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MEXIQUE-ÉTATS-UNIS : DU TRAITÉ DE LIBRE-ÉCHANGE À L'ALIANZA

PARA LA SEGURIDAD Y LA PROSPERIDAD DE AMÉRICA DEL NORTE

Carlos Fazio

Outre-terre | « Outre-Terre »

2007/1 n° 18 | pages 111 à 121


ISSN 1636-3671
ISBN 9782749208268
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Mexique-États-Unis : du traité de libre-échange


à l’Alianza para la Seguridad y la Prosperidad
de América del Norte

Carlos Fazio
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Depuis le début du XXIe siècle, la relation entre les trois pays qui forment
l’espace géographique « Amérique du Nord », soit les États-Unis, le Canada et
le Mexique, a été marquée par la sécurité. Plus concrètement, à partir du 23 mars
2005, c’est l’Alianza para la Seguridad y la Prosperidad de América del Norte
(ASPAN ; Security and Prosperity Partnership of North America, SPPNA) à
laquelle ont souscrit, au ranch Crawford de Waco au Texas, les présidents améri-
cain et mexicain, George W. Bush et Vicente Fox, et le Premier ministre cana-
dien, Paul Martin.
S’agit-il, côté mexicain, d’une diplomatie active ou de soumission ? D’une
intégration des souverainetés, comme s’en expliquait à Madrid l’ex-président
Vicente Fox dans son Discurso sobre política exterior de México en el siglo XXI
du 16 mai 2002 1 ? De la nécessité, proclamée par le même Vicente Fox devant
le Sénat belge, d’avancer vers une « communauté économique de l’Amérique
du Nord » et de servir de la sorte de locomotive à toute l’Amérique latine en
termes de croissance et de développement 2 ? Or, à part le fait que la Constitu-
tion mexicaine interdit au président « d’aller au-delà de la souveraineté » (más
allá de soberanías), on voit mal comment les États-Unis iraient renoncer à un
pouce de la leur. Ce qui s’impose ici, c’est la « doctrine Castañeda » (du nom
du ministre des Affaires étrangères de Fox, Jorge G. Castañeda Gutman) : l’hé-
gémonie des États-Unis est incontestable et les stratégies du Mexique doivent se

Carlo FAZIO, professeur à l’Universidad Autónoma de la Ciudad de México (UACM) et à la


Facultad de Ciencias Políticas y Sociales de la Universidad Nacional Autónoma de México
(UNAM) ; collaborateur régulier de La Jornada et de Brecha (Montevideo).
1. Cité par Manuel Camacho, « En defensa de la soberanía », El Universal, 27 mai 2002.
2. Juan Manuel Venegas, « Plantea Fox que México, EU y Canadá avancen hacia una comu-
nidad económica de Norteamérica », La Jornada, 15 mai 2002.
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conformer à cette évidence et ancrer la démocratisation du pays dans ce constat.


Dans leur arrière-cour (patio trasero) traditionnelle et au sein de l’Área de
Libre Comercio de las Américas 3 (ALCA ; Free Trade Area of the Americas,
FTAA ; Zone de libre-échange des Amériques, ZLEA), pierre angulaire du
nouveau panaméricanisme qui devait initialement s’inaugurer en 2005, les
États-Unis ont désormais localisé les partenaires privilégiés d’un processus de
« satellisation » (mécanisme de l’après-guerre mondiale touchant l’Allemagne
occidentale, la Grande-Bretagne et le Japon) dans des pays où l’investissement
et l’assistance seront rentables, des sous-puissances susceptibles de contribuer
de manière efficace au régime impérial : le Brésil dans les années 1960 (Henry
Kissinger), le Mexique aujourd’hui. L’expert américain Nicholas J. Spykman ne
situait-il pas le Mexique à l’intérieur d’une « Méditerranée américaine », à côté
de l’Amérique centrale, de la Colombie, du Venezuela et de la ceinture insulaire
caribéenne ? La frontière entre les Amériques du Nord et du Sud se trouve alors
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au sud de la Colombie et du Venezuela : autant de pays en situation de « dépen-
dance absolue », autrement dit de « liberté purement formelle » par rapport aux
États-Unis.

