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LA LIBRAIRIE DU XXIe SIÈCLE

Collection
dirigée par Maurice Olender
Georges Perec

Beaux présents
belles absentes

Éditions du Seuil
ISBN 978-2-02-023285-2
ISBN : 978-2-0-2129637-2

© Éditions du Seuil, novembre 1994

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col1rrefolÇOl1 sancrionnée p'.u les articles L 335·2 et suivants du CcKk de la propriété Îmdlectuelle.

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Hommage personnel, écrit de circonstance, contrainte
littérale: trois grandes traditions de la poésie occidentale
se rejoignent dans ces offrandes poétiques, qui explorent
de façon variée les potentialités littéraires d'alphabets
restreints et poursuivent les recherches inaugurées en
1969 par Georges Perec avec son roman sans e, La
Disparition.
S'astreignant ici à n'user que des seules lettres composant
le nom du dédicataire ou la devise honorée, le beau présent
s'ouvre parfois à d'inédites expériences de "progression alpha-
bétique» (Alphabet pour StampAi et Prise d'écriture) et
atteint à une sorte de perfection classique avec les trois chants
nuptiaux d'Épithalames. Quant à la belle absente, forme
d'invention plus récente au sein de l'OuLiPo, elle repose
également sur le principe d'un alphabet simplifié renonçant
aux trop exotiques k, w, x, y et z. Dans chacun de ses vers,
toutes les lettres doivent apparaître, saufune: celle qui, vers
après vers, inscrit en creux dans la verticalité du poème le
nom dissimulé. Renouant avec les plus anciennes joies com-
binatoires de l'anagramme, Georges Perec les renouvelle,
les systématise et les enrichit dans l'esprit - qui était déjà

7
celui du lipogramme - d'une féconde poétique du manque.
Au-delà du déchiffrement et de l'anecdote, ces pièces de
patient et amical artisanat textuel invitent à la découverte
d'un lyrisme généreux autant que discret.

ÉRIC BEAUMATIN
MARCEL BÉNABOU
BERNARD MAGNÉ
Belles absentes
À l'OuLiPo

Champ défait jusqu'à la ligne brève,


J'ai désiré vingt-cinq flèches de plomb
Jusqu'au front borné de ma page chétive.
Je ne demande qu'au hasard cette fable en prose vague,
Vestige du charme déjà bien flou qui
Défit ce champ jusqu'à la ligne brève.

Il
jfo

As-tu su vaincre ta panique? Hasard figé, immobile


gris du froid bloquant à jamais ton corps hagard.
Pourquoi ce geste injuste, fébrile de vie, chemin
vers l'ombre fragile qui toujours échappe. Désir
d'aller jusqu'au bout de ce phantasme vierge, même
s'il n'est que piège, flamme sans joie, bouche avide
Quête du vertige impossible. Déchiffrer l'enjeu
de l'image esquissée pour achever ce projet bref:
Jalons visibles, marques fidèles, photographie
qui jaunit dans la nuit brève, champ d'une effigie
grave, presque hébétée en face du jour tremblant.
J'ai marqué de ta fièvre l'ombre de ma page blanche
Flèches de givre qu'un temps justicier bouscule
Masque vibrant, glaise jonchée frappant ta nuit
jugulée, espoir rompu qui devint brèche et fuite
Vers la haine froide et abjecte qui nous agrippe.
La belle absente 1

Daphné fit le visage que j'ombre


Plomb figé devenu torche jusqu'
Au don fragile, vasque, jubé, champ,
Blancs qu'âge de jade rompt à vif
Jusqu'au flambant pavot d'or, gâchis
Déjà fléchés: manque. Boive ta page
Humble, grave, l'aspect que je fonde,
Qui défit cet aplomb gravé hors-jeu

Champ d'or gravi jusqu'au but final.

15
La belle absente 2

Inquiet, aujourd'hui, ton pur visage flambe.


Je plonge vers toi qui déchiffre l'ombre et
La lampe jusqu'à l'obscure frange de l'hiver:
Quêtes du plomb fragile où j'avance, masque
Nu, hagard, buvant ta soif jusqu'à accomplir
Limage qui s'efface, alphabet déjà évanoui.
Létrave de ton regard est champ bref que je
Dois espérer, la flèche magique, verbe jeté,
Plain-chant qu'amour flambant grava jadis.

17
Beaux présents
Pli ou Loi?
Oulipo
Lu ou Poli?
Oulipo
Li Po ou Lulli?
Oulipo
Oïl ou Oui?
Oulipo
10 ou Lou?
Oulipo
Ô
Oulipo

21
Aimer

Aimer

rire aéré, aire


mirée emmi mer rimée
âme même amie
mer amarrée à ma rame
mima, rima Miramar

18781
11 x (J 1 + 11) + Il

Puisque J'espace se coule pas à pas, pouce à pouce,


sous la pellicule jaspée qui calque ses esquilles
collées,

Puisque sous le casque à silicose, l'œil qui se plisse


cueille le souple lacis que sa pluie pâle applique,

Que l'épaule lisse épouse ces aisselles opaques que


l'os spécule sous la peau pulpeuse,

Que la cluse ou le col peuple ces alpes lasses, casse


ces scolioses épuisées, sape ces siciles
qu'épilepsie plia sous sa loi aïeule, secoue ces
pouilles laissées aux siècles éclopés,

Que, sous la plaque calleuse qui s'écaille, se lise ce


lieu seul esquissé où le seuil s'accouple à l'escale,
le soleil à l'éclipse, l'opuscule à la scolie, le palais
à la coupole,

15
Jusqu'à ce que cela jaillisse sous le pli opale que la
laque laissa à l'ellipse isolée,

Jusqu'à ce que cela oscille sous ces pôles où la sépia


s'épaissit, où s'épelle le souci ou la joie, le sac ou
la coquille, l'ocelle, le silo, le cap ou l'île,

Jusqu'à ce que la pieuse luciole luise sous la paille,


que le lilas pâlisse à sa pelouse usuelle,
que le scalpel s'assoupisse sous la plaie qui
le supplie,
que sous la coque à l'acajou poli joue le squale
à l'œil spolié,
que le saule s'éploie là où le lac accueille
l'eau que pulse l'écluse au quai clouée,

Ou que le ciel jalouse l'oiseau à l'aile éclose.


Le pacte

à Jean-Luc et Titi Parant

Là, à la pliure, entre l'épaule et la tête,


la peau nacrée palpitait, prête à l'entaille.

La pleine lune éclairait la plaine printanière.

Tel un Icare à l'aile éteinte,


le Prince, la pupille écartelée, le rire canaille,
perpétra le rite cruel.

