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DÉTERMINISME ET CAUSALITÉ

Jacques Bouveresse

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Presses Universitaires de France | « Les Études philosophiques »

2001/3 n° 58 | pages 335 à 348


ISSN 0014-2166
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ISBN 9782130517245
Article disponible en ligne à l'adresse :
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http://www.cairn.info/revue-les-etudes-philosophiques-2001-3-page-335.htm
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Pour citer cet article :


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Jacques Bouveresse, « Déterminisme et causalité », Les Études philosophiques
2001/3 (n° 58), p. 335-348.
DOI 10.3917/leph.013.0335
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DÉTERMINISME ET CAUSALITÉ

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1. Le principe de causalité et la loi d’entropie

Mon intention n’est pas de vous parler de la question de la causalité et


du déterminisme dans l’épistémologie et la philosophie de Schlick en géné-
ral, mais seulement de la façon dont elle est traitée dans l’article « Naturphi-
losophie », qui a été écrit en 1925 pour un recueil destiné à faire le point sur
l’état des questions et des connaissances dans les différents secteurs de la
philosophie1. La première chose à remarquer est que Schlick défend à cette
époque-là tout à fait clairement une position qui correspond à ce qu’on
appelle le réalisme scientifique : « Il n’y a, écrit-il, absolument aucun doute
sur le fait que tous les éléments ultimes que la science doit assumer pour
rendre intelligible la structure de la nature doivent être considérés comme
réels exactement au même sens et au même degré que les objets perçus de la
nature eux-mêmes. Il est évident que nous ne pouvons pas construire le réel
à partir de particules irréelles ou de simples concepts. Si la physique se sent
obligée de soutenir qu’un corps est constitué d’atomes, alors ces atomes
sont certainement exactement aussi réels que le corps lui-même. Les élec-
trons existent aussi sûrement que la lune existe » (p. 427).
En ce qui concerne le principe de causalité, Schlick constate qu’il nous
dit seulement qu’un effet doit avoir une cause, mais pas ce qu’est, dans
chaque cas, cette cause. Il faut donc qu’il y ait des règles qui indiquent quelle
espèce de cause appartient à un effet déterminé, et inversement. Et ces
règles sont les lois de la nature. Comme l’avait déjà dit Helmholtz, le
contenu du principe causal consiste dans l’assertion que tous les événe-
ments dans la nature ont lieu conformément à des lois. Helmholtz dit que la
loi causale est « la régularité présupposée de la nature » (die vorausgesetzte
Gesetzmässigkeit der Natur) ou, plus exactement, le présupposé du fait que la

1. Die Philosophie in ihren Einzelgebieten, Lehrbuch der Philosophie II, herausgegeben von
Max Dessoir, Berlin, Ullstein Verlag, 1925, p. 395-462.
Les Études philosophiques, no 3/2001
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nature obéit à des lois1. Et Schlick, qui est d’accord avec lui sur ce point,
conclut de cela que « causalité et régularité (Naturgesetzlichkeit) sont une seule
et même chose » (op. cit., p. 430). Si on le comprend à la façon de Helmholtz,
on doit admettre que le principe de causalité ne possède pas nécessairement
une validité universelle. Et c’est à la théorie de la connaissance, et non à la

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philosophie de la nature, de décider si c’est ou non le cas : « La validité de la
causalité est (...) une présupposition, et non un objet, des sciences de la
nature, et la philosophie de la nature doit par conséquent laisser le traite-
ment de la question de la validité du principe à la théorie générale de la
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connaissance (qui doit assurément rendre sa décision sur la base des résul-
tats obtenus dans l’étude de la nature) » (ibid., p. 429).
La tâche de la philosophie de la nature n’est donc pas de se prononcer
sur la validité du principe de causalité, mais uniquement de clarifier son
sens. La réponse à cette question est donnée justement par la réduction de la
notion de causalité à celle de « nomicité » (Gesetzlichkeit). Schlick insiste sur le
fait que, si l’idée de causalité inclut effectivement, comme on le pense
d’ordinaire, celle de nécessité, celle-ci doit être dissociée de toute idée
anthropomorphique de contrainte exercée par la cause et ne consiste en rien
d’autre que la validité universelle. La nécessité signifie simplement la régularité,
par opposition à ce qu’on appelle le « hasard » ou à l’absence de loi.
« L’énoncé selon lequel “A suit nécessairement de B”, dit Schlick, est totale-
ment identique quant au contenu à l’énoncé selon lequel “Dans tous les cas,
si l’état B a lieu, l’état A suit” et ne contient absolument rien de plus » (ibid.,
p. 435). Autrement dit, même s’il maintient que le concept de causalité et,
par conséquent, celui de loi naturelle contiennent la notion de nécessité,
Schlick défend une conception de la causalité que l’on ne peut appeler autre-
ment que humienne : il n’y a véritablement rien de plus dans le concept de
causalité que dans le concept de régularité ou de consécution constante. On
peut, bien sûr, parler de nécessité, mais le vrai sens de ce qu’on appelle, en
l’occurrence, la nécessité n’est rien d’autre que cela. Dans son commentaire
sur Helmholtz, Schlick constate, du reste, que ce n’est pas sur les pas de
Kant, mais sur ceux de Hume, que marche Helmholtz. Et, dit-il : « Il peut
être permis d’ajouter qu’à nous aussi le point de vue de Hume semble être le
seul qui puisse résister à toutes les attaques de la critique » (p. 181). Mais on
peut penser qu’il subsiste un problème dans la façon dont s’exprime Schlick,
puisque le seul moyen pour la nécessité d’être conservée, tout en étant
réduite à la notion d’universalité, serait qu’elle soit identifiée à la notion
d’universalité non pas quelconque, mais, justement, nécessaire. En fait, au lieu
de continuer à parler de nécessité logique et de nécessité naturelle, Schlick
pourrait aussi bien, comme il le fait dans un cours des années 1933-1934 (On

