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LA VERSION AUSTINIENNE DE LA THÉORIE DES ACTES DE LANGAGE

C'est avec Austin que naît véritablement l'intérêt pour les actes de langage dans l'époque
contemporaine. C'est aussi à partir de sa découverte du phénomène et de l'étude qu'en a faite
Searle à sa suite qu'est née la pragmatique telle que nous la connaissons aujourd'hui. Nous
commencerons donc ce paragraphe sur la théorie classique des actes de langage par un exposé de
la théorie d'Austin. Nous aborderons ensuite la théorie de Searle, telle qu'elle a été exposée dans
son premier ouvrage, Les Actes de langage (Searle 1972).

1. La version austinienne de la théorie des actes de langage


On peut distinguer deux étapes dans la théorie des actes de langage telle qu'elle a été
développée par Austin : la première qui porte sur la distinction entre les affirmations qui
accomplissent un acte et celles qui décrivent la réalité ; dans la seconde, les affirmations qui
décrivent la réalité deviennent un cas (très) particulier des affirmations qui accomplissent un acte.
Cependant, ces deux étapes ne sont pas réellement distinctes dans le temps et nous allons, dans
l'ensemble de ce paragraphe, examiner le grand texte fondateur qu'Austin a consacré à ce
phénomène, à savoir les William James Lectures, faites à Harvard en 1955, publiées sous le titre
de Quand dire, c'est faire (How to do Things with Words, texte anglais 1962, version française
1970).

1.1. Performatifs et constatifs


Le but fondamental d'Austin, dans les William James Lectures, c'est d'apporter la contradiction
à la conviction, largement répandue dans le milieu philosophique anglo-saxon de l'époque, selon
laquelle les affirmations en particulier, et le langage en général, ont pour fonction de décrire un
état de faits et donc d'être vraies ou fausses. Le fait que de nombreux énoncés, même affirmatifs,
ne peuvent légitimement être considérés comme vrais ou faux a amené Austin à les considérer
comme des pseudo-affirmations. Le postulat du caractère fondamentalement descriptif du
langage, qu'Austin appelle l'illusion « descriptive », est remis en cause à partir d'une distinction
entre les affirmations qui sont bien des descriptions et qu'il appelle constatées, et les affirmations
qui ne sont pas des descriptions. C'est à isoler et à décrire cette seconde classe d'affirmations
qu'Austin consacre le début de ses travaux.
Il étudie des énoncés de forme affirmative qui comportent un verbe à la première personne du
singulier de l'indicatif présent, voix active, et qui ont les caractéristiques suivantes :

1) Ils ne décrivent rien et ne sont donc ni vrais ni faux,


2) Ils correspondent à l'exécution d'une action.

II propose d'appeler ces énoncés performatifs.

Nous emprunterons quelques exemples à Austin :

(01) Oui,je le veux. (En réponse à la question « Voulez-vous prendre cette femme/cet homme
pour épouse/époux ? » durant la cérémonie du mariage.)
(02) Je baptise ce bateau le Queen Elizabeth.
(03) Je te parie cinq francs qu'il va pleuvoir.

Il ne suffit cependant pas, pour que l'action correspondant à un énoncé performatif soit
effectivement accomplie, que la phrase en question soit prononcée : il faut aussi que les
circonstances de cette énonciation soient appropriées.

1.2. Bonheur et échec des performatifs


Ceci ne signifie pas qu'un performatif, prononcé dans des circonstances inappropriées, est faux
mais plutôt que l'acte est nul ou vacant, que l'énoncé est malheureux et que l'acte a échoué.
Prenons l'exemple, cher à Austin, de la promesse : si un locuteur énonce (04) sans avoir
l'intention de venir, on ne peut pas pour autant dire que (04) est faux, ni que le locuteur n'a pas
promis.

(04) Je te promets que je viendrai.


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On dira plutôt que l'énoncé est malheureux ou que l'acte a échoué. On peut certes parler de «
fausse promesse » dans ce cas, mais le terme fausse n'a pas ici son sens logico-philosophique
habituel.

Austin fait la liste des conditions nécessaires au bonheur d'un performatif et les commente.

A.1. Il doit exister une certaine procédure, reconnue par convention, dotée par convention d'un certain effet, et
comprenant l'énoncé de certains mots par certaines personnes dans certaines circonstances.

Les énoncés qu'Austin a considérés jusqu'alors sont des performatifs explicites. Il y a


cependant aussi des performatifs implicites qui présentent des ambiguïtés qu'on ne rencontre pas
dans les performatifs explicites.

