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Dr. BENZEROUAL T.

*Analyse du discours assisté par ordinateur * Master 1

Introduction

La constitution d’un champ de recherche autonome dont l’objet est le


« discours », s’inscrit de façon générale dans le cadre de l’évolution des sciences
du langage à partir des années soixante.

L’analyse du discours entretient avec la linguistique des rapports complexes qui


sont toujours en situation de redéfinition constante, car il s’agit d’un mouvement
scientifique qui se situe à la croisée des chemins, ayant son objet, ses cadres
méthodologiques et ses notions.

En dépit de la diversité des approches en analyse de discours, des théories et des


notions qui y sont impliquées, toutes les voies convergent vers la définition
unique de son objet comme la cite Madeleine GRAWITZ 1 qui soutient que toutes
les recherches en ce domaine « (…) partent néanmoins du principe que les
énoncés ne se présentent pas comme des phrases ou des suites de phrases mais
comme des textes. Or un texte est un mode d’organisation spécifique qu’il faut
étudier comme tel en le rapportant aux conditions dans lesquelles il est produit.
Considérer la structure d’un texte en le rapportant à ses conditions de production,
c’est l’envisager comme discours. »

Ainsi, le discours implique un acte langagier d’où émergent un texte, un contexte


et une intention. Le discours est une entité complexe ayant une dimension
linguistique (en tant que texte), une dimension sociologique (en tant que
production = contexte) et une dimension communicationnelle (en tant
qu’interaction finalisée).

1. Le discours électronique

Pour les analystes du discours, l’émergence de l’Internet et les Smartphones dans


la vie quotidienne a été l’occasion de travailler sur de nouveaux corpus extraits
de ce réseau : forums de discussion, chats, sites web, courriels, SMS et réseaux
sociaux, constituent depuis une dizaine d’années en France et ailleurs un terrain
de recherche fertile.

Le discours électronique aussi appelée communication médiée par ordinateur


est une forme de communication textuelle utilisant les dispositifs numériques
comme transmetteur et médiateur. Elle est notamment utilisée dans tous les
types de communication cités ci-dessus2.

Donc comment approchons-nous ces nouvelles formes de communication écrite


(NFCE) ? Comment se manifestent-elles linguistiquement et discursivement ?

1
Grawitz M., Méthodes des sciences sociales, Ed. Dalloz, 1990. P. 345
2
Greiffenstern S., The Infulence of Computers, The Internet and Computer-Madiated Communication
on Everyday English, Logos Verlag Berlin GmbH – 2010.

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Pour répondre à notre questionnement, nous avons jugé utile de prendre un


échantillon de certaines activités sur le web et quelques SMS afin d’illustrer
davantage cette nouvelle forme de communication écrite.

2. Les manifestations linguistiques de la cyber-langue

Tout le monde est d’accord aujourd’hui que les technologies de l’information et


de la communication ont largement contribué à redonner une importance à l’acte
d’écriture dans les interactions entre les jeunes et les adultes. Par conséquent,
ces supports de communication ont favorisé le développement de nouvelles
formes de communication écrite procurant ainsi de nouvelles tendances
d’écriture dont les conventions classiques d’usages sont transgressées (donc
s’écarter de la norme), en utilisant les procédés langagiers visant à consolider la
proximité entre les scripteurs.

Dans ce séminaire, nous retiendrons la typologie des marqueurs cyber-langue


proposée par J. Anis dans son article intitulé : « Communication électronique
scripturale et forme langagières : chats et SMS, 31 mai 2002. Université de
Poitiers », elle comprend les néographies qui s’écartent de la norme
orthographique et les particularités morpho-lexicales comme la troncation ou les
onomatopées.

2.1Les néographies

J. Anis appelle les particularités graphiques « néographies » parce qu’il s’agit de


nouvelles graphies s’écartant de la norme orthographique.

2.1.1 Les graphies phonétisantes

Elles se divisent en deux parties, les réductions graphiques et les réductions avec
variantes phonétiques.

