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Orthod Fr 2016;87:205–228 Disponible en ligne sur : Article original


c EDP Sciences, SFODF, 2016 www.orthodfr.org
DOI: 10.1051/orthodfr/2016023

Proposition d’un protocole définissant les facteurs limites


des traitements de compensation de la classe III
José CHAQUES ASENSI*
Traduit par Georges ROZENCWEIG
Av. República Argentina, 26 A 2o A, 41011 Seville, Espagne

(Reçu le 15 juillet 2015, accepté le 10 mars 2016)

MOTS CLÉS : RÉSUMÉ – Les patients présentant des dysharmonies squelettiques de classe III
Classe III / sont traités en orthodontie selon des protocoles orthodontico-chirurgicaux ou sim-
Traitement limite / plement orthodontiques par des compensations dento-alvéolaires dans une stratégie
Traitement de camouflage / de camouflage. Les cas les plus sévères sont orientés vers des traitements chirur-
Compensation gicaux. Certains autres sont gérés seulement par l’orthodontie avec un pronostic
Orthodontique / raisonnable de résultat satisfaisant. Cependant, la conduite à tenir pour les cas li-
Traitement non chirurgical / mites reste à définir car la littérature orthodontique nous donne peu d’informations
Limites du traitement / sur l’identification des facteurs à prendre en compte pour le choix de l’une ou l’autre
Protocole de traitement modalité de traitement. De plus, la quantification de ces facteurs est pratiquement
absente, ou rarement suggérée dans la littérature. Pour ces raisons, le processus de
décision reste au stade de réflexion subjective fondée sur « le bon sens clinique »
ou simplement réduite à « une supposition éclairée ». Pour contribuer à résoudre ce
problème et aider les cliniciens à trouver la meilleure solution pour un patient dé-
terminé, nous proposons un protocole qui s’appuie sur quatre facteurs différents :

Clinique et varia
la dysharmonie squelettique, la sévérité de la malocclusion, l’état parodontal et l’es-
thétique faciale. Pour chaque facteur, plusieurs paramètres seront évalués et pour
certains, nous tenterons d’apporter des informations quantitatives avec des valeurs
numériques de référence. Enfin, nous présenterons des exemples cliniques à l’appui
des concepts évoqués en même temps que les différentes options thérapeutiques.
Le plan de traitement finalement choisi et les résultats obtenus seront ensuite analy-
sés pour chaque cas.

KEYWORDS: ABSTRACT – Limiting factors in the class III camouflage treatment: a poten-
Class III / tial protocol. The Class III skeletal malocclusion has been traditionally treated with
Borderline treatment / a combined approach of orthodontics and orthognathic surgery or with a strategy
Camouflage treatment / of orthodontic camouflage. Some severe cases can be identified as ideal candi-
Orthodontic dates for a surgical treatment whereas some others can be handled with orthodon-
compensation / tics alone, with a reasonable expectation of an acceptable result. However, the
Non-surgical treatment / problem remains for the borderline patient. In fact, limited information is available
Treatment limits / in the literature regarding the identification of the factors that can help in estab-
Treatment protocol lishing the limits for one treatment modality or the other. Furthermore, the quan-
tification of some of these factors, for practical purposes, is practically missing or
very seldom suggested. Therefore, the decision making process remains a sub-
jective reflection based on the “good clinical sense” of the orthodontist or just re-
duced to an “educated guess”. In order to add some information, hopefully useful
in deciding the most suitable treatment option for the individual patient, we pro-
pose a clinical protocol based on four different factors. Namely: the skeletal dis-
crepancy, the occlusal discrepancy, the periodontal condition and facial aesthetics.

* Auteur pour correspondance : jchaques@jchaques.es

Article publié par EDP Sciences


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For each one of these factors several parameters will be evaluated and, for some of
them, an attempt to provide some reference numerical values will be made. Finally,
clinical examples will be presented to illustrate the concepts discussed and the treat-
ment alternatives, final treatment plan and treatment outcome will be analyzed for
each one of them.

1. Introduction que la valeur de SNA est inférieure à 77◦ , ce qui re-


La malocclusion de classe III d’origine sque- présente deux déviations standard en dessous de la
lettique est l’une des plus difficiles à traiter pour valeur moyenne de 82◦ (une déviation standard =
l’orthodontiste. Certains cliniciens pensent qu’il est 2,5◦ ). L’évaluation de la position mandibulaire sera
préférable de proposer un traitement orthodontico- faîte par la mesure de SNPg. Nous considérons la
chirurgical dans tous les cas où il est réalisable. prognathie comme sévère si la valeur est supérieure
Si cette proposition n’est pas acceptée par le pa- à 87◦ ce qui, là encore, a été déterminé en addition-
tient, ils préfèrent ne pas entreprendre de traite- nant deux déviations standard (DS = 3,5◦ ) à la valeur
ment. D’autres orthodontistes pensent au contraire moyenne de 80◦ .
qu’il est possible de proposer un traitement de com- Pour établir une limite à la compensation dento-
pensation encore appelé traitement de camouflage. alvéolaire de « camouflage », il est important d’utili-
Il semble évident que dans les cas de dysharmonie ser SNPg pour la position de la mandibule à la place
squelettique ou de malocclusion sévère, le traitement de SNB.
combiné orthodontico-chirurgical s’impose et qu’il Cela pour deux raisons : la première est que le
est préférable de ne pas proposer de solution uni- pogonion (Pg) représente le point le plus proémi-
quement orthodontique mais dans les cas limites, nent du menton, qui est responsable de l’apparence
le processus de décision est plus complexe. Quels prognathique des patients en classe III. Plus le pa-
sont les facteurs de choix ? L’acceptation du traite- tient semble prognathique au début du traitement,
ment combiné orthodontico-chirurgical par le pa- moins le traitement de compensation sera accep-
tient ? L’analyse des besoins du patient par le spécia- table sur le plan de l’esthétique faciale. Pour cette
raison, non seulement la taille et la projection an-
Clinique et varia