Le NORTHCOM et le Plan Puebla-Panamá

Au début des années 1990, la diplomatie interaméricaine introduisit dans


son jargon la notion de « relations charnelles 4 » pour décrire les liens entrete-
nus par l’administration Bush (père) et le gouvernement argentin de Carlos
Menem. Le résultat le plus achevé de ce projet impérial fut l’Accord de libre-
échange nord-américain (ALENA) de 1994. On est passé de l’intégration silen-
cieuse (Clark Reynolds) à l’« achat-vente du Mexique 5 » pour mettre ensuite,
dans le cadre du démantèlement de l’État-nation, à disposition des multinatio-
nales les ultimes « dépouilles codifiées » de celui-ci : Petróleos Mexicanos
(PEMEX), la pétrochimie, le gaz naturel, la Comisión Federal de Electricidad et
toutes les infrastructures.
C’est précisément le sens du Plan Puebla-Panamá (PPP), lancé officielle-
ment par le Mexique et l’ensemble des pays d’Amérique centrale en juin 2001
et qui comprend plusieurs corridors de développement reliés par des axes de
transport routier, ferroviaire et portuaire, des projets gaziers et pétroliers, ainsi

3. Un vieux projet de l’impérialisme naissant des États-Unis qui avait été formulé à la Confe-
rencia Monetaria de la Repúblicas de América (Conférence monétaire des Républiques
américaines, 1890).
4. L’expression est du ministre des Affaires étrangères d’Argentine, Guido Di Tella.
5. John Saxe-Fernández, La compra-venta de México, Mexico, Plaza & Janés, 2002.
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qu’un « mégacorridor de commerce fluvial », le tout reposant sur la construc-
tion d’un canal dans l’isthme de Tehuantepec entre le golfe du Mexique et
l’océan Pacifique 6. Il y a ici un programme intégral de subordination politico-
militaire à la « sécurité nationale » des États-Unis.
Du point de vue militaire, ce dernier renvoie au Commandement Nord
(NORTHCOM), créé sur décision unilatérale de l’ex-secrétaire à la Défense améri-
cain, Donald Rumsfeld, et opérationnel à partir de début octobre 2002, donc une
structure nouvelle qui aura sans nul doute de lourdes conséquences géopoli-
tiques pour le Mexique 7. Le pays a été incorporé à un ensemble comprenant, en
dehors du territoire continental des États-Unis (Alaska inclus), le Canada, le
Mexique, des morceaux de Caraïbe (Cuba incluse), ainsi que les îles contiguës
dans les deux océans Pacifique et Atlantique (embrassant le golfe du Mexique
et le détroit de Floride), jusqu’à 500 milles marins à partir des côtes des États-
Unis. Si de hauts fonctionnaires des États-Unis ont proclamé une coopération
entre réseaux, « de militaires à militaires », ont présenté le NORTHCOM en termes
d’efficacité et exclu toute subordination, l’ex-chef du SOUTHCOM américain, le

6. Micheline Ladouceur, Les enjeux du pétrole et le corridor stratégique Puebla-Panama,


Mondialisation.ca, 22 août 2003, <www.globalresearch.ca>, 12 décembre 2005.
7. Parmi les cinq régions militaires délimitées par les États-Unis, le Commandement Sud,
siège Miami, surveille 31 pays d’Amérique centrale et du Sud.
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général Barry McCaffrey, allait pour sa part rappeler que le lancement avait été
à plusieurs reprises reporté avant le 11-Septembre en raison de la « sensibilité
nationaliste » des autorités mexicaines, ce qui est significatif. Et le sous-secré-
taire mexicain aux Relations extérieures, Enrique Berruga, de le reconnaître en
demandant au gouvernement Bush de gérer l’affaire avec prudence, car on
relançait du même coup la doctrine Monroe (« L’Amérique aux Américains »).
Mais le NORTHCOM et le PPP, c’est aussi « un projet destiné à s’assurer du
contrôle sur les zones d’extrême biodiversité 8 ». Le général Richard B. Myers,
ancien chef d’état-major de l’armée, n’a-t-il pas classé l’Amérique latine
comme épicentre de la biodiversité mondiale avec plus de 60 % des forêts tropi-
cales encore existantes (bassin amazonien, Guyanes, une partie du Brésil, Suri-
nam et Venezuela) et la deuxième réserve marine (après l’Indonésie) ? L’Amé-
rique centrale, avec seulement 0,4 % de l’espace planétaire, abrite 7 % de la
biodiversité biologique du monde et le Mexique, pour sa part, 10 % à 12 % de
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la biodiversité sur 1,5 % de l’espace planétaire. Ces régions se caractérisent par
la présence de corridors biologiques et d’aires naturelles protégées, comme
celle des Montes Azules au Chiapas, que le PPP veut privatiser au bénéfice des
sociétés multinationales, imbriquant des communautés indigènes entières et les
reléguant à un statut d’esclavage. Le fameux avantage comparatif du PPP fera
inéluctablement du Mexique une république bananière et du Sud-Sud-Est mexi-
cain une vaste zone de sous-traitance (maquilización), le tout sous le prétexte
avancé par la Banque mondiale, elle-même sous contrôle des États-Unis, de
« conserver » ce capital humain. Les deux zones écologiques significatives du
sous-continent constituent les deux vecteurs du grand projet impérial des États-
Unis de l’ALCA : le Sud-Sud-Est mexicain et centraméricain (qui renvoie lui-
même au corridor mésoaméricain où a été aménagé le PPP), d’une part ; la
région amazonienne de Colombie, du Pérou et du Brésil (à laquelle doit s’ap-
pliquer le Plan Colombia/Iniciativa Andina), de l’autre.

