par conséquent de simplifier la complexité des éléments
entrant dans l‟effort de guerre lesquels réagissent les
uns sur les autres (VK, III, 1) :
Ainsi dans le domaine de la stratégie tout est
très simple mais pour cette même raison tout
n‟est pas facile pour autant. Quand on a
déterminé, d‟après la situation générale d‟un
État, quel type de guerre il peut entreprendre
pour le mener à la victoire, le moyen d‟y parve-
nir est aisément vérifiable. mais quand il s‟agit
d‟entreprendre les efforts nécessaires pour ap-
pliquer les plans prévus, les conduire à bonne
fin et empêcher qu‟on s‟en écarte mille fois sous
l‟empire de circonstances diverses, alors tout
cela exige qu‟il existe, au niveau supérieur de
l‟État, des hommes doués d‟une force de carac-
tère exceptionnelle, d‟une vue claire et exacte
des choses et d‟une puissance intellectuelle hors

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du commun.
Ainsi, parmi les nombreux peuples, l‟un se
distinguant par son énergie, l‟autre par son
intelligence, cet autre encore par son audace ou
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son opiniâtreté, il est possible qu‟aucun d‟entre


eux ne soit capable de rassembler en lui-même
toutes les qualités qui feraient de lui le
commandant en chef placé au-dessus de la
médiocrité.

F Ŕ “Stratégie en tant que maîtrise” signifie que


toutes les forces et les ressources d‟une communauté
agissent et œuvrent d‟une manière claire et déterminée
pour :
1) rendre possible une action réputée efficace ;
2) porter au maximum l‟efficacité de cette action.
36 Stratégique

G Ŕ Dans ce sens, voici ce que la maîtrise


implique :
1) maîtrise de la guerre à l‟échelon national, c‟est-
à-dire maîtrise politique de la volonté et du moral de la
nation ; maîtrise économique des ressources nationales,
des moyens industriels, de l‟équilibre des finances et de
l‟économie ; défense de la nation contre toutes les formes
d‟attaque grâce à des forces actives, passives et
psychologiques ;
2) maîtrise des lignes de communication, compre-
nant la possibilité de projeter des forces nationales au-
delà des frontières, ainsi que la protection de la
circulation du ravitaillement et des renforts ;
3) maîtrise des opérations, qui comprend la maî-
trise stratégique au sens restreint de Clausewitz dans sa
définition de la stratégie de campagne ;
4) maîtrise de la coordination au plus haut niveau,
c‟est-à-dire coordination de ces trois domaines séparés,
en vue d‟une seule action réfléchie accomplie avec le

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maximum de puissance et de flexibilité.

V – La stratégie en tant que maîtrise :


maîtrise des opérations sur le terrain
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A Ŕ À l‟exception des affrontements entre primitifs


ou de cas très exceptionnels, la guerre n‟est jamais
simple au sens où elle est réduite à une unique action :
la bataille. La conduite de la guerre est l‟organisation et
la direction du combat. Si ce dernier ne consistait qu‟en
une unique action, il serait inutile de s‟en préoccuper
davantage. Cependant, la guerre n‟est qu‟un ensemble
d‟un plus ou moins grand nombre d‟actions individuelles,
lesquelles sont indépendantes les unes des autres et que
nous appelons “combats”. De cette multiplicité de com-
bats dans la guerre, découle la nécessité d‟établir une
distinction entre deux activités différentes mais assurant
toutes deux la direction des opérations :
1) la préparation et la direction des tactiques de
combat individuelles ;
La structure de la stratégie militaire 37

2) la combinaison de ces combats afin d‟atteindre


grâce à eux l‟objectif militaire de la guerre : c‟est la
stratégie de campagne (field strategy), (VK, II, 1 ; I, 1 et
8).

B Ŕ La guerre n‟est donc pas réduite à une seule


décision militaire. Normalement, elle n‟est pas contrain-
te de suivre une seule ligne d‟action autour de laquelle
les deux adversaires doivent nécessairement s‟affronter.
D‟habitude, c‟est l‟inverse ; les guerres sont livrées sur de
vastes espaces de continent, de mer et d‟air et sur un
ensemble complexe de ces espaces qui s‟interpénètrent :
les théâtres du conflit.