La reine aïeule en cape jaune,


la prunelle rapace, le cil intact,
ne parut apeurée ni repentante.

L'air était rare et puait l'entraille rance


Une électricité âcre pénétrait la cellule entière.
La lanterne, tenue à l'écart, jetait une lueur
récalcitrante.

27
Entre le cercueil étincelant et le linceul purpurin
le Prince étala un papier à l'écriture jaunie
et épela la lente litanie:

« La pluie écarlate pénétrera la nuit centrale


et ira au Tartare en Ta retraite éternelle
capter Ta pitié et T'appeler à renaître;

«Car j'ai précipité l'ume cipéraire


et tracé le cercle et le pentacle
et écrit à l'encre centenaire Ta lettre rituelle;

« Car j'ai lu l'arcane et le carcan


et recueilli le lin écru et la laine naturelle
et raclé la pierre plate et la terre inculte
et tanné le cuir et entrelacé la paille;

« Car j'ai planté la lance et l'épée acérée


et cueilli la capucine naine et le tilleul;

« Car j'ai parlé à l'ancêtre réincarné et récité trente


et un pater
et tiré à l'arc l'écureuil et la taupe
et uni l'épeire à la tarentule
et préparé le pain et l'eau, la nappe et la jarre. »

28
Pareille à un reptile atteint par une ancienne cataracte,
une créature trapue et pantelante,
à la carapace calcaire,
à la paupière éclatée,
apparut
et lança à la nuit une plainte lancinante.

10-2-80
À Claude Berge

À la dure lueur bleue de l'aube cruelle,


la règle déclara la guerre à la gageure:
du calcul de la largeur du cube au calcul de l'arc
de cercle
(égal au carré de la graduée),
le bel algèbre élude l'âge de l'arbre,
gruge la dague acérée de l'augure éberlué,
égare le bagage grêle du débardeur barbu,
accable l'aubade due à Léda,
dégrade la légère aura du Graal!

Accélère! Carbure, ça bagarre!

Célèbre la galère barbare au large de la rade!

Crée la gerçure, la Grèce, la régalade!

Accède à l'allègre ardeur du décalage, à la belle erreur


du réel!

51
Cela urge! De l'audace!

À l'auberge du lac,
au-delà du dédale délabré de la drague,
au-delà du déluge de grêle, de la débâcle
du dégel,
leur Barde glabre lacérera la Babel crédule,
bercée de l'eau régale de la bauge barbelée:

Regarde ce grabuge:
la dardure de l'arc à la gueule de ce
blédard caduc,
la décrue,
le recul,
la brûlure agréable de la glace au gré
de ce duel rude!
7-4-80
À Marie-Jeanne Hoffenbach

J'accroche à ce chiffon mon chiffre


mon charme à cache-cache en ce miroir affiché:
jambe en brioche, bien cambrée
robe en cachemire
coiffe en crin
caraco cobra
comme ça, à ma manière, à ma façon

Ça ne rime à rien ce machin, ce bric-à-brac?


macache bono, je m'en fiche!
je ne me rebiffe ni ne bronche
je ne me fâche ni ne crie!
à moi, mon Roi!
à moi, ma Reine, ma rombière, ma Mère
MacMiche,
ma Chimène, ma fanfaronne!
à moi, mon Chéri-Bibi, mon caniche nain,
mon boa!

.15
Je cherche, je biffe, j'efface, j'arrache, je recommence,
je m'acharne, je rabiboche

Ça fera chic, ce Brahmane fier à cornac, fiancé à ma


femme à barbe?

Ça marche! Je fonce, j'accroche j'arbore, j'enfonce


en force, je jonche, je crie, je mâche encore! Merci
bien!

Car ma main forme ici mon ombre enracinée,


ma chimère en harmonie
mon âme,
ma joie même

7-4-80
À France Mitrofonoff

entre cette trace et ton miroir noter ce frottement


mat cette arête comme atone et effritée comme
certain écart imminent - trait effacé confronté
à ta craie nette

être attentif à cette matière étonnante ce côté


terre-à-terre ce côté farine et cratère imitant
notre éternité réconfortante (comme ce métronome
amorti fractionnant notre meccano entartré) retenir
ce mot-à-mot efficace être et renaître en ce minime
titanic cette termitière animée ce tintamarre ce
crâne émacié cette aorte en carton cramé cette
macération fermentée en mi-carême

rencontrer cet effroi intact ce reniement méritoire

et écrire ce mot terrifiant ce mot forcément noir rat


réincarné en notre territoire effréné affairé
incarcéré en cette cité-fantôme

35
fenêtre offerte à notre mort feinte affrontant ce
cimetière fané à n'en finir

ici et maintenant

7-4-80
À Marc Cholodenko

Lencre mord le code harcelé

elle adhère à la lande de mon crâne


à ma corne de calamar décharnée

mon errance a la démarche de la chamelle alarmée


elle en a marre de donner l'alarme, d'aller à l'école,
marre de réclamer de l'ordre, marre de ramer à la
recherche
de ce monde de cendre

Oh, ma drôle d'armée écorchée, ma maldonne, mon


choléra,
arrache à ma doléance l'arcane énoncé de mon élan
même,
encoche la mèche nacrée de la corde à mon arc de
cèdre,
ordonne à l'oracle malade d'alcool rance de
marmonner le nom de l'homme moderne

.F
la romance mallarméenne
me remémore le décor calme de ce mélodrame
modèle
Écho de la mode, charme d'almanach:
l'édredon décoloré, la nonchalance de la calèche,
la marmelade d'écorce de cannelle, le hall ocre
de l'aérodrome local, la cadence morne de ce
rock-and-roll remâché à l'accordéon

Réclame de chrome, accroc de chlore, morale de


chancre
rémanence de Médrano, remède normal

Renâcler. N'en démordre. Recommencer.


Recommencer encore à cerner le réel âcre
Annoncer à la ronde l'échéance énorme, la Corne
d'Or, Marmara,
la mer, la Chaldée.

Ne dorme l'homme à l'orée de ce monde


Oh, mon cher camarade
On ramènera de l'Achéron
la rame morcelée de ce nocher ladre.

11-5-80
À Franck Venaille

cela ne l'effraiera ni ne le fera rire

la ville à l'infini

il la reniflera il la flairera

la ville fécale la ville effarée

il ne rêvera à rien il avancera


le café-calva en face le ciné l'avenir vicié l'air calcaire

la ville en vacance la ville vaccinée

il ne vérifiera ni l'affre ni la faille

Flânerie. Errance.

la ville écaillée la ville varicelle la ville calvaire


la ville avariée
il verra venir la ville carnaval le financier affairé à la
cervelle nickel

la vieille fille avinée le créancier vénal la fiancée le fakir


la reine enfarinée la flicaille

avarice vieillerie vilenie féerie facile féerie fanée


rafle civière Vive la France

I.:éclair vrille le ciel calciné

Fièvre: Revenir en arrière. En finir avec ce rêve à la flan.


