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Microfinance et technologie :

Quel impact du digital sur le secteur ?


Mardi 9 septembre de 14h à 15h30
Salle Notre Dame des Victoires, Palais Brongniart
INTERVENANTS

Gaëtan Debuchy, Directeur général, SAIF MANKO, Groupe Société Générale


Chief Executive Officer, SAIF-MANKO, Société Générale Group
Catherine Flouvat, Responsable RSE, AMEA, Orange
Camille Striffling, Directrice des opérations, OXUS

Modérateur :
Philippe Guichandut, Directeur du développement et de l’assistance technique, Fondation
Grameen Crédit Agricole

PRINCIPAUX ENSEIGNEMENTS

 Les nouvelles technologies pour le secteur de la microfinance ont plusieurs avantages : elles
permettent de toucher plus de clients dans des zones éloignées à un moindre coût, de
sécuriser les transactions et d’améliorer leur transparence. Elles favorisent ainsi la double
mission financière et sociale de la microfinance
 Le choix de business model doit être au cœur de la réflexion des IMF sur le tournant de la
finance digitale.
 La finance digitale implique un partenariat avec de nouveaux acteurs.

La finance digitale peut revêtir différentes facettes, comme le montre l’expérience de 3 différents acteurs :
une banque, une ONG et un opérateur de télécommunications. Les avantages des nouvelles technologies
pour le secteur de la microfinance ont été soulignés : toucher plus de clients dans des zones éloignées à un
moindre coût, sécuriser les transactions et améliorer leur transparence. Les nouvelles technologies peuvent
contribuer à favoriser la double mission financière et sociale de la microfinance. Cependant, il est important
pour cela que les premiers acteurs du secteur, à savoir les IMF, sachent prendre le tournant de la finance
digitale en développant le bon business model, qui doit intégrer évidemment des problématiques
technologiques, mais aussi opérationnelles, marketing, d’écoute et d’expérience client, etc. Les IMF doivent
en particulier s’allier aux bons partenaires pour pouvoir ainsi adapter des solutions clé-en-main aux besoins
de leur clientèle exclue des systèmes financiers traditionnels.

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RESUME DES INTERVENTIONS

Quelles sont vos actions en matière de finance - Tous les agents sont équipés d’une tablette,
digitale ? pour faciliter les ouvertures de compte sur le
terrain ;
Camille Striffling
- L’analyse de crédit est digitalisée pour un octroi
Oxus mène plusieurs actions en matière de
plus facile ;
finance digitale :
- Il y a la possibilité de rembourser le crédit via un
• Information digitale via le SMS Banking : envoi terminal électronique.
de SMS aux clients (rappel des échéances,
communication sur de nouveaux produits) et
Quel est l’intérêt pour vous de vous tourner vers
envoi de SMS par les clients pour poser des
la finance digitale ?
questions et éviter ainsi de se déplacer aux
agences. Gaëtan Debuchy
La banque traditionnelle fait face à un échec, au
• Projet au Kirghizistan : Oxus est partenaire
sens où le taux de bancarisation stagne depuis
d’une banque qui elle-même a un partenariat
15-20 ans. L’intérêt du digital est de changer
avec un fournisseur de monnaie électronique
l’expérience client, améliorer la qualité et la
(cash-in/cash-out), afin que les clients paient en
transparence du
temps et en heure, ce qui permet aussi de
travail terrain, limiter
toucher des zones plus éloignées. Le taux de les coûts (moins
Oxus souhaiterait développer dans le futur des bancarisation d’agences, moins de
projets liés à l’utilisation des nouvelles stagne depuis 15- caissiers). Le canal des
technologies pour que les agents puissent aller 20 ans. agences va devenir
sur le terrain à un moindre coût, avec plus de secondaire : c’est le
sécurité et plus de transparence, et de concept de la banque debout et non de la banque
développer un réseau d’agents. assise.
Catherine Flouvat
Orange est présent en Afrique depuis plus de 20 Camille Striffling
ans et s’étend aux services financiers digitalisés La logique pour les institutions de microfinance
depuis 2008. En effet, les services télécom (IMF) est d’atteindre plus de personnes exclues
peuvent permettre d’améliorer l’inclusion dans des zones reculées, en développant
financière et d’accéder aux zones rurales : plus de d’autres méthodes que les réseaux classiques et
personnes ont un téléphone mobile que l’accès à des produits et services adaptés : il s’agit d’un
l’électricité en Afrique. Orange Money est le objectif de performance sociale. La question du
projet développé dans la finance digitale : un coût est également importante : le digital permet
compte bancaire est associé au numéro de de réduire les coûts et d’améliorer la profitabilité
téléphone, permettant de recevoir, envoyer de
l’argent, épargner, payer des factures, etc.
Orange ne change pas pour autant d’activité, il Le digital permet d’atteindre le double
reste l’opérateur télécom, et développe des objectif financier et social de la
partenariats avec des banques, IMF, ONG. microfinance.
Gaëtan Debuchy
de la microfinance. Le digital permet ainsi
L’initiative SAIF Manko est née il y a 2 ans et demi.
d’atteindre le double objectif financier et social
C’est un nouveau concept entre la banque et la
de la microfinance. La finance digitale est un
microfinance : les produits délivrés sont des
instrument clé pour toucher plus de personnes et
produits bancaires mais les cibles visées sont les
réduire les coûts.
populations exclues. L’objectif est « bancariser –
accompagner – développer » en faisant coexister
une banque traditionnelle à côté d’une banque
alternative comme SAIF Manko. En matière de
finance digitale :