liste ? La décision est-elle complètement subjective


ou au contraire fondée sur des facteurs de référence térieure de la mandibule doivent être évaluées mais
pour choisir le plan de traitement le plus adapté à plus spécifiquement le contour antérieur du men-
chaque cas ? ton. La seconde raison pour laquelle nous utilisons
Dans cet article, nous tentons d’apporter des in- SNPg est liée au fait que, dans les cas de compen-
formations que nous espérons utiles aux praticiens sation dento-alvéolaire d’une dysharmonie squelet-
confrontés aux choix thérapeutiques dans ces cas de tique de classe III, nous sommes fréquemment ame-
classe III « limites » [1, 5, 8, 14, 20]. Nous tenterons nés à extraire deux prémolaires mandibulaires, ce
de proposer un protocole qui prendra en compte qui entraîne une version linguale des incisives infé-
quatre facteurs : la dysharmonie squelettique, les rieures. Ceci modifie la relation entre les incisives et
conditions parodontales, la dysharmonie occlusale et le menton car la lèvre inférieure recule et crée l’im-
l’esthétique faciale. pression visuelle d’un menton plus proéminent. Il en
résulte, à la fin du traitement, un contour de profil
2. La dysharmonie squelettique plus concave. C’est un effet indésirable de cette stra-
2.1. Considérations générales tégie de camouflage.
La dysharmonie des bases maxillaires doit être La dysharmonie antéro-postérieure des bases
analysée dans les dimensions antéro-postérieure, maxillaires est évaluée par la mesure de ANPg et du
transversale et verticale [2, 9, 13, 17, 18, 21]. Dans la Wits (AoBo). L’amplitude de ANPg ne doit pas dé-
dimension antéro-postérieure, la dysharmonie peut passer –10◦ , ce qui correspond à la différence entre
correspondre à une hypoplasie sévère du maxillaire la valeur acceptable la plus haute de SNPg (87◦ ) et
et/ou un prognathisme mandibulaire important. la valeur admissible la plus basse de SNA (77◦ ). Le
Pour les besoins de ce protocole, nous considé- Wits est considéré par beaucoup d’auteurs comme
rons qu’une hypoplasie maxillaire est sévère dès lors l’outil de mesure des possibilités de compensation
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dento-alvéolaire dans les cas de classe III [9, 13, versées en direction palatine et les incisives man-
17, 18]. La plupart des auteurs considèrent qu’une dibulaires en direction vestibulaire, par rapport au
amplitude négative qui dépasse –7◦ doit découra- plan mandibulaire.
ger le clinicien de tenter une compensation dento-
2.3. Les possibilités de traitement
alvéolaire de la dysharmonie squelettique. L’utilisa-
Nous avons proposé au patient un plan de
tion du Wits est particulièrement importante chez
traitement combiné d’orthodontie et de chirurgie
les patients dolichofaciaux pour lesquels la rotation
maxillo-faciale pour corriger le défaut transversal du
postérieure de la mandibule qui déplace le pogonion
maxillaire, la dysmorphose mandibulaire, l’asymétrie
vers l’arrière et le bas peut masquer la réelle impor-
faciale et la classe III. Après que le patient ait re-
tance de la classe III squelettique. Pour ces patients,
fusé l’option chirurgicale, nous avons cherché une al-
le Wits est préféré aux mesures reliées aux références
ternative purement orthodontique. La correction du
de la base du crâne.
déficit transversal du maxillaire constituait un véri-
La dysharmonie verticale sera mesurée par l’incli- table défi à relever. Un disjoncteur a été utilisé pour
naison de l’angle mandibulaire par rapport à la base réaliser une expansion du maxillaire sans aide chi-
du crâne (SN-MP). La moyenne étant de 33◦ , la li- rurgicale. Le protocole utilisé est une adaptation de
mite acceptable (38◦ ) est établie au dessus de deux celui d’Handelman : une activation du vérin deux
fois la déviation standard de 2,5◦ . fois par semaine pendant trois mois. L’expansion a
La valeur de l’analyse de ces mesures céphalo- été conduite jusqu’à la correction de l’inversion d’ar-
métriques augmente si elles sont étudiées conjoin- ticulé postérieure et le patient a été reçu au cabi-
tement plutôt que séparément [13, 17, 18]. net pour une surveillance toutes les deux semaines
(Fig. 2). Le choix d’une expansion rapide du maxil-
2.2. Cas clinique N◦ 1
laire sans corticotomie chez un patient adulte est
Il s’agit d’un patient de 25 ans (Fig. 1) qui controversé mais, pour ne pas nous éloigner du su-
consulte avec une motivation esthétique portée sur jet, nous n’en débattrons pas dans cet article. Toute-
son sourire, qu’il juge disgracieux et sur son encom- fois, j’utilise cette technique, sur des cas soigneuse-
brement dentaire. L’examen de la photographie de ment choisis, dans mon cabinet depuis dix ans, avec

Clinique et varia
visage montre une asymétrie avec la pointe du nez un fort taux de succès. Après l’expansion, les rap-
déviée vers la droite et le menton dévié à gauche. ports occlusaux et la position de la mandibule ont
Le profil est concave : le nez et le menton sont pro- été réévalués pour choisir le protocole d’extraction
éminents et les lèvres rétruses. Au sourire, les dents (Fig. 2). L’infraclusion antérieure s’est aggravée, la
postérieures apparaissent en version linguale et pala- déviation des milieux a diminué d’1 mm et les rap-
tine. Le milieu interincisif maxillaire est légèrement ports de classe III n’ont pas changé. Face à cette si-
dévié à droite ; le milieu mandibulaire vers la gauche. tuation, nous avons opté pour l’extraction de la pre-
Les photographies intra-buccales montrent une dé- mière prémolaire maxillaire droite (44) pour corriger
viation des dentalés de 4 mm avec une tendance la classe III du côté droit, centrer les milieux inter-
à la béance et des incisives en position de bout à incisifs et fermer la béance (Fig. 3). Aucune extrac-
bout. Les incisives centrales maxillaires sont en ver- tion n’a été faite à ce moment-là dans le troisième
sion corono-palatine, en inversion d’articulé ; les in- quadrant mais nous n’avions pas, à cet instant, re-
cisives latérales en version vestibulaire. L’étroitesse jeté la possibilité d’y avoir recours en fonction de
du maxillaire s’exprime par une inversion d’articulé l’évolution du traitement. Les deux arcades ont été
postérieure du côté gauche et un articulé en bout à alignées avec un fil rond .016 Niti puis .016 acier.
bout transversal du côté droit. Il existe une classe III Nous avons ensuite utilisé aux deux arcades un fil
molaire et canine de 5 mm du côté droit et de 1 .017 × .025 Niti pour terminer le nivellement et
à 2 mm du côté gauche. Un encombrement mo- engager le contrôle du torque. Un arc .019 × .025
déré est présent sur les deux arcades dentaires. L’ana- acier a été utilisé pour terminer de consolider l’ar-
lyse céphalométrique révèle une typologie méso- cade maxillaire. Les espaces ont été fermés à l’arcade
dolichocéphalique, une classe III squelettique par mandibulaire par une mécanique de glissement sur
rétrognathie maxillaire et une mandibule bien po- un arc acier .017 × .025 avec une ligature élastomé-
sitionnée. Les incisives maxillaires sont légèrement rique « à rétro » de la canine à la molaire (Fig. 4).
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a b c d

e f g
Clinique et varia

h i

Figure 1
Cas clinique N◦ 1. Photographies faciales (a–d) et intra-orales (e–i) avant traitement. Radiographie céphalométrique de
pré-traitement (j).
Chaques Asensi J. Proposition d’un protocole définissant les facteurs limites des traitements de compensation de la classe III 209

a b c

d e
Figure 2
Photographies intra-orales après expansion maxillaire avec un vérin.

