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Rapport No.

40344-SN

Sénégal
A la Recherche de l’Emploi – Le Chemin vers la Prospérité
Mémorandum Economique sur le Pays

Septembre 2007

PREM 4
Région Afrique

Document de la Banque Mondiale


L’illustration de la couverture de ce rapport a été réalisée par Monsieur Diarra Diakathé –
le gagnant du concours organisé par le bureau de la Banque mondiale à Dakar sur le
thème « sortir de la pauvreté par le travail ». Ce concours a pris place parmi un nombre
d’écoles et d’associations de la jeunesse pendant le mois d’août 2007 et son accès a été
réservé à des jeunes âgés de moins de 25 ans.

ii
EQUIVALENTS MONETAIRES

Unité monétaire = CFA Franc (CFAF)


1 dollar US = CFAF 483

ANNEE FISCALE
1er Janvier - 31 Décembre

SIGLES ET ABREVIATIONS

AFD Agence Française du Développement


AGETIP Agence d’Exécution des Travaux d’Intérêt Public
ANEJ Agence National pour l’Emploi des Jeunes
APIX Agence de Promotion des Investissements et des Grands Travaux
ASACASE Association Sénégalaise pour l’Appui à la Création d’Activités Socio
Économiques
ANSD Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie
BAARA Agence d’Exécution des Travaux d’Intérêts Publics pour l’Emploi
(Burkina Faso)
BEP Bureau des Examens Professionnels
BFEM Brevet de Fin d’Etudes Moyennes
BIT Bureau International du Travail
BTP Bâtiment et Travaux Publiques
BTS Brevet de Technicien Supérieur
CA Conseil d’Administration
CAP Certificat d’Aptitude Pédagogique
CDCSP Cellules de certification et de suivi des projets
CDD Contrat à Durée Indéterminé
CDI Contrat à Durée Déterminé
CFAA Country Financial Accountability Assessment
CFCE Contributions Forfaitaires à la Charge des Employeurs
CGI Code Général des Impôts
CNEE Employeurs pour la promotion de l’emploi des jeunes diplômés
CNES Confédération Nationale des Employeurs du Sénégal
CNP Conseil National du Patronat
CNTS Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal
CQP Certificats de Qualification Professionnelle
CSA Confédération des Syndicats Autonomes
CSS Caisse de Sécurité Sociale
CUCI Centre Unique de Collecte d’Information
CUT Coût Unitaire du Travail
DSRP Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté
EPIC Etablissement Public à Caractère Industriel et Commercial
ESAM Enquête Sénégalaise auprès des ménages
ETFP Enseignement Technique et Formation Professionnelle
FCFA Franc CFA
FGPA Fonds de Garantie des Projets Artisanaux
FIAS Foreign Investment Advisory Service

iii
FIDA Fonds International pour le Développement Agricole
FNAE Fonds national d’Actions pour l’Emploi
FNPJ Fonds National de Promotion de la Jeunesse
FOM Fédération des Organisations Mutualistes
FONDEF Fonds de développement de l’enseignement technique et de la
formation professionnelle
GIPA Groupement Interprofessionnel des Artisans
ICA Investment Climate Assessment
ICS Industries Chimiques du Sénégal
IPRES Institut de Prévoyance Retraite du Sénégal
MEF Ministère de l’Economie et des Finances
MIGA Multilateral Investment Guarantee Agency
NINEA Numéro d’Indentification Nationale des Entreprises Agréés
OECD Organization for Economic Co-operation and Development
OHADA Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires
OM Organisations Mutualistes
ONFP Office National de Formation Professionnelle
ONEQ Observatoire National de l’Emploi et des Qualifications
ONG Organisations Non-gouvernementales
PAIO Permanences d’Accueil et d’Orientation
PDEF Programme Décennal pour l’Education et la Formation
PIB Produit Intérieur Brut
PME Petites et Moyennes Entreprises
PMI Petites et Moyennes Industries
PROMER Projet de Promotion des Micro-Entreprises Rurales
REVA Retour des Emigrés vers l’Agriculture
RGPH Recensement Général de Population et Habitat
ROME Répertoire Opérationnel des Métiers
SCA Stratégie de Croissance Accélérée
SENELEC Société Nationale d’Electricité
SIGFIP Système Intégré de Gestion des Finances Publiques
SMAG Salaire Minimum Agricole Garanti
SMIG Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti
SONATEL Société Nationale de Télécommunication
TEI Taux Effectif Imposition
TVA Taxe sur la Valeur Ajoutée
UEMOA Union Economique et Monétaire Ouest Africaine
ÚNACOIS Union Nationale des Commerçants et Industriels du Sénégal
UNSAS Union Nationale des Syndicats Autonomes du Sénégal
VAE Validation des acquis expérientiels
VAN Valeur Actuelle Nette

Vice-président: Obiageli K. Ezekwesili (AFRVP)


Directeur des opérations: Madani M. Tall (AFCF1)
Directeur sectoriel: Sudhir Shetty (AFTPM)
Chef secteur: Antonella Bassani (AFTP4)
Chef d’équipe de projet: Jacques Morisset (AFTP4)

iv
TABLE DES MATIERES

RESUME ANALYTIQUE ........................................................................................................................ix


INTRODUCTION....................................................................................................................................... 1
PARTIE I : LE ROLE DU MARCHE DU TRAVAIL............................................................................ 6
1. LA PERFORMANCE ECONOMIQUE DU SENEGAL.................................................................. 7
A. Un premier Diagnostic Encourageant… mais Fragile ..................................................................... 7
B. Décomposition de la Croissance Economique................................................................................. 8
2. CROISSANCE ET PAUVRETE A LA LUMIERE DU MARCHE DU TRAVAIL .................... 11
A. La Double Causalité entre Croissance et Pauvreté ........................................................................ 11
B. L’Emergence d’un Cercle Vertueux à travers le Marché du Travail ............................................. 12
3. CONCLUSION................................................................................................................................... 16
PARTIE II : LE MARCHE DE L’EMPLOI DANS LA PERSPECTIVE DES ENTREPRISES ..... 17
4. LA SITUATION ACTUELLE DE L’EMPLOI .............................................................................. 18
A. Les Caractéristiques de l’Emploi en Milieu Rural .......................................................................... 18
B. Les Caractéristiques de l’Emploi en Milieu Urbain....................................................................... 21
5. LES MECANISMES D’AJUSTEMENT DE L’EMPLOI AU COURS
DE LA DERNIERE DECENNIE ............................................................................................................ 26
A. Evolution de l’Emploi Global et par Secteur ................................................................................. 26
B. La Création d’Emplois dans le Secteur Informel........................................................................... 29
C. La Création d’Emplois dans le Secteur Formel ............................................................................. 30
6. LA PRODUCTIVITE DU TRAVAIL ET LES SALAIRES .......................................................... 34
A. Comparaison Internationale de la Productivité du Travail ............................................................ 35
B. Les Variations Sectorielles de la Productivité ............................................................................... 36
C. Analyse au Niveau des Entreprises Sénégalaises .......................................................................... 38
7. A LA RECHERCHE DE LA COMPETITIVITE DU TRAVAIL................................................. 44
A. Accroitre la Productivité du Travail............................................................................................... 44
B. Rationaliser les Mécanismes d’Ajustement des Salaires ............................................................... 63
8. CONCLUSION................................................................................................................................... 65
PARTIE III : LE MARCHE DE L’EMPLOI DANS LA PERSPECTIVE DES TRAVAILLEURS 67
9. LES CARENCES DU MARCHE DE L’EMPLOI.......................................................................... 68
A. La Population en Dépendance Economique : Chômage, Sous-emploi et Non Actifs .................. 68
B. Revenu du Travail et Pauvreté....................................................................................................... 75
10. LA PROTECTION DES TRAVAILLEURS ................................................................................... 79
A. Le Cadre Législatif et Institutionnel .............................................................................................. 79
B. La Réalité des Faits........................................................................................................................ 82
11. LES PROGRAMMES DE PROMOTION DE L’EMPLOI ........................................................... 86
A. Un Tour d’Horizon des Programmes de Promotion de l’Emploi .................................................. 86
B. Une Evaluation des Programmes ................................................................................................... 89
C. Les Contraintes Liées au Manque d’Efficacité .............................................................................. 92
12. CONCLUSION................................................................................................................................... 94
PARTIE IV. UN AGENDA DE REFORMES....................................................................................... 95
Axe 1 : Promouvoir la Qualification du Travail a travers le Système Educatif et la Formation .......... 98
Axe 2 : Développer les Liens avec la Diaspora pour Accroitre la Qualité du Travail ....................... 106

v
Axe 3 : Optimiser l’Allocation des Travailleurs Qualifiés entre Secteur Public et Privé .................. 108
Axe 4 : Stimuler la Productivité et la Demande d’Emploi par une Action sur les Entreprises
et le Climat des Affaires ........................................................................................................ 109
Axe 5 : Encourager les Réseaux et l’Accès à l’Information............................................................... 111
Axe 6 : Assouplir la Réglementation du Travail ................................................................................ 114
Axe 7 : Promouvoir les Programmes de l’Emploi.............................................................................. 118

Graphiques

Graphique 1.1 : Croissance économique (1995-2005) .............................................................................. 7


Graphique 1.2 : Volatilité de la croissance sénégalaise dans une perspective régionale........................... 8
Graphique 1.3 : Croissance économique et exportations, 1995-2004 ....................................................... 9
Graphique 1.4 : Une croissance basée sur les exportations…sauf au Sénégal ........................................ 10
Graphique 4.1 : Synthèse du marché de l’emploi.................................................................................... 19
Graphique 4.2 : Répartition de l’emploi selon la taille de l’unité économique, Dakar, 2002 ................. 24
Graphique 5.1 : Elasticité de l’emploi à la variation de la valeur ajoutée ............................................... 31
Graphique 6.1 : Rattraper l’écart de productivité avec les pays émergents............................................. 35
Graphique 6.2 : Evolution de la productivité des secteurs formel et informel ........................................ 37
Graphique 6.3 : L’évolution des salaires et de la productivité moyenne 1998-2004 .............................. 37
Graphique 6.4 : L’écart de productivité et de salaire entre le secteur formel et informel ....................... 38
Graphique 6.5 : Comparaison de la productivité moyenne du travail (en US dollars)............................ 39
Graphique 6.6 : Comparaison du salaire annuel moyen (en US dollars)................................................. 40
Graphique 6.7 : Répartition des salaires dans le secteur informel à Dakar ............................................. 42
Graphique 6.8 : Comparaison internationale du coût unitaire du travail................................................. 42
Graphique 7.1 : La lourdeur des prélèvements sur les salaires au Sénégal n’a d’équivalent
qu’en France .................................................................................................................. 61
Graphique 9.1 : Fonction de répartition des dépenses par équivalent adulte et par jour
selon la situation dans la profession du chef de ménage ............................................... 78

Tableaux

Tableau 1.1 : Sources de la croissance sénégalaise, 1995-2003 ............................................................... 9


Tableau 2.1 : La perte de compétitivité des entreprises sénégalaises 1995-2004................................... 14
Tableau 4.1 : Décomposition de l’emploi informel à Dakar (en % de la population occupée) .............. 23
Tableau 5.2 : Evolution de la population active occupée par secteur d’activité de 1995 à 2004............ 28
Tableau 5.3 : Les sources de croissance de l’emploi informel (1995-2004) .......................................... 30
Tableau 5.4 : Evolution de la création d’emploi permanent par type d’entreprise ................................ 33
Tableau 6.1: Salaires mensuels par travailleur (valeur médiane en milliers de FCFA)......................... 41
Tableau 7.1 : Estimation de la productivité moyenne du travail (en log)............................................... 47
Tableau 7.2 : Caractéristiques de la qualification de la main-d’œuvre à Dakar ..................................... 49
Tableau 7.3 : Estimation du salaire (en log) ........................................................................................... 51
Tableau 7.4 : Taux de prélèvements sur le salaire .................................................................................. 60
Tableau 9.1 : Comparaison internationale ............................................................................................. 69
Tableau 9.2 : Répartition selon la situation dans l’activité par milieu de résidence
des personnes âgées de 15 ans et plus............................................................................... 70
Tableau 9.3 : Chômage par milieu de résidence et par niveau d’instruction des personnes
âgées de 12 ans et plus scolarisées dans l’enseignement formel ...................................... 73
Tableau 9.4 : Incidence de la pauvreté selon le milieu de résidence, le sexe du chef de ménage
et la situation dans la profession du chef de ménage ........................................................ 76

vi
Tableau 9.5 : Incidence de la pauvreté extrême selon le milieu de résidence, le sexe
et la situation dans la profession du chef de ménage ........................................................ 77
Tableau 10.1 : Effectif de la Direction du Travail et de la Sécurité Sociale............................................. 84
Tableau 11.1 : Les programmes de promotion d’emplois au Sénégal ...................................................... 87
Tableau 11.2 : Impact des programmes -- Leçons de l’expérience internationale.................................... 90
Tableau 11.3 : Une évaluation de programmes d’emploi au Sénégal....................................................... 91
Tableau 1 : Tableau synthétique des réformes sur le marché du travail .............................................. 96

Encadrés

Encadré 4.1 : Les caractéristiques de l’emploi dans l’administration publique à Dakar ........................ 22
Encadré 5.1 : Les sources statistiques de l’emploi: Un casse-tête .......................................................... 28
Encadré 5.2 : La croissance économique n'engendre pas de création d'emplois..................................... 32
Encadré 6.1 : La productivité moyenne et marginale du travail ............................................................. 34
Encadré 7.1 : Estimation de la productivité moyenne du travail ............................................................ 46
Encadré 7.2 : Le mode de fonctionnement et les premiers résultats du FONDEF.................................. 55
Encadré 7.3 : Règles d’embauche et de licenciement ............................................................................. 59
Encadré 9.1 : L’instabilité de l’emploi au Sénégal ................................................................................. 71
Encadré 10.1 : La législation du travail au Sénégal dans une perspective internationale ......................... 79
Encadré 10.2 : La Direction du Travail et de la Sécurité sociale .............................................................. 82
Encadré.1 : Afrique du Sud : l’expérience des modules de préprofessionnalisation dans le cadre
du système scolaire ......................................................................................................... 100
Encadré 2 : Tunisie - les centres sectoriels de formation................................................................... 101
Encadré 3 : Bénin - les certificats de qualification professionnelle (CQP)........................................ 102
Encadré 4 : Allemagne, France, Bénin - le rôle des Chambres consulaires dans la formation.......... 103
Encadré 5 : La formation dans les entreprises est un bon moyen pour accroître la productivité
des travailleurs ................................................................................................................ 104
Encadré6 : Jua Kali Vucher Pogram in Kenya.................................................................................. 105
Encadré 7 : Initiatives pour favoriser le retour des étudiants qualifiés –L’exemple de Taiwan ........ 107
Encadré 8 : Le Réseau Global Ecossais ............................................................................................. 108
Encadré 9 : L’Observatoire national de l’emploi et des qualifications en Tunisie ............................ 113
Encadré 10 : Couverture Sociale Alternative Pour Les Routiers ......................................................... 118
Encadré 11 : Programmes Intégrés ...................................................................................................... 120
Encadré 12: Le ciblage des groupes défavorisés par les microcrédits ................................................ 121

Annexes

Annexe 1: Définitions
Annexe 2: Sources statistiques
Annexe 3: Résultats macro-économiques
Annexe 4: Situation de l’emploi total/urbain/rural
Annexe 5 : La problématique du genre sur le marché du travail
Annexe 6 : Evolution de l’emploi
Annexe 7 : Evolution de la productivité, salaires et coût unitaire du travail par secteurs
Annexe 8 : Productivité, salaires, et coût unitaire du travail par entreprises
Annexe 9 : Situation de l’enseignement supérieur et recommandations
Annexe 10 : Situation des inactifs, chômeurs et sous-emploi
Annexe 11 : Les institutions publiques chargées du contrôle et de la régulation des relations de travail
Annexe 12 : Description des institutions et des programmes actifs du travail

vii
REMERCIEMENTS

Cette étude sur le marché du travail est le résultat d’un effort conjoint entre la Banque mondiale
et le Gouvernement sénégalais pendant la période janvier-juin 2007.

L’équipe de la Banque mondiale, dirigée par Jacques Morisset, a été composée de Mamadou
Ndione, et Moukim Temourov. L’appui logistique a été assuré par Judite Fernandes, assistante
du programme. Elle a pu compter sur l’appui de l’équipe de l’Institut de la Banque mondiale
dirigée par Jean-Eric Aubert et composée d’André Kirchenberger, Justine White et Bruno
Poisson qui ont préparé en parallèle à cette étude un diagnostic sur l’économie du savoir au
Sénégal. Les experts suivants ont participé à l’élaboration du rapport : Julien Bandiaky (Clark
University), Moubarack Lo et Omar Diop (Emergence), Jean-Michel Marchat (Banque
mondiale), Damien Echevin (Université de Sherbrooke), Fabrice Murtin (London School of
Economics) et Hawa Cissé-Wague (Banque mondiale). Les contributions de Jean Fares et Gaelle
Pierre sur l’élaboration des statistiques de l’emploi au Sénégal (qui avait été choisi comme pays-
pilote dans le projet de la Banque mondiale portant sur l’élaboration d’un guide statistique de
l’emploi) ainsi que celles d’Elena Badarsi et Ola Granstrom sur la problématique du genre sur le
marché du travail ont été incorporées. L’équipe voudrait encore remercier Louise Fox, Vincent
Palmade, Stefano Scarpetta, Meskerem Mulatu, Atou Seck, Nathalie Lahire, Antonella Bassani
et Madani Tall pour leurs commentaires et encouragements.

Le groupe de travail au sein du Gouvernement sénégalais a été sous la responsabilité


d’Abdoulaye Diop (Directeur de cabinet du Ministre de l’Economie et des Finances puis du
Premier Ministre) et composé de : Aliou Faye (Directeur du CEPOD), Aminata Touré
Kane(Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie), Souleymane Diallo (Direction
de la Prévision Economique), Alpha Ousmane Aw (Direction de l’Emploi), Ababacar Diouf
(Direction du Travail et de la Sécurité Sociale), Ibrahima Diouf (Direction des Petites et
Moyennes Entreprises), Mamadou Syll Kebe (Direction de l’Industrie) et Mame Limamoulaye
Seck (Direction de l’Apprentissage).

Afin de renforcer l’esprit participatif et capter le caractère multidimensionnel du marché du


travail, les équipes de la Banque mondiale et gouvernementales ont pu compter sur l’appui d’un
comité consultatif composé de représentants et d’experts du Ministère de l’Education, du
Ministère de la Formation Professionnelle, de l’APIX, de l’AGETIP, du Fonds national de
l’emploi de la jeunesse, du FONDEF, des syndicats de travailleurs et d’employeurs et des
partenaires au développement.

viii
RESUME ANALYTIQUE

1. Cette étude consacrée au marché du travail vise à accompagner le Sénégal dans son effort
à atteindre l’émergence économique, à savoir une croissance économique de l’ordre de 7-8 % et
une réduction par moitié de son niveau de pauvreté. Dans cette vision, le Gouvernement a lancé
une série d’initiatives qui sont déclinées dans ses Stratégies de Réduction de la Pauvreté (DSRP-
II) et de Croissance Accélérée (SCA), elles-mêmes bâties sur une panoplie d’études visant à
identifier les contraintes à la croissance économique, y compris le diagnostic sur le climat des
affaires mené par la Banque mondiale en 2005, 1 les secteurs ou activités avec le plus grand
potentiel d’expansion, et les principaux facteurs permettant de sortir de la pauvreté. 2

2. Il ne s’agit pas ici de revenir sur ces études qui sont maintenant bien connues des
décideurs politiques et des partenaires au développement au Sénégal. Notre ambition est plutôt
de rappeler que l’atteinte des objectifs formulés en termes de croissance et de pauvreté ne pourra
se faire qu’à travers le fonctionnement adéquat du marché du travail. En effet, celui-ci joue un
rôle central tant dans la promotion de la croissance économique que de l’éradication de la
pauvreté. Non seulement la masse salariale compte pour plus de la moitié de la valeur ajoutée
des entreprises sénégalaises, notamment dans les secteurs privilégiés par la SCA comme
l’électronique et le textile, mais encore les revenus du travail représentent plus des 2/3 des
sources de revenus au Sénégal. En d’autres termes, il est improbable que le Sénégal puisse
émerger économiquement et que la majorité de sa population parvienne à vivre en dessus du
seuil de pauvreté sans une capacité à créer des emplois avec des salaires décents. Ce constat est
d’ailleurs amplement partagé par les autorités sénégalaises, qui ont été parties prenante de cette
étude depuis son commencement.

3. Une mise en garde est cependant nécessaire. Si le marché du travail est central, son
analyse ne peut être isolée des autres facteurs économiques. Il est vrai qu’un accroissement de la
productivité du travail favorisera l’essor des entreprises sénégalaises qui deviendront plus
compétitives. Toutefois, la demande de travail reste aussi étroitement liée à la croissance des
entreprises qui est elle-même tributaire de nombreux facteurs en dehors du marché du travail,
identifiés par la SCA, comme l’accès au crédit et à l’infrastructure ainsi qu’un cadre de bonne
gouvernance. C’est pourquoi les réformes sur le marché du travail qui seront proposées dans
cette étude doivent être perçues comme des compléments à celles inscrites dans les stratégies
gouvernementales mentionnées ci-dessus. Toutefois, nous voulons d’emblée relever que si la
croissance économique est indispensable elle n’est pas suffisante pour générer des emplois, en
tout cas en nombre suffisant, dans un pays comme le Sénégal. Pour cela, il faut encore être en
mesure de produire une croissance de qualité qui, comme cela sera précisé dans cette étude,
requiert l’émergence de petites et moyennes entreprises (car ce sont elles qui sont les principales
pourvoyeurs d’emplois dans une perspective dynamique) et la recherche de complémentarités
entre les investissements en capital physique et les compétences des travailleurs.

1
La Banque mondiale a dressé un diagnostic en 2005 dans son étude sur le climat des investissements, qui est prévu
d’être actualisé en 2007-2008. Voir Etude sur le Climat des Investissements au Sénégal, mars 2005.
2
Un diagnostic sur la pauvreté au Sénégal a été finalisé en 2004, et une nouvelle étude est prévue en 2008. Voir
Senegal, Poverty Assessment, 2003.

ix
Le désarroi sur le marché du travail au Sénégal

4. Cette étude se veut être à la fois une analyse critique et un message d’espoir. Elle rappelle
d’abord la situation difficile dans lequel se trouve la grande majorité des travailleurs au Sénégal,
notamment les jeunes qui sont comme le souligne le Président A. Wade dans sa prise de serment
du 3 avril 2007 « la classe d’âge la plus frappée par le chômage et les difficultés au point de se
lancer dans l’aventure en affrontant les mers dans des barques fragiles pour trouver un travail
outre-mer ». Il y a aussi tous ceux qui vivent en marge du marché du travail formel,
constamment à la recherche du prochain boulot, comme ces ouvriers agricoles qui ne travaillent
qu’au gré des saisons ou ces hordes de vendeurs à la sauvette, y compris des femmes, qui vous
assaillent dans les rues de Dakar ou les autres villes du pays.

5. Ce désarroi est malheureusement bien connu car de plus en plus visible. Les chiffres et
les analyses qui sont conduites dans cette étude confirment simplement que le taux de chômage
avoisine 13% dans le pays, que plus de 30% de la force de travail ne sont pas satisfaits car sous-
occupés et désirant travailler plus, et que le salaire médian dans le secteur informel à Dakar ne
dépasse par 68 dollars par mois. Au total, il n’y a qu’une personne sur cinq qui travaille à plein
temps au Sénégal, ce qui représente un taux élevé de dépendance, contribuant ainsi à mettre une
pression croissante sur le taux de pauvreté qui se situe à un peu moins de 50% des ménages.

