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Épicure II, Lettre à Ménécée sur la sérénité face à la condition humaine

Épicure II à Ménécée, Salut.

Quand on est jeune, il ne faut pas croire qu'il est trop tôt pour apprendre à mourir, et quand on est
vieux, il ne faut pas renoncer à apprendre à mourir. Car jamais il n'est trop tôt ou trop tard pour
travailler à la vraie sérénité. Or celui qui dirait que l'heure d'apprendre à mourir n'est pas encore
arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un Homme qui dirait que l'heure de ne plus avoir peur de
mourir n'est pas encore venue pour lui ou qu'elle n'est plus. Le jeune homme et le vieillard doivent
donc apprendre à mourir l'un et l'autre, celui-ci pour rajeunir au contact de la sérénité que procure la
certitude de mourir en douceur, en se remémorant les jours agréables du passé ; celui-là pour
profiter pleinement de sa jeunesse sans que la peur de mourir dans la douleur vienne troubler la fête
de sa vie. Par conséquent, il faut méditer sur les moyens qui peuvent nous permettre de mourir en
douceur puisque, lorsque ces moyens sont à nous, mourir n'a rien d'effrayant, tandis que, quand ils
nous manquent, nous risquons de trépasser dans de longues douleurs.

Attache-toi donc aux enseignements humanistes que je n'ai cessé de te donner et que je vais te
répéter ; mets-les en pratique et médite-les, convaincu que ce sont là les principes nécessaires pour
bien vivre en respectant ses semblables. Commence par te convaincre qu'un être humain est un être
digne, quelles que soient ses caractéristiques biologiques, psychologiques ou sociales. En effet, tu
n'entreras véritablement dans la philosophie que lorsque tu distingueras rigoureusement le verbe
être du verbe avoir. Les gènes, la couleur de peau, les compétences manuelles et intellectuelles, les
forces et les faiblesses psychiques, le métier et la classe sociale... tout cela relève de l'avoir et non
de l'être : l'être humain ne se définit pas par ces choses. L'être humain est conscience, et rien d'autre.
N'attribue jamais des degrés à la dignité ; mais regarde-là toujours comme universelle, intrinsèque à
l'humanité. Car tous les êtres humains sont également dignes, c'est pourquoi la légitimité de la
condamnation des actes bafouant la dignité humaine est évidente. Mais hélas, Ménécée, dans
l'année où je t'écris, en 2020, cette dignité universelle, pourtant formellement reconnue dans les
Droits Humains, n'est pas respectée : le racisme, le sexisme, le classisme et d'autres formes de
discriminations en témoignent. De même, l'être humain est contraint à vivre, puisque l'État et la
société ne mettent pas à sa disposition des méthodes de suicide indolore qui lui permettraient de
mourir paisiblement quand il le décide. Cette injustice, moins remarquée par la multitude, est
pourtant tout aussi scandaleuse d'un point de vue éthique. Si disposer de son corps et de sa vie est
un droit humain, alors personne ne peut légitimement empêcher l'être humain de sortir en douceur
de la vie quand il le veut. Nous sommes biologiquement programmés pour vivre, mais cela ne
signifie pas que nous avons le devoir moral de vivre : prétendre que la biologie tient lieu de morale,
c'est raisonner comme le marquis de Sade. Les droits humains, au contraire, doivent servir à lutter
contre les injustices naturelles. L'État et la société pourraient permettre à l'être humain de disposer
concrètement de son corps et de sa vie, ce qui serait éthiquement légitime et nécessaire, mais ils ne
le font pas, ce qui est une atteinte à sa dignité. Faire quelque chose par peur des conséquences si on
ne le fait pas, c'est le faire par contrainte. Vivre par peur de mourir dans la douleur ou de rater son
suicide, c'est donc vivre par contrainte, et non par décision personnelle. Or, entre « vivre par
décision personnelle » et « vivre par contrainte », il y a la même différence qu'entre une histoire
d'amour et un viol : de gré dans le premier cas, de force dans le second. Être contraint à vivre,
autrement dit ne pas disposer de sa vie, c'est subir un viol existentiel, ce qui nous empêche d'accéder
à une sérénité lucide et de jouir d'une existence conforme à notre dignité. Mais la multitude,
incapable de se déprendre de ce qui est chez elle et à ses yeux le propre de la justice, accepte d'être
contrainte à vivre et regarde comme absurde l'instauration d'un droit au suicide indolore.