A- Réductions graphiques

C’est généralement un remplacement d’un des graphèmes complexe ou ambigu


par un abrégement en caractère, c’est-à -dire une réduction, une version
caractérisée par l’univocité (sens unique) de graphies prétendues plus proche du
phonétisme par exemple : qu --- K dans Ki, Ke, Koi, Kel…. ou le « S »
intervocalique --- Z, comme biz, ce qui provoque un effet de phonétisme.

Nous trouvons également :

● Une chute des « e » instables : grav--- grave ou vit--- vite


● Une chute des mutogrammes en finale : cour ---- cours ou pa ---- pas
● Des combinaisons des deux phonèmes : jamé ---- jamais
● Des simplifications de la morphologie verbale : é --- es ou est ; pe ----peux
● La déconstruction de « oi » : mwa ---- moi

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● Des réductions avec compactage, où les frontières des mots sont


décomposés en évoquant le mot phonique : keske ---- qu’est-ce que

B- Réductions avec variantes phonétiques

Ces notations très stéréotypes, selon J. Anis, pose la question de leur


correspondance à des prononciations effectives. Il propose :

● Variantes vocaliques ou semi-vocaliques : kikoo --- coucou, kwa --- quoi,


mwa --- moi, po----pas
● Ecrasements phonétiques : ché --- je sais.

2.1.2 Les squelettes consonantiques

Selon la théorie de l’information, les consonnes ont une valeur informative plus
forte que les voyelles, et dans le but d’une communication rapide, les utilisateurs
du portable et de l’Internet suppriment les voyelles des mots trop longs et même
certaines consonnes pour n’en garder que le squelette formé uniquement par des
consonnes mais le mot reste lisible et compréhensible. Par exemple : beaucoup
---bcp, salut ---- slt, parce que ---- pcq, longtemps ----- lgtps, etc.

2.1.3 Les syallabogrammes et rébus à transfert

Ils représentent des lettres et des chiffres pris dans leur valeur phonétique (les
syllabogrammes pour des mots monosyllabiques et les rébus pour des mots plus
longs. Par exemple :

J’ai --- G, cette ---- 7, à demain ---- a2m1, elle ---- l, c’est----c, c’était ---- CT.

Donc ils sont proches des logogrammes ou signe-mot dans la mesure où ils
utilisent les chiffres pour remplacer les mots par exemple : koi 2 9 ---- Quoi de
neuf.

2.1.4 Les logogrammes

Ce sont des représentations graphiques des mots ou signes-mots. On trouve des


logogrammes comme un --- 1, deux ---- 2, de plus en plus ---- 2+ en +, à plus tard
----- a+ etc.

Aussi des mots réduits à l’initiale, c’est également un procédé traditionnel dans
certains contextes de l’écrit normé : je vais ----- Je V ou bien des ---- D, utilisés
surtout dans les SMS.

Certains des sigles utilisés sont empruntés de l’anglais où ce procédé est plus
courant, il est souvent utilisé pour remplacer des syntagmes prépositionnels ou
même des énoncés entiers : lol (laughing out loud = je rigole), mdr (mort de rire).

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2.1.5 Les étirements graphiques

Un procédé spécifique à la cyber-langue vue la souplesse du clavier de


l’ordinateur ou les Smartphones, il s’agit en fait d’une répétition assez longue
d’un signe graphique (une lettre) à n’importe quel endroit d’une séquence
donnée, selon qu’il est employé à des fins expressives ou non. Par exemple :
jttttttttttttttttttm ou bien slttttttttttttt.

2.2Les caractéristiques du fonctionnement global des graphies selon J.


Anis
2.2.1 L’hétérogénéité

Nous pouvons faire appel à plusieurs procédés pour la transformation d’un mot.
Par exemple :

Klk1 ---- quelqu’un (phonétisme + logographie)

Mdr ---- mort de rire (syllabogramme + siglaison)

Pkoi ---- pourquoi (squelette consonantique + phonétisme)

K ---- que (logographie après réduction phonétique)

2.2.2 variation

Les graphies varient également chez le même scripteur selon qu’il les emploie
dans un SMS ou une discussion de chat où à titre d’exemple, l’usager utilise mem
ou mm ---- même.