L’isthme de Tehuantepec

L’axe Coatzacoalcos-Salina Cruz, les deux pôles de l’isthme de Tehuante-


pec 9 sur le golfe du Mexique et l’océan Pacifique, délimite la frontière nord,

8. Gian Carlo Delgado, La amenaza biológica. Mitos y falsas promesas de la biotecnología,


Mexico, Plaza & Janés, 2002.
9. Dont Cortés avait déjà souligné l’importance géopolitique dans ses lettres à Charles Quint.
De même pour Alexander von Humboldt. En 1954, Eduardo Harfuch Keruz participa à la
formulation du projet de corridor ferroviaire de l’isthme de Tehuantepec : une voie ferrée
binaire électrifiée de 275 km qui ne devint jamais réalité.
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convoitée, du PPP, soit d’un projet dont Vicente Fox s’est attribué sans vergogne
la paternité.
À la fin des années 1960, Ray S. Cline, un des concepteurs les plus durs de
l’entourage néoconservateur de Ronald Reagan, plaçait les États-Unis au centre
d’un dispositif géostratégique déterminant qui commençait en Alaska, englobait
tant le Canada que le Mexique et les pays de l’isthme centraméricain et s’éten-
dait jusqu’au canal de Panama. C’est à cette époque que les États-Unis
commencent à exercer des pressions sur le Mexique pour que ce dernier fasse
partie d’un marché commun énergétique d’Amérique du Nord et se charge d’ali-
menter en pétrole, en gaz naturel et en électricité l’économie de la superpuis-
sance. En 1980, le Document de Santa Fe I proposait à Reagan d’alléger de la
sorte la dépendance vis-à-vis du pétrole du golfe Persique. En 1988, le Docu-
ment de Santa Fe II allait dans le sens d’un transfert de sous-traitance bien plus
avant à l’intérieur du Mexique.
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En 1995, le Colegio de Ingenieros Civiles de México élabora un mégaprojet
pour l’isthme de Tehuantepec. Le consultant Ochoa & Asociados allait baptiser
l’ouvrage « Centro de Manufactura y Distribución Global de Productos »
[centre de manufacture et de distribution mondiale de produits]. Le vieux rêve
de mare nostrum des États-Unis dans le golfe du Mexique renaissait. L’année
suivante, alors que la valse de « rachats » routiers et de privatisation des réseaux
terrestres et aéroportuaires sous Ernesto Zedillo battait son plein, le secrétaire
d’État aux Communications et aux Transports, Carlos Ruiz Sacristán, lança le
Megaproyecto Integral del Istmo de Tehuantepec, prédécesseur immédiat du
PPP et auquel Vicente Fox et ses patrons étrangers allaient agréger le tronçon
Suichate-Puerto Colón 10.
Les projets gouvernementaux rappellent rarement que l’isthme de Tehuante-
pec, de par sa situation, apparaît comme une zone de sécurité nationale. C’est là
qu’est raffiné un tiers du brut mexicain et que sont élaborés à 88 % les produits
pétrochimiques du pays. La région est hydrauliquement riche et possède un
énorme potentiel hydroélectrique, sans compter ses ressources en uranium et
autres minerais stratégiques. C’est dès lors en fonction de ce caractère « straté-
gique » et face aux critiques politiques à l’endroit du Ferrocarril del Sureste
(capital étranger) que le gouvernement fédéral décida en 1997 que la route du
Sud-Est se scinderait en trois branches et que le tronçon Coatzacoalcos-Salina
Cruz serait confié à un opérateur paraétatique. La Ferrocarril del Istmo de
Tehuantepec S. A. de C. V. sera inscrite au journal officiel le 2 mai 2000. Les