C Ŕ La guerre n‟est pas livrée contre un ennemi


statique, mais bien contre l‟adversaire qui réagit, ou
mieux qui contre-attaque. Dans la plupart des cas, notre
adversaire ne se contentera pas de s‟opposer à nos
intentions, car il aura à réaliser les siennes. Les deux
stratégies qui s‟opposent feront qu‟“on en viendra aux

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mains”.
Selon l‟analyse de Clausewitz, la stratégie n‟est pas
l‟évaluation de l‟importance des forces matérielles et de
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leur organisation (capacités militaires), mais elle con-


siste aussi à tenir compte des facteurs moraux et intel-
lectuels (lesquels ne sont pas susceptibles d‟être correc-
tement évalués à l‟avance). En second lieu, elle consiste
dans les interactions mutuelles découlant de l‟indépen-
dance des volontés et desseins des deux adversaires.
La vivacité de réaction et l‟interaction mutuelle
résultant du début des hostilités constituent une parti-
cularité de l‟action militaire. Nous ne sommes pas ici
intéressés par les difficultés d‟évaluer simplement cette
réaction, car cette question est déjà implicite dans la
difficulté déjà évoquée, qui oblige à tenir compte des
forces morales et intellectuelles comme éléments de
l‟équation stratégique. Nous dissocions cette question de
la première parce qu‟une telle interaction réciproque des
38 Stratégique

directions stratégiques va à l‟encontre de tout le système


de planification.
L‟effet qu‟une des actions est apparemment suscep-
tible de produire sur l‟adversaire est le plus irréductible
de tous les facteurs donnés. Cependant, la théorie doit
s‟en tenir aux faits qui peuvent être retenus ; elle ne
pourra jamais inclure le cas spécifique vraiment indivi-
duel qui reste partout du domaine du jugement et du
talent personnels. Par conséquent, il est tout à fait
naturel que, dans une activité telle que l‟action militaire,
un plan conçu à partir de l‟analyse des circonstances
générales soit souvent bouleversé par des réactions
personnelles tout à fait imprévues ; il en résulte qu‟on
doit accorder au talent les plus larges possibilités et
attacher moins de confiance aux instructions théoriques
dans le domaine de la stratégie que dans tout autre
champ d‟activité (VK, II, 2). “Si l‟ennemi n‟a que trois
solutions pour s‟assurer la victoire, a dit Moltke l‟Ancien,
vous verrez, Messieurs, qu‟il en choisira une quatrième”.

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D Ŕ Ainsi, la stratégie, alors qu‟elle était engagée
sur sa propre voie ou peut-être sur plusieurs de ses voies
en vue d‟une action, doit toujours prendre en considé-
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ration les multiples et imprévisibles réactions de l‟enne-


mi et le danger toujours présent d‟une offensive impré-
vue de sa part dans un secteur où on ne l‟attendait pas.
En général, la stratégie a eu tendance à penser que
l‟hypothèse fondée sur la pression exercée sur l‟ennemi
par nos forces devait provoquer chez lui une inquiétude
suffisante pour que ses réactions inattendues restent
facilement maîtrisables.
Cette action de nos forces paralysant les mouve-
ments de l‟ennemi n‟a qu‟un caractère général et non
absolu. Il est en effet possible que notre offensive ne
puisse pas détruire la faculté de réaction de l‟ennemi et
que sa contre-offensive se montre efficace au point de
bouleverser notre dispositif.
Ainsi donc, la stratégie est soumise à la contrainte
consistant à établir son champ d‟opérations depuis la
La structure de la stratégie militaire 39

simple poursuite d‟un objectif jusqu‟à la maîtrise totale


de tous les autres possibles, autrement dit de tout le
théâtre ou des théâtres sur lesquels ont lieu les opéra-
tions en question.
La direction des opérations conformément à la
stratégie a ainsi non seulement le devoir d‟être aussi
cohérente que possible (VK, VIII, 3A), mais aussi d‟être
complète et détaillée dans ses instructions. Cette der-
nière idée a vu sa pleine réalisation dans les opérations
terrestres avec le fameux plan Schlieffen et, dans le
domaine naval avec la maîtrise stratégique des escadres
françaises pendant la campagne de Trafalgar5, ainsi que
celle exercée par lord Barham sur ces mêmes escadres.