Écrire à la craie frêle la villanelle effacée

vienne le navire à la carène effilée


la fière caravelle
vienne l'île vicinale
arrive enfin l'avenir enraciné

en ce livre ancien vacille la vie vieille

14-5-80
Élégie de Pierre et de Denise Getzler

Les indigènes de l'lénisséi en pelisses de genette et


de petit-gris désignent les sleepings enneigés pleins
de PDG en gilets et d'égéries en dentelles
des Nigériennes tressent des gris-gris sertis de perles
et de dents de serpent
des rentières dignes de pitié s'éprennent de gendres
endettés
des Silésiens en petite reine prennent les pistes
en sens interdit
près de Leeds, des Indiennes gelées dépensent
en ginseng les dernières sterlings
des pépiniéristes diligents étêtent les génépis
des prêtres replets de terrines persillées se
repentent
près de l'entrée des églises
des interprètes intrépides espèrent entendre les
Sélénites interpeller les Terriens

Le réel est-il lied de Grieg en ré dièse?


est-il rire strident des Silènes,

41
siestes d'été près des lisières des pinèdes?
Est-il
dînette de têtes de singe tièdes
persiennes de serge déteinte
pèlerines grises des terrils
enseignes ternes des distilleries de gin?

Le réel n'est ni intelligent ni désert


ni stérile ni insipide
il est plein de relents de pipe éteinte,
de restes de rillettes, de literies reprisées,
de petites tiges de persil, de litres de treize degrés,
plein de peignes et d'épingles
plein de stèles de sel
plein de pépites et de teignes et de lentes
plein de pitres et de gredins
de reîtres et de drilles
de dentistes de sergents en détresse
de lingères de négriers
de tripiers d'épiciers de gens de lettres
de légistes intègres
plein de grêle et de grésil
plein de plis et de rides
de pensées et de regrets
de tendresse et de désir

42
Le réel
n'est ni l'éternité négligente des Indes, des Iles et
des steppes
ni le spleen terni de Des Esseintes
ni le pied de nez de Till l'Espiègle

Il est désir serein de tendre et de tisser


signe de piste
prise de terre
les pleins et les déliés égrènent tes repères
tes listes tes séries tes règles tes grilles
tes ingrédients tes pièges tes piliers

tes gestes répétées


petites pesées d'esprit-de-sel
petite lèpre petit lierre
petites pentes en tes sentiers tigrés
de terre de Sienne
petits riens petits tirets
très petites pelletées de nitre

Répits péripéties litiges


Les lignes résistent
et le dessin se désigne
dendrites et pistils
résilles et serpentins
petits présents de résine

rien ne presse

Il reste les stries de réglisse de neige


le léger liséré gris des lignites
le lent périple

et le peintre persiste et signe

Paris 7-6-80
À Jacques Vallet

Cela est attesté, cela s'est vu,


cette salve, cet assaut;
c'est là: telles quelques vésuves éculés,
ces séquelles veuves,
l'ascèse, l'étuve, la vase,
le svelte et le tavelé, le salace, le céleste, l'acculé ...

ça cause ça jacte ça se calte ça claquette ça caquette


ça jase ça cavale

Qu'est-ce que c'est que ce casse-tête?


Qu'est-ce que ça vaut, au juste, ce vécu éclaté?
Ces classes et ces luttes,
ces sectes, ces castes, ces cultes et ces stèles,
ces cas, ces clauses, ces actes, ces calculs, ces statuts,
ces astuces vaseuses,
avec cette seule tassée veule et lasse
- étau ajusté à cette lutte calleuse,
à ce jeu sec-
ça use, ça cale, ça jute, ça évacue.

45
Vécu sale,
le calva avalé cul sec - «Salut! ça va?» -
la lavette à javel, la sauce et le sel.
Vécu esclave,
la suée, la savate, la cuvette, l'écuelle juteuse
t'as vu ça?
Les squelettes casqués,
la lutte avec tes lacets, avec ta veste, avec ta clé.
Tu t'attelles? T'es claqué?
- «C'est à quel sujet?»-
Qu'est-ce que t'as vu?
Ce vécu lavasse et vassal, le stuc, la tutelle,
les caves, les taules,
la salle lavée au jet, les scellés, les valets ...

ça valse, ça casse, ça s'étale,


ça veut que tu te lèves, que tu te jettes à l'eau,
et que tu sauves ce tas vétuste:
Catulle et Salluste, l'Escaut et Calcutta, les Slaves
et les Valaques, les à-jaquettes et les à-casquettes,
le sceau, le casuel, l'autel et la culasse, Ève, Jésus,
St. Just et Las Casas, la télé, la Callas, Vatel et Jules
Vallès, les vestales à la vasque évasée, les Accusés
et les Élus,

46
à la sauvette, à vau-l'eau, à tue-tête, à la queue leu leu,
alea jacta est, au su et au vu, à la va que j'te suce,

Etc.
Tel que.

Jusqu'à ce que ça éclate, que ça casse, que ça saute,


jusqu'à ce que cesse cette quête cauteleuse,
jusqu'à ce que le squale esseulé avale ce vécu calqué,
que la lave têtue scelle ces éclats laqués,
jusqu'à l'escale et l'écluse,
jusqu'à la vallée suave,
jusqu'à la vue.
Anagrammes de Georges Condominas

ça commence dans des méandres de mémoire,


anamnèse,
mirage grec, images anciennes en marge des
grammaires
gamins gominés engoncés dans des cardigans
incommodes
décors de cage, consignes de gare
armoires casiers cadenas casernes grises
cinéma morose des samedis soir

ça cogne dans mon sang comme des orages de désir


cargos rongés de crasse
sacs de corde, édredons de crin, marins gorgés de gin
m'endormir dans ma main de Gange, de Niger
corsaires, missionnaires, nomades, cocaïnes
cris des cormorans
commerces d'indienneries, de gomme, d'indigo, de
résines, de ginseng, de manioc, d'essences rares

49
magie des noms égrenés en songe
m'égarer dans ces idéogrammes, soie moirée des saris,
Saïgon, Macao, Indonésie, Madagascar
domaine des caïmans, des gris-gris, des medecine-men
ma migraine de mer des Sargasses
engendre des démons, des dragons, des sorcières

