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LA PRAGMATIQUE

UN CHAMP DE RENCONTRES THÉORIQUES MULTIPLES

1. Qu’est-ce que la pragmatique ?

Pragmatique est un terme ambigu. En français, il a couramment le sens « concret,


adapté à la réalité ». En anglais, langue de la plupart des textes fondateurs de la
pragmatique, pragmatic a couramment le sens « qui a rapport aux actes et effets réels
». Du coup, le champ ouvert par une discipline scientifique qui s'intitule ainsi apparaît
immense. On la perçoit en général comme une entité floue, fourre-tout récent où vont
se caser soit les travaux marginaux qui n'appartiennent pas clairement aux disciplines
institutionnelles que sont la linguistique, la sociologie, l'anthropologie, la psychologie
sociale, la sémiologie, etc., soit les problèmes que ces disciplines évacuent ou ne par-
viennent pas à traiter de façon satisfaisante. Parmi les théoriciens principaux et
représentatifs de la pragmatique, deux sont philosophes (Austin et Searle), un
sociologue (Goffman), un ethnosociolinguiste (Gumperz). À cela s'ajoute une « école »
d'orientation essentiellement psychologique, celle de Palo Alto.

Il n'est pas surprenant qu'on perçoive mal l'unité, les méthodes et les objectifs de
la pragmatique. Voire qu'on les conteste : ils mettent en question des courants
scientifiques dominants, jusque dans leurs fondements théoriques et méthodologiques,
jusque dans l'identité de leur statut disciplinaire, On s'interroge sur l'existence d'une
pragmatique, au singulier, pour lui préférer un pluriel plutôt péjoratif : des
pragmatiques. À la rigueur, c'est dans le champ philosophique, lui aussi très ouvert,
que la pragmatique est habituellement plutôt située.

En général, la pragmatique est grosso modo définie comme :

1) « Un ensemble de recherches logico-linguistiques [...] l'étude de l'usage du langage,


qui traite de l'adaptation des expressions symboliques aux contextes référentiel,
situationnel, actionnel, et interpersonnel. » (Encyclopedia Universalis) ;
2) « L’étude de l'utilisation du langage dans le discours et des marques spécifiques qui,
dans la langue, attestent de sa vocation discursive. » (A-M. Diller et F. Récanati) ;
3) « L’étude du langage comme phénomène à la fois discursif, communicatif et social. »
(F. Jacques).
4) « La pragmatique est cette sous-discipline linguistique qui s'occupe plus
particulièrement de l'emploi du langage dans la communication. » (L. Sfez).
5) « La pragmatique est cette partie de la sémiotique qui traite du rapport entre les
signes et les usagers des signes. » (C.W. Morris).
6) La pragmatique concerne aussi la « dépendance essentielle de la communication,
dans le langage naturel, du locuteur et de l’auditeur, du contexte linguistique et du
contexte extralinguistique, de la disponibilité de la connaissance de fond, de la rapidité
à obtenir cette connaissance de fond et de la bonne volonté des participants à l’acte
communicatif. » (Y. Barr-Hillel).

Pourtant, ce « principe de réalité agissante » qui est au cœur de la pragmatique


constitue un mode d'approche des phénomènes à la fois original et fédérateur en
sciences de l'homme. C'est lui qui définit la pragmatique comme une analyse des faits
observés dans leurs relations avec leurs contextes réels d'existence. C'est surtout un
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principe scientifique, et, s'il tend à la constitution d'un champ et d'un objet privilégiés
(la communication — car, chez l'homme, tout est communication) réunissant les marges
des disciplines plus classiques, il ne s'y limite pas. On ne peut par conséquent pas
envisager la pragmatique comme une discipline au sens institutionnel du terme.

Ce principe théorique, épistémologique, est le fil conducteur qui permettra dans


un premier temps de suivre la maturation de la pragmatique, transversalement, dans
les diverses disciplines d'où elle a émergé, où elle a été travaillée de façon privilégiée.

2. Origines philosophiques de la pragmatique

Austin et son disciple Searle fondèrent le noyau de la pragmatique, dans le champ


de la philosophie du langage « ordinaire », en élaborant du point du point de vue de la
logique analytique le concept d'acte de langage. Austin (1911-1960) était professeur de
philosophie à Oxford, Searle (né en 1932) enseigne à Berkeley (Californie).

Que des philosophes se penchent sur les effets concrets du discours n'était pas
nouveau dans les années 1960, où Austin, le premier, inaugura une théorie des actes
de langage. La philosophie s'occupait de langage depuis... l'Antiquité. Les anciens
rhétoriciens étaient déjà des pragmaticiens. Ils réfléchissaient aux liens existant entre
le langage, la logique (notamment argumentative) et les effets du discours sur
l'auditoire. Ils élaborèrent, depuis Platon et Aristote jusqu'à Sénèque, Cicéron et
Quintilien, un modèle classique de la rhétorique fondé sur la connaissance des passions
et des mœurs.

Aristote distinguait le discours « dialectique », qui s'adresse à un homme abstrait,


réduit à l'état de sujet partageant le code linguistique de l'interlocuteur, et le discours
« rhétorique », qui s'adresse à l'homme réel, doué de la faculté de jugement, de
passions et d'habitudes culturelles. Il classait les discours rhétoriques en trois genres,
selon le critère de la relation du discours au récepteur, et non selon son contenu :
genre « judiciaire », portant jugement sur des actes passés, genre « épidictique », blâmant
ou louant des faits présents, genre « délibératif », engageant des décisions pour l'avenir.
On reconnaît là les actes de langage majeurs sur lesquels travailleront Austin et Searle.
La classification des types de discours que proposera C.W.C. Morris, l'un des fondateurs
de la sémiotique, et référence essentielle des pragmaticiens, sera un perfectionnement
de la classification d'Aristote.