10. 80 entreprises intéressées selon le secrétaire d’État à investir dans l’aménagement d’un
corridor ferroviaire privé. La famille royale des Émirats arabes unis aurait manifesté elle
aussi son intérêt à financer une autoroute de 411 km de Coatzacoalcos à Salina Cruz.
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craintes du sénateur José Moisés Castro tenaient aux ambitions des États-Unis
au Mexique. Le plan national de développement du gouvernement Zedillo
suivait une logique de connexion des États-Unis avec le Pacifique (Japon,
Chine, Malaysia, Viêt-nam, Corée à travers le Mexique et l’Amérique centrale),
comme s’il avait été rédigé à Washington. En 1998, le secrétariat aux Commu-
nications et aux Transports annonça un plan de « transition trilatérale » (Canada,
États-Unis, Mexique) en matière de communications, de navigation, de
surveillance et de transport aérien.

Colonialisme interne

Pour comprendre le genre de « développement » que prétend lancer le PPP


dans l’isthme de Tehuantepec, il faut prendre en compte trois concepts de base :
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les « points » (nœuds) ; la « ligne » (frontière) ; le « polygone » (espace
physique interne). Les points, en l’occurrence, sont les ports de Coatzacoalcos
et de Salina Cruz ; la ligne de communication interocéanique – l’aimant – peut
être un canal « sec » ou liquide (comme à Panama), ou bien une voie ferrée
complétée par une très grande route. Donnée clef du « polygone » : il comprend
la partie mexicaine du PPP où sont actifs au moins quatre groupes armés
(EZLN, EPR, ERPI et FRAP). Le mégaprojet a des implications anti-insurrec-
tionnelles : il fait partie d’un mouvement en tenaille pour liquider la rébellion
anti-néolibérale qui avait explosé en 1994 au Chiapas et qui s’étendit par la suite
aux États de Guerrero et d’Oaxaca. Par ailleurs, derrière la rhétorique sur l’éli-
mination de la pauvreté au Sud-Sud-Est, les deux derniers gouvernements du
Partido Acción Nacional et les secteurs du capital national et international qui
les ont portés à la présidence aspirent en réalité à mobiliser les incursions préda-
trices et parasitaires de l’actuel capitalisme mondial. Avec semblable processus
de « colonialisme interne », on en revient au vieux projet Alfa-Omega de José
López Portillo, repris par Ernesto Zedillo en tant que Megaproyecto Transíst-
mico et reformulé par Fox dans le PPP, libérant la grande spéculation autour de
la rente immobilière et de la possession du sol et exerçant des pressions sur les
autochtones pour qu’ils vendent et/ou cèdent leur terre de façon que soit garanti
du même coup l’accès aux ressources et l’exploitation de ces dernières.

Sécurité et militarisation

En octobre 2003 se tint à Mexico une Conferencia Especial de Seguridad


Hemisférica de la Organización de Estados Americanos [Conférence spéciale
sur la sécurité dans les Amériques, OEA]. L’ordre du jour de la réunion, guía
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CP/CSH-558/03 rev. 5, affichait un calendrier imposé par la diplomatie guer-


