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Le résumé du texte argumentatif

Marie-Pierre Lacoye

Le parcours pédagogique que nous présentons ici cerne essentiellement des problèmes
de macro-structure, et concerne d’une part ceux d’un type de texte, le texte
argumentatif, et d’autre part ceux d’une technique de condensation textuelle.

Cette dernière consiste à partir d’un texte source à produire un autre texte plus bref,
fidèle au niveau de l’information et formellement différent du texte de départ tout en
respectant les mêmes contraintes de cohésion et cohérence, autrement dit de résumer.

La fidélité au contenu exige du scripteur qu’il s’efface en tant qu’auteur, s’interdisant


tout jugement individuel. Le registre énonciatif, les repères personnels, spatio-
temporels, déictiques, sont ceux du texte originel, ainsi que le niveau de langue.

Si le maintien du sens est formellement requis, par ailleurs il s’agit d’un exercice de
réécriture, car le résumé doit être lexicalement différent et, sauf dans le cas de mots clés
qui peuvent être conservés, il ne peut y avoir de reprise des termes.

Cet exercice est fortement exigeant puisqu’il impose le respect de l’information du texte
de départ tout en la condensant, et parallèlement à la sélection des contenus à conserver,
leur reformulation. Mais il est utile, et loin d’être limité à un cadre scolaire, apparaît
dans de multiples manifestations scripturales – de la synthèse à la critique littéraire – et
nous semble ainsi un centre non négligeable de production écrite.

Moins connu que le résumé du texte narratif, le résumé du texte argumentatif est tout
aussi important, puisque la communication, quelle soit orale ou écrite, comporte très
souvent un versant de conviction ou persuasion, raison pour laquelle un apprentissage
du résumé du texte argumentatif peut constituer un module particulier.

La démarche que nous avons employée pour un tel apprentissage est constituée de trois
étapes fondamentales :

1) Observation, analyse et pratique des particularités structurales de ce type de


texte ciblant de brèves réalisations linguistiques ;

2) Observation, analyse et pratique des mécanismes structuraux du résumé


intégrées au cadre de l’argumentation, limitées, elles aussi, à de brèves
réalisations linguistiques ;

3) Analyse d’un texte long et réalisation, suivant différentes phases, de son résumé
au tiers de la longueur.

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1. Particularités structurales du texte argumentatif

1.1. Modèles simples de mouvements argumentatifs

Le schéma de base mise en relation données/conclusion permet de travailler sur


les rapports cause/conséquence. Il peut en effet être traité :

a) selon un ordre progressif où l’énoncé linguistique suit le mouvement du


raisonnement, ordre appartenant plutôt au domaine de la conviction : p donc q ;

b) selon un ordre régressif où la linéarité de l’énoncé est inverse au mouvement du


raisonnement, ordre relevant plutôt du domaine de la persuasion : q car p.

Ce schéma peut être intégré dans une structure hypothétique ; on envisage alors des
conséquences possibles, divers éléments susceptibles de s’opposer à une assertion, à une
décision et on explore des paramètres d’éventualités en recourant aux nuances de
diverses constructions :

a) Si p alors q ;
b) Si vraiment p alors q ;
c) Si jamais p alors q .

Autre rapport logique fondamental, l’opposition sous forme du contraste, de


l’atténuation, de la concession, sera ensuite mise en évidence par des formules du type :

a) p alors que p´donc q ;


b) p mais p´donc q ;
c) p encore que p´donc q ;
d) certes p mais p´donc q .

A la suite de ces deux types de structure, on soumettra cette variante, réunissant


hypothèse et opposition :

a) Même si p non-q pour autant.

Tous ces schémas, illustrés par des exemples, seront objets d’exercice de
constructions phrastiques, sur des thèmes choisis librement, à tonalité plus ou moins
polémiques, sérieuses ou humoristiques.

Exemples de production:

- Si les femmes sont les égales des hommes, alors elles doivent recevoir les mêmes
salaires
- Si vraiment les femmes sont les égales des hommes, alors elles doivent recevoir les
mêmes salaires.
- Si jamais les femmes deviennent les égales des hommes, alors elles devront recevoir
les mêmes salaires.

