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JEAN-SÉBASTIEN REY

LA CONCEPTION DE L’ÉTRANGER ...

DANS LES DIFFÉRENTES VERSIONS


DU LIVRE DE BEN SIRA

À l’instar des livres deutérocanoniques, le livre de Ben Sira a


une histoire textuelle mouvementée dont l’intérêt a été renouvelé
au cours du siècle passé par la découverte de l’original hébreu dans
les grottes de Qumrân, à Massada et dans la Genizah du Caire. Les
chercheurs s’accordent pour dater la rédaction du livre entre 200 et
175 avant J.-C., à Jérusalem, tandis que sa traduction en grec, par
le petit-fils de l’auteur, se situerait entre 132 et 116 avant J.-C. 1.
Dans la présente analyse, je voudrais m’intéresser à la percep-
tion de l’autre en tant qu’étranger dans le texte hébreu du livre
de Ben Sira d’une part et dans sa version grecque d’autre part 2.
Si la traduction est en soi une altérité, perçoit-on une évolution
dans la conception de l’étranger et dans la définition de sa propre
identité entre ces deux versions 3 ? Ce questionnement est motivé

1. Pour un état de la question, on peut se reporter à l’excellent article de


M. GILBERT, « Siracide », dans Supplément au Dictionnaire de la Bible, 12,
1996, col. 1389-1437.
2. Les relations de Ben Sira avec les nations ont été étudiées par B. G. WRIGHT
en 1999 : « “Put the Nations in Fear of You” : Ben Sira and the Problem of
Foreign Rule », Seminar Papers : Society of Biblical Literature Annual Meeting
1999, Atlanta, Scholars Press, p. 77-93 ; rééd. dans B. G. WRIGHT, Praise Israel
for Wisdom and Instruction. Essays on Ben Sira and Wisdom, the Letter of
Aristeas and the Septuagint, Leyde, Brill, « Supplements to the Journal for the
Study of Judaism », 131, 2008.
3. Je considère que le texte hébreu retrouvé dans la Genizah, à Qumrân et à
Massada correspond au texte dont disposait le traducteur grec. Cette hypothèse
est aujourd’hui largement acceptée par l’ensemble des chercheurs, à l’exception
de quelques versets ponctuels (les doublets du manuscrit A) qui pourraient,
selon certains, être des rétroversions à partir du syriaque (voir M. GILBERT, art.
« Siracide », col. 1382-1393).

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par la situation historique des deux textes. Tandis que le texte


hébreu est rédigé durant une période où Juifs et Grecs entretien-
nent des relations relativement paisibles, la traduction grecque est
faite à une époque où la relation avec l’hellénisme est extrême-
ment tendue : après la révolte maccabéenne et en pleine conquête
hasmonéenne. Dans cette étude, je voudrais montrer comment
traduction et relecture s’entrelacent et comment chaque version
d’un texte est porteuse d’une identité singulière qu’il convient
d’analyser pour elle-même.
Pour cela, je présenterai d’abord le contexte historique de la
Palestine au IIe siècle avant J.-C., ensuite, j’examinerai une série
d’exemples où le texte hébreu et sa traduction en grec présentent
des divergences significatives.

Le contexte historique et les relations de Ben Sira


avec l’hellénisme.

Ben Sira a vécu durant une période troublée de l’histoire de la


Palestine 1. À partir de 200 avant J.-C., les Séleucides occupent
toute la Coelè-Syrie, après une domination des Lagides de près
d’un siècle (285-200 avant J.-C.) et cinq guerres successives. La
Palestine sort très affaiblie de cette série de conflits et de dévas-
tations successives. La situation s’améliore temporairement sous
le règne d’Antiochus III (200-187) qui entretient une politique
bienveillante à l’égard des Juifs de Judée 2. La haute société de

1. La bibliographie concernant la période est très abondante. On pourra


consulter V. TCHERIKOVER, Hellenistic Civilisation and the Jews, Philadelphie-
Jérusalem, 1959 ; M. HENGEL, Judaism and Hellenism. Studies in their Encounter
in Palestine during the Early Hellenistic Period, 2 vol., Londres, SCM Press,
1974 ; E. SHÜRER (nouvelle version anglaise révisée et éditée par G. VERMES
et F. MILLAR), The History of the Jewish People in the Age of Jesus Christ
(175 B.C.-A.D. 135), 3 vol., Édimbourg, T. & T. Clark, 1973-1987 ; E. WILL et
C. ORRIEUX, Ioudaïsmos-hellènismos, essai sur le judaïsme judéen à l’époque
hellénistique, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1986 ; M. SARTRE,
D’Alexandre à Zénobie. Histoire du Levant antique. IVe siècle av. J.-C.-IIIe siècle
ap. J.-C., Paris, Fayard, 2001 ; L. CAPDETREY, Le Pouvoir séleucide. Territoire,
administration, finances d’un royaume hellénistique (312-129 avant J.-C.),
Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2007.
2. Trois documents attestent des bonnes relations qu’Antiochus III entrete-
nait avec la Judée : la lettre du satrape de Phrygie, Zeuxis, probablement écrite
entre 210 et 205 (FLAVIUS JOSÈPHE, Ant., XII, 148-153) ; la lettre qu’Antio-
chus III adresse au stratège Ptolémaios peu après 200 (FLAVIUS JOSÈPHE, Ant.,
XII, 138-144) ; et enfin l’édit d’Antiochus III concernant la pureté du Temple et

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Jérusalem accueille brillamment l’occupant séleucide qui, en


retour, finance la restauration du Temple, confirme la Loi juive
et fait bénéficier les habitants de Jérusalem de faveurs fiscales
(Flavius Josèphe, Ant., XII, 138-144) 1. C’est vraisemblablement
durant cette période de répit que Ben Sira rédigea la majeure partie
de son œuvre.
La situation du judaïsme face à l’hellénisme à cette époque
est complexe et semble divisée entre soutien séleucide et soutien
lagide. On peut néanmoins constater que, jusqu’en 175, la litté-
rature juive présente une certaine sérénité vis-à-vis de la culture
hellénistique. Le livre de Qohélet est un bon exemple de ce
dialogue entre judaïsme et hellénisme. Ces relations sereines
sont confirmées par la Lettre d’Aristée ou des documents épigra-
phiques qui attestent d’une collaboration entre Juifs et Hellènes
tant dans l’armée que dans l’administration 2. Les papyrus de
Zénon et le témoignage de Flavius Josèphe montrent que des
Juifs, comme les Tobiades, pouvaient faire une brillante carrière
à la cour d’Alexandrie 3. Ben Sira s’insère dans ce courant avec
une certaine réserve néanmoins. Il ne s’en prend jamais direc-

la ville de Jérusalem (FLAVIUS JOSÈPHE, Ant., XII, 145-146). Concernant la valeur


historique de ces documents, voir l’argumentation de E. J. BICKERMAN, Studies
in Jewish and Christian History. A New Edition in English including The God of
the Maccabees, Introd. Martin Hengel, éd. Amram TROPPER, Leyde, Brill, coll.
« Ancient Judaism and Early Christianity », 68, 2007, p. 295-314. Voir également
M. SARTRE, D’Alexandre à Zénobie, p. 309. E. WILL et C. ORRIEUX (Ioudaïsmos-
hellènismos, p. 97 s.) mettent en valeur certaines ambiguïtés de la lettre qui
montrent que les relations entre les Juifs de Judée et le gouvernement séleucide
étaient certainement moins pacifiques que ne le présente Flavius Josèphe.
1. En réalité, la « charte » d’Antiochus III n’est ni une nouveauté, ni un privi-
lège : elle perpétue un état de droit d’origine perse, dont bénéficiaient toutes
les ethnies ayant leurs traditions propres. Les mesures favorables avancées par
Antiochus III pour s’attirer la bienveillance des Juifs sont essentiellement des
mesures fiscales. On en trouve une trace évidente à travers la restauration du
Temple que Ben Sira attribue au grand prêtre Simon II le Juste : « Simon, fils
d’Onias, fut le grand prêtre qui pendant ses jours répara la maison, pendant ses
jours affermit le sanctuaire. Par lui fut fondée la double hauteur, soubassement
élevé de l’enceinte du saint. En ces jours fut creusé le réservoir des eaux, bassin
semblable à la mer par son étendue… » (Si 50, 1-2).
2. Voir la synthèse de E. WILL et C. ORRIEUX, Ioudaïsmos-hellènismos, p. 81-82,
reprise globalement par M. SARTRE, D’Alexandre à Zénobie, p. 316.
3. Voir FLAVIUS JOSÈPHE, Ant., XII, 156-236, et C. ORRIEUX, « Les Papyrus de
Zénon et la Préhistoire du mouvement maccabéen », dans A. CAQUOT, M. HADAS-
LEBEL et J. RIAUD (éd.), Hellenica et Judaica. Hommage à Valentin Nikiprowetzky,
Leuven-Paris, Peeters, 1986, p. 321-333.