Reprenons le cas de la promesse et comparons (04), performatif explicite, et (05), performatif


implicite :

(04) Je te promets que je viendrai.


(05) Je viendrai.

S'il ne fait pas de doute que (04) soit une promesse, (05) peut être une promesse, une
prédiction, une menace, etc.

Dans le cas des performatifs implicites, il n'y a pas échec ou incomplétude de l'acte, mais
ambiguïté de l'énoncé.

A.2. Il faut que, dans chaque cas, les personnes et les circonstances particulières soient celles qui conviennent
pour qu'on puisse invoquer la procédure en question.

Il y a un grand nombre de cas de violation de cette règle, par exemple le cas de (01) prononcé
par le frère de la mariée, ou d'un ordre donné par quelqu'un qui n'en a pas le pouvoir (un soldat à
son commandant par exemple), etc.

B.1. La procédure doit être exécutée par tous les participants correctement.

Cela correspond notamment à l'usage d'une formule incorrecte. Comme le remarque Austin, les
exemples se trouveraient principalement dans les performatifs légaux.

B.2. La procédure doit être exécutée intégralement par tous les participants.

Dans ce cas, une formule performative ne suffit pas à elle seule à exécuter l'acte. Il peut
falloir un autre performatif en réponse au premier ou parallèle du premier. On pensera ici à
l'accord qui est nécessaire pour qu'un pari ait vraiment lieu ou au fait que chacun des époux doit
dire « oui, je le veux » au moment approprié pour que le mariage ait lieu.

C.1. Lorsque la procédure suppose chez ceux qui recourent à elle certains sentiments, pensées ou intentions,
lorsqu'elle doit provoquer par la suite un certain comportement de la part de l'un ou l'autre des participants, il faut
que la personne qui prend part à la procédure (et par là l'invoque) ait, en fait, ces pensées, sentiments ou intentions,
et que les participants aient l'intention d'adopter le comportement impliqué.

Austin donne des exemples de manques à cette condition en ce qui concerne les sentiments,
les pensées ou les intentions. On peut en donner les exemples suivants :

Pour les sentiments


(06) Je vous exprime mes condoléances. (Prononcé alors que le locuteur n'a aucune sympathie
pour la peine de son interlocuteur.)
Pour les pensées
(07) Je vous conseille de ne pas venir. (Prononcé par un locuteur qui ne croit pas que ce soit
la meilleure façon d'agir pour son interlocuteur.)
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Pour les intentions
(08) Je promets que je viendrai. (Prononcé par un locuteur qui n'a aucune intention de se
déplacer.)

C.2. Les participants doivent adopter le comportement impliqué par la procédure dans la suite des événements.

Austin ne commente pas cette dernière règle, peut-être parce qu'elle lui paraît évidente. On
peut, en effet, suggérer de nombreux exemples. Considérons simplement (04) et son échec si le
locuteur ne vient pas.

La violation de chacune de ces règles correspond à un type particulier d'échec performatif et


on peut ainsi proposer, à la suite d'Austin, le tableau suivant qui classe les échecs selon les
conditions à la violation desquelles ils correspondent.

ÉCHEC

AB T
INSUCCÈS ABUS
Acte prétendu, mais vide Acte purement verbal, mais creux

A B T.1 T.2
Appels indus Exécution ratée Insincérité ?
Acte interdit Acte vicié

A.1 A.2 B.1 B.2


? Emploi Défectuosité Accrocs
indus

Austin note que l'échec concerne tous les actes institutionnels, y compris ceux qui ne passent
pas par le langage. Par ailleurs, il faut exclure des actes performatifs heureux ceux qui ne sont pas
effectués sérieusement, si, par exemple, on prononce la phrase correspondante sur la scène d'un
théâtre, dans un film, ou, plus généralement, dans une fiction. Il s'agit là d'un type d'échec
particulier qui correspond à un usage parasitaire du langage. Ceci amène Austin à donner deux
conditions de succès très générales pour un acte de langage :

(A) II faut que le locuteur ait eu un interlocuteur, qu'il ait été entendu par quelqu'un.
(B) II faut que l'interlocuteur ait compris l'acte et qu'il ait reconnu de quel acte il s'agit.

On notera enfin que les différentes sources d'échec peuvent se combiner entre elles.