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- La sévérité permet à un enfant de connaître ses limites alors que tout lui permettre
n’est pas lui apprendre des règles de vie : elle est donc utile pour une éducation
réussie.
- La colère conduit souvent à des débordements mais la patience restreint souvent les
conflits : il vaut donc mieux pratiquer la seconde que la première.
- Encore que le tourisme entraîne une hausse de prix difficile pour la population locale,
il reste une source de bénéfice pour des pays en voie de développement : il faut donc
continuer à le développer.

- Même si on ne parle plus de la grippe aviaire, tout danger n’en est pas écarté pour
autant
- Même si j’utilise beaucoup Internet, je n’ai pas cessé d’écrire à la main pour autant.

1.2.Modèles syllogistiques

A la suite des ces modèles simples, seront présentés des modèle de logique
syllogistique, cette dernière gardant tout son intérêt quand on envisage une logique du
raisonnement en langage naturel – soit une logique du vraisemblable.

Dans un premier temps, on étudiera les figures du syllogisme, les deux premières
relevant d’une logique de la contradiction, la troisième d’une logique d’adjonction :

a) énoncé de la condition suffisant où la prémisse majeure a le statut d’une règle


énonçant cette condition ; la mineure vérifie la réalisation de cette condition et la
conclusion est une application particulière de la règle. Le syllogisme déterminant la
mortalité de Socrate en est une illustration classique

b) énoncé de la condition nécessaire dont l’utilité est manifeste pour la réfutation. Etant
donné la difficulté de compréhension qu’il pose en général, on peut utiliser, pour faire
comprendre sa règle a contrario, le sophisme suivant :

• Tout homme est mortel


Or le chat est mortel
Donc le chat est un homme

La déduction incorrecte, vu l’extension respective des prédicats, apparaît


clairement ; l’invalidité logique provient du non-respect d’une des règles de formation.
Les deux prémisses en effet ne peuvent être affirmatives car le moyen terme mortel
serait pris deux fois particulièrement, ce qui est proscrit puisque les deux sujets n’ont
pas forcément la même extension. Il faut donc que l’une des prémisses soit une
proposition négative pour que le syllogisme produise une conclusion nécessaire, de
forme également négative, cette dernière constituant la réfutation d’une condition
nécessaire par une majeure universelle, affirmative :

• Tout homme parle


Or le chat ne parle pas
Donc le chat n’est pas humain

- Ou négative

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• Un ami fiable ne revient pas sur ses promesses
Or cet ami est revenu sur ses promesses
Donc cet ami n’est pas fiable

c) compatibilité de deux caractères où la mineure est toujours affirmative, la conclusion


toujours particulière, la déduction appartient à l’ordre du possible, non à celui du
nécessaire. Pour souligner la visée argumentative de cette figure, on peut choisir un
exemple où l’énoncé de la possibilité vient contredire une doxa dogmatique, porteuse
d’intolérance – le paradoxe invitant à la réflexion polémique :

• Tout homme pieux est proche de Dieu


Ce musulman est un homme pieux
Il y a donc des musulmans proches de Dieu

On étendra ensuite cette étude aux composés du syllogisme ; combinaisons discursives


explicitant la structure linguistique du raisonnement, elles offrent une « panoplie » de
stratégies :

a) L’enthymême, qui, au sens ordinaire, signifie un syllogisme n’ayant qu’une prémisse,


la mineure le plus souvent, et une conclusion. Son étude demande d’examiner la validité
du raisonnement et celui de l’acceptabilité des prémisses, dont la nature confère au
raisonnement sa probabilité et dont le choix est fonction de composantes
psychologiques et idéologiques, procédant pour une part de l’ethos et du pathos, d’autre
part de la topique aristotélicienne. «Syllogisme de la rhétorique», il illustre, après la
rigueur efficace de la déduction, le caractère accessible de l’induction.