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tement à la culture hellénistique et s’en inspire parfois 1. Ses


disciples sont appelés à tenir une place importante dans l’aristo-
cratie judéenne et il ne manque donc pas de leur prodiguer des
conseils sur la manière de se comporter dans les banquets (Si 32,
1-13). Cependant, il s’oppose clairement au pouvoir terrestre et
rappelle que tout pouvoir vient de Dieu. La vraie sagesse repose
sur la Torah et sur la crainte du Seigneur et ne dépend donc pas
de quelques penseurs hellénistiques. S’il ne s’attaque pas de
front à la culture grecque, en revanche, comme l’a bien montré
B. G. Wright 2, il porte un regard extrêmement critique sur le
pouvoir occupant, à savoir les souverains hellénistiques (voir
Si 10 ; 17, 17).
La situation du judaïsme face à l’hellénisme va radicalement
se renverser après 175 et la Judée va connaître une crise politique
et religieuse sans précédent. Séleucus IV, assassiné en 175, est
remplacé par son frère Antiochus IV Épiphane qui règne de 175
à la révolte maccabéenne en 163. À partir de 169, Jérusalem est
rebaptisé Antioche par Antiochus IV qui massacre une partie de
la population, profane le Temple, le dédie à Zeus et décrète une
hellénisation systématique de la Judée et de la Samarie. À partir de
167, la mort est décrétée contre quiconque observait les coutumes
israélites : sabbat, circoncision, tabous alimentaires, les livres de
la Loi sont déchirés et brûlés. C’est alors que débute la révolte
maccabéenne qui s’achève en 142 après vingt-cinq ans de résis-
tances et de luttes armées 3. La littérature juive contemporaine,
comme les deux livres des Maccabées et les parties apocalyptiques
du livre de Daniel, est un précieux témoignage de l’impact de ces
événements sur la Judée. Comme le remarque M. Sartre, « rare-
ment littérature a mieux témoigné des inquiétudes du temps. La
confrontation provoquée par la volonté de Jason de mieux insérer
les Juifs dans le monde de son temps a engendré un véritable
cataclysme politique, militaire et spirituel, qui marque de façon
décisive l’évolution du judaïsme palestinien 4 ». C’est à la suite
de ces événements et en pleine reconquête hasmonéenne, avec les
massacres qu’elle comporte et la judaïsation forcée des vaincus

1. T. MIDDENDORP, Die Stellung Jesu Ben Siras zwischen Judentum und Helle-
nismus, Leyde, Brill, 1973.
2. B. G. WRIGHT, « “Put the Nations in Fear of You”… ».
3. Pour un examen critique des sources et une interprétation des événements,
nous renvoyons à E. WILL et C. ORRIEUX, Ioudaïsmos-hellènismos, p. 113-162.
4. M. SARTRE, D’Alexandre à Zénobie, p. 370.

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(voir Flavius Josèphe, Ant., XIII, 258), que le petit-fils de Ben Sira
entreprend la traduction de l’œuvre de son grand-père.
C’est en raison de l’évolution de ce contexte historique qu’un
examen précis des deux versions du texte sur la question des rela-
tions à l’étranger nous paraît particulièrement légitime. De fait,
comme le reconnaît le traducteur grec dans le Prologue du livre, la
traduction ne peut rendre parfaitement l’original hébreu et suppose
une part d’interprétation :

Vous êtes donc invités à en faire la lecture avec une bienveillante


attention et à vous montrer indulgents là où, en dépit de nos efforts
d’interprétation (κατὰ τὴν ἑρμηνείαν πεφιλοπονημένων), nous pour-
rions sembler avoir échoué à rendre quelques expressions ; c’est qu’en
effet il n’y a pas d’équivalence entre des choses exprimées originaire-
ment en hébreu et leur traduction dans une autre langue ; bien plus, si
l’on considère la Loi elle-même, les Prophètes et les autres livres, leur
traduction diffère considérablement de ce qu’exprime le texte original
[si Prol. 15-25].

Notre recherche voudrait prendre la mesure de cette interpré-


tation. En effet, les chercheurs ont rapidement constaté que les
divergences du texte grec et du texte hébreu ne sont pas toujours
liées à des idiotismes de la langue source, mais qu’elles constituent
parfois une réelle réécriture. L’exemple le plus significatif est la
conclusion de l’éloge consacré au grand prêtre Simon II : « Que
sa grâce reste fidèlement avec Simon, qu’il réalise en lui l’alliance
de Pinhas, qu’elle ne soit retirée ni à lui ni à sa postérité, tant que
durera le ciel » (Si 50, 24). Or la lignée sacerdotale de Simon
s’achève en 170 après l’assassinat de son fils Onias III (voir 2 M
4, 34). Après la révolte maccabéenne, le titre de « grand prêtre »
attribué aux hasmonéens fut controversé précisément parce que
ces derniers n’appartenaient pas à la lignée des « fils de Sadoq ».
Aussi, le petit-fils de Ben Sira n’hésite pas à corriger le texte et
à remplacer la bénédiction finale par une supplication en faveur
d’Israël : « Qu’il nous donne la joie du cœur et fasse de nos jours
arriver la paix en Israël pour les jours de l’éternité. Que sa miséri-
corde demeure fidèlement avec nous et que, nos jours durant, elle
nous délivre » (Si 50, 23-24).
Cet exemple montre que le petit-fils de Ben Sira n’hésite pas à
modifier qualitativement le texte de son grand-père si la situation
historique et sociale l’impose. Qu’en est-il des textes traitant des
relations avec les nations ?

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Premier exemple : Siracide 4, 15.

Ce verset se situe au centre d’une péricope consacrée à la


Sagesse (Si 4, 11-19) 1. Les versets 11 à 14, soigneusement struc-
turés par une série de participes, énoncent les bienfaits que la
Sagesse accorde à « ceux qui l’aiment », « qui la cherchent », « qui
la saisissent », « qui la servent ». À partir du verset 15, le texte
hébreu poursuit la liste des dons prodigués, mais en donnant la
parole à la Sagesse elle-même, désormais personnifiée, alors que
le traducteur grec poursuit sa description à la troisième personne
du singulier. Voici la teneur de l’hébreu tel qu’il est préservé dans
le manuscrit A :

tybm yrdxb Nxyy yl Nyz)mw tm) +wp#y yl (mw# .14

Celui qui m’écoute jugera en vérité,


et celui qui me prête l’oreille campera dans mes chambres
intérieures.

Le traducteur grec propose une leçon légèrement différente :

ὁ ὑπακούων αὐτῆς κρινεῖ ἔθνη


καὶ ὁ προσέχων αὐτῇ κατασκηνώσει πεποιθώς

Celui qui l’écoute jugera les nations,


et celui qui s’attache à elle habitera en sécurité.