Ce qui distingue à ce propos Aristote de Platon, c'est que ce dernier faisait de la


rhétorique un élément de réflexion éthique à portée universelle, tandis qu'Aristote en
faisait un outil pratique de manipulation par le discours.

Pour Aristote, l'une des tâches essentielles de la rhétorique consiste à dresser


l'inventaire des topoi (« lieux »), c'est-à-dire des points de vue, des topiques, par
lesquels un sujet peut être traité. Il constitue une classification mnémotechnique des
entrées éventuelles dans un problème (par exemple : le possible et l’impossible, la
nature et les actes, le général et le particulier, etc.). Cela permet d'anticiper les
objections, doutes, résistances, que le discours suscitera, et de les vaincre sans se
contredire.

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Pour convaincre, Aristote préconise une méthode « dialectique » qui établit les prin-
cipes d'une pensée dialoguée. Un bon rhétoriqueur (on dirait aujourd'hui un «
communicateur efficace » doit savoir tenir compte de la présence critique de
l'interlocuteur, même sous un monologue apparent. D'où cette notion de dialogue qui
est si prégnante dans la pragmatique moderne. Aristote affine son analyse en proposant
une classification des propositions selon les degrés de prédication, du point de vue
d'une logique sémantique (par exemple, une proposition est une « définition » si le
prédicat peut être échangé contre le sujet, et réciproquement). Ce type d'analyse est
présent dans la plupart des travaux de philosophie du langage jusqu'à nos jours. Enfin,
Aristote appuie sa technique rhétorique sur la démarche du « syllogisme », procédé
formel qui établit une relation cause/conséquence incontestable entre des « prémisses
» et une « conclusion ». On ne peut contester l'affirmation que par le refus des
prémisses. L'exemple classique en est :

Tout homme est mortel


(Or) Socrate est un homme
(Donc) Socrate est mortel

Il faut bien sûr une hiérarchie logico-sémantique rigoureuse des éléments du


syllogisme. Ici, « mortel » est le « majeur », « Socrate » le « mineur », et « homme »
le « moyen terme ». Toute erreur de hiérarchie entraîne la nullité du syllogisme
(exemple : « Tous les chats sont mortels, Socrate est mortel, [donc] Socrate est un chat »). Le
syllogisme dans l'absolu semble gratuit, puisque la conclusion est, de façon circulaire,
une condition de vérité des prémisses (si Socrate était immortel, on ne pourrait plus
affirmer que tout homme l'est, sauf à admettre qu'il n'est pas un homme !). Mais il
présente l'intérêt de passer du général au particulier et d'identifier l'élément médiateur
de ce passage, qui, malgré le désir d'Aristote de parvenir à un « idéal déductif »,
s'impose en fait par l'expérience, de manière inductive.

Le modèle classique, notamment aristotélicien, de la rhétorique, comme de la


logique, a dominé la pensée occidentale jusqu'au 19ème siècle, et continue à y jouer un
rôle de premier plan aujourd'hui. On en trouve de nombreuses illustrations dans
l'approche du langage, de la langue et des textes inculquée par l'école, que ce soit par
la « dissertation » ou, de façon plus profonde, par une logique du tiers exclu, un modèle
déductif dominant, un idéalisme universaliste et perfectionniste, des procédés formels
hyper-normatifs, etc. La rhétorique d'Aristote constituera également l'un des
fondements historico-théoriques de la critique littéraire dite « formaliste », qui
considérera que l'art est le résultat de la mise en œuvre rigoureuse de procédés
formels, et qui évoluera vers la poétique structuraliste d'un Jakobson (Roman). Après
Austin et Searle, la pragmatique induira un retour à l’analyse de l'argumentation,
notamment chez des linguistes français, comme O. Ducrot ou C. Kerbrat-Orecchioni.

D'autres philosophes, au-delà des rhétoriciens, ont contribué à cette réflexion


philosophique sur le langage. Kant, s'appuyant sur le syllogisme aristotélicien, a proposé
une philosophie logique dite « transcendantale » cherchant à rendre compte des éléments
constitutifs de la connaissance et de la représentation humaines. Kant postule que,
puisque tout ce qui se pense peut se dire, l'analyse des rapports du locuteur au langage
doit contribuer à l'analyse de ce dont le locuteur parle. L'usage qu'il a fait du terme
pragmatisch n'est du reste pas éloigné des usages du terme « pragmatique » que l'on
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trouvera chez les pragmaticiens et leurs inspirateurs directs, comme C. S. Peirce, dès
lors qu'on y trouve la notion d'intention, de projet d'action. La perspective kantienne
sera poursuivie à travers une approche pragmatique par K. Apel et, d'une façon inspirée
par la philosophie marxiste, par J. Habermas, autour de ce qu'on a appelé l'École de
Francfort.

On doit envisager les liens qui existent entre le « pragmatisme » et la pragmatique.


Le pragmatisme est une théorie philosophique générale de la rationalité envisagée
comme reliée aux intérêts fondamentaux de l'homme. Elle s'est développée aux Etats-
Unis au tournant du 20ème siècle autour de C.S. Peirce (1839-1914), qui, en tant que
sémioticien, a également joué un rôle fondamental dans la genèse conceptuelle de
l'approche pragmatique. Elle fut ensuite illustrée par W. James, qui en tira en 1906 une
théorie de la vérité en caricaturant les positions de Peirce. Parallèlement, J. Dewey en
tirait une théorie instrumentaliste de l'idée (1903). Le pragmatisme, souvent décrié en
Europe comme philosophie de l'action qui réduit la vérité à l'utilité, proposa en fait des
pistes plus élaborées dont la valeur heuristique n'est pas nulle et qui rejoignent en
partie l'approche pragmatique. Partant de la rationalité, il préfère au doute cartésien
l'expérimentalité scientifique : l'hypothèse devient un plan d'action à tester dans la
réalité, y compris en matière de démocratie.