6. Il est bien souvent rappelé que pour sortir de la pauvreté, il faut travailler et que pour
travailler il faut être productif. Or, le travailleur sénégalais ne se trouve pas dans le haut du
classement mondial en termes de productivité. Dans le secteur formel, si cette dernière reste
parmi la meilleure du continent africain, elle se situe loin derrière les pays émergents. C’est ainsi
que la productivité des entreprises sénégalaises du secteur formel est en moyenne 2,5 fois moins
élevée qu’au Chile et 2 fois plus basse qu’en Chine. Surtout, dans une perspective dynamique,
les gains de productivité annuels sont minimaux, généralement inférieurs à 2% par an,
augmentant encore plus l’écart avec les pays qui réussissent, et empêchant ainsi l’émergence
d’entreprises sénégalaises véritablement compétitives au niveau international. Dans le secteur
informel, la situation est encore plus préoccupante, avec une productivité moyenne de 3 à 10 fois
inferieure à celle du secteur moderne, alors que sa part dans l’emploi total a fortement augmenté
au cours de la dernière décennie (comptant même pour 97% des nouveaux emplois (nets) créés
entre 1995 et 2004).

7. Les raisons derrière la faiblesse des gains de productivité au Sénégal sont multiples. En
premier lieu, le niveau de qualification reste faible avec moins de 5% de la population active qui
a suivi des études après le baccalauréat. La moitié de la force de travail occupée dans le secteur
informel à Dakar déclare n’avoir jamais été à l’école. Ensuite, cette situation est aggravée par le
fonctionnement inadéquat du marché du travail qui souffre de biais et de contraintes multiples.
Quand un travailleur est qualifié, il est souvent recruté par l’administration publique et les
partenaires au développement ou, de plus en plus, part à l’étranger. Les entreprises privées
doivent recourir à des réseaux informels pour trouver des travailleurs qui correspondent à leur
demande ce qui non seulement suscite des retards importants mais les obligent à utiliser des
critères pas toujours liés au degré de compétences, favorisant les discriminations. Enfin, la
réglementation du travail est lourde et pénalisante, puisque le taux marginal effectif d’imposition
sur le travail, est parmi le plus élevé au monde, au même niveau que celui pratiqué en France,

x
sans que les entreprises et les travailleurs puissent en retirer les mêmes bénéfices en termes de
couverture sociale et de formation.

8. Face à cette situation, les autorités politiques sénégalaises ont commencé à réagir.
L’emploi, surtout celui des jeunes, se trouvent au centre de leurs préoccupations. Dans la réalité,
malgré les efforts, la politique de l’emploi est encore timide : elle n’offre ni une sécurité aux
travailleurs, ni les moyens d’assurer une meilleure productivité et ainsi générer de nouveaux
emplois de qualité. L’intervention de l’Etat se focalise surtout sur les travailleurs qui ont déjà une
occupation à travers une réglementation ambitieuse de protection sociale. Paradoxalement, cette
réglementation n’est guère appliquée et cela quelque soit la référence choisie : l’on constate en
effet que moins de 5% des travailleurs au Sénégal sont affiliés au système de sécurité sociale,
que seulement 1/3 des travailleurs localisés à Dakar bénéficient d’un contrat écrit en bonne et
due forme, ou encore que plus de la moitié des travailleurs déclarent toucher moins que le salaire
minimum légal (soit 120 US$ par mois).

9. Parallèlement, les programmes mis en place pour assister ceux qui sont à la recherche
d’un emploi n’ont eu jusqu’ici qu’un impact limité. Au total, ils contribuent à créer autour de
16 000 emplois directs et indirects par an, ce qui représentent moins de 5% du nombre de
chômeurs et de ceux qui se déclarent en situation de sous-emploi au Sénégal. Ce constat n’est
guère étonnant si l’on rajoute à cela que l’ensemble des programmes existants mobilise moins de
1% du budget de l’Etat. Les problèmes de gestion et de gouvernance ont été soulevés par le
rapport d’audit publié par la Cour des comptes sur le Fonds National de Promotion de la
Jeunesse (FNPJ).

Vers un agenda de réformes

10. Cette étude se veut à la fois un outil de diagnostic et un vecteur à travers lequel des
solutions peuvent être proposées. Cette ambition a justifié notre démarche qui a été de partager
très tôt nos résultats et analyses avec un comité composé des principaux interlocuteurs au sein
des ministères concernés. A cela il faut ajouter l’organisation de réunions périodiques avec un
groupe consultatif (élargi) de manière à partager et affiner le diagnostic et rechercher des
solutions. Très vite, il a été établi que l’action devra être ambitieuse et suffisamment large pour
tenir compte de l’aspect transversal du travail qui couvre non seulement la compétitivité des
entreprises mais également la politique éducatrice et de protection sociale ainsi que l’inclusion
des jeunes et des groupes minoritaires. En outre, il a été préconisé de chercher à maintenir un
équilibre social autour des intérêts, parfois divergents, poursuivis par les acteurs sur le marché du
travail (Etat, travailleurs, chômeurs, entreprises, etc.) en accord avec l’approche consensuelle
retenue dans les récentes stratégies de réduction de la pauvreté et de la croissance accélérée.

11. Ce dialogue nous a permis de cerner le contour d’un agenda de réformes articulé autour
des sept [7] axes et 33 recommandations qui sont résumés ci-dessous (Le lecteur trouvera une
présentation plus détaillée dans la partie 4 de cette étude, notamment le tableau 1). Cet agenda
vise à soutenir les objectifs suivants : (i) le développement d’une main d’œuvre qualifiée pour
des entreprises compétitives et des salaires décents ; (ii) la mise en place d’un secteur privé
vibrant créant des emplois de qualité ; (iii) le fonctionnement du marché du travail sans
discrimination avec une circulation optimale de l’information ; (iv) l’accès à une protection

xi
sociale généralisée notamment pour les plus démunis; et (v) un appui soutenu aux sans-emplois
et aux sous-employés en particulier chez les jeunes qui sont les plus exposés à ces fléaux.

12. L’agenda proposé doit être perçu dans sa globalité. Chaque axe est construit non
seulement pour appuyer individuellement les objectifs décrits ci-dessus mais aussi pour
maximiser leurs interactions. Par exemple, les mesures consacrées à l’assouplissement de la
régulation sur le marché du travail (axe 6) doivent prendre place simultanément avec celles sur le
renforcement des programmes actifs d’emplois (axe 7) pour offrir une protection sociale à un
maximum de travailleurs au Sénégal. De même, la promotion des programmes de formation
professionnelle (axe 1) doit s’inscrire avec l’essor du secteur privé, en particulier les PME, qui
sont les principales demandeuses de travail (axe 4). Cette complémentarité existe également dans
l’horizon temporel associé à chacune des actions. Certaines prendront du temps, à l’instar de
l’amélioration des compétences des travailleurs à travers la réforme du système éducatif (axe 1)
qui doit alors être complétée par des mesures plus ponctuelles comme l’appui à la diaspora (axe
2), l’amélioration des flux d’information sur les salaires et les bénéfices non financiers dans
l’administration publique (axe 3) ainsi qu’une meilleure couverture et efficacité des programmes
de l’emploi en faveurs des groupes les plus vulnérables (axe 7).

13. L’ordre de présentation des axes n’est pas fortuit. Il met d’abord l’accent sur le besoin
d’améliorer les fondamentaux tels que l’accès à l’éducation et à la formation, la collecte et la
diffusion de l’information ainsi que la mise en place d’un climat favorable à l’expansion du
secteur privé (notamment des petites et moyennes entreprises) pour ensuite s’intéresser aux
interventions que l’Etat peut mettre en place pour chercher à remédier aux lacunes persistantes
sur le marché du travail.

14. Enfin, il convient de préciser que l’agenda proposé ne prétend pas être exhaustif. Il mérite
d’être affiné, notamment dans les domaines concernant la précarité de l’emploi en zones rurales
et l’évaluation des programmes d’emplois et de formation professionnelle, qui ont été récemment
lancés (par exemple le FONDEF). C’est pourquoi le Gouvernement et la Banque mondiale ont
déjà lancés de nouvelles initiatives dans ces domaines. Le succès de ce rapport se mesurera dans
la durée, à savoir dans la capacité des parties prenantes à se mobiliser pour donner un contenu
concret aux mesures proposées.

1er Axe : Promouvoir la qualification du travail par la formation

15. Accroitre la qualification des travailleurs est une politique porteuse tant pour les
entreprises (qui deviennent plus productives) que les travailleurs (qui touchent une rémunération
plus élevée). Bien que le train soit en marche grâce aux efforts entrepris par les autorités
sénégalaises, notamment vers l’atteinte de l’universalité de l’éducation primaire, il est
indispensable d’accélérer et d’améliorer la formation générale et technique car l’écart avec les
pays industrialisés et émergents continue de s’agrandir.

16. Notre analyse met en avant que les Sénégalais hésitent encore à investir dans le capital
humain à cause des rendements relativement faibles associés à l’éducation secondaire et
technique. Cette faiblesse explique que la majorité des élèves quittent le banc de l’école pendant
leur adolescence, les empêchant d’acquérir une véritable formation et d’atteindre éventuellement
un niveau supérieur d’études (qui lui apparaît comme fortement rémunérateur).

xii
17. Dans ces conditions, l’objectif devient de développer ce chaînon manquant en mettant
l’accent sur : (i) le redressement du niveau de l’enseignement secondaire et technique ; (ii) la
récupération des exclus du système scolaire ; et (iii) le renforcement de la formation continue à
travers une collaboration entre le secteur public et le secteur privé de manière à tenir compte des
besoins formulés par les entreprises. Plusieurs propositions de réformes concrètes sont formulées
dans le texte principal, qui mettent notamment l’accent sur les leçons de l’expérience
internationale.

2ème Axe : Développer les liens avec la diaspora pour accroitre la qualité

18. La diaspora sénégalaise est non seulement nombreuse mais aussi de qualité. Les
exemples ne manquent pas d’entrepreneurs et de travailleurs qui ont réussi une carrière
exemplaire, notamment dans les grandes entreprises multinationales et les organisations
financières. Cette diaspora cultive déjà des liens avec le Sénégal, en envoyant de l’argent à la
famille restée au pays et en finançant une partie du boom immobilier à Dakar, mais ceux-ci
doivent être intensifiés. La fuite des cerveaux, qui est indéniable, doit se transformer en un
avantage décisif pour la création d’emplois de qualité au Sénégal.

19. A l’instar de pays comme Taiwan, l’Ecosse ou Israël, les autorités sénégalaises se doivent
de jouer une politique proactive et volontariste. Cette volonté doit se traduire par le
développement de réseaux de travailleurs qualifiés comme celui mis en place par l’Ecosse qui
joue un rôle souvent décisif dans les transferts de technologie en favorisant les contacts avec les
entreprises internationales. Elle doit aussi passer par des mécanismes d’incitations, comme
l’usage de subventions pour le retour des étudiants dans des carrières techniques, qui se trouvent
en fort déficit dans le pays comme cela a été indiqué par les entreprises déjà en place. Le
Président de Microsoft Afrique déclarait récemment à la question sur la rareté des ressources
humaines en Afrique qu’il valait mieux « mentionner l’absence de lieux où trouver la liste de ce
type de ressources humaines. Et pourtant la mise en place d’une telle base de données ne
prendrait pas plus de 6 mois et ne couterait pas plus d’un demi-million de dollars ». 3

3ème Axe : Optimiser l’allocation du travail entre privé et public

20. A taille égale, le secteur public utilise 10 fois plus de travailleurs qualifiés que le secteur
privé à Dakar. Ce déséquilibre est encore accentué par la présence de l’industrie de l’aide, qui
mobilise environ 4 000 à 5 000 personnes supplémentaires comme cela avait été mis en évidence
dans la dernière revue des dépenses publiques de la Banque mondiale. 4

21. Bien que ce déséquilibre provienne en partie des signaux envoyés par le marché, il est
vraisemblable que ceux-ci soient biaisés par de nombreuses interférences qu’il convient
d’éliminer pour améliorer l’allocation des travailleurs au sein du marché de l’emploi au Sénégal.
En effet, les salaires du secteur public ne sont pas systématiquement supérieurs à ceux du secteur
privé. Dans ce sens, il devient impératif de rendre plus transparent l’ensemble des rémunérations
financières et des bénéfices non-financiers (stabilité, bénéfices, prestige…) associés à un poste
dans l’administration publique. Le récent audit financier de la solde a mis en évidence une

3
Entretien de Cheick Modibo Diarra, Président de Microsoft Afrique, Echos de la Banque mondiale, N.7, mars
2007.
4
Banque mondiale, Revue des dépenses publiques : Récents développement et sources de financement, juin 2006.

xiii
confusion dans les fichiers, ainsi que dans le versement des salaires et (surtout) des autres
bénéfices au sein du secteur public sénégalais. Parce que l’enjeu est double, celui d’accroitre la
productivité de l’administration publique et de réduire les biais dans l’allocation des travailleurs
vers le secteur privé, il est recommandé que les autorités procèdent à une étude détaillée de la
fonction publique, notamment dans le cadre de la prochaine revue des dépenses publiques, qui
devrait à terme déboucher sur la réforme de la fonction publique (qui irait plus loin que les
politiques de recrutement et de rémunérations lancées récemment).

22. Afin de réduire l’effet d’éviction des travailleurs qualifiés du secteur privé par les
organismes de l’aide, la recommandation est de privilégier les appuis budgétaires qui s’alignent
sur les procédures administratives de l’Etat et diminuent le nombre d’unités de gestion de projets
qui existent souvent en parallèle. Ce passage présuppose néanmoins une amélioration plus rapide
de la capacité de l’administration publique sénégalaise à gérer ces fonds de manière efficace et
transparente, notamment au niveau des passations de marché. Dans ce sens, plusieurs
recommandations avaient été formulées dans la dernière revue des dépenses publiques réalisée
par la Banque mondiale en juin 2006.

4ème Axe : Encourager la productivité du travail via le développement des entreprises

23. Accroître la qualification des travailleurs sénégalais est indispensable mais n’est pas
suffisante si l’environnement dans lequel ils évoluent ne s’améliore pas. En effet, ces travailleurs
auront besoin d’entreprises qui s’étendent et se diversifient, capables de développer ou d’adapter
les nouvelles technologies, et d’investir dans de nouvelles machines. C’est dans ce contexte que
doit se comprendre la complémentarité entre le plan d’actions ici proposé au niveau de l’emploi
et la stratégie de croissance accélérée. Cette dernière met l’accent sur le développement du
secteur privé par l’amélioration du climat des affaires, par les grands travaux d’infrastructures
qui devraient par eux-mêmes créer des emplois, et par le développement de grappes visant à
encourager les exportations.

24. Plusieurs actions menées au niveau des entreprises auraient simultanément un impact
significatif et direct sur la productivité du travail et donc sur la création d’emploi. C’est ainsi que
l’ouverture des entreprises sénégalaises vers l’étranger devrait favoriser les gains de productivité
car les travailleurs deviennent plus productifs dans un contexte de concurrence internationale
même si le sens de la causalité n’est pas toujours évident à identifier. De même, la
complémentarité entre les investissements en capital physique et la productivité du travail
apparait indéniable tant pour les entreprises formelles qu’informelles qui ont déjà atteint un seuil
minimal de productivité. A terme, l’accroissement des stocks de capital physique qui semble
prendre place dans plusieurs secteurs formel de l’économie sénégalaise devrait donc créer de
nouveaux emplois.

25. Il est également important de favoriser l’essor des petites et moyennes entreprises, qui
sont les principaux vecteurs de création d’emplois dans le secteur formel à travers un mécanisme
de création destructive. En effet, ces entreprises sont les plus propices à créer des emplois mais
également d’en détruire au cours du temps. Cette particularité n’est pas propre au Sénégal mais
elle n’est pas pleinement exploitée en raison du poids marginal de ces entreprises dans l’emploi
formel qui ne dépasse pas 20% à Dakar. La recommandation est donc de simplifier les
procédures associées à la création et au fonctionnement de ces entreprises et de leur faciliter

xiv
l’accès aux mécanismes de formation (proposés dans le premier axe) et de soutien financier
(proposé dans le dernier axe). D’une manière générale, nos résultats justifient l’agenda de
réformes proposé par l’étude sur le climat des affaires en 2005 et la stratégie de croissance
accélérée finalisée en janvier 2007.

26. Enfin, les entreprises sénégalaises ont un rôle décisif à jouer dans l’amélioration de la
productivité du travail à travers leur collaboration avec le secteur public dans les domaines de
l’éducation et de la santé. Leur contribution dans la formation est discutée dans le premier axe,
alors que celle dans la santé repose sur le constat qu’en moyenne un travailleur sénégalais perd 4
journées de travail par mois à cause de maladies (surtout le paludisme).

5ème Axe : Développer les réseaux et l’accès à l’information

27. Le fonctionnement harmonieux du marché du travail suppose une information accessible


à l’ensemble des participants. Or, ce principe de base est loin d’être validé aujourd’hui au
Sénégal puisqu’il est presque impossible de suivre l’évolution des salaires de la majorité des
travailleurs ou les ajustements qui prennent place dans le marché du travail au fil du temps. Ces
carences sont sources d’asymétrie d’information, accentuées dans le contexte de décentralisation
des négociations salariales initiée à partir de 1998, qui permettent l’émergence de situations de
rentes dont profitent certaines catégories de travailleurs, par exemple les expatriés dans le secteur
formel ou les hommes dans le secteur informel. Ces situations génèrent des pertes de
compétitivité pour l’économie sénégalaise, à travers un ajustement non proportionnel des salaires
aux gains de productivité, et des iniquités sociales.

28. Déjà un des objectifs de cette étude est d’améliorer la production et l’accès à
l’information sur le marché du travail à travers une étroite collaboration avec l’Agence Nationale
de la Statistique et de la Démographie et le Ministère en charge de l’Emploi. Il faut préserver ce
momentum, éventuellement en mettant en place l’observatoire de l’emploi, et en développant un
réseau d’informations avec les principaux acteurs, y compris les entreprises et les agences
privées de l’emploi, qui devraient s’étendre dans les régions. L’initiative du répertoire des
métiers qui repose sur la collaboration entre la Direction de l’Emploi et les associations des
employeurs est encourageante et demande à être accélérée. Toutefois, il faut noter que la
responsabilité ultime de cette action sur la production et l’accès homogène à l’information
incombera à l’Etat car il s’agit d’un bien public où le bénéfice social dépasse largement les
intérêts privés en raison d’externalités.

6ème Axe : Assouplir la réglementation du travail

29. L’objectif est d’accroitre la protection des travailleurs (qui est dérisoire) tout en
améliorant la compétitivité des entreprises. La réticence des entreprises à payer les lourdes
charges sociales est bien connue, mais force est de constater que de nombreux travailleurs
sénégalais préfèrent aussi les contourner en s’arrangeant avec leurs employeurs. Ce
comportement est rationnel pour ceux où chaque franc supplémentaire peut permettre de
dépasser le seuil de pauvreté et quand les bénéfices liés aux systèmes de sécurité sociale
existants apparaissent aléatoires et diffus dans le temps.

xv
30. Afin de préserver un consensus, notre proposition est de procéder à des réformes
graduelles dans trois directions majeures. La première est de faciliter l’accès à un travail et le
passage vers la formalité, qui demeurent les principales préoccupations de la majorité des
travailleurs sénégalais (et non pas la protection de ceux qui ont déjà un emploi formel) en
achevant les réformes qui sont incorporées dans le Code du travail adopté en 1997.
Concrètement, il est impératif d’adopter et mettre en œuvre les décrets et arrêtés favorisant le
travail à durée déterminée et temporaire ainsi qu’appliquer les mesures prises pour simplifier
l’usage des heures supplémentaires. Le Sénégal se doit d’accroitre la mobilité sociale sur le
marché du travail en flexibilisant les procédures d’embauches alternatives aux contrats à durée
indéterminée en suivant la démarche poursuivie dans de nombreux pays de l’OCDE, surtout que
le risque lié à un déplacement des travailleurs avec un contrat à durée indéterminée vers un
contrat à durée déterminée parait minimale en raison du faible nombre de travailleurs bénéficiant
d’un contrat à durée indéterminée au Sénégal (8 à 10 fois moins grands que le nombre de
travailleurs à la recherche d’un emplois ou sous-employés).

31. La deuxième direction, complémentaire à la première, est que l’Etat se donne les moyens
de veiller à la sécurité et à l’hygiène des travailleurs sur leurs lieux de travail. Les décrets ont été
adoptés en décembre 2006, mais il faut à présent les appliquer concrètement. Malheureusement,
la Direction du travail ne peut compter que sur 21 inspecteurs sur l’ensemble du territoire ;
rendant indispensable un effort de recrutement et de formation.

32. La troisième direction est de flexibiliser l’accès aux systèmes de protection sociale qui est
actuellement trop couteux pour la majorité des entreprises et des travailleurs. Le Gouvernement
doit continuer la mise en œuvre des réformes du système de sécurité sociale qui visent à
l’introduction d’un mécanisme de capitalisation. En parallèle, à l’exemple de la simplification de
la fiscalité pour les micros et petites entreprises, il est recommandé de tester des approches
alternatives qui cibleraient les travailleurs qui opèrent dans le secteur informel. La mise en œuvre
du projet pilote d’assurance sociale pour les routiers est fortement encouragée. En cas de succès,
ce projet, qui peut compter sur l’appui du Bureau International du Travail et de la Banque
mondiale, devrait s’étendre aux travailleurs de l’agriculture qui pourraient éventuellement aussi
bénéficier des programmes d’assurance (actuellement en cours d´étude) qui les protègeraient
contre les risques naturels et les catastrophes.

7ème Axe : Rationaliser et promouvoir les programmes d’emploi

33. Le défi majeur pour les autorités sénégalaises est d’assister les travailleurs qui sont à la
recherche d’un emploi. Pour cela, il est proposé qu’un véritable réseau d’appuis coordonnés et
transparents soit mis en place et qui peut compter sur un engagement financier de l’Etat.
Auparavant, le Gouvernement se doit d’améliorer les programmes existants à travers
l’établissement de systèmes de suivi et d’évaluation et ainsi prouver qu’ils peuvent créer des
emplois de manière efficace. Le succès de l’AGETIP peut servir d’exemple.

34. A un niveau technique, l’expérience internationale a montré que les programmes intégrés
augmentent les chances de succès comme l’encadrement des appuis financiers à l’auto-emploi
par des mesures d’accompagnement de formation et d’information. Cette leçon devrait motiver
les autorités à réunir plusieurs programmes qui ont aujourd’hui les mêmes objectifs (comme le
Fonds national de l’emploi et le Fonds national de la jeunesse) ou qui sont complémentaires

xvi
(comme l’Agence nationale de la jeunesse). En plus, cette intégration devrait favoriser
l’émergence d’économies d’échelles qui engendreraient la réduction des budgets de
fonctionnement et aideraient les autorités dans leur effort de décentralisation vers les régions.

35. L’expérience internationale dans les pays en développement a également montré que
pour être efficace ces programmes doivent se concentrer sur les catégories de travailleurs les plus
vulnérables. Cela suggère que l’accent devrait être mis sur la jeunesse et les femmes (notamment
dans le secteur informel) et sur la population établie dans les campagnes qui est la plus exposée
aux risques naturels et la moins bien préparée à trouver un emploi. Par contre, les programmes
publics de services et de recherche d’emploi (comme le relève la mauvaise performance du
service de la main d’œuvre au sein de la Direction de l’Emploi) et la subvention des salaires des
travailleurs qualifiés devraient être abandonnés.