La variante « nations » que propose le traducteur grec peut se


justifier. Le petit-fils de Ben Sira aurait vocalisé tm&)
@ u « nations 2 »
au lieu de tme)v « vérité ». Cependant, une telle vocalisation du
texte consonantique est peu probable, le scribe du manuscrit A
utilisant généralement la scriptio plena, on aurait dû trouver
twmw) comme en 4Q266 11 10 par exemple ou au moins twm) 3.

1. Pour une analyse de la péricope et de sa structure, voir N. CALDUCH-


BENAGES, « La Sabiduria y la prueba en Sir 4, 11-19 », Estudios Bíblicos, 49,
1991, p. 25-48 ; H. WITCZYK, « Il testo ebraico di Sir 4, 17-18 e i suoi paralleli »,
Collectanea Theologica, 68, 1998, p. 23-38.
2. Le terme n’est pas fréquent, voir Gn 25, 16 ; Nb 25, 15 ; Ps 117, 1 ; 4Q266
11 10 ; voir également Si 24, 6[Syr] : ’mwt’ (gr : ἔθνει).
3. W. van Peursen a montré que le traducteur grec du livre de Ben Sira dispo-
sait vraisemblablement d’un texte comportant moins de matres lectionis que dans
les manuscrits de la Genizah du Caire (W. T. VAN PEURSEN, The Verbal System

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Aussi la plupart des auteurs considèrent la leçon du grec comme


fautive 1 et donnent au tm) du manuscrit A une valeur adver-
biale 2. La traduction syriaque fidèle au texte hébreu confirme
cette hypothèse 3. Notre intérêt n’est pas d’évaluer la valeur de
telle ou telle leçon, mais de souligner l’option choisie par le
traducteur.
Selon l’hébreu et le syriaque, l’écoute de la sagesse apporte un
jugement véritable, droit, juste. Et de fait, la droiture du jugement
est une des caractéristiques du sage dans la tradition sapientielle
(voir Pr 29, 14 : Myl@id@a tme)vb@e +p'wO#$ K7leme, « un roi juge les
pauvres en vérité »).
La version grecque offre une interprétation radicalement
différente : le sage jugera les nations païennes. Dans l’Ancien
Testament, cette faculté est habituellement réservée à Dieu (voir
Mi 4, 3 ; Is 2, 4 ; Jr 32, 31 ; Ps 9, 20 ; 66, 5 ; 81, 8 ; 95, 10 ; 96,
10[LXX] ; 110, 6). L’idée est néanmoins attestée dans la littérature
tardive. L’auteur du livre de la Sagesse (3, 8) l’affirme claire-
ment : « [les âmes des justes] jugeront les nations et domineront
sur les peuples. » On retrouve également cette conception dans
divers écrits du Nouveau Testament : dans la source des logia
(Mt 19, 28 // Lc 22, 30 : « vous siégerez vous aussi sur douze
trônes pour juger les douze tribus d’Israël »), chez Paul (1 Co
6, 2 : « Ne savez-vous pas que les saints jugeront le monde »)

in the Hebrew Text of Ben Sira, Leyde-Boston, Brill, coll. « Studies in Semitic
Languages and Linguistics », 41, 2004, p. 30-31.34). Cependant, la terminaison
du féminin pluriel en écriture défective reste relativement rare. On pourrait
trouver un exemple en Si 48, 7 où le grec a le singulier ἐλεγμόν qui suppose
une Vorlage txakawOt% alors que le manuscrit B a le pluriel twxkwt. Néanmoins,
il est possible que, là aussi, la divergence soit l’œuvre du traducteur et non une
différence de Vorlage.
1. R. SMEND, Die Weisheit des Jesus Sirach erklärt, Berlin, Georg Reimer,
1906, p. 40 ; N. PETERS, Das Buch Ben Sirach oder Ecclesiasticus, Münster,
Aschendorf, « Exegestisches Handbuch zum Alten Testament », 25, 1913, p. 45 ;
M. S. SEGAL, Ml#h )rys Nb rps (The Complete Book of Ben Sira), Jéru-
salem, Bialik Institute, 21958. En revanche, P. Skehan et A. A. Di Lella optent,
sans justifier, pour la leçon du grec (P. SKEHAN et A. A. DI LELLA, The Wisdom
of Ben Sira, New York, Doubleday, coll. « Anchor Bible », 39, p. 170). Ils sont
suivis par B. G. WRIGHT, « “Put the Nations in Fear of You” : Ben Sira and the
Problem of Foreign Rule ».
2. N. CALDUCH-BENAGES, « La Sabiduria y la prueba en Sir 4, 11-19 », p. 36.
Voir L. KOEHLER et W. BAUMGARTNER, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the
Old Testament, Leyde-New York-Boston, Brill, 1994, vol. I, p. 69, § 6.
3. Le Codex Ambrosianus a « celui qui m’écoute jugera en vérité (ndwn šrr’)
et celui qui m’entend s’établira dans mon intérieur. »

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ou encore dans l’Apocalypse (Ap 3, 21 et 20, 4 : « Et je vis des


trônes. À ceux qui vinrent y siéger, il fut donné d’exercer le
jugement 1 »).
L’exemple de Si 4, 15 montre que, là où l’auteur hébreu mettait
en valeur la droiture du jugement du sage, quelques années plus
tard, à la suite de la crise maccabéenne, le traducteur grec interprète
le texte très différemment : le sage juge les nations étrangères. Par
extension, c’est ainsi tout le peuple d’Israël qui est visé à travers la
figure du sage. Le traducteur envisage les relations avec l’étranger
en terme de jugement et donc de subordination.

Deuxième exemple : Siracide 10, 14-16.22.

Si 10, 15 et Si 10, 22 présentent deux exemples significatifs.


Ces deux versets s’insèrent dans une vaste réflexion sur le vrai et
le faux honneur. L’exposé est organisé en deux volets : le premier
(Si 9, 17 - 10, 18), négatif, décrit le faux honneur à travers l’orgueil
des dirigeants ; le second (Si 10, 19 - 11, 6), positif, présente le
véritable honneur enraciné dans la crainte de Dieu et la sagesse 2.
Dans le premier poème, bien que Ben Sira ne fasse référence
à aucun événement historique précis, les allusions ne manquent

1. Il est intéressant de noter que l’on retrouve un phénomène similaire en


Pr 29, 9 : alors que l’hébreu a « un sage est en jugement avec un homme
fou » (lywI)v #$y)i-t)e +p%f#$;ni Mkfxf-#$y)i), la LXX traduit « un homme sage
jugera les nations » (ἀνὴρ σοφὸς κρίνει ἔθνη) et a donc vraisemblablement
lu tm) +p#n Mkx-#y) comme en Si 4, 15.
2. Pour la structure et l’organisation du texte, voir J. HASPECKER, Gottesfurcht
bei Jesus Sirach. Ihre religiöse Struktur und ihre literarische und doktrinäre
Bedeutung, Rome, Biblical Institute Press, 1967 ; G. L. PRATO, Il problema della
teodica in Ben Sira, Rome, Pontificio Istituto Biblico, coll. « Analecta Biblica »,
65, 1975, p. 369 ; A. A. DI LELLA, « Sirach 10, 9-11, 6 : Textual Criticism,
Poetic Analysis, and Exegesis », dans C. L. MEYER et M. O’CONNOR (éd.), The
Word of the Lord Shall Go Forth. Essays in Honor of David Noel Freedman in
Celebration of His Sixtieth Birthday, Winona Lake, Eisenbrauns, ASOR Special
Volume Ser. 1, 1983, p. 157-164 ; A. MINISSALE, La versione greca del Siracide.
Confronto con il testo ebraico alla luce dell’attività midrascica e del metodo
targumico, Rome, Pontificio Istituto Biblico, coll. « Analecta Biblica », 133,
1995, p. 56-65 ; M. GILBERT, « Wisdom of the Poor : Ben Sira 10, 19-11, 6 »,
dans P. C. BEENTJES, The Book of Ben Sira in Modern Research. Proceedings
of the first international Ben Sira conference 28-31 July 1996, Berlin, Walter
de Gruyter, « Beihefte zur Zeitschrift für die alttestamentliche Wissenschaft »,
255, 1997, p. 177.