E Ŕ La stratégie de campagne est ainsi caracté-


risée par la combinaison de la recherche d‟un plan
complet d‟action et, simultanément, de la maîtrise
entière du terrain et de la situation pour s‟opposer à une
autre action possible de l‟ennemi. Cette combinaison
particulière constitue l‟aspect le plus complexe de la

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stratégie et représente son côté le plus difficile à
satisfaire.
Il est évident qu‟il serait impossible d‟affecter des
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forces appropriées en tous points ou le long de toute ligne


qu‟on défend. Il ne serait pas bon de disperser ses
propres forces si l‟on agissait ainsi. Donc, la stratégie,
pour être complète, se doit d‟opérer un choix ; elle doit
chercher à réduire son champ ou sa situation stratégique
en les confrontant au nombre minimum de lignes
d‟action ou à celui des points clés ; à partir de celles-ci ou
de ceux-ci, elle peut simultanément espérer réaliser ses
plans tout en conservant la maîtrise du terrain partout
où c‟est nécessaire (VK, VIII, 9). Cette question est
l‟essence et le cœur même de la stratégie de mouvement.

F Ŕ La maîtrise du champ stratégique d‟action et,


par conséquent, celle de l‟adversaire qui s‟y trouve, est la

5 Voir Sir Julian Corbett, The Campaign of Trafalgar, Londres,


1911.
40 Stratégique

base de la conduite stratégique. Cette notion de la


stratégie en tant que maîtrise est, en outre, antérieure à
la distinction que l‟on fait à l‟intérieur d‟elle, entre
“offensive” et “défensive”. Dans les deux cas, chaque
camp s‟efforce de maîtriser l‟autre.
La stratégie de campagne offensive, depuis sa
position dominante, cherche à briser, au-delà de tous les
succès individuels, la maîtrise qu‟exerce son adversaire
sur sa propre liberté d‟action. Elle entend détruire la
cohésion du dispositif de l‟adversaire et, par là, sa faculté
de résister plus longtemps à nos poussées. Clausewitz dit
qu‟elle cherche à ruiner la faculté de résistance de
l‟ennemi.

G Ŕ La stratégie de campagne défensive s‟efforce


de conserver la maîtrise de sa position malgré les
assauts ennemis. Elle tente de préserver sa propre
cohésion et d‟empêcher l‟offensive ennemie de détruire
son dispositif et sa maîtrise sur les mouvements
adverses. Aussi longtemps qu‟elle sera capable de faire

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ainsi, et qu‟elle pourra s‟opposer à tous les assauts qui se
veulent décisifs, elle pourra endurer une longue suite de
revers, elle pourra toujours continuer à exercer une
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stratégie efficace in being6 et s‟opposer à l‟effondrement


total de sa résistance.

H Ŕ La stratégie de campagne peut ainsi être


brièvement décrite comme la direction globale de la
puissance militaire. Quant à la tactique, elle est son
application immédiate.
Cette dernière possède en outre l‟avantage de
pouvoir être transposée du terrain militaire dans lequel
elle est née à n‟importe quel autre domaine où elle a été
appliquée par analogie ; par exemple, la stratégie et la

6 Extension de la théorie de la flotte en vie (in being) : aussi


longtemps qu‟une force n‟est pas détruite, même si elle est totale-
ment passive, elle continue à peser sur le cours des événements
(HCB).
La structure de la stratégie militaire 41

tactique dans les campagnes politiques, dans les


sciences, etc.
La tactique est définie plus simplement comme
étant l‟application immédiate de la puissance (militaire)
au-delà de laquelle la maîtrise totale de tout le domaine
n‟est pas nécessaire.

VI – Stratégie terrestre, navale et aérienne

A Ŕ Toute guerre a été finalement livrée à partir


d‟une base sur terre pour être dirigée contre cette même
terre ; la terre est le milieu naturel où vit l‟homme. En
outre, elle est la source principale des biens dont se sert
l‟homme. Les territoires des belligérants ont été les
forteresses à partir desquelles les actions offensives et
défensives ont été menées et contre lesquelles celles de
l‟ennemi se sont portées. Occuper complètement les
bases territoriales d‟un adversaire a toujours été l‟objec-
tif extrême et ultime de la guerre et de la stratégie.