36. En conclusion, le plan d’action proposé dans cette étude met en avant l’urgence qui doit
être donnée au marché du travail. Cette urgence a été comprise par le Gouvernement sénégalais
qui l’a incluse comme un de ses objectifs dans les stratégies de réduction de la pauvreté et de
croissance accélérée. Toutefois, pour que ces dernières soient réussies, elles doivent être
accompagnées par des réformes visant spécifiquement à remédier les carences actuelles sur le
marché du travail et ainsi engendrer un cercle vertueux de croissance économique. Au bout du
compte, la réussite du Sénégal vers une croissance auto-entretenue et équitable se mesurera par
sa capacité à créer des emplois de qualité.

xvii
INTRODUCTION

1. Il ne faut pas se méprendre, la pauvreté n’est pas l’apanage des pays en développement. Il
y a peu de temps, le Washington Post rappelait qu’il y a environ 37 millions de pauvres aux
Etats-Unis, soit autant que la population totale réunie du Sénégal, du Burkina Faso et du Mali ;
ce qui reste particulièrement choquant dans un des pays les plus riches de la planète. 5
Néanmoins, il y était relevé que seule une famille sur 20 restait pauvre pendant une période de 10
ans. Les autres étaient capables de s’en sortir en joignant le marché du travail, en obtenant un
meilleur salaire ou en se soignant. Cette dynamique positive était particulièrement évidente pour
les immigrés récents qui, s’ils étaient parmi les plus démunis en arrivant, parvenaient assez
rapidement à gravir les échelons.

2. La pauvreté au Sénégal est présente presque partout puisque selon les statistiques
officielles, plus de la moitié de la population n’a pas les ressources financières suffisantes pour
subvenir à ses besoins de base. Cette situation est bien connue et les initiatives ne manquent pas
pour essayer de réduire le nombre de pauvres. Concrètement, le but de la nouvelle stratégie
présentée par les autorités sénégalaises est de réduire de moitié la part des populations vivant en
état de pauvreté en 2015 par rapport au niveau qui était observé en 2000.

3. Le problème de la pauvreté au Sénégal, comme presque partout en Afrique, est qu’elle


semble dans une très large mesure immuable. On naît pauvre, on meurt pauvre. Pendant
longtemps, l’espoir résidait dans l’émigration vers Dakar, où se trouvaient les emplois,
notamment dans le secteur public. Cette voie de sortie n’existant plus, les jeunes ne pensent plus
qu’à partir vers l’étranger. Les images de désespoir sur les plages espagnoles et italiennes
illustrent cette fuite en avant, au mépris du danger.

4. Aujourd’hui, il est indispensable de (re)créer une dynamique de l’espoir au Sénégal. Cela


passe par de multiples facteurs comme l’accès aux infrastructures de base et à de meilleurs soins
de santé. Pour que ce mouvement soit durable, comme le relève l’enquête des ménages, il
dépendra surtout de la capacité à créer des emplois. Pour sortir de la pauvreté, il faut en effet
pouvoir compter sur un revenu. Ce défi a bien été compris par les autorités sénégalaises,
puisqu’il constitue le premier pilier du DSRP (et a donné naissance à la stratégie de la croissance
accélérée).

Un cadre unifié d’analyse du marché du travail

5. Le rôle joué par le marché du travail dans le contexte de la recherche d’une croissance
accélérée, soutenable et équitable a retenu l’attention de nombreux chercheurs, y compris les
institutions internationales, qui offrent un cadre de référence utile au Sénégal (Annexe 1 propose
une liste des définitions de la terminologie utilisée dans cette étude). Le point de départ est
constitué par la simple décomposition du revenu par habitant entre l’emploi et la productivité du
travail. Cette décomposition est déduite de l’identité de la comptabilité nationale suivante (Y/P =
Y/L L/P) qui indique que le revenu par habitant est déterminé par le ratio de l’inverse du taux de
dépendance de la population (L/P) par leur productivité (Y/L).

5
Bradley R. Schiller: Poverty’s Changing Faces, Washington Post, Tuesday, September 19, 2006.
Graphique 1: Les liens entre la croissance économique et le marché du travail

PIB par
habitant

Emploi Productivité du
(heures travaillées travail
par hab.) (taux de salaire)

Nb Heures Taux d’emploi Qualité du travail Autres facteurs Discrimination/


travaillées de production Défaillance du
marche

Population Population inactive Qualification/ Capital physique Genre/Age Information


potentiellement capital humain
occupée (sante)

Chômage Technologie

Population occupée Climat des affaires


(fiscalité,
infrastructure,
etc.)

salaries Indépendant/
aide familiale

6. Le schéma ci-dessus a le mérite de mettre en évidence que la croissance économique


(mesurée par le revenu par habitant) est influencée tant par le niveau de l’emploi que par la
productivité du travail, qui sont eux-mêmes dépendants d’un certain nombre de facteurs qui
retiendront notre attention tout au long de cette étude. Il souligne que le niveau de l’emploi
dépend non seulement du nombre moyen d’heures travaillées, mais également du taux de
participation de la population active en âge de travailler, qui lui-même est influencée par le taux
de chômage et les statuts des travailleurs. On note que la distinction entre salariés et
indépendants/aides familiales permet de cerner quantitativement le nombre de travailleurs
susceptibles d’opérer dans le secteur formel au Sénégal, à savoir qui bénéficient d’une protection
sociale sous la forme d’un contrat écrit et/ou d’une affiliation à un système de prévoyance ou de
sécurité sociale.

7. La productivité du travail est en principe le principal déterminant de la rémunération du


travail puisque dans un marché en concurrence parfaite, il est rationnel que le travailleur soit
payé autant qu’il rapporte. Son rendement est le résultat de sa qualification, motivation et de son
niveau de santé. Sa productivité va également être influencée par des facteurs qui ne sont pas sur
le marché du travail, comme le niveau de la technologie et les machines qui sont mises à

2
disposition et qui influent sur la capacité de produire mieux et plus vite. L’environnement des
affaires joue également un rôle déterminant ou important dans la mesure où la demande
d’emplois de la part des entreprises va dépendre de leur capacité à s’accroitre ou à développer de
nouvelles activités. L’environnement des affaires est aussi primordial dans le choix des
entreprises entre les différents facteurs de production, c’est-à-dire entre l’utilisation du capital et
le travail, qui peuvent être aussi substituables. Enfin, la productivité du travail est aussi le fruit de
l’allocation des travailleurs vers les postes de travail qui leur correspondent, ce qui suppose une
fluidité de l’information et l’absence de discrimination.

8. Nous reviendrons en détail sur les liens décrits dans le tableau ci-dessus au cours de cette
étude mais deux aspects méritent d’être soulignés dès le départ. Le premier est qu’il existe une
interdépendance étroite entre la quantité (emplois) et les prix (salaires) sur le marché du travail,
qui s’influencent mutuellement. Par exemple, il ne sert à rien de créer des emplois dans des
secteurs non-compétitifs dans le secteur privé car ils n’offrent aucune sécurité dans le moyen
terme et peuvent même précipiter la faillite de ces secteurs. De l’autre coté, une augmentation de
salaires, même si elle répond à de bonnes intentions, peut mettre en danger la sécurité de
l’emploi si elle ne correspond pas à un gain de productivité, car elle réduit à nouveau la
compétitivité des entreprises.

9. Le deuxième aspect est que la problématique du marché du travail est souvent perçue en
opposant les préoccupations des entreprises et celles des travailleurs, qui répondent en partie à
des motivations divergentes. D’un côté, les premiers cherchent à maximiser ce qu’ils peuvent
obtenir du facteur travail, à savoir payer le moins possible pour le rendement maximum. C’est
une logique de rendement ou de productivité. De l’autre, les employés cherchent au contraire à
maximiser leurs salaires pour un temps de travail le moins long possible. C’est une logique de
protection sociale et de qualité de vie. Il faut toutefois comprendre que ces deux perspectives ne
sont pas forcément antagonistes et qu’elles doivent être rapprochées pour parvenir à une
croissance soutenue et harmonieuse. Elles doivent se soutenir pour créer un cercle vertueux de
développement économique. C’est ainsi que l’expansion des entreprises est indispensable pour
créer des emplois, et donc un secteur privé en croissance est complémentaire à une sécurité de
l’emploi. De même, si les salaires ne permettent pas de sortir de la pauvreté, l’impact sur la
demande globale et sur les ventes des entreprises sera limité, ce qui peut à son tour freiner la
croissance économique. En outre, nous verrons que la différenciation entre employés et
employeurs est floue dans un pays comme le Sénégal qui se caractérise par un fort taux d’auto-
emploi et d’exploitations familiales.

Le plan de l’étude

10. Notre étude sera décomposée en quatre parties. La première commencera par une analyse
de la performance économique du Sénégal, en cherchant à mieux comprendre en quoi le
fonctionnement efficace du marché du travail est une condition indispensable (bien que pas
suffisante) pour la réussite d’une croissance soutenue et partagée. Nous mettrons l’accent sur
deux canaux privilégiés, à savoir le rôle du marché du travail : (i) dans la promotion d’un cercle
vertueux entre la croissance économique et l’allègement de la pauvreté à travers la distribution
équitable du revenu du travail (qui est la principale source de revenu pour la population
sénégalaise, constituant jusqu’à ¾ de leurs ressources totales selon les résultats de la première
enquête des ménages ESAM-I) ; et (ii) dans la mise en place d’un secteur privé compétitif et

3
dynamique car la masse salariale compte pour une part prépondérante des coûts des entreprises
sénégalaises.

11. La deuxième partie s’intéressera à la perspective des entreprises qui sont motivées par
l’objectif de maximiser la productivité du travail pour être les plus compétitives possibles. Afin
d’appréhender cette question, nous chercherons d’abord à comprendre quelles sont les
principales caractéristiques du marché du travail au Sénégal et les mécanismes d’ajustement qui
ont pris cours lors de la dernière décennie, notamment en identifiant les secteurs d’activités qui
ont été porteur d’emplois. Cette double approche nous permettra ensuite d’examiner la
productivité du travail au Sénégal, tant au niveau sectoriel que celui des entreprises. Nous
aborderons une série de questions : quelles sont les différences entre le secteur formel et
informel, et comment les gains de productivités sont-ils partagés entre les travailleurs et les
entreprises au cours du temps. Nous nous intéresserons également aux sources des variations de
la productivité, notamment si celles-ci proviennent de niveaux de qualifications variables, de
l’existence de discriminations (femmes, âge, ethnie, etc.…) ou de déficiences du marché qui
empêchent une allocation optimale des travailleurs (réglementation excessive, manque
d’information, etc.). Les réponses à ces questions devraient nous permettre d’identifier une série
d’actions concrètes visant à améliorer la productivité du travail et la création d’emplois dans les
secteurs dynamiques, susceptible de s’approprier l’innovation technologique et devenir
compétitifs sur les marchés internationaux.

12. La troisième partie présentera la perspective des travailleurs ou celle de la recherche de la


sécurité de l’emploi. Le propos sera ici d’examiner en détail si le marché du travail est en
mesure, non seulement d’offrir un emploi à la majorité de la population, mais également si cet
emploi assure un revenu et des conditions qui permettent de vivre en dehors de la pauvreté. Cette
question n’est pas triviale dans un pays ou plus d’une personne sur 2 est pauvre, à savoir qui
n’est pas en mesure de s’acheter un panier minimal de biens ou de services de subsistance. Nous
nous occuperons de ceux qui restent volontairement en dehors du marché du travail (à la vue du
nombre élevé d’inactifs) et ceux qui en sont exclus involontairement (chômeurs). Il faudra aussi
prendre en compte ceux qui ne sont occupés que sur une base temporaire (comme les
saisonniers) ou partielle (qui sont sous-employés ou obligés d’exercer plusieurs empois). Dans la
mesure où ces carences sont nombreuses au Sénégal, le Gouvernement intervient à travers la
mise en place d’un cadre légal et des institutions supportant des programmes d’emploi et de
sécurité de travail qu’il conviendra d’évaluer et de comparer par rapport aux meilleures pratiques
internationales.

13. Enfin, la quatrième et dernière partie proposera un effort de synthèse des leçons dérivées
des parties précédentes. Il convient de préciser que nous ne nous bornerons pas à proposer une
solution unique, mais plutôt à identifier des options de politiques économiques, pour le court et
le moyen terme, qui varieront suivant les objectifs recherchés par les autorités. Ces options
seront discutées en détail à la lumière de l’expérience internationale et des particularités de
l’économie sénégalaise.

Synergies avec le Gouvernement et les autres partenaires

14. Il est important de souligner que la problématique du marché du travail se trouve au


centre des préoccupations des autorités. Cette étude s’aligne donc parfaitement avec les objectifs

4
identifiés dans le nouveau DSRP-II élaboré par les autorités sur la période 2006-10 et la nouvelle
Stratégie de Croissance Accélérée (SCA) qui mettent l’accent sur la création d’emplois. Pour
cette raison, les autorités ont crée un groupe de travail qui a collaboré de manière étroite avec
l’équipe de la Banque mondiale. Une synergie s’est également développée avec les autres
partenaires au développement et les principales parties intéressées comme les associations
patronales et d’employés à travers des consultations suivies.

15. Le rôle central joué par le marché du travail dans le processus de développement d’un
pays tel que Sénégal, a également contribué à attirer l’attention de multiples services au sein de
la Banque mondiale, ce qui a permis de construire un effort multisectoriel. Cet effort s’est
d’abord traduit dans la composition de l’équipe qui a inclut des membres des unités de
macroéconomie, du développement du secteur privé et du développement des ressources
humaines. Il s’est ensuite enrichi grâce à l’apport de plusieurs initiatives régionales ou globales.
C’est ainsi que l’étude a pu compter sur la contribution du projet sur l’amélioration des données
statistiques sur le marché du travail, dont le Sénégal a été un pays-pilote, qui a permis de mieux
harmoniser l’approche quantitative et de renforcer notre collaboration avec l’Agence Nationale
de la Statistique et de Démographie. Elle a pu également bénéficier de la contribution de
l’Institut de la Banque mondiale, à travers son diagnostic du développement de l’économie du
savoir au Sénégal. Enfin, la participation de la SFI, notamment du FIAS, a permis d’intégrer la
dimension du secteur privé, en particulier des investisseurs étrangers dans l’analyse.

16. Enfin, il est utile de préciser que l’information sur le marché du travail au Sénégal existe
mais demeure fortement incomplète. En collaboration avec l’Agence nationale de la Statistique,
nous avons utilisé six sources principales de données, à savoir : (i) la comptabilité nationale ; (ii)
les recensements de la population ; (iii) les enquêtes des ménages ESAM-I et II; (iv) l’enquête 1-
2-3 sur l’emploi et le secteur informel à Dakar ; (v) l’enquête auprès des entreprises formelles
menée en parallèle à l’étude sur le climat des investissement ; et (vi) la base de données Centre
Unique de collecte d’information (CUCI) sur plus de 3 000 entreprises. Des précisions sur ces
sources d’information pourront être trouvées en Annexe 2 de cette étude.

5
PARTIE I : LE ROLE DU MARCHE DU TRAVAIL

1. Au-delà de préserver les équilibres macroéconomiques, le principal défi pour le Sénégal


est de pérenniser sa performance économique en cherchant à diversifier ses sources de croissance
et en partageant ses effets. Le marché du travail occupe une place essentielle par sa capacité à
créer des revenus et son impact sur la compétitivité des entreprises.

2. Le Sénégal a enregistré une performance économique encourageante au cours de la


période 1995-2004, avec un taux de croissance moyen qui a avoisiné 5% par an même si l’année
2006 s’est terminée par un taux de 2,0%. L’afflux de capitaux étrangers, qui se sont multipliés
par 5 entre 1995 et 2005, et une forte augmentation des investissements publics se trouvent à
l’origine de ce résultat. Par contre, le rôle du secteur privé n’a été que limité dans la mesure où ni
les exportations, ni l’investissement privé se sont véritablement relancés. A la lumière de
l’expérience internationale, cette carence est susceptible de remettre en cause la pérennité de la
croissance économique au Sénégal et d’accroire sa vulnérabilité à des chocs externes.

3. Conscient de ce risque, les autorités sénégalaises, avec l’appui des partenaires au


développement, y compris la Banque mondiale, ont mis en place la nouvelle stratégie de
réduction de la pauvreté (DSRP-II) qui se propose de mettre l’accent sur quatre piliers
stratégiques : (i) la création de richesse ; (ii) le développement des infrastructures sociales de
bases ; (iii) la protection des groupes vulnérables et la gestion des catastrophes ; et (iv) la bonne
gouvernance et la promotion des processus participatifs.

4. L’enjeu de cette première partie est de montrer que le marché du travail doit se trouver au
centre des préoccupations des autorités sénégalaises. Nous avons choisi de mettre l’accent sur
deux canaux. Le premier soulignera le besoin de créer des emplois, notamment pour les couches
les plus défavorisées de la population. Sans revenu du travail, nous argumenterons qu’une
couche importante de la population restera en état de pauvreté, incapable d’investir tant en
capital physique qu’humain, ce qui contribuera à maintenir l’économie sénégalaise sur un sentier
de croissance sous-optimal au cours du temps. En d’autres termes, l’économie sénégalaise
risquera de rester enfermée dans le piège de la pauvreté.

5. Le deuxième canal mettra l’accent sur la faible productivité du travail au Sénégal.


Souvent négligé par les décideurs politiques, nous rappellerons que l’augmentation du coût
unitaire du travail est un des facteurs essentiels derrière le manque de compétitivité de
l’économie sénégalaise et le manque d’expansion de ses exportations. En effet, la masse salariale
représente une part essentielle des coûts des entreprises sénégalaises –qui sont en moyenne 44
fois plus intense en travail qu’aux Etats-Unis. En outre, il semble que les salaires nominaux se
sont accrus plus rapidement que la productivité du travail, en particulier dans le secteur formel de
l’économie. Ce premier diagnostic demandera à être approfondi et il se trouvera au cœur de la
problématique qui sera traitée dans les prochains chapitres.

6
1. LA PERFORMANCE ECONOMIQUE DU SENEGAL

1.1 Le propos de ce premier chapitre est de rappeler que la performance réalisée par
l’économie sénégalaise a été encourageante mais est restée fragile au cours de cette dernière
décennie. Cette fragilité sera démontrée en procédant à une décomposition de la demande et de
l’offre globales, ce qui nous permettra de souligner le rôle que peut être amené à jouer le marché
du travail dans l’établissement d’une croissance auto-entretenue et équitable au cours du temps.

A. UN PREMIER DIAGNOSTIC ENCOURAGEANT… MAIS FRAGILE

1.2 Depuis la dévaluation de 1994, Graphique 1.1: Croissance économique (1995-2005)


l’économie sénégalaise a réalisé une
performance satisfaisante, tant en 10.0
comparaison avec les autres pays de la
sous-région que dans une perspective 8.0

historique (cf. graphique 1.1). Le taux 6.0

de croissance réel a presque atteint en 4.0


y = 0.0968x + 1.9615

moyenne 5% et les équilibres


budgétaires et extérieurs ont été 2.0

maintenus pendant toute la période 0.0

1995-2006. Ces résultats macro-


81

83

85

87

89

91

93

95

97

99

01

03

05
19

19

19

19

19

19

19

19

19

19

20

20

20
-2.0
économiques sont bien connus et il n’y
a guère besoin de s’y attarder (Annexe -4.0

3 propose un résumé des principaux -6.0

résultats macroéconomiques sur la Senegal Afrique subsaharienne Linear (Senegal)

période 2000-2006). 6 Source: ANSD et Banque mondiale

1.3 Notre propos ici est surtout de


rappeler que la performance économique du Sénégal est restée fragile au cours du temps. Cette
fragilité est illustrée à travers les chutes brutales de la croissance économique en 2002 et en 2006
lorsque l’économie a subi des chocs extérieurs, amplifiés pour la dernière année par la crise au
sein de la plus grande industrie locale (ICS). Dans une perspective régionale, l’économie
sénégalaise apparaît plus volatile que celle de pays comme le Ghana ou la Tanzanie (graphique
1.2).

1.4 Bien entendu, la fragilité de la croissance économique au Sénégal reste encore éloignée
de nombreux pays africains, mais ceux-ci ont connu les affres d’une plus forte instabilité
politique et une plus forte dépendance aux ressources naturelles. La vulnérabilité de l’économie
sénégalaise provient principalement de sa dépendance vis-à-vis de la politique budgétaire et de
l’afflux de capitaux étrangers ainsi qu’à sa forte concentration sur un nombre réduit de secteurs
économiques, comme nous allons le démontrer à travers la décomposition de la demande et offre
globales ci-dessous.

6
Cf. en particulier, les derniers rapports du FMI (notamment article IV de janvier 2007) et la revue des dépenses
publiques réalisée par la Banque mondiale en septembre 2006.

7
B. DECOMPOSITION DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE

1.5 La décomposition comptable de la croissance économique confirme que celle-ci a pris


place sur une base relativement réduite (Tableau 1.1). D’abord, elle apparaît fortement
dépendante de l’afflux important de Graphique 1.2 : Volatilité de la croissance sénégalaise
capitaux étrangers, notamment de l’aide dans une perspective régionale
officielle, qui sont passés d’un montant
annuel d’environ 200 milliards de FCFA 16

sur la période 1995-99 à plus de 500 14


milliards de FCFA entre 2003 et 2005.
12

Variance/moyenne
1.6 Ensuite, la politique budgétaire 10

apparaît avoir joué un rôle central, dans 8

la mesure où le budget de l’Etat a 6


presque triplé au cours de la dernière
4
décennie. Cette expansion est surtout
2
visible dans le budget d’investissement,
qui s’est accrue 2,7 fois plus rapidement 0

Gambia, The

Mozambique

Congo, Rep.
Namibia

Mali
Cameroon

Zambia

Cote d'Ivoire
Mauritania
Burkina Faso

Nigeria

Niger
Mauritius

Senegal
Ghana

Benin

Gabon
Guinea
Cape Verde
Tanzania

Uganda
Kenya
Swaziland

Sub-Saharan Africa

South Africa
Botswana
que le PIB en valeur constante pendant
la période 1995-2003.

1.7 Enfin, cet exercice comptable Source: ANSD et Banque mondiale


souligne le rôle relativement restreint du
secteur privé. D’une part, la consommation privée s’est accrue moins rapidement que
l’économie, indiquant un impact limité sur la demande globale et par ricochet sur les ventes des
entreprises sénégalaises. D’autre part, on note que ni les exportations, ni l’investissement privé
n’ont vraiment décollé pendant cette période. En ce qui concerne les investissements privés, ce
constat sera en partie nuancé dans la deuxième partie de cette étude en constatant un
comportement différencié entre le secteur formel, où les entreprises ont investi à un rythme
croissant au cours de ces dernières années, et le secteur informel qui continue de se caractériser
par un taux d’investissement en capital physique pratiquement négligeable. 7

7
Si les investissements privés ont augmenté plus rapidement que le PIB jusqu’en 2000, un fort ralentissement est
constaté pendant les 5 dernières années dans la mesure ils n’ont progressé que de 3.9% par an, soit un taux inférieur
à celui de la croissance économique.