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pas et visent directement les souverains lagides et séleucides 1. Les


trois distiques des versets 14 à 16 présentent à nouveau un exemple
intéressant. En voici le texte hébreu d’après le manuscrit A :

Mtxt Myyn( b#yw Myhl) Kph My)g )sk .14


(q(q Cr) d( M#r#w Myhl) M+m+ Mywg tbq( .16

14 Dieu renverse le trône des orgueilleux,


et fait asseoir les pauvres à leur place.
[15 Dieu a déraciné les racines des orgueilleux,
et a planté les humbles à leur place.]
16 Dieu rend stupide la ruse des orgueilleux 2
et leur racine est détruite jusqu’à la terre.

Le texte grec donne la version suivante :

14 θρόνους ἀρχόντων καθεῖλεν ὁ κύριος


καὶ ἐκάθισεν πραεῖς ἀντ᾿ αὐτῶν
15 ῥίζας ἐθνῶν ἐξέτιλεν ὁ κύριος
καὶ ἐφύτευσεν ταπεινοὺς ἀντ᾿ αὐτῶν

1. En Si 10, 4-5, Ben Sira rappelle que toute souveraineté sur terre est dans la
main de Dieu et que c’est lui qui établit des humains à la tête des nations pour
un temps limité seulement. Il s’oppose par là clairement aux prétentions divines
et éternelles des souverains lagides et séleucides. Selon APPIEN d’Alexandrie
(Histoire de Syrie, 65), Antiochos II reçut l’épithète de Théos de la part des gens
de Milet. Pour l’attribution d’un titre divin chez les Séleucides, voir P. DEBORD,
« Le Culte royal chez les Séleucides », dans F. PROST, L’Orient méditerranéen de
la mort d’Alexandre aux campagnes de Pompée. Cités et royaumes à l’époque
hellénistique, actes du colloque international de SOPHAU, Rennes, 4-6 avril
2003, Rennes, Presses universitaires de Rennes-Presses universitaires du Mirail,
coll. « Histoire », p. 281-308. Voir également l’argumentation de P. SKEHAN et
A. A. DI LELLA, The Wisdom of Ben Sira, p. 223-224.
2. Je remercie J. Joosten qui m’a suggéré cette traduction du verset. Pour
hbq( dans le sens de « ruse », voir 2 R 10, 19. Certains optent plutôt pour le
sens de « trace » ou de « signe » (ainsi R. SMEND, Die Weisheit des Jesus Sirach
erklärt, p. 95). M+m+ est attesté en hébreu mishnique dans le sens de « stopper,
obstruer » et ainsi « embrouiller la compréhension » (voir M. JASTROW, A Dictio-
nary of the Targumim, the Talmud Babli and Yerushalmi, and the Midrashic Lite-
rature, 2 vol., New York, Pardes Publishing House, 1950, p. 532). Néanmoins, la
plupart des chercheurs préfèrent corriger l’hébreu M+m+ en )+)+ « disperser,
balayer » (ainsi M. S. SEGAL, The Complete Book of Ben Sira, p. 63 ; P. SKEHAN
et A. A. DI LELLA, The Wisdom of Ben Sira, p. 222) ; de fait on peut noter deux
points au-dessus du terme dans le manuscrit, ce qui indique généralement une
correction marginale. On pourrait alors traduire dans ce sens : « Dieu balaye la
trace des orgueilleux. »

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16 χώρας ἐθνῶν κατέστρεψεν ὁ κύριος


καὶ ἀπώλεσεν αὐτὰς ἕως θεμελίων γῆς

14 Le seigneur a renversé les trônes des princes,


et fait asseoir les doux à leur place.
15 Le Seigneur a arraché les racines des nations,
et a planté les humbles à leur place.
16 Le Seigneur a dévasté les territoires des nations,
et les a détruits jusqu’aux fondements de la terre.

La version grecque propose une interprétation différente du


texte hébreu en substituant aux « orgueilleux », les « princes » au
verset 14 et les « nations » aux versets 15 et 16. La comparaison
des deux textes nécessite quelques commentaires :
– Au verset 14, le terme hébreu h)g « orgueilleux » n’est
jamais traduit par ἄρχων dans la Septante, mais est habituellement
rendu par ὑπερήφανος, ὕβρις ou ὑβριστής. Et le petit-fils de Ben
Sira suit habituellement cette règle (voir 7, 17 ; 10, 6.7.8.9 ; 11,
30 ; 13, 20). La traduction grecque ne se justifie donc pas séman-
tiquement, mais par une libre interprétation.
– Le verset 15 manque dans l’hébreu certainement par
homoioteleuton avec le verset 14b ou par homoioarcton avec le
verset 16a 1. Cependant, à partir du texte syriaque, il est légitime de
supposer que l’hébreu devait comporter le terme « orgueilleux »
(g’wtn’) plutôt que « nations ». Cela est confirmé par le contexte
et le parallélisme antithétique des membres des versets 14 et 15
(v. 14 : « renverser les trônes » s’oppose à « faire siéger » et
« orgueilleux » à « pauvre » ; v. 15 : « déraciner » s’oppose à
« planter » et « orgueilleux » à « humble 2 »). En remplaçant le
motif des « orgueilleux » par celui des « nations », le grec brise
cette structure antithétique.
– Enfin, au verset 16, l’hébreu Mywg se vocalise habituellement
MyIwOg% « nations », la traduction proposée par la version grecque
paraît donc parfaitement légitime. Mais le terme peut également
être vocalisé MywIg%", « orgueilleux », qui est l’écriture défective de
Myw)g 3. Et c’est ainsi que l’a compris le traducteur syriaque qui
traduit par « orgueilleux » (g’wtn’) comme aux versets précédents

1. Ainsi N. PETERS, Das Buch Ben Sirach, p. 90.


2. Cela est également confirmé par les recensions origéniennes et lucianiques
ainsi que par la Vetus Latina qui ajoutent ὑπερηφάνων aux versets 14a et 15a
(Vetus Latina : v. 14a ducum superborum, v. 15a gentium superborum).
3. Ainsi R. SMEND, Die Weisheit des Jesus Sirach, p. 95.

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LA CONCEPTION DE L’ÉTRANGER... 283

et non par « nations ». Cette lecture du syriaque est hautement


légitime, et cela pour deux raisons : 1, tout d’abord en raison
du contexte de la péricope centré sur le motif de l’orgueil et
non sur la situation des nations (le terme hw)g apparaît en 10,
6b.7a.8b.14a.15a[Syr] et probablement au v 16a, Nw)g en 10, 12a, le
verbe h)g en 10, 14a, enfin le synonyme Nwdz en 10, 13a.18a alors
que le terme « nation » n’apparaît nulle part ailleurs dans cette
péricope) ; 2, ensuite, en raison de l’orthographe très fluctuante
du substantif y)g \ )g \ hw)g \ tw)g \ hwg \ h)g particulièrement
en écriture défective. Il est possible que le manuscrit dont dispo-
sait le petit-fils de Ben Sira comportait dans les trois occurrences
de Si 10, 14-16 la graphie Mywg. On trouve un cas similaire en
So 3, 6 où la Septante traduit l’hébreu Mywg par ὑπερηφάνους En caractère
« orgueilleux 1 ». hébreu
Ainsi, si dans le texte hébreu Ben Sira s’en prend aux orgueilleux
qui désignent très probablement les souverains hellénistiques, dans
la version grecque l’auteur s’en prend directement et explicitement
aux princes et plus généralement aux nations étrangères, pour
annoncer leur destruction et l’instauration des doux et des humbles
à leur place. Pour un lecteur qui a vécu la crise maccabéenne et qui
se trouve en pleine reconquête du territoire par les hasmonéens,
l’allusion ne peut pas être plus claire : Dieu renverse les princes
pour établir les doux et dévaste les territoires des nations étrangères
jusqu’aux racines de la terre.
Quelques versets plus loin (Si 10, 19-25), au début du second
tableau tracé par Ben Sira, le texte hébreu et sa traduction en grec
présentent à nouveau des divergences significatives. Voici le texte
préservé dans les manuscrits A et B 2 :

