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LA NAISSANCE DE LA GRANDE PROSE FRANÇAISE

Antoine Berman

Belin | « Po&sie »

2011/1 N° 135 | pages 89 à 96


ISSN 0152-0032
ISBN 9782701158617
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Les lettres et la musique


Antoine Berman
Georges Didi-Huberman
Peter Szendy
Andrea Zanzotto
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Antoine Berman

La naissance de la grande
prose française
Antoine Berman écrivait en 1991: « Dans sa conclusion, L’épreuve de l’étranger se présentait comme
une archéologie de la traduction européenne et appelait à la constitution d’une histoire de la traduction
en Occident. Dans les années qui suivirent la rédaction de mon ouvrage, je fus conduit à m’interroger
sur cette « traduction à la française » qui n’apparaissait dans L’épreuve de l’étranger que comme le
négatif de la « traduction à l’allemande ». Se réduisait-elle, comme le croyaient Goethe et ses contem-
porains, à l’idéologie et à la pratique des Belles Infidèles ? Quelle était l’origine de cette tradition « eth-
nocentrique » ? Quelle place réelle et symbolique occupait la traduction dans la culture française telle
qu’elle s’était constituée à partir de la Renaissance ? »

Jacques Amyot, traducteur français se présente comme la tentative de répondre à ces questions.
Dans cet ouvrage Berman interroge la tradition de la traduction en France et son rôle dans la constitu-
tion de la langue française, de la langue écrite, s’entend. Cette tradition connaît un moment décisif au
milieu du XVIe siècle : « à partir de cette époque, et jusqu’à nous, la traduction occupe un certain lieu
déterminé dans notre culture. Un lieu problématique ».
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Nous voyons maintenant en quoi le Plutarque d’Amyot incarne l’idéal scripturaire
de son époque. Cet idéal a pour contenu la copia, la grâce et l’oralité. Dès que parurent
les Vies et les Œuvres morales, il fut reconnu et même, dans certains cas (Du Verdier
et Montaigne), formulé comme tel.
Avant Amyot, grâce, éloquence et abondance étaient certes requises d’une œuvre lit-
téraire ; mais personne ne savait au juste comment ces trois qualités pouvaient s’allier
pour faire du français une œuvre « parfaicte ». Avec Amyot, cet idéal était d’un seul
coup réel. Là. Peu importe, à cet égard, que le traducteur ait puisé chez ses prédéces-
seurs ou ses contemporains : si elle ne surgit pas du néant, sa prose a, comme l’a dit
Dacier au XVIIe siècle, « toute la fleur de la nouveauté »1.
Si elle n’est pas sans origines, elle est sans précédent. D’où l’éloge quasiment hyper-
bolique prononcé par un autre Classique, Simon :

Avant lui, ce n’était [le français] qu’une espèce de jargon ; il en est en quelque façon
le père2.

1. «Préface» à Les Vies des Hommes Illustres de Plutarque, traduites en François par M. Dacier, tome premier, Amsterdam,
chez Zacharie Chatelain, 1734, p. xv.
2. Richard Simon, Lettres, 24 nov. 1684, cité par Auguste de Blignières in Essai sur Amyot et les traducteurs français
au XVIe siècle, éd. Slatkine reprints, Genève, 1968, p. 442.

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Mais Amyot n’incarne l’idéal scripturaire du XVIe siècle que parce qu’il incarne
d’abord son idéal traductif. Cela, également, a été reconnu au XVIIe siècle. Vigneul
Marville écrit :

C’est un de nos plus grands maîtres en l’art de traduire (…). Personne ne peut lui
disputer la gloire d’avoir été pour son temps un excellent traducteur, et d’être même
pour la nôtre un modèle à proposer 1.