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Toutefois, une telle prise de possession n‟a pas été
toujours suffisante pour triompher de l‟ennemi (voir la
note de Clausewitz datée de 1807/1808 proposant de
livrer une guerre à la France reposant sur l‟idée de
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couper les forces de Napoléon de ses bases territoriales :


“Le territoire (ennemi) doit être conquis parce qu‟une
armée de notre temps hors de son territoire ne pourrait
être que vaincue”) (VK, I, 2).
Même si l‟on a réussi à triompher de l‟ennemi et si
l‟on a occupé son territoire, la guerre, c‟est-à-dire la
tension hostile et l‟activité de forces ennemies, ne peut
être considérée comme terminée aussi longtemps que la
volonté de ces forces n‟a pas été également annihilée ;
c‟est-à-dire, aussi longtemps que le gouvernement adver-
se et ses alliés n‟auront pas été convaincus de signer la
paix ou que les peuples ne se soumettent. Même si nous
nous trouvons occupant complètement son territoire, il
sera toujours possible que le conflit renaisse, soit du fait
de l‟ennemi, soit de ses alliés.
42 Stratégique

Cela peut aussi arriver même après la signature


formelle de la paix, mais cela ne prouve rien de plus
qu‟une guerre terminée ne mène pas toujours à une paix
ferme et définitive. Dans tous les cas, malgré la signa-
ture formelle de la paix, des brandons mal éteints
peuvent ranimer la flamme du foyer au lieu de couver
sous la cendre.
Les tensions hostiles se calment parce que toutes
ces forces veulent la paix car, dans chaque camp, elles
existent et sont, en toutes circonstances, nombreuses à
refuser de cautionner une résistance prolongée. Quelles
que soient les situations concrètes et les cas particuliers,
nous devons souligner avec force qu‟avec la conclusion de
la paix, l‟objectif de la guerre est atteint et le conflit
terminé.
En fait, la guerre n‟a été que rarement capable de
se donner un objectif aussi exceptionnel. Cet ultime
objectif, ultime moyen pour arriver au but politique du
conflit vers lequel convergent des enjeux secondaires, est

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la destruction de la faculté de résistance de l‟ennemi,
laquelle n‟est en aucune façon réalisée à tout coup. Elle
ne constitue pas une condition nécessaire pour la paix et
ne peut être établie par la théorie comme un présupposé
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indispensable. L‟histoire parle d‟innombrables traités de


paix signés avant que l‟un ou l‟autre camp ait été rendu
incapable d‟une résistance prolongée. En fait, dans
certains cas, la paix a été conclue avant que l‟un ou
l‟autre adversaire n‟ait été sérieusement déstabilisé.
Nous devons aller au-delà si nous envisageons de
faire état d‟événements historiques et admettre que,
pour beaucoup d‟entre eux, la tentative pour rendre
l‟adversaire incapable de continuer la résistance consti-
tuerait un postulat inutile ; nous voulons dire que, dans
tous ces cas, la puissance de l‟ennemi est très supérieure.
En dépit de ces deux possibilités (paix obtenue à la
suite d‟une conquête totale et paix accompagnée de
quelques avantages de moindre valeur), il n‟en demeure
pas moins que les objectifs ultimes vers lesquels toutes
La structure de la stratégie militaire 43

formes de guerre tendent normalement à converger quel


que soit le domaine : terre, mer ou air sont :
1) l‟effondrement de la maîtrise de l‟ennemi ;
2) l‟occupation de son territoire.
Les différences dans les trois formes de stratégie
terrestre, navale et aérienne, ne concernent pas les
objectifs ultimes qui sont les mêmes ; la différence réside
dans les efforts pour atteindre ces objectifs grâce aux
diverses armes avec lesquelles on monte les opérations,
en employant de nombreux moyens et méthodes.

B Ŕ De toute évidence, la guerre sur terre est la


forme fondamentale de la guerre. La terre est l‟élément
naturel dans lequel l‟homme se déplace librement, s‟éta-
blit, se retranche, etc. Sur terre, une fois qu‟on en arrive
à la décision, aucun adversaire ne peut se soustraire à
l‟autre. L‟attaquant a besoin de disposer de la supériorité
et est contraint d‟opérer dans l‟inconnu au petit bonheur,
mais il se doit de prononcer son offensive sur son adver-
saire en maintenant une pression continue sur lui, tout