Voici quelques exemples de production, effectuées sur des thèmes tout à fait triviaux
choisis par les étudiants, montrant ainsi à quel point cette figure syllogistique est
banale :

- Les hamburgers sont de la cuisine fast food ; ils sont donc nuisibles à la santé
( prémisse mineure : la cuisine fast food est nuisible à la santé)

- Les vacances sont nécessaires à l’équilibre. (prémise majeure : un être humain


équilibré a besoin de repos ; prémisse mineure : les vacances sont un temps de repos)

- Donc le loto fait votre bonheur. (prémisse majeure : l’argent rend heureux ; prémisse
mineure ; le loto vous apporte de l’argent)

b) Le sorite dont le principe est la substitution successive de prédicats jusqu’à


l’obtention d’un prédicat permettant la déduction souhaitée que les prédicats antérieurs
ne permettaient pas. Il y a une seule et unique déduction dans ce procédé connu de la
dialectique socratique car la série de prédicats est placée dans un rapport d’équivalence
fonctionnelle. L’inclusion sémantique de prédicats rend cette figure intéressante pour le
résumé ; de plus, la stratégie de rétention et de dissimulation amène à réfléchir sur le
problème de l’implicite.

c) L’épichérème, articulant aux prémisses du syllogisme des sous-raisonnements, par la


distinction qu’il opère entre argumentation principale et argumentation subordonnée
permet d’analyser/construire des structures complexes, adaptées au rythme mental de

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l’interlocuteur. De même que le sorite, son mécanisme de formation peut aider à
sélectionner les éléments à conserver pour le résumé.

Notre propos n’étant de former des rhétoriciens, les exercices de production se limitent
à de courts textes, intégrant l’épichérème dans un sorite, comme dans ces exemples où
la proposition causale introduite par parce que est la preuve de la proposition
secondaire :

- Les jaloux sont pleins de préoccupations ; ceux qui sont plein de préoccupations
souffrent parce qu’ils sont incapables de profiter de la vie ; ceux qui sont incapables
de profiter de la vie sont malheureux ; donc les jaloux sont malheureux.

- Notre société est une société médiatisée ; la médiatisation est une dépendance parce
qu’elle place sous l’influence d’idoles éphémères ; être sous cette influence est être
manipulée ; donc notre société est manipulée.

- L’astrologie est un univers inconnu ; un univers inconnu est fascinant parce qu’il
permet d’aller de découverte en découverte ; cette progression est enrichissante ; donc
l’astrologie est enrichissante.

D’un point de vue du résumé, ces productions donneront :

- Les jaloux, pleins de préoccupations, sont malheureux.


- Notre société médiatisée est manipulée.
- L’astrologie est un univers inconnu, enrichissant

c) Le raisonnement disjonctif où la première prémisse du syllogisme pose une


disjonction entre deux propositions ou thèses, où la seconde affirme ou nie la vérité de
l’une de ces propositions, où la conclusion nie ou affirme la vérité de l’autre thèse. La
tradition rhétorique codifie deux formes de ce raisonnement, selon la place de la
proposition affirmative : affirmer en niant : mineure négative, conclusion affirmative ;
nier en affirmant : mineure affirmative, conclusion négative.

- Les nouvelles technologies créent du lien social ou isolent l’individu.


Or elles n’isolent pas l’individu.
Donc elle créent du lien social

- Les nouvelles technologies créent du lien social ou isolent l’individu.


- Or elles créent du lien social.
- Donc elles n’isolent pas l’individu.

- Les produits de beauté sont ou de vrais traitements ou des escroqueries.


- Or ils ne sont pas des escroqueries.
- Donc ce sont de vrais traitements.

- Les produits de beauté sont ou de vrais traitements ou des escroqueries.


- Or ce sont des vrais traitements.
- Donc ce ne sont pas des escroqueries.

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d)Le dilemme, variante du raisonnement disjonctif. L’exemple traditionnel porte sur le
mariage et argumente en faveur du célibat ; il amuse toujours les étudiants et a le mérite
de provoquer facilement un débat lorsqu’on demande de contre-argumenter :

- Si vous vous mariez, vous épouserez une femme belle, ou une laide.
Si elle est belle, vous serez tourmenté par la jalousie ;
Si elle est laide, vous ne pourrez pas la souffrir.
Donc ne vous mariez pas.

Lors des productions de réemploi, la plupart des groupes choisissent parmi les thèmes
proposés celui des «études», et la majorité oriente la figure vers une conclusion
négative :

- Si vous étudiez, vous passerez votre temps à lire ou à écrire.