1. Voir le commentaire de Schlick dans Hermann von Helmholtz, Epistemological Wri-


tings, The Paul Hertz / Moritz Schlick Centenary Edition of 1921, with Notes and Commen-
tary by the Editors, newly translated by Malcolm F. Lowe, Dordrecht, D. Reidel Publishing
Co., 1977, p. 180-181.
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so-called necessity of thought), opposer simplement la nécessité logique et la régu-


larité naturelle.
Quand on prend en considération le problème de l’évolution temporelle
de l’univers, on se trouve confronté, remarque-t-il, à des questions de philo-
sophie de la nature qui sont tout à fait différentes de celles que pose la

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spatialité du cosmos (Naturphilosophie, p. 451). La raison de cela tient à
l’existence d’une loi, appelée « la deuxième loi de la thermodynamique », qui
est d’un type complètement nouveau par rapport à celles qui avaient été
considérées jusque-là et qui, pour cette raison, mérite un examen spécial
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dans la philosophie de la nature. La nouveauté consiste dans le fait qu’il


s’agit d’une loi qui, justement, n’est pas universellement valide, mais possède
le statut d’une loi avec exceptions. « Depuis les recherches de Ludwig
Boltzmann, il y a, écrit Schlick, des raisons de penser – et c’est la conception
qui prévaut parmi les scientifiques contemporains – que le principe
d’entropie n’est en aucune façon nécessaire, mais ne possède qu’une validité
probable ; en d’autres termes, ce n’est pas dans tous les cas, mais seulement en
moyenne dans la très grande majorité des cas, que les événements se passent
de la façon qui est énoncée par le principe d’entropie. Quand ce principe
affirme, par exemple, que “si deux corps de température différente sont en
contact, la chaleur s’écoule du plus chaud vers le plus froid, et non
l’inverse”, cet énoncé est valide dans le même sens que, par exemple,
l’assertion selon laquelle “personne, en utilisant un dé normal, n’obtiendra le
six un million de fois à la suite” » (ibid., p. 453). D’un côté, le deuxième prin-
cipe de la thermodynamique semble être la seule loi de la nature susceptible
d’imposer un sens déterminé à la fois aux processus qui ont lieu dans la
nature et à l’évolution de l’univers dans son ensemble. Si le principe
d’entropie était une loi de la nature au sens tout à fait strict, une loi qui ne
supporte pas d’exceptions, l’évolution de l’univers suivrait un cours irréver-
sible en direction de l’état de repos complet qui correspond à ce qu’on
appelle la « mort thermique ». Mais nous savons, d’un autre côté, que le
deuxième principe de la thermodynamique n’est pas universellement valide.
La difficulté fondamentale que Boltzmann a eu à résoudre peut donc se
résumer ainsi. Si l’on admet que : 1 / ce qu’on appelle le sens du temps est
déterminé par l’existence de processus irréversibles qui ont lieu dans la
nature, et 2 / ce qui caractérise les processus irréversibles est le passage
d’états moins probables à des états plus probables, on peut comprendre
pourquoi le temps s’écoule dans un sens déterminé. Mais, en même temps,
puisque le passage d’états plus probables à des états moins probables n’est
pas impossible, mais seulement très improbable, et que tout événement qui
a une probabilité différente de zéro finira par arriver un jour, à condition
d’attendre suffisamment longtemps, il n’y a pas de processus irréversible qui
ne puisse pas se dérouler aussi, à un moment où à un autre, en sens inverse,
et pas non plus de nécessité pour que l’univers dans son ensemble ne puisse
pas, lui aussi, évoluer à partir d’un certain moment en sens inverse. Comme
le dit Schlick, « cela signifierait la ruine de toutes les spéculations cosmolo-
338 Jacques Bouveresse

giques qui reposent sur l’admission du principe d’entropie comme étant une
loi de la nature absolument valide » (ibid., p. 454).
Tout comme Boltzmann, Schlick considère que la « flèche du temps »
thermodynamique constitue la seule base physique possible pour ce qu’on
appelle l’anisotropie du temps. Et il admet également que « l’irréversibilité

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des processus et l’unilatéralité du sens du temps sont au fond un seul et
même fait » (ibid.). Par conséquent, si jamais dans l’univers lui-même ou
dans une partie de l’univers les événements se déroulaient dans un sens con-
traire à celui qui est exigé par le principe de l’accroissement de l’entropie, le
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passé et le futur auraient échangé leur rôle, et on pourrait dire que