1.3. Bonheur versus vérité, performatifs versus constatifs


Austin, à ce stade, en est donc au point où il a mis en cause l'illusion « descriptive », en
introduisant, à l'intérieur de la classe des affirmations une distinction entre les affirmations qui
décrivent réellement et qui sont susceptibles d'être vraies ou fausses, dites constatives, et les
affirmations qui ne décrivent pas mais par lesquelles on accomplit des actes et qui sont
susceptibles d'être heureuses ou malheureuses, dites performatives. Les énoncés constatifs sont
vrais s'il existe un état de choses qui les vérifie, faux dans le cas contraire, les énoncés
performatifs sont heureux si certaines conditions sont remplies, malheureux dans le cas contraire.

Arrivé à ce stade, cependant, Austin constate que dire, dans cette optique, qu'un énoncé
performatif est heureux si certaines conditions sont remplies, cela revient à dire qu'un énoncé
performatif est heureux si certaines affirmations sont vraies, les affirmations qui, précisément,
décrivent ou concernent ces conditions. Faut-il, dès lors, abandonner la distinction performatif /
constatif ? Austin s'y refuse et défend la distinction avec un argument fort. Selon lui, si l'on peut
dire que certaines affirmations doivent être vraies pour qu'un performatif soit heureux, cela ne
signifie pas qu'un performatif se réduise à un constatif. En effet, même si l'on admet qu'il y a un
aspect descriptif dans un performatif explicite, la description en question n'est pas vérifiée par un
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état de choses indépendant d'elle : c'est le bonheur de l'aspect performatif de l'affirmation qui
rend vrai son aspect descriptif.

Comparons les deux énoncés suivants :


(09) Je cours.
(10) Je m'excuse.

Quels rapports y a-t-il entre l'énoncé Je cours et le fait de courir, entre l'énoncé Je m'excuse et
le fait de s'excuser ? Dans le cas de (09), le fait que je cours est indépendant de mon énonciation
de (09). Dans celui de (10), par contre, le fait que je m'excuse dépend directement de mon
énonciation de (10).
La distinction constatif/performatif se ramène donc, en dernier ressort, à la distinction entre
dire et faire.

Reste cependant que la vérité d'un certain nombre d'affirmations est intimement liée au
bonheur du performatif.

(I) L'affirmation selon laquelle il est vrai que le locuteur fait quelque chose et plus particulièrement que le
locuteur fait l'acte de...

(II) L'affirmation selon laquelle il est vrai que certaines conditions sont remplies.

(III) L'affirmation selon laquelle il est vrai que le locuteur s'engage à accomplir une action ultérieure.

Mais la relation d'implication qui existe entre une affirmation donnée et une ou plusieurs
autre(s) affirmation (s) n'est pas uniforme. Elle peut prendre trois aspects, que l'on distinguera
principalement au niveau des relations qu'entretiennent les négations des affirmations en question.

(I) Une affirmation peut entraîner une ou plusieurs autre(s) affirmation (s).

(11) entraîne (12) :


(11) Tous les hommes rougissent.
(12) Certains hommes rougissent.

On ne peut, en effet, comme le note Austin, dire : Tous les hommes rougissent, mais pas
n'importe lesquels.
Si une affirmation a entraîne une affirmation b, alors la négation de b entraîne la négation de a.

Considérons (12'), la négation de (12) :


(12') Certains hommes ne rougissent pas.
Elle entraîne (11'), la négation de (11) :
(11') Tous les hommes ne rougissent pas.

(II) Une affirmation peut laisser entendre une ou plusieurs autre(s) affirmation(s).

(13) laisse entendre (14) :


(13) Le chat est sur le paillasson.
(14) Je crois que le chat est sur le paillasson.

Ici, par contre, si une affirmation a laisse entendre une affirmation b, la négation de b ne
laisse pas entendre la négation de a.

(14'), qui est la négation de (14), ne laisse pas entendre (13'), qui est la négation de (13) :
(13') Le chat n'est pas sur le paillasson.
(14') Je ne crois pas que le chat soit sur le paillasson.
(14'), on le notera, n'est pas incompatible avec (13) : il se peut tout à la fois que le chat soit sur
le paillasson et que le locuteur ne croit pas que le chat soit sur le paillasson.

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La relation est simple : l'assertion d'une proposition laisse entendre la croyance dans la vérité
de cette proposition.
(III) Une affirmation peut présupposer une ou plusieurs autre(s) affirmation(s).