Si vous passez votre temps à lire, vous aurez des problèmes de vue ;
Si vous passez votre temps à écrire, vous aurez des crampes aux doigts.
Donc n’étudiez pas.

- Si vous étudiez, vous deviendrez un génie ou u fou.


Si vous devenez un génie, vous pourrez devenir fou ;
Si vous devenez fou, vous risquerez de vous suicider.
Donc n’étudiez pas.

- Si vous étudiez, vous pouvez avoir des notes fabuleuses ou non


Si vous avez des notes fabuleuses, vous susciterez beaucoup de jalousie.
Si vous avez des notes correctes, vous susciterez le mépris.
Donc n’étudiez pas.

- Si vous étudiez, vous serez un homme sage ou riche.


Si vous êtes un homme sage, vous pourrez devenir célèbre ;
Si vous devenez un homme riche, vous aurez beaucoup d’amis.
Donc étudiez.

A côté de ces dilemmes réussis, nombreuses sont les productions qui requièrent
d’analyser les raisons de leur invalidité logique. Dans celui-ci, par exemple,
l’orientation de l’alternative rend impossible la conclusion affirmative choisie :

- Si vous étudiez, vous pouvez trouver un bon ou un mauvais emploi.


Si vous trouvez un bon emploi, vous aurez trop de travail, trop d’argent, peu de temps
pour apprécier la vie.
Si vous avez un mauvais emploi, vous aurez trop de travail, trop peu d’argent, trop de
fatigue pour apprécier la vie.
Donc étudiez seulement pour apprécier la vie.

A ces figures syllogistiques s’ajoutera la présentation du carré dit logique puisqu’il rend
compte de la contrariété et de la contradiction, alliées aux modalités combinées
suivantes :

a) affirmatif/négatif ;

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b) universel/particulier.

Pour ce carré, les étudiants reprennent les productions déjà effectuées, ce qui permet de
faire réfléchir aux mécanismes de contre-argumentation :

- Toutes les nouvelles technologies créent du lien social.


- Aucune technologie ne crée du lien social.
- Quelques technologies créent du lien social.
- Certaines technologies ne créent aucun lien social.

- Toutes les femmes sont belles ou laides.


- Aucune femme n’est belle, ou laide.
- Quelques femmes sont belles ou laides.
- Certaines femmes ne sont pas belles, ou laides.

- Toutes les études fournissent un bon emploi.


- Aucune étude ne fournit un bon emploi.
- Quelques études fournissent un bon emploi.
- Certaines études ne fournissent pas de bon emploi

1.3. Schéma d’étayage d’arguments des propositions

Vu la difficulté de la plupart des apprenants devant ces descriptions abstraites, il semble


préférable d’utiliser répétitivement un schéma unique au lieu de multiplier les
propositions instrumentales, lesquelles, d’ailleurs, se recoupent. Celui élaboré par Jean-
Michel Adam 1, complet mais ayant le mérite de la clarté, présente la séquence
argumentative prototypique, où s’inscrit le principe dialogique discours/contre-discours
effectif ou implicite.

THESE
(possiblement) → CONCLUSION → DONNÉES/INFÉRENCE Donc →
ANTÉRIEURE
Puisque A moins que
(GARANT) (RESTRICTION)
Etant donné que Nouvelle
(SUPPORT) THESE

Outre l’observation de cette séquence ou de segments de cette séquence sous diverses


mises en forme, dans des documents authentiques, notamment des articles
journalistiques, on procèdera à des exercices de fixation à partir d’une série de thèmes,
tel celui de la lecture :

- La lecture de romans n’est pas une perte de temps puisque de nombreuses œuvres sont
psychologiques, étant donné qu’elles comportent une analyse des sentiments des
personnages (à moins que ce ne soit de très mauvais ouvrages) et aident ainsi tout
lecteur à mieux se connaître.

1
Cf. Jean-Michel Adam, Les textes: types et prototypes, Paris, Nathan, 1992,p.108

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2. Les macro-règles du résumé

La longueur impartie pour le résumé détermine la limite supérieure à ne pas franchir et


freine la perte d’information spécifique que la récursivité des macro-règles pourrait
entraîner.