l’écoulement du temps lui-même a inversé son sens. C’est ce que suggère
l’hypothèse cosmologique fameuse de Boltzmann, qui a été critiquée sévère-
ment par Popper. Naturellement, si l’on considère que le sens du temps qui
va du passé vers le futur est par définition identique à celui du passage
d’états moins probables à des états plus probables, on peut se demander
pourquoi on éprouve le besoin de dire que le temps se déroulerait aussi en
sens inverse, et non pas simplement que les processus naturels auraient lieu
en sens inverse. Mais c’est un point sur lequel je ne veux pas m’attarder ici.
Schlick admet qu’une succession d’événements qui se déroulerait en
sens inverse de ce qui est exigé par le deuxième principe nous semblerait, si
nous en étions témoins ou si nous y étions impliqués, excessivement
étrange. Mais il se pourrait aussi, dit-il, que nous ne soyons pas du tout cons-
cients de la bizarrerie et croyions être en train de vivre dans le monde ordi-
naire. La raison de cela est que nous appelons « passés » les événements
dont nous avons des « souvenirs », et « futurs » ceux dont nous n’avons pas
encore eu l’expérience. La mémoire est, fondamentalement, le seul critère
dont nous disposons pour distinguer le passé et le futur, mais c’est un critère
subjectif. « Quel événement est le premier “objectivement” et “en réalité”,
nous serions tout à fait incapables de le décider, et peut-être que cela
n’aurait pas de sens de demander si ce qui nous apparaît comme le “passé”
est réellement “passé” ou en réalité est peut-être “à venir”, et nous est sim-
plement présenté de façon trompeuse comme passé, en raison du cours per-
verti de tous les processus (y compris nos propres processus mémoriels) »
(ibid., p. 455).
Il reste cependant à expliquer pourquoi nous n’avons, en général,
d’information précise que sur les événements passés, et non sur les événe-
ments futurs. D’après le principe entropique, c’est plutôt la deuxième chose
qui devrait être le cas, puisqu’il est plus facile, en l’utilisant, de calculer le
futur que de calculer le passé. Il est, en effet, plus facile de spécifier l’état
indifférencié vers lequel tend une distribution d’énergie non uniforme que
de dire à partir de quels états plus différenciés un état moins différencié a
évolué. La réponse à cela est, dit Schlick, que la structure du passé est
inférée non pas à partir de la façon dont l’énergie est distribuée, mais à partir
de la disposition spatiale des objets : « Le passé (...) peut être reconnu et
reconstruit parce qu’il laisse des “traces” derrière lui. Je peux voir d’après
Déterminisme et causalité 339

l’état de la plage que quelqu’un a marché sur elle il y a peu de temps, mais je
ne peux pas voir d’après lui si quelqu’un marchera sur la plage dans un futur
proche. Or la création de “traces”, au sens le plus large, se produit toujours
par le fait qu’une énergie de forme différenciée (dans notre cas, l’énergie
cinétique des pas de l’homme) effectue un déplacement de particules physi-

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ques (les grains de sable sur la plage) et, ce faisant, imprime une forme déter-
minée sur elles (l’impression d’un pied), qui reste préservée de façon
durable, précisément parce que l’énergie impliquée passe, conformément à
la loi d’entropie, à une forme dispersée (mouvement désordonné des molé-
cules des grains de sable), et de ce fait ne cause aucun déplacement supplé-
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mentaire des grosses particules. Si l’énergie restait sous une forme ordonnée
(comme énergie cinétique des grains de sable), les grains ne resteraient pas
en repos après avoir reçu l’empreinte du pied, et aucune trace persistante ne
serait laissée. Puisque notre “souvenir” repose assurément aussi sur certai-
nes traces qui sont restées dans le cerveau, l’explication donnée ici a une
validité parfaitement générale, et rend plausible la raison pour laquelle notre
remémoration, elle aussi, ne s’étend que dans le passé (défini à l’aide de la
“Deuxième Loi”), et non dans le futur » (ibid., p. 455-456). Mais naturelle-
ment, dans ces conditions, si on formule le principe en disant que l’entropie
s’accroît quand le temps s’écoule dans le sens positif, c’est-à-dire quand on
va du passé vers le futur, cela n’est pas nécessairement vrai, si par « écoule-
ment du temps » on entend l’expérience subjective que nous avons de
l’écoulement du temps, car, dans certaines conditions, ce qui nous apparaît
de façon trompeuse comme passé pourrait être objectivement futur, et
inversement. Et cela risque d’être peu différent d’une simple tautologie, si
par « écoulement du temps » on entend l’écoulement objectif du temps, tel
qu’il est déterminé par le principe d’entropie.

2. Conditions initiales et lois : deux façons d’expliquer l’irréversibilité

Le principe d’entropie est une macro-loi. L’explication de cette loi, c’est-


à-dire de la tendance de la nature à disperser l’énergie et à « préférer » des
états de plus grande égalité thermique, doit être cherchée dans des micro-
lois de l’espèce appropriée. Mais les micro-lois que l’on connaît sont réversi-
bles. Comment l’irréversibilité peut-elle, dans ces conditions, s’introduire
dans la nature ? Il y a, dit Schlick, deux possibilités. La première serait que
les micro-lois que l’on a découvertes jusqu’ici ne soient pas les lois ultimes.
La deuxième serait que la raison de l’irréversibilité des processus naturels ne
doive pas être cherchée au niveau des lois, mais dans les conditions initiales.
C’est la solution qui avait été adoptée par Boltzmann, tout au moins avant
qu’il ne suggère une autre explication possible, qui correspond à son hypo-
thèse cosmologique controversée. Cette hypothèse ne fait pas de supposi-
tion particulière sur les conditions initiales, puisque la courbe qui décrit les
variations de la grandeur H (le négatif de l’entropie) a un comportement
340 Jacques Bouveresse

symétrique par rapport au passé et au futur et passe la quasi-totalité de son


temps tout près de la valeur minimum, pour s’en éloigner seulement de
façon exceptionnelle et de façon d’autant plus exceptionnelle que la dévia-
tion est plus importante. Mais Boltzmann n’a manifestement proposé
cette hypothèse que pour s’affranchir de l’obligation d’avoir à expliquer la