(15) présuppose (16) :


(15) Les enfants de Jean sont chauves.
(16) Jean a des enfants.
Par contre, (16'), qui est la négation de (16), ne présuppose pas (15'), qui est la négation de (15) :
(15') Les enfants de Jean ne sont pas chauves.
(16') Jean n'a pas d'enfants.

Lorsque l'affirmation présupposée est fausse, Austin considère qu'il y a échec de l'affirmation
de départ : elle est nulle et non avenue et non pas vraie ou fausse.

Si l'on en revient aux affirmations dont la vérité est liée au bonheur du performatif, on
remarquera que le rapport entre le performatif et la vérité des affirmations portant sur les
conditions de son bonheur sera, suivant qu'il s'agit des conditions en A.1 et A.2, ou de la condition
T.1, respectivement, la présupposition et le laisser entendre. Par contre, on pourra dire que le
rapport entre le bonheur du performatif et la condition T.2 correspond à l'implication proprement
dite, où une proposition en entraîne une autre.
On se trouve donc face au fait que les considérations sur la vérité ou la fausseté peuvent
toucher les performatifs. Mais il y a plus : des considérations sur le bonheur et le malheur
peuvent toucher les affirmations considérées jusqu'ici comme constatives.
Si, en effet, on considère l'exemple (17), on constate qu'il s'agit certes d'un énoncé constatif,
mais que cet énoncé correspond à l'affirmation (18) qui est un performatif susceptible d'être
heureux ou malheureux.

(17) Il va faire beau.


(18) J'affirme qu'il va faire beau.

Austin se trouve ainsi confronté au problème de distinguer performatifs et constatifs, à savoir


de proposer un test (éventuellement grammatical), dans la mesure où la distinction, basée qu'elle
est sur l'opposition entre vérité / fausseté et bonheur / échec, est affaiblie par l'échec de cette
opposition.
Il commence par examiner l'hypothèse selon laquelle un performatif serait toujours à la
première personne de l'indicatif présent, voix active, pour remarquer que certains performatifs
ont des caractéristiques bien différentes.

Austin donne les exemples (19) à (21) :

(19)Vous êtes autorisé par les présentes à payer...


(20) Les voyageurs sont avertis que la traversée de la voie ferrée s'effectue par le passage
supérieur.
(21) II est formellement interdit d'entrer sous peine d'amende.

Le mode et le temps pas plus que la personne ne sauraient donc suffire à déterminer un
performatif. Certains mots semblent cependant bien indiquer le caractère performatif d'un
énoncé, comme l'expression par la présente. On serait donc tenté d'en conclure que la présence de
certains mots est indispensable (on pensera à autoriser, promettre, dangereux, attention, etc.).
Cependant, on peut tout à la fois avoir des performatifs sans que les mots en question soient
présents et des énoncés non performatifs où ces mots sont présents.
Austin donne les exemples suivants :

(22) « Virage » pour « Virage dangereux ».


(23) « Taureau » pour « Attention taureau ».
(24) Vous avez promis de venir.

Dans le cas de (22) et de (23), on a un performatif, sans avoir de mot « performatif ». C'est
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aussi, on le notera, le cas des performatifs implicites, d'où leur ambiguïté. En (24), en revanche, on
a l'usage d'un mot « performatif » (promettre) sans que l'énoncé soit performatif.

Austin abandonne donc l'idée d'un test purement linguistique (syntaxique ou lexical) et en
revient à la définition même du performatif : ce qui définit un performatif, c'est que le locuteur
de l'énoncé, du fait de son énonciation, accomplit un acte. L'importance de la personne est donc
grande et Austin propose le test suivant :

Test de la performativité
Un énoncé performatif doit se ramener à un énoncé comportant un verbe à la première
personne du singulier de l'indicatif présent, voix active.

Dans cette optique, (25) est performatif parce qu'il peut être ramené à (26) :

(25) Je viendrai demain.


(26) Je te promets que je viendrai demain.

Ce test ramène Austin au problème des performatifs explicites et des performatifs implicites
(qu'il préfère rebaptiser performatifs primaires).

L'exemple (25) est un performatif primaire (implicite) et (26) un performatif explicite.

La distinction entre les deux est surtout importante du point de vue de l'interprétation
puisque, là où les performatifs explicites ne sont pas ambigus, les performatifs primaires le sont. Il
y a cependant des dispositifs linguistiques ou paralinguistiques qui précisent l'interprétation à
donner aux performatifs primaires : le mode (on pensera à l'impératif), l'intonation, les adverbes,
les connecteurs, les gestes, les circonstances de renonciation enfin.