2.1. La macro règle d’effacement

Elle permet d’effacer toutes les propositions qui ne sont pas importantes pour
l’interprétation sémantique du texte. Or, dans un discours argumentatif, il n’y a pas
d’arguments secondaires puisque tous soutiennent la thèse avancée mais avec plus ou
moins de force. Lors du résumé, on pourra donc supprimer les arguments jugés faibles,
sans que l’argumentation perde, à proprement parler, sa cohérence.

Pour examiner ce qui permet d décider de la faiblesse d’un argument, on dispose de


deux grandes séries d’exemples.

La première comportera des marques linguistiques, telle celle-ci :

Hélène est très savante


a)Elle lit le latin
b)Elle lit le grec ancien
c)Elle lit l’hébreu
d)Elle lit même le sanscrit
Ici, même indique la hiérarchie des arguments : a),b),c) sont redondants par rapport à
d), dernier argument cité mais premier de fait.

La seconde, plus difficile puisque sans repère linguistique, fonctionne sur les croyances
supposées partagées par l’auditoire, sur l’accord établi par la doxa . Soit l’exemple :

Ne roulez pas trop vite


a)Plus on roule vite plus on consomme d’essence
b)Quand on roule vote, on n’a pas le temps de regarder le paysage
c)Le nombre d’accidents mortels augmente avec la vitesse

Dans ce cas-ci, il est évident qu’un accord commun s’établira sur l’argument c).

2.2. Les macro-règles de construction et d’intégration

La première substitue à une suite de séquences linéairement ordonnées une séquence qui
les résume ; la seconde fait qu’un énoncé peut être intégré à un autre énoncé du texte si
ce dernier est une condition ou une conséquence normale du premier.

On examinera le concept de composante à l’aide d’exemples, tel celui-ci :

- Il n’arrête pas de parler de ses voisins, soit pour en dire du bien, soit pour en dire du
mal

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La proposition « soit pour en dire du bien, soit pour en dire du mal (p) est composante
de la proposition «parler de ses voisins» (q) et peut ainsi être intégrée à (q) puisque
parler de quelqu’un est apporter des informations sur cette personne, quelles soient
laudatives, critiques ou neutres.

2.3. La macro règle de généralisation

Elle consiste à synthétiser des énoncés, dans un énoncé qui les inclut, ne pose guère de
difficulté particulière pour le discours argumentatif, puisque la généralisation prédicats
et arguments par inclusion hypéronymique dans la catégorie super ordonnée s’effectue
au niveau du lexique et peut donc s’appliquer à tous les types de textes, selon les mêmes
mécanismes.

Cette macro-règle sera d’abord mise en application sur de courts exemples :

- Des gens se sont intéressées à sa situation. Des avocats, des juges, des diplomates, des
journalistes ont mené une campagne pour dénoncer cette injustice : des gens de diverses
professions ont dénoncé sa situation injuste.

3. Analyse d’un article journalistique polémique

«POUR LA LANGUE FRANÇAISE

On ne doit plus dire un con mais un mal-comprenant. Il semblerait que les mots
simples, directs, précis, blessent les oreilles modernes. A la fin de son 1984, Georges
Orwell nous explique la fonction de la nov langue, si proche de celle qu’utilisent en
permanence nos médias.« La novlangue était destinée non à étendre, mais à diminuer le
domaine de la pensée.» Les robotisés d’Orwell ne disaient plus mauvais, mais inbon.
Chez nous, aujourd’hui, la non-vie se substitue à la mort. D’autres exemples de cette
gangrène ? Un prix littéraire attendu devient une non-surprise, et si des footballeurs
prennent une raclée, on parle de la non-qualification de l’équipe de France. N’oublions
pas le mal-vivre et le mal-être (des banlieues), un non-match, des non-réponses, la non-
volonté du gouvernement, qui marque un net refus, et la non-réussite qui se traduit par
le mot échec. Ne parlons pas des non-votes du Parlement et cette trouvaille récente, que
nous devons aux saints amis de l’abbé Pierre, le mal-logement.
Dans un quotidien pourtant sérieux, mais contaminé, pour expliquer qu’un chômeur
est parti à la campagne, le journaliste écrit qu’il s’était établi dans l’espace vacant du
non-travail, de la non-ville.
C’est plus grave qu’une mode. Le pire ennemi de la langue française, ce n’est pas
l’anglais, cette langue qui se désarticule en un baragouin international simplifié à
l’excès. Ce n’est ni le rap, qui exerce à la rime les jeunes gens des banlieues, ni le
verlan, ni le lanver. Non, le pire ennemi de la langue française, c’est le cliché
administratif et les métaphores indéfiniment répétées, les barbarismes et les tournures
passives alors que notre langue est active. Outre la novlangue, il existe d’autres
méthodes pour dissimuler la réalité : ici la tactique du carpaccio, dont les restaurateurs
se servent pour embellir leur menu, joue un rôle essentiel ; mais un carpaccio de
tomates, ce n’est qu’une salade de tomates en rondelles.
Il suffit d’utiliser un vocabulaire impropre au sujet que l’on traite. On emploie des
termes scolaires quand on aborde la politique, pour la ridiculiser : le ministre a dû
corriger sa copie. Nous imaginons aussitôt le cancre pris en défaut. On peut accentuer