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réalisation des conditions initiales particulières dont dépend la validité
du deuxième principe, dans l’interprétation statistico-mécanique qu’il en
donne. La suggestion qu’il fait est que, si on ne peut pas se passer d’une
explication qui rende compte des conditions initiales elles-mêmes, on peut
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toujours faire la supposition que, quand l’univers ou la partie de l’univers


concernée se retrouvent dans un état très improbable, ils y sont arrivés dans
tous les cas à la suite d’une énorme fluctuation. Mais, en attendant, il reste
vrai que, quelle que puisse être la façon dont ils sont arrivés là, ils évolueront
vers des états qui deviennent toujours plus probables.
Il n’y a, cependant, rien d’illégitime, pour Boltzmann, dans le fait qu’une
explication soit obligée de postuler des conditions initiales spécifiques, qui
ne sont pas à leur tour expliquées et pourraient même être inexplicables. Si
l’on part de la supposition que le monde s’est trouvé au départ dans un état
très improbable (dans lequel la valeur de la grandeur H est très supérieure au
minimum), on n’a pas besoin d’une loi de la nature particulière, mais seule-
ment des lois mathématiques de la probabilité, pour expliquer que l’évo-
lution s’effectue de façon unilatérale dans le sens du passage à des états de
plus en plus probables. Le calcul des probabilités, qui relève des mathémati-
ques pures et non de la physique, permet de comprendre pourquoi, comme
le dit Schlick, « l’énergie des processus ordonnés “tend”, lorsque l’occasion
lui est offerte, à se changer en l’énergie de processus désordonnés » (ibid.,
p. 457). Boltzmann insiste sur le fait que, comme n’importe quel autre
énoncé mathématique, le principe d’entropie, considéré comme une loi de
probabilité, formule une assertion du type : « Si telles ou telles conditions
sont réalisées, alors telles ou telles conséquences s’ensuivent nécessaire-
ment. » Ce qui fait de lui une loi de la nature est l’adjonction de la supposi-
tion que des conditions de l’espèce appropriées sont réalisées, par exemple
qu’un système gazeux isolé de son environnement et abandonné à lui-même
satisfait les conditions en question.
Le principe d’entropie contient donc un élément qui n’apparaît pas dans
les lois de la nature, en tant que telles. Les lois de la nature nous disent sim-
plement quels événements ont lieu lorsqu’un certain état initial est réalisé.
Mais elles ne nous disent pas quels états initiaux sont réalisés et à quel
moment. « ... La question de savoir quelle constellation les corps de la
nature, qu’il s’agisse des planètes ou des molécules, occupent à un moment
quelconque n’est pas décidée pour nous par une loi quelconque, mais est
une question de hasard (tout comme c’est un hasard, et une chose qui ne
peut pas être interprétée à son tour comme la conséquence d’une loi, que
des lois naturelles déterminées règnent simplement dans le monde) » (ibid.,
p. 58). Le mot « hasard », bien entendu, indique ici uniquement que nous
Déterminisme et causalité 341

avons affaire à des états de choses qui doivent être considérés simplement
comme des faits, qui ne peuvent pas être expliqués par des lois, mais seule-
ment, le cas échéant, par des lois en combinaison avec des conditions initia-
les déterminées qui ont été réalisées antérieurement, des faits qui, en der-
nière analyse, constituent la condition de possibilité de l’explication de quoi

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que ce soit par des lois. Il n’y a pas de lois qui expliquent pourquoi certaines
conditions initiales ont été réalisées au départ, tout comme il n’y a pas de
lois qui expliquent pourquoi l’univers obéit à des lois déterminées. C’est en
cela que l’on peut dire de ces deux choses qu’elles sont le fait du hasard. Ce
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que l’on peut conclure de cela est que les lois, en tout cas les lois au sens
traditionnel, gouvernent les processus qui ont lieu dans le temps, mais
n’expliquent pas pourquoi les choses se présentent à un moment donné
simultanément dans un arrangement déterminé. « Les lois, en d’autres ter-
mes, dit Schlick, déterminent seulement les choses qui arrivent l’une après
l’autre dans le temps, et non ce qui est simultané (le concept de simultanéité
devant recevoir ici en plus une certaine signification élargie, en référence
à la théorie de la relativité). Si nous considérons l’image du monde quadri-
dimensionnelle, nous pouvons dire que la causalité règne uniquement dans
la direction du temps, et non dans les directions de l’espace. Là, nous avons
des lois, mais ici, pour commencer, uniquement des faits » (ibid.).
La distinction que Schlick a en tête est du même genre que celle que fait
Cournot entre la régularité de la loi et l’irrégularité du fait. « Par exemple, écrit
celui-ci, la mécanique céleste nous donne la théorie des perturbations du
système planétaire, et nous démontre la stabilité de ce système en assignant
des limites, dans un sens et dans l’autre, aux oscillations très lentes et très
petites que subissent les éléments des orbites ; mais elle ne nous fait point
connaître les causes qui ont établi entre les corps du système de tels rapports
de distances et de masses, que l’ordre, une fois établi, tendit de lui-même à
se perpétuer. La raison physique et la cause immédiate de ce fait si singulier,
l’une des marques les plus frappantes d’une intelligence ordonnatrice, se
trouvent certainement dans la série des phases que le monde a traversées
avant d’arriver à cet ordre final et stable dont nous admirons la simplicité
majestueuse. »1 Nous pouvons expliquer par les lois de la mécanique céleste
pourquoi un système de corps caractérisé par les rapports de distances et de
masses que nous constatons est stable. Mais tant que nous ne connaissons
pas complètement l’histoire qui a conduit à la réalisation d’un arrangement
de cette sorte, nous sommes obligés de traiter son existence simplement
comme un fait et comme relevant de ce que Schlick appelle un hasard. Par-
tout, cependant, où l’on retrouve, dans le simultané lui-même, des régulari-
tés caractéristiques, on quitte le domaine de la contingence pure pour
retrouver celui de la nécessité et de la loi : « Une nébuleuse, que le télescope
résout dans un amas d’étoiles groupées irrégulièrement, est ainsi constituée