[Myhl) )ry dbkn (rz] #wn)l (rz hm dbkn (rz .19


hwcm rbw( hlqn (rz #wn)l (rz hm hlqn (rz
[wm](b Myhl) )ryw dbkn M#)r Myx) Nyb .20
Myhl) t[)r]y Mtr)pt #rw yrkn rzw rg .22
smx #y) lk dbkl Ny)w l[yk#]m ld twzbl Ny) .23
Myhl) )r[y]m lwdg N[y)w] wdbkn l#wmw +pw# r# .24
Nnw)ty )[l] M[kx db(w Mrwh lyk#m db( .25

1. Selon R. SMEND (Die Weisheit des Jesus Sirach, p. 317), il faudrait égale-
ment lire MywIg"% en Si 35, 22 alors que le grec et le syriaque traduisent par
« nations ».
2. Pour la reconstitution du texte et la critique textuelle, nous suivons A. A. DI
LELLA, « Sirach 10, 9-11, 6 : Textual Criticism, Poetic Analysis, and Exegesis »,
p. 157-160.

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284 JEAN-SÉBASTIEN REY

19 Quelle race est digne d’honneur ? La race de l’homme.


[La race digne d’honneur : celle qui craint Dieu.]
Quelle race est méprisée ? La race de l’homme.
La race méprisée : celle qui transgresse le commandement.
20 Entre des frères, c’est leur tête qui est honorée,
mais celui qui craint Dieu [est honoré] parmi son peuple.
22 Immigré, inconnu, étranger et pauvre,
leur magnificence, c’est la crainte de Dieu.
23 Il ne faut pas mépriser un pauvre intelligent,
et il ne faut glorifier aucun homme violent.
24 Prince, juge et gouverneur sont honorés,
mais il n’y a pas plus grand que celui qui craint Dieu.
25 L’esclave intelligent est élevé,
et l’esclave sage ne se plaint pas.

Et voici sa traduction en grec par le petit-fils de Ben Sira :

19 σπέρμα ἔντιμον ποῖον σπέρμα ἀνθρώπου


σπέρμα ἔντιμον ποῖον οἱ φοβούμενοι τὸν κύριον
σπέρμα ἄτιμον ποῖον σπέρμα ἀνθρώπου
σπέρμα ἄτιμον ποῖον οἱ παραβαίνοντες ἐντολάς
20 ἐν μέσῳ ἀδελφῶν ὁ ἡγούμενος αὐτῶν ἔντιμος
καὶ οἱ φοβούμενοι κύριον ἐν ὀφθαλμοῖς αὐτοῦ
22 πλούσιος καὶ ἔνδοξος καὶ πτωχός
τὸ καύχημα αὐτῶν φόβος κυρίου
23 οὐ δίκαιον ἀτιμάσαι πτωχὸν συνετόν
καὶ οὐ καθήκει δοξάσαι ἄνδρα ἁμαρτωλόν
24 μεγιστὰν καὶ κριτὴς καὶ δυνάστης δοξασθήσεται
καὶ οὐκ ἔστιν αὐτῶν τις μείζων τοῦ φοβουμένου τὸν κύριον
25 οἰκέτῃ σοφῷ ἐλεύθεροι λειτουργήσουσιν
καὶ ἀνὴρ ἐπιστήμων οὐ γογγύσει

19 Quelle race est digne d’honneur ? La race de l’homme.


Quelle race est digne d’honneur ? Ceux qui craignent Dieu.
Quelle race est méprisée ? La race de l’homme.
Quelle race est méprisée ? Ceux qui transgressent les
commandements.
20 Entre des frères, c’est leur chef qui est honoré,
mais ceux qui craignent Dieu [sont honorés] à ses yeux.
22 Riche, chargé d’honneur et pauvre,
leur fierté, c’est la crainte de Dieu.
23 Il n’est pas juste de mépriser un pauvre intelligent,

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LA CONCEPTION DE L’ÉTRANGER... 285

et il n’est pas approprié de glorifier un homme pécheur.


24 Grand, juge, puissant seront honorés,
mais aucun d’eux n’est plus grand que celui qui craint Dieu.
25 Les hommes libres serviront l’esclave sage,
et l’homme avisé ne se plaindra pas.

Deux points méritent d’attirer notre attention : les questions


rhétoriques du verset 19 et le verset 22. Bien que le texte hébreu
et la version grecque divergent légèrement, les interrogations
du verset 19 expriment une problématique claire : l’honneur ne
dépend pas de la descendance et donc de l’appartenance à telle
ou telle nation, mais de la crainte du Seigneur et de la pratique
des commandements. Le terme hébreu (rz, traduit par « race »,
désigne la « semence » des plantes, des hommes ou des animaux.
Par extension, le terme signifie la progéniture, la descendance
et donc la lignée 1. Le terme peut donc également désigner une
nation dont l’identité est souvent définie par la descendance dans
le judaïsme 2. Il est naturellement traduit par σπέρμα en grec
qui recouvre globalement le même monde sémantique. Cette
affirmation universaliste est illustrée au verset 22. Ben Sira y
affirme que l’immigré, l’inconnu, l’étranger et le pauvre, ce qui
fait leur gloire, leur honneur, c’est la crainte du Seigneur. Les
quatre termes (rg, rz, yrkn, #r) renvoient à des catégories bien
définies 3 :

1. Le terme (rz apparaît 15 fois dans le Siracide, en particulier dans l’éloge


des Pères (voir 44 - 50), il y désigne toujours la descendance et donc la postérité
d’un personnage antique.
2. Voir H. D. PREUSS, art. (rz, dans Theologisches Wörterbuch zum Alten
Testament, vol. II, 663-686.
3. Concernant ces trois catégories, on peut consulter C. VAN HOUTEN, The
Alien in Israelite Law, Sheffield, Sheffield Academic Press, coll. « Journal for
the Study of the Old Testament Supplements Series », 107, 1991 ; M. BERTRAND,
« L’Étranger dans les lois bibliques », dans J. RIAUD, L’Étranger dans la
Bible et ses lectures, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Lectio divina », 213, 2007,
p. 55-84 ; P. MOTTARD, « L’Étranger : de la Bible hébraïque à la Septante », ibid.,
p. 127-164. À propos du rg, Katell BERTHELOT, « La Notion de ger dans les textes
de Qumrân », Revue de Qumrân, 74, 1999, p. 171-216 ; F. GARCIA MARTINEZ,
« La Conception de “l’autre” dans le Document de Damas », dans A. LEMAIRE
et S. C. MIMOUNI, Qoumrân et le judaïsme du tournant de notre ère, actes de
la table ronde, Collège de France, 16 novembre 2004, Paris-Louvain, Peeters,
« Collection de la Revue des études juives », 40, 2006, p. 37-50 ; D. HAMIDOVIĆ,
« À la frontière de l’altérité, le statut de l’étranger-résident dans les milieux
esséniens », dans J. RIAUD, L’Étranger dans la Bible, p. 261-304.