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Est-ce facile de mettre en place des systèmes de Gaëtan Debuchy
finance digitale ? Quelles sont les principales Il y a une distinction à faire entre les IMF qui sont
difficultés ? des sociétés anonymes et les IMF mutualistes.
Ces dernières peuvent parfois manquer de
Gaëtan Debuchy
moyens et d’organisation pour pouvoir mettre en
Pour les IMF, le premier obstacle se situe en
place des solutions digitales. SAIF Manko innove
interne et concerne la difficulté à expliquer aux
dans le sens où il s’agit d’un nouveau concept qui
collaborateurs pourquoi le digital est important.
n’implique pas de partenariat avec les IMF. C’est
Il faut qu’il y ait une volonté stratégique au
un nouveau statut qui n’est ni une IMF ni une
départ. De plus, les solutions développées ne
banque, et c’est le premier de ce type en Afrique
vont pas forcément marcher à la première
de l’Ouest. La Société Générale fabrique des
tentative. Parfois, la réglementation et les
produits bancaires et SAIF Manko les distribue à
services juridiques peuvent ralentir le processus
des populations non touchées par le système
de mise en place.
bancaire classique. Le taux d’intérêt pratiqué est
Camille Striffling de 15% en moyenne, ce qui est inférieur au taux
De notre expérience avec les IMF, la difficulté moyen pratiqué par les IMF.
première est de faire comprendre que la
Catherine Flouvat
problématique n’est pas technologique mais qu’il
Orange Money, c’est 15 millions de clients, 500
s’agit d’une problématique de business model. La
millions d’euros de transactions ! Au début,
vraie problématique en réalité est opérationnelle
lorsque l’on ne parlait que de services de
: le business model doit intégrer les
transfert, il n’y avait pas de nécessité de
problématiques opérationnelles, marketing,
partenariat avec les IMF. Dans le dernier axe
écoute client et non seulement les
développé (micro-crédit, micro-épargne), le plus
problématiques technologiques. De plus, dans ce
difficile à mettre en place est le partenariat avec
les IMF. Le challenge pour elles est de prendre le
Dans ce business model, il y a de tournant de la finance digitale et de développer
nouveaux partenaires à intégrer. le business model adéquat.

business model, il y a des nouveaux partenaires à Camille Striffling


intégrer. Avant l’IMF ne travaillait qu’avec ses Pour réaliser ce tournant, les IMF doivent
clients, aujourd’hui, il faut apprendre à travailler combiner les 3 éléments suivants :
avec des partenaires technologiques, - La volonté
réglementaires (comme la banque centrale) et - L’investissement, en particulier technologique
des agents. - Les compétences
Catherine Flouvat Le partenariat est la meilleure solution, il faut
Les principaux challenges pour Orange n’ont pas profiter d’acteurs qui ont développé des
été liés à la distribution et au marketing, qui sont solutions clé en main.
les points forts de l’organisation. Les barrières
ont été : Le partenariat est la meilleure
- Mieux comprendre la banque et la finance ; solution, il faut profiter d’acteurs qui
- S’adosser aux bons partenaires ; ont développé des solutions clé en
- Faire le lien entre la confiance et les nouvelles main.
technologies. Orange doit faire confiance à un
opérateur pour les services bancaires, le client L’émergence de nouveaux acteurs est-elle une
doit faire confiance à Orange et à l’agent. Un menace pour les IMF et les banques ?
énorme travail pédagogique a été nécessaire sur
la confiance et l’intégrité, en particulier dans les Gaëtan Debuchy
zones rurales. C’est une opportunité : les opérateurs de télécom
représentent un nouveau marché qui propose
des nouveaux segments et des réseaux d’agents.
Pensez-vous que les IMF sont les bons acteurs Les IMF et les banques ont, quant à elles,
pour promouvoir la finance digitale ? Sont-ils l’avantage de la proximité avec les clients.
des acteurs fiables et pertinents ?