Le contexte historique américain de développement rapide d'un nouveau type de


société n'est sans doute pas étranger à une telle orientation théorique. D'une manière
générale, on a d'ailleurs souvent émis l'idée que la pragmatique est essentiellement
anglo-saxonne pour des raisons culturelles. Les cultures anglo-saxonnes et protestantes
seraient davantage orientées vers la réalité pragmatique (au sens usuel du terme) que
les cultures gréco-latines et catholiques, plutôt portées à l'abstraction. Sans nier qu'il
puisse y avoir quelques fondements à une telle affirmation (à la suite de la sociologie
de M. Weber), il convient cependant de la prendre avec précaution. Les sources de la
pragmatique proviennent en effet aussi d'autres aires culturelles (Allemagne, France,
Grèce, Italie...). À la même époque, G. Frege (philosophe et mathématicien allemand,
1848-1925), puis B. Russel (philosophe et mathématicien britannique, 1872-1970),
développèrent une théorie philosophique appelée « logicisme ». Elle avait pour objectif,
schématiquement, de revisiter les mathématiques à l'aide de concepts purement
logiques (sens a priori venu de la physique). Le logicisme eut pour première
conséquence de faire la part belle à la philosophie analytique face à des théories qu'on
peut nommer « synthétiques ». Or, c'est de la philosophie analytique qu'est issue la
philosophie austinienne du langage, et c'est entre Frege et Austin que se situent les
travaux de L. Wittgenstein, qui contribuèrent à la genèse de la pragmatique. En outre,
les travaux de Frege l'amenèrent à dissocier de façon claire la langue scientifique,
nécessaire à la démonstration arithmétique, qui doit être univoque, explicite, et n'avoir
pour but que l'établissement de la vérité, de la langue ordinaire, qui doit être équivoque
pour pouvoir jouir de la richesse des possibilités qui lui permettent de remplir ses
fonctions communicatives avec adaptabilité. Du coup, G. Frege a apporté une pierre
fondatrice à la sémantique, et au-delà à la pragmatique, en conceptualisant des
rapports sémantisme/objectifs communicatifs. C'est précisément la question de
l'équivocité et des fonctions du langage ordinaire, qui fait difficulté du point de vue
logique, qui stimulera les travaux d'Austin.

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L. Wittgenstein (philosophe anglais d'origine autrichienne, 1889-1951), fut à
Cambridge l'étudiant de Russel. Il en développa une réflexion logiciste sur les
fondements des mathématiques, et devint professeur à Cambridge. Il publia en 1921 un
Tractatus logico-philosophicus où il affirme que les énoncés logiques sont tautologiques
et donc vides de sens, puisqu'ils ne renseignent pas sur le réel, mais qu'ils constituent
un cadre formel a priori pour la connaissance scientifique. Il participa au Cercle de
Vienne, qui réunit vers 1930 des logiciens autour d'un programme fortement inspiré des
travaux de Russel et cherchant à construire une science de la signification cohérente
par une analyse du langage. Après 1930, Wittgenstein délaisse l'analyse de la structure
logique du langage scientifique pour se consacrer au « langage ordinaire ». Il opte alors
pour une position relativiste, assignant à la philosophie la tâche de décrire l’usage
courant du langage, de ses occurrences (les « jeux de langage innombrables et trop variés pour
pouvoir être classés dans une typologie exhaustive »). Il réfute la vision dualiste très répandue
des rapports pensée/langage : pensée et langage sont indissociables et se construisent
mutuellement, dans un but communicatif. Tout cela, au fond, est pensé pour que le
discours philosophique soit conscient des pièges du langage au moyen duquel il doit
nécessairement s’exprimer.

3. La pragmatique : entre sémantique et sémiotique

On a vu précédemment comment, de la technique rhétorique à la distinction


langage logique/langage ordinaire, la philosophie a abouti, en Angleterre notamment,
à s'interroger sur le fonctionnement de la signification, non sans soulever des questions
éthiques. Les disciplines ayant le sens/la signification pour objet précis ont par là même
été interpellées et réorientées, contribuant ainsi à la gestation de la pragmatique.
La sémantique s'est développée avant tout dans le giron de la linguistique. M.
Bréal (1832-1915) en publie le texte fondateur, Essai de sémantique (« science des
significations »), en 1887. Formé en Allemagne, il cherche à « expliquer les faits par l'usage
», selon la formule d'A. Meillet, notamment à réintroduire le sens dans la linguistique
historique (étude de la transformation des langues), jusque-là dominée par une
systématique formelle chez les comparatistes allemands. Il développe la notion de
polysémie, essentielle dans l'approche pragmatique.