Science aride
à recenser ces données médiocres, dérisoires
à décrire sans cesse ces magasins d'ignames
ces granges de racines grises, ces sacs de graines
résonances des gongs,
manières de manger, de dormir, d'imaginer
codes, signes dégagés de ces gangues ordinaires

mais non ces années de cendres ces années de sang


carnages gangrènes miradors
ces années d'ingérence incendiaire des escadrons
américains
androïdes écrasés dans ce massacre même

MnongGar
gardiens de ma mémoire, mémoires de ma race
ce sera demain encore
comme arôme d'amande amère

50
se résigner à cerner dans ce miroir noir
mon monde érodé
dédié à ces maigres arcanes
Adieu à Vénise
24 sept. 81, midi

ADIEU à VENISE

SUIS SANS VIE à VENISE


NI EAU VIVE
NI DANSE SUAVE
NE SUIS DÉESSE INDIENNE

NI NAÏADE AU SEIN NU
N'AI ENVIE
NI DE SA VEINE AVIDE
NI DE SES VISÉES INSENSÉES
ADIEU
VENISE VIDE DE SENS
ADIEU
VENISE DEVENUE ENNUI

VIENNE UNE VIE NEUVE & SAUVÉE

53
Épithalames

Lëpithalame est un texte de circonstance destiné à accom-


pagner les époux jusqu'au lit nuptial, en faisant lëloge
de leurs vertus, en remerciant les Dieux qui les ont fait se
rencontrer et en évoquant les félicités qui les attendent.

C'est un genre qui. semble-t-il. se perd dans la nuit des


temps et dans lequel se sont illustrés, en vrac et entre
autres. Catulle. Claudien, Stace. Salomon. Sappho. Théo-
crite, Buchanan, Ronsard, Malherbe. Scarron, Marini,
Pindare, Anacréon. Alcman. Stésichore. Ausone, Sidoine et
Guillaume Apollinaire. Ennodius, Fortunat, Spenser,
Shakespeare, Ben Jonson et John Donne.

La nature même de lëpithalame m'a semblé d'emblée effi-


cacement s'adapter à une technique oulipienne récente, celle
des « Beaux Présents» : quoi de plus opportun. en effèt. que
d'offrir en présent aux mariés un texte construit à partir
des seules lettres de leurs noms réunis? C'est comme si le
mariage les faisait entrer de concert dans une langue à eux

55
seuls commune. Les deux premiers des trois épithalames ici
rassemblés ont été conçus selon ce principe et peuvent être
considérés comme la traduction d'un même poème selon
deux alphabets différents.

Le troisième épithalame est produit par une technique


d'inspiration identique, mais son application a été affinée
en fonction même du thème que le poème se propose de
célébrer. lei, la contrainte «littérale» prend en charge la
contrainte «sémantique» de lëpithalame: comme dans le
mariage qui est fusion et échange, les « lettres» des époux
vont sefondre et sëchanger. Une à une, le marié et la mariée
vont se donner leurs lettres non communes, jusqu'à nëtre
plus qu'une langue, et qu'un corps.
Épithalame de Sophie Binet
et de Michel Dominault

En ce beau samedi de mai


Sophie s'est unie à Michel
et Michel s'est uni à Sophie

Ils se sont unis


et maintenant ils sont ensemble
comme Aucassin et Nicolette
et comme le pain d'épices et le miel
la main et le piano
la table et la chaise
la soupe et la louche
la tanche et l'hameçon
la science et le doute
la plume et le dessin
la colombe et le millet
l'hôpital et le silence
la chandelle et la bouillotte
la tisane et la madeleine
et même le couscous et les pois chiches

')7
C'est une matinée délicieuse
le soleil illumine la campagne
les abeilles butinent
un papillon se pose délicatement à côté d'un mimosa
les moutons bêlent
des cloches tintent au loin
tout est calme et paisible

Tout au bout du petit bois commence la planète


immense
ses lacs ses océans ses steppes
ses collines ses plaines ses oasis
ses dunes de sable
ses palais ses musées ses îles ses escales
ses belles automobiles luisantes sous la pluie
ses salutistes en capelines blanches chantant des
psaumes pendant la nuit de Noël
ses notables en chapeau melon tenant conseil au
Tabac de la place Saint-Sulpice
ses capitaines à moustaches embaumant le patchouli
et le lilas
ses champions de tennis s'enlaçant à l'issue du match
ses Indiens à calumet assis à côté du totem en bois de
santal

58
ses alpinistes à l'assaut du Popocatepetl
ses canoëistes enthousiastes descendant le Mississipi
ses Anabaptistes commentant la Bible en hochant
malicieusement la tête
ses petites Balinaises dansant dans les plantations de
cacao
ses philosophes à bonnet pointu discutant de la pensée
de Condillac dans des salons de thé désuets
ses pin-ups en maillot de bain montant des éléphants
dociles
ses Londoniens impassibles annonçant un petit
chelem à sans-atout

Mais ici le ciel est bleu


Oublions le poids du monde
un oiseau chante tout en haut de la maison
les chars et les chiens somnolent à côté de la cheminée
où une immense bûche se consume
lentement
On entend le tic-rac de la pendule

Ce petit poème
où l'on a mis seulement des mots simples
des mots comme camomille et manche à balai

59
comme bête à bon dieu et sauce béchamel
comme banana split et nonchalance
et pas des mots comme palimpseste, pechblende,
cumulo-nimbus,
décalcomanie, stéthoscope, mâchicoulis ou
anticonstitutionnellement
a été composé spécialement
à l'occasion de ces épousailles

Souhaitons à Sophie et à Michel


des années et des années de liesse

comme ces mille années écoulées


où Philémon et Baucis
tous les mois de mai naissent au monde
lui en chêne et elle en tilleul
Texte lu aux noces d'Alix-Cléo Blanchette
et de Jacques Roubaud

Alix-Cléo s'est unie à Jacques


et Jacques s'est uni à Alix-Cléo

C'est une heureuse coïncidence


et c'est ainsi qu'aujourd'hui
ils sont tous les deux solidaires et alliés
à l'instar de l'oiseau et de la branche
d'Aucassin et de Nicolette
de la table et de la chaise
de la science et du doute
du désert et de l'oasis
du chêne et du tilleul
de l'encre et du récit
du jour et de la nuit
de l'oubli et de la trace
de l'abeille et de l'érable

61
C'est un joli jour de juin
le soleil brille au-dessus de l'île de la Cité
les bouquinistes écoutent sur leurs transistors les
sonates du Rosaire de Heinrich Biber
les touristes accablés escaladent les escaliers du Sacré-
Cœur
rue de la Huchette, des Hollandaises en blue-jeans
jouent du banjo et du biniou