a b c Clinique et varia
Figure 3
Photographies intra-orales après l’extraction de 44 et l’alignement des deux arcades dentaires. Arc .016 acier au maxillaire.
Arc .016 NiTi à la mandibule.

a b c
Figure 4
Photographies intra-orales après 11 mois de traitement. La fermeture d’espace est réalisée à l’arcade mandibulaire avec des
mécaniques de glissement sur un arc acier .017 × .025 inférieur et .017 × .025 NiTi supérieur.
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a b c d

e f g
Clinique et varia

h i

Figure 5
Photographies faciales (a–d) et intra-orales (e–i) après traitement. Radiographie céphalométrique post-traitement (j).
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2.4. Évaluation finale limites de classe III si d’autres facteurs ne compro-


mettent pas la pérennité de la dent. Un traitement or-
Le caractère asymétrique de la face est encore vi-
thodontique précautionneux et d’une amplitude li-
sible, mais l’apparence faciale est convenable. Le pro-
mitée peut être entrepris avec une perte osseuse de
fil est plus droit et mieux équilibré, avec des rapports
plus de 50 %, mais, dans cette situation, le risque in-
entre les lèvres harmonisés. Le sourire est esthé-
duit par un traitement de compensation peut contre-
tique et les milieux interincisifs sont centrés (Fig. 5).
indiquer le traitement orthodontique. Les patients
Les photographies intra-buccales montrent un sur-
qui présentent d’autres lésions parodontales comme
plomb horizontal et vertical normal, une classe I
les cratères, les défauts intra-osseux à trois murs, l’at-
canine des deux côtés et une classe I molaire du
teinte des zones de furcation nécessitant de la chirur-
côté gauche. Du côté droit, la seconde prémolaire
gie parodontale sont souvent de mauvais candidats à
maxillaire est en occlusion avec la première molaire
un traitement orthodontique extensif [4, 12, 16, 19].
mandibulaire.
L’évaluation des tissus mous commence par la re-
La téléradiographie révèle une inclinaison nor-
cherche des signes d’inflammation gingivale qui sont
male des incisives, maxillaires et mandibulaires.
un bon indicateur d’activité de la maladie parodon-
L’évaluation finale montre une bonne occlusion avec
tale. Nous évaluons également la capacité du patient
une petite amélioration de l’esthétique faciale. Nous
à contrôler la plaque bactérienne. Nous évaluons
pouvons donc en conclure que, pour ce patient, le
le biotype parodontal et, par sondage, les zones à
pari d’obtenir d’un plan de traitement de compen-
risque où la hauteur de gencive attachée est infé-
sation dento-alvéolaire un résultat final acceptable a
rieure à 2 mm. La présence de déhiscences ou de
été gagné (Fig. 5).
récessions gingivales débutantes rend la dent sujette
au développement d’une perte d’attache parodon-
3. La situation parodontale tale. De la même manière, les dents qui présentent
des racines proéminentes sont couvertes d’un paro-
3.1. Considérations générales donte fin et sont plus que les autres sujettes aux ré-
Beaucoup de patients adultes rencontrent des cessions lors des déplacements dentaires. La direc-
tion du mouvement dentaire a également une grande

Clinique et varia
problèmes parodontaux qui pourraient s’aggraver
pendant le traitement orthodontique. Il est d’abord importance. Si le plan de traitement prévoit une ver-
important pour l’orthodontiste de bien identifier sion vestibulaire de certaines dents, le risque de perte
ces problèmes pour déterminer à l’avance quels se- d’attache parodontale et de récession gingivale aug-
raient les choix thérapeutiques, orthodontiques et mente. On rencontre ce type de situation dans les cas
parodontaux les mieux adaptés à la santé parodon- d’encombrement dentaire corrigés sans extraction
tale du patient. Plus précisément, l’état parodon- par une expansion antérieure ou transversale. De ce
tal du patient peut se révèler un facteur limitant fait, le type de mouvement dentaire, l’amplitude et
important quand il s’agit d’envisager un traitement la direction des déplacements sont des facteurs cri-
de compensation. Il est alors indispensable d’éva- tiques dans les choix thérapeutiques de compenser
luer l’état parodontal des tissus durs et des tissus ou non une dysharmonie squelettique [3, 4, 7, 10–
mous [3, 4, 6, 7, 10–12, 15, 16, 18, 19, 22]. 12, 16].
Une évaluation des défauts osseux doit compor-
ter la mesure de la perte osseuse horizontale dans 3.2. Cas clinique N◦ 2
les secteurs antérieurs et postérieurs comme la diffé-
rence de hauteur entre le niveau de la crête osseuse Cette femme de 35 ans consulte pour un pro-
alvéolaire et la ligne de jonction amélo-cémentaire. blème lié à l’aspect inesthétique de son sourire, à
Ceci nous donne une estimation du rapport ra- l’encombrement de ses incisives maxillaires, à son
cine/couronne qui représente l’ancrage osseux réel occlusion antérieure. Elle présente une typologie
pour chaque dent. faciale ovoïde, symétrique et modérément longue
Les patients qui présentent des dents avec plus de (Fig. 6). Le profil est droit, avec une lèvre inférieure
50 % de longueur radiculaire dans l’os peuvent faire qui est relativement en avant par rapport à la lèvre
l’objet d’un traitement orthodontique dans des cas supérieure. Le sourire découvre une ligne médiale
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a b c

d e f
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g h

Figure 6
Cas clinique N◦ 2. Photographies faciales (a–c) et intra-orales (d–h) avant traitement.