On peut se demander pourquoi les travaux linguistiques se limitaient jusqu'alors


(et, d'une certaine façon, se limiteront encore longtemps) à la phonétique/phonologie
et à la morphosyntaxe, alors que la langue semble avant tout avoir pour fonction de
produire du sens en communiquant. C'est qu'en s'ouvrant au sens les linguistes mettent
le pied dans un domaine mouvant qui leur semble dangereux parce que difficilement
réductible à une modélisation formelle du genre de celle qu'affectionne le
structuralisme. La sémantique, d'ailleurs, se limitera en gros à l'analyse du sens des
mots et des phrases (la sémantique structuraliste des années 1960 s'arrête au lexique)
jusqu'à l'irruption dans son champ de la problématique pragmatique. La linguistique
générative et transformationnelle, à la suite de N. Chomsky, prendra bien le sens en
compte, mais uniquement comme élément secondaire greffé sur les structures
syntaxiques, pour analyser la « compétence » opposé à la « performance » (chez
Saussure, la « langue » opposée à la « parole »). On sait que l'un des reproches essentiels
que lui adresseront les sociolinguistes et les pragmaticiens est qu'elle est incapable de
rendre compte de la réalité sociale des usages. Aucune règle syntaxique, aucune
linguistique se limitant à l'étude interne du code (la compétence chomskyenne, la
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langue saussurienne), ne peut par exemple expliquer que « C'est une professionnelle » («
c'est une prostituée ») n'est pas le féminin de « C'est un professionnel ». Ou que, malgré leurs
structures apparemment identiques, les énoncés « J'ai commandé une glace à la fraise » et «
J'ai commandé une glace à la serveuse » fonctionnent de façons différentes au niveau du sens.
Ces difficultés n'échappaient pas, au fond, aux générativistes, dans la mesure où elles
mettaient en question le cadre théorique même de leur travail. Elles finirent par
provoquer une scission entre la grammaire générative de Chomsky et la nouvelle «
sémantique générative » de G. Lakoff. Cette dernière travaillait sur l'hypothèse d'une
structure unique, logico-sémantique, et non double à fondement syntaxique. L'intérêt
principal de ce débat (vers 1970) fut de placer la sémantique au centre des préoccupa-
tions de la linguistique. En outre, le travail de la sémantique formelle va grandement
s'investir dans une conception logique et une notation métalinguistique du sens qui
rapprochent les sémanticiens des logiciens. C'est à ce moment, rapporte G. Leech dans
ses Principles of Pragmatics (Londres, 1983), que des linguistes découvrirent que des
philosophes du langage avaient déjà travaillé sur la question du sens.

La sémantique évoluera également grâce à deux courants principaux qui, au


départ, lui sont extérieurs. D'une part, le fonctionnalisme d'A. Martinet affirme à partir
des années 1960-1970 que la langue doit être étudiée à partir de la réalité de ses usages
: « la langue change parce qu'elle fonctionne », c'est-à-dire parce qu'on s'en sert pour com-
muniquer. Tout en restant structuraliste dans ses principes fondamentaux, le
fonctionnalisme de Martinet développe un certain relativisme et un certain réalisme
(face à la recherche d'universaux et au « locuteur idéal » chez les générativistes). Il
prend en compte la variété des usages et ne réduit pas la langue à une structure
abstraite. Aux Etats-Unis, Martinet eut pour étudiant U. Weinreich, qui eut pour
étudiant W. Labov, les pères fondateurs de la sociolinguistique. Celle-ci posera les
problèmes autrement, du point de vue externe, non pas en se cantonnant dans l’étude
de la « parole » / « performance », mais au contraire en contestant qu'on puisse étudier
la « langue » sans étudier la « parole », voire qu'on puisse les distinguer. Fonctions et
contextes socioculturels d'usage des langues sont ainsi largement introduits dans la
linguistique, au point qu'on ira jusqu'à dire que « la sociolinguistique est la linguistique » (L.-
J. Calvet).

Le deuxième courant qui fera évoluer la sémantique sera, précisément, l'approche


dite « pragmatico-énonciative », au moins contemporaine, sinon déjà héritière, de la
pragmatique naissante. É. Benveniste, pionnier de la linguistique de renonciation,
conçoit entre 1950 et 1976 un « appareil formel d'énonciation » qui démontre la pertinence
d'une prise en compte de la situation de communication pour étudier le fonctionnement
linguistique. On dépasse alors le niveau de l'unité « mot » (ou « morphème ») et l'on se
dirige vers la « phrase », pour souligner l'importance de l'unité « discours » (ou « texte
»), par exemple en termes de chaînes de références. Benveniste n'est d'ailleurs pas sans
lien avec la sociolinguistique : son maître fut A. Meillet, auquel il succéda dans les
années 1930. Meillet est considéré par les sociolinguistes comme une référence
fondatrice, puisque, contemporain de Saussure, il mettait beaucoup plus que lui
l'accent sur la réalité sociologique de la langue. Benveniste a également intégré dans
sa théorie la distinction entre ce qu'il appelle la « dimension sémiotique de la signifiance » (le
rapport des signes entre eux, objet de la linguistique saussurienne) et sa « dimension
sémantique » (la mise en discours des signes se rapportant alors au contexte de
renonciation). Les travaux de Benveniste sont contemporains des travaux d'inspiration
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logiciste de Y. Bar-Hillel (pragmaticien israélien d'origine polonaise) sur les « symboles
indexicaux », qui ne peuvent être interprétés que dans leur contexte d'énonciation,
comme je, ici, hier.

À la même époque, R. Jakobson définit la communication par six fonctions, qui


relèvent toutes d'une pragmatique de la langue ( référentielle, expressive, conative : «
adresse d'ordres ou d'appels au destinataire, phatique : « qui maintient le contact entre
destinateur et destinataire », métalinguistique, poétique).

Les questions fondamentales que se sont posées les logiciens les ont amenés à
envisager des problèmes de distinctions conceptuelles qui stimuleront la réflexion des
pragmaticiens. Ainsi, Frege a développé la dissociation « sens » / « référence ». La
référence est extralinguistique, c'est ce dont on parle, objet du monde réel ou
imaginaire. Le sens est le mode de désignation adopté par la langue. L'un et l'autre ne
sont pas identiques. Saussure avait bien vu cette distinction, mais, pour lui, la question
du réfèrent n'était pas linguistique, et seule celle de la relation signifiant (« mot ») /
signifié (« concept ») importait. À sa suite, la linguistique structurale a évacué la
question du rapport au réfèrent. Par contre, pour Frege, l'analyse doit tenir compte du
fait que deux modes de désignation différents comme « le jus de la treille » et « le
nectar des dieux » ont le même réfèrent (l'objet « vin ») mais des sens différents (ils
ne sont pas synonymes). Frege a en outre établi deux principes d'une analyse
sémantique logicienne, le principe de « contextualité » (le sens des mots doit être
examiné à partir du contexte formé par les énoncés où ils sont employés) et le principe
de « vériconditionnalité » (le sens des énoncés dépend de conditions de vérité
référentielle).