Tout autour de nous s'étale la terre entière


ses océans insondables
ses lacs, ses steppes, ses cours d'eau
ses collines et ses toundras
ses dunes de sable, ses trésors cachés, ses îles, ses
escales
son or noir et sa houille blanche
ses bauxites et ses terres rares
ses basiliques, ses châteaux hantés, ses donjons
écroulés
ses salutistes en rain-coats rose bonbon chantant des
cantiques le soir de Noël
ses notaires à besicles lisant à la lueur des quinquets
leur journal du soir
ses colonels en retraite tenant conseil au Tabac de la
rue Saint-Louis-en-l'Île

62
ses noceurs en débandade sortant à l'aube de boîtes
de nuit désuètes
ses Cosaques à l'œil bridé descendant l'Iénisséi sur des
canots en écorce de bouleau
ses excursionnistes en bérets basques à l'assaut du
Ballon d'Alsace
ses Jansénistes austères récitant l'Ancien Testament
ses danseuses de cirque debout sur leurs destriers
obéissants
ses docteurs ès-lettres discutant des articulations judéo-
chrétiennes dans le discours hôlderlinien
ses Irlandaises obèses achetant de la bière en boîte et
des cornichons au sel dans un Delikatessen du
Bronx

Ici le ciel est bleu ou le sera bientôt


Oublions les stridences du siècle
les tornades et le brouillard
Écoutons les oiseaux qui chantent
les chats qui ronronnent dans la bibliothèque à côté
du dictionnaire de Bescherelle
les bruits tranquilles et quotidiens
le cœur qui bat

63
Ce texte de circonstance
dans lequel il n'a été question
ni de nue accablante
ni de basse de basalte
ni d'aboli bibelot d'inanité sonore
ni de bête à bon dieu
ni de la souterraine locuste
ni de la Constitution de Quarante-huit
a été écrit à l'occasion de ces accordailles

Souhaitons à Alix-Cléo et à Jacques


des années de liesse et de bonheur
Saluons-les
et qu'à l'est
les salue le jais noir de la toute-jeunesse
et qu'au sud
les sai ue la turquoise bleue de l'être-adulte
et qu'à l'ouest
les salue l'abalone jaune du néant qui ne se
conçoit ni ne se dit
et qu'au nord
les salue la coquille blanche de la Résurrection

et que la Croix du Sud les salue


et que l'Étoile du Berger les salue

64
et toutes les constellations
et toutes les nébuleuses

et que dès l'aube


à l'heure où blanchit l'alentour
ils s'en aillent tout autour de la terre et du ciel
Noce de Kmar Bendana
& Noureddine Mechri

Ma dame d'ambre rare


Armada amarrée en rade de Madère
Arbre d'ébène
Méandre de marbre

D'année en année à même de me rendre


2

Rire inouï de Didon ou d'Énée


Odeur de dune
Nuée d'or
Ornière inondée d'une ondée dernière

Ne rien dire
Nouer un édredon d'indienne

Reine en Roi réunie

Aborde à mon drakkar abandonné


Nomade de mon monde d'ombre

Me donne mon nom


Mon arôme
Mon âme

68
4

Donne-moi ce murmure
ce chemin en écho
où commence ce dire
Mon cœur incendié remue une cendre noire
Rumeur rêche d'une corne d'or
Chimère de mercure ou de chrome

Une déchirure inconnue de douceur


Mienne, comme mon émoi même

Mon amour mon nombre d'or


Beau ramoneur de ma brume
Beau maraudeur de ma nue
Noue en bordure de ma demeure
un bandeau brodé d'aurore

69
6

Une encre noire


décide de ce code encore mince
Mémoire indemne du monde
Un rocher, un menhir, un dock
Chimie endormie d'un derrick énorme
Indien Cherokee, orchidée de Chine

Une commode de cèdre,


Une odeur de cire, d'écorce, de cumin

Admire en mon miroir


Ma mariée nimbée d'aube
Ma Reine, ma Diane, ma Daurade
Un brin d'arum embaume
Rire d'un rien
d'une bribe,
d'un ruban dénoué
d'un bain de mer
d'un air de derbouka

Aimer à en mourir

70
8

Charme ancien
enraciné au cœur même de ce monde moderne

Noce

comme une eau douce


comme un cerceau, une ronde,
un morceau de craie
un marché en Mandchourie
un carreau du corridor
un arôme de coriandre
une cadence d'accordéon

Mon ami mon cœur


Donne-moi une mémoire d'airain
de ce monde courbe comme une caroube
Une mémoire d'armure
Mémoire de ma rue du Caire
Mémoire du boucanier
du marin de Cerbère
au bord d'une mer de carbone

71
10

Bonheur dédié à mon harmonie méridienne


au marbre de ma demeure
au murmure de ma bouche
Ombre chaude de mon diadème
Une radio crache sa romance
une mouche bourdonne
Babouche au coin de ma chambre
un chien aboie

Dimanche, rue du Maroc,


Dimanche
Prise dëcriture

(Les mots déterminent les mots; les lettres une à


une se détachent, et viennent se fondre dans les
mots, jusqu'à ce que «prenne» la mayonnaise
du texte.)

Là.

2 Chercher. Chercher encore,


un chien enroué, un requin ironique, un héron,
une corne, un rire inouï. Chercher une noce
inconnue, une couronne, un cœur, un écrin.
Ne rien nier. Énoncer.
Écrire ce rune unique,
ce cri noir noué, ce couru rêche.

3 Clore ce lieu écroulé


lune couleur rouille
coulée noire (cholérique)

73
4 ça craque
enraciner ce carcan acharné
cerner ce rauque écran
(charnier, charnière).

5 Au loin
elle coule, elle circule,
la chaîne linéaire (linnéenne),
elle éclaire la colline laconique,
le chenal, la houle,
l'alinéa lacunaire
où la craie annule l'écrou écroulé

6 des

7 déesses de sel

8 (dés de Sade)

9 le dédale las des salles de

10 classe,
le lac, la cascade,

11 l'échelle lâche de ce cache décalé.

74
12 Le hasard racle le cercle des réels.
La sécheresse écrase de sa serre
l'ascèse arasée des arcades.

13 Le désordre rôde.
L.:écho se colle à la chose.
Oser arracher le code à ce décor de

14 cendres.
Le sens lacère la ronde échancrée
des errances; ça résonne dans le

15 silence raide de la raison sérielle,


si loin, si loin des Indes, des rires
sereins des Silènes, des soirs d'hier.
Dans le ciel déchiré le soleil à son déclin
scelle l'encre hérissée des désirs,

16 dès que ça sourd, dès que ça déroule


son réseau de salines,
ses danses, ses dires, ses discours,
les lourdes doléances du lundi soir
ou les résilles ensorcelées des iliades illusoires,
au seuil de ces ducasses isidoriennes
où la chaleur soudaine de la source
soude l'huile hideuse du ludion idéal!

