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civile, qui porte sur le remboursement des sommes


issues de l’arbitrage. Bernard Tapie n’aurait donc plus
La dernière manigance de l’affaire Tapie
PAR YANN PHILIPPIN
à affronter l’État dans cette procédure.
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 17 JUILLET 2020

Bernard Tapie au tribunal de Paris le 4 avril 2019, lors du procès pénal de


l'affaire de l’arbitrage Adidas/Crédit Lyonnais. © Bertrand Guay / AFP
© Bertrand Guay / AFP
Selon nos informations, un proche de Bernard Tapie L’offre est d’autant plus étonnante que Bernard Tapie
tente de racheter à bas prix la créance de l’État et ses avocats sont de redoutables adversaires, qui
envers Tapie dans l’affaire de l’arbitrage, ce qui lui ont multiplié avec succès les procédures judiciaires
permettrait de se substituer à Bercy dans l’une des pour retarder la restitution du magot. « Si vous aviez
procédures. L’offre est jugée « ridicule » par l’autorité 150 millions, je ne pense pas que vous les mettriez là-
chargée du dossier. dedans, sauf si vous aviez quelque pressentiment que
vous pouvez vous arranger avec M. Tapie », souligne
L’affaire Tapie était déjà riche en rebondissements.
l’avocat du CDR, Jean-Pierre Martel.
Le dernier en date, que Mediapart révèle aujourd’hui,
montre que les manœuvres se poursuivent toujours en Contactés par Mediapart, Bernard Tapie et Pierre
coulisses. Reynaud ont démenti agir de concert. Bernard
Tapie dit qu’il ne connaît pas l’homme qui veut
Selon nos informations, un proche de Bernard Tapie,
racheter la créance, et qu’il n’a jamais mandaté
le marchand de biens immobiliers Pierre Reynaud, a
personne pour le faire. « Il faut quand même être très
piloté une offre étonnante, transmise fin juin au CDR,
con pour imaginer que je puisse laisser à quiconque le
la structure publique de défaisance de l’ex-Crédit
soin de négocier pour mon compte une sortie de crise
lyonnais : racheter, pour 150 millions d’euros, soit un
sur ce sujet !!! », nous a-t-il répondu.
tiers de sa valeur faciale, la créance de 438 millions
que détient le CDR envers les deux principales Pour comprendre, il faut revenir aux derniers
sociétés de Bernard Tapie. Ce qui correspond au développements de l’affaire de l’arbitrage rendu en
remboursement à l’État des sommes obtenues par 2008, qui avait attribué 404 millions d’euros brut
l’homme d’affaires grâce à l’arbitrage Adidas/Crédit d’argent public à Tapie dans son litige avec le Crédit
lyonnais, annulé pour fraude par la justice. lyonnais au sujet de la revente d’Adidas.
Contacté, le président du CDR, François Lemasson, En juillet 2019, Bernard Tapie et les autres prévenus
nous a indiqué que le montant proposé était si ont été relaxés, dans le volet pénal, des accusations
« ridicule », et « les contours de cette offre tellement d’escroquerie et de détournement de fonds publics. Le
flous », qu’il n’envisage pas de la « présenter à [son] procès en appel est programmé en octobre prochain.
conseil et à [ses] autorités », c’est-à-dire à Bercy. Par contre, la procédure civile tourne à l’avantage
Si elle était acceptée, l’opération serait une aubaine de l’État. Dans ce volet, la cour d’appel a confirmé
pour Bernard Tapie, car le ou les acheteurs de la fin 2015 l’annulation de l’arbitrage pour fraude, et
créance se substitueraient au CDR dans la procédure condamné Tapie à rembourser le CDR. Il a jusqu’à
présent réussi à y échapper, grâce à la bienveillance
du tribunal de commerce de Paris. Lequel a accepté