La question du signe, qui est au cœur des théories linguistiques, philosophiques,


et donc sémantiques, a fait l'objet d'une discipline spécifique : la sémiotique.

Nous avons déjà évoqué l'apport à la pragmatique de celui qui est considéré
comme le fondateur de la sémiotique, C.S. Peirce, à travers la philosophie «
pragmatiste ». Mais c'est en tant que sémioticien, surtout, qu'il fut l'ancêtre direct des
pragmaticiens. Pour Peirce, la sémiotique, mieux que la science des signes, est la
science de la mise en signes. La distinction est importante. Peirce affirme, comme
Wittgenstein, que pensée et signes sont indissociables, et que rien n'est signe en soi,
mais que tout peut le devenir. La pensée elle-même est un signe, dont la réception par
la pensée de l'autre se résume à l'interprétation d'un signe par un autre. Peirce continue
un courant philosophique appelé « nominalisme » qui, de l'Antiquité jusqu'à lui, fut
représenté par Anthistène, Abélard, Hobbes ou Condillac.

C’est cette opération de mise en signe / en pensée de l’univers que Peirce étudie
et nomme « sémiosis ». La sémiosis est ternaire (référent/signifié/signifiant). Mais, pour
Peirce, les pôle de la triade sont : le matériel signifiant (support/véhicule), le signifié
(représenté par le signifiant) et l’« interprétant ». Ce dernier concept mérite
explication. Un signe est quelque chose qui tient lieu de quelque chose d'autre. Il est
communiqué, c'est-à-dire qu'il provoque dans la pensée du récepteur l'apparition d'un
signe connexe. C'est ce signe connexe, plus ou moins équivalent, que Peirce appelle «
interprétant ». Peirce étaye cette classification par une théorie des catégories
transcendantales inspirée par Kant.
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Il a établi la distinction token/type, que l'on traduit en français par « occurrence
»/« type». Le type est le signe comme entité abstraite, idéale, situé du côté de la «
langue » saussurienne. L'occurrence est l'usage concret, en contexte, du type. Le sens
littéral est du côté du type. La signification en contexte est du côté de l'occurrence.
Un énoncé peut être vérité en tant que type, alors qu'en tant qu'occurrence il peut être
faux par rapport au réfèrent. Peirce a également classé les signes en trois groupes : le
« signe-symbole » (associé au réfèrent par une convention culturelle dont l’arbitraire a
été affirmé par Saussure), le « signe-index » (qui ne fonctionne que par occurrence,
puisque son existence même est dépendante d'un contexte, comme la fumée et le feu),
et le « signe-icône » (qui partage quelques-unes des propriétés de son réfèrent, comme
un dessin figuratif). Transposés dans l'analyse de la langue, le signe-index correspondra
à l'embrayeur ou déictique (« Je »), le signe-icône à l'onomatopée.

Enfin, Peirce, reliant son travail de sémioticien à ses réflexions philosophiques,


affirme que la mise en signe est orientée vers l'action, puisque, pour lui, l'idée que
l'homme se fait des choses est l'équivalent des effets concrets possibles à partir de ces
choses. Peirce a donc clairement engagé l'étude du langage dans la perspective
communicative et sémiotique qui caractérise l'approche pragmatique, qui s'intéresse à
l'occurrence du signe.

C.W. Morris, lui aussi philosophe et sémioticien américain, né en 1901, s'inspire


des travaux de Peirce dans une perspective qui rejoint celle de Frege, de Russel et du
« premier » Wittgenstein, celle du langage scientifique. Il cherche à fonder une théorie
générale des signes qui unifie les diverses approches linguistique, logique, psy-
chologique, rhétorique, mais aussi anthropologique ou biologique. Pour lui, la
sémiotique étudie les choses en tant que médiatisées par des signes (qui sont en
quelque sorte des « métachoses »), et constitue, par voie de conséquence, l'outil
conceptuel permettant la métascience, c'est-à-dire l'étude de la science, la science
étant signe. Il rejoint ici la proposition kantienne d'analyser l'objet à travers la
signification.

Morris reprend la triade sémiotique de Peirce, en en modifiant un terme, le


signifié, qu'il reconceptualise sous le nom de « designatum ». Le designatum reste
distinct de l'interprétant (ou objet réfèrent, ou « denotatum »), mais renvoie à une
classe d'objets plutôt qu'à un objet spécifique. Il introduit en effet dans l'analyse la
notion de « degré de sémiosis » : le degré est faible quand un signe ne fait qu'attirer
l'attention du récepteur sur l'objet réfèrent, et fort lorsque le signe permet au
récepteur de se représenter l'ensemble des caractéristiques de l'objet en l'absence
concrète de celui-ci. La voie intermédiaire est celle où le signe provoque chez le
récepteur la représentation de l'objet par la mention de certaines de ses
caractéristiques uniquement. Ainsi, le designatum peut être partiel. De plus, Morris
insiste sur le fait que l'existence du signe n'est pas conditionnée par l'existence concrète
du réfèrent dénoté. On peut parler de choses qui n'existent plus dans le monde des
existants (le denotatum), ce qui ne les empêche pas d'être dans le monde sémiotique
(celui du designatum, du signe).