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la formule en ajoutant une notion de commerce : Le ministre a dû revoir sa copie à la
baisse. La bouillie verbale n’est pas loin. Quand le maire de Toulouse se propose de
figurer en tête de liste dans une élection, on dira qu’il joue dans la cour des grands. Les
journalistes politiques usent du style sportif : le carton rouge de Chirac aux patrons, ou
la liste européenne avec, en pôle de position…Pour compliquer, car c’est le propos,
vous pouvez y ajouter une pincée d’histoire romaine et de météo, ce qui donne : Une
semaine avant le sprint final des européennes, les augures pour le chef de file (sic) des
socialistes ne sont pas au beau fixe. Le sport se commente en termes religieux : il faut
que la formule 1 fasse son examen de conscience. On n’hésitera jamais à mélanger les
disciplines pour obscurcir la compréhension. On atteindra alors ce chef-d’œuvre du
grotesque, entendu à la télévision : Et maintenant, la balle est dans le camp des
slalomeurs.
La France parle un nouveau rural. Quand les chèvres broutent les buissons sans
toucher aux arbres, un berger d’aujourd’hui nous explique à la télévision : Elles
contribuent à la diminution de la combustibilité des massifs boisés sans remettre en
cause la pérennité du milieu arboré. Et il conclut : j’apprécie l’impact de la chèvre dans
le massif.
Le mal est ancien. Les précieuses du XVII siècle, dont Molière s’est moqué, avaient
déjà introduit un vocabulaire contourné, un patois savant. Un fauteuil, un bête fauteuil,
était les commodités de la conversation. Des professeurs ont relancé ce style tarabiscoté.
Lacan, Barthes, Derrida, repris par des gauchistes apostats des années 70, à leur tour
singés par des présentateurs de télévision, des publicitaires et des commentateurs
sportifs, ont réussi à persuader les braves gens que les choses profondes étaient d’une
effroyable complexité, que le vocabulaire courant devenait vulgaire. Les phrases
baroques ne servent qu’à cacher la faiblesse de la pensée, comme une sauce forte cache
une viande médiocre.
J’ai horreur des gens qui, sous prétexte de défendre le français contre l’anarchie de
lécrit et du parler, prononcent dans les colloques des phrases comme celles-ci : La
situation faite à présent en France à la langue la plus solvable est liée à notre
réintégration dans le Nato ou à la non-utilisation de notre droit de veto aux Nations
Unies.
On ne sauvera pas le français en signant des manifestes bourrés de solécismes. »
Michel-Antoine Burnier, L’Express, 21/3/96.

On commencera par proposer une grille d’analyse de texte argumentatif abordant


simultanément l’argumentation en tant que communication interactive et organisation
textuelle, outil demandant de cerner les points suivants :

-le contexte (polémique ou non) ;

-de définir la position du locuteur (assurée ou hésitante) ;

-de fixer les caractéristiques du destinataire, de déterminer les enjeux pragmatiques de


l’argumentation ;

-d’établir la configuration de l’orientation générale du texte ( anti ou co-orientation) ;

-d’étudier les actes discursifs grâce auxquels se réalisent les enchaînements locaux ;.