maxillaire déplacée vers la droite de 3 mm par rap- montre une rotation mésiale de 17 et 18 dans l’es-
port à la ligne de symétrie faciale. La ligne médiane pace de 16 absente
mandibulaire est centrée. Au maxillaire, l’encombre- L’évaluation parodontale révèle des zones de
ment est modéré et les incisives droites (11 et 12) faible hauteur de gencive attachée au niveau
présentent une coloration très foncée. L’observation des dents antérieures. Les racines des incisives
intra-orale montre une déviation des milieux de mandibulaires sont proéminentes. Il existe des ré-
3 mm et une inversion d’articulé qui intéresse toutes cessions gingivales débutantes au niveau des inci-
les incisives. Il existe une infraclusion antérieure, sives et des canines, aux deux arcades (Fig. 6). La
une classe III de 5 mm du côté droit et une classe radiographie panoramique montre un défaut osseux
I à gauche. On observe un bridge 25-27 car la pre- au mésial de 17, une obturation radiculaire des inci-
mière molaire est absente. La photographie occlusale sives maxillaires droites et un amincissement osseux
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Clinique et varia

b
Figure 7
(a) Radiographie panoramique avant traitement montrant les défauts osseux. (b) Téléradiographie avant traitement.

au niveau de la zone édentée de 16 avec une hau- Le tracé céphalométrique montre un angle man-
teur d’os minimale sous le sinus maxillaire. Il existe dibulaire augmenté, une typologie dolichocéphale et
une diminution de la hauteur horizontale de l’os al- une inclinaison normale des incisives maxillaires et
véolaire en regard des dents antérieures à l’arcade mandibulaires. L’angle ANPg est seulement légère-
mandibulaire. La radiographie panoramique révèle ment négatif à cause de la rotation postérieure de la
également une lésion péri-apicale au niveau de la mandibule, mais la mesure du Wits est de –7◦ , ce qui
racine de 36, probablement due à une obturation signe une sévère classe III squelettique par hypopla-
radiculaire incomplète. sie du maxillaire (Fig. 7).
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3.3. Les possibilités de traitement maxillaire, une extraction dans le secteur mandibu-
laire gauche allait créer une classe II canine et une
La patiente n’attendait de son traitement au- classe III molaire de ce côté là. Nous considérons que
cune amélioration du profil cutané. Compte tenu c’était le prix à payer pour maximiser la rétraction in-
de la sévérité de la malocclusion, plusieurs op- cisive, absolument nécessaire au rétablissement d’un
tions thérapeutiques ont été envisagées. La situa- guidage antérieur. Nous avons choisi d’extraire la
tion parodontale nous orientait naturellement vers seconde prémolaire mandibulaire gauche qui pré-
un traitement combiné d’orthodontie et de chirur- sentait une restauration importante. Comme la pé-
gie maxillo-faciale avec une préparation orthodon- rennité de la première molaire mandibulaire droite
tique minimale. Néanmoins, cette option présentait était compromise, nous l’avons fait extraire. Le mi-
des difficultés : le centrage du milieu inter-incisif su- lieu interincisif mandibulaire a pu ainsi être déplacé
périeur, dévié de 3 mm à droite, pouvait être réalisé vers la droite et la classe III a été corrigée de ce
en avançant le maxillaire de manière asymétrique. côté.
Nous aurions pu également envisager de couper le
bridge à gauche et utiliser l’espace de la dent man-
quante pour déplacer les incisives vers la gauche en 3.4. Évaluation finale
les rétractant. Cela aurait aggravé le surplomb négatif
et nous aurait permis de déplacer chirurgicalement
Ce plan de traitement nous a permis d’atteindre
plus en avant le maxillaire, ce qui constituait notre
nos objectifs. À la fin du traitement, nous consta-
objectif premier.
tons que le profil cutané est amélioré et se trouve
À l’arcade mandibulaire, une décompensation et sensiblement plus droit. La lèvre supérieure a un
un alignement sans extraction auraient induit un meilleur support dentaire et les rapports entre la
risque parodontal au niveau des incisives qui, je le lèvre supérieure et la lèvre inférieure sont plus équi-
rappelle, présentaient des racines proéminentes avec librés. Cependant et comme nous l’attendions, la
une couverture vestibulaire très fine d’os cortical et ligne du milieu maxillaire est toujours déviée vers la
des récessions débutantes de l’attache parodontale. droite, exactement comme au début du traitement.
Cette stratégie de traitement nous aurait conduits à
Clinique et varia

La ligne du milieu mandibulaire a été déplacée vers


demander une greffe de gencive préventive dans le la droite et la déviation des milieux n’est plus que
secteur antérieur. Cette précaution supplémentaire de 1 à 1,5 mm (Fig. 8). L’analyse céphalométrique
ne nous aurait pas empêchés d’être très précaution- montre que l’axe des incisives maxillaires a peu évo-
neux au moment de réaliser le mouvement vestibu- lué. Les incisives mandibulaires ont été versées du
laire des incisives. côté lingual. Le niveau des crêtes osseuses apparaît
La patiente refusa cette proposition de traite- comme amélioré dans la région antérieure. Ceci est
ment combiné d’orthodontie et de chirurgie maxillo- dû à la version linguale des incisives dans une zone
faciale tout simplement parce qu’elle ne désirait au- plus favorable et à la réduction amélaire proximale.
cun changement significatif de l’apparence de son Cependant, malgré le mouvement lingual et le
visage. En fait, même si elle l’avait acceptée, nous stripping des incisives mandibulaires, on observe
devions reconnaître que cette option ne simplifiait des triangles noirs entre les incisives qui pour-
pas le traitement global et, au contraire, rajoutait des ront se réduire ou disparaître après un complé-
contraintes importantes. ment de réduction interproximale. Les récessions
Il nous restait l’option de choisir un traitement gingivales n’ont pas évolué défavorablement et l’ap-
purement orthodontique. La patiente ne voulait pas parence générale des gencives semble s’être amélio-
que nous coupions son bridge. Ceci rendait la cor- rée légèrement (Fig. 8). La coordination des arcades
rection de la déviation des milieux impossible et a permis d’augmenter la largeur du sourire. L’esthé-
nous l’en avons clairement informée. La rétraction tique du sourire a pu être encore améliorée après
des incisives mandibulaires était nécessaire pour cor- la pose de facettes en céramique sur les incisives
riger le surplomb négatif et fermer l’infraclusion. centrale et latérale droites. Nous avons pleinement
Comme la patiente présentait une classe I du côté répondu aux attentes de la patiente qui se trouve fort
gauche et qu’aucune extraction n’était prévue au satisfaite du résultat final (Fig. 9).
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4. La dysharmonie occlusale côté qui doivent être utilisés pour corriger un