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en poussant ses efforts jusqu‟à atteindre son objectif
extrême, c‟est-à-dire l‟occupation du territoire et la
soumission de son peuple.
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Le défenseur, de son côté, se trouve dans la position


la plus forte qu‟il puisse obtenir, car les zones qu‟il a à
défendre sont limitées. Quant à l‟attaquant, ses mouve-
ments sont gênés par le terrain et par les points fortifiés.
Le défenseur peut prendre une position grâce à laquelle
l‟attaquant devra lutter dans une situation défavorable
contre tous les avantages de la défense, contre le terrain
et les fortifications ; si l‟attaquant tente de contourner
son adversaire, il courra le risque de se voir soumis à
une manœuvre de revers sur son flanc ou sur ses
arrières.
Le défenseur, de plus, peut agir ainsi alors qu‟il
conserve ses forces dans un état de cohésion flexible.
Prudent, il peut avec raison éviter d‟être submergé en
détail, utiliser tous les moyens, mobiliser successivement
toutes les ressources de son pays, profiter du terrain et
44 Stratégique

des défenses fixes ; tant qu‟il bénéficie du soutien de la


population, “il se retire dans l‟intérieur du pays” (VK, VI,
Défense).
Ces faiblesses et ces avantages de la défense et de
l‟attaque font que leurs incompatibilités donnent à la
guerre sur terre un caractère précaire d‟instabilité. La
force de l‟attaquant, sa capacité d‟énergie sont graduelle-
ment affaiblies par l‟utilisation des moyens nécessaires à
sa progression, sans compter les lignes de communi-
cations qui s‟allongent, les difficultés du ravitaillement,
l‟opposition de la population civile ennemie et la néces-
sité de défendre les territoires conquis à l‟arrière. Le
résultat cumulatif se situe quelque part à mi-chemin,
“point culminant de l‟attaque” chez Clausewitz (VK, VII,
5), qui montre que la force originellement supérieure de
l‟attaquant tend à être compensée par celle du défenseur.
Une supériorité marquée des forces attaquantes ou
bien une monstrueuse bévue de la part du défenseur
peut permettre aux forces attaquantes de détruire cet

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équilibre et de rechercher à tout prix à s‟emparer de
l‟avantage pour arriver à la décision. Cependant, si
l‟attaquant décide d‟agir ainsi sans posséder la force
suffisante, si son offensive l‟entraîne par l‟effet d‟un
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simple élan au-delà du “point extrême de sa force réelle”,


il s‟expose lui-même au danger de recevoir un coup
d‟arrêt qui peut se transformer en défaite (VK, VIII, 22 ;
VIII, 4, 9) (Charles XII de Suède en Russie, 1708 ;
Napoléon, 1812 ; Hitler, 1941-1945).
Par conséquent, dans la grande majorité des
guerres sur terre, les deux adversaires ont été simulta-
nément capables de maintenir leur maîtrise sur leurs
bases territoriales, tandis que leurs conflits ont été
réduits à une lutte pour une bande de territoire plus ou
moins large de chaque côté de leur frontière.

C Ŕ Sur mer et dans les airs, il n‟existe ni action


directe, ni maîtrise, ni force défensive, d‟où l‟absence
d‟une tendance vers un équilibre à mi-chemin. L‟immen-
sité de ces éléments comparés aux continents, l‟absence
La structure de la stratégie militaire 45

d‟obstacles naturels, l‟impossibilité de construire des


fortifications, la plus grande mobilité des forces permet-
tent de réussir avec beaucoup plus de succès qu‟à terre
une manœuvre de dérobement. Ni la mer, ni l‟air ne
connaissent de tranchées ou de divisions.
Ainsi, la situation qui prévaut sur terre, dans
laquelle les deux camps sont simultanément capables de
profiter de la possession assurée de leurs bases territo-
riales, est fondamentalement impossible à réaliser sur
mer comme dans les airs. Dans ces deux éléments, seul
le camp le plus fort peut assurer sa propre sécurité uni-
latéralement en maîtrisant ou en éliminant l‟adversaire.

D Ŕ La guerre sur mer : avec les moyens limités de


communication et d‟observation dont on disposait avant
l‟ère de l‟industrialisation de la guerre au XXe siècle, la
maîtrise de la mer ne pouvait être maintenue efficace-
ment, même dans un espace aussi restreint que la Man-
che (voir les guerres anglo-espagnoles et anglo-hollan-
daises). Ainsi, une flotte quelconque, une fois qu‟elle

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avait réussi à gagner le large sans avoir été aperçue,
était capable de se soustraire à ses adversaires et d‟atta-
quer à l‟improviste une multitude d‟objectifs pour
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lesquels on ne pouvait prévoir à l‟avance une défense


efficace pour tous en même temps. L‟adversaire ne
pouvait étendre sa défense à tout son territoire national,
non plus qu‟à celui de ses alliés, ni à ses possessions
coloniales, ni à son commerce maritime.