A l’aide de cette grille on remarquera donc, pour le cadrage du discours :

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- qu’il s’agit d’un contexte polémique, la controverse portant sur la nature et les effets
de la nov’langue ;

- que la position du locuteur est construite et qu’existent plusieurs formulations d’une


même thèse ;

- qu’existe une insistance sur les intérêts particuliers d’un destinataire indirect,
médiatique, auquel on prête une connaissance et une pratique de la nov’langue et une
position entièrement favorable envers ce phénomène de mode linguistique ;

- que l’adhésion à la thèse argumentée n’implique pas un programme d’action précis et


que l’on vise à modifier une telle adoption en recourant à un registre à la fois sérieux,
cultivé, mais aussi humoristique ;

- que l’acte de discours rendant compte de l’orientation générale du texte est celui de
l’anti-orientation.

Le dernier point de cette grille relève d’une étude au fil du texte, laquelle peut donner
lieu à un commentaire :

Polémique, l’article est un discours agonique qui critique férocement le pédantisme


d’une conduite langagière typique des médias et d’une certaine sphère intellectuelle. Le
pouvoir de la parole, qui domine par la «frime», est d’autant plus détestable qu’il
masque une grande faiblesse de pensée. Satirique, le texte cherche plus à persuader qu’à
convaincre, équilibre explication et séduction, cette dernière provenant essentiellement
d’un dialogisme qui sème au long du texte des exemples caustiquement choisis et
introduits, destinés à susciter le rire du lecteur contre ce «jargon» pour établir une
complicité de jugement.

Le texte adopte un plan inventaire, sériant les diverses composantes du problème par
énumérations des défauts de la nov’langue, ainsi décrite dans ses caractéristiques.

Le titre, indice de toute une tradition culturelle, indique clairement la prise de position
polémique. La première phrase entre dans le vif du sujet avec un exemple provocant,
ayant comme valeur protectrice de rectifier le soupçon de purisme que l’on pourrait
appliquer à l’auteur à partir du titre et anticipe sur une affirmation postérieure : la
préferénce pour l’argot face à la nov’langue, dors et déjà caractérisée par son goût pour
l’euphémisme. La modalité déontique ( on ne doit plus dire), qui suppose la
condamnation péremptoire et intolérante de tout écart à cette obligation, crée une image
négative des tenants de la nov’langue.La deuxième, en relation implicite de cause avec
la première, où la nuance apportée par le conditionnel est ironique, donne comme
raisons pour cette substitution les valeurs classiques de la simplicité et de la précision,
auxquelles s’ajoutera ensuite celle de la clarté. On retrouve ainsi comme base
idéologique les préceptes du classicisme avec, notamment, en fin de texte, la doxa : ce
qui se conçoit bien s’énonce clairement. La nov’langue appartient au pôle antagonique,
à savoir le baroque où s’intègre la préciosité, en tant que courant historiquement
marqué, et son prolongement actuel, justement décrié pour snobisme et pédantisme.

Une recherche lexicale amènera à jour la structure dichotomique du texte :

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- Classicisme : simplicité ; précision ; clarté ; vrai ; Molière
Versus
- Baroque : style tarabiscoté ; vocabulaire impropre (clichés, barbarismes etc.) ;
complication ; dissimulation ; Lacan et Barthes

Cette recherche guide l’extraction des arguments étayant la thèse en dénonçant les effets
pervers de la nov’langue. Ce sont :

- argument 1 : emprunté à la figure d’autorité de Orwell, développé par la citation d’un


extrait traduit : diminuer le domaine de la pensée ;

- argument 2 ; valable pour la nov’langue et ses variantes, présenté par analogie avec
fait culinaire : dissimuler la réalité ;

- argument 3 : introduit comme finalité : obscurcir la compréhension ;

- argument 4 : accusation globale : cacher la faiblesse de la pensée.

Ces arguments étayent la thèse « le pire ennemi de la langue française, c’est la


nov’langue et sont renforcés par des exemples organisés en gradation croissante,
amphigouris illustrant les caractéristiques de l’objet et le bien fondé de la critique
dénonciatrice.