2.3Les particularités morpho-lexicales

Nous constatons que le mot dans la cyber-langue et même dans le langage texto
des SMS est troublé dans son identité visuelle et dans ses frontières.
L’automatisation de certaines graphies même si elle est incomplète peuvent
fonctionner selon J. Anis comme des variantes, donc selon lui, la cyber-langue
dispose de quatre procédés à savoir la troncation, les anglicismes, le verlan et les
onomatopées, pour la création d’un nouveau lexique à partir d’un lexique déjà
existant.

2.3.1 Les troncations

C’est un procédé qui consiste à créer de nouveaux mots par la suppression d’une
ou plusieurs syllabes d’un mot plus long, de sorte que la partie restante soit
suffisante pour laisser deviner la signification du mot entier. Pour cela nous
avons constaté la présence de deux genres de troncation, à savoir :

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● Les troncations par apocope : la suppression de lettre ou de syllabe finale,


comme : ciné(ma) ---- ciné ou auto(mobile) ---- auto, métro(politain) ----
métro etc.
● Les troncations par aphérèse : il s’agit ici de la suppression de lettre ou de
syllabes au début du mot, comme : (pro)blème ---- bleme, (télé)phone ----
phone, (mu)sique ---- sique ou zique.

2.3.2 Anglicismes

Grâ ce à son statut technologique, l’anglais est le meilleur moyen de


communication dans un contexte plurilingue. Utilisés uniquement dans toutes
les langues du monde, les anglicismes sont souvent préférés à l’expression
correspondante française car tout simplement, ils sont plus courts comme :

D’accord ---- Ok ; je regrette ---- sorry ; pour moi ---- 4me ; je t’embrasse ---- kiss

2.3.3 Verlan

Ce langage codifié est connu depuis déjà un siècle, mais ce n’est qu’à la fin des
années 80 qu’il s’est propagé au grand public, notamment avec la chanson Rap.
Selon Vivienne Mela, il existe deux types de verlan : le verlan ludique du grand
public et le verlan des cités de banlieues et qui reste marginalement utilisé dans
la discours électronique selon les estimations de J. Anis en 2002.

Exemple :

Femmes ---- meufs

Louche ---- chelou

2.3.4 Onomatopées

Suivant la définition de Larousse 2002 : « création de mot par imitation


phonétique de l’être ou de la chose désignée ; ce mot lui-même », elles
correspondent plus largement aux interjections, et employées davantage dans
les bandes dessinées et pareillement dans la cyberlangue.

Exemple : un chat parlant dirait « miaou ». Ou une personne voulant annoncer


qu’elle rit, dira par exmple : « mouahhhhhhhh » comme nous le constatons ce
procédé est souvent accompagné d’étirement.

2.4Autres procédés

Il existe d’autres procédés utilisés par le discours électronique, autres que les
procédés orthographiques proposés par J. Anis et ils comprennent la
ponctuation, l’utilisation des majuscules / minuscules, les accents ainsi que les
accords des participes passés et les émoticô nes.

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2.4.1 La ponctuation

Le discours électronique comme étant hautement oral, il devrait manifester un


rô le prosodique de la ponctuation, toutefois ce n’est pas le cas, d’après l’étude de
J. Anis il y a une faible utilisation de la ponctuation finale, sauf l’emploi du point
d’interrogation, dans son usage correct, qui marque environs 80%.

Dans le discours électronique, les signes de ponctuation sont souvent employés


dans la création des smileys comme « : - ) ---- ☺ ». Aussi afin de donner un
caractère émotif et affectif au message, les signes de ponctuation sont utilisés
mais en grand nombre, ainsi : !!!!!!!!!!! ou ????????? voire !?!?!?!?!?!?!?!?. Cet usage
est facilement utilisé par le clavier d’un Smartphone ou ordinateur vu sa
souplesse. Nous constatons également la disparition des traits d’union et des
apostrophes comme : je t’aime ----- jtm.

2.4.2 Les majuscules

L’étude de J. Anis montre qu’uniquement 08% des messages échangés via le chat
comprennent une majuscule initiale. Aurélia Dejan tente d’expliquer ce
phénomène, pour elle, la majuscule initiale est abandonnée au profit de la
rapidité car cela n’influe pas sur la compréhension. Aujourd’hui, les Smartphone
automatiquement mettent la majuscule initiale si on ne la désactive pas.