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286 JEAN-SÉBASTIEN REY

– Le terme rg (un hapax dans le Siracide) est fréquent dans la


Bible hébraïque, il y désigne l’étranger séjournant en terre d’Israël,
l’immigré. Traduit généralement par προσήλυτος dans la Septante,
il n’y désigne néanmoins pas encore le converti au judaïsme 1 ; le rg
renvoie à une classe sociale faible et démunie (il est souvent associé
aux veuves et aux orphelins), mais sa connotation la plus importante
réside dans son opposition au xrz)), « l’autochtone », le « natif ».
Le rg ne fera jamais partie des « fils d’Israël » même s’ils sont tous
deux égaux devant la loi dans la législation sacerdotale.
– Le terme rz désigne l’altérité totale, c’est l’étranger au sens
large, pas seulement dans un sens ethnique ou nationaliste. C’est celui
qui est autre, extérieur à un groupe, à une catégorie donnée, ainsi,
par exemple, en Si 45, 18, rz désigne l’étranger au sacerdoce.
– Le terme yrkn désigne l’étranger qui ne réside pas dans le
pays ou qui y est seulement de passage.
– Enfin, le quatrième terme, #r, désigne le pauvre, financière-
ment et socialement, et renvoie à une des catégories sociales les
plus défavorisées.
Les sonorités mises en œuvre accentuent l’intensité du verset 2.
Les trois termes rg, rz et yrkn désignent avec insistance ceux
qui n’appartiennent pas aux « fils d’Israël », l’étranger dans son
altérité la plus radicale. En affirmant qu’ils ont droit à l’honneur et
à la reconnaissance au même titre que les « fils d’Israël », Ben Sira
brise clairement la frontière ethnique et s’oppose à une forme de
particularisme du judaïsme antique. Celui qui est digne d’honneur,
c’est celui qui craint le Seigneur. L’affirmation semble inédite, le
prophète Jérémie (9, 22-23) tenait certes des propos semblables
qui mettaient en cause le sage, l’homme fort et le riche, mais pas
l’étranger.
Cette ouverture à l’autre paraît inacceptable pour le traducteur
grec. Aussi supprime-t-il la mention de l’étranger pour se consa-
crer au riche (πλούσιος), à l’homme d’honneur (ἔνδοξος) et au
pauvre (πτωχός) 3. La visée reste la même : il n’y a pas acception

1. La question du sens de προσήλυτος est fortement débattue et la biblio-


graphie abondante, nous renvoyons au bref état de la question par P. MOTTARD,
« L’Étranger… », p. 137-138. Voir également E. WILL et C. ORRIEUX, « Prosély-
tisme juif ? » Histoire d’une erreur, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 51-55.
2. Noter l’allitération en [r], l’utilisation des vélopalatales [g], [k] et des
dentales spirantes [z] et [š], ainsi que l’inversion sonore entre [zr] et [rš].
3. La version sahidique a conservé la leçon προσήλυτος καὶ πλούσιος tandis
que la Syrohexaple a προσληπτὸς ἐκ λαῶν (voir R. SMEND, Die Weisheit des
Jesus Sirach, p. 98).

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de personne, mais l’exemple est radicalement différent. Or, dans


le cas du verset 22, rien ne permet de justifier la traduction du
grec par rapport à l’hébreu 1. Nous avons bien là une relecture du
traducteur, qui implicitement exclut l’étranger de toute possibilité
d’accéder à l’honneur.

Troisième exemple : Siracide 50, 25-26.

En dernier exemple, je voudrai porter mon attention sur Siracide


50, 25-26. Il s’agit d’un proverbe numérique particulièrement
énigmatique. Il apparaît dans le livre en dehors de tout contexte,
sans transition, après la conclusion du long panégyrique du grand
prêtre Simon (Si 50, 22-24) et juste avant la souscription du livre
(Si 50, 27-29) 2. Voici le texte hébreu tel qu’il est préservé dans le
manuscrit B :

M( wnny) ty#yl#hw y#pn hcq Mywg yn#b .25


Mk#b rdh lbn ywgw t#lpw ry(# yb#wy .26

25 Il y a deux nations que mon âme déteste


et une troisième qui n’est pas un peuple :
26 ceux qui habitent Séir et la Philistie,
et la nation folle qui habite à Sichem.

Tandis que le texte grec a :

25 ἐν δυσὶν ἔθνεσιν προσώχθισεν ἡ ψυχή μου


καὶ τὸ τρίτον οὐκ ἔστιν ἔθνος
26 οἱ καθήμενοι ἐν ὄρει Σαμαρείας καὶ Φυλιστιιμ
καὶ ὁ λαὸς ὁ μωρὸς ὁ κατοικῶν ἐν Σικιμοις

25 Il y a deux nations que mon âme a détestées


et une troisième qui n’est pas une nation :
26 Ceux qui sont établis sur la montagne de Samarie, les Philistins,
et le peuple fou qui habite à Sichem.

1. Selon R. SMEND (Die Weisheit des Jesus Sirach, p. 98), le grec aurait pu
lire dbknw dzw.
2. Voir P. SKEHAN et A. A. DI LELLA, The Wisdom of Ben Sira, p. 558.

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288 JEAN-SÉBASTIEN REY

L’identification des nations mentionnées dans le texte hébreu


reste sujette à caution dans la mesure où Ben Sira emploie des
désignations anachroniques qui font appel à l’historiographie vété-
rotestamentaire. Les deux premiers semblent néanmoins assez
explicites : les habitants de Séir doivent désigner les Iduméens du
sud et du sud-est de la Judée 1, tandis que les habitants de la Philistie
renvoient aux résidents des villes côtières. Plus complexe est la
désignation du « peuple fou qui habite à Sichem ». L’expression
renvoie aux habitants de Samarie : en effet, Sichem rassemblait la
majeure partie de la population depuis la destruction de la ville de
Samarie en 331 par Alexandre le Grand 2. La plupart des chercheurs
y ont alors vu une des plus anciennes attestations du schisme reli-
gieux entre Juifs et Samaritains 3. Cependant, notre connaissance
du conflit repose essentiellement sur des témoignages plus tardifs.
Aussi, l’hypothèse mériterait d’être révisée ou du moins nuancée,
et cela pour plusieurs raisons :
1. En premier lieu, il faut remarquer que le traducteur grec
établit une distinction entre « ceux qui habitent sur la montagne
de Samarie » et « le peuple fou qui habite à Sichem ». Les
deux désignations ne renvoient donc pas à un même groupe.

1. Ainsi P. SKEHAN et A. A. DI LELLA, p. 558 ; R. SMEND, Die Weisheit des


Jesus Sirach, p. 491. L’identification des habitants de Séir avec les Iduméens
est attestée par FLAVIUS JOSÈPHE, Ant., II, 1 ainsi qu’en Gn 36, 8 et en 1 M 5, 3.
La localisation exacte de la montagne de Séir reste incertaine (voir la note de
É. NODET dans FLAVIUS JOSÈPHE, Les Antiquités juives, livres I à III, traductions
et notes, Paris, Éd. du Cerf, 1990, p. 72, n. 3 à 5). Pour les relations de la Judée
avec l’Idumée durant la période séleucide, voir E. SCHÜRER, The History of the
Jewis People, vol. II, p. 2, n. 2.
2. « La ville de Samarie a été la capitale de la province jusqu’à l’expédition
punitive d’Alexandre en 331 av. J.-C. contre ses habitants. Après cette date, au
cours de l’époque hellénistique, la région de Sichem avec le temple du mont
Garizim et la ville autour de lui est probablement devenue le centre de la popu-
lation locale de la province de Samarie » (J. DUŠEK, Les Manuscrits araméens
du Wadi Daliyeh et la Samarie vers 450-332 av. J.-C., Leyde-Boston, Brill, coll.
« Culture and History of the Ancient Near East », 30, 2007, p. 600). La fondation
du temple au mont Garizim doit remonter au Ve siècle avant J.-C. sous Darius II
(424-405 avant J.-C.), probablement par Sanballat le Horonite (voir J. DUŠEK,
Les Manuscrits araméens du Wadi Daliyeh, p. 603, et Y. MAGEN, H. MISGAV
et L. TSFANIA, Mount Gerizim Excavations, vol. I, The Aramaic, Hebrew and
Samaritan Inscriptions, Jérusalem, Israel Antiquities Authority, coll. « Judea
and Samaria Publications », 2, 2005).
3. Voir en particulier l’article qui fait référence : J. D. PURVIS, « Ben Sira’ and
the Foolish People of Shechem », Journal of Near Eastern Studies, 24, 1965,
p. 88-94. Mais J. D. Purvis utilise des sources trop tardives pour être véritable-
ment convaincant.