75
17 Tisser ces récits et ces titres,
tristesse sécrétée, rites stricts, sieste étirée,
restes

18 illicites et stériles.

19 C'est là, la trace écrite, cratère atterré


(ça résiste, la terre résiste, et la crasse,
et l'écart) :

20 recherche tactile:
ça hésite, ça s'attelle à la tâche,

21 ça choisit à la hâte la lettre retorse


- est-elle îlot, cloître, trésor?

22 Reconnaître ce récit nonchalant,


l'instinct, r oreille en coin,
ce certain chant à l'instant arrêté

23 où chacun sait que s'instaure


la clôture: entre la contrainte étroite
(cette restriction à la lettre, cet élan taciturne,
ce carcan élu ressort, ce coûte-que-coûte)
et tout le reste -la nuit nouée, le trou noir

76
24 du doute, l'illusion naine du destin, la douce
distance
du sens et du non-sens, du conscient et de
l'inconscient -
s'inscrira ton écriture.
Qu'il en soit ainsi!
Ne décide seul du sens ou de l'inanité du réel
tandis que ton trait esquisse cette stridence,
cette seule tension

25 née

26 des cent dictionnaires


où les siècles continuent de réciter
leurs litanies inutiles, leurs secrètes cartes
du tendre,
ces

27 ours

28 écartelés, déchiquetés, luisant dans les


déchirures de la nuit.

septembre 1980
Alphabet pour Stampfli

Appareil à appâter la réalité empesée, ses stries,


ses strates, ses plis, ses failles;
le trait prépare ses pistes frêles et simples
(simplifiées) ,
sème ses rites émiettés parmi la terre trempée,
tresse ses mailles et ses résilles,
pétrit ses masses et ses falaises,
ses à-plats, ses rampes, ses séismes;
le relief sera telle et telle estampille,
limaille spatiale, lames, lisières et prismes,
frises, spasmes,
séries épelées petit à petit, terme à terme,
emmêlées par la trame et par le fil,
tamisées par les matières effilées.

2 Table rase:
la réalité établie résiste, l'arbre, le sable,
le marbre,
la terre blême,

79
bribes éparses parmi les braises fébriles.
Et si le plâtre frais se mettait à flamber,
si l'esprit rebelle imprimait sa pesée terrible
à ses fastes malléables?
Baptise liberté ses fibrilles irrépressibles.
Elle est semblable à la mitraille, siffle, et sabre,
et balaie les limites premières.
Maîtrise le réel emballé, ses limbes basses,
l'empire terrestre,
fais briller l'ambre et la paille, le miel bistre,
l'embellie: elle s'affirmera, irrésistible,
impérissable,
belle et stable parmi les repères à bâtir.

3 Car le récit effacé a laissé ici sa trace même: cette


carte ciselée, le ciel calme, l'écaille, la carapace,
l'acte tactile: l'Espace, fracassé et précaire, mi-
écrasé, mi-perspectif, cisaillé, écartelé, mis à
merci.
Est-ce cela l'éclair, le ressac, le pacte implicite
face à ces spectres secrets? Le papier lisse
réclame ces écarts efficaces, ellipses, éclipses,
escales, cette célérité,
ce matériel en même temps éclaté et comprimé,
cette percée stricte.

80
4 À partir de tel détail irradié, le rrait délimite ses
dédales fidèles.
Derrière ses redites et ses reprises, il disperse
ses radiales et ses diamètres, ses plissés, ses
drapés, ses rides, ses temps de répit, ses retards,
ses rapides,
et dresse les palissades de ses défis (à la fatalité
tiède de la palette affadie, à l'attirail stérile des
effets de médaille, à la misère piètre de l'idéal
artiste).

Désir d'îles et de déserts, de dater le temps et la


pierre, d'aller à l'immédiateté limpide de la terre.

5 La réalité fige l'image et l'image la réalité.


Le geste gratte la glaise et l'argile
et fait émerger les sillages tigrés,
les sigles égarés parmi la terre fragile.

La marge est garage


et la page magma allègre, magie réglée
à gammes grises
le trai t glisse
et érige ses Mille Miles à faire gémir
les régimes et les alliages légers

XI
6 (telles les stries
étirées, emmêlées,
faites phrases et thèmes: rythmes)

7 (telles les stries


laissées par les satellites
éparpillés parmi les astres,
les mêmes trajets refaits à jamais)

8 (telles les stries


laissées par les skis,
les pistes alpestres reliées par mille
fils entremêlés)

9· La mer s'est retirée. Le temps a fini par pétrifier


les mammifères affamés.
Entre les firmaments et les enfers, la terre
entière respire.
Elle est sels, mines et strates, fer natif, nappes,
entassements, transferts, plaines.
Et maintenant le peintre
en fait apparaître l'empreinte nette:
filaments linéaires, traînées infinitésimales,
sentiers, élans, anamnèses,

82
immenses et lentes transparences
se refermant à l'infini

IOLe motif est répété à trois reprises;


il est à la fois soi-même et son opposé,
séparé par le trait et le format,
atomisé, isolé, sitôt posé,
par son réalisme même.

Alors la forme se fait mémoire,


miroir offert à la toile,
tropisme, osmose, maelstrom, apostille,
territoire polarisé par le soleil et les étoiles,
sommeil et promesse,
espoir et parole.

Il Et puis, quelque part,


la lumière pratique ses fêlures,
effleure les reliefs et les tumulus,
fait luire les marques et les seuils.