La sémiosis, la mise en signes (c'est-à-dire, en fait, la communication), peut alors


se décomposer en trois relations binaires : la relation sémantique (celle des signes aux
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objets), la relation pragmatique (celle des signes aux interlocuteurs, les « interprètes »),
et la relation syntactique (celle des signes entre eux). On voit ainsi émerger théoriquement
et méthodologiquement, selon Morris : « La pragmatique est cette partie de la sémiotique qui
traite du rapport entre les signes et les usagers des signes. » (définition n°05 ci-dessus)

C'est la plus ancienne définition de la pragmatique connue. L'écart est net avec la
théorie de Peirce, puisque la triade est « éclatée » en relations binaires et que la
méthode retrouve un fondement empirique en substituant l'interprète (récepteur en
chair et en os) et l'objet-référent à l'interprétant (signe). Ces modifications, que
certains condamneront comme des réductions simplistes, interdiront à Morris de
développer le système déductif formel auquel il songeait à ses débuts.
R. Carnap, membre du Cercle de Vienne, assurera les derniers relais pour passer
de la sémiotique à la pragmatique linguistique. Il affirmera l'aspect inévitablement
empirique de la pragmatique, en soulignant que toute linguistique est pragmatique dès
lors qu'elle fait référence au locuteur, et même à la notion de règle, puisque toute
règle existe par un usage.

4. Langage, langues et communication

La maturation de la pragmatique, on le voit, s'est opérée dans un réseau complexe


de théorisations diverses, mais toutes se recoupant d'une manière ou d'une autre, sur
quelques points clés. On pourrait alors résumer en gros la question pragmatique comme
suit :

Comment le langage scientifique ou ordinaire produit-il de la signification, c 'est-à-dire des


effets, dans le contexte communicatif de son utilisation par les locuteurs ?

Parvenus au seuil de ce texte inaugural qu'est How to do Things with Words (Quand
dire, c'est faire), de J.L. Austin, force est de nous constater, à travers la riche filiation
qui y mène, qu'il s'attaque à un problème crucial et controversé. Certes, on a vu se
dessiner, somme toute, et malgré les poussées divergentes des uns et des autres, une
évolution globale vers la question formulée ci-dessus. Mais tout n'est pas joué pour
autant, car les fondements scientifiques mêmes des démarches qui y conduisent
divergent. Inductif ou déductif ? Empirique ou formel ? Les terminologies les plus
complexes se sont multipliées, employant parfois les mêmes mots (c'est un comble !)
pour désigner des concepts différents, ou inversement.

Quelques flous peuvent toutefois être levés avant d'entrer directement dans les
travaux des pragmaticiens.

Distinguons d'emblée langage et langue(s). Est langage tout mode de communication,


c'est-à-dire tout échange. De C. Lévi-Strauss à L. Sfez, on admet que tout est communi-
cation chez l'homme, puisque celui-ci est un être social (d'où le « on ne peut pas ne pas
communiquer » de Palo Alto). Parmi ceux-ci, on admettra que le langage articulé propre
à l'humanité et nommé « langue » est une constituante majeure de la communication.
C'est d'ailleurs là le sens premier du mot, qui n'a été qu'ultérieurement étendu à d'autres
modes de communication, comportementaux et sociaux (gestes, modes, rites, par
exemple). Dans la pratique sociale, le langage articulé se manifeste à travers ces
différentes modalités que sont les « langues », différentes parce que le signe est
arbitraire et que la différence permet l'identité du groupe et de l'individu. Une langue
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est donc un langage, probablement le langage privilégié de l'homme, et relève donc,
au-delà de la linguistique interne proprement dite, ou même d'une linguistique plus
large de type sociolinguistique, de l'analyse sémiotique à laquelle concourt la
pragmatique.

On a vu également se chevaucher les termes « sémantique » et « sémiotique ».


Nous considérerons pour l'instant que la sémantique est cette partie de la sémiotique
qui étudie le « sens littéral », c'est-à-dire le « type » tel que l'a défini Peirce, plutôt dans
une polarité linguistique interne. Cela amène à distinguer « sens » (littéral) de «
signification ». La signification est la somme des modalités dites sémantique,
syntactique et pragmatique selon la terminologie de Morris, et correspond à
l'occurrence de Peirce.

Enfin, le terme « sémiologie » est parfois utilisé concurremment à sémiotique. En


général, on considère aujourd'hui ces termes comme synonymes (au sens « littéral » !),
mais il existe quelques petites divergences selon les théories. Sémiologie fut forgé
directement en français par Saussure, avec un sens équivalent à sémiotique, terme
d'origine anglo-saxonne qui a fini par l'emporter grâce au retentissement des travaux
de Peirce, Morris, etc.

Resterait à s'interroger sur le concept d’action ou d'effet récurrent dans la


généalogie de la pragmatique. C’est l’un des problèmes théoriques auxquels vont se
heurter les pragmaticiens.

Référence
Blanchet, P., 1995, La pragmatique. D’Austin à Goffman, Bertrand-Lacoste, Paris.

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ÉCLAIRAGE
La compréhension du langage : processus codique vs processus inférentiels
La compréhension du langage met en œuvre deux types de processus : les processus
codiques et les processus inférentiels.

1. Les processus codiques


Les processus codiques d'interprétation du langage sont des processus applicables
par rapport à un code, c'est-à-dire à un ensemble de conventions.