Reste cependant qu'aucun d'entre eux ne suffit à dissiper toutes les incertitudes quant à
l'interprétation des performatifs primaires.

Selon Austin, les performatifs explicites sont dérivés historiquement des performatifs primaires
et ceci explique que même les performatifs explicites ne soient pas à l'abri de certains
inconvénients : tout d'abord, on peut les confondre avec des énoncés descriptifs ou constatifs ;
ensuite, il y a des formules ambiguës qui peuvent correspondre soit à un énoncé performatif
explicite, soit à un énoncé descriptif. Ce sont notamment les comportatifs, qui correspondent à
des réactions, des attitudes ou des sentiments aussi bien qu'à des comportements face aux autres.

Austin note ainsi que, si la formule Je m'excuse est un performatif explicite, la formule Je suis
désolé est un semi-descriptif (a un aspect descriptif), et la formule Je me repens est franchement
descriptive.

Il y a une autre classe de formules, celle des expositifs (soutenir, conclure, attester, etc.) qui,
de même, expriment des attitudes et des réactions. Par ailleurs, il faut distinguer les performatifs
explicites et les formules de politesse.
Enfin, Austin remarque que, dans les performatifs, toute la proposition est vraie même si
l'énoncé est l'exécution d'un acte.
Considérons l'exemple (26) : la proposition « Je te promets de venir demain » est vraie ou
fausse et l'énoncé Je te promets de venir demain sert à effectuer une promesse.

1.4. Constatifs versus performatifs : les actes de langage


Austin, toujours dans le souci d'asseoir la distinction entre performatifs et constatifs, s'attaque
à la question de ce que l'on fait lorsque l'on dit quelque chose. Selon lui, on accomplit
nécessairement trois actes :

(A) L’acte phonétique, qui consiste à produire certains sons ;


(B) L’acte phatique, qui consiste à produire certains vocables dans une construction donnée et
avec une intonation donnée ;
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(C) L’acte rhétique, qui consiste à employer une certaine construction avec une signification
déterminée, cette signification étant constituée par le sens et la référence des composants de la
construction employée.

Austin remarque que la production de l'acte phatique implique la production de l'acte


phonétique, alors que l'inverse n'est bien entendu pas vrai, et que c'est l'acte rhétique que l'on
rapporte dans le discours indirect. Enfin, le sens et la référence qui constituent la signification
sont des actes auxiliaires effectués à travers l'exécution de l'acte rhétique.

Tout ceci, cependant, et Austin le note, n'éclaire pas la distinction constatif / performatif,
puisque ces trois actes sont indissociables de toute production linguistique dotée de signification,
que le résultat en soit un énoncé constatif ou un énoncé performatif.

Austin propose alors une nouvelle distinction entre trois autres actes :

(A) L’acte locutionnaire, que l'on accomplit par le fait de dire quelque chose ;
(B) L’acte illocutionnaire, que l'on accomplit en disant quelque chose ;
(C) L’acte perlocutionnaire, que l'on accomplit par le fait de dire quelque chose.

Austin offre, respectivement, les exemples suivants :

(27) II m'a dit « tire sur elle ! », voulant dire par « tire », tire, et se référant par
« elle » à elle.
(28) II me pressa/me conseilla/m'ordonna de tirer sur elle.
(29) II me persuada de tirer sur elle.

Dans le cas de l'acte perlocutionnaire, comme dans celui de l'acte illocutionnaire, il s'agit de
l'emploi du langage mais la différence entre ces deux actes tient à la présence dans le second d'un
aspect conventionnel dont le premier est privé. La marque de cet usage conventionnel, c'est qu'il
est possible d'expliciter un acte illocutionnaire par la formule performative correspondante.
D'autre part, si l'acte perlocutionnaire comme l'acte illocutionnaire peuvent avoir des effets, ces
effets diffèrent suivant que l'acte est illocutionnaire ou perlocutionnaire. Il y a trois types d'effets
liés de façon caractéristique aux actes illocutionnaires :

1. La compréhension du sens et de la valeur de la locution (la valeur correspond au type d'acte illocutionnaire
accompli) conditionne directement le bonheur de l'acte.
2. Les effets conventionnellement associés à un acte illocutionnaire doivent être distingués des conséquences
éventuelles de cet acte.
3. Le troisième type d'effets est lié au fait que la plupart des actes illocutionnaires imposent un acte ultérieur
s'ils sont heureux.