Est-il sur le mur parti pris plus sûr


que ses quêtes tumultueuses et muettes?
Stupeurs, fuites perpétuelles,
marqueteries futures multipliées

H.l
par leur usure même
au fur et à mesure que le temps ruisselle
(ses fissures meurtrières: la marque autre que
traque peut-être la suie à la paume, la feuille
qui remue, telle musique à l'aurore? ... )

12 La vitesse est strie et ivresse,


rêve éveillé, fièvre, vallée fertile.
Elle rive le trait à sa fatalité émerveillée,
pareille à la flamme asservie,
à la vérité affirmée:

13 labyrinthes et totems
où se lisent aujourd'hui
les empreintes strictes
de ces mille alphabets de la vie quotidienne
un à un épelés sur la toile immense:

cigarette
rubis
escalier de service
pudding
glacière
fairlane
ligne continue

84
machine à laver
autoportrait au raglan
james bond
look
impala
tomate
inter
royal
grand sport
quatre roses
fard
bond street
bouteille
rouge baiser
favori
wildcat
chaussure de luxe
town and country
xzz 20

Paris, septembre /980


Note additionnelle sur le fonctionnement
des contraintes

Parmi les belles absentes de ce recueil, le second poème


intitulé La belle absente (<< Inquiet, aujourd'hui, (On pur
visage Ham be»), obéit à une contrainte supplémentaire.' chaque
vers compte 35 lettres.
Parmi les beaux présents, il en est trois qui peuvent être
dits «progressif»: Noce de Kmar Bendana & Noureddine
Mechri, Prise d'Écriture et Alphabet pour StampAi.
Dans les deux premiers, les lettres autorisées ne sont pas
toutes utilisées d'emblée.' l'alphabet y varie de strophe en strophe
selon des réglages complexes, mais toujours soumis au principe
du manque puisque l'ensemble déjà limité de ces lettres licites
n'apparaît dans aucune strophe.
En revanche, dès la deuxième strophe di\lphabet pour
SriimpAi, le poète ajoute aux dix lettres qui forment le nom du
peintre une des seize lettres restantes de l'alphabet.' b d'abord,
puis c, etc. Ce procédé, ainsi que la parenté des titres, permet de
relier ce beau présent aux hétérogrammes di\lphabets (1976)
en soulignant la cohérence de l'œuvre poétique au-delà de
l'apparente diversité des techniques.

87
Cependant, un certain nombre d'infractions à ces règles
demeurent, çà et là, dans les textes tels que Georges Perec les
avait publiés. Au lecteur d'apprécier la signification de ces
écarts *, dont voici une tentative d'inventaire:

Élégie de Pierre et de Denise Getzler: épiCiers (ste. 3).

Il x (Il + Il) + Il: auX siècles (ste. 4); s'épaissiT


(ste. 7).

Anagrammes de Georges Condominas: gangUes


(ste. 4).

Épithalame de Sophie Binet et de Michel Dominaulr:


campaGne (str. 3).

Texte lu aux noces d'Alix-Cléo Blanchette et de Jacques


Roubaud: stePPes, testaMent, deliKatessen (su. 4); berGer
(ste. 8).

Noce de Kmar Bendana & Noureddine Mechri : crache


Sa romance (str. 10).

Alphabet pour Srampfli: eN cOmprimé (str. 3); rYthmes


(str. 6); eNtremêlées (str. 8); soN, soN (str. 10); aurOre (ste. Il).
É.B., M.B., B.M.

• Voir à ce sujet Mireille Ribière: «En parallèle: rencontre»


(le Cabinet d'amateur, 1, 1993) et Bernard Magné: «Le viol du
bOllrdon» (ibid., 3, 1994).
Repères bibliographiques

«À l'OuliPo»: Atlas de littérature potentielle (collcctif), Paris,


Gallimard, 1981, p. 213.

«jfa»: Index (collcctif), Écolc normalc supéricurc dc Sainr-


Cloud, 1982.

« La bellc abscntc 1 » ct « La bellc abscntc 2»: La Clôture et


autres poèmes, Paris, Hachctte! POL, 1980, p. 75-76.

« Pli ou Loi?»: Atlas de littérature potentielle (collcctif), Paris,


Gallimard, 1981, p. 291.

«Aimcr» (18-7-1981): La Galaxie Georges Perec (collcctif),


Villeneuvc-Iès-Avignon, Maison du livrc ct dcs mots, 1989.

«II x (Il + II) + Il »: Jacqucs Poli, Peintures entomologiques


1978-1979, Paris, Galcric Adrien Macght, 1979, p. 16-18.

«Lc pactc»: Le Bout des Bordes, n° 5-6, Cérisols, Obliqucs /


Éd. Bordcric, 1980, p. 18.

«À Claudc Bcrgc», «À Maric-Jcannc HofFcnbach », ct «À France


Mitrofànoff»: Personnages insolites, Carron d'invitation à
l'cxposition, Paris, Galcric dc la FRAC, avril-mai 1980.

89
«À Marc Cholodenko» (11-5-80) et «À Franck Venaille»
(14-5-80): Henri Oeluy, Anthologie arbitraire d'une nouvelle
poésie, Paris, Flammarion, 1983, p. 211-214.

« Élégie de Pierre et de Denise Getzler» (07-6-80) : Art Press,


n039, juillet-août 1980, p. 14.

«À]acques Vallet»: Le Fou parle, n° 14, octobre 1980, p. 41.

«Anagrammes de Georges Condominas»: Orients. Pour Georges


Condominas (collectif), Toulouse, Sudestasie / Privat, 1982,
p.23-24.

«Adieu à Venise»: encart inséré dans Action poétique, n088,


été 1982. Ce poème, qui accompagnait un portrait de Georges
Perec signé P. G. 82, était précédé de: « [ ... ] Voici, pour te
consoler, une traduction en "beau présent" de ta carte si triste»;
il était suivi de: «24 sept. 81, midi. Brisbane, Qld. Australia
1467 (French Oept) Georges Perec (lettre à C. B., inédit).»

«L'épithalame est un texte... », « Épithalame de Sophie Binet


et de Michel Dominault », «Texte lu aux noces d'Alix-Cléo
Blanchette et de Jacques Roubaud» et « Noce de Kmar Bendana
& Noureddine Mechri»: Épithalames, Bibliothèque ou li-
pienne, n° 19, 1982.

(sept. 1980): La Chronique des écrits en cours,


« Prise d'écriture»
n° 1, mai 1981, p. 13-17.

«Alphabet pour $tampfli» (sept. 1980): Peter $tampfli, Œuvres


récentes, Paris, CNAC Georges Pompidou, 1980, p. 5-7.
Table

Présentation, par É.B., M.B., B.M . . . . . . . . . . .. 7

Belles absentes

À l'OuliPo. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Il
jfa . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 13
La belle absente 1 ........................ 15
La belle absente 2 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 17

Beaux présents

«Pli ou Loi?». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 21
Aimer ................................. 23
Il x (Il + Il) + Il. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 25
Le pacte ................................ 27
À Claude Berge. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 31
À Marie-Jeanne Hoffenbach . . . . . . . . . . . . . . .. 33
À France Mitrofanoff. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 35
À Marc Cholodenko . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 37
À Franck Venaille . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 39
Élégie de Pierre et de Denise Getzler . . . . . . . . .. 41
À Jacques Vallet. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 45
Anagrammes de Georges Condominas ........ 49
Adieu à Venise ........................... 53
Épithalames:
- ((Lëpithalame est un texte ... » ••••••••••••••• 55
- Épithalame de Sophie Binet et de Michel
Dominault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 57
- Texte lu aux noces d'Alix-Cléo Blanchette
et de Jacques Roubaud . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 61
- Noce de Kmar Bendana & Noureddine Mechri 67
Prise d'écriture. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 73
Alphabet pour St1impfli. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 79

Note additionnelle sur le fonctionnement


des contraintes, par É.B., M.B., B.M ........... 87
Lauteur

Georges Perec est né le 7 mars 1936. Il a obtenu en 1965 le prix


Renaudot pour son premier roman, et le prix Médicis, en 1978,
pour La Vie mode d'emploi. Georges Perec est mort à Paris le
3 mars 1982.