La production d'une phrase suppose un encodage, son interprétation un décodage :


cela postule évidemment l'existence d'un code commun au locuteur et à l’interlocuteur.
On peut, mutatis mutandis, comparer cette situation avec celle, dans le registre non
verbal, de l'interprétation des panneaux de signalisation routière : ceux-ci se réfèrent
au code de la route, supposé connu des autorités responsables de l'installation de ces
panneaux comme des usagers de la route. La convention veut ainsi qu'un disque rouge
barré en son diamètre horizontal d'une épaisse ligne blanche indique une voie à sens
interdit, qu'un octogone rouge portant la mention stop impose un arrêt de plusieurs
secondes, etc.

L'étude des processus d'encodage et de décodage des phrases est prise en charge par
les différents domaines internes de la linguistique (la phonétique et la phonologie, la syntaxe
et la sémantique). Ainsi, il est convenu par exemple que le mot ours désigne un grand
« gros animal, mammifère carnivore plantigrade (Ursidés) au pelage épais, aux
membres armés de griffes non rétractiles, au museau allongé, vivant en Europe, en
Asie, en Amérique ou dans les régions polaires » (lexique : arbitraire du signe). De
même que la concaténation des mots pour former des phrases impose le respect des
prescriptions syntaxiques (règles de grammaire), l'ordre des mots joue un rôle
déterminant dans les phrases : (01) L'ours a mangé le trappeur / (02) Le trappeur a
mangé l’ours

Les processus codiques mis en œuvre pour l'interprétation des phrases renvoient
à l'aspect linguistique formel du langage, qui suppose une association conventionnelle entre
un mot et un message, et donc l'univocité de la signification. Or, l'univocité existe
certes, mais elle est rare : (03) L'ours polaire est un fauve ; (04) Marcel Proust est né à
Auteuil le 10 juillet 1871. (03) et (04) semblent bien revêtir une signification unique ;
pourtant (30) pourrait, dans certains contextes et agrémentée d'une intonation et de
mimiques adéquates, prendre une valeur métaphorique (« mon patron, qui fait preuve
d'une grande froideur, sait se montrer aussi impitoyable que l'ours polaire qui chasse
sur la banquise. »), et un interlocuteur qui ignorerait qui est Marcel Proust (ou qui ne
saurait pas où se situe Auteuil) ne tirerait pas de (04) grand-chose de plus que Jean
Dupont est né à Auteuil (là Saint-Denis) le 10 juillet 1871 (à savoir qu'un individu
nommé Marcel Proust ou Jean Dupont est né un certain jour à un certain endroit).

De surcroît, on constate aisément que l'usage d'une même phrase ne relève pas de
l'univocité : (05) Mon amie est italienne peut être prononcée par divers locuteurs (le
possessif mon renvoie dès lors à des « je » différents), à des moments différents et en
des lieux différents. Les amies (« je ») évoquées seront donc des personnes différentes
; en outre, X amie peut être une personne avec qui le locuteur entretient une relation
d'amitié, ou son amie de cœur, voire sa compagne, etc. Devant (06) L'alcool me rend
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bavard, (07) La télévision m'endort, et selon la manière dont il interprète la situation,
l'interlocuteur peur aboutir à deux solutions opposées : si le locuteur souhaite faire
preuve de réserve, il ne boira pas d'alcool, mais s'il désire prendre la parole, il en boira
; si le locuteur entend veiller, il convient d'éteindre la télévision, mais s'il préfère
dormir, il faut l'allumer.

L'interprétation du langage nécessite donc le recours à des processus plus sophis-


tiqués que les processus codiques : les processus inférentiels.

2. Les processus inférentiels


Pour comprendre une phrase, il faut disposer de certaines connaissances qui
permettent de faire des hypothèses sur l'état d'esprit, les connaissances et les
intentions du locuteur de la phrase (pour comprendre (05), savoir si X amie est une
camarade ou une amante ; pour comprendre (06) ou (07), savoir si le locuteur désire se
montrer taciturne ou prolixe, s'il souhaite veiller ou dormir, etc.). Ces connaissances
préalables n'ont rien de linguistique et ne font l'objet d'aucune association conventionnelle préalable à
l'interprétation de la phrase ; la preuve en est que le même locuteur peut, à des moments
différents, utiliser la même phrase en lui donnant des significations diverses.
Dans (08) Tu sais quelle heure il est ? il peut s'agir d'une véritable question, d'une
mise en garde contre un retard possible ou probable (« il est grand temps de partir »),
ou encore d'un reproche (« je t'attends depuis plus d'une heure »).
Ces connaissances que les interlocuteurs partagent ou peuvent partager reposent
sur différents facteurs. D'une part, sur la perception immédiate de l'environnement, la
situation d'énonciation, le contexte.
Le processus inférentiel est donc l’ensemble de raisonnement de réduction qui, à
partir de la phrase émise et des connaissances préalables partagées par les
interlocuteurs, permet l'interprétation de cette phrase. Et dialoguer, c'est récupérer la
pensée de l'interlocuteur pour comprendre le sens des phrases qu'il prononce.

L'étude des processus inférentiels qui viennent se superposer au code pour livrer
une interprétation complète des phrases relève de la pragmatique. La pragmatique est
donc l'analyse de l'usage du langage, c'est-à-dire qu'elle traite tous les phénomènes
intervenant dans l'interprétation des phrases et qui ne sont pris en charge ni par la
syntaxe ni par la sémantique. L'analyse pragmatique vient donc compléter l'analyse
linguistique pour donner une interprétation complète de la phrase. En effet, il est très
fréquent que la seule analyse linguistique ne permette pas de donner l'interprétation
complète d'une phrase : (09) Jean est parti pour Tokyo et a appris le japonais, (10) Jean
a appris le japonais et est parti pour Tokyo, ici l'interlocuteur déduit soit que les actions
se succèdent dans le temps selon l'ordre (a) Jean est parti pour Tokyo et (b) Jean a
appris le japonais, soit au contraire selon l'ordre (a’) Jean a appris le japonais et (b’)
Jean est parti pour Tokyo, conclusion à laquelle ne permet pas d'accéder l'analyse
purement linguistique (ni du reste l'expression logique, où P ˄ Q = Q ˄ P). De surcroît,
l'ordre chronologique induit souvent une relation de causalité, et donc l'oriente : on
mentionne théoriquement d'abord la cause, ensuite l'effet (« Jean est parti pour Tokyo,
c'est pourquoi il a appris le japonais » vs « Jean a appris le japonais, c'est pourquoi il
est parti pour Tokyo »).