8
Tableau 1.1 : Sources de la croissance sénégalaise, 1995-2003
Contribution a la Taux de Croissance
croissance Annuel
PIB 100.0% 4.0%
Taxes 15.9% 5.3%
Consommation Privée 74.1% 3.9%
Consommation Publique 8.8% 2.7%
Investissement Public (brut) 14.4% 11.2%
Investissement Privé (brut) 21.7% 5.7%
Var. des stocks 14.1% -22.9%
Exportations 6.6% 0.9%
Importations -39.6% 4.5%

Mémorandum :
Var. réserves -13.0%
Afflux de capital 50.2%
Source : Comptes nationaux et calculs de la Banque mondiale

1.8 La fragilité de la croissance économique sénégalaise est encore illustrée en procédant à


une décomposition de l’offre globale. Cet exercice nous permet de mettre en évidence que
pratiquement la moitié de la Graphique 1.3: Croissance économique et exportations,
croissance économique s’est 1995-2004
concentrée autour de 5 secteurs
(sur 40) pendant la période 1995-
16%
2004, 8 avec par ordre décroissant Produits chimiques

d’importance : le commerce (qui 14% Petrole


Part dans total exportations

compte pour 18% de la croissance 12%


Tourisme
du PIB en dehors de
10%
l’administration publique), les
postes et télécommunications 8%
(9%), l’agriculture (8%), la Communications
6%
construction (7%), et les activités
immobilières (6%). 4%

2%
Agriculture
1.9 Ces résultats mettent en Commerce
Construction
avant le rôle joué par la 0%
-5.0% 0.0% 5.0% 10.0% 15.0% 20.0%
construction, en partie stimulée par
Contribution a la croissance
les grands travaux publics et la
construction de résidence par les Source: ANSD et Banque mondiale
sénégalais de l’extérieur, et l’essor
du secteur informel à travers le
commerce. La contribution du secteur des télécommunications capte avant tout la performance
de la SONATEL et l’établissement récent de centres d’appels, alors que celle de l’agriculture est
surtout liée au poids de ce secteur dans l’économie sénégalaise plutôt que par sa bonne
performance. Il est intéressant de relever que l’ensemble de ces secteurs, à l’exception notable de

8
Plus de 2/3 de la croissance économique est expliquée par l’expansion de 10 secteurs.

9
celui des télécommunications, sont intenses en main d’œuvre. Cette dépendance traduit le
manque de ressources naturelles et confirme que l’avenir de l’économie sénégalaise sera
largement tributaire de sa capacité à créer des emplois à haute valeur ajoutée qui lui permettront
d’améliorer sa compétitivité, en particulier sur les marchés internationaux.

1.10 Non seulement la croissance sénégalaise s’est trouvée relativement peu diversifiée autour
d’un nombre restreint de secteurs économiques mais elle a été portée par des secteurs qui ne sont
pas ou que faiblement exportateurs. Les cinq secteurs qui ont contribué le plus à la croissance
économique pendant ces 10 dernières années ont compté pour moins de 1% de la croissance des
exportations observées pendant cette période. D’une manière plus générale, la faible
participation des secteurs exportateurs à la croissance économique au Sénégal est confirmée dans
le graphique 1.3 ci-dessus qui montre une corrélation fortement négative entre la contribution
sectorielle à la croissance du PIB et la part de ces secteurs dans le total des exportations.

1.11 L’expérience internationale démontre que, tôt ou tard, l’étroitesse du marché local au
Sénégal en raison du nombre réduit d’habitants et, surtout, de leur faible pouvoir d’achat
s’imposera comme une contrainte au
Graphique 1.4 : Une croissance basée sur les
développement soutenu. Le manque
exportations…sauf au Sénégal
d’expansion des exportations
sénégalaises contraste d’ailleurs avec 3.5

l’expérience des pays en


3.0
développement qui ont réussi leur
transition vers l’émergence
exportations (%)/PIB (%)

2.5

économique. C’est ainsi que les 2.0


tigres et dragons d’Asie, la Tunisie,
1.5
l’Ile Maurice et le Chili ont tous vu
leurs exportations s’accroître plus 1.0

rapidement que leur revenu national


0.5
au cours de ces dernières décennies
(par exemple jusqu’à trois fois plus 0.0
Senegal Maurice Malaisie Chili Ouganda Coree
vite en Corée du Sud comme cela est
représenté dans le graphique 1.4).

1.12 Le diagnostic qui ressort de notre analyse succincte de la demande et de l’offre globales
est le caractère fragile de la croissance économique au Sénégal, qui trouverait son explication
dans deux phénomènes simultanés : (i) le rôle marginal de la croissance de la consommation et
de l’investissement privé dans l’expansion de la demande globale ; et (ii) la forte concentration
de la croissance autour d’un nombre restreint de secteurs économiques qui, de surcroit, ne sont
que faiblement exportateurs.

10
2. CROISSANCE ET PAUVRETE A LA LUMIERE
DU MARCHE DU TRAVAIL

2.1 L’expansion récente de l’économie sénégalaise se caractérise par sa dépendance à


l’investissement public et sa concentration autour d’un nombre restreint d’activités. Or, la
littérature économique récente a montré que la croissance économique se doit d’être participative
pour garantir des taux élevés au cours du temps. S’il est bien compris que la croissance
économique est indispensable pour réduire la pauvreté, il est de plus en plus admis que la
réduction de la pauvreté est à son tour nécessaire pour engendrer une hausse soutenue de la
croissance globale. 9 Nous allons d’abord nous interroger sur l’ampleur de cette double relation
de causalité au Sénégal pour ensuite conclure en faveur du rôle central joué par le marché du
travail dans la transmission de ces effets entre pauvreté et croissance.

A. LA DOUBLE CAUSALITE ENTRE CROISSANCE ET PAUVRETE

2.2 Le Sénégal, en dépit des progrès réalisés au cours de la dernière décennie, reste un des
pays les moins avancés avec non seulement un revenu moyen par habitant autour de 710 dollars
en 2005 10 mais avec plus de la moitié de la population qui n’a pas les ressources financières
suffisantes pour acheter un panier minimal de subsistance.

2.3 Il existe au moins trois types d’arguments pour justifier que la prévalence de la pauvreté
freine la croissance économique dans un pays comme le Sénégal. Le premier argument met
l’accent sur la faiblesse de la demande en cas de pauvreté généralisée. En effet, les pauvres
dépensent moins que leur potentiel en raison de leurs contraintes de liquidités, limitant ainsi
l’impact sur la consommation finale et la demande globale. Cet effet expliquerait en partie le
taux d’accroissement relativement faible de la consommation privée, inférieur à celui de la
croissance du PIB, au Sénégal. Cet effet serait surtout en vigueur dans les couches de la
population les plus défavorisées –celles qui sont classifiées en situation de pauvreté extrême, soit
environ 10% de la population totale.

2.4 Le deuxième argument met l’accent sur l’offre, notamment les facteurs de production : le
capital et le travail. En effet, la capacité des pauvres à épargner et donc à faire des
investissements productifs (cf. Sachs et al [2004]) 11 est faible et n’est pas compensée par l’accès
à des crédits financiers puisqu’ils sont les premiers évincés des marchés financiers pour des
raisons évidentes de manque de garanties et de risques (hasard moral). De même, les pauvres ont
généralement moins de possibilités d’investir en capital humain (qui est vu par beaucoup
d’économistes comme le principal facteur explicatif de la croissance économique dans le long-
terme), limitant leur capacité à adapter et à utiliser de nouvelles technologies (Kremer [1993]) 12 .
Au-delà de la contrainte de liquidités, les pauvres sont plus vulnérables à des risques qui leur
obligent à abandonner leurs études (cf. Perry et al. [2006]). Ces facteurs expliquent que les

9
Pour un survol, cf. Perry et al. Poverty Reduction and Growth : Virtuous and Viscious Circles, 2006.
10
Banque mondiale, méthode de l’atlas.
11
J. Sachs et al, Ending Africa’s Poverty Trap, Brooking Papers on Economic Activity, I, 2004.
12
M. Kremer, The O-Ring Theory of Economic Development, Quarterly Journal of Economics, 1993.
travailleurs qualifiés au Sénégal sont inferieurs à 5% de la force totale de travail et que
l’économie se maintient autour d’un sentier de croissance sous-optimal au cours du temps. 13

2.5 Enfin, un troisième argument met l’accent sur l’aspect de l’économie politique de la
pauvreté. Si une partie substantielle de la population demeure en situation permanente de
pauvreté, sans recevoir les bénéfices de la croissance économique, il est vraisemblable qu’elle
abandonne son soutien en faveur des réformes économiques qui ont généré la croissance. 14

2.6 Suivant ces explications, l’étendue et la permanence de la pauvreté empêcheraient le


Sénégal de décoller et d’atteindre des taux de croissance économique qui le propulseraient vers
l’émergence. Afin d’illustrer l’ampleur de ce phénomène, les estimations obtenues par Lopez et
Serven [2005] 15 sur un large échantillon de pays pendant la période 1960-2000 suggèrent que le
taux annuel de croissance économique au Sénégal aurait pu être en tendance 2 points supérieur à
celui qui avait été observé en 2003-2005 si son niveau de pauvreté avait été celui du Ghana ou de
l’Ouganda. Avec un taux de pauvreté égal à celui du Vietnam, il aurait possible d’atteindre 10%.
Bien entendu ces simulations sont à interpréter avec précaution, mais elles offrent un ordre de
grandeur des effets néfastes qui sont associés à la pauvreté sur la croissance économique au
Sénégal.

B. L’EMERGENCE D’UN CERCLE VERTUEUX A TRAVERS LE MARCHE DU TRAVAIL

2.7 Afin de briser le cercle vicieux de sous-croissance et de pauvreté, il est envisageable de


pousser dans deux directions simultanées à l’intérieur desquelles le marché du travail joue un
rôle prédominant.

2.8 La première direction serait de provoquer une croissance de l’économie plus rapide afin
d’accélérer la baisse de la pauvreté, qui à son tour influerait positivement sur la croissance
économique. Parce qu’au rythme actuel de 5%, il faudrait pratiquement 30 ans pour réduire le
niveau de pauvreté de moitié, les autorités sénégalaises ont porté une attention particulière aux
moyens pour relever sensiblement le taux de croissance économique. Dans cette optique,
l’utilisation d’une politique budgétaire efficace, y compris de l’aide étrangère, se trouve au
centre de cet agenda. Cet intérêt a d’ailleurs justifié la dernière Revue des dépenses publiques
préparée par la Banque mondiale qui a consacré une part importante à cette question relative à
l’optimalisation de la contribution des flux de financement extérieur sur l’efficacité de la
politique budgétaire au Sénégal. 16

2.9 En même temps, l’expansion du secteur privé est vue comme indispensable pour
pérenniser la croissance, comme cela est mis en évidence dans la stratégie de croissance

13
Pour un modèle macro-économique qui prend en compte ces effets de la pauvreté sur le taux d’épargne et les
investissements en capital physique et humain, cf. Galor et Zeira, Income Distribution and Macroeconomics,
Review of Economic Studies, 1993.
14
Cf. World Development Report, Equity and Development, 2006 pour un rappel éloquent de cette relation entre
inégalité et croissance.
15
H. Lopez and L. Serven, Too Poor to grow, Banque mondiale 2005. Leurs simulations sous-estiment l’effet total
de la pauvreté sur la croissance car il ne prend pas en compte les effets indirects que la pauvreté exerce sur
l’éducation et l’accès à l’infrastructure.
16
Revue des dépenses publiques, Sénégal : Développements récents et les sources de financement du Budget de
l’Etat, Banque mondiale, juin 2006.

12
accélérée qui est également le premier pilier de la nouvelle stratégie de réduction de la pauvreté.
Le comportement mitigé de l’investissement privé et des exportations pendant la dernière
décennie, notamment sur la période postérieure à l’année 2000, provient en partie du manque de
compétitivité des entreprises sénégalaises. Si ce manque de compétitivité trouve son origine dans
de multiples facteurs, le rôle du marché du travail ne peut pas être négligé.

2.10 Le rôle central du facteur travail transparait dans le poids de la masse salariale au sein de
la fonction de production des entreprises sénégalaises, représentant jusqu’au quart des coûts
totaux ou la moitié de la valeur ajoutée des entreprises opérant dans des secteurs stratégiques
comme le textile et les services informatiques et de communications. Ce poids est confirmé par
la récente étude du MIGA auprès d’un échantillon d’entreprises étrangères établies au Sénégal
qui conclut que le coût et la qualité du travail sont des facteurs 5 fois plus déterminants que
l’accès à l’infrastructure dans leur décision à investir ou non dans le pays. 17

2.11 Bien que nous allons revenir longuement sur ce concept dans la prochaine partie de cette
étude, il est utile de montrer tout de suite que la perte de compétitivité des entreprises
sénégalaises est fortement liée à la hausse du coût unitaire du travail (CUT). A titre de rappel,
celui-ci mesure le coût total du travail par unité physique d’output et permet de faire ressortir
l’importance respective des gains de productivité du travail (Qi/Li) et du salaire (wi/pi) sur la
compétitivité des entreprises. Pour le secteur d’activités i, il est mesuré par le rapport des
rémunérations à la valeur ajoutée au niveau, soit :

(1) CUTi= (wiLi/piQi) = (wi/pi)/(Qi/Li)

avec w la rémunération nominal du travail, L la quantité du travail, Q une mesure physique de la


production et p le déflateur de la valeur ajoutée.

2.12 Non seulement les résultats indiquent que le CUT a augmenté de 2,5% par an pour
l’ensemble de l’économie sénégalaise pendant la période 1995-2004, mais cette hausse a été plus
prononcée dans les 5 secteurs stratégiques privilégiés par la stratégie de croissance accélérée
(tableau 2.1). Il apparaît que les gains de productivités ont été marginaux, sauf pour quelques
secteurs comme les télécommunications et les nouvelles technologiques. En outre, l’ajustement
des salaires réels semble avoir systématiquement dépassé les gains de productivité. Ces résultats
globaux masquent des variations tant temporelles qu’au niveau des entreprises qu’il conviendra
de détailler plus en avant dans cette étude. En attendant, ils suffisent à justifier le rôle important
qui doit être donné au facteur travail dans la recherche d’une croissance économique accélérée au
Sénégal.

17
Source: MIGA Benchmarking exercice, 2005. A titre illustratif, une analyse statique de la structure des coûts
d’une entreprise type opérant dans le textile ou dans l’électronique/ communication montre qu’une hausse de 10%
des salaires devrait être compensée par une baisse de leurs charges associées aux utilités (eau et énergie) de 36% ou
70% dans chacun de ces secteurs pour maintenir leurs coûts totaux constants. Ces résultats contredisent la perception
en provenance des enquêtes récemment menées auprès des entreprises sénégalaises qui ont montré que les
contraintes liées au marché du travail ne se trouvaient pas parmi leurs premières préoccupations, même si le manque
de qualification de la main d’œuvre et la rigidité de la réglementation du travail représentaient une contrainte sévère
pour environ 20% d’elles (ce taux étant supérieur pour les entreprises de grande taille, étrangères et tournées vers
l’exportation). Or, nous croyons que ces résultats en provenance d’enquêtes, s’ils sont indicatifs, doivent être
interprétés avec précaution car les entrepreneurs ont tendance à concentrer leurs inquiétudes sur le court terme et sur
les facteurs hors de leur contrôle tels que les impôts et les taux d intérêts associés au crédit.

13
Tableau 2.1 : La perte de compétitivité des entreprises sénégalaises 1995-2004
Secteurs Variation Taux de Taux de croissance
annuelle du coût croissance annuel annuel de la
unitaire du travail des salaires productivité du
travail
Agriculture/Agrobusiness 0.6 0.6 0.0
Pêche 7.5 6.7 -0.8
Textile 3.8 4.1 0.2
Tourisme 6.9 9.1 12.1
Electronique/ 5.6 18.4 13.3
communications
Total 8.2 9.6 1.4

Autres 1.3 1.5 0.2


TOTAL 2.5 3.9 1.4
Source : comptabilité nationale.

2.13 La deuxième direction qui doit être privilégiée par les autorités sénégalaises pour
engendrer le cercle vertueux entre croissance économique et réduction de la pauvreté est d’agir
de manière proactive et volontariste sur la distribution du revenu en faveur des plus défavorisés.
Comme nous l’avons argumenté auparavant la prévalence de la pauvreté contraint l’économie
sénégalaise à rester sur un sentier de croissance sous-optimale. De plus, les inégalités dans la
répartition des revenus contribuent à affaiblir le lien entre la croissance économique et
l’allègement de la pauvreté, qui est plus faible au Sénégal qu’au Burkina Faso et au Vietnam. 18
Aujourd’hui, une réduction des inégalités (mesurée par une baisse de 1% de l’indice de Gini)
pourrait engendrer une réduction de 0,9 points de la pauvreté qui elle-même pourrait se
répercuter positivement sur le taux de croissance économique au Sénégal.

2.14 Le marché du travail joue un rôle majeur dans la mise en œuvre de ce cercle vertueux
entre croissance économique, pauvreté et réduction des inégalités. 19 La réduction de la pauvreté
suppose l’accès à un revenu qui est constitué pour la majorité de la population, surtout la plus
démunie, par la rémunération du travail. D’ailleurs, les ménages sénégalais confirment dans
l’enquête ESAM-II que le revenu du travail est le premier facteur pour les aider à sortir de la
pauvreté (et non pas l’aide ou l’accès à un système de sécurité sociale). Les inégalités dans la
répartition des richesses sont souvent perpétuées par les écarts salariaux, qui peuvent atteindre un
facteur de 3 entre le salaire médian dans le secteur formel et informel ou un facteur de 2 entre les
hommes et les femmes dans le secteur informel. Ces écarts interpellent les décideurs et leur
explication retiendra notre attention dans les prochaines parties de cette étude.

2.15 Le rôle du marché du travail tel que décrit ci-dessus devrait même s’accentuer dans les
années à venir en raison de la pression démographique au Sénégal. Aujourd’hui, presque la
18
L’élasticité de la pauvreté par rapport à une variation du revenu par habitant apparaît relativement faible au
Sénégal (-0.9), inférieure à celle reportée au Vietnam (-1.4), au Burkina (-2.0), mais approximativement à la même
valeur que l’Ouganda. Ce résultat s’explique en grande partie par le degré relativement élevé d’inégalité dans la
répartition des revenus au Sénégal (qui se trouve autour de 0.37), qui a même augmenté au cours de la dernière
décennie. Ces comparaisons sont basées sur les données inclues dans le rapport de la Banque mondiale, Pro-Poor
Growth in 1990s, 2005.
19
Pour une vue similaire sur le rôle fondamental joué par le marché du travail, cf.G. Fields, Labor Markets in Pro-
Poor-Growth : An Ananalys of Fourteen Country Paper, background note for OPPG Labor market paper, 2005.

14
moitié de la population sénégalaise a moins de 20 ans, ce qui signifie que chaque année environ
100 000 chercheurs d’emplois vont se présenter sur le marché du travail, provoquant des tensions
qui devront être gérées par les autorités. Ces tensions sont déjà manifestes par les taux élevés de
chômage et de sous-emploi parmi les jeunes –nous y reviendrons en détail dans le chapitre 3.1 de
cette étude—et par les flux migratoires vers les pays industrialisés. L’accès à un travail, de bonne
qualité et avec un salaire décent, sera impératif pour préserver les équilibres sociaux et politiques
au Sénégal et ainsi propulser le pays vers l’émergence.

15
3. CONCLUSION

3.1 Cette première partie a rappelé que l’atteinte d’une croissance soutenue et équitable
dépendra de la capacité des autorités à améliorer l’efficacité de la politique budgétaire et à
encourager le développement du secteur privé par la mise en place des conditions favorables à
son essor (climat des affaires transparent, infrastructure, etc.). Ces deux défis avaient déjà été
soulignés par les autorités dans leurs stratégies de réduction de pauvreté et de croissance
accélérée. Il existe une convergence d’opinions qui a d’ailleurs justifié l’alignement du
programme-pays de la Banque mondiale pour ces prochaines années sur ces deux stratégies
gouvernementales.

3.2 Pourtant, il sera difficile d’argumenter que les objectifs ambitieux du Gouvernement en
termes de croissance économique et de réduction de la pauvreté pourront être atteint sans un
marché du travail efficace. D’abord, nous avons montré que l’expansion de la croissance
économique à travers le secteur privé dépendra de la compétitivité des entreprises sénégalaises,
qui à son tour sera étroitement liée à la baisse des coûts unitaires du travail par l’émergence des
gains de productivité. La plupart des secteurs stratégiques au sein de l’économie sénégalaise sont
fortement intensifs en facteur travail comme ceux de la communication et de la haute
technologie, le textile et l’agriculture. Ensuite, la réduction significative de la pauvreté
nécessitera la création d’emplois de qualité à un nombre suffisant pour absorber l’offre
croissante de jeunes travailleurs sur le marché du travail et leur permettre d’en vivre décemment.
Sans travail décent, ceux-ci seront tentés de prendre des mesures plus radicales pour sortir de la
pauvreté au risque de provoquer des fractures sociales et ainsi empêcher l’émergence d’un cercle
vertueux de développement qui devrait propulser l’économie sénégalaise vers une croissance
économique accélérée au cours de ces prochaines années.

3.3 Cette double leçon n’est pas passé inaperçue aux yeux des autorités sénégalaises. Il faut à
présent l’approfondir et comprendre les motivations tant des entreprises que des travailleurs sur
le marché du travail pour ensuite identifier un agenda de réformes tant pour le court que le
moyen terme qui permettra à ce marché de jouer son double rôle comme instrument de
croissance économique et de lutte contre la pauvreté au Sénégal.
PARTIE II : LE MARCHE DE L’EMPLOI DANS LA
PERSPECTIVE DES ENTREPRISES

1. Dans une économie comme le Sénégal, il existe un surplus chronique de main-œuvre en


raison des taux démographiques élevés (selon les recensements de la population il est estimé que
plus de 100 000 jeunes entrent chaque année sur le marché de l’emploi). C’est pourquoi, il est
raisonnable d’argumenter que l’emploi est surtout contraint par la demande des entreprises et de
l'administration publique, qui est à son tour fortement dépendante de la compétitivité des
entreprises, et donc de la productivité et la qualité du travail.

2. C’est dans cette logique, volontairement simplificatrice, que cette seconde partie
s’intéressera à identifier les facteurs qui influencent la demande de travail de la part des
entreprises. Nous nous proposons de suivre une démarche en trois étapes, qui sera articulée
autour des trois thèmes suivants :
• Quels sont les travailleurs qui ont été embauchés par les entreprises au Sénégal ? Quelles
sont leurs caractéristiques (âge, genre, qualifications)? Dans quels secteurs ou dans quel
type d’entreprise travaillent-ils ? Quel est le degré de formalité de l’emploi ?
• Quels sont les secteurs et les entreprises qui ont été porteurs d’emplois au cours du
temps? Quelle a été le comportement des entreprises dans le secteur formel et informel ?
• Quelle est la productivité du travail et les salaires au sein des entreprises (formelles et
informelles) et leur évolution au cours du temps ? Quelle est la relation entre la
productivité et les salaires ? Quelle a été l’évolution du coût unitaire du travail et son
impact sur la compétitivité des entreprises sénégalaises ?

3. Cette démarche séquentielle nous permettra d’apporter un certain nombre de réponses sur
le marché de l’emploi au Sénégal dans la perspective des entreprises. Nous constaterons que les
entreprises informelles ont été les principales pourvoyeurs d’emplois, tant dans les campagnes
que dans les villes, au cours de la dernière décennie, alors que l’emploi formel a quasiment
stagné. Cette évolution est problématique car les entreprises informelles sont 3 à 10 fois moins
productives que celles qui opèrent dans le secteur formel, soulignant leur difficulté à devenir
compétitives et propulser l´économie sénégalaise vers une croissance accélérée. La faiblesse de
la demande de travail de la part du secteur formel trouve son origine dans deux phénomènes
simultanés : (i) les gains modérés de productivité du travail en raison du manque de qualification
de la main d’œuvre et du dysfonctionnement du marché du travail ; et (ii) les ajustements
généreux des salaires qui dépassent les gains de productivité pour certaines catégories de
travailleurs qui peuvent exploiter des situations de rente. L’enjeu sera d’identifier les contraintes
derrière ces deux phénomènes pour conduire à une baisse du coût unitaire du travail, qui
contribuera à améliorer la compétitivité des entreprises sénégalaises et à stimuler la demande de
travail.