Du même auteur:

Les Choses, Julliard, coll. «Les Lettres nouvelles », 1965, Prix


Renaudot.
Quel petit vélo Il guidon chromé au fond de la cour?, Denoël,
coll. " Les Lettres nouvelles », 1966.
Un homme qui dort, Dcnoël, coll. « Les Lcttres nouvelles », 1967,
rééd. Gallimard, coll. «~olio» n° 2197.
ra Disparition, Denoël, coll. « Les Lettres nouvellcs », 1969, rééd.
Gallimard, coll. «J:lmaginaire », na 215.
res Revenentes, Julliard, coll. « Idée fixe », 1972.
ra Boutique obscure, Dcnoël-Gonthier, coll. « Cause commune »,
1973.
Espèces d'espaces, Galilée, coll. « CEspace critique », 1974.
W ou le souvenir d'enfonce, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles »,
1975, rééd. Gallimar~, coll. « L'Imaginaire », na 293.
Alphabets, Galilée, coll. « Ecritures / Figures », 1976.
Je me souviens (Les Choses communes 1), Hachette / POL, 1978.
La Vie mode d'emploi, Hachette / PO L, 1978, Prix Médicis.
La Clôture et autres poèmes, Hachette/ POL, 1978.
Un cabinet d'amateur, Balland, rééd. Seuil, coll. "La Librairie du
xx' siècle ", 1994.
Les Mots croisés, Mazarine, 1979.
L'Éternité, Orange Export LTD, 1981.
1héâtre 1, Hachette / PO L, 1981.
Tentative d'épuisement d'un lieu parisien, Christian Bourgois
Éditeur, 1983.
Penser/ Clmser, Hachette, coll. «Textes du xx< siècle », 1985.
Les Mots croisés II, POLI Mazarine, 1986.
«53 jours», POL, 1989, rééd. Gallimard, coll. «Folio », n° /2547.
L'infra-ordinaire, Seuil, coll. «La Librairie du xx< siècle », 1989.
Vœux, Seuil, coll. «La Librairie du xx< siècle », 1989.
Je suis né, Seuil, coll. «La Librairie du xx< siècle », 1990.
Cantatrix Sopranica L. et autres écrits scientifiques, Seuil,
coll. «La Librairie du xx< siècle », 1991.
L. G. Une aventure des années soixante, Seuil, coll. «La Librairie
du xx< siècle», 1992.
Le Voyage d'hiver, Seuil, coll. «La Librairie du xx< siècle », 1993.
Un cabinet d'amateur, Seuil, coll. «La Librairie du xx< siècle », 1994.
Beaux présents belles absentes, Seuil, coll. «La Librairie du
xx< siècle », 1994.
Ellis Island, POL, 1995.
Whata man!, Le Castor Astral, coll. «r;inutile», 1996.
Pereclrinations, Zulma, coll. «Grain d'orage», 1997.
Jeux intiressants, Zulma, coll. «Grain d'orage», 1997.
Penser/Clmser, Seuil, coll. «La Librairie du XXI< siècle », 2003.
Le Condottière, Seuil, coll. «La Librairie du XXI< siècle», 2012.

Manuscrits :

Cahier des charges de La Vie mode d'emploi, présenté par Hans


Hartje, Bernard Magné et Jacques Neefs, CNRS Zulma, col-
lection «Manuscrits », 1993.

Ouvrages en collaboration:

Petit traité invitant à l'art subtil du go, Christian Bourgois Éditeur,


1969 (avec Pierre Lusson et Jacques Roubaud).
Oulipo, La Littérature potentielle. Créations, récréations, récréa-
tions, Gallimard, coll.« Idées », 1973.
Récits d'Ellis Island. Histoires d'errance et d'espoir, Sorbier, 1980
(avec Robert Bober), rééd. POL, 1994. Disponible en cas-
sene Vision Seuil (VHS Secam), 1991.
L'(t'il ébloui, (:hêne / Hachene, 1981 (avec Cuchi Whire).
Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Gallimard, coll. "Idées »,
19HI.
Métaux, Sepr sonners hérérogrammariques pour accompagner
sqH graphisculprures de Paolo Boni, Paris, R.L.D., 19H5
(avec Paolo Boni).
Oulipo, La Bibliothèque oulipienne, Ramsay, 1987,2 vol.
Preskytère e~prolétaires. Le dossier PALE, Cahiers Georges Perec n° 3,
1989, Ed. du Limon (avec Marcel Bénabou).
Un petit peu plus de quatre mille poèmes en prose pour Fabrizio
Clerici, Les Impressions nouvelles, 1996 (avec Fabrizio Clerici).
Georgcs Perec/Oulipo, Le Voyage d'hiver 6- ses suites, Seuil, coll.
" La Librairie du XXI' siècle », 2013.

Correspondance :

« eJ,er. très cher, admirable et charmant ami...


», Correspondance
Georges Perce cr Jacqucs I.cdcrcr, Hammarion, 1997.

Traductions:

Harry Marhews, Les Verts Champs de moutarde de l'Ajghanistan,


Denoël, coll. " Les Lenres nouvelles », 1975.
Harry Marhcws, Le Naufrage du Stade Odradek, Hachene / POL,
198 \, rééd. POL 1989.

Phonographie:

Je me muviens, inrcrpréré par Samy Frey, f:d, des Femmes,


coll. " La Bibliorhèque des voix ", casse((c, 1990.
Dialogue avec Bernard Noël. Poésie ininterrompue, Je me souviens
(cxrrairs), L'écriture des rêves. lèntluive de description de choses
vues au carrefour Mabillon le 19 mai 1978, Coffrer de 4 CD.
Production André Dimanche/ INA, 1997.
RÉALISATION: PAO ÉDITIONS DU SEUIL
IMPRESSION: CORLET NUMÉRIQUE À CONDÉ-SUR-NOIREAU
DÉPÔT LÉGAL: NOVEMBRE 1994- ND 23285-2 (105422)
Imprimt en Franc~