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de placer les sociétés de Tapie sous procédure de De son côté, Reynaud admet être impliqué dans le
sauvegarde, puis a validé les plans de continuation projet en raison de ses compétences immobilières,
fantaisistes présentés par l’homme d’affaires. mais dément en être le leader.
Tapie a ainsi gagné quatre ans de répit. Mais le vent « Vous ne rendez pas service à l’État
vient de tourner. En février 2020, la cour d’appel a français »
confirmé le montant des créances du CDR envers les Celsa étant une société anonyme suisse avec actions
deux principales sociétés du groupe Tapie (GBT et au porteur, l’identité de ses actionnaires est secrète.
FIBT), définitivement fixées à 438 millions d’euros(1). Qui sont donc les investisseurs prêts à dépenser
Et le tribunal de commerce de Bobigny a enfin 150 millions pour racheter les créances du CDR envers
prononcé en avril la liquidation de ces deux sociétés. Tapie ? « Un tour de table amical », dit Reynaud. « Ça
Ce qui ouvre la voie à la vente de leurs actifs au ne vous regarde pas », répond Réthoret, qui a opposé
profit du CDR. Outre 70 millions d’euros de cash, le « secret des affaires » à la plupart de nos questions.
GBT et FIBT contrôlent la participation de Tapie Outre l’opacité entretenue autour de cette opération,
dans le journal La Provence, ainsi que plusieurs biens un autre élément pose problème : selon nos
immobiliers, dont l’hôtel particulier parisien de la rue informations, Pierre Reynaud est un proche à la fois
des Saint-Pères et la luxueuse villa Mandala à Saint- de Bernard Tapie et de son avocat historique Maurice
Tropez. Lantourne, mis en examen puis relaxé en première
Certes, Bernard Tapie peut encore faire appel de ce instance dans l’affaire de l’arbitrage.
jugement et se pourvoir en cassation. Mais l’État Contactés, les trois hommes ont démenti toute
n’a jamais été aussi près de récupérer les actifs que proximité mais livré des explications contradictoires.
l’homme d’affaires a logés dans ses sociétés. Pierre Reynaud admet connaître Tapie, mais « pas plus
Coïncidence : à la fin juin, l’avocat du CDR, que ça » : « Je le connais, comme tout le monde. »« Je
Jean-Pierre Martel, reçoit une offre non engageante ne sais pas qui est M. Reynaud », affirme pour sa part
émanant d’une société suisse, Celsa Management & Bernard Tapie.
Holding. Elle propose au CDR de racheter, pour Pierre Reynaud reconnaît que Maurice Lantourne a été
150 millions, sa créance envers les sociétés GBT et son avocat et reste aujourd’hui encore son « ami ».
FIBT, dont le tribunal de commerce de Bobigny a « Mais ce n’est pas parce que je suis ami avec l’avocat
prononcé la liquidation deux mois plus tôt. de Tapie que je suis associé avec Tapie ou ami avec
Le représentant légal de Celsa s’appelle Michel Tapie », ajoute-t-il. De son côté, Me Lantourne dit
Réthoret, un Français installé à Genève. Il y dirige un avoir eu avec le marchand de biens des « relations
cabinet de « conseil », qui effectue également « un proches […] il y a dix ou quinze ans », mais qui « se
certain nombre d’opérations », dont des « prises de sont largement distendues » depuis. Il ajoute n’avoir
participation ». Michel Réthoret officie aussi comme jamais été informé de l’offre de rachat de la créance
administrateur de sociétés suisses contrôlées par ses Tapie déposée par la société suisse Celsa.
clients. Pierre Reynaud assure que son but n’est pas « d’aider
Mais selon nos informations, l’homme qui conduit M. Tapie », mais bien de récupérer l’argent. « Avec les
l’opération est un marchand de biens immobiliers basé champions du monde de l’État français, ça fait vingt
à Paris, Pierre Reynaud. ans qu’elle dure l’histoire. Peut-être qu’on va réussir
Contacté par Mediapart, Réthoret dément être le prête- a faire [payer Tapie], mais eux ils n’ont pas réussi, ça
nom de Reynaud, mais reconnaît qu’ils conduisent c’est sûr ! »
« ensemble » l’offre proposée par la société Celsa.