Les deux idéaux peuvent être moins distingués qu’à d’autres époques. C’est juste-
ment parce qu’à la Renaissance, la traduction est la source et l’horizon de toute écriture
que la figure la plus accomplie de notre prose ne pouvait surgir que dans la traduction
la plus accomplie. Loin, donc, d’emprunter des modèles à une (inexistante) sphère d’écri-
ture autonome, le Plutarque forge et lègue à l’avenir les modèles de la traduction et de
l’écriture autonome.
Sans doute les principes qui le régissent viennent-ils de la rhétorique romaine. Mais
ces principes n’ont pu féconder le français qu’en opérant d’abord dans le champ de la
traduction. Ainsi la pratique traduisante, régie comme à Rome par la rhétorique (Cicéron,
Quintilien) rend-elle possible l’émergence de notre prose et, plus généralement, du dis-
cours français, qu’il soit écrit ou oral. Elle joue ce rôle avec Seyssel (grand traducteur
d’œuvres latines classiques), avec Calvin, avec Amyot et, au XVIIe siècle, avec Perrot
d’Ablancourt et les auteurs des Belles Infidèles.
Ce rôle fondateur de la traduction – inauguré, ne l’oublions pas, par Oresme et les
traducteurs de Charles V au XIVe siècle – est attesté au premier chef par Montaigne.
Louant le travail d’Amyot (qu’il semble avoir personnellement connu), l’écrivain
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ajoute :

Nous autres ignorans estions perdus, si ce livre ne nous eust relevez du bourbier :
sa mercy, nous osons à cett’ heure et parler et escrire ; les dames en régentent les
maistres d’escole ; c’est nostre bréviaire2.

Que le Plutarque ait abondamment nourri l’écriture de Montaigne, cela est hors de
doute. Pas seulement parce que l’auteur grec est celui qui est le plus mentionné dans les
Essais, ni parce que Plutarque est pour Montaigne l’une de ses principales références 3 :
dans la prose d’Amyot, il trouve la préfiguration de sa propre écriture :

Le parler que j’ayme, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche ;
un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhé-
ment et brusque4.

Montaigne emploie ici l’adjectif naïf (naturel), qui lui sert ailleurs à caractériser la
langue d’Amyot. L’écrivain, on le sait, doutait assez des capacités du français à deve-
nir une langue pensante :

1. M. de Vigneul-Marville, Mélanges d’Histoire et de Littérature (1699), cité par Auguste de Blignières in Essai sur
Amyot et les traducteurs français au XVIe siècle, éd. Slatkine reprints, Genève, 1968, p. 443-444.
2. Montaigne, Essais, Livre II, chapitre IV, « À demain les affaires » Bibliothèque de La Pléiade, Paris, 1953, p. 400.
3. Cf. Montaigne, Essais, Livre I, chapitre XXVI, « De l’institution des enfants » Bibliothèque de La Pléiade, Paris,
1953, p. 177 : « Je n’ai dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque et Sénèque, où je puyse comme les Danaïdes,
remplissant et versant sans cesse. ».
4. Ibid., p. 207.

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J’avais trainé languissant après des paroles Françoises, si exsangues, si décharnées


et si vuides de matière et de sens, que ce n’estoient vraiment que paroles Françoises1.

En nostre langage je trouve assez d’estoffe, mais un peu faute de façon […] Je le
trouve suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux suffisamment. Il
succombe ordinairement à une puissante conception. Si vous allez tendu, vous sentez
souvent qu’il languit sous vous et fleschit, et qu’à son deffaut le Latin se presente au
secours, et le Grec à d’autres2.

Amyot venait partiellement remédier à cette faiblesse du français : en introduisant


des formes lexicales et syntaxiques réflexives (permettant la réflexion), comme la sub-
stantivation des verbes, des adjectifs et des adverbes, l’emploi élargi des particules de
liaison, la construction des phrases en arborescence, le Plutarque fournit à Montaigne
la « façon » dont il a besoin.

À quel point l’écrivain a simultanément emprunté à Amyot et mis sa propre écriture


au diapason de celui-ci, cela apparaît clairement dans le passage suivant :

Finalement, il n’y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des


objects. Et nous, et nostre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant
sans cesse. Ainsin, il ne se peut establir rien de certain de l’un à l’autre, et le jugeant
et le jugé estans en continuelle mutation et branle.

Nous n’avons aucune communication à l’estre, par ce que toute humaine nature est
toujours au milieu entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu’une obscure appa-
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rence et ombre, et une incertaine et debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre
pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoi-
gner l’eau : car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant
plus il perdra ce qu’il vouloit tenir et empoigner3.