rière des États-Unis. Après la « guerre au trafic de drogue » du début des
années 1990, il s’agissait du nouveau joker « guerre contre le terrorisme »
en 2001. Au–delà de la « nouvelle conception multidimensionnelle » en matière
de sécurité « hémisphérique », la Conférence répondait à l’exigence des États-
Unis de nouveau consensus doctrinaire et d’optique militaire régionale
commune subordonnée à la National Strategy for Homeland Security, présentée
par le président George W. Bush à la Maison-Blanche le 20 septembre 2002.
Depuis les années 1930 du siècle passé, l’idée du « tous pour tous pour un »,
ancrée par la suite dans le Tratado Interamericano de Asistencia Recíproca
[TIAR, Traité interaméricain d’assistance réciproque] auquel devait souscrire la
Conférence de Rio de 1947, traduisait une « continentalisation » de la doctrine
Monroe. Elle s’accompagnait d’un processus constant d’actualisation et de
reformulation doctrinaire et stratégique : « combat contre le communisme »
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(jusqu’à l’autodislocation de l’URSS) ; « lutte anti-insurrectionnelle ou anti-
subversifs » (durant la période des « dictatures militaires de sécurité nationale »
avec focalisation sur la lutte antiguérilla) ; « guerre au trafic de drogue » (ersatz
du « fantasme communiste » à partir des années 1990 ; enfin « guerres de basse
intensité » (île de Grenade, Salvador, Nicaragua, Panama), jusqu’à la phase
actuelle de la « guerre contre le terrorisme ».

Waco, le pétrole et la sécurité nationale

L’administration Reagan avait déjà commencé au début des années 1980 à


lancer un « marché commun énergétique de l’Amérique du Nord ». L’ALENA,
dix ans plus tard, se contentait de marquer la dépendance politique, économique
et financière du maillon le plus faible de la chaîne, le Mexique, et d’y préparer
le terrain pour des « (contre-)réformes structurelles », en particulier la privati-
sation des ressources : pétrole, gaz, électricité, eau.
Le 12 septembre 2005, Vicente Fox annonça pour la énième fois en cinq ans
de mandat (sur fond de tragédie de Katrina) son intention d’amender la Consti-
tution dans le sens d’une combinaison des investissements public et privé dans
le secteur du pétrole. Il justifiait son « décalogue énergétique » par l’absence de
ressources au niveau de l’État. Le président initiait de la sorte une privatisation
de facto de PEMEX et de la Comisión Federal de Electricidad au bénéfice des
grandes compagnies énergétiques multinationales. Ces « réformes structu-
rales », dont allait hériter le président Calderón, n’étaient rien d’autre qu’une
ultime tentative de s’aligner sur les injonctions de la Banque mondiale et des
États-Unis. Mais semblable « contre-réforme constitutionnelle privatisante »
mettait en danger les intérêts stratégiques de la nation. Or, dès le mois de mai
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(donc bien avant le 11 septembre) 2001, le plan énergétique national du prési-


dent Bush caractérisait le Mexique comme « source primordiale » pour garantir
la « sécurité énergétique » des États-Unis. Le Groupe de travail sur la politique
énergétique (auteurs du plan Cheney) avait produit une carte du Mexique sur
laquelle les bassins de Burgos, Sabinas et Pedregosas, situés dans le nord du
pays et en face du Texas (fiefs du clan Bush), étaient identifiés en tant que prin-
cipales réserves de gaz non exploité, le document suggérant une interaction
« naturelle » entre les deux pays à cet égard et proposant de réviser les régle-
mentations sur les permis d’infrastructures de façon à les rendre compatibles
avec le commerce transfrontalier États-Unis–Mexique. De février à mai 2001,
les États-Unis s’employèrent à convertir le Mexique en exportateur de gaz natu-
rel en direction du voisin septentrional. Du « gaz hémisphérique » et non plus
mexicain dans les termes de Bush au mois de mars. Quelques jours plus tôt, le
secrétaire à l’Énergie américain, Spencer Abraham, avait réussi à faire intro-
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duire dans la Declaración de Mexico, à laquelle avaient souscrit les ministres
américains de l’Énergie, une phrase qui appelait à l’« intégration énergétique »
du continent. D’où la formation d’un groupe de travail trilatéral – Abraham lui-
même et les deux ministres canadien et mexicain – censé respecter une parfaite
égalité de ses membres. La « sécurité énergétique » des États-Unis primait sur
le constat d’une production mexicaine de combustibles insuffisante. Le « déca-
logue énergétique » de Fox, justement, avait pour objectif une production mexi-
caine beaucoup plus importante et un afflux de pétrole, de gaz et d’électricité
vers le Nord. George Baker, du directoire de Mexico Energy, n’affirmait-il pas
que Bush pouvait faire de PEMEX la meilleure compagnie pétrolière du monde
si seulement la proposition venait de Fox ? L’idée d’aménager des « corridors
énergétiques » transfrontaliers – gaz et électricité – allait être reprise au Sommet
des Amériques de Québec en avril 2001, auquel participèrent 34 chefs d’État et
de gouvernement américains : il s’agissait de « nord-américaniser les marchés
de l’énergie » avant que ne se produise le déficit des États-Unis conjuré par
Bush. Et les présidents américain et mexicain de ressusciter en passant, à huis
clos, le vieux projet de gazoduc allant de la côte du golfe du Mexique à la Cali-
fornie.