1. A. A. Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique
philosophique, Paris, Hachette, 1922, p. 455.
342 Jacques Bouveresse

fortuitement, accidentellement, par un accident dont les proportions dépas-


sent pour les dimensions et la durée, tout ce qu’il est possible à notre imagi-
nation de saisir : au lieu que la constitution du soleil et des planètes en sphé-
roïdes aplatis tient à une loi ou à une nécessité de nature. »1
Schlick constate que le principe d’entropie indique que, même dans le

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royaume des faits, il y a des hypothèses générales, que, dans ce domaine-là
aussi, il peut y avoir une connaissance générale. Et il est naturel, dit-il, « de se
demander si, dans ce domaine-là également, il y a des règles qui dans ce cas-
là, il est vrai, ne seraient pas des lois causales (ne seraient pas “nomothéti-
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ques”), mais se référeraient aux collocations ( “ontologiques” ) qui apparais-


sent dans la nature » (op. cit., p. 458-459). Le principe d’entropie inclut un
élément qui n’est pas purement nomique, mais ontologique, parce qu’il
repose sur une hypothèse d’existence. C’est, en effet, seulement la particula-
rité de l’état initial qui explique que l’énergie ait tendance à se dissiper. Ce
que dit l’hypothèse est qu’ « il y a une prépondérance très large dans le
monde des constellations qui conduisent à un accroissement de l’entropie »
(ibid., p. 458). Les configurations qui conduiraient à une violation du
deuxième principe sont des configurations qui, comme le dit Boltzmann,
devraient, d’une certaine façon, avoir été réalisées intentionnellement pour
cela et que le hasard seul ne peut produire que de façon tout à fait excep-
tionnelle. Mais si les conditions initiales sont d’un type exceptionnel,
l’évolution du système pourra constituer aussi une exception par rapport à
ce qui est exigé par le principe entropique. Tout ce que l’on peut dire est
que, si le hasard règne librement – et c’est ce qui est censé être garanti par ce
qu’on appelle l’ « hypothèse du désordre moléculaire » –, les configurations
spéciales qui conduiraient à une violation du deuxième principe n’appa-
raîtront que de façon extrêmement rare. « La règle assumée par le principe
d’entropie, écrit Schlick, ou l’hypothèse du désordre moléculaire, a un carac-
tère “statistique” ; elle a trait à la fréquence d’occurrence de certains états, et
elle est du même type que par exemple l’assertion selon laquelle dans une
grande ville il se produit tant de suicides en moyenne chaque année. La
régularité statistique est par conséquent une espèce spéciale de régularité
ontologique. Y en a-t-il encore d’autres espèces ? » (ibid., p. 459). Boltzmann
lui-même compare explicitement les deux questions : combien de temps
faudrait-il attendre pour que le nombre annuel des suicides qui ont lieu en
moyenne chaque année dans un pays se trouve tout à coup, par exemple,
multiplié ou divisé par cent ? et : combien de temps faudrait-il attendre pour
que les molécules qui sont contenues dans 1 cm3 d’un gaz donné se retrou-
vent exactement dans la même configuration que celle qui était réalisée au
départ ? Mais ce que constate Schlick est que le principe d’entropie lui-
même inclut une hypothèse statistique déterminée sur la fréquence relative
des états initiaux « favorables », c’est-à-dire susceptibles de permettre le

1. A. A. Cournot, Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes,
Paris, Vrin, 1973, p. 10.
Déterminisme et causalité 343

genre de prédiction qu’il autorise. Le principe ne s’applique que parce que la


proportion des états initiaux qui conduiraient à une évolution anti-
thermodynamique peut être considérée comme ridiculement faible.
Quand on dit que les régularités statistiques ne sont pas causales, on ne
veut donc pas dire uniquement qu’elles n’autorisent que des inférences qui

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sont seulement statistiques, et non pas causales. On veut dire aussi qu’elles
sont ontologiques, et non pas nomiques. C’est ce qui amène Schlick à se
demander s’il n’y a pas d’autres exemples de lois qui sont aussi ontologiques.
On retrouve ici le problème que j’évoquais il y a un instant à propos de
Cournot. Ne pourrait-on pas supposer que, même dans l’ordre de la coexis-
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tence, la contingence et le désordre ne sont qu’apparents, que la régularité