Le dernier paragraphe est un pur et simple emprunt (non présenté comme tel) au tome
I des Œuvres morales. Mais l’essentiel, c’est qu’entre la phrase volée et celles de
Montaigne, il n’y a aucune rupture de forme : Montaigne écrit comme Amyot. Si le
Plutarque est – du point de vue de l’écriture – la condition de possibilité des Essais,
ceux-ci développent et accentuent certains traits de la prose d’Amyot.
Certains, et pas d’autres.
Montaigne emprunte les formes réflexives et, bien sûr, l’oralité « naïve » d’Amyot.
Mais il laisse de côté son fameux «coulant», n’aimant guère l’éloquence 4. Les Classiques
feront exactement l’inverse. Dans les deux cas, le Plutarque fonctionne comme une
matrice d’écriture en prose. Montaigne a donc bien raison de dire que, grâce à lui, les
Français « osent » écrire.
Mais il dit plus : que grâce à Amyot, ils osent parler.
Parler ? Comment une traduction pourrait-elle fonder un art de la parole ?
Il faut évidemment entendre ici par «parler» discourir éloquemment. Pour les hommes

1. Ibid., p.179.
2. Montaigne op. cit., Livre III, chapitre V, « Sur des vers de Virgile », p. 978.
3. Montaigne op. cit., Livre II, chapitre XII, « Apologie de Raimond Sebond », p. 679-680.
4. « Fy de l’éloquence qui nous laisse envie de soy, non des choses » (Montaigne op. cit., Livre I, chapitre XL, « Consi-
dération sur Cicéron », p. 290).

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du XVIe et du XVIIe siècle, et même pour Montaigne, peu porté certes à la rhétorique, mais
fort attaché à l’art de « conférer »1, le discours éloquent est l’un des sommets de la parole
humaine, qu’il s’agisse de l’éloquence politique, de l’éloquence religieuse, de l’éloquence
amoureuse ou de celle, plus mondaine, des salons du Grand Siècle. Destiné à « plaire »,
ce discours peut être appelé, au sens le plus large, le discours de la séduction. Or, de la
Renaissance au milieu du XVIIe siècle, la traduction est le fondement du discours de la
séduction. Les deux « ductions » sont liées. Et cela à un triple point de vue.
La traduction, d’abord, donne accès aux grands modèles d’éloquence de l’Antiquité.
Avec la « translation » de Cicéron ou de Démosthène, il y a un véritable transfert d’élo-
quence.
La traduction, ensuite, forge la prose fondamentale à partir de laquelle seule – si elle
ne veut pas être « exsangue », « décharnée », « vide de matière et de sens » – une parole
éloquente peut prendre son essor. Si l’éloquence est l’art du déploiement des « clauses »,
c’est-à-dire des phrases, c’est bien les traductions qui fournissent ces phrases et l’art de
leurs multiples combinaisons.
Enfin, la traduction elle-même est éloquente. Pour Amyot, traduire est « développer »
ce qui est « enveloppé ». Mais parler éloquemment aussi. La même image vaut pour la
traduction et l’art de la parole. Cette définition vaut aussi bien pour l’art oratoire.
Que le Plutarque ait concrètement fonctionné comme un modèle d’éloquence orale,
cela est attesté par Simon :
J’ai connu de nos plus habiles prédicateurs qui le lisaient sans cesse, nonobstant son
vieux langage, pour former sur lui le tour de leurs phrases et de leurs périodes2.
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On a pu constater plus haut que la traduction d’Amyot était plus orale que celle de
Flacelière ; et cela peut aisément se vérifier en lisant les deux textes à voix haute. Cette
oralité (qui répond par ailleurs à celle du texte grec) est le fruit d’un labeur concerté,
visant à rendre la prose de la traduction plus éloquente. Aulotte remarque justement que :
le jugement de l’oreille est peut-être le guide qu’il suit le plus volontiers et la plu-
part de ses retouches visent, en effet, à donner à sa phrase plus de nombre et d’harmo-
nie. Ainsi s’explique qu’il change de 1542 à 1572 « Leur langage sera moins impor-
tun et fascheux » en « leur langage sera moins fascheux et importun »3.