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L’entrepreneur immobilier affirme que si le CDR lui François Lemasson précise avoir été informé de l’offre
vendait 150 millions sa créance de 438 millions, ce de la société suisse Celsa par l’un de ses conseils,
serait tout de même « une excellente opération pour lequel lui a indiqué qu’elle ne « paraissait pas sérieuse
l’État français ». Il estime que si Tapie gagne en appel du tout ». Il ajoute que ses contours sont « tellement
au pénal, la procédure civile s’effondrerait – ce que flous » qu’elle ne mérite pas d’être examinée par le
conteste le CDR. En clair, Reynaud estime que l’État CDR.
aurait intérêt à toucher 150 millions maintenant plutôt L’avocat du CDR, Jean-Pierre Martel, considère
que risquer de tout perdre. même que « ce n’est pas une offre », notamment
parce qu’il s’agit à ce stade d’une proposition non
engageante dont la solidité financière est incertaine.
« Franchement, on n’a pas de temps à perdre, tant
qu’il n’y a pas quelque chose de sérieux et de
regardable en termes de prix », indique Me Martel.
Il souligne également « les suspicions qui peuvent
exister sur d’où ça vient, comment ça arrive et
La villa Mandala de Bernard Tapie à Saint-Tropez. © D.R.
pourquoi ».
L’État sait qu’il ne récupèrera jamais 438 millions,
Pierre Reynaud indique ne pas avoir reçu de réponse
tout simplement parce que Tapie n’a touché que
du CDR : « Ils ont le droit de refuser ou d’accepter
268 millions d’euros net suite à l’arbitrage(2). La valeur notre offre. S’ils la refusent, le dossier est clos. »
réelle de la créance correspond donc à celle des actifs Lorsque nous l’avons joint, l’entrepreneur immobilier
logés dans GBT et FIBT. Pierre Reynaud estime qu’ils a vivement critiqué « les juges » et « les journalistes ».
ne valent guère plus de 150 millions : « Je pense « Vous nous faites chier toute l’année avec vos
qu’à 150 millions, si M. Tapie accepte de quitter les conneries », a-t-il lancé, accusant Mediapart de vouloir
biens immobiliers qu’il occupe aujourd’hui, on pourra faire capoter le projet de rachat de la créance. « Mais
gagner un billet de 10 %. Pas plus, pas moins. » vous ne rendez pas service à l’État français. Un
Sauf que l’État prendrait un gros risque politique (vu couillon comme moi, ils ne sont pas près d’en trouver
la sensibilité de l’affaire), mais aussi économique en un deuxième. »
acceptant de céder sa créance pour seulement un tiers
(1) Bernard Tapie, son épouse et ses sociétés ont été condamnés au civil à payer
de sa valeur faciale. Aucune valorisation indépendante
solidairement environ 550 millions à l’État, en incluant les intérêts de retard. Sur
des actifs de GBT et FIBT n’a en effet été réalisée à ce
ce total, les sociétés GBT et FIBT ne doivent que 438 millions, car les intérêts ont
jour. Et dans le plan de continuation qu’il a présenté
été procéduralement gelés en ce qui les concerne.
au tribunal de commerce de Bobigny, Bernard Tapie
évaluait leur valeur à 330 millions d’euros(3). (2) L’arbitrage rendu en 2008 dans l’affaire Tapie/Crédit lyonnais/Adidas a
condamné le CDR, donc l’État, à payer la somme globale brute de 404 millions
Joint par Mediapart, le président du CDR, François
d’euros. Mais compte tenu des impôts dus par Bernard Tapie et de diverses
Lemasson, juge la valorisation de 150 millions
« totalement ridicule ». « Ce n’est même pas le créances détenues par l’État sur celui-ci, il a touché finalement 268 millions.

montant des actifs placés sous saisie par la justice ! » (3) Nous avons choisi de retenir la valorisation par Bernard Tapie des actifs
Il ajoute que le CDR pourrait éventuellement examiner financiers, immobiliers et industriels de GBT et FIBT, mobilisables selon
des offres de rachat de la créance envers Tapie, lui dans le cadre du plan de continuation. Nous avons choisi d’exclure la
« mais à condition qu’elles soient sérieuses et qu’elles valeur des créances dont Tapie revendique la propriété via diverses actions
approchent les montants désormais fixés par la justice, judiciaires. En incluant ces créances, Bernard Tapie estime la valeur totale des
c’est-à-dire 440 millions d’euros ». actifs à 442 millions d’euros.

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Boite noire
Bernard Tapie nous a répondu mercredi par SMS.
Maurice Lantourne, Pierre Reynaud, Michel Réthoret,
François Lemasson et Jean-Pierre Martel nous ont
répondu par téléphone mercredi et jeudi matin.

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