- la première série procède par glissement ; elle prolonge l’exemple extrait du roman par
une cascade d’exemples actuels pris dans des domaines et contextes médiatiques ;

- la seconde rassemble des exemples organisés aussi en gradation croissante, laquelle est
indiquée par le syntagme hyperbolique dépréciatif « ce chef-d’œuvre du grotesque» ;

- la troisième fonctionne sur la distinction et le parallélisme ville/campagne ;

- en clôture d’énumération, l’exemple détaché du colloque, tient son acuité satirique


particulière du fait qu’il met en scène un «professionnel de la langue», remplissant, aux
yeux de l’auteur, le rôle inverse à celui que ce statut lui assigne.

En ce qui concerne l’étude des mouvements argumentatifs, on insistera sur les structures
complexes suivantes :

- non à…..mais : réfutation de l’argument positif éventuel de la thèse antérieure /


opposition / argument critique énoncé ;

- ce n’est pas / ce n’est ni…..c’est : causes possibles et apparentes dévaluées et niées ;


cause première et réelle posée ;

- sous prétexte que : contestation d’un contre-argument par un articulateur désignant une
cause finale considérée comme fausse.

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Comme marques de subjectivité énonciative corroborant la position critique en faveur
de la thèse, l’intérêt portera sur les termes recelant une nette axiologie dépréciative,
tels :

- j’ai horreur : véhémence passionnelle


- robotisés / singés : moule de l’uniformité et de la pure reproduction
- gangrène / contaminés : isotopie métaphorique de la maladie
- gauchistes apostats : imbrication du politique et du religieux pour un crime de trahison
- bouillie verbale : métaphore connotant l’enfance et exprimant la régression

A la suite de cette analyse, l’élaboration d’un schéma global d’étayage pourra servir de
base à la rédaction d’un résumé :

THÈSE

La nov’langue à bannir

DONNÉES INFÉRENCES

Défense du français
puisque

Restriction du champ de la pensée
Occultation de la réalité
Complication gratuite
Masque pour l’inconcistance du raisonnement

Etant donné que



Clichés, métaphores usées
Barbarismes
Impropriétés lexicales
Charabia, affectation

Donc

Nocivité de la nov’langue et
ses variantes
Le pire ennemi de la langue
française
J’en ai horreur

Résumé possible :

Le français est envahi par la nov’langue qui, au lieu de nous éclairer, brouille la pensée
ou en masque l’inconcistance. Pour ses créations néologiques, elle choisit notamment
d’accoler au mot le préfixe non ou mal plutôt que d’employer le terme existant.
Ainsi la langue est contaminée non par les anglicismes ou l’argot mais par une série de
barbarismes mais aussi de clichés, d’impropriétés confuses et affectées. En effet, il
existe d’autres procédés pour obscurcir la réalité, particulièrement celui qui consiste à

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utiliser le lexique d’un domaine ou d’un autre, comme le scolaire ou le sportif pour
parler de la politique, le religieux pour qualifier le sport ou, mieux encore, le mélange
des uns et des autres.
De fait, ces excès rappellent la langue précieuse, réactualisée par des philosophes des
années 70, employée par une certaine gauche et copiée par des présentateurs
médiatique, camouflant par leur «nouveau-parlé» l’indigence de leurs propos.
Finalement, tous ces charabias sont détestables et ne réussissent qu’à nuire à la
sauvegarde du français.

Centré sur la présentation de structures, ce parcours ne traite pas de tout l’apprentissage


que représente la maîtrise de compétences tant lexicales que syntaxiques pour la
rédaction d’un résumé. Mais il est évident que le processus de reformulation de cet
exercice demande de travailler sur la recherche d’équivalences sémantiques et de
correspondances syntaxiques à réaliser dans un souci d’économie linguistique.
Il ne traite pas non plus de l’apprentissage de procédés de modalisations marquant
l’inflexion personnelle propre à toute orientation argumentative, si importante dans le
cas d’un texte polémique.

Bibliographie

ADAM, J.M., Les textes: types et prototypes, Paris, Nathan, 1997.

AMOSSY, R., L’argumentation dans le discours, Paris, Nathan, 2000.

GENETTE,G., «La rhétorique restreinte», Communications 16, Paris, Seuils, 1970.

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1995.

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SPRENGER-CHAROLLES,L., «Le résumé de texte», Pratiques nº 26, 1980 ; L’activité


résumante. Le résumé de textes : aspects didactiques, Université de Metz, 1992.

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