17
4. LA SITUATION ACTUELLE DE L’EMPLOI

4.1 L’objectif de ce chapitre est de décrire la situation actuelle de l’emploi au Sénégal. 20 Le


troisième Recensement Général de Population et de l’Habitat (RGPH III) effectué en 2002 nous
enseigne que la force de travail (population potentiellement en âge de travailler âgée de 15 à 64
ans) atteint environ 5,3 millions d’habitants et que celle qui déclare être active est de 3,1
millions, soit respectivement 53,4% et 32% de la population totale. Si le premier pourcentage est
proche de ceux observés dans la sous-région, 21 le deuxième suggère un nombre inhabituel
d’inactifs. Nous allons revenir sur cette question dans la troisième partie de cette étude lorsque
nous examinerons de plus près les sources statistiques (qui sont en partie controversées en ce qui
concerne les femmes au foyer et les groupes de la population qui reportent être inactifs),
notamment en essayant de distinguer ceux qui le sont volontairement (comme les étudiants) de
ceux qui le sont involontairement (ceux qui se sont découragés à chercher un emploi).

4.2 En attendant, dans la perspective des entreprises, il convient d’identifier ce que font les
travailleurs âgés de 15 à 64 ans au Sénégal. D’emblée, il apparaît que les caractéristiques de
l’emploi varient énormément suivant le milieu de résidence (rural ou urbain), comme cela est
mis en évidence dans le graphique 4.1 (Annexe 4 propose une description détaillée des
caractéristiques de l’emploi). Ci-dessous nous allons d’abord passer en revue les principales
divergences entre le marché du travail en milieu rural et urbain pour ensuite nous poser la
question dans le chapitre suivant si ces deux marchés ont plutôt tendance à converger ou à
diverger au cours du temps.

A. LES CARACTERISTIQUES DE L’EMPLOI EN MILIEU RURAL

4.3 L’emploi dans le milieu rural compte pour environ 59% des personnes qui travaillent au
Sénégal selon le dernier recensement de la population en 2002. Si cette proportion peut paraître à
priori élevée, elle a diminué au cours du temps en raison de la forte émigration rurale et est
aujourd’hui largement inférieure à celle observée dans les autres pays africains, comme le Mali,
le Burkina Faso, l’Ethiopie ou la Tanzanie. D’une manière générale, la Banque mondiale estime
que l’emploi en zone rural compte pour presque 70% de l’emploi en Afrique sub-saharienne.

20
En commun accord avec l’Agence Nationale de la Statistique, la description est basée sur les résultats des
recensements de la population qui offrent la couverture la plus large et la plus stable au cours du temps. Cette
source a été complétée, lorsque nécessaire, par les enquêtes auprès des ménages (ESAM-I et II) et l’enquête 1-2-3 à
Dakar qui contiennent des informations plus précises sur l’emploi. Pour plus de détails, cf. encadré 2.1 et Annexe 2.
21
Pour la définition de ces concepts, cf. Annexe 1.

18
Graphique 4.1 : Synthèse du marché de l’emploi

Arbres de classification descendante hiérarchique de la force de travail


Population Population Population
totale urbaine rurale
(RGPH 2002) (RGPH 2002) (RGPH 2002)
Effectif: Effectif: Effectif:
9.855 5.847 4.008
(100%) (100%) (100%)

En âge de Pas en âge de En âge de Pas en âge de En âge de Pas en âge de


travailler travailler travailler travailler travailler travailler
(RGPH 2002, Même source (RGPH 2002, même source (RGPH 2002, même source
10 ans ou +) 46.6% 10 ans ou +) 40.3% 10 ans ou +) 50.9%
53.4% 59.7% 49.1%

Actifs Inactifs Actifs Inactifs Actifs Inactifs


(RGPH RGPH 2002) (RGPH 2002) (RGPH 2002) (ESAM II (ESAM II
2002) 39.6% 58.8% 41.2% 2002) 2002)
60.4% 61.8% 38.2%

Chômeurs Occupés Chômeurs Occupés Chômeurs Occupés


(RGPH) (RGPH) (RGPH) (RGPH) (RGPH) (RGPH)
13% 87% 17.1% 82.9% 9.8% 80.2%

Indépendants Dépendants Indépendants Dépendants Indépendants Dépendants


(RGPH) (RGPH) (RGPH) (RGPH) (RGPH) (RGPH)
56% 44% 50.1% 49.9% 60.3% 39.7%

Non salariés Salariés Non salariés Salariés Non salariés Salariés


(RGPH) (RGPH) (RGPH) (RGPH) (RGPH) (RGPH)
62.4% 37.6% 40% 60% 83.3% 16.7%

Non Permanents Non Permanents Non Permanents


permanents (ESAM II) permanents (ESAM II) permanents (ESAM II)
(ESAM II) 72.9% (ESAM II) 84% (ESAM II) 36.2%
27.1% 16% 63.8%

Permanents Permanents Permanents Permanents Permanents Permanents


temps plein temps partiel temps plein temps partiel temps plein temps partiel
(ESAM II) (ESAM II) (ESAM II) (ESAM II) (ESAM II) (ESAM II)
79.3% 20.7% 80.3% 19.7.4% 71.3% 28.7%

Ensemble Urbain Rural

19
4.4 Les principales caractéristiques de l’emploi en milieu rural au Sénégal, qui émergent de
l’enquête des ménages (ESAM-II), sont les suivantes :

• Les travailleurs sont en actifs plus longtemps que dans les villes, surtout les jeunes et
les ainés. L’on y constate que près d’un enfant sur 2 a déjà rejoint le marché du travail
avant l’âge de 15 ans et que près de 9 ainés de plus de 64 ans sur 10 continuent à
travailler.
• L’emploi est concentré autour du secteur primaire dans des exploitations de petites
tailles. Environ 8 travailleurs sur 10 ont une occupation principale dans l’agriculture,
l’élevage ou l’exploitation forestière. Presque toute la force de travail prend place en
outre dans des exploitations de type familial ou individuel, à savoir dans des
entreprises de toute petite taille.
• Les conditions d’emploi sont extrêmement précaires. Si les taux d’activités sont en
moyenne plus élevés dans les campagnes, la majorité des travailleurs sont des
saisonniers (6 sur 10) et uniquement un quart d’entre eux estiment avoir une activité
permanente à plein temps. Le degré d’informalité est quasi universel dans la mesure
où pratiquement tous les travailleurs ne bénéficient pas de couverture sociale
formelle.
• Enfin, le degré de qualification de ceux qui travaillent est très bas puisque plus de 7
personnes (âgées de plus de 15 ans) sur 10 ne savent pas encore lire en milieu rural,
dont pratiquement 9 femmes sur 10. 22
4.5 Le marché de l’emploi en milieu rural apparaît relativement homogène. Que ce soit les
hommes ou les femmes, ils sont tous à la même enseigne en termes de leurs activités (autour du
secteur primaire), de leur précarité (une large majorité n’a pas un emploi permanent dans une
entreprise individuelle ou familiale) et de leur manque de qualifications (ils sont des ouvriers
sans qualification). La même absence de différence est également apparente entre les groupes
d’âge. Cette homogénéité transparait par delà les frontières puisqu’elle prévaut dans les autres
pays de la sous-région. Elle rappelle les conditions difficiles auxquelles la population rurale doit
faire face en Afrique, qui doit travailler pour se nourrir dans des activités avec un avenir
incertain. Cela explique aussi les taux de participation plus élevés qu’en milieu urbain, car les
gens n’ont simplement pas le choix car ils ne peuvent compter que sur le revenu du travail pour
survivre (même si celui-ci est de plus en plus complété par des transferts, notamment en
provenance des immigrés).

4.6 Le caractère saisonnier ou temporaire de l’emploi en milieu rural est confirmé par les
passages de la dernière enquête des ménages. C’est ainsi que suivant la date de passage, les taux
d’activités sont apparus très différents dans les campagnes. Il y avait près d’un million d’inactifs
supplémentaire entre les premier et troisième passages (qui étaient séparés de 8 mois),
notamment en raison de l’accroissement de la population qui déclare être restée au foyer (tant
pour les hommes que les femmes).

4.7 La vulnérabilité de cette force de travail, partiellement inoccupée et sans grande


perspectives d’avenir, est aggravée par la faiblesse de leurs qualifications qui contribuent à les

22
A titre de comparaison, presque 1 femme sur 2 déclare savoir lire à Dakar.

20
exposer aux chocs climatiques et aux catastrophes naturelles qui sont récurrentes dans un pays
sahélien. Pour cette raison, comme nous l’approfondirons dans le chapitre suivant, la population
rurale continue de se déplacer vers les villes car elle reste attirée par la perspective d’un emploi,
surtout d’un emploi meilleur. Ces flux migratoires sont entrain de créer des déséquilibres dans
l’aménagement du territoire qui sont de plus en plus difficiles à gérer au Sénégal. Il est en effet
estimé que l’agglomération de Dakar concentre près d’un quart de la population sur moins de
0,3% du territoire.

4.8 Afin de réduire la vulnérabilité des travailleurs du monde rural et de maitriser les taux
d’émigration, une des voies est de chercher à diversifier les occupations en milieu rural. Au-delà
de la diversification du secteur primaire, dont les activités peuvent s’étendre à des produits autres
que l’arachide (comme cela est d’ailleurs exploré dans la SCA), l’idée est de développer des
emplois alternatifs dans le commerce, le transport et autres activités de services. La Banque
mondiale a lancé une nouvelle étude parallèle qui cherche à identifier les facteurs pour stimuler
ces emplois alternatifs, encore marginaux au Sénégal. 23 L’enquête ESAM-II enseigne que, dans
le bassin arachidier, les revenus dérivés des activités de l’artisanat, du transport et du commerce
ne dépassent pas 20% du revenu total des ménages contre 60% pour les revenus dérivés du
secteur primaire et 20% des transferts d’argents en provenance de Dakar et de l’étranger. 24

B. LES CARACTERISTIQUES DE L’EMPLOI EN MILIEU URBAIN

4.9 Les caractéristiques de l’emploi en milieu urbain, surtout à Dakar, sont différentes de
celles en milieu rural. L’emploi n’y apparaît plus autant homogène puisqu’il existe une plus
grande diversification des occupations, y compris autour des services et du commerce, une
formalisation partielle et des taux de participation moins élevés. La particularité du Sénégal par
rapport aux autres pays de la sous-région ne se trouve pas dans l’existence de deux marchés du
travail distincts entre les villes et les campagnes mais plutôt dans leur taille relativement égale.

4.10 A la différence du monde rural où le secteur primaire captait la presque totalité des
emplois, la principale occupation en milieu urbain se trouve être le commerce qui représente
environ 1/3 des emplois (jusqu’à 2/3 pour les femmes). Celui-ci est suivi selon un ordre
décroissant par les autres services marchands, l’agriculture (et l’élevage), les transports et la
communication, et le BTP, qui comptent dans leur ensemble pour environ 2/3 des emplois en
milieu urbain. Il est intéressant de noter que la structure de l’emploi est identique entre Dakar et
les autres villes du Sénégal, à l’exception du poids de l’administration publique qui compte pour
environ 8% du total des emplois dans la capitale alors qu’elle est négligeable dans les autres
villes du Sénégal (cf. encadré 4.1).

23
Les résultats de cette étude devraient être disponibles pendant le deuxième semestre de 2007.
24
Le poids des revenus dérivés d’activités hors du secteur primaire et des transferts apparaissent plus important pour
les ménages dirigés par les femmes. Pour ces ménages, ces revenus représentent environ 38% du revenu total contre
16% pour les ménages dirigés par les hommes.

21
Encadré 4.1 : Les caractéristiques de l’emploi dans l’administration publique à Dakar

Le secteur public composé de l’administration publique et des entreprises publiques emploie


environ 8% des travailleurs de Dakar légèrement inférieur à la moyenne de l’ensemble des villes
de l’UEMOA qui est de 8,4%.

Les employés du secteur public sont moyennement plus âgés que les autres actifs occupés de
Dakar. Leur âge moyen est de plus de 41 ans contre 33 ans pour l’ensemble des travailleurs de
Dakar, suggérant que les jeunes s’insèrent difficilement à cause du gel dans les recrutements et la
stabilité des fonctionnaires dans leurs postes. Concernant les femmes, elles sont sous représentées
dans le secteur public, représentant environ le cinquième des agents de la fonction publique.

4.11 Non seulement les sources d’emplois apparaissent plus diversifiées en milieu urbain que
rural, mais les statuts des travailleurs varient fortement avec une part non négligeable de salariés
(30%), d’apprentis et de stagiaires (10%), même si les aides familiaux et les indépendants
continuent de représenter 40% de la force du travail. En raison des niveaux d’instruction en
moyenne plus élevés que dans les campagnes, les qualifications reportées sont en général
supérieures, surtout dans le secteur de l’industrie et dans l’administration publique qui
regroupent une large proportion de travailleurs avec une éducation secondaire et supérieure.
Cette plus grande diversification et qualification se traduisent par une plus grande sécurité de
l’emploi puisque les emplois permanents à temps plein représentent autour de 60% des postes de
travail, soit presque 3 fois plus que dans les campagnes.

4.12 Il est utile de préciser que la situation des femmes par rapport à celle des hommes sur le
marché de l’emploi se différencie davantage dans les villes que dans les campagnes. Les
principales différences sont mises en évidence ci-dessous

• Les femmes sont surtout occupées dans le commerce et les services domestiques (2/3
emplois à Dakar contre seulement 1/5 pour les hommes) qui se caractérisent, d’une
part, par une forte informalité dans l’auto-emploi et le travail au sein des ménages et,
d’autre part, par une taille modérée des activités dans des lieux de production mobiles
(comme ambulant sur la voie publique ou un poste improvisé dans un marché ou une
maison de l’entrepreneur). Les hommes sont occupées proportionnellement plus dans
l’industrie, le transport et la communication et le BTP ;
• Les femmes ne représentent qu’une part infime du nombre d’apprentis et de stagiaires
(1 apprenti sur 8 est une femme). Ce déséquilibre laisse penser à un biais à leur
encontre dans les programmes d’emplois mis en place par le gouvernement et les
programmes de formation ;
• Les femmes sont sous-représentées dans les professions qualifiées dans la mesure où
¾ d’entre elles exercent une occupation non-qualifiée alors que ce n’est le cas que
pour 1/3 des hommes.
4.13 Le travail des enfants a retenu l’attention de nombreux observateurs, y compris de la
Banque mondiale, au cours de ces dernières années au Sénégal. Une partie de cet intérêt provient
de la visibilité de ce phénomène dans les villes, notamment les « enfants de la rue » qu’on

22
retrouve à chaque coin de rue ou occupés à des tâches précaires dans des ateliers de fortunes. 25
Pourtant, un examen approfondi des résultats de l’enquête des ménages montre que le
phénomène du travail des enfants n’est pas nouveau et qu’il est beaucoup plus répandu en milieu
rural. L’on constate que presque la moitié des enfants entre 10 et 14 ans exercent une occupation
laborale dans les campagnes contre moins de 10% à Dakar ou 12% dans les autres villes du
Sénégal. Il est à noter qu’à Dakar plus de la moitié des enfants impliqués dans le marché du
travail reportent avoir fréquenté l’école ou continuent de la fréquenter bien que travaillant.

4.14 Les résultats de l’enquête 1-2-3 permettent d’appréhender de manière relativement


précise le marché de l’emploi informel à Dakar (tableau 4.1). Le premier constat qui peut être fait
est que la majorité des emplois en milieu urbain continuent de s’exercer dans l’informalité dans
le sens que pratiquement 95% des travailleurs ne bénéficient pas de couverture sociale formelle.
Ce faible pourcentage d’emplois formels est en partie expliqué par le nombre relativement réduit
d’employés dans les entreprises formelles car près de 2/3 des travailleurs sont cantonnés dans
l’auto-emploi et les activités familiales qui ne sont pas tenues à s’affilier aux systèmes de
sécurité sociale.

Tableau 4.1 : Décomposition de l’emploi informel à Dakar


(en % de la population occupée)
Total Secteur Administration Entreprises
privé et entreprises associatives
publiques et Ménages
% des travailleurs affiliés à la CSS, 4,7 2,8 29,4 0,9
IPRES et Caisse de retraite
% des travailleurs avec contrat écrit 29,6 23,7 91,6 8,5
% des travailleurs qui appartiennent à 30,4 26,1 100,0 4,8
une entreprise enregistrée au registre de
commerce
Source : Enquête 1-2-3

4.15 Il est toutefois utile de remarquer que les travailleurs qui sont employés par une
entreprise inscrite au registre du commerce ont une forte probabilité (proche de 90%) de recevoir
un contrat écrit en bonne et due forme, et donc de bénéficier d’une certaine protection sociale.26
Par contre, ils n’ont qu’une faible probabilité (1 sur 5) d’être affiliés à la caisse de sécurité
sociale, ce qui suggère que le « piège de l’informalité » à Dakar s’explique en grande partie par
le manque d’incitations qu’ont les entreprises et leurs employés à s’inscrire à la CSS, notamment
en raison de la lourdeur des contributions sociales. Nous reviendrons sur cette question plus en
avant dans cette étude.

4.16 La probabilité de détenir un emploi formel est influencée par un ensemble de


caractéristiques, qui ont été identifiées économétriquement : 27 (i) l’âge de l’employé ; (ii) le
nombre d’années que l’employé a passé à l’école ; (iii) le degré de qualification de l’employé ; et

25
Une étude récente a estime que le nombre total d’enfants mendiants dans la rue à Dakar totalisaient environ 8 000
enfants, concentrés dans les quartiers de Pikine et de Rufisque. Bien que ce chiffre soit important, il ne représente
que 1,5% de la population urbaine âgée de moins de 10 ans au Sénégal.
26
Le Code du travail autorise les contrats oraux.
27
Les résultats des régressions sont disponibles sur demande.

23
(iv) la taille de l’entreprise. D’une manière générale, l’emploi formel prend place dans des
entreprises de taille relativement grande, alors que l’emploi informel à Dakar est concentré à plus
de 80% dans les entreprises de moins de 10 personnes (cf. tableau 4.1). Enfin, il ne nous a pas
été possible de discerner des différences notoires à travers secteurs ou branches d’activités sur la
probabilité de détenir un emploi formel ou informel. 28

Graphique 4.2 : Répartition de l’emploi selon la taille


de l’unité économique, Dakar, 2002

Emploi formel Emploi Informel

0.1
20.9 55
Auto emploi Auto emploi
33.7
Micro entreprises (2-10 Micro entreprises (2-10
14 personnes)
personnes)
Petites Entreprises (11-100 Petites Entreprises (11-
personnes) 100 personnes)
Grandes Entreprises (>100 4 Grandes Entreprises
personnes) (>100 personnes)

45.3 27

Source : Enquête 1-2-3.


Note : a/ L’emploi formel est définit selon la définition la plus large, à savoir qui prend place dans des unités de
production inscrite au Registre du Commerce.

4.17 L’employé type du secteur formel, (qui bénéficie d’un contrat écrit) à environ 39 ans,
passe 11 années à l’école, est relativement qualifié et travaille dans une grande entreprise. Celui
qui est affilié à la CSS présentera les mêmes caractéristiques, sauf qu’il aura autour de 42 ans et
aura passé 13 ans à l’école. Le travailleur typique dans le secteur informel (qui n’a pas de contrat
écrit) est âgé de 28 ans, possède un niveau moyen d’études inférieur à 6 ans (qui est le niveau du
certificat d’études primaires) et est actif dans une micro-entreprise (de 2 à 10 personnes) ou une
entreprise individuelle. 29

4.18 S’il y a moins de femmes que d’hommes avec un emploi formel, ce résultat semble
d’abord expliqué par les différences en termes d’accès à l’éducation et d´être employé par une
entreprise de grande taille. Il est vrai que pratiquement 40% des femmes à Dakar déclarent
n’avoir jamais été à l’école contre ¼ des hommes, alors que la probabilité d’obtenir un emploi
formel dans le secteur privé double entre les travailleurs qui n’ont pas d’éducation et ceux qui
ont une éducation universitaire. Toutefois, l’accès à l’éducation n’explique pas tout car, pour le
même niveau d’éducation, les femmes ont quand même une moins forte propension à être
employées dans le secteur formel que les hommes. Comme cela est détaillé en Annexe 5, un
homme âgé de 25 ans avec un niveau d’éducation primaire a une probabilité supérieure à 20% de

28
Il faut néanmoins relever que 53% des actifs du privé formel travaillent dans les services et 35% dans le secteur
industriel. Les branches d’activités du primaire et le sous secteur du commerce ne sont pas développés au niveau
privé formel à Dakar.
29
Il ressort également que près de la moitié des travailleurs informels à Dakar sont des marchands ambulants
exerçant sur la voie publique ou fournissant leurs services dans le domicile de leurs clients.

24
travailler dans le secteur privé formel, alors qu’une femme avec le même profil n’a que 5% de
chances. Il semble donc exister une discrimination à l’encontre femmes concernant leur accès à
un poste de travail dans le secteur moderne de l’économie sénégalaise qui va au-delà du niveau
d’éducation. 30

30
L’unique exception semble être le secteur public puisqu’une femme et un homme avec une éducation universitaire
ont approximativement la même probabilité d’obtenir un emploi au sein de l’administration publique (autour de
40%).

25
5. LES MECANISMES D’AJUSTEMENT DE L’EMPLOI AU
COURS DE LA DERNIERE DECENNIE

5.1 Jusqu’à présent nous avons cherché à cerner les principales caractéristiques du marché de
l’emploi au Sénégal en nous focalisant sur la situation actuelle. Afin de compléter ce diagnostic,
il nous faut encore identifier les mécanismes d’ajustement qui ont pris place au cours de la
dernière décennie. En effet, la création d’emploi se doit de prendre place dans les secteurs
dynamiques où les gains de productivité peuvent garantir la pérennité de la croissance
économique. Il est donc important de s’assurer que les mécanismes d’ajustement aient permis
une allocation optimale de la force de travail sénégalaise au cours du temps.

5.2 Dans cette vision, l’objectif de ce chapitre est de répondre aux deux questions suivantes :
(i) Comment a évolué l’emploi sur la période 1995-2004 en cherchant à distinguer les
ajustements sur le marché global de l’emploi et les ajustements sectoriels ? et (ii) Quelle a été la
variation de l’emploi dans les secteurs formels et informels et leurs mécanismes d’ajustement ?

5.3 Cette démarche nous permettra de mettre en évidence trois résultats principaux
concernant l’ajustement de l’emploi au Sénégal pendant ces 10 dernières années :

• L’économie sénégalaise a été capable d’absorber le surplus de main d’œuvre puisque


la croissance de l’emploi a été presque égale à celle de la population active tant dans
les villes que dans les campagnes.
• Cette absorption s’est surtout réalisée par une croissance rapide de l’emploi dans le
secteur informel, y compris en zone urbaine à travers une croissance du secteur du
commerce. Nous constaterons de surcroit que l’emploi informel a eu tendance à
s’accroitre plus rapidement en période de ralentissement de la croissance
économique, suggérant qu’il a été globalement un résidu de l’emploi formel.
• Enfin, la quasi-stagnation de l’emploi dans le secteur formel ne provient pas du
manque d’expansion économique, qui a en moyenne dépassé 4% pour l’ensemble de
ce secteur, mais plutôt de la préférence des entreprises en faveur de l’investissement
en capital physique au détriment de l’embauche des travailleurs supplémentaires.
Toutefois, nous constaterons que le marché de l’emploi formel au sein de PME a été
relativement actif à travers l’entrée et la sortie de travailleurs. A l’instar de ce qui se
passe dans d’autres pays, tels que la France et les Etats-Unis, ces entreprises sont à la
fois les sources principales de nouveaux emplois et de pertes d’emplois, mais le
problème au Sénégal se trouve dans leur poids marginal au sein de l’économie
formelle ce qui décourage la création d’emplois.