surplomb négatif ou une inversion d’articulé
4.1. Considérations générales antérieure en plaçant les canines en position de
La sévérité de la malocclusion peut rendre impos- classe I. Néanmoins, en considérant que dans
sible sa correction complète avec des moyens uni- presque tous les cas nous perdons au moins 2 mm
quement orthodontiques. d’ancrage, cela laisse seulement 5 mm d’espace
Nous l’avons déjà souligné, le traitement de pour la distalisation des canines. Pour cette rai-
compensation d’une classe III nous oriente vers son, une classe III molaire ou canine de 5 mm
l’extraction des premières prémolaires mandibu- constituera la limite supérieure de nos possibilités
laires. Ceci nous donne 7 mm d’espace de chaque de compensation. Pour les mêmes raisons, un
surplomb négatif de 3 mm est à la limite supérieure

a b c

Clinique et varia

d e f
Figure 8
Photographies faciales (a-c) et intra-orale (d) après traitement. (e) Radiographie céphalométrique post-traitement montrant les
changements d’inclinaison au niveau des incisives. (f) Radiographie de fin de traitement montrant les modifications osseuses
dans la zone des incisives.
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a b c
Figure 9
Photographie de face extra-orale du sourire (a) et intra-orales après traitement (b et c). La restauration prothétique des incisives
centrale et latérale droites par des facettes en céramique améliore grandement le résultat esthétique final.

des possibilités de compensation car si l’on recule les contrainte supplémentaire qui vient limiter encore
incisives de 3 mm, elles se retrouvent en bout à bout. les possibilités de compensation.
Un recul supplémentaire de 2 mm sera nécessaire
pour normaliser le recouvrement horizontal. 4.2. Cas clinique N◦ 3
Depuis l’avènement des ancrages vissés, certains
cliniciens considèrent qu’il est possible d’utiliser Cette patiente de 33 ans consulte avec une forte
tout l’espace d’extraction pour reculer les dents an- demande d’amélioration de son sourire et recherche
térieures de 7 mm, sans perte d’ancrage. Il reste une solution à son problème d’articulé inversé
néanmoins à démontrer que c’est mécaniquement (Fig. 10). Elle présente une face longue et ovoïde et
réalisable. Mon expérience clinique m’a enseigné un profil plat, voire concave avec un menton rela-
Clinique et varia

qu’après les phases d’alignement et de nivellement tivement proéminent. Il est difficile d’obtenir d’elle
une certaine mésialisation molaire est presque im- une photographie naturelle tant elle a conscience de
possible à éviter. l’aspect inesthétique de son sourire avec les dents
L’inclinaison de l’axe des incisives est un autre antérieures maxillaires en arrière des incisives man-
facteur de la malocclusion qui limite les possibili- dibulaires. Quand elle sourit, le profil devient plus
tés de compensation. Une version vestibulaire sé- concave, accentuant la proéminence du nez et du
vère des incisives supérieures comme une version menton par rapport aux lèvres.
linguale importante des incisives inférieures sont L’examen endobuccal montre un effondrement de
l’expression d’une importante compensation dento- la dimension verticale avec une inversion d’articulé
alvéolaire d’une dysharmonie squelettique. Pour complète bilatérale et antérieure. Seules les secondes
cette raison, si une compensation dento-alvéolaire molaires ne sont pas en inversion d’articulé. Il existe
importante est déjà présente avant le début du traite- une classe III des deux côtés et nous relevons la pré-
ment orthodontique, nos possibilités thérapeutiques sence d’espaces interdentaires à l’arcade inférieure.
de sur-compensation sont limitées : nous ne pouvons La vue occlusale révèle que ces diastèmes sont dus
verser les incisives, maxillaires et mandibulaires, au- à des migrations dentaires naturelles dans l’espace
delà d’une limite acceptable. En d’autres termes, plus d’agénésie des secondes prémolaires. L’arcade maxil-
les compensations dento-alvéolaires déjà présentes laire est en forme de lyre avec un rétrécissement dans
sont importantes, moins nous aurons de possibilités la zone des secondes prémolaires et des premières
de traiter le patient seulement par des déplacements molaires.
dentaires. L’analyse céphalométrique montre une version
Si nous considérons la dimension verticale, une vestibulaire des incisives maxillaires, une position
béance antérieure de plus de 3 mm impose une plutôt normale des incisives mandibulaires, et un
Chaques Asensi J. Proposition d’un protocole définissant les facteurs limites des traitements de compensation de la classe III 217

a b c d

e f g

Clinique et varia

h i
Figure 10
Cas clinique N◦ 3. Photographies faciales (a–d) et intra-orales (e–h) avant traitement. Radiographie céphalométrique avant
traitement (i).
218 Orthod Fr 2016;87:205–228

surplomb négatif. Il existe une classe III squelettique La patiente a refusé ce plan de traitement com-
principalement due à l’aspect rétrusif du maxillaire. biné pour des raisons personnelles et financières.
À l’examen fonctionnel, la patiente présente un Cela nous a amené à établir un plan de traitement
glissement de l’occlusion de relation centrée (ORC) de compensation dento-alvéolaire. Nous l’avons écrit
à l’occlusion d’intercuspidation maximale (OIM) de plus haut, le glissement ORC/OIM ne dépassait pas
1 à 1,5 mm, bien qu’il soit impossible de la mettre 1 à 1,5 mm, mais nous avons désiré déprogram-
en bout à bout incisif en relation centrée. La ra- mer l’occlusion au moyen d’une gouttière mandi-
diographie panoramique confirme l’absence des se- bulaire pendant trois mois pour voir si la position
condes prémolaires inférieures. Les troisièmes mo- mandibulaire de référence n’était pas plus favorable.
laires ont terminé leur éruption aux deux arcades Malheureusement, la mandibule n’a pas reculé si-
(Fig. 10). gnificativement. Ainsi, nous savions avant le début
des déplacements dentaires que nous ne pourrions
attendre aucun recul mandibulaire supplémentaire
4.3. Les possibilités de traitement pendant le traitement d’orthodontie.
L’alternative purement orthodontique présentait
La patiente n’était pas désireuse de change-
de sérieux écueils, à commencer par la résolution
ments importants au niveau des téguments de la
du problème de l’inversion d’articulé postérieure.
face. Cependant, compte tenu de la sévérité de la
L’âge de la patiente n’en faisait pas une bonne
malocclusion et du décalage de classe III squelet-
condidate pour une expansion rapide convention-
tique, nous avons proposé à la patiente un plan
nelle du maxillaire. Comme les secondes molaires
de traitement combiné d’orthodontie et de chirur-
présentaient une bonne occlusion transversale, et
gie maxillo-faciale comprenant une ostéotomie seg-
considérant l’étroitesse du maxillaire dans la région
mentaire maxillaire de Le Fort I avec une expan-
des secondes prémolaires et des premières molaires,
sion postérieure et un avancement. Cette stratégie de
nous avons décidé d’ancrer les secondes molaires
traitement prévoyait de rouvrir les espaces d’agéné-
avec un arc transpalatin et de développer lentement
sie à l’arcade mandibulaire pour un remplacement
l’arcade maxillaire avec un arc rond en Nitinol.
implanto-prothétique. Ceci pour maximiser l’avan-
Bien sûr, nous avons discuté du risque parodontal
Clinique et varia

cement du maxillaire et harmoniser plus encore le


lié à cette stratégie de traitement avec la patiente.
profil cutané.