On peut remarquer le même type de retouches dans les versions successives de


l’Institution de la religion chrestienne de Calvin. Ce principe de traduction n’est for-
mulé nulle part par Amyot ou Calvin. Cela ne l’empêche pas de fonctionner. Bretin, tra-
ducteur de Lucien, ne dit pas autre chose en 1582 :
Le tout n’a esté par moy fait qu’au bon jugement de l’aureille, qui est la vraye aulne
à laquelle on doit mesurer la parolle4.

1. « Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conférence. J’en trouve l’usage plus doux
que d’aucune autre action de nostre vie ; et c’est la raison pourquoy, si j’estois asture forcé de choisir, je consentirois plus-
tost, ce crois-je, de perdre la veuë que l’ouir ou le parler » (Montaigne op. cit., Livre III, chapitre VIII, « De l’art de confé-
rer », p. 1032).
2. Richard Simon cité par Auguste de Blignières in Essai sur Amyot et les traducteurs français au XVIe siècle, éd. Slat-
kine reprints, Genève, 1968, p. 444.
3. Robert Aulotte, « Jacques Amyot, traducteur courtois » in Revue des Sciences Humaines, fasc. 94, avril-juin 1959, éd.
Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Lille, p. 137.
4. Filbert Bretin (1540-1595) traducteur de Lucien de Samosate. Cité in P. Horguelin, Anthologie de la manière de tra-
duire, éd. Linguatech, Montréal, 1981, p. 73.

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Il n’est donc pas surprenant que les catégories qui structurent le Projet d’Éloquence
royale composé pour Henri III soient exactement celles qui opèrent dans le Plutarque :
les principes de l’éloquence, ici, sont tirés de ceux de la traduction.
Avant de lire ce texte de plus près, il convient de signaler que l’oralité de la prose
d’Amyot ne se définit pas entièrement, ni exclusivement, par l’éloquence. Dans la cul-
ture française de l’époque, deux oralités coexistent : l’oralité populaire, l’oralité noble.
Chez Amyot, on trouve les deux, alternées ou entrelacées.
Et elles donnent des proses bien différentes.
À l’oralité populaire correspond une prose abondante, proliférante, longue, chargée
d’incidentes, de ruptures, de digressions, une prose souvent lourde, obscure, mélangée,
formellement négligée et non maîtrisée, riche en images et en mots iconiques1. L’oralité
populaire, de fait, est dominée par la copia, sous l’aspect lexical (beaucoup de mots
d’horizons divers), métaphorique (beaucoup d’images, de tropes, de figures) et syn-
taxique (beaucoup de phrases, de formes de phrases, et de phrases longues).
À l’oralité noble correspond une prose maîtrisée, organisée, claire, harmonieuse, cou-
lante, moins abondante (sauf dans le domaine des « nuances ») et plus homogène. Cette
prose est régie par deux principes, celui de la clarté, et celui de l’économie (au sens de
parcimonie).
Si les prédicats qui définissent les deux oralités sont opposés, il appartient néanmoins
toujours à la grande prose française de les réunir : d’Amyot et Montaigne à La Fontaine,
Diderot, Saint-Simon, Rousseau, Chateaubriand, Nerval, Balzac et Proust, toute une lignée
d’œuvres (fort différentes au demeurant) tentent et souvent réussissent cette synthèse.
Le Projet rédigé par Amyot à l’intention d’Henri III se rapporte fondamentalement à
l’oralité noble. Son but est de faire du monarque un monarque éloquent. Il ne suffit plus,
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comme, peut-être, à l’époque de Charles V, que le souverain soit « lettré »pour être un
véritable souverain ; il faut aussi qu’il ait la maîtrise de la parole. Car seule celle-ci (orga-
nisée en discours éloquent) lui permettra de régner et de régler les conflits sans avoir sys-
tématiquement recours à la force muette. En d’autres termes, un Roi, pour être Roi, doit
être orateur. Et Amyot déduit les règles de l’art oratoire de celles de la traduction.
Dans les chapitres traitant du langage, de l’eslite et de la liaison des mots, il distingue
(suivant en cela l’antique division des trois genres de style) le « simple langage, délié,
& coulant aisément », le « langage plus hault, plein d’efficace & de gravité, & qui cou-
rant roide ainsi qu’un torrent emporte l’auditeur avecques soi », et enfin le langage
« mesllé & tempéré des deux autres »2.
Pour ces trois langages, Amyot recommande pour les mots simples de choisir parmi :