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Par l’expression « habitant de Sichem », Ben Sira ne viserait


pas directement les Samaritains (qu’il ne nomme pas) mais
l’ensemble des populations résidant à Sichem.
2. De fait, nous savons que les habitants de la province de
Samarie étaient d’origine extrêmement diversifiée depuis le
repeuplement de la zone après la chute de Samarie en 721 (voir
2 R 17, 24 ; Esd 4, 9-10). Cette mixité de la population est
confirmée par l’onomastique des manuscrits du Wadi Daliyeh 1
ainsi que par la lettre des Samaritains à Antiochus IV rapportée
par Flavius Josèphe. Dans cette dernière, les Samaritains se
présentent comme des descendants des Mèdes et des Perses et
se désignent comme des « Sidoniens » (Flavius Josèphe, Ant.,
II, 258). Or, c’est précisément cette mixité que fustige Ben Sira
lorsqu’il affirme au verset 25 que cette nation « n’est pas un
peuple ». De fait, elle est constituée de plusieurs peuples.
3. L’expression « peuple fou » est certainement un argument
en faveur d’une allusion au mouvement religieux des Samaritains
d’un point de vue juif 2. Cependant, comme l’a déjà remarqué
E. J. C. Tigchelaar, il faut comprendre l’expression à la lumière
de Dt 32, 21 dont s’inspire Ben Sira : « Moi, je les rendrai jaloux
par ce qui n’est pas un peuple, par une nation folle je les indi-
gnerai. » D’après ce texte, « peuple fou » et « pas un peuple »
sont mis en parallèle et sont donc équivalents. Ainsi l’expres-
sion « peuple fou » ferait également référence à la mixité de la

1. « La plupart des noms sont yahwistes ; dans les autres noms, les éléments
théophores El, Ab, Šamaš, Sahar, Bel, Baga, Sîn, Nabu, Šalman, Ba‘al, Isis,
Ilahi et Qôs renvoient à l’onomastique ouest-sémitique, nord-arabe, araméenne,
hébraïque, babylonienne, phénicienne, égyptienne, perse et iduméenne »
(J. DUŠEK, Les Manuscrits araméens du Wadi Daliyeh, p. 601). Concernant la
situation de Sichem (Tell Balâtah) à l’époque hellénistique, on peut consulter
les rapports du fouilleur G. E. WRIGHT, « The Samaritans at Shechem », The
Harvard Theological Review, 55, 1962, p. 357-366, ainsi que Shechem. The
Biography of a Biblical City, New York-Toronto, 1965 ; plus récemment E. F.
CAMPBELL, Shechem III : the Stratigraphy and Architecture of Shechem (Tell
Balâtah), Boston, American Schools of Oriental Research, coll. « Archaeological
Reports », 6, 2002.
2. L’expression se retrouve également en Test. Lévi, 7, 1-4 à propos des
habitants de Sichem peut-être en dépendance à Si 50, 25-26 (voir J. KUGEL,
« The Story of Dinah in the Testament of Levi », Harvard Theological Review,
85, 1992, p. 23-25). Le terme lbn semble également être appliqué aux habi-
tants de la Samarie en 4Q372 1 11 (voir E. SCHULLER dans D. M. GROPP et
al., Qumran Cave 4. XXVIII. Miscellanea, part 2, Oxford, Clarendon Press,
coll. « Discoveries in the Judaean Desert », XXVIII, 2001, p. 171-172 et
174-175).

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population de Sichem 1 et c’est face à cette mixité que Ben Sira


s’indignerait 2.
4. Enfin, le dernier argument que je voudrais soulever est la data-
tion de la rupture définitive entre Juifs et Samaritains. Bien que des
tensions ancestrales évidentes existent entre les deux provinces, la
période de domination lagide et séleucide semble marquée par une
certaine sérénité dans leurs relations respectives. Il n’en va pas de
même après la révolte maccabéenne. En effet, contrairement aux
maccabéens, les Samaritains font allégeance à Antiochus IV. Dans
une lettre qu’ils lui adressent, ils se distinguent explicitement des
Juifs 3, se présentent comme des « Sidoniens de Sichem » descen-
dants des Mèdes et des Perses, se proposent de consacrer leur
temple au culte de Zeus Hellénios et de payer tribut (voir Flavius
Josèphe, Ant., XII, 257-264). On peut considérer que la scission
est définitivement entérinée en 112-111 avant J.-C. lorsque Jean
Hyrcan détruit Sichem et le temple du mont Garizim 4. Or Ben
Sira écrit avant la révolte maccabéenne et donc bien avant ces
événements-là.
À la suite de ces constatations, on peut affirmer que Ben Sira ne
met pas spécifiquement l’accent sur les Samaritains. En mention-
nant les Iduméens au sud-est, les peuplades côtières à l’ouest et
la province de Samarie au nord dont il déplore la mixité, Ben
Sira trace la périphérie de la Judée et fustige ainsi l’ensemble
des populations limitrophes. Il est à noter que les trois régions

1. Voir E. J. C. TIGCHELAAR, Prophets of Old and The Day of the End. Zecha-
riah, the Book of Watchers and Apocalyptic, Leyde, Brill, coll. « Oudtestamen-
tische Studiën », 35, 1995, p. 202, n. 77. À noter que l’expression « peuple fou »
désigne également les Babyloniens en Si 49, 5b.
2. Pour la vision négative du mélange des populations voir Ne 13, 3 ; Ez 30, 5 ;
Os 7, 8 ; 2 M 12, 13. Enfin, le motif est étroitement lié à la question des mariages
mixtes sévèrement prohibés par Esdras (Esd 9, 12-14).
3. Ce qui prouve que l’occupant hellénistique ne distinguait pas les Juifs
des Samaritains : « Aujourd’hui que tu traites les Juifs comme le méritait leur
méchanceté, les officiers du roi, pensant que c’est par suite de notre parenté
avec eux que nous suivons les mêmes pratiques, portent contre nous les mêmes
accusations alors que, depuis l’origine, nous sommes Sidoniens, comme le
démontrent clairement nos archives publiques » (FLAVIUS JOSÈPHE, Ant., XII,
260 ; trad. Joseph Charmonard).
4. Flavius Josèphe date la destruction de Sichem et de ce temple en 128. Les
monnaies retrouvées sur le site invitent à repousser le terminus post quem de
plus d’une dizaine d’années, soit en 112-111 (voir Y. MAGEN, Mount Gerizim
Excavations, p. 13), ce qui s’accorde également avec la date de la destruction
de Sichem qui n’est pas antérieure à 107 (voir G. E. WRIGHT, « The Samaritans
at Sechem », p. 358, et la stratigraphie de E. F. CAMPBELL, Shechem III).

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LA CONCEPTION DE L’ÉTRANGER... 291

mentionnées par Ben Sira sont des zones où l’acculturation avec le


monde hellénistique est particulièrement marquée 1. Inversement,
la Judée constitue une province isolée, à l’écart des grandes
voies de communication et marquée par l’exclusivisme de la loi
judaïque 2. C’est cette situation particulière que Ben Sira met en
valeur.
La perspective du traducteur grec est différente. En remplaçant les
« habitants de Séir » par les « habitants de la montagne de Samarie »,
il semble viser directement le mont Garizim, où les Samaritains
célèbrent leur culte, et la cité hellénistique qui l’entoure 3. Ainsi,
le traducteur ne fustigerait plus les régions limitrophes, mais les
territoires encore sous gouvernement séleucide après l’instauration
de l’État hasmonéen et la période de reconquête. En effet, si en
147 Jonathan parvient à occuper quelques villes côtières comme
Joppé et Azotos (1 M 10, 67-87 ; Flavius Josèphe, Ant., XIII,
91-102), à partir de 137, Antiochus VII réaffirme ses prétentions
sur la Judée et réoccupe la côte palestinienne (1 M 15, 25-36 ;
Flavius Josèphe, Ant., XIII, 236 s.). Les habitants de la Samarie
comme du littoral sont, de toute évidence, favorables au pouvoir
séleucide et sont donc perçus comme collaborateurs 4. À partir de
129, après la mort d’Antiochus VII, Jean Hyrcan pourra reprendre
la politique expansionniste en récupérant les villes côtières ainsi
que la Samarie (Sichem et Garizim sont détruits après 112-111,
probablement en 107 5). Or on se rappellera que le petit-fils traduit