A. EVOLUTION DE L’EMPLOI GLOBAL ET PAR SECTEUR

5.4 L’offre de main d’œuvre a augmenté à un rythme soutenu au cours de ces dernières
années au Sénégal, puisque le taux de croissance de la population active âgée de 15 à 64 ans a été
de 4% pan an entre 1988 et 2002 (cf. encadré 5.1), soit 1,6 point plus vite que la population

26
globale. Ce rythme a d’ailleurs été plus rapide dans les villes (5,1% à Dakar et 5,9% dans les
autres villes) que dans les campagnes (3%) en raison des flux migratoires. L’enquête des
ménages confirme d’ailleurs que la recherche d’un travail est une des principales motivations des
émigrants en provenance des campagnes vers les villes au Sénégal.

5.5 Or, malgré ces taux de croissance relativement élevés, l’économie sénégalaise a été en
mesure d’absorber une grande partie de ce surplus de main d’œuvre, particulièrement à Dakar où
le nombre d’actifs occupés a plus que doublé au cours de la dernière décennie. C’est ainsi
qu’entre 1988 et 2002 plus d’un million d’actifs ont pu trouver une occupation, ce qui
correspond à la création de plus de 75 000 emplois par an. Toutefois, il faut quand même
reconnaître que les taux d’emplois ont dans l’ensemble baissé au cours du temps, passant de
91,5% en 1988 à 87% en 2002 et que le taux de chômage a augmenté, passant de 8,5% en 1988 à
13% en 2002.

5.6 Ce résultat globalement positif en termes de création d’emplois masque cependant des
différences notoires à travers secteurs (tableau 5.2 et pour plus de détails Annexe 6). La création
d’emplois a surtout été portée par la demande du secteur primaire (agriculture, élevage et foret)
en milieu rural et par les activités commerciales dans les villes, qui ont contribué respectivement
pour 37,3% et 34,5% de la croissance de la population active occupée au Sénégal pendant la
période 1995-2004. En termes de croissance annuelle, le diagnostic est différent puisque le
commerce (5,9%), suivi par les services (3,7%) et la construction (3,5%) ont été les secteurs les
plus dynamiques. La contribution du secteur primaire s’explique donc par son poids dans
l’emploi total (plus de 1 sénégalais sur 2 en 2004) que par une expansion soutenue au cours du
temps. Il aurait été pertinent d’examiner la mobilité intra-sectorielle de l’emploi, notamment à
travers le suivi de cohortes de travailleurs à travers le temps, mais cette information n’est pas
encore disponible au Sénégal. En extrapolant les résultats observés au Ghana, en Tanzanie et en
Ethiopie, cette mobilité ne doit pas être sous-estimée. 31 En Ethiopie, l’examen des flux de
travailleurs au cours du temps a montré une certaine mobilité entre le secteur public et privé avec
environ ¼ des employés avec une expérience dans l’administration publique qui se déplaçaient
vers le secteur privé, alors que l’inverse était marginal.32

31
J. Sandefur, P. Serneels et F. Teals, African Poverty through the lens of labor and mobility in three countries,
GPRP-WPS-060, Décembre 2006.
32
Banque mondiale, Ethiopia: Urban Labor Markets: Challenges and Prospects, mars 2007.

27
Encadré 5.1 : Les sources statistiques de l’emploi: Un casse-tête

Le diagnostic de l’évolution de l’emploi au cours du temps est rendu difficile par le problème de comparabilité
et de mise en cohérence qui entoure les principales sources statistiques en existence au Sénégal, en particulier les
recensements de la population (1976, 1988, et 2002) et les enquêtes des ménages (ESAM, 1995, et 2002). En
collaboration avec l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie, il a été convenu que les
recensements représentent les sources d’information statistiques les plus fiables pour une comparaison
temporelle de l’évolution de la population au Sénégal. La couverture et les définitions utilisées au cours des
enquêtes successives sont les plus stables et procurent donc une fiabilité aux résultats obtenus.
Tableau 5.1 : Evolution de la population âgée de 15 a 64 ans selon la situation
dans l’activité (en milliers de personnes)

RGPH 2002 / RGPH 1988


RGPH 1988 RGPH 2002 (Variation en%)
Dakar Autres Dakar Autres Dakar Autres
Rural Total Rural Total Rural Total
urbain urbains urbain urbains urbain urbains

occupés 307 228 1,110 1,645 650 495 1,557 2,702 5.5 5.7 2.4 3.6
Chômeurs 88 35 29 152 146 89 168 404 3.7 7.0 13.3 7.2
Taux de chômage 22.3 13.1 2.6 8.5 18.4 15.2 9.8 13.0
Actifs 395 263 1,139 1,797 796 584 1,725 3,105 5.1 5.9 3.0 4.0
Taux d'activité 50.6 43.7 57.2 53.3 61.1 55.8 61.8 60.4
Etudes/formation 93 68 57 219 171 150 133 454 4.4 5.8 6.3 5.4
Personnes au foyer 254 232 727 1,213 308 288 869 1,465 1.4 1.6 1.3 1.4
Autres inactifs 38 39 68 146 27 24 66 117 -2.4 -3.4 -0.2 -1.5
Inactifs 386 339 852 1,577 506 462 1,068 2,036 2.0 2.2 1.6 1.8
ND 4 6 9 18 23 23 80 126
TOTAL 785 608 2,000 3,392 1,325 1,069 2,874 5,267 3.8 4.1 2.6 3.2

Tableau 5.2 : Evolution de la population active occupée par secteur


d’activité de 1995 à 2004
Part dans l’emploi Croissance annuelle Contribution a la
Secteur d'activité 2004 (%) moyenne croissance
1995-2004 (%) 1995-2004 (%)
Agro-sylvo-pastoral 51.1 1.9 36.1
Pêche 2.3 1.4 1.2
Industrie 13.1 2.6 12.4
Construction 2.1 3.5 2.6
Commerce 19.1 5.9 34.5
Services 8.2 3.7 10.6
APU (y compris éducation et
santé) 4.2 1.7 2.6
Total 100.0% 2.8% 100%

Secteur formel 1/ 6.2% 1.1% 2.7%


Secteur informel 93.8% 2.9% 97.3%
Source : Comptes nationaux et Banque mondiale.
Note : 1/ le secteur formel est défini comme : (a) l’ensemble des unités de production qui possèdent un
numéro NINEA ou du numéro de contribuable ou (b) dans le cas des patrons et des travailleurs à leur propre
compte, qui tiennent une comptabilité.

28
B. LA CREATION D’EMPLOIS DANS LE SECTEUR INFORMEL

5.7 L’absorption de l’offre de travail par l’économie sénégalaise a été portée par la création
d’emplois dans le secteur informel (défini comme les entreprises qui ne possèdent pas de NINEA
ou un numéro de contribuable). Ces entreprises, y compris l’auto-emploi, ont compté pour 97%
de la croissance de l’emploi entre 1995 et 2004. Ce résultat était attendu dans les campagnes où
l’informalité est quasiment universelle, alors qu’en milieu urbain il provient de la croissance de
l’emploi dans le secteur du commerce où plus d’un quart des emplois crées ont pris place au
cours de la période 1995-2004.

5.8 La prépondérance de l’emploi informel n’est pas un phénomène propre au Sénégal car il
se retrouve dans la majorité des pays du continent. 33 Il traduit en partie l’aspect contre-cyclique
de cette forme d’emploi qui a tendance à augmenter lorsque les conditions économiques freinent
l’embauche par les entreprises formelles. Cette substituabilité entre l’emploi formel et informel
est mise en évidence dans la corrélation négative entre ces deux variables pendant la période
1980-2004. Pour une diminution de 10% de l’emploi formel, nous avons trouvé que l’emploi
informel augmente de 16%. Autrement dit, c’est quand les travailleurs sont incapables de trouver
des emplois dans les entreprises formelles qu’ils se réfugient dans le secteur informel (en plus du
chômage) comme l’ont suggéré les approches théoriques sur le marché du travail qui mettent
l’accent sur la présence d’un « marché dual » de l’emploi dans les pays en développement. 34
Cette interprétation n’est pas éloignée de celle de Tael [2005] au Ghana, mais elle sera quelque
peu nuancée dans le prochain chapitre où nous constaterons qu’une partie du secteur informel
décide de rester volontairement en marge du secteur formel en suivant une analyse coûts–
bénéfices.

5.9 L’approche développée récemment par M. Bosch et W. Maloney permet de mieux cerner
les deux canaux par lesquels la croissance de l’emploi informel a pris place (tableau 5.3).35
D’une part, la part des emplois informels semble avoir augmenté dans les secteurs
traditionnellement informels comme l’agriculture. D’autre part, il semble exister un passage
permanent des travailleurs avec un emploi dans le secteur formel vers le secteur informel à
travers l’explosion des emplois urbains dans le commerce et les services domestiques qui est en
partie la réponse à la crise qui a pris place dans des activités formelles à forte intensité en travail
comme le textile, l’agro-alimentaire (SONACOS) et les processus de privatisations dans
l’électricité et l’eau ainsi que l’ajustement de l’administration publique.

33
Cf. Francis Teal, Micro-Perspectives on Labor Demand in Ghana, Center for the Study of African Economies,
University of Oxford, juin 2005.
34
Ce rôle de refuge de l’emploi informel peut être accentué lorsque les crises économiques poussent les inactifs à
rechercher un emploi car ils ne peuvent plus autant bénéficier du support financier des membres de leur ménage.
35
M. Bosh et W. Maloney, Gross Worker Flows in the Presence of Informal Labor Markets. The Mexican
Experience 1987-2002; World Bank Policy Research Working Paper N. 3883, April 2006.

29
Tableau 5.3 : Les sources de croissance de l’emploi informel (1995-2004)
Taux de croissance annuel
(%)
Variation de l’emploi informel 0.11
dont variation du degré d’informalité dans 0.04
le secteur
Primaire 0.03
Secondaire -0.01
BTP -0.02
Commerce 0.02
Autres services 0.02
dont variation de l’emploi de secteurs faiblement à 0.07
intensément informel
Primaire -0.51
Secondaire -0.02
BTP 0.01
Commerce 0.48
Autres services 0.10
Source : Comptes nationaux 1980-2004 et calcul auteurs
Note : Les résultats sont présentés en termes de flux nets. L’absence de donnée au
niveau individuel au cours du temps nous empêchent d’examiner les flux d’entrées et
de sortie des travailleurs entre le secteur formel et informels.

5.10 L’augmentation du passage des travailleurs sénégalais avec un emploi formel vers
l’informel est un résultat qui demandera à être examiné avec plus de détail dans le futur (lorsque
des informations supplémentaires seront disponibles) car il contredit ceux trouvés dans plusieurs
pays d’Amérique Latine (Brésil et Colombie) où le mouvement inverse y était observé. 36 Il
semble toutefois mettre en évidence le caractère immuable de l’emploi informel au Sénégal, et
plus généralement en Afrique, qui est rarement un passage vers un emploi formel et mieux payé.
D’ailleurs, cette même immobilité a été observée en Ethiopie où seuls 2 travailleurs opérant dans
le secteur informel sur 10 reportaient le passage vers un emploi dans le secteur formel entre 1994
et 2004 (et encore moins de 1 sur 10 vers le secteur privé). 37

C. LA CREATION D’EMPLOIS DANS LE SECTEUR FORMEL

5.11 Le principal défi est de comprendre pourquoi la demande d’emplois dans le secteur
formel n’a que faiblement augmenté pendant la dernière décennie alors que les emplois dans le
secteur informel ont explosé. En effet, la création nette d’emploi dans le secteur formel s’est
située autour de 1,1% par an entre 1995 et 2004, uniquement stimulée par l’expansion des
secteurs de l’éducation et de la santé. 38

36
Cf. Teal, (Ghana), Bosh et Maloney (Mexique) et Golberg and Pavcnick (2003) (Colombie et Brésil).
37
Banque mondiale, Ethiopia: Urban Labor Markets: Challenges and Prospects, mars 2007.
38
Contrairement à d’autres pays africains (par ex. l’Ethiopie), l’emploi dans l’administration publique centrale n’a
que faiblement augmenté pendant cette dernière décennies, même si un plan de recrutement a été mis en place à
partir de 2005 (5000 nouveaux employés par an pendant 3 années).

30
5.12 Contrairement à l’argument qui est parfois avancé, la faible création d’emplois dans le
secteur moderne n’a pas été le résultat
de l‘expansion modérée de ce secteur Graphique 5.1 : Elasticité de l’emploi à la variation
qui a reporté dans son ensemble une de la valeur ajoutée
croissance annuelle autour de 4%,
0.60 0.56
équivalente à la performance du 0.53

secteur informel, depuis 1995. Il 0.50

semble plutôt que ce secteur s’est 0.40 0.36


caractérisé par une relative inélasticité 0.29
de l’emploi, qui n’a pas dépassé en 0.30

moyenne 0,06 pendant la période 0.20 0.17 0.18 Moderne


Informel
1995-2004 (voir Graphique 5.1 et
0.10 0.06
Annexe 6 pour détails). Ce taux est
non seulement environ 10 plus fois 0.00
Primare Secondaire Tertaire TOTAL
faible que celui associé au secteur -0.10
informel, mais il a encore sensiblement -0.14
diminué au cours du temps. -0.20

5.13 La faible élasticité de l’emploi


par rapport à une hausse de l’activité économique ne doit pas surprendre car elle a été aussi
constatée au niveau de l’économie mondiale (cf. encadré 5.2). Elle traduit un changement de
structures et de fonctions de production au sein des entreprises, qui doivent faire face à des
techniques de plus en plus sophistiquées en faisant appel à des investissements massifs en capital
physique. Le ratio de l’investissement par rapport à la valeur ajoutée au sein du secteur moderne
sénégalais a d’ ailleurs augmenté de 24% à 41% entre la période 1980-1994 et la période 1995-
2004 (ce comportement n’a pas pris place dans le secteur informel ce qui explique la relative
stagnation de l’investissement privé au niveau macroéconomique). Cette substitution a pu encore
être exacerbée au Sénégal par l’évolution des prix relatifs du travail et du capital, notamment en
raison des réformes fiscales qui ont eu tendance à favoriser le deuxième facteur. 39

39
Malheureusement, le manque de données concernant le prix relatif du capital et du travail sur une période
suffisamment longue, nous a empêche de procéder avec une régression qui peut produire des résultats suffisamment
robustes.

31
Encadré 5.2 : La croissance économique n'engendre pas de création d'emplois

Le lien entre croissance économique et croissance de l'emploi s'est affaibli récemment au niveau
mondial, ce qui signifie que la croissance économique ne se traduit pas nécessairement par la
création de nouveaux emplois. Les estimations récentes démontrent que pour chaque point de
pourcentage de croissance du PIB supplémentaire, l'emploi global ne progresse que de 0,30
point de pourcentage entre 1999 et 2003, soit une baisse de 0,38 point de pourcentage par
rapport à la période 1995-1999.

Avec un niveau d'emploi qui augmente de 0,5 à 0,9 pour cent pour chaque point de croissance
supplémentaire, c'est au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne que la
croissance a la plus haute intensité de main-d'œuvre. Néanmoins, nombreux sont les emplois qui
se trouvent dans l'économie informelle, avec des taux de productivité faibles et n'offrant pas
suffisamment de revenus aux travailleurs pour les extraire, eux et leur famille, de la pauvreté.
Par exemple, le nombre de travailleurs vivant avec moins d'un dollar par jour a augmenté de 28
millions en Afrique subsaharienne entre 1994 et 2004.

Source : BIT, 2004

5.14 Cette conclusion que le secteur privé formel n’a pas crée d’emplois en dépit de son
expansion au cours de la dernière décennie doit cependant être nuancée dans le cas du Sénégal.
D’abord, la faible élasticité globale de l’emploi masque des variations marquées à travers
secteurs. C’est ainsi que l’élasticité dans le secteur secondaire atteint la valeur de 0,37, suggérant
que la crise traversée par certaines entreprises industrielles (comme la SONACOS, ICS et
l’industrie textile) ont joué un rôle décisif dans la stagnation (voire la chute dans certaines
activités industrielles) de l’emploi formel au cours de ces dernières années. La résolution de la
crise dans ces secteurs relancerait certainement l’emploi formel.

5.15 Ensuite, l’analyse détaillée des variations de l’emploi sur un échantillon de plus de 3000
entreprises formelles permet de faire ressortir que la quasi-stagnation de l’emploi dans le secteur
moderne (qui a augmenté de 3,2% par an en moyenne sur cet échantillon pendant la période
1998-2005, soit 2500 nouveaux emplois par an) masque deux mouvements simultanés (cf.
Annexe 6 pour détails). 40 D’une part, il apparaît qu’environ 12 800 emplois sont créés chaque
année par les entreprises de l’échantillon, soit une hausse de plus de 12% des effectifs, dont 2,4%
résultant des créations de nouvelles entreprises. D’autre part, les destructions d’emplois au sein
des entreprises de l’échantillon sont évaluées en moyenne à environ 9500 d’emplois par an
engendrant une baisse 9,1% des effectifs dont 0,2% à cause de la cessation d’activité
d’entreprises.

5.16 Ce fort niveau de création et de destruction d’emplois résulte essentiellement de la forte


variation des emplois saisonniers qui représentent en moyenne 30% des effectifs. En effet, les
variations positives de la main d’œuvre sont estimées à 8,8% et 20,9% en moyenne annelle
respectivement pour les emplois permanents et saisonniers contre des flux négatifs de 4,4% et
20,4% en moyenne par an respectivement pour les emplois permanents et saisonniers. Toutefois,

40
La base CUCI (Centre Unique de Collecte d’Information) entretenue par l’Agence Nationale de la Statistique et
de la Démographie. Celle-ci compte plus de 3 000 entreprises, dont 2 625 entreprises ayant renseigné les tableaux
sur les effectifs. Ce répertoire a servi comme base de sondage à l’enquête sur le Climat des Affaires (ICA) et
représente 90% des effectifs du secteur prive moderne (hors secteur publique).

32
le flux positif net de création d’emplois est composé principalement de permanents, puisque
l’excédent des créations sur les destructions est de l’ordre de 4,4% de l’effectif en moyenne.

5.17 La flexibilité de l’emploi dans le secteur formel est fortement liée à la taille de
l’entreprise (tableau 5.4). 41 Plus l’entreprise est petite, plus elle est flexible en matière de
création et de destruction d’emplois. Chaque année les entreprises individuelles et petites voient
20% de leurs employés entrer et sortir de leurs effectifs. Cette flexibilité diminue de moitié dans
les grandes entreprises. 42

5.18 La plus grande flexibilité de l’emploi dans les petites entreprises est un résultat conforme
à celui trouvé dans les pays industrialisés et émergent (par exemple, Scarpetta et al., 2007 et
Haltiwinger, 2006). 43 La différence avec le Sénégal se situe davantage au niveau du poids de
l’emploi dans les micros et petites entreprises qui ne représentent qu’une partie infime de
l’emploi total du secteur formel (moins de 20% en 2002 à Dakar).

Tableau 5.4 : Evolution de la création d’emploi permanent


par type d’entreprise
(en pourcentage de l’effectif de l’année N-1)

1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 Moyenne


Entreprises individuelles (1 employé)
Création 10.0 21.5 9.1 15.6 14.2 10.7 4.2 12.2
Destruction -10.5 -6.1 -9.5 -13.4 -6.0 -21.0 -9.2 -10.8
Micro entreprises (entre 2 et 10 employés)
Création 13.7 13.9 16.7 8.2 13.4 10.9 6.8 12.0
Destruction -3.1 -3.8 -6.0 -10.8 -6.3 -6.6 -7.0 -6.2
Petite entreprises (entre 11 et 50 employés)
Création 13.4 15.0 15.6 11.4 8.2 9.0 8.6 11.6
Destruction -6.5 -6.5 -5.0 -5.2 -5.0 -5.4 -3.9 -5.4
Entreprises moyennes (entre 51 et 100 employés)
Création 7.5 15.8 8.2 10.3 6.8 6.0 9.0 9.1
Destruction -4.8 -8.4 -10.7 -2.9 -4.7 -4.8 -3.9 -5.7
Grandes entreprises (plus de 100 employés)
Création 4.6 5.7 7.7 12.0 7.2 7.5 8.8 7.6
Destruction -3.2 -3.6 -3.0 -2.5 -3.2 -3.9 -4.0 -3.4
Source : CUCI

5.19 Enfin, et cela mérite d’être souligné, il semble que la propension à embaucher soit
corrélée négativement avec le niveau de destruction d’emplois. En d’autres termes, plus une
entreprise perçoit des difficultés à licencier ses travailleurs, moins elle est susceptible à créer des
emplois. Ce résultat va retenir notre attention plus en avant dans ce rapport lorsque nous
examinerons l’impact de la réglementation du travail sur la demande de travail des entreprises.

41
Dans une moindre mesure, la flexibilité de l’emploi dans le secteur moderne dépend de la branche d’activité. Les
entreprises des secteurs primaire et industriel sont moins flexibles que les entreprises commerciales et celles du
secteur de la construction.
42
Pour une analyse plus globale. cf. Performance des petites et moyennes entreprises au Sénégal, Direction des
PME, juillet 2005.
43
Stefano Scarpetta, Suzanne Durea, Gustavo Marquez, Carmen Pages: "For Better or for Worse? Job and Earnings
Mobility in Nine Developing and Emerging Economies", janvier 2007; J. Haltiwanger, Understanding Creative and
Destruction : Implications for Labor markets, 2006.

33
6. LA PRODUCTIVITE DU TRAVAIL ET LES SALAIRES

6.1 L’embauche de travailleurs n’est pas un objectif en soi pour une entreprise. Cette dernière
va embaucher des travailleurs supplémentaires uniquement si ceux-ci lui rapportent plus qu’ils
ne lui coutent et s’ils ne peuvent pas être remplacés par un autre facteur de production plus
rentable. Nous avons déjà établi dans le chapitre précédent que les entreprises formelles opérant
au Sénégal ont préféré accumuler davantage de capital physique que de recourir à des travailleurs
au cours de la dernière décennie.

6.2 Ce comportement des entreprises formelles sénégalaises peut néanmoins masquer une
augmentation de la productivité des travailleurs. En d’autres termes, l’emploi dans le secteur
formel n’aurait pas augmenté de manière significative, en tout cas moins rapidement que la
croissance économique, car les entreprises modernes auraient été en mesure de bénéficier de
gains de productivité au niveau des travailleurs qu’ils utilisaient déjà. Malheureusement, cette
interprétation positive est erronée dans le cas du Sénégal.

6.3 Ce chapitre démontrera que la progression limitée de l’emploi formel correspond à une
faible hausse de la productivité moyenne des travailleurs sénégalais au cours de la dernière
décennie. Non seulement les gains apparaissent marginaux tant dans le secteur moderne
qu’informel, et lorsqu’ils se sont manifestés dans certains secteurs comme celui des
télécommunications, ils ont été plus que compensés par les hausses des salaires résultant en une
hausse significative du coût unitaire du travail cours du temps. En d’autres termes, la
compétitivité des entreprises sénégalaises s’est réduite au cours des dix dernières années.

Encadré 6.1 : La productivité moyenne et marginale du travail

Il existe souvent une confusion autour des concepts de productivité moyenne et marginale du travail.
La productivité moyenne mesure la quantité de valeur ajoutée par unité de travail dans une
entreprise ou une industrie, alors que la productivité marginale mesure la quantité de valeur ajoutée
générée par une unité de travail supplémentaire.