règne partout, même si nous ne la percevons pas, que finalement tout se
tient et tout s’explique par des lois ? « Il semble à première vue, écrit Schlick,
que les faits purs, les états initiaux, ne soient pas eux-mêmes dépourvus de
toute espèce de régularité ; dans l’espace également, nous trouvons des
répétitions de la même chose au même moment : les mêmes éléments chi-
miques sont présents dans les régions les plus diverses de l’univers, et nous
avons des raisons de supposer que les électrons, les constituants ultimes de
la matière, sont identiques entre eux, partout où ils peuvent se trouver. Cela
nous fait entrevoir des problèmes particuliers. Ce qui est certain est que ces
fragments de régularité ontologique dont nous avons connaissance ne sont
pas, et de loin, suffisants pour déterminer complètement un aspect quel-
conque de la nature. Si je sais quelle sorte d’état règne dans une partie du
monde, je ne peux pas dériver de cela les états qui existent au même
moment dans d’autres parties. Mais nous ne pouvons écarter entièrement
l’idée que la recherche ultérieure découvrira un jour des chemins jusqu’à
présent inconnus qui pourraient permettre d’éclairer également ce domaine-
là, qui semble se situer entièrement dans le demi-jour de la contingence, à
l’aide du concept de loi » (ibid., p. 459). On peut remarquer que Maxwell
tirait justement de l’existence d’une quantité innombrable d’exemplaires
rigoureusement identiques de molécules appartenant à un nombre déter-
miné d’espèces un argument décisif en faveur de l’idée de création. À ses
yeux, une situation de ce genre ne pourrait pas être le résultat d’une évolu-
tion spontanée quelconque, dont le résultat serait toujours immanquable-
ment d’introduire des différences de plus en plus importantes, et non de
réaliser une identité de plus en plus parfaite.

3. Le hasard est-il seulement dans les faits ou également dans les lois ?

Le principe de causalité signifie qu’il y a des séquences d’événements qui


se répètent de façon invariable dans le temps. Si un événement du type A
a lieu à un moment donné, toutes choses égales d’ailleurs, un événement du
type B s’ensuivra dans tous les cas. S’il y avait des lois ontologiques, il y
aurait aussi des coexistences qui se répètent invariablement dans l’espace.
344 Jacques Bouveresse

Dans tous les cas où l’on trouve un objet A à un endroit donné, on pourrait
conclure à la présence d’un objet B à un autre endroit. On pourrait même
peut-être, dans le cas le plus favorable, conclure de ce qui se passe à un
endroit donné du monde à ce qui se passe à n’importe quel autre endroit.
Mais, comme le dit Schlick, de façon générale, les éléments de régularité

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ontologique que nous connaissons sont très insuffisants pour nous per-
mettre d’inférer de ce qui existe à un endroit donné du monde à ce qui existe
à un autre endroit.
Le maximum de régularité ontologique serait atteint s’il était possible,
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comme dans l’univers leibnizien, d’extraire de la connaissance complète


d’un individu particulier une connaissance complète du monde auquel il
appartient, à la fois dans l’ordre de la coexistence spatiale et dans celui de la
succession temporelle. « La limite extrême, à laquelle la pénétration de la
nature à l’aide du concept de loi pourrait être étendue, serait, dit Schlick,
atteinte s’il nous était possible en principe de calculer, à partir de l’état d’une
partie donnée de la nature, aussi petite soit-elle, pendant un temps donné,
aussi bref soit-il, l’état total de l’univers à tous les moments. Cela reviendrait
à réaliser, d’une façon merveilleuse, une idée de Leibniz, qui pensait voir
dans toute “monade” un reflet complet de l’univers entier : dans tout élé-
ment de volume, aussi petit soit-il, du monde quadri-dimensionnel, tous les
événements de la nature seraient contenus en germe de façon complète.
Quant à savoir si nous réussirons à trouver un jour une telle régularité omni-
présente, c’est impossible à dire. Dans l’état présent de notre connaissance,
il n’y a pas grand-chose qui suggère qu’elle existe simplement » (ibid.).
On est obligé aujourd’hui de prendre sérieusement en considération la
possibilité que le règne des lois causales ne s’étende pas aussi loin qu’on le
suppose généralement et qu’il soit même tout à fait limité. Une fois qu’on a
introduit l’approche statistique en physique, la question se pose naturelle-
ment de savoir si la régularité ultime de la nature ne serait pas elle-même de
nature statistique ; autrement dit, si les micro-lois elles-mêmes ne seraient
pas, en fin de compte, des lois de probabilité. Admettre cela représenterait,
remarque Schlick, une nouveauté complète, pour la raison suivante : « Une
grande audace de pensée s’attache à cette conception, car à ce point
l’introduction du principe de probabilité aurait une signification complète-
ment différente de celle qui est impliquée dans le macro-comportement de
la nature. Dans le deuxième cas, comme nous l’avons vu, tout était une
question de régularité causale stricte, et la probabilité n’avait trait qu’à la fré-
quence contingente des états initiaux – mais si l’on croit que les micro-lois
ultimes ont, pour leur propre part, un caractère probabiliste, les événements
eux-mêmes deviennent alors une affaire contingente ; ils seraient soustraits
à la causalité et ils cesseraient d’être connaissables de façon exhaustive.
D’après les résultats de la “théorie quantique” auxquels nous allons nous
référer, les processus par lesquels les atomes individuels émettent et absor-
bent de la radiation électromagnétique obéissent à certaines règles de proba-
bilité, et plus on a réussi à suivre ces processus à l’intérieur de l’atome, plus
Déterminisme et causalité 345

on doit, semble-t-il, compter avec le fait que ce comportement ne peut plus


être compris davantage, par exemple de la façon ontologique. La première
des possibilités mentionnées plus haut (p. 456) relativement au principe
d’entropie serait ainsi choisie ; le hasard ferait son entrée dans le micro-
comportement, et le principe entropique lui-même pourrait être élevé, pour