Figure 10 (suite)
Radiographie panoramique avant traitement (j).
Chaques Asensi J. Proposition d’un protocole définissant les facteurs limites des traitements de compensation de la classe III 219

a b c

d e
Figure 11
Photographies intra-orales en cours de traitement après la fermeture d’espace. Des ressorts en compression ouvrent les espaces
nécessaires à l’augmentation de volume mésio-distal des incisives latérales maxillaires.

Le parodonte a été particulièrement surveillé pen- Après 26 mois de traitement, nous avions at-
dant cette phase du traitement. Nous avions informé teint tous les objectifs de traitement : les espaces
la patiente que si des complications parodontales interdentaires étaient fermés, l’inversion d’articulé

Clinique et varia
survenaient, nous arrêterions immédiatement l’ex- postérieure était corrigée et la patiente présen-
pansion, quitte à abandonner l’objectif de correction tait un surplomb vertical et horizontal normal
de l’inversion d’articulé postérieure. (Fig. 12).
L’autre difficulté de ce plan de traitement était
4.4. Évaluation finale
lié à la correction du surplomb négatif : les espaces
d’agénésie des secondes prémolaires mandibulaires Nous avons obtenu à la fin du traitement une
étaient partiellement perdus et il était impensable nette amélioration de l’esthétique de son visage,
d’envisager d’extraire les premières prémolaires. Les principalement grâce au meilleur support dentaire
premières et secondes molaires mandibulaires ont de la lèvre supérieure et également par l’harmoni-
été baguées et l’arcade inférieure a été nivelée avec sation des rapports inter-labiaux (Fig. 13). La nou-
des arcs en NiTi en prenant soin, depuis le début, velle situation de la lèvre supérieure par rapport
de replier l’arc en arrière des tubes des secondes aux incisives maxillaires a aussi grandement amé-
molaires. Le contrôle d’axe des incisives mandibu- lioré le sourire. L’arcade mandibulaire a été joliment
laires et la fermeture durable des espaces d’agénésie élargie et nous notons qu’il n’y a pas de couloirs
ont été obtenus par le redresssement des secondes noirs aux coins des lèvres. La patiente présente une
molaires et le contrôle de la longueur d’arcade. Un classe I canine et une seconde prémolaire maxillaire
arc .019 × .025 acier a été utilisé pour fermer les qui s’articule avec la première molaire mandibulaire.
espaces avec des ligatures « à rétro » entre les se- L’inversion d’articulé a été corrigée dans les zones an-
condes molaires et les canines. Un ressort en com- térieures et postérieures. La patiente a retrouvé un
pression a été utilisé pour ouvrir un espace de part guidage antérieur.
et d’autre des incisives latérales de petite taille, ceci La situation parodontale est bonne. Aucune com-
en vue d’une harmonisation des diamètres mésio- plication muco-gingivale n’est survenue pendant le
distaux des dents antérieures (Fig. 11). traitement. La radiographie panoramique montre
220 Orthod Fr 2016;87:205–228

a b c

d e
Figure 12
Photographies intra-orales après la restauration au composite des incisives et avant la dépose de l’appareil. L’arcade maxillaire
est segmentée pour améliorer les contacts occlusaux.
Clinique et varia

que les espaces interdentaires ont été fermés avec et nous en avons convenu avec la patiente. Toute-
un bon parallélisme des axes et des niveaux osseux fois, la stratégie d’ancrer les molaires (de préférence
tout à fait normaux. Les dents de sagesse mandibu- les secondes) qui se trouvent en normoclusion trans-
laires entretiennent des rapports d’occlusion avec les versale par un arc transpalatin et de développer l’ar-
secondes molaires maxillaires. Par contre, les troi- cade à partir de ce point de référence s’est révé-
sièmes molaires maxillaires n’ont pas d’antagonistes lée payante sur certains de nos patients, même avec
et devront être extraites. des inversions d’articulé sévères. La sélection des pa-
L’analyse céphalométrique confirme que la po- tients est bien entendu primordiale. Une attention
sition de la mandibule n’a quasiment pas varié particulière se porte sur l’état et le biotype parodon-
du début à la fin du traitement. L’inclinaison tal. La surveillance parodontale en cours de traite-
des incisives maxillaires n’a pas changé mais les ment est aussi essentielle. Si des complications appa-
incisives mandibulaires ont été versées en di- raissent, il faut immédiatement envisager de changer
rection linguale. L’évaluation finale s’est révélée de plan de traitement, avec toutes les difficultés que
très satisfaisante, pour la patiente et pour nous cela comporte. Dans ce cas particulier, il est juste de
(Fig. 13). dire que nous avons été chanceux.
Je termine par une remarque importante à pro- L’autre caractéristique frappante du traitement de
pos de ce cas. Il serait tentant de conclure de la des- cette patiente est la correction du problème sagittal.
cription du traitement de cette patiente que toute L’absence des secondes prémolaires inférieures et la
malocclusion dentaire peut être corrigée avec suc- perte significative des espaces ajoutaient une diffi-
cès sans avoir recours à la chirurgie. C’est bien sûr culté au traitement de compensation. C’est parce que
une extrapolation erronée. La correction de l’inver- la classe III n’excédait pas 5 mm que nous sommes
sion d’articulé postérieure était extrêmement risquée parvenus à corriger ce surplomb négatif. À l’époque
Chaques Asensi J. Proposition d’un protocole définissant les facteurs limites des traitements de compensation de la classe III 221

a b c d

f g h
Clinique et varia

i j

Figure 13
Photographies faciales (a–e) et intra-orales (f–j) après traitement.
222 Orthod Fr 2016;87:205–228

k
Clinique et varia

l
Figure 13 (suite)
(k) Radiographies céphalométriques avant et après traitement montrant les changements d’inclinaison au niveau des incisives.
Les rapports squelettiques demeurent inchangés. (l) Radiographie panoramique après traitement.