Les exemples historiques illustrant cette faculté de


dérobement que possède une force à la mer non détectée
sont les suivants :
1) les nombreuses manœuvres réussies qui ont
permis aux Espagnols de se dérober et d‟échapper aux
forces navales britanniques lors des tentatives de débar-
quement en Irlande au XVIe siècle ;
2) les Hollandais ont fait de même au cours des
guerres anglo-hollandaises ;
46 Stratégique

3) la traversée que fit le vieux prétendant au trône


d‟Écosse depuis la France en 1708 et celle du jeune
prétendant, son fils, en 1740 ;
4) l‟attaque surprise de Minorque et sa conquête
par les Français à la fin de la guerre de Sept Ans en
1756 ;
5) l‟arrivée inopinée de de Grasse devant York-
town en 1781. L‟“effet dissuasif” que produisit une telle
force, qui n‟avait pas été repérée, et l‟incertitude quant
au lieu où allait se produire le débarquement, étaient
des facteurs essentiels dans la stratégie navale jusqu‟à
l‟époque où le développement systématique de la recon-
naissance dans la deuxième guerre mondiale fut chose
courante.

Napoléon fit reposer tous ses plans sur la recon-


naissance systématique lors de la campagne de Trafalgar
en 1804, afin de semer la confusion chez les Britanni-
ques et ainsi s‟emparer temporairement de la maîtrise
de la Manche orientale qui lui était indispensable pour

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l‟invasion de l‟Angleterre. Quand l‟escadre de Villeneuve
prit finalement la mer de Toulon, les destinations qu‟on
supposait être les siennes étaient aussi diverses que
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Malte, Alexandrie, les Antilles, l‟Irlande.


Les Britanniques, de leur côté, avaient compris
depuis la première guerre anglo-hollandaise que la seule
protection efficace de leurs intérêts dispersés dans le
monde contre les forces navales françaises consistait,
dans la mesure du possible, à les intercepter aux ports
de départ, avant qu‟elles n‟atteignent le large, leur livrer
bataille et les détruire ; si les Français souhaitaient
garder leurs escadres dans leurs ports, lesquelles joue-
raient ainsi un rôle dissuasif, les Britanniques les
neutraliseraient par un blocus.
Cette stratégie navale basée sur la maîtrise systé-
matique des forces ennemies fut finalement rendue plus
efficace par les Britanniques au cours de la guerre de
Sept Ans avec Anson et Hawke ; elle atteignit son apogée
La structure de la stratégie militaire 47

au cours de la campagne de Trafalgar sous Barham et


Nelson.
Dans cette stratégie de maîtrise ou d‟hégémonie sur
mer, ses deux aspects, l‟offensif et le défensif, coïnci-
daient (Mahan, “Blockade in Relation to Naval Strate-
gy”, Journal of the Royal United Services Institution,
1895)7. En revanche, sur terre, les deux formes straté-
giques peuvent être séparées, alors qu‟elles coexistent
simultanément sur mer. Le principe fondamental de
toute guerre navale était défini comme étant “la défense
qui ne peut s‟assurer que par l‟offensive” (Mahan).
Parce que “la mer est une unité”, elle ne peut être
divisée comme pourrait l‟être la terre entre deux camps
opposés. Seul, l‟un d‟eux pourrait assurer la sécurité à
ses nombreux intérêts largement dispersés dans le mon-
de, s‟il réussissait à interdire la mer à son adversaire.

E Ŕ La guerre aérienne : dans cette guerre, il


n‟existe ni maîtrise partagée comme cela se passe sur
terre, ni maîtrise unilatérale comme sur mer. Les

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caractéristiques essentielles de la guerre à trois dimen-
sions sous la forme d‟un bombardement à longue
distance découlent justement de ce dernier élément : la
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portée, et aussi des propriétés du milieu dans lequel on


opère. Ce milieu est homogène, omniprésent et pratique-
ment illimité en altitude. En conséquence, les possibi-
lités de dérobement, très faibles dans la guerre terrestre,
limitées dans la guerre navale, deviennent d‟une impor-
tance extrême, à la fois dans l‟offensive et dans la
défensive.
L‟arme qui sert au bombardement à longue distance
peut, par conséquent, compter sur la possibilité sinon sur
la probabilité d‟atteindre son but sans rencontrer de
forces ennemies ou sans que ces dernières se mani-
festent. Ces chances d‟éviter le contact sont encore
accrues par le facteur supplémentaire que représente la