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les processus de radiation, au rang d’une micro-loi » (ibid., p. 460).
Le changement qui est en train de se produire est donc le suivant. Dans
la mécanique statistique classique, on s’efforçait de prédire le cours des évé-
nements à partir d’une hypothèse de type probabiliste concernant la nature
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des conditions initiales et de lois causales strictes. Le principe entropique


n’était pas une micro-loi, mais une loi macroscopique qui résulte de
l’application du calcul des probabilités à des populations constituées d’un
nombre très grand de molécules ayant des comportements indépendants,
mais qui restent gouvernés en principe de façon déterministe par des lois de
forme rigoureusement causale. À présent, ce ne sont plus seulement les
conditions initiales, mais les lois elles-mêmes, qui sont concernées par
l’intervention du concept de probabilité. Et l’irréversibilité, qui était jusque-
là une propriété macroscopique qui appartient à des systèmes constitués
d’éléments dont les mouvements individuels obéissent à des lois réversibles,
se trouve ainsi transformée en une caractéristique interne des micro-
processus eux-mêmes.

4. Les conséquences de la révolution quantique

Schlick constate que ce changement implique une renonciation fon-


damentale à la connaissabilité exhaustive de la nature, puisque dans les pro-
cessus élémentaires une coordination univoque de nos concepts avec les
événements ne serait plus possible. Or, dans l’Allgemeine Erkenntnislehre,
dont la deuxième édition paraît la même année, Schlick avait expliqué que
l’existence d’une coordination de cette sorte est essentielle à la science :
« C’est manifestement le présupposé de la compréhensibilité du monde
qu’il y ait un système de définitions implicites qui corresponde exactement
aux jugements d’expérience, et les choses iraient au mieux pour notre
connaissance de la réalité, si nous savions avec une certitude absolue qu’il
existe toujours des concepts qui garantissent une désignation univoque du
monde du fait. »1
La définition implicite nous fournit le moyen d’obtenir une détermina-
tion complète des concepts et, du même coup, une exactitude rigoureuse de
la pensée (ibid., p. 16). Mais nous n’avons pas de certitude a priori que les
concepts ainsi obtenus pourront toujours être mis en relation univoque avec
les faits. On peut toujours se donner les moyens de penser de façon exacte,

1. Allgemeine Erkenntnislehre, 2 e éd., 1925, Suhrkamp Taschenbuch Verlag, 1979, p. 91.


346 Jacques Bouveresse

mais rien ne prouve que la réalité soit telle qu’elle puisse toujours être
pensée de façon exacte. Le problème qui se pose aujourd’hui est que non
seulement nous n’avons pas de garantie qu’il sera toujours possible de trou-
ver un système de concepts qui puissent être coordonnés de façon univoque
aux événements réels, mais il se pourrait déjà que le seul système de

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concepts que nous sommes en mesure d’utiliser pour décrire et expliquer les
événements ne permette pas de désigner à chaque fois univoquement des
événements déterminés du monde réel. On peut, dit Schlick, décrire
l’évolution du système solaire à l’aide d’une quantité innombrable d’énoncés
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historiques qui caractérisent les positions des planètes à différents moments.


Mais on peut aussi désigner les planètes à l’aide du concept d’un quelque
chose qui se meut selon certaines équations (ce qui revient à adopter une
définition implicite) et obtenir ainsi d’un coup déductivement, à partir des
équations, tous les énoncés désirés sur les positions passées et futures des
corps célestes du système solaire. L’univocité signifie ici qu’une fois qu’une
description mathématique déterminée a été assignée comme désignation à
un état donné, considéré comme une condition initiale, une désignation du
même genre se trouve également assignée de façon univoque à n’importe
quel autre état, passé ou futur, du système. Or il se peut que nous soyons
obligés dorénavant d’adopter un système de désignations qui ne permet plus
de calculer des événements précis, mais seulement des probabilités ou des
fréquences d’occurrence pour des événements. Dans ce cas, le genre de
connaissance que nous pouvons espérer obtenir conserve quelque chose
d’irréductiblement historique. La connaissance théorique ne peut pas rem-
placer complètement le simple récit des événements, tels qu’ils se sont pro-
duits ou se produiront. L’avantage principal que nous attendons d’un sys-
tème de concepts mathématiques introduits par des définitions implicites et
appliqués ensuite à la réalité, qui est de nous permettre de formuler des
énoncés à propos de faits réels dont nous n’avons encore aucune expé-
rience, est intrinsèquement remis en question, puisque nous ne pouvons
plus ni anticiper de façon univoque l’histoire future des événements, ni
reconstituer de façon univoque leur histoire passée.
Si l’on est contraint d’accorder un caractère statistique aux micro-lois
ultimes, le principe de raison suffisante ne peut plus être maintenu et celui
de la compréhensibilité fondamentale et de la connaissabilité exhaustive de
la nature ne le peut pas davantage : « Nous ne pourrions jamais, en principe,
donner une raison suffisante pour ce qui arrive. Nous serions seulement
capables de dire, par exemple, que dans des circonstances particulières, dans
une période particulière, un atome donné émet tant ou tant de fois en
moyenne un “quantum” d’énergie de radiation ; mais si nous devions nous
demander quelle est la cause qui fait qu’il rayonne précisément à un moment
déterminé, et non à d’autres, alors il n’y aurait aucune réponse à cela,
l’événement individuel serait absolument sans cause. Le futur ne pourrait
pas être déterminé exactement à l’avance, il ne serait justement pas déter-
miné ; dans des limites plus larges, les événements seraient totalement contin-
Déterminisme et causalité 347

gents. Et cela serait vrai également pour les macro-événements, car ceux-ci,
après tout, sont composés de micro-processus, et peuvent en fin de compte
prendre un aspect tout à fait différent du fait de petits changements interve-
nus dans les seconds. Qui plus est, d’une façon qui est exactement la même,
comme on peut s’en rendre compte immédiatement, le passé ne serait plus