Austin revient alors sur la distinction performatif / constatif, en l'abordant du côté des
constatifs cette fois. Il remarque que le cas typique d'un constatif, c'est l'affirmation. Or, dans une
affirmation, le locuteur fait un acte illocutionnaire au même titre que lorsqu'il avertit ou qu'il
déclare. Il faut donc en revenir au problème de la vérité ou de la fausseté et Austin note qu'au
bout du compte, il n'y a pas nécessairement de contradiction à admettre tout à la fois qu'un
énoncé sert à accomplir un acte et que cet énoncé, ou plutôt la proposition qu'il exprime, est vrai
ou faux. De plus, les affirmations sont susceptibles de bonheur ou d'échec comme les autres actes
illocutionnaires et pour les mêmes raisons.

Reste cependant un certain nombre de différences entre performatifs et affirmations :

a. Bien que la plupart des performatifs aient un objectif perlocutionnaire qui leur est particulièrement associé,
ce ne semble pas être le cas des affirmations.
b. Bien que les énoncés performatifs tout à la fois disent et fassent quelque chose, il reste cependant qu'ils ne
sont pas vrais ou faux comme le sont les affirmations.
c. Dans cette mesure, la différence majeure entre performatifs et affirmations, c'est que, dans les performatifs,
nous insistons sur l'aspect illocutionnaire de l'énoncé, alors que, dans une affirmation, nous insistons sur l'aspect
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locutionnaire de l'énoncé.

1.5. Les différentes valeurs illocutionnaires


Tout ceci implique la nécessité d'une distinction entre acte locutionnaire et acte
illocutionnaire et Austin fonde cette distinction sur une taxinomie des différentes valeurs que peut
prendre un acte illocutionnaire. Il donne une liste de cinq classes :

1. La classe des verdictifs, qui est essentiellement celle des actes juridiques, et correspond à
des verbes comme acquitter, condamner, prononcer, décréter, classer, évaluer, etc. ;
2. La classe des exercitifs, qui correspond à une autre forme de jugement, celui que l'on porte
sur ce qui devrait être fait plutôt que sur ce qui est. Elle comprend des verbes comme dégrader,
commander, ordonner, léguer, pardonner, etc. ;
3. La classe des promissifs, qui obligent le locuteur à adopter une certaine attitude ou à
effectuer une certaine action. Elle comprend des verbes comme promettre, faire vœu de,
garantir, parier, jurer de..., etc. ;
4. La classe des comportatifs, qui impliquent une attitude ou une réaction face à la conduite
ou à la situation des autres et qui correspondent à des verbes comme s'excuser, remercier,
déplorer, critiquer, braver, etc. ;
5. La classe des expositifs, enfin, qui sont employés dans des actes d'exposition et qui
correspondent à des verbes comme affirmer, nier, postuler, remarquer, etc.

Critique de la théorie d’Austin des actes de langage

Diverses critiques ont été adressées à la théorie d'Austin, contestant notamment la faiblesse
des critères grammaticaux de description des performatifs ou de la typologie des valeurs
illocutionnaires.
Mais la critique principale porte incontestablement sur l'abandon de l'opposition entre
constatifs et performatifs. En effet, l'opposition constatif vs performatif aurait pu être
maintenue dans la théorie austinienne des actes de langage : parmi tous les actes
illocutionnaires possibles (promesse, interrogation, ordre...), certaines assertions sont dotées
d'une propriété supplémentaire et peuvent soit décrire la réalité (ce sont les constatifs, évaluables
en termes de vérité ou de fausseté), soit accomplir l'acte institutionnel qu'elles désignent (ce sont
les performatifs, évaluables en termes de succès ou d'échec).
Cependant, et malgré les points faibles de son analyse, Austin pose des jalons essentiels, et
c'est grâce à lui que naît la pensée pragmaticienne : son intérêt pour l'étude du langage ordinaire
envisagé de façon positive (et non plus critique) et sa dénonciation de l’ « illusion descriptive »
lui ont permis de jeter les bases de la théorie des actes de langage, laquelle sera abondamment
développée et affinée par ses successeurs.

Références
Bracops, M, 2010, Introduction à la pragmatique, Éditions Duculot, Bruxelles.
Moeschler, J., Reboul, A., 1994, Dictionnaire Encyclopédique de Pragmatique, Paris, Seuil.

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