Le projet Mexique

Le Groupe de travail indépendant (sic) sur l’avenir de l’Amérique du Nord


présidé collectivement par le vice-Premier ministre canadien John Manley, l’ex-
secrétaire d’État mexicain au Trésor Pedro Aspe et l’ex-gouverneur du Massa-
chusetts William Weld, a placé l’ASPAN au cœur du nouveau « paradigme ». À
leur tour, les stratèges de Washington ont lancé l’idée d’un « périmètre extérieur
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de sécurité » qui place le Canada et le Mexique sous le parapluie nucléaire du


Commandement de Défense aérospatiale des États-Unis (North American
Aerospace Defense Command, NORAD) et du NORTHCOM, tous deux chargés de
protéger de facto le sol, la mer et le ciel trinational. Peu avant d’arriver au Texas,
Martin avait récusé le « bouclier antimissile » des États-Unis et affirmé de
nouveau à Waco que le dossier, du point de vue canadien, était clos. Tel n’était
pas le cas sur le versant méridional de la trilatérale, où Fox donna son consen-
tement tacite au projet sécuritaire de Bush, mettant le territoire mexicain à l’abri
de toute contingence belliqueuse. Or, le projet des États-Unis appréhende le
Mexique comme un problème intérieur : les États-Unis entendent maîtriser mili-
tairement le golfe du Mexique, des côtes de Floride à la péninsule du Yucatan,
et transférer la frontière nord dans l’isthme de Tehuantepec de façon à surveiller
le passage de sans-papiers mexicains, centre- et sud-américains.
L’accession au pouvoir de Felipe Calderón en décembre 2006 assurera la
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continuité du projet « intégrateur » conçu par les États-Unis. En août 2007, le
procureur général de la République, Eduardo Medina Mora, le confirme :
Mexique et États-Unis sont en train de négocier un « paquet » de mesures sécu-
ritaires analogue au Plan Colombia et « qui s’appliqueront tôt ou tard ». Le Plan
Colombia a canalisé durant les sept années qui précèdent 4,8 milliards de
dollars, 80 % de ces fonds étant destinés aux forces armées. De la même
manière, le Département d’État vient de chiffrer le projet Mexique dans le
Washington Post : entre 700 millions et 1 200 millions de dollars pour les deux
premières années. Technologies de surveillance : radars, équipements d’inter-
ception téléphonique et même, selon certaines sources, hélicoptères Black
Hawks à pièce d’artillerie (l’idéal pour le transport de troupes). Cette assistance
militaire et policière est soumise, malgré les démentis de Medina Mora et du
ministre des Affaires étrangères mexicain Patricia Espinosa, à conditions. C’est
le Plan Mexico, baptisé ainsi par le secrétaire américain à la Défense en
personne, Robert Gates.
Il est des analystes mexicains qui soulignent, en parfait accord avec Medina
Mora et le ministre, que le mécanisme de coopération bilatérale entre Mexique
et États-Unis ne prévoit pas, contrairement au Plan Colombia, d’opérations
américaines en territoire mexicain. Et comme en témoigne le Dallas Morning
News en mars 2007, même si les sources consultées récusent toute implication
de l’armée américaine en territoire mexicain, c’est également ce qui s’était
passé, à l’origine, dans le cadre du Plan Colombia.
Mais en dehors des cas d’intervention avérée de la Drug Enforcement Admi-
nistration (DEA) et du FBI, le voisin septentrional agit par l’intermédiaire des
entreprises privées de sécurité auxquelles le secrétariat à la Défense ou le
Département d’État ont sous-traité la tâche, voire par le biais de sociétés d’ar-
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120 Carlos Fazio