7 Traduit en appendice de Herbert Rosinski, Commentaire de


Mahan, Paris, ISC-Économica, 1996.
48 Stratégique

rapidité qui caractérise l‟arme de bombardement à


grande distance dans toutes ses formes et en particulier
par le genre de projectile. Ce type de bombardement n‟a
pas à tenir compte des obstacles géographiques : monta-
gnes, rivières, déserts, littoral maritime, lesquels contra-
rient généralement les mouvements de forces au sol, les
canalisent vers certains axes le long desquels une résis-
tance s‟organiserait. Cette caractéristique de la puis-
sance se conjugue naturellement avec celle de la flexibi-
lité. À l‟intérieur des limites de sa portée, à partir de sa
base, un missile guidé ou un avion, que ce soit avant son
décollage ou pendant son vol, peut passer d‟une cible à
une autre en quelques secondes.

Les caractéristiques combinées du dérobement


et de la flexibilité donnent aux moyens de
bombardement à longue portée cette puissance
de pénétration qui différencie fondamentale-
ment l‟espace à deux dimensions de celui à
trois. Théoriquement, il n‟existe pas de cible de

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surface que ce bombardement à trois dimen-
sions ne puisse prendre pour objectif sans se
soucier pratiquement du dispositif et de
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l‟importance relative des forces armées opérant


sur ou sous la surface et même, jusqu‟à un
certain point, sans se préoccuper de celles
opérant dans les airs.
Le choix de l‟objectif ne se décide qu‟au tout
dernier moment et peut être changé instanta-
nément8.

Une particularité de la guerre aérienne intéressant


directement le problème crucial de la “maîtrise straté-
gique” se rapporte à la différence qui existe entre les
forces “offensives” et “défensives”. Sur terre comme sur
mer, les forces armées jouent un double rôle ; elles se

8 Air Vice-Marshall B.J. Ringston-McCloughry, War in Three


Dimensions, Londres, 1949, pp. 26-27.
La structure de la stratégie militaire 49

sont toujours mutuellement attirées en tentant de se


maîtriser l‟une l‟autre.
Quant aux flottes, elles furent constamment con-
frontées à leur problème crucial, qui consiste à chercher,
puis à fixer, enfin à détruire l‟adversaire et cela dans une
mer sans limites. Toutefois, des forces de bombardiers
n‟ont pas, en principe, à se rechercher aux altitudes
auxquelles elles volent, car elles se croisent en allant
chacune vers son objectif sur le territoire adverse. Ces
objectifs sont défendus par des armes particulières de
types tout-à-fait différents : barrages de ballons, batte-
ries antiaériennes, missiles sol-air, etc.
Il en résulte que, dans la guerre aérienne, il existe
une stratégie conforme au sens “d‟une action menée avec
détermination”, mais la stratégie consistant à rechercher
la “maîtrise” de la réaction ennemie est ignorée.
Si l‟attaque est conçue par un esprit stratégique
supérieur, elle devient capable de frapper sans arrêt,
avec une concentration de forces implacable, une défense

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déjà désorganisée, en partie clouée au sol, en partie de
portée et de mobilité réduites. Dans ces circonstances, il
ne reste aucun espoir d‟arriver à un équilibre des forces
sur terre comme sur mer.
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L‟attaque, à la longue, prouvera qu‟elle est supé-


rieure à la défense ; elle ne prend pas la forme d‟une
unique action cohérente servant en même temps à
maîtriser la réaction ennemie pour devenir, par la suite,
un parfait bouclier contre-défensif de ses propres bases
et de ses positions, mais un courant d‟offensives contre
des objectifs individuels. De son côté, la défense reposera
non pas tant sur les différents efforts que fait la défense
locale, mais sur les contre-attaques des bases de la
puissance aérienne stratégique ennemie (bases aérien-
nes ou sites de lancement de missiles guidés), avec
l‟objectif de détruire celles-ci dans le plus bref délai.
Une fois l‟hégémonie aérienne acquise de cette
manière, l‟offensive aérienne peut se consacrer à la
destruction systématique de l‟organisation du système
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Stratégique

adverse dans les trois zones que sont l‟intérieur, les


communications et la guerre.
50
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