Sur la mort, mon ancêtre Épicure a dit l'essentiel, je me contenterai donc de te répéter ses sages
pensées. « Prends l'habitude de penser que la mort n'est rien pour nous. Car tout bien et tout mal
réside dans la sensation : or la mort est la privation de toute sensibilité. Par conséquent, la
connaissance de cette vérité que la mort n'est rien pour nous, nous rend capables de jouir de cette
vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d'une durée infinie, mais en nous enlevant le désir
de l'immortalité. » « On prononce donc de vaines paroles quand on soutient que la mort est à
craindre, non parce qu'elle sera douloureuse étant réalisée, mais parce qu'il est douloureux de
l'attendre. Ce serait en effet une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l'attente
d'une chose qui ne cause aucun trouble par sa présence. Ainsi, celui de tous les maux qui nous
donne le plus d'horreur, la mort, n'est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes,
la mort n'est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n'existe ni pour
les vivants ni pour les morts, puisqu'elle n'a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont
plus. » « Le sage ne fait pas fi de la vie et il n'a pas peur non plus de ne plus vivre : car la vie ne lui
est pas à charge, et il n'estime pas non plus qu'il y ait le moindre mal à ne plus vivre. » J'ajouterai,
pour appuyer ses arguments, que même si le fait de savoir qu'il n'y aura plus rien quand je ne serai
plus est source d'angoisse existentielle, cette angoisse ne concerne que les vivants, et que si la mort
des autres nous affecte, celle-ci, pour nous, n'est pas la mort mais l'absence de celles et ceux qui ne
sont plus – or, pour éprouver un sentiment d'absence, il faut être en vie ; les morts ne souffrent plus
et ne sont plus affectés par quoi que ce soit, donc notre propre mort n'est rien. En revanche, même
si, « hors de la vie, il n'y a rien de redoutable », il reste une chose à redouter dans la vie : le trépas,
d'où l'importance de l'anticiper pour le rendre paisible. La mort n'est rien, mais mourir, ce n'est pas
rien, puisque lorsque l'on trépasse, l'on est encore vivant... La peur de la mort est sans fondement,
mais la peur de mourir dans la douleur est justifiée, d'où l'importance de posséder des méthodes de
trépas serein pour surmonter cette peur. De même, « appeler la mort comme le terme des maux de la
vie » n'est pas une folie de la multitude mais un choix légitime lorsque nous jugeons notre vie trop
douloureuse, car la mort est absence de souffrance et disposer de sa vie est un droit humain.
Cependant, la crainte du trépas n'est pas vaine et sans objet car elle est produite par l'attente d'une
chose, l'agonie, qui cause de nombreux troubles par sa présence. Tâche donc, Ménécée, de
t'épargner l'angoisse de cette attente en te procurant les moyens de mourir paisiblement.

« De même que ce n'est pas toujours la nourriture la plus abondante que nous préférons, mais
parfois la plus agréable, pareillement ce n'est pas toujours la plus longue durée qu'on veut recueillir,
mais la plus agréable. » Cette juste réflexion implique la légitimité éthique et existentielle du droit
au suicide sans douleur. Si la qualité de vie est préférable à la quantité, si nous voulons une vie qui
soit agréable jusqu'à notre dernier jour et non une vie la plus longue possible quel qu'en soit le prix
à payer, alors quand notre vie devient un supplice, autrement dit quand la quantité empiète sur la
qualité, alors l'on doit être en mesure de pouvoir mourir en douceur. De plus, si nous savons que
nous pouvons mourir en paix quand nous le décidons, cela nous insufflera un sentiment de sérénité
qui rendra notre vie considérablement plus agréable. Par contre, mon ancêtre, pourtant si sage et si
humaniste la plupart du temps, a fait preuve d'une redoutable mauvaise foi en abordant la question
du suicide. Rappelle-toi ses propos : « On fait pis encore quand on dit qu'il est bien de ne pas naître,
ou “une fois né, de franchir au plus vite les portes de l'Hadès”. Car si l'homme qui tient ce langage
est convaincu, comment ne sort-il pas de la vie ? C'est là en effet une chose qui est toujours à sa
portée, s'il veut sa mort d'une volonté ferme. » D'une part, un tel discours culpabilise les êtres
humains en souffrance et désirant mourir d'être toujours en vie et les incite au suicide, ce qui est
éthiquement odieux. Mais surtout, ce raisonnement suppose que les personnes décidant de se
donner la mort doivent accepter de mourir dans la douleur et n'ont pas besoin de méthodes de trépas
paisibles si « elles veulent leur mort d'une volonté ferme », autrement dit si elles ne sont pas veules
et lâches. L'athée Épicure flirte ici avec le fondamentalisme religieux : l'être humain qui désire
sortir de la vie serait un sot qui devrait payer le prix de sa désertion, ce prix à payer étant l'agonie.
De plus, selon mon ancêtre, il ne faut pas plaisanter sur le suicide et « montrer de la légèreté en un
sujet qui n'en comporte pas », ce qui supposerait que la vie est sacrée. Or, l'athée authentique se
permet de rire de la vie, de la “blasphémer” quand elle est injuste et place la liberté humaine au-
dessus d'elle. Il reconnaît également qu'un suicide dans la douleur n'est pas conforme à la dignité
des personnes qui sortent de la vie, d'où la nécessité éthique de mettre à la disposition de l'être
humain des méthodes de trépas indolore. Au vu de la difficulté du suicide, l'on peut à la fois souffrir
atrocement et rester en vie par contrainte. Ce n'est que lorsque le suicide sera rendu facile et serein
par la société et l'État, autrement dit quand la vie ne sera plus une contrainte mais seulement une
option, qu'il sera contradictoire de dire qu'il vaut mieux « franchir au plus vite les portes de
l'Hadès » tout en restant en vie. Nous n'avons pas choisi de naître, nous devons donc avoir le choix
de mourir en douceur.