mements qui fournissent l’équipement et qui entretiennent des liens étroits avec
le Pentagone et la communauté du renseignement des États-Unis. Dans le cas
des armements modernes, la production est d’ailleurs seule à pouvoir assurer le
remplacement des pièces détachées, l’entretien et la maintenance : quinze à
vingt ans de durée de vie des appareils en matière d’aviation. Plus généralement,
il y a une relation d’influence du pays vendeur sur le pays acheteur de techno-
logie militaire et sécuritaire à travers les contacts entre armées et polices. Des
liens interinstitutionnels et personnels durables s’établissent avec les chefs mili-
taires et policiers de haut rang dans le pays récepteur d’assistance, ce qui a
d’ailleurs permis aux États-Unis, au cours d’une longue histoire avec l’Amé-
rique latine, d’établir un rapport de force et de s’impliquer directement dans des
processus de déstabilisation : coups d’État, opérations sous couverture et
conflits de basse intensité. William Perreault, l’ex-vice-président de Lockheed,
la société qui vendit des dizaines d’Hercules C-130 aux pays latino-américains
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pendant la guerre froide, disait : « Acheter un avion, c’est acheter en même
temps le fournisseur et un calendrier d’approvisionnement ; en d’autres termes,
c’est acheter un partenaire politique. » Et c’est ce qui s’est passé quand les
États-Unis firent don au Mexique d’Ernesto Zedillo de 73 hélicoptères Huey en
1997 : la majorité des appareils furent très vite hors service ; plusieurs, même,
s’écrasèrent, occasionnant la mort de l’équipage. C’est encore ce qui pourrait se
passer si, en définitive, les États-Unis fournissent au Mexique des hélicoptères
Black Hawk ou Sikorsky et des avions Citation, comme l’a demandé le Secré-
tariat de la Défense nationale (Secretaría de la Defensa de México, SEDENA).
Le Plan Colombia, ici, a servi de laboratoire dont les enseignements peuvent
être exportés. Alors que pendant la guerre froide le Mexique et (pour d’autres
raisons) Cuba constituaient en Amérique latine des exceptions dans les relations
du Pentagone avec les pays de la zone, on semble sur le point de tourner la page
et de s’acheminer vers une « mercenarisation », une « tertiarisation » de l’assis-
tance américaine en territoire mexicain. Mieux, le pacte avec les États-Unis ira
plus loin que le Plan Colombia, comme l’a prévu le procureur Medina Mora.
Depuis la signature de l’Alianza para la Seguridad y la Prosperidad de
América del Norte, la présence des services de sécurité américains en territoire
mexicain s’est renforcée. L’ASPAN fonctionne comme une sorte de shadow cabi-
net des élites entrepreneuriales et militaires des États-Unis et de leur junior part-
ner canadien. Mais si le dispositif va dans le sens de la prospérité nationale, on
peut se demander pourquoi le calendrier de l’ASPAN reste quasi secret. Pourquoi
l’information sur les contenus demeure-t-elle classifiée ? Pourquoi cette
absence de transparence ? Pourquoi n’est-il pas rendu publiquement compte de
ce dossier ? La vérité, c’est que le Mexique se trouve désormais intégré au
« périmètre de sécurité » des États-Unis : 400 règlements dans leur majorité liés
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Traité de libre-échange à l’Alianza para la Seguridad y la Prosperidad 121

à la sécurité, en particulier la surveillance en matière de circulation des hommes


et des marchandises à partir de pays tiers, ce qui inclut les systèmes de visa et
le classement des « voyageurs à haut risque ». Quiconque voudra à terme fran-
chir rapidement la frontière devra accepter l’utilisation de la carte à mémoire ou
de l’identification biométrique. Les agents de l’immigration et des douanes des
États-Unis ont de toute façon toujours opéré au Mexique, ils continueront de le
faire, mais en pleine légalité.
En somme, pour revenir à Carlos Menem, le président Felipe Calderón se
dispose à inaugurer une phase nouvelle des « relations charnelles » avec le chef
de la Maison-Blanche. Inutile d’ajouter que, compte tenu de l’asymétrie entre
les deux pays, l’accord de militarisation et de transnationalisation entre
Mexique et États-Unis se fera aux dépens de la souveraineté du second.

Traduit de l’espagnol par Nathanaël Hertz


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