Les majuscules sont utilisées soit pour remplacer des syllabes ou même
plusieurs mots comme j’ai ---- G ou c’est ----- C. Soit pour exprimer les sentiments
et l’humeur de l’émetteur du message par exemple : « je t’attends depuis quinze
minutes » ----------- JTATAN 2P8 15MIN

2.4.3 Les accents

Concernant l’usage des accents (aigu, grave, circonflexe), nous pouvons dire qu’il
est complètement négligé dans la cyberlangue toujours au privilège de la
rapidité, par exemple : évènement ---- evenement, ce qui confirme les
suggestions de Dejond que les chatteurs suppriment tout simplement les accents.

2.4.4 Les participes passés

Afin de résoudre la difficulté de l’accord des participes passés, les internautres,


selon Dejon usent le procédé des syllabogrammes par exemple : « Où étiez vous
paC (passé) ou bien « j’ai déjà manG (mangé)

2.4.5 Emoticônes

Pour maintenir la communication à cô té des mots, les utilisateurs des


technologies d’information et de communication font appel aux mimiques, à
l’intonation et au langage corporel qui participent à communiquer ou bien à
ironiser, c’est justement le rô le que jouent les émoticô nes dans le discours

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électronique. La création des émoticô nes se fait à travers des signes de


ponctuation et d’autres symboles et se lisent en tournant la tête vers la guache
pour ☺ ou vers la droite ☹ ou bien faire un clin d’œil ;-) ou faire un bisou :-* etc.

Les émoticô nes sont automatiquement réalisés sous forme de pictogrammes


dans les chats et dans la plupart des portables.

3. Le courrier électronique

Nous pouvons rencontrer au sujet du courrier électronique différentes


appellations, tel que le courriel chez les Québécois ou le Mel comme l’encourage
l’Académie de l’Atlantique.

Une lecture des quelques courriers électroniques, nous a permis d’observer un


discours électronique qui mérite une réflexion exhaustive sur ce nouveau genre
épistolaire nouveau.

● Au niveau des messages observés, la majorité des usagers écrivent des


messages courts, ceci prouve qu’avec les technologies et la souplesse des
claviers, les usagers ont tendance de faire vite et court pour ne pas trop
s’ennuyer en transgressant dans la plupart du temps les règles
rédactionnelles du discours sur le Web.
● Les incipit appartiennent au langage oral et jouent avec des formules
familières « salut », « coucou », « hello », « salut, c’est moi ». Pour des
personnes inconnues ou envers qui la déférence s’imposerait, on
rencontre autant de « bonjour », « cher », « Madame », « Monsieur ». Nous
avons aussi remarqué sur certains courriers que les usagers sans formule
d’incipit, rentrent tout de suite dans le sujet comme si la personne est en
face.
● Les formules d’adieu sont en parfaites corrélation avec celles d’incipit et
on y découvre la même familiarité. Les formules citées le plus souvent
sont « bisou », « au revoir », « bye bye », « hasta la vista ».
● Message et formule vont de pair avec tutoiement généralisé entre les
usagers. Utilisation faible du vouvoiement malgré la non maîtrise
générale du vouvoiement
● Orthographe, ponctuation et style n’ont pas préoccupé les utilisateurs

De tout ceci, il ressort que :

● Le courriel est manifestement un genre épistolaire nouveau qui se


conjugue avec un mode d’écriture qui mérite qu’on s’y interroge et qu’on
s’y intéresse, en particulier dans l’analyse du discours. C’est un fast-food
communicatif (expression empruntée à Henriette Toussaint) avec ses
avantages et inconvénients. On communique pour communiquer vite, plus
vite, mais pour dire quoi ?

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● Pour cela, il nous faudra connaître toutes les fonctionnalités techniques


du courriel.

Conclusion

Nous terminons ce séminaire où on a abordé essentiellement les technologies de


l’information et de la communication et leur contribution à la création de
nouvelles formes de communication écrite, qui ont revalorisé de nouveau
l’aspect scriptural de la langue française à travers les écrits et discours
électroniques. Notons bien que ce domaine de recherche est surtout exploité, en
France, par les travaux que J. Anis a menés dans le domaine de l’Internet et de la
communication électronique.