où nous avons entrepris le traitement de cette pa- 5. L’esthétique faciale


tiente, les ancrages osseux vissés n’étaient pas dispo-
nibles. Ils auraient certainement pu être utiles. Ce- 5.1. Considérations générales
pendant, même avec des dispositifs d’ancrage osseux
temporaire, il est extrêmement difficile de surmonter L’esthétique faciale peut être altérée après un
les difficultés de la correction d’une classe III qui dé- traitement d’orthodontie de compensation dento-
passe les limites définies plus haut. Le succès de ce alvéolaire chez des patients présentant certaines ca-
traitement de compensation dento-alvéolaire est dû ractéristiques faciales. Si l’étage inférieur du visage
au contrôle biomécanique méticuleux, mais aussi à est très concave avec un menton et un nez pro-
la chance qui nous a souri. éminent, la rétraction des incisives mandibulaires va
Chaques Asensi J. Proposition d’un protocole définissant les facteurs limites des traitements de compensation de la classe III 223

faire reculer la lèvre inférieure et accentuer encore la ronde avec une certaine diminution de la hauteur fa-
concavité du profil et la proéminence du menton. ciale antérieure inférieure. Le profil est transfrontal.
La même chose est vraie chez les patients qui L’angle naso-labial est fermé. La lèvre inférieure est
présentent un angle naso-labial fermé. Si l’on doit protrusive avec une projection antérieure marquée
corriger un encombrement incisif, les incisives vont du menton cutané.
être versées en direction vestibulaire puisque l’arcade Au sourire, on peut observer la relation de bout
maxillaire doit être traitée de préférence sans extrac- à bout des incisives centrales, les incisives laté-
tion. La lèvre supérieure va donc avancer et aggraver rales étant en inversion d’articulé. L’examen endo-
la fermeture de l’angle mandibulaire et par là même buccal révèle une classe III molaire avec une ten-
l’esthétique faciale. Ce phénomène est particulière- dance à l’infraclusion. Les vues occlusales montrent
ment délétère si le patient présente une face courte un encombrement mineur à l’arcade maxillaire et un
car l’aspect de la lèvre supérieure va donner à la face encombrement modéré à la mandibule. Les incisives
une apparence encore plus courte. D’un autre côté, latérales maxillaires présentent une microdontie re-
si le patient présente une face longue avec un sou- lative, surtout celle de gauche.
rire gingival et une lèvre supérieure courte, la ver- L’analyse céphalométrique montre une classe III
sion vestibulaire des incisives maxillaires peut don- squelettique modérée. Les incisives maxillaires et
ner un résultat très inesthétique : la lèvre supérieure mandibulaires sont en version corono-vestibulaire.
glisse alors sur les procès alvéolaires et découvre en- La gencive attachée est très pigmentée, mais l’état pa-
core plus les gencives au sourire, donnant à la face rodontal de la patiente est bon (Fig. 14).
un caractère encore plus long.
Les désirs et les attentes du patient constituent
5.3. Les possibilités de traitement
un critère très important dans le choix d’un traite-
ment de compensation. Si la demande principale du La patiente présente un profil typique de classe III
patient se porte sur l’esthétique faciale, il devra être squelettique, mais elle n’a pas de demande au niveau
orienté vers un traitement combiné d’orthodontie et de son esthétique faciale. Quand nous avons abordé
de chirurgie maxillo-faciale plutôt que vers un traite- le sujet, elle nous a livré un commentaire que nous
ment orthodontique de compensation. Dans les cas

Clinique et varia
entendons souvent en pratique clinique : « Mon pro-
de classe III assez importants, l’amélioration esthé- fil n’a pas d’importance pour moi. Tout le monde a
tique faciale résultant d’un traitement de compensa- le même dans ma famille. » De plus, cette patiente
tion est limitée et parfois imprévisible. Dans de tels ne pouvait pas, pour des raisons économiques, en-
cas, entreprendre un traitement de camouflage com- treprendre un traitement chirurgical et nous avons
porte un risque inacceptable, pour le praticien, de dû abandonner cette option thérapeutique.
ne pas satisfaire les besoins de son patient. Il est très La dysharmonie dents-arcades qui s’exprime à la
important de prendre le temps de bien s’entretenir fois par une biproalvéolie et par un encombrement
avec lui sur les possibilités, les limites et les risques incisif nous oriente de toutes façons, avec ou sans
d’un tel traitement. chirurgie, vers un traitement comportant des extrac-
Un consentement éclairé détaillé est une néces- tions. En présence d’une dysharmonie squelettique,
sité, mais ce n’est pas suffisant si l’esthétique du vi- la difficulté est notre capacité sans doute limitée à
sage est une préoccupation, avouée ou non par le améliorer l’esthétique dento-faciale du patient sans
patient. Pour ces raisons, l’orthodontiste devra faire chirurgie.
ses choix et établir son plan de traitement après mure Deux possibilités de traitement orthodontique
réflexion [1, 8, 10, 11, 14, 18, 20, 21]. sont analysées pour cette patiente. La première
consiste à extraire uniquement les premières pré-
molaires inférieures pour corriger l’encombrement
5.2. Cas clinique N◦ 4 inférieur, la béance et la proalvéolie incisive mandi-
bulaire. Cette option implique de laisser ou même
Cette femme de 32 ans se présente à la consul- d’aggraver la proalvéolie incisive maxillaire et la pro-
tation avec une demande centrée sur l’esthétique chéïlie surtout si l’on considère qu’il est nécessaire
de son sourire (Fig. 14). Elle présente une face d’ouvrir des espaces au niveau des incisives latérales
224 Orthod Fr 2016;87:205–228

a b c d

e f g
Clinique et varia

h i

Figure 14
Cas clinique N◦ 4. Photographies faciales (a–d) et intra-orales (e–i) avant traitement. (j) Radiographie céphalométrique avant
traitement.
Chaques Asensi J. Proposition d’un protocole définissant les facteurs limites des traitements de compensation de la classe III 225