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Par ailleurs, certaines phrases ont la propriété d'en impliquer d'autres : (11) Martin
est parvenu à te convaincre, implique (11’) Martin a essayé de te convaincre ; (12) Si
j'avais invité Marianne, Michel serait venu à ce dîner, implique (12’) Je n 'ai pas invité
Marianne et Michel n 'est pas venu à ce dîner.
De surcroît, l'interprétation de certaines phrases exige le recours à des connais-
sances non linguistiques, à des éléments extérieurs au langage. Ces facteurs peuvent
avoir trait à l’énonciation même, c'est-à-dire au fait de prononcer la phrase :

(13) Ton dessert est délicieux, mais n 'insiste pas.


L'enchaînement réalisé par mais ne porte pas sur le fait « Ton dessert est délicieux
» (comme ce serait le cas dans Ton dessert est délicieux mais un peu trop sucré), mais
sur le fait de dire « Ton dessert est délicieux ».

(14) Tu veux dîner dehors ? Parce qu’il y a un nouveau restaurant qui s'est ouvert
en ville.
L'enchaînement réalisé par parce que porte sur l'acte de questionnement, et non
sur le contenu de la question (comme ce serait le cas dans Tu veux dîner dehors parce
que ma cuisine te déplaît ?)

(15) Michel n 'est pas intelligent, il est génial.


Ce qui est nié, ce n'est pas le fait pour Michel d'être intelligent (comme ce serait
le cas dans Michel n'est pas intelligent) - en effet, qu'il soit génial implique forcément
qu'il soit intelligent -, mais la possibilité même de l'affirmation Michel n 'est pas
intelligent, jugée insuffisante.

(16) Franchement, je voudrais te parler.


L'adverbe ne qualifie pas un fait de « franc » (comme ce serait le cas dans « Je
voudrais te parler franchement »), mais porte sur l’énonciation même de « Je voudrais
te parler. »
Ces facteurs non langagiers indispensables à 1'interprétation de la phrase peuvent
aussi appartenir au contexte dans lequel celle-ci est prononcée :

(17) Voilà l'homme à la fraise !


Il peut s'agir du convive qui a malencontreusement écrasé une fraise sur la nappe,
de l'invité qui arbore une collerette dans une soirée costumée, de mon dentiste désigné
par une périphrase évoquant un de ses outils de travail, d'un malade atteint d'un
angiome, du monsieur affublé d'un gros nez, etc.

(18)
- Quelle heure est-il ?
- Le journal télévisé vient de commencer.
La réponse à la question n'est cohérente que si les deux locuteurs savent à quelle
heure débute le journal télévisé.

(19)
- Je vais à la poste.
- Il est cinq heures vingt...
L'intervention du second locuteur signale qu'il est inutile de se rendre au bureau
de poste car à cinq heures vingt celui-ci est fermé.

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(20)
- Ne te gare pas devant l'entrée des voisins.
- On est lundi.
Ces deux répliques, échangées par le conducteur d'une voiture et son passager,
indiquent qu’il est inopportun de se garer devant l’entrée des voisins, mais que cette
consigne peut être ignorée le lundi (p. ex. parce que les voisins sont toujours absents
ce jour-là).

Naturellement, si le contexte change, l'interprétation de la phrase change aussi :


(17) peut désigner des êtres différents selon les circonstances, (18) peut être diffusé à
des heures diverses suivant les chaînes de télévision, (19) peut fermer à six heures, (20)
l'habitude peut être que les voisins s'absentent le mercredi, etc.

Enfin, dans un dialogue, chaque interlocuteur est tenu de spéculer en attribuant


à l'autre certaines pensées, l'autre pouvant être un humain, mais aussi un animal ou un
objet :

(21) Le chat boude.


(22) Ton ordinateur refuse d'ouvrir ce fichier.
(23) Ma moto ne veut pas démarrer.
(24) Ces nuages annoncent la pluie.

De tels exemples, d'usage courant, montrent bien que cette spéculation ne relève
pas de l'analyse linguistique, mais bien d'une faculté humaine de raisonnement. En se
livrant à cette spéculation, chaque interlocuteur met en jeu la stratégie de l'interprète.
Celle-ci permet de dépasser le décodage linguistique des phrases, qui n'en livre qu'une
interprétation partielle, valable uniquement dans le cas de figure peu fréquent de
l'univocité (L'ours polaire est un fauve) ou des phrases interprétables hors contexte
(Marcel Proust est né à Auteuil le 10 juillet 1871).
La stratégie de l'interprète permet en outre - comme il est judicieux que le fasse
une théorie de l'interprétation des phrases convaincante - de rendre compte du succès
mais aussi de l'échec de l'interprétation. Ainsi, elle explique les malentendus et les
erreurs : l'interlocuteur qui ignore si le locuteur désire dormir ou veiller interprétera
mal (07) ; l'interlocuteur qui ignore si le mot café désigne le breuvage ou un débit de
boissons restera perplexe devant l'ambiguïté de (25) Ce nouveau café a beaucoup de
succès.

Référence
Bracops, M., 2010, Introduction à la pragmatique, Éditions Duculot, Bruxelles

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