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Catherine Flouvat confiance avec ses clients sur d’autres aspects, et
Les IMF ont certes une relation de confiance avec a une parfaite connaissance de ses clients. La
les clients, mais elles ont une couverture limitée. différenciation se fera dans l’expérience client ;
Orange a une couverture plus importante et a Orange propose d’utiliser ses connaissances sur
une expertise pour le développement de produits les clients pour faire du scoring de client.
adaptés à chaque client. Orange a une relation de

ECHANGES AVEC LA SALLE

Les intervenants leur performance sociale ? Avez-vous des exemples concrets


d’insécurité liée à la technologie ?
Camille Striffling : Oxus suit 50 indicateurs
sociaux, comme la part rural/urbain, la part Catherine Flouvat aborde le scandale MPesa
hommes/femmes, l’amélioration des (Kenya) de l’année dernière en lien avec le
conditions de vie, etc. blanchiment d’argent et le détournement de
Catherine Flouvat : Orange essaye de plus en fonds. Pur éviter ce genre de situation, Orange
plus de se développer en milieu rural ce qui a un comité de déontologie qui traite les
amène l’organisation à monitorer de questions de blanchiment, l’anonymisation
nouveaux indicateurs plus sociétaux. Pour les des données clients, etc.
clients Orange Money, la cible est de plus en
plus pauvre (« BOP » = bottom of the
pyramid), de plus en plus de jeunes et de
femmes sont également sensibilisées aux
services financiers.

Comment accompagner les micro- Question aux IMF : ressentez-vous dans vos
entrepreneurs aux nouvelles activités des exigences des
technologies ? bailleurs/financeurs pour ce qui est des
Catherine Flouvat : la Fondation Orange est nouvelles technologies ?
très investie dans ces nouvelles
technologies. Nous avons un partenariat Camille Striffling : oui, la question est
avec « Positive Planet » avec des systématiquement posée par les bailleurs.
programmes d’éducation de femmes, en
particulier au Cameroun avec des
applications digitales qui permettent aux
femmes de mieux gérer la budgétisation de
leur activité.

Avez-vous des réflexions sur le coût du Concernant l’aspect légal et réglementaire :


crédit ? les opérateurs téléphoniques sont-ils en
marge du cadre légal ?
Gaëtan Debuchy : le taux de Saif Manko est
de 15% et que l’organisation participe ainsi à Catherine Flouvat : Comme Orange est en
faire baisser le coût du crédit. partenariat avec une banque, elle est
assujettie à la réglementation bancaire.

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CONCLUSION

Catherine Flouvat : Le chemin à parcourir est long. Les telecoms ne sont qu’un moyen pour aller vers les
populations exclues, le relationnel et la confiance sont importants et la technologie ne doit pas être une fin
en soi.
Gaëtan Debuchy : le monde financier est en train de changer. Quelques acteurs sont en retard mais il est
important de faire du concret avec les IMF.
Camille Striffling : Notre métier, c’est de faire des crédits à des petits commerçants et agriculteurs. Notre
cœur de métier ne va pas changer. Pour réduire nos coûts, accroître la portée, sécuriser les transactions et
améliorer nos services, nous avons besoin d’aller vers le digital et de partenaires fiables pour y aller.
L’intérêt de travailler avec des IMF est qu’elles ont moins de contraintes dans le développement de projets
pilotes.

Philippe Guichandut : il faut aller vite, innover, créer des liens, converger. L’enjeu est de savoir dans quelle
mesure les IMF sont capables de s’adapter aux évolutions rapides du secteur de la microfinance dans les
nouvelles technologies.

Rapporteur : Snezana JOVIC, Chargée d'Affaires Microfinance, PAMIGA.