Il ressort que ces deux concepts ne sont pas égaux. Il est en effet possible qu’une entreprise reporte
une productivité moyenne faible et une productivité marginale élevée en raison de rendements
croissants de la force de travail. La productivité moyenne reflète la compétitivité de la force de
travail au sein de l’entreprise, alors que la productivité marginale influence la décision de
l’entreprise sur le choix des facteurs de production, notamment entre le travail et le capital.

Dans la mesure où dans cette étude, nous sommes surtout intéresses par l’impact du travail sur la
compétitivité des entreprises sénégalaises, nous avons retenu l’utilisation du concept de productivité
moyenne du travail.

6.4 Notre démarche commence par une analyse macro-économique qui captera l’évolution
globale de la productivité moyenne du travail au sein de l’économie sénégalaise au cours des 30
dernières années et ainsi nous aidera à situer le Sénégal par rapport à d’autres pays en
développement et émergents. Ensuite, nous procéderons à une analyse sectorielle sur la base de
la comptabilité nationale qui nous permettra d’examiner les différences tant en termes de

34
l’évolution de la productivité que des salaires (en particulier du secteur moderne) au cours de ces
deux dernières décennies. Cette analyse servira également à identifier l’évolution du coût
unitaire du travail au sein du secteur formel, qui est une mesure de la compétitivité des
entreprises sénégalaises sur les marchés internationaux. Enfin, nous conclurons par une analyse
au niveau des entreprises en utilisant l’enquête 1-2-3 pour le secteur informel et l’enquête ICA
pour le secteur formel. Cette analyse nous permettra de mettre en évidence un certain nombre de
caractéristiques tant au niveau des entreprises que des travailleurs qui jouent un rôle dans la
détermination des niveaux de productivité et de salaires au Sénégal. Dans la mesure où des
enquêtes similaires ont pris place dans d’autres pays, nous pourrons également comparer ces
résultats sur un plan international.

A. COMPARAISON INTERNATIONALE DE LA PRODUCTIVITE DU TRAVAIL

6.5 Il existe un courant de littérature économique qui s’est fortement intéressé à comparer la
productivité moyenne du travail, mesurée par le ratio de l’emploi total sur le PIB, entre les pays.
Une comparaison internationale de ce concept fournit une indication sur le degré de
compétitivité des économies nationales et est perçu comme un des facteurs explicatifs du taux de
croissance à moyen terme. 44 Sur cette base, de nombreux classements sont apparus comme ceux
proposés par Heston et Summers dans leur célèbre « Penn World Tables », A. Maddison, 45 ou
plus récemment Duarte et Restuccia [2006]. 46

6.6 Un regard au classement proposé Graphique 6.1 : Rattraper l’écart de productivité


par cette dernière étude nous indique que avec les pays émergents
la productivité du travail au Sénégal est
globalement égale à 5% de celle observée 25
aux Etats-Unis ou 7 fois et 5 fois
inférieure à celle qui prévaut en moyenne
Labor productivity gap (Senegal=1)

20

respectivement en Asie et en Amérique


Latine. Ce résultat n’est guère surprenant 15

et traduit le manque de développement


économique et humain du pays. D’ailleurs, 10

le Sénégal se trouve même en- dessous de


5
la moyenne des pays africains, qui est
égale à 12% de la productivité américaine 0
même si ce résultat sera relativisé lorsque
1960
1962
1964
1966
1968
1970
1972
1974
1976
1978
1980
1982
1984
1986
1988
1990
1992
1994
1996
1998
2000
2002
2004

les secteurs formels et informels seront Botswana Korea, Rep. Senegal


distingués. Elle est environ au même
Source: Banque mondiale
niveau que celle observée dans des pays
comme le Cameroun et le Bénin.

44
Il existe de nombreux articles qui ont cherché à mettre en évidence l’influence de la productivité du travail sur les
perspectives de croissance à l’aide d‘analyse économétriques, comme Charles Jones, On the Evolution of the World
Income Distribution, Journal of Economic Perspectives, 11(3), 1997 ou X. Sala-I Martin, The World Distribution of
Income : Falling Poverty and… Convergence Period, Quarterly Journal of Economics, 121(2), 2006.
45
A. Maddison, Monitoring the World Economy, 1820-1992, Paris, OECD, 1995.
46
M. Duarte et D. Restuccia, The Productivity of Nations, Federal Reserve Bank of Richmond, Quarterly Volume,
92/2, summer 2006.

35
6.7 Dans une perspective dynamique, la productivité moyenne du travail a quasiment stagné
au Sénégal depuis 1980, se situant en moyenne autour de 0,3% par an. Il existe néanmoins deux
périodes distinctes. La première, allant de 1980 à 1994, soit avant la dévaluation, a été marquée
par une baisse continue de la productivité du travail qui a diminué en moyenne de 0,3% par an.
La seconde période a débuté en 1995, pendant laquelle la productivité du travail s’est redressée à
un taux moyen de 1,4% par an. 47 Ce dernier taux reste modeste en comparaison de ceux observés
dans les pays à croissance rapide comme la Corée et le Chile, qui dépassent 5% par an, ou même
par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE qui reportent une croissance d’environ 3% par an.
Les faibles gains associés à la productivité du travail en Afrique, y compris au Sénégal, étaient
déjà un résultat qui avait été mis en évidence par Hall and Jones [1999]. 48 Cela explique l’écart
grandissant entre le Sénégal et les pays qui ont réussi à émerger au cours de ces dernières
décennies. A titre de comparaison, si la productivité du travail au Botswana était égale à la
moitié de celle observée au Sénégal au début des années 1960, elle est devenue aujourd’hui 9
fois plus élevée (graphique 6.1). La même différence de trajectoire, bien qu’encore plus
marquée, est soulignée entre la Corée et le Sénégal.

6.8 Cette première analyse globale suggère que le Sénégal n’a pas bénéficié de gains de
productivité du travail importants au cours de ces dernières années, et se trouve aujourd’hui loin
derrière les pays qui ont réussi leur transition économique. Ce constat, bien que négatif, met
cependant en évidence que des progrès sont possibles comme le démontrent l’expérience du
Botswana et de la Corée qui présentaient plus ou moins les mêmes caractéristiques que le
Sénégal au lendemain de son indépendance.

B. LES VARIATIONS SECTORIELLES DE LA PRODUCTIVITE

6.9 Le résultat macroéconomique présenté ci-dessus masque des variations à la fois


temporelles et intersectorielles de la productivité moyenne du travail au Sénégal. S’il est vrai que
les gains globaux de productivité ont été modestes au cours de la dernière décennie, les secteurs
formels et informels n’ont pas eu les mêmes comportements. En effet, le secteur formel (défini
comme comprenant les entreprises avec un NINEA ou un numéro de contribuable) a vu dans son
ensemble sa productivité augmenté à un rythme annuel de 2,2% entre 1980 et 2004, alors que
celle du secteur informel a quasiment stagné autour de 0,2% par an (graphique 6.2 et pour plus
de détails Annexe 7).

47
Il est certain que la productivité du travail se caractérise par une relative forte volatilité d’une année à l’autre. Or,
cette volatilité illustre la vulnérabilité d’un certain nombre de secteurs de l’économie sénégalaise à des chocs
exogènes ou de la demande globale comme lorsque, par exemple, le taux de productivité a varié d’une baisse de
2.3% à une hausse de 3,8% entre 2002 et 2003, à la suite de la sécheresse qui avait provoqué alors une chute brutale
de la production du secteur agricole et agro-alimentaire. De toute manière, il est préférable de s’intéresser aux
tendances de la productivité pendant une période relativement longue plutôt qu’à des variations sur le court terme
qui traduisent davantage l’influence de chocs exogènes ou des fluctuations de la demande globale sur le niveau de
production.
48
R. Hall et C. Jones, “Why do some Countries Produce so Much More Output Per Worker than Others?”. The
Quarterly Journal of Economics, Vol. 114, February 1999.

36
6.10 Non seulement la productivité du
travail au sein du secteur formel a Graphique 6.2 : Evolution de la productivité des
secteurs formel et informel
augmenté à un taux supérieur à celui de
(Secteur informel en axe secondaire, droite)
l’ensemble de l’économie sénégalaise,
mais certains secteurs ont même accusé 8,000.0 650.0
des taux supérieurs à 10% par an comme 7,500.0
600.0
ceux des télécommunications et des 7,000.0
6,500.0
activités immobilières (voir détails dans 550.0
6,000.0
l’Annexe 7). Nous n’avons pas retrouvé 5,500.0 500.0
une telle disparité dans le secteur informel 5,000.0
450.0
où presque toutes les activités ont reporté 4,500.0

des gains annuels de productivité 4,000.0 400.0

1980

1998
1982

1984

1986

1988

1990

1992

1994

1996

2000

2002

2004
inférieurs à 3% pendant la période 1995-
2004. Se cte ur form e l Se cte ur inform e l

Source: ANSD
6.11 En termes de valeurs absolues, un
travailleur du secteur formel est environ 10 fois plus productif que celui dans le secteur informel,
cet écart augmentant au cours du temps. Ces écarts varient toutefois suivant les secteurs
d’activités puisque un nombre restreint de secteurs informels sont apparus presque aussi
productifs que ceux du secteur formel, notamment la pêche, la fabrication de mobilier, la santé,
et surtout la transformation des produits
de la pêche. 49 Graphique 6.3 : L’évolution des salaires et de la
productivité moyenne 1998-2004
6.12 Au-delà de l’évolution de la
productivité moyenne du travail,
l’information sectorielle dérivée de la
comptabilité nationale permet de mettre
en évidence que la croissance des
salaires a le pus souvent dépassé les
gains de productivité dans le secteur
moderne, générant ainsi une hausse du
coût unitaire du travail au cours du
temps. 50 Globalement, si ce dernier
indicateur a été relativement stable entre
1998 et 2004 51 , l’on constate qu’il a
augmenté dans la majorité des secteurs, Source: ANSD
notamment dans ceux qui ont reporté les
49
Il convient toutefois de noter que ces comparaisons sont à prendre avec précaution car elles reflètent en partie la
présence d’autres facteurs (comme des fonctions de production différenciées ou des variations en termes de
capacité), mais elles servent néanmoins à nuancer le jugement que le secteur informel reporte une productivité
moyenne du travail systématiquement inférieure à celle du secteur moderne. Nous reviendrons sur cette question
dans la prochaine section où nous établirons l’existence de plusieurs catégories d’emplois informels.
50
Nous n’avons pas utilisé les données sectorielles de la comptabilité nationale sur les salaires du secteur informel
qui n’offrent pas toutes les garanties de fiabilité et cela en accord avec les experts de l’Agence nationale de la
Statistique et de la Démographie.
51
Nous avons éliminé les années 1995 et 1996 qui ont immédiatement suivi la dévaluation de décembre 1994 et qui
se caractérisent par un rattrapage des taux de salaire réel (8,2% par an) suite à la hausse prononcée de l’indice des
prix à la consommation.

37
gains de productivité les plus élevés (cf. graphique 6.3). En d’autres termes, quand un secteur a
été capable d’engendrer une hausse significative de sa productivité, il n’a pas pu en récolter les
fruits en termes de compétitivité à cause de la hausse plus que proportionnelle des salaires. (En
termes d’équité, encore nous faudra-t-il comprendre quels sont les salaires qui ont augmenté
comme nous le verrons dans la Partie III de cette étude). Ce comportement a été manifeste dans
les secteurs de la communication et des activités immobilières.

6.13 En conclusion, l’analyse sectorielle nous permet de nuancer le diagnostic initial obtenu
sur la base des données macroéconomiques en mettant en évidence que si globalement les gains
de productivité moyenne du travail ont été modestes au Sénégal, ils ont quand même été
significatifs dans certaines activités formelles de l’économie, en particulier dans les secteurs de
la communication et des activités immobilières. Par contre, elle confirme que l’économie
sénégalaise n’a pas enregistré des gains de compétitivité significatifs pendant ces dernières
années. En effet, lorsque les gains de productivité se sont manifestés, ils ont été plus que
compensés par la hausse des salaires, engendrant ainsi une hausse quasi continue des coûts
unitaires du travail depuis 1998.

C. ANALYSE AU NIVEAU DES ENTREPRISES SENEGALAISES

6.14 Les récentes enquêtes auprès du secteur formel et informel de l’économie sénégalaise
nous permettent d’approfondir l’analyse et de définir les niveaux de productivité moyenne du
travail et des salaires selon les caractéristiques des entreprises et des travailleurs, avec la
limitation qu’elles ne couvrent que l’agglomération de Dakar. 52 Elles constituent toutefois des
sources d’information essentielles dans notre effort de mieux appréhender le marché du travail.
Dans la mesure où des enquêtes similaires ont pris place dans plusieurs pays en développement,
il nous sera également possible de procéder à une comparaison internationale et ainsi de classer
les entreprises sénégalaises en termes de Graphique 6.4 : L’écart de productivité et de salaire
compétitivité internationale. entre le secteur formel et informel

6.15 Les enquêtes font ressortir


450
qu’une entreprise-type dans le secteur
400
moderne à Dakar est approximativement 350
milliers de FCFA

5 fois plus productive que celle dans le 300


secteur informel (mesuré dans le 250 Secteur formel
graphique 6.4 par la médiane plutôt que 200 Secteur informel
la moyenne, car il y a une forte 150
variabilité au sein de chaque secteur). Il 100
50
faut noter que ce résultat semble
0
homogène quelle que soit l’activité Productivite moyenne Salaires
économique de l’entreprise.
Source: Enquêtes du climat des affaires et 1-2-3.
6.16 Au niveau international, la
productivité moyenne du travail au sein d’une entreprise-type du secteur moderne sénégalais
localisée à Dakar apparaît relativement élevée en comparaison des autres pays du continent
52
Les sources statistiques reposent sur l’enquête ICA pour le secteur formel et l’enquête 1-2-3 pour le secteur
informel. Ces sources présentent l’avantage de renseigner sur un nombre considérable de caractéristiques tant au
niveau des entreprises que des employés.

38
africain (graphique 6.5) 53 . Avec une productivité moyenne égale à 9 200 US dollars, elle est
supérieure à celle du Cameroun et du Mali, et est plus du double de celle enregistrée au Burkina
Faso, en Mauritanie, au Bénin et à Madagascar. Elle reste cependant fort éloignée des
productivités atteintes dans les pays émergents comme la Chine, le Chili, la Malaisie et la
Pologne.

6.17 La productivité moyenne du Graphique 6.5 : Comparaison de la productivité


travail au Sénégal varie suivant moyenne du travail
certaines caractéristiques des entreprises (en US dollars)
dont les principales sont les suivantes $25,000
(cf. Annexe 8 pour détails) : $21,872
$20,204
$20,000 $18,318

• La productivité du travail est $14,250


$15,000
corrélée positivement avec la $12,089
$10,457
taille de l’entreprises, en $10,000
$9,229 $8,921

$6,944
particulier dans le secteur $4,154 $4,150 $3,687
$5,000
moderne ; $2,310
$1,325 $1,067

• Les entreprises avec du $0

Inde
Chine (Shenzen)

Madagascar

Gambie
Chile

Argentine

Malaisie

Pologne

Cameroun

Burkina Faso

Mauritanie

Benin
Bresil

Mali
Senegal
capital étranger ont une
productivité de leur main
d’œuvre deux fois plus
élevée que les entreprises Source: Banque mondiale, enquêtes du climat des affaires.
locales ;
• La productivité du travail est plus forte dans les entreprises exportatrices que dans les
autres, ce qui semble suggérer qu’elles s’adaptent aux conditions prévalant sur les
marchés internationaux.
6.18 Les écarts de productivité moyenne du travail sont en partie reflétés dans les disparités en
termes de rémunérations du travail. Il ressort que ceux-ci sont environ 3 fois plus élevés pour un
travailleur type dans le secteur moderne qu’informel (tableau 6.1). Au sein du secteur formel, le
salaire (médian) payé par une entreprise se situe autour de 100 000 FCFA par mois (ou environ
200 dollars). Ce montant est généralement plus élevé dans les entreprises du secteur industriel,
de grande taille et avec du capital étranger. Les employés qualifiés, avec une éducation
supérieure et une expérience au sein de l’entreprise sont généralement mieux rémunérés que les
autres.

6.19 Au niveau international, les salaires reçus par un travailleur du secteur formel sénégalais
se situent parmi les plus élevés du continent. Ils sont plus de 4 fois supérieurs à ceux pratiqués en
Gambie, Bénin ou Madagascar (graphique 6.6). En comparaison des pays émergents, le
diagnostic est plus nuancé : si les salaires sont encore éloignés de ceux pratiqués au Chili, en
Argentine ou en Pologne, ils sont néanmoins supérieurs à ceux observés en Chine et guère
éloignés de ceux reçus par les travailleurs brésiliens.

53
La comparaison internationale de la productivité moyenne (ainsi que des salaires par la suite), sauf pour les pays
de zone FCFA et de la zone Euro, est influencée par le taux de change. Elle reflète néanmoins la situation du
Sénégal à un moment donné.

39
6.20 Les salaires dans le secteur informel sénégalais sont dépendants de deux facteurs
principaux : (i) plus un travailleur est âgé, plus il est susceptible de gagner un salaire plus élevé ;
et (ii) un homme gagne presque le double qu’une femme. Par contre, il semble plus difficile de
rentabiliser les années de scolarisation car les augmentations salariales ne sont pas significatives
suivant les niveaux d’études (en tout cas moindre que dans le secteur moderne). Nous
reviendrons sur les raisons derrière ces écarts dans le chapitre suivant.

6.21 Un examen plus approfondi des Graphique 6.6 : Comparaison du salaire annuel
revenus du travail dans le secteur informel moyen
a le mérite de confirmer que l’emploi dans (en US dollars)
54
ce secteur n’est pas homogène. Comme $9,000
nous l’avons pressenti dans notre analyse $8,000
$8,102

dynamique de l’emploi informel, il existe $7,000


$6,985

un premier groupe, largement majoritaire, $6,000


$5,323
qui touche un revenu du travail dérisoire $5,000
autour d’une valeur médiane inférieur à 40 $4,000
$3,997

000 FCFA par mois (ou 80 dollars), qui $3,000


$3,146
$2,751
$2,525 $2,393
sont représentés à la gauche du graphique $2,000 $1,717

6.7 présenté ci-dessous ; ce sont les $1,000


$1,298 $1,204
$999
$636 $633 $573
« exclus » du marché de l’emploi formel
$0
dans la vision popularisée par Harris et

Gambia, The
India
Burkina Faso
Cameroon

Mauritania
China (Shenzen)

Madagascar
Argentina

Malaysia

Benin
Chile

Poland

Brazil

Senegal

Mali
Tordaro. Il convient toutefois de noter que
leurs revenus du travail sont faibles car
leur productivité n’est guère élevée (nous
allons revenir sur ce point notamment Source: Banque mondiale, enquêtes du climat des affaires.
lorsque nous nous intéresserons de manière plus détaillée au rendement de l’éducation). Ce
groupe a tendance à s’enfler en période de ralentissement économique.

54
L’existence de deux groupes distincts au sein du secteur informel a été également mise en évidence en Côte
d’Ivoire. Cf. Andrey Launov and Isabel Günther, “Competitive and Segmented Informal Labor Markets”, papier
présenté à la IZA-World Bank Workshop: The Informal Economy and Informal Labor Markets in Developing,
Transition and Emerging Economies, janvier 2007.

40
Tableau 6.1: Salaires mensuels par travailleur
(valeur médiane en milliers de FCFA)
Secteur formel Secteur informel
Total 100,6 34
Secteur
Primaire 93,9 106
Industrie 110,4 40
Commerce - 26
Services 91,1 37
Taille
Entreprises individuelles - 32
Petite entreprise 85,8 40
Grande entreprise 105,2 -
Structure du capital (majoritaire
dans le capital)
National 97,6 -
Etranger 169,1 -
Total 100 32

Age
Moins de 21 ans 30 13
Entre 21 et 40 ans 90 35
Plus de 40 ans 134,4 42
Expérience au sein de l’entreprise
Moins de 5 ans 87,5 25,3
Entre 5 et 10 ans 100 33
Plus de 10 ans 125,3 47
Education
Non scolarisé 80 28
Primaire 71 35
Secondaire 95 37
Supérieur 190 49
Sexe
Homme 97,6 40,5
Femme 127,1 22
Type travail
Permanent 115 34
Temporaire 60 20
Occupation
Patron - 174
Travailleur indépendant - 9
Salarié - 35,6
Apprenti payé - 20
Aide familiale - 0
Associé - 26,5
Source: Enquêtes 1-2-3 et ICA.
Note: Le salaire mensuel par travailleur au niveau de la firme a été obtenu en divisant les frais de
personnel mensuels totaux (salaires, primes et avantages) par le nombre de travailleurs. Le salaire
mensuel perçu par le travailleur comprend le salaire direct, les primes et les avantages. Pour le
secteur informel, le salaire des patrons, travailleurs à compte propre et associés correspond à
l’Excédent Brut d’Exploitation de l’entreprise (qu’ils se partagent au cas de l’existence d’associés
dans l’entreprise informelle).

41
Graphique 6.7 : Répartition des salaires dans le secteur informel à Dakar

600

500

400 17% des travailleurs de l'informel ont un salaire superieur a celui


Milliers de FCFA

du secteur formel

300

200
57% des travailleurs ont un salaire inferieur a 40000 FCFA par
mois
100

0
Observations (individus)

Source : Enquête 1-2-3.

6.22 A coté, il existe un second Graphique 6.8 : Comparaison internationale


groupe minoritaire où les salaires sont du coût unitaire du travail
au moins égaux à ceux perçus dans le
secteur formel (représenté à droite dans 0.60
0.51
le graphique 6.7 où les salaires peuvent 0.50 0.47
0.43
excéder 400 dollars par mois). Ces 0.40 0.37
0.35
travailleurs de l’informel ne sont pas les 0.31 0.30
0.28 0.28 0.27
0.30 0.26
0.24
« laissés pour compte » du secteur
0.20 0.17
formel, mais plutôt des patrons et des 0.13

travailleurs qui font un choix rationnel 0.10

de rester dans le secteur informel car 0.00


Cameroon

India

China (Shenzen)
Mauritania

Argentina

Senegal
Poland

Benin
Chile
Madagascar

Mali
Brazil
Malaysia
Burkina Faso

leurs bénéfices dépassent leurs coûts.


Selon l’approche popularisée par H.de
Soto, 55 il s’agit de la frange du secteur
privé qui se situe à la limite de la
formalité et qui cherche à éviter les Source: Banque mondiale, enquêtes du climat des affaires.
lourdeurs administratives et les charges fiscales car elles ne sont pas compensées par un meilleur
accès au système bancaire et à la justice qui sont généralement les avantages associés avec la
formalité dans les pays industrialisés.

6.23 Enfin, l’information collectée au niveau des entreprises nous permet de juger de leur
compétitivité à l’aide du concept de coût unitaire du travail. Nous pouvons faire ressortir deux

55
H. de Soto, Mystery of Capital, 2000.

42
résultats qui ne manqueront pas d’intéresser les décideurs politiques au Sénégal. Le premier est
que le coût unitaire du secteur moderne apparaît presque 2 fois moins élevé que celui du secteur
informel. Cet écart est encore plus grand dans le secteur industriel (3 fois) et dans les petites
entreprises de moins de 10 employés (2,5 fois). En effet, l’écart en termes de productivité entre
ces deux secteurs n’est pas compensé par celui des salaires. A terme, tout effort qui chercherait à
rendre le secteur informel ouvert vers l’extérieur devra prendre en compte cet écart en termes de
coût unitaire du travail.