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complètement calculable à partir du présent. Le monde, en dernier ressort,
serait livré au hasard. En conséquence, non seulement l’existence de la
nature, dans sa configuration spécifique et avec ses lois particulières, devrait
être considérée comme tout simplement sans raison et contingente, mais
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son évolution également serait un produit du hasard. En d’autres termes, non


seulement l’ontologique, mais également le nomothétique, non seulement
l’être, mais également le devenir, cesseraient d’être strictement déterminés ;
le vieux rêve d’une “formule du monde”, à l’aide de laquelle un Laplace
pouvait espérer calculer tout état passé et futur du monde, pour peu qu’un
seul état lui soit donné..., ce rêve serait définitivement mort » (Naturphilo-
sophie, p. 460-461).
Dans bien des cas, nous ne pouvons pas indiquer de raison suffisante
pour une détermination qui est de nature ontologique, pour ce qui est sim-
plement, par opposition à ce qui arrive à ce qui est. Mais une fois que nous
avons choisi un système de désignations scientifiques appropriées pour
caractériser les choses qui existent à un moment donné, nous avons des
chances de réussir à savoir, au moins dans une certaine mesure, ce qui leur
est arrivé jusqu’ici et ce qui va leur arriver, et de comprendre pourquoi. Or
c’est justement cette distinction qui est en train de devenir inapplicable. Le
principe de raison suffisante ne peut plus être appliqué même à ce qui arrive
et à l’évolution qui en résulte pour les objets du monde réel.
Mais Schlick s’empresse d’ajouter, conformément à la position qu’il a
toujours défendue avec la plus grande fermeté sur ce point, qu’il n’y aurait
là aucune raison de se réjouir pour ce qu’il appelle « les champions d’une
“liberté de la volonté” métaphysique ». Car un effondrement complet du
point de vue déterministe serait sûrement fatal à la liberté, puisqu’un événe-
ment absolument contingent ne pourrait avoir pour cause aucune « volonté »
et qu’une décision non déterminée, c’est-à-dire absolument contingente, de
la volonté, signifierait l’abolition de toute responsabilité morale (ibid., p. 461).
Un degré plus élevé de fortuité ne pourrait signifier qu’un degré plus élevé
d’irresponsabilité.
Au total, Schlick constate que ni l’axiome causal ni l’exigence d’une
compréhensibilité complète de la nature ne peuvent être considérés comme
des présuppositions nécessaires et intangibles. Nous pourrions avoir de
bonnes raisons de consentir, à un moment donné, à les abandonner. Mais le
prix à payer pour cela serait très élevé, et il faudrait, par conséquent, pour
que nous le fassions, que la pression des faits devienne suffisante pour ne
nous laisser aucun autre choix. On peut remarquer qu’il y a, de façon géné-
rale, sur ce genre de question, une similitude assez remarquable entre
l’attitude de Schlick et celle d’Einstein.
348 Jacques Bouveresse

Schlick caractérise la nouveauté principale qui a été apportée par la


mécanique quantique comme ayant consisté à introduire la discontinuité
dans les événements eux-mêmes. La discontinuité avait été introduite
depuis longtemps au niveau de la structure ontologique du monde par le
biais de l’atomisme. Mais on pensait jusque-là que les événements corres-

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pondent à des processus continus, d’une façon qui va de pair avec la conti-
nuité qui est attribuée à l’espace et au temps. Or on peut dire que la révolu-
tion quantique oblige à accepter l’idée d’une sorte d’atomisme des
événements eux-mêmes. On peut d’ailleurs considérer cela comme la vic-
toire finale complète de Boltzmann, qui avait déjà utilisé en 1872 une procé-
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dure de quantification de l’énergie et avait en outre exprimé sa conviction


que non seulement l’énergie, mais également le temps lui-même, pourraient
très bien être structurés de façon atomique.
Pour le moment, cependant, on peut seulement constater qu’il y a un
conflit fondamental, qui n’est pas seulement celui du continu et du discret,
mais qui est beaucoup plus profond que cela : « La théorie quantique, d’un
côté, et la théorie “classique”, de l’autre, représentent manifestement deux
aspects différents de ce qui arrive dans la nature, et le font toutes les deux,
jusqu’à un certain point, avec une perfection et une exactitude considéra-
bles ; mais pour ce qui est de la question de savoir comment les deux aspects
sont connectés l’un à l’autre, nous sommes encore, pour le moment, dans
une obscurité profonde. Introduire la lumière dans cette obscurité est sans
aucun doute la tâche première de la physique actuelle, et le problème ne
peut être résolu que par la recherche empirique ; sans son aide, même le phi-
losophe de la nature ne peut pas regarder au-delà. Il est possible que la
théorie quantique puisse supporter d’être incorporée à une théorie appro-
fondie de la continuité ; mais c’est peut-être aussi la conception disconti-
nuiste de la nature qui l’emportera. Il semble pour le moment, cependant,
que des instruments de pensée tout à fait nouveaux soient nécessaires pour
surmonter la difficulté ; ainsi, une modification encore plus radicale des
concepts d’espace et de temps pourrait fournir la solution » (ibid., p. 462).

Jacques BOUVERESSE,
Professeur au Collège de France.

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