1. E. WILL et C. ORRIEUX, Ioudaïsmos-hellènismos, p. 72.


2. Voir ibid., p. 73. Cette indépendance politique de la Judée est bien illus-
trée par la monnaie qui est la seule à porter le nom de la province (Yehud) en
caractères araméens.
3. Les résultats des fouilles entreprises par Y. Magen à partir de 1993 commen-
cent à être publiés. Il a mis au jour les restes du temple de l’époque perse et
hellénistique ainsi que d’une ville hellénistique entourant le temple (Y. MAGEN,
Mount Gerizim Excavations).
4. Pour les villes côtières, voir par exemple 1 M 12, 34 ; pour la Samarie, la
lettre des Samaritains à Antiochus IV est parfaitement explicite, voir le texte
déjà cité p. 290, n. 3, et la suite : « Nous te supplions donc, toi le bienfaiteur et
le sauveur, d’ordonner à Apollônios, sous-préfet, et à Nicanor, agent royal, de
ne pas nous faire de tort en nous accusant des mêmes crimes que les Juifs, qui
nous sont étrangers par la race comme par les coutumes, et de consacrer notre
temple anonyme au culte de Zeus Hellénios : ainsi, nous ne serons plus molestés
et, pouvant vaquer en toute sécurité à nos travaux, nous te paierons des tributs
plus considérables » (FLAVIUS JOSÈPHE, Ant., XII, 261 ; trad. Joseph Charmonard).
La zone côtière et la Samarie restent les lieux de conflits entre Séleucides et
Hasmonéens durant les années 137 à 111 (voir 1 M 13, 20).
5. Voir p. 290, n. 4.

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le texte de son grand-père entre 132 et 110, soit en plein conflit


avec les pouvoirs séleucides.
L’analyse de ces versets de Ben Sira montre à nouveau que le
traducteur grec n’hésite pas à s’écarter de sa source pour l’adapter
à une situation historique nouvelle. L’accent ne porte plus sur les
provinces limitrophes à la Judée, mais sur les provinces hellénis-
tiques en guerre contre le nouvel État hasmonéen.

Conclusion.

L’analyse que nous avons menée montre qu’en plusieurs lieux


le traducteur grec n’hésite pas à modifier ou à interpréter le texte
source dont il dépend en fonction de sa situation historique et de
sa propre perception de l’altérité. Ainsi en Si 4, 15, il passe du sage
qui jugera « en vérité » au motif du sage qui jugera « les nations »
étrangères ; en Si 10, 14-16, il remplace à trois reprises le renverse-
ment des orgueilleux par celui des nations ; en Si 10, 22, alors que
l’immigré, l’inconnu et l’étranger ont droit à l’honneur s’ils crai-
gnent le Seigneur, il n’en est plus question dans le texte grec qui
remplace l’honneur de l’étranger par l’honneur de l’homme riche
et de l’homme pauvre ; enfin, en Si 50, 25-26, Ben Sira fustige les
provinces limitrophes à la Judée qui sont fortement imprégnées de
la culture hellénistique, alors que le traducteur grec s’en prend aux
populations favorables au gouvernement séleucide lors du conflit
qui oppose le nouvel État hasmonéen à l’occupant grec.
Dans le processus de traduction, on remarque deux types de
phénomènes : l’interprétation et la réécriture. En Si 4, 15 et Si 10,
16, nous avons noté que la traduction du grec pouvait se justifier
par une vocalisation particulière du texte consonantique. On peut
dire que, là où le texte hébreu présentait une ambiguïté, ou du
moins offrait une pluralité de sens, le traducteur grec fixe une
interprétation en favorisant une vision particulariste du judaïsme.
En Si 10, 15 ; 10, 22 et 50, 26, rien dans le texte hébreu ne permet
de justifier ou d’expliquer la leçon du texte grec. À moins de
supposer que le traducteur grec disposait d’un texte hébreu diffé-
rent, la version grecque se présente comme une véritable réécriture
en vue de renforcer une optique particulariste.
Mon intention n’était pas de montrer que le texte hébreu portait
un regard catégoriquement positif sur les nations étrangères alors
que, inversement, le traducteur grec envisagerait l’altérité de façon
totalement négative. La perception que Ben Sira a des nations,

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dans le texte hébreu, est teintée d’ambiguïté, le dernier exemple


cité, Si 50, 25-26, le prouve. Cela apparaît également dans le
chapitre 36 dont je n’ai pas pu tenir compte dans cette présentation.
Néanmoins, cette étude montre que le traducteur grec renforce
les positions et ferme toute possibilité d’ouverture en direction
des nations païennes essentiellement représentées par l’occupant
séleucide. La crise latente des années 180 avant J.-C. est désormais
manifeste et cela se ressent dans la traduction grecque qui occulte
toute ouverture universelle pour renforcer le particularisme judéen.
Il est à noter que l’on constate un phénomène inverse dans la
traduction grecque du Psautier qui présente souvent des interpré-
tations plus universelles que ne le propose le texte hébreu 1. Cela
s’explique par le fait que le Psautier est vraisemblablement traduit
sous les Lagides, en même temps que sont rédigés le livre de
Qohélet ou la Lettre d’Aristée et en un temps où les relations entre
le judaïsme et l’hellénisme sont paisibles. En revanche, un siècle
plus tard, Juifs et Hellènes sont en plein conflit et les Hasmonéens
en pleine revendication identitaire. Cette crise transparaît dans la
traduction grecque du livre du Siracide.
Ces constatations relatives à l’identité de chaque version du
texte du Siracide posent une interrogation sur le texte traduit dans
les Bibles « usuelles ». Un simple regard sur les quelques versets
étudiés montrera l’ambiguïté du problème : en Si 4, 15, la BJ
traduit : « celui qui l’écoute juge les nations » tandis que la TOB
a : « celui qui l’écoute jugera avec équité » ; toutes deux suivent
le texte grec par le discours à la troisième personne, mais la TOB
choisit la leçon de l’hébreu pour le terme « équité » plutôt que
celui de « nations » attesté dans le grec ; inversement, en Si 10, 15,
c’est la BJ qui suit le texte syriaque, qui reflète vraisemblablement
l’hébreu, en traduisant : « le Seigneur a déraciné les orgueilleux »
tandis que la TOB suit le texte grec en traduisant : « le Seigneur a
déraciné les nations ». En Si 10, 22 la BJ, dans les deux premières
éditions (1956 et 1973) suit le texte grec en traduisant : « Riche,
chargé d'honneur ou pauvre, qu'il mette sa fierté dans la crainte
du Seigneur » , mais dans la dernière édition (1998) elle traduit
l'hébreu : « Prosélyte, étranger ou pauvre leur fierté est dans la
crainte du Seigneur », tout comme la TOB.

1. Voir E. BONS, « Comment le Psaume 32LXX parle-t-il de la création ? », dans


F. GARCIA MARTINEZ et M. VERVENNE (éd.), Interpreting Translation : Studies on
the LXX and Ezechiel in Honour of Johan Lust, Leuven, Peeters, « Bibliotheca
Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium », 192, 2005, p. 63-64.

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Cet amalgame des versions génère une grande confusion. Si la


traduction est toujours une altérité en soi, le texte de la BJ ou de la
TOB ne renvoie plus à aucun texte réel, mais se présente comme
une nouvelle reconstruction. Il semble nécessaire, du moins dans
le cas du livre de Ben Sira, de considérer et de respecter chaque
version de façon indépendante. En effet, chacune est porteuse
d’une identité singulière qui prend naissance à travers une chaîne
de transmissions, d’interprétations et de relectures.

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