ceus qui sont les plus propres pour signifier la chose dont nous voulons parler, ceus
qui nous sembleront plus dous, qui sonneront le mieus à l’aureille, qui seront plus cou-
tumierement en la bouche des bien parlans, qui seront bon françois et non estrangers
(…)3.

1. Cf. Jacques Amyot, Projet de l’éloquence royale, composé pour Henri III, Versailles, imprim. Ph-D. Pierres, Paris,
Lamy, 1805 [Projet d’Éloquence Royale, éd. Les Belles Lettres, coll. « Le corps éloquent », Paris, 1992].
2. Jacques Amyot, Projet de l’éloquence royale, op. cit., chap. XII, p. 42 [éd.1992, p. 87 : « simple langage, délié, et
coulant aisément », « langage plus haut, plein d’efficace et de gravité, et qui courant roide ainsi qu’un torrent emporte l’au-
diteur avec soi », « mêlé et tempéré des deux autres »].
3. Ibid., chap. XIII, p. 44, [éd.1992, p. 89 : « … ceux qui seront les plus propres pour signifier la chose dont nous vou-
lons parler, ceux qui nous sembleront plus doux, qui sonneront le mieux à l’oreille, qui seront plus coutumièrement en la
bouche des bien-parlants, qui seront bon françois et non étrangers (…). »].

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Le choix des mots éloquents, en fait, se base sur trois principes. D’abord, la sélec-
tion des termes anciens :

Je ne voudrois (…) mespriser les vieus mots qu’on trouve es romans, ains en rame-
ner quelques uns en usage, moïennant que ce fust rarement & avec discretion (…)1.

C’est aussi l’attitude de Ronsard, d’Estienne et de Pasquier. En traduction, c’est le


recours mesuré à l’archaïsme : autant, sinon plus, que l’écriture autonome, la traduction
a pour tâche et pouvoir de « ramener en usage » des mots que l’histoire de la langue a
laissés derrière elle. Pratique qui, si elle comporte ses dangers, est encore celle de la tra-
duction française moderne : l’Énéide de Klossowski (1964) ravive bon nombre de vieux
mots français ; certaines traductions de Heidegger également.
Le second principe (inverse) est la création de nouveaux mots :

Encores peult on aucune fois composer quelque mot dont la composition ne soit
point dure ni trop hardie, en quoi nostre langue est des plus fécondes2.

C’est, évidemment, la fonction néologique de la traduction. Enfin, il faut utiliser les


métaphores ou les tropes :

Sur tout les mots qui sont figurés embellissent & enrichissent le langage : (…) il n’y
a rien qui donne plus de lustre & d’esclat, tant a la parole qu’a la sentence3.

Il est facile de voir que ces trois principes sont ceux-là mêmes qu’Amyot a employés
dans ses traductions : recours à l’archaïsme, aux néologismes et aux figures.
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Les principes qui concernent la liaison des mots, c’est-à-dire les phrases, sont éga-
lement les mêmes que ceux qui régissent sa prose. Ici – logiquement – c’est le principe
d’harmonie qui règne :

Les mots estant choisis, il les convient joindre & lier ensemble, de façon qu’il n’y
ait aucune dure rencontre de lettres ni de syllabes. Et quand l’aureille, a qui on s’en
doit rapporter, nous jugera que la clause sera trop plate, ou trop aspre, en changeant
l’ordre des mots, & les arrengeant d’autre sorte, nous trouverons a la fin quelle en
deviendra plus ferme & plus douce4.