Pour vivre serein et heureux en évitant le plus possible les déceptions et l'insatisfaction, reporte-toi
à l'excellente classification des désirs effectuée par mon ancêtre. Souviens-toi : il y a les désirs
naturels et nécessaires, comme s'hydrater, se nourrir, se protéger du froid et entretenir des amitiés
avec d'autres êtres humains ; les désirs naturels et non nécessaires, comme la sexualité, le sport, la
bonne nourriture et divers soins du corps ; enfin, les désirs non naturels et non nécessaires, comme
la soif de richesses, de luxe, de pouvoir et de gloire. Pour ne pas créer toi-même ton propre malheur,
ne vise qu'à satisfaire tes désirs naturels, nécessaires et non nécessaires : trouve-toi un logement
décent dans lequel tu aimes vivre, bois, mange, philosophe avec tes amies et amis, marche,
contemple la Nature et les œuvres des Hommes, fais du sport, soigne-toi quand il le faut, fais
l'amour et masturbe-toi. Selon Épicure, « tout ce qui est naturel est aisé à se procurer » : cette
affirmation n'est vraie que sous conditions. En effet, si tu n'es pas en état de travailler, ou si l'État et
la société ne te permettent pas d'exercer un métier décent, conforme à tes centres d'intérêt et à ta
dignité, il sera difficile voire impossible pour toi de satisfaire tes désirs naturels. Sans une situation
sociale acceptable, la sérénité durable n'est pas à ta portée. Mais il nous faut aller encore plus loin,
mon cher Ménécée. Si l'on ne permet à l'être humain de satisfaire ses désirs naturels que s'il sert la
société ou l'État, cela implique qu'on ne lui accorde pas de dignité propre, mais seulement une
dignité relative à son utilité sociale : on l'instrumentalise, on en fait un objet utilitaire. Par
conséquent, sur le plan politique, le respect de la dignité humaine universelle ne peut avoir lieu que
par l'instauration d'un revenu universel permettant de satisfaire nos désirs naturels, ou par la gratuité
des objets de nos désirs naturels, tout en sachant que la sexualité à plusieurs et l'amitié supposeront
toujours le consentement d'autrui. Reconnaître l'être humain comme un être digne, c'est lui
permettre, sans conditions, de vivre dignement. Si lui offrir des conditions de vie matérielles
conformes à sa dignité est concrètement impossible, alors l'on doit au moins lui permettre de quitter
dignement une vie qu'il n'a pas demandé.

Hélas, contrairement à ce qu'affirmait mon ancêtre, il est possible de vivre agréablement quand on
ne vit pas avec prudence, honnêteté et justice, et il est possible de vivre avec prudence, honnêteté et
justice sans vivre agréablement : l'on peut être irresponsable, malveillant et heureux, ou au contraire
éthiquement exigeant, bon et malheureux. Il est donc impératif de poursuivre notre combat pour le
respect universel de la dignité humaine. En revanche, il est vrai que notre avenir n'est ni à nous ni
pourtant tout à fait hors de nos prises : une partie dépend de nous, une autre dépend du hasard. Nous
devons donc, comme l'ont montré nos adversaires stoïciens, nous concentrer sur ce qui dépend de
nous et tâcher d'accepter ce qui n'en dépend pas, tout en essayant, comme nous y invite Montaigne,
de vivre le plus possible dans le présent, qui est le seul temps qui nous appartient.