pour augmenter leur largeur mésio-distale. La se- Pour conclure la présentation de ce cas cli-
conde option est d’extraire les premières prémolaires nique, quelques remarques s’imposent. Comme
mandibulaires et les secondes prémolaires maxil- nous l’avons écrit plus haut dans cet article, on ne
laires et de corriger ainsi la proalvéolie incisive aux peut attendre des changements significatifs du vi-
deux arcades. Dans les deux cas, l’impact sur la sage d’un traitement de camouflage de la classe III
modification de la face est difficile à prévoir, en plus squelettique. C’est un facteur critique à considérer
du fait que la position des lèvres va changer de par lors de l’établissement du plan de traitement, au mo-
la rétraction des incisives. Pour la première option, ment de faire ce choix thérapeutique. De plus, les
nous pensons que les rapports interincisifs ne se- changements au niveau de la face sont assez impré-
ront pas satisfaisants, avec des incisives maxillaires visibles dans la plupart des cas et le résultat final
en version vestibulaire et des incisives inférieures re- peut s’avérer inacceptable pour le patient. Comme
dressées. La lèvre supérieure s’en trouverait avancée il n’y a pas de consensus des auteurs sur le sujet,
et la lèvre inférieure reculée, alors que la projection un traitement non-chirurgical ne doit pas être envi-
du menton resterait la même. En choisissant la se- sagé si l’esthétique faciale est au cœur des attentes du
conde option, on aura de bien meilleurs rapports patient. Cette règle de conduite s’applique au plus
occlusaux de fin de traitement mais le danger serait grand nombre, mais souffre éventuellement d’une
que les deux lèvres reculent par rapport au menton exception : le traitement de la biprotrusion dans le
et que la concavité de la partie inférieure du visage contexte d’une malocclusion de classe III. Si le dé-
augmente. calage sagittal des bases maxillaires n’est pas trop
C’est la seconde option qui a finalement été choi- sévère et si la projection du menton osseux n’est
sie : les secondes prémolaires maxillaires et les pre- pas trop marquée, alors le traitement de compen-
mières prémolaires mandibulaires ont été extraites. sation par l’extraction de quatre prémolaires aura
La fermeture des espaces a été réalisée aux deux ar- une chance d’améliorer l’esthétique faciale en har-
cades par des mécaniques de glissement. Des espaces monisant la position des deux lèvres et du profil
ont été aménagés pour reconstituer des incisives la- cutané. C’est probablement la raison pour laquelle
térales maxillaires dans leur volume normal. une réponse aussi positive s’est produite pour notre
patiente. Nous savons qu’il est difficile d’extrapoler

Clinique et varia
le résultat d’un cas particulier à d’autres patients,
5.4. Évaluation finale mais nous avons suivi ce principe avec succès pour
d’autres patients.
À la fin du traitement, nous sommes agréable-
ment surpris par les modifications faciales : le profil
est plus droit, les deux lèvres ont été reculées. Elles 6. Conclusions
se trouvent dans une position moins contrainte, plus
relâchée. L’angle naso-labial a été normalisé et la lèvre Cet article n’a pas pour but de livrer les dix
inférieure est dans une position mieux équilibrée et commandements du traitement d’une des situations
plus esthétique par rapport au contour du menton. cliniques les plus difficiles à appréhender en or-
La patiente présente une occlusion de classe I des thodontie. Il s’agit simplement d’une réflexion
deux côtés avec un surplomb incisif horizontal et personnelle partiellement fondée sur une revue de
vertical normalisé. littérature, mais surtout sur l’analyse minutieuse des
L’analyse cephalométrique montre un net recul résultats produits tout au long d’une pratique cli-
des incisives maxillaires et mandibulaires avec une nique de 25 ans. Pour cette raison, la définition
inclinaison axiale qui reste dans des valeurs nor- d’un « protocole » serait probablement prétentieuse
males. La classe III squelettique est toujours pré- puisqu’il ne s’agit que d’une analyse partagée entre
sente mais son influence sur la position des dents a confrères.
été joliment masquée par le traitement d’orthodontie Cependant, l’information avancée dans cet article
(Fig. 15). L’analyse comparative des photographies est porteuse de sens pour son auteur et s’est avérée
de visage (Fig. 16) montre les changements signifi- utile sur le plan clinique au fil des ans. Il s’agit sim-
catifs obtenus par le traitement. plement ici, et comme ça devrait être le cas pour
226 Orthod Fr 2016;87:205–228

a b c

d e f
Clinique et varia

g h

i
Figure 15
Photographies faciales (a–c) et intra-orales (d–h) après traitement. (i) Radiographie céphalométrique après traitement.
Chaques Asensi J. Proposition d’un protocole définissant les facteurs limites des traitements de compensation de la classe III 227

a b c d
Figure 16
Analyse comparative des clichés extra-oraux de face avant (a) et après (b) traitement et de profil avant (c) et après (d) traitement.

toute publication clinique, de partager l’informa- adults with class II division 1 malocclusions. Am J Orthod
tion. Bien entendu, à travers son expérience person- Dentofac Orthop 1993;104:455–470.
nelle, chaque clinicien développe ses propres préfé- [6] Cook DR, Mealey BL, Verrett RG, et al. Relationship be-
rences, ses choix et ses procédures qui pourraient tween clinical periodontal biotype and labial plate thick-
ness: an in vivo study. Int J Periodontics Restorative Dent
compléter, enrichir ou modifier les informations
2011;31:345–354.
contenues dans cet article. Les suggestions sont les
[7] Dorfman HS. Mucogingival changes resulting from
bienvenues. mandibular incisor tooth movement. Am J Orthod
1978;74:286–297.

Clinique et varia
Conflits d’intérêt [8] Jacobs SG. Treatment planning in orthodontics and or-
thognathic surgery: the significance of tooth inclination
and dental compensations. Aust Dent J 1991;36:348–
L’auteur déclare n’avoir aucun lien d’intérêt 355.
concernant les données publiées dans cette article. [9] Kochel J, Emmerich S, Meyer-Marcotty P, Stellzig-
Eisenhauer A. New model for surgical and nonsurgical
therpy in adults with Class III malocclusion. Am J Orthod
Bibliographie Dentofacial Orthop 2011;139:165–174.
[10] Kokich V. Anterior dental esthetics: An orthodontic per-
[1] Alexander RG, Sinclair PM, Goates LJ. Differential di- spective. I. Crown length. J Esthet Dent 1993;5:19.
agnosis and treatment planning for the adult non-
surgical orthodontic patient. Am J Othod Dentofac Orthop [11] Kokich V. Esthetics: The orthodontic-periodontic-
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R, Zaoui F. Treatment of skeletal Class III malocclusions: thodontic patient with periodontal problems. Semin Or-
orthognathic surgery or orthodontic camouflage? How to thod 1997;3;21–38.
decide. Int Orthod 2011;9:196–209. [13] McSherry PF. Class III malocclusions: the choice be-
[3] Bollen A-M, Cunha-Cruz J, Bakko DW, Huang GJ, Hu- tween orthodontics or surgery. J Ir Dent Assoc 1997;43:
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health: a systematic review of controlled evidence. J Am [14] Musich DR. Assessment and description of the treatment
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Clinique et varia