Mais ce principe est à la fois complété et limité par deux autres. Le premier concerne
la diversification des modes mêmes de liaison :

Entre autre choses il se fault estudier, non seulement a joindre, mais aussi a lier les
clauses ensemble : & tant que faire se pourra diversifier & changer les conjunctions

1. Ibid., chap. XIII, p. 45 [éd. 1992, p. 90 : « Je ne voudrois (…) mépriser les vieux mots qu’on trouve dans les romans,
mais en ramener quelques uns en usage, moyennant que ce fût rarement et avec discrétion (…). »].
2. Ibid., chap. XIII, p. 46 [éd.1992, p. 90 : « Encore peut-on aucune fois composer quelque mot dont la composition ne
soit point dure ni trop hardie, en quoi notre langue est des plus fécondes. »].
3. Ibid., chap. XIII, p. 46 [éd.1992, p. 91 : « Surtout les mots qui sont figurés embellissent et enrichissent le langage :
(…) il n’y a rien qui donne plus de lustre et d’éclat, tant à la parole qu’à la sentence. »].
4. Ibid., chap. XIII, p. 46 [éd.1992, p. 91 : « Les mots étant choisis, il les convient joindre et lier ensemble de façon qu’il
n’y ait aucune dure rencontre de lettres ni de syllabes. Et quand l’oreille, à qui on s’en doit rapporter, nous jugera que la
clause sera trop plate ou trop âpre, en changeant l’ordre des mots, et les arrangeant d’autre sorte, nous trouverons à la fin
qu’elle en deviendra plus ferme et plus douce. »].

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qui les entretiennent, afin que rien n’y soit descousu ni entrerompu ains que tout coule
d’une suite (…)1.

Le second traite de la longueur des phrases :

Il y a plus de monstre & de parade es clauses longues qui vont tout d’une tire jus-
qu’a la fin, & sont plus numereuses & plaisantes a l’aureille (…)2.

Cicéron avait assigné à la « période » l’étendue de quatre vers hexamètres ; Amyot, à


sa suite, recommande aux « clauses entières » la longueur de quatre alexandrins. Mais
sa défense des phrases longues le conduit forcément à mettre en cause cette règle, qu’il
ne suit pas dans ses traductions : par exemple, le récit d’Arion dépasse de loin les quatre
alexandrins.
Le principe d’allongement ici prôné est en fait nettement anti-classique et anti-rhé-
torique : plus une phrase est longue, et plus elle devient difficile à construire, ordonner,
équilibrer et maîtriser.
Mais si ce n’est pas un principe d’éloquence, c’est en revanche un principe fonda-
mental de l’oralité populaire (avec ses phrases « intarissables ») et de la prose écrite :
plus une phrase est longue, plus sa signifiance et son pouvoir de captation sont suscep-
tibles d’augmenter. Car la prose tend toujours à avoir une structure en arborescence
(incidentes, cascades de subordonnées, etc.). C’est évidemment en traduisant les
« clauses » plutôt étirées et irrégulières de Plutarque qu’Amyot a acquis l’expérience (et
le goût) des phrases longues. Ainsi peut s’expliquer son emploi des particules : en sépa-
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rant celles-ci du verbe qu’elle gouvernent, on peut allonger presque indéfiniment une
phrase :

pour / incontinent après l’heure passée / s’en aller recepvoir la mort3

Amyot ici consacre une pratique de la phrase longue restée vivante dans la prose
française, et dont, au XXe siècle, les deux exemples les plus frappants sont Proust et
Gracq.

1. Ibid., chap. XIII, p. 47 [éd. 1992, p. 92 : « Entre autre choses il se faut étudier, non seulement à joindre, mais aussi à
lier les clauses ensemble : et tant que faire se pourra diversifier et changer les conjonctions qui les entretiennent, afin que
rien n’y soit décousu ni entrerompu mais que tout coule d’une suite (…). »].
2. Ibid. chap. XII, p. 43 [éd. 1992, p. 88 : « Il y a plus de montre et de parade dans les clauses longues qui vont tout
d’une tire jusqu’à la fin, et sont plus numéreuses et plaisantes à l’oreille (…). »].
3. Plutarque, Œuvres, traduites du grec par Jacques Amyot, tome onzieme, Paris, chez Jean-François Bastien,
M.D.CC.LXXXIV, p. 93.

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