6.24 Le deuxième résultat est que le secteur moderne sénégalais apparaît moyennement
compétitif au niveau régional (graphique 6.8). Son coût unitaire du travail est inférieur à celui
observé en Mauritanie et à Madagascar, approximativement le même qu’au Burkina Faso et le
Cameroun, mais sensiblement plus élevé qu’au Bénin et au Mali. De surcroit, le Sénégal n’arrive
pas vraiment à faire une différence avec des pays émergents qui présentent des atouts
supplémentaires au niveau de leur environnement économique et technologique, comme le Chili
et la Malaisie, et apparaît largement moins compétitif que la Chine, qui est à la fois plus
productive et avec des salaires moins élevés.

43
7. A LA RECHERCHE DE LA COMPETITIVITE DU TRAVAIL

7.1 La création d’emplois dans le secteur formel de l’économie sénégalaise a été limitée en
raison de la croissance soutenue du coût unitaire du travail au cours de la dernière décennie.
Cette hausse trouve son origine dans deux phénomènes : (i) l’insuffisance des gains de
productivité du travail, notamment par rapport aux pays émergents ; et (ii) l’ajustement trop
rapide des salaires par rapport aux gains de productivité. Le premier phénomène est encore plus
visible dans le secteur informel puisque la productivité moyenne du travail y apparaît 3 à 10 fois
inférieure à celle du secteur formel, ce qui limite encore plus ses possibilités d’expansion en
particulier vers les marchés internationaux.

7.2 Ce chapitre est organisé afin de relever ce double défi. Nous allons commencer par
chercher à identifier les contraintes qui pèsent sur les gains de productivité du travail au Sénégal
pour ensuite examiner en détail le mécanisme d’ajustement des salaires, qui devrait en principe
s’aligner sur les gains de productivité. Cette démarche devrait nous permettre de mettre en
évidence un certains nombre de pistes qui nous aideront à développer des recommandations qui
viseront à réduire le coût du travail et donc à stimuler la création d’emplois dans un
environnement compétitif au Sénégal.

A. ACCROITRE LA PRODUCTIVITE DU TRAVAIL

7.3 La productivité des travailleurs est influencée par plusieurs facteurs que nous proposons
de passer en revue successivement selon la classification suivante. Premièrement, elle dépend de
l’environnement dans lequel le travailleur opère, notamment sa complémentarité avec les autres
facteurs de production comme les machines et la technologie utilisée par l’entreprise.
Deuxièmement, elle est liée à la qualification du travailleur, à savoir non seulement son nombre
d’années d’étude mais aussi son expérience acquise sur son lieu de travail. Enfin, il est attendu
qu’elle soit influencée par le fonctionnement du marché du travail comme l’absence de pratiques
discriminatoires à l’encontre de certaines catégories de travailleurs, la fluidité de l’information,
et le libre mouvement des travailleurs à travers ou à l’intérieur de secteurs d’activités ou
d’entreprises.

1. Facteurs associés à l’entreprise et à son environnement

7.4 Le contexte économique, social et institutionnel du pays joue un rôle déterminant sur la
productivité du travail. Par exemple, Hall et Jones [1999] avaient démontré une corrélation
positive entre la productivité du travail avec la qualité des institutions. Ce résultat est d’ailleurs
confirmé par D. Cohen [2004] 56 qui montre que la productivité des travailleurs immigrés
augmente sensiblement une fois arrivés dans leur pays d’accueil si celui est un pays avec des
institutions fortes. Un travailleur sénégalais est généralement plus productif en France ou aux
Etats-Unis qu’au Sénégal, car l’environnement est plus propice à son épanouissement
professionnel et non à cause d’une progression subite de ses connaissances.

56
See D. Cohen and M. de Soto, Growth and Human Capital: Good Data, Good Results, CEPR, working paper. N.
3025, 2001.

44
7.5 Si l’influence du contexte économique, social et institutionnel ne doit pas être négligée,
notre propos ici est plutôt de rappeler que la productivité du travail dépend en partie de la
fonction de production des entreprises et des contraintes auxquelles elles doivent faire face. Cette
interdépendance est au centre des préoccupations des auteurs comme D. Acemoglu 57 qui
soutiennent que le principal facteur explicatif de l’écart de productivité entre un pays
industrialisé et un pays en développement provient de l’incapacité de la main d’œuvre locale à
s’adapter aux nouvelles technologies importées. Un pan important de la littérature économique a
également établi que le rendement du travailleur dépend de la taille, la localisation, le degré
d’ouverture de l’entreprise et de sa complémentarité avec les autres facteurs de production. 58
Cette préoccupation a retenu l’attention des autorités sénégalaises dans le cadre de la Stratégie de
Croissance Accélérée qui vise simultanément à améliorer le climat des affaires et à promouvoir
l’essor de cinq grappes spécifiques, à forte valeur ajoutée et porteuses d’emplois (agriculture,
textile, pêche, technologie/communications et tourisme).

7.6 C’est dans cette perspective que nous avons cherché à identifier économétriquement un
certain nombre de caractéristiques associées aux entreprises et à leur environnement qui
contribuent à restreindre les gains de productivité du travail au Sénégal (cf. la méthodologie
résumée dans l’encadré 7.1). 59 Avant de commenter les résultats obtenus sur un échantillon
d’entreprises formelles et informelles, il convient de souligner que nous n’avons pu cerner que
les corrélations contemporaines entre la productivité du travail et une série de facteurs explicatifs
potentiels en raison de l’indisponibilité de données sur une longue période de temps. Cette limite
est préjudiciable à l’analyse car certains effets sont décalés dans le temps comme celui de
l’acquisition de nouvelles machines qui demandent une période d’apprentissage.

57
D. Acemoglu et al. Productivity Differences, Quarterly Journal of Economics, vol. 116, pp. 563-606, May 2001.
58
Borensztein, E. & De Gregorio, J. & Lee, J-W., 1998. "How does foreign direct investment affect economic
growth?", Journal of International Economics, Elsevier, vol. 45 (1), pages 115-135, June.
59
Afin de confirmer les résultats ci-dessus, nous avons estimé une simple la fonction de production de la forme
Cobb-Douglas en distinguant le facteur capital et celui du travail. D’une manière générale, l’élasticité de la
production par rapport à une variation du capital physique est respectivement de 0,31 et 0.17 pour le secteur formel
et informel. En ce qui concerne le facteur travail, les élasticités sont respectivement de 1,0 et 0.64. De surcroit, cette
analyse nous a permis de mettre en évidence que l’écart entre la productivité entre une entreprise formelle et
informelle (cet écart varie entre 3 et 10) est expliqué essentiellement par les différences entre termes de qualification
de l’emploi (35%, voir section suivante pour plus d’explication), l’intensité du capital (35%) et par les différences
dans la productivité totale des facteurs (25%) qui sont liées à l’environnement technologique et institutionnel des
entreprises. Pour plus de détails, cf. D. Echevin et F. Murtin, What determines producivity in Senegal ? Sectoral
disparities and the dual labor market, mimeo, mars 2007.

45
Encadré 7.1 : Estimation de la productivité moyenne du travail

Afin de formaliser l’estimation de la productivité moyenne du travail au Sénégal, nous avons retenu
l’approche suggérée par Dearden, Reed et Van Reenen [2006] qui prend comme point de départ la
fonction de production suivante :

(1) Q = ALαKβ

où Q représente la valeur ajoutée, L la quantité de travail, K la quantité de capital physique et A un


paramètre technologique neutre à la manière de Hicks.

Nous postulons ensuite que les travailleurs (N) sont répartis en deux groupes, les qualifiés (Nt) et les
non-qualifies (Nn) ; On pose :

(2) L = Nn+ φNt

Avec φ qui est définit comme supérieure à l’unité, tant que les travailleurs qualifiés sont plus
productifs que les autres.

Si N = Nn+ Nt est l’emploi total en terme d’effectif est si (φ-1)Nt/N est faible, en substituant (2) dans
(1) et en supposant que les rendements sont constants (α + β =1), nous pouvons exprimer en
logarithme la productivité moyenne du travail comme :

(3) ln (Q/N) = lnA + (1-β)(φ-1)Nt/N + βln(K/N)

L’équation (3) peut être généralisée pour prendre en compte un ensemble de caractéristiques de la
main d’œuvre (par exemple le genre, l’âge). L’influence des caractisiques de l’entreprise (captée par
le vecteur X) sur la productivité moyenne peut être prise en compte à travers leur impact sur le
paramètre A de manière à ce que (3) peut se réécrire de la manière suivante :

(4) ln(Q/N) = (1-β)(φ-1)Nt/N + βln(K/N) + δX

L’équation (4) sert de base à nos estimations présentées dans le texte principal.

Source: L. Dearden, H. Reed, et J. Van Reenen, The impact of training on productivity and wages from British
Panel Data, Oxford Bulletin of Economics and Statistics, 68, 2006.

7.7 Pour le secteur formel, le résultat de notre analyse montre que la productivité moyenne
du travail est influencée positivement par le degré d’ouverture de l’entreprise, son âge et son
intensité capitalistique (1ère colonne du tableau 7.1). En d’autres termes, plus l’entreprise est
soumise à la concurrence des marchés internationaux et plus elle a investi dans des machines et
de la technologie, plus ses travailleurs deviennent productifs. Ces résultats correspondent aux
arguments théoriques et à ceux obtenus dans d’autres pays même si le sens de la causalité entre
ces variables n’est pas toujours facile à déterminer. La complémentarité entre la productivité du
travail et le capital physique mérite d’être soulignée car elle permet d’interpréter sous une
lumière plus avantageuse le comportement des entreprises formelles sénégalaises qui ont investi
de manière intensive en capital physique au cours des dernières années. Ces derniers
investissements se sont en partie substitués au facteur travail dans le court terme, mais il est

46
possible qu’ils entrainent une nouvelle demande pour le travail dans le moyen terme à travers les
gains de productivité.

Tableau 7.1 : Estimation de la productivité moyenne du travail (en log)


(t- statistiques entre parenthèses)
Secteur moderne Secteur informel
Exportations (% de la VA) 0.006 0.844 *
(1.98) (3.15)
Age de l’entreprise (en log) 1.994 0.640
(3.08) (4.51)
Nb. années écoles des employés 0.756 0.541 **
(2.86) (3.37)
Membres syndicat 0.008
(2.85)
Intensité capitalistique (K/L en log) 0.184 0.164 **
(2.72) (4.14 )
Secteur de la construction 0.816
(2.02)
Genre (hommes) 0.002
(2.44 )
Travailleurs permanents 0.004
(3.41)
R2 0.347 0.348
Notes :
(*) mesuré par une variable muette pour les entreprises informelles qui exportent
(**) uniquement pour les entreprises informelles qui reportent une productivité supérieure à la médiane
des entreprises modernes, en introduisant une variable muette multiplicative.

7.8 On doit cependant souligner que nous n’avons pas été en mesure d’identifier
statistiquement une influence significative de plusieurs caractéristiques des entreprises
sénégalaises et de l’environnement des affaires sur la productivité du travail au sein du secteur
formel. Ni le secteur d’activité (à l’exception de la construction), ni la taille et la localisation de
l’entreprise ne semblent exercer une influence significative sur la productivité moyenne du
travail. Nous n’avons également pas identifié une corrélation significative entre la productivité et
les contraintes telles qu’elles sont perçues dans le climat des affaires. Par exemple, les
entreprises qui déclarent être fortement contraintes par l’accès au financement ou par le manque
d’accès aux infrastructures de base ne reportent pas systématiquement une productivité moyenne
du travail plus basse que le reste de l’échantillon. 60

7.9 Les résultats obtenus pour les entreprises informelles indiquent que la productivité
moyenne du travail est influencée positivement par l’âge de l’entreprise, par son degré
d’ouverture vers l’étranger et son intensité capitalistique (2ème colonne du tableau 7.1). Ces deux
derniers résultats sont statistiquement significatifs uniquement pour les entreprises informelles
qui se situent à la marge de la formalité (soit avec une productivité proche de celle du secteur
moderne), suggérant l’existence d’un seuil minimal à partir duquel prendrait place la
complémentarité entre le travail et le capital. Comme pour le secteur formel, nous n’avons pas

60
Ce dernier résultat contredit celui obtenu par A. M. Baye, qui avait suggéré une telle corrélation mais en utilisant
une analyse bi-variable. Cf., A. MBaye, Quelle mise à niveau pour les entreprises sénégalaises, conférence AFD, 28
juin 2005.

47
identifié un lien entre la taille des entreprises et leurs secteurs d’activités avec la productivité
moyenne du travail.

7.10 Enfin, l’analyse économétrique sur la fonction de production des entreprises


informelles 61 a permis de mettre en évidence la présence d’une forte non-linéarité dans l’impact
de l’investissement en capital physique sur la productivité du travail. 62 Ce résultat suggère
qu’une politique favorisant l’accroissement de leur capital physique pourrait engendrer des
externalités positives pour l’économie sénégalaise, notamment à travers leur complémentarité
avec la productivité du travail. Dans ce sens, il pourrait être bénéfique de cibler les activités
informelles dirigées par les femmes qui utilisent aujourd’hui systématiquement moins de capital
physique que les hommes. Même si cette sous-capitalisation provient en partie des secteurs dans
lesquelles les femmes exercent leurs activités, elles ont un accès restreint à des financements
auprès des établissements financiers. 63 Nous allons argumenter dans la dernière partie de cette
étude que l’accès aux microcrédits devrait faire partir de l’agenda de réformes des programmes
actifs de soutien à l’emploi mis en place par le Gouvernement sénégalais.

2. Facteurs liés à la qualification du travail

7.11 La faiblesse de la productivité du travail au Sénégal provient du manque de qualification


de la main d’œuvre. Celle-ci, mise en évidence dans le tableau 7.2 ci-dessous, est surtout
marquée dans le secteur informel où plus de la moitié des travailleurs à Dakar déclarent n’avoir
jamais été à l’école et où moins de 2% d’entre eux ont suivi des études supérieures. Au sein du
secteur formel, il semble exister une répartition plus équitable entre les travailleurs qui n’ont pas
été à l’école et ceux qui se sont arrêtés au niveau primaire, secondaire et supérieur. Le niveau
médian d’étude est environ de 11 années (soit la fin du cycle secondaire) pour un travailleur
employé dans une entreprise moderne.

7.12 Le lien entre la qualification des travailleurs et leur productivité est mesuré dans le
tableau 7.1. Nous y reportons que chaque année d’école supplémentaire induit une hausse de la
productivité du travail autour de 7,5% et 5,4% respectivement pour le secteur formel et informel.
Pour ce dernier secteur, cet effet n’existe que pour les entreprises qui reportent déjà un niveau de
productivité relativement élevé (équivalent à celui de la valeur médiane du secteur moderne),
indiquant que l’effet associé à la qualification du travail sur la productivité n’intervient que dans
un certain environnement ou à partir d’un niveau minimum d’études.

7.13 L’impact positif de la qualification du travail sur la productivité des entreprises est
magnifié par le lien entre le travail qualifié et le capital, notamment pour le secteur moderne. Il
existe en effet une forte complémentarité entre l’investissement dans de nouvelles machines qui
ne pourront être utilisées efficacement que par des travailleurs avec un niveau de qualification.
Dans le secteur informel, nous n’avons pas pu déceler une telle complémentarité sauf pour les
entreprises qui opèrent dans le secteur commercial et celui des services (qui reportent souvent un
niveau de productivité moyenne du travail proche de celui du secteur moderne comme nous
l’avons discuté auparavant). Enfin, la qualification du patron (ce qui n’est pas surprenant vu le

61
Cf. La note de bas de page pour la méthodologie sur la fonction de production
62
Cf. Echevin et Murtin, 2007, op. cit.
63
L’analyse présentée en Annexe 5 montre l’existence d’un écart dans le degré d’utilisation du capital physique
suivant le genre, cela en contrôlant pour la taille de l’entreprise et le secteur.

48
taux d’auto-emploi et de la taille réduite des entreprises) semble également un facteur décisif sur
la productivité des entreprises informelles.

Tableau 7.2 : Caractéristiques de la qualification de la


main-d’œuvre à Dakar
Secteur formel Secteur informel
Nb d’années d’études 11 4
(médiane)
Sans éducation (% du total 9,2% 52,8%
travailleurs)
Primaire (% du total de 19,45% 35,3%
travailleurs)
Secondaire (% du total de 37,6% 10,15%
travailleurs)
Supérieure (% du total de 33,8% 1,7%
travailleurs
Reçu une formation (% du 39,2% -
total de travailleurs)
Nb. d’expérience dans le 10 -
métier (médiane)
Scientifiques/Techniciens (% 29,1% -
total travailleurs)
Source : Enquêtes 1-2-3 et ICA

7.14 Si une augmentation du niveau de qualification des travailleurs permet d’accroitre la


productivité du travail au sein des entreprises, la question devient alors de comprendre pourquoi
le niveau de qualification n’a pas augmenté pas plus rapidement au Sénégal. Bien que le nombre
moyen d’années passées à l’école ait été multiplié par 7 au Sénégal entre 1960 et 2000 et que la
situation du Sénégal se compare favorablement par rapport aux pays de l’UEMOA, l’écart avec
les pays industrialisés s’est agrandi de 8,3 à 9,5 années pendant cette période, ce qui est
préoccupant pour l’avenir de l’économie sénégalaise, surtout qu’il ne prend pas compte des
divergences en termes de qualité. 64 Nous allons montrer ci-dessous que la réponse provient en
partie des taux de rendements relativement faibles qui sont associés à l’éducation au Sénégal, en
tout cas en comparaison avec d’autres pays, ce qui découragent les travailleurs d’investir dans
l’éducation, notamment secondaire.

7.15 Afin de cerner les taux de rendements associés à l’éducation au sein de l’économie
sénégalaise, nous avons estimé une fonction des salaires à travers de laquelle nous avons pu
mettre en évidence que le niveau de salaire augmente de 4,9% et 3,2% pour chaque année
supplémentaire d’étude respectivement dans le secteur formel et informel (tableau 7.3). 65 Nous
constatons en outre que l’impact de l’éducation sur les salaires n’était pas linéaire. Il apparaît
significatif pour ceux qui ont atteint une éducation postérieure au baccalauréat qui reportent un

64
See D. Cohen and M. de Soto, op. cit.
65
Il est entendu que l’impact des études sur les niveaux de salaires ne permet pas d‘appréhender à proprement dit le
rendement de l’éducation, qui doit encore être évalué en fonction des coûts de l’éducation. Cette recherche nous
entrainerait trop loin dans l’analyse ; il suffit de se référer à l’étude de Diagne, Bocccanfuso et Barry (2003) qui
avait montré les rendements nets associés à l’éducation au Sénégal étaient négatifs en raison de : (i) l’impact mitigé
sur les salaires ; et (ii) les coûts élevés des études, notamment au niveau secondaire. A. Diagne, D. Boccanfuso et D.
Barry, La rentabilité de l’investissement dans l’éducation au Sénégal, Cahiers du CIRPEE, Décembre 2003.

49
salaire 70% supérieur à ceux qui n’ont pas d’études. Pour ceux avec une éducation primaire et
secondaire, les gains espérés (par rapport à ceux qui ne sont pas allés ne dépassent pas 12% et
30% respectivement dans le secteur formel et guère plus de 15% et 23% dans le secteur informel.
Il est utile de noter que des effets positifs sur les salaires sont également associés aux choix de la
filière technique/scientifique et à la formation continue dans le secteur formel.

7.16 L’impact de l’éducation sur les salaires au Sénégal, bien que positif, est inférieur à celui
généralement mesuré dans les pays industrialisés. A titre de comparaison, les primes salariales
associées à une année supplémentaire d’études se situent autour de 10,3% au Chile et 9,3% aux
Etats-Unis, soit le double que celles trouvés au Sénégal. 66 En plus, au Sénégal, les gains en
termes de rémunération apparaissent faibles pour ceux qui se décident à investir dans l’éducation
secondaire, qui ne le rapportera que 18% et 9% de salaire supplémentaire dans le secteur formel
et informel, respectivement, par rapport aux travailleurs qui ont arrêté leurs études après
l’enseignement primaire. Ce faible gain doit encore être comparé avec le coût des études
secondaires (direct et d’opportunité par le manque à gagner) qui n’est pas négligeable selon
l’étude de Diagne et ses co-auteurs. 67 Ce résultat explique le manque de motivation qu’ont les
étudiants à poursuivre leurs études, ce qui se manifeste à travers les forts taux d’abandon le long
de l’enseignement secondaire.

7.17 Au-delà de l’éducation et de la qualification, plusieurs variables explicatives semblent


influer significativement sur les salaires au Sénégal. Dans le secteur formel, les salaires sont tirés
vers le haut lorsque : (i) l’entreprise est localisée à Dakar et est d’une taille supérieure à 10
employés ; et (ii) les travailleurs sont mariés, plus âgés, bénéficient d’un contrat à durée illimitée
et sont expatriés. 68 Dans le secteur informel, les entreprises individuelles offrent des salaires
moins élevés, en particulier que les activités indépendantes. Les hommes sont mieux rémunérés
que les femmes, et les salaires sont en général plus bas quand les employés sont de la même
famille que le propriétaire. Le biais systématique à l’encontre du salaire des femmes peut être
expliqué par leur concentration dans des activités « très informelles », souvent dans des lieux de
production mobile avec une faible intensité capitalistique et leurs implications dans des activités
domestiques au sein de leur ménage. Selon les résultats de l’enquête 1-2-3, il apparaît en effet
que les femmes qui reportent une activité dans le secteur informel doivent le plus souvent
consacrer une partie de leur temps à des activités domestiques (en moyenne plus de 20 heures par
semaine contre 4 heures pour les hommes, cf. Annexe 5 pour plus de détail).

7.18 Un des défis majeurs pour les autorités sénégalaises est donc de briser le cercle vicieux
dans lequel semble s’être installé l’économie sénégalaise. D’une part, les entreprises ne sont pas
vraiment productives en raison du manque chronique de qualification de leur main d’œuvre ;
d’autre part, les étudiants n’ont pas vraiment d’incitations à investir dans leur éducation à cause
des faibles rendements, notamment au niveau secondaire où les coûts d’opportunités liés aux
études deviennent de plus en plus importants.

66
Voir, E. Leuwen, H. Oostrebeck et H. van Ophem, “Explaining International Differences in Male Skill Wage
differential by Differences in demand and Supply of Skill”, The Economic Journal, N. 114, April 2005.
67
A. Diagne et al., op. cit.
68
D’une manière générale, ces résultats sont conformes à ceux trouvés dans le rapport de la Banque mondiale,
Sénégal, Une évaluation du climat des investissements, mars 2005.

50
Tableau 7.3 : Estimation du salaire (en log)
(t- statistiques entre parenthèses)

Secteur moderne Secteur informel


Localisé à Dakar 0.662 0.649
(9.47) (9.25)
Entreprise individuelle -0.716 -0.713
(-8.21) (-8.17)
Patron/Travailleur 1.503 1.499
indépendants (11.77) (11.68)
Entreprises avec plus de 0.174 0.162
10 employés (5.91) (5.49)
Employé même famille -0.389 -0.389
que propriétaire (-2.97) (-2.96)
Homme 0.573 0.571
(7.79) (7.74)
Marié 0.156 0.157
(4.40) (4.42)
Age 0.009 0.009 0.007 0.007
(3.78) (3.92) (2.14) (2.14)
Permanent 0.389 0.399
(9.63) (9.84)
Expatriés 0.252 0.227
(3.64) (3.28)
Nb. années d’expérience 0.013 0.012 0.011 0.010
dans le métier (5.81) (5.55) (2.27) (2.29)
Formation continue 0.104 0.101
(3.19) (3.09)
Nb d’années à l’école 0.049 0.030
(15.70) (3.59)
Education primaire 0.122 0.145
(2.19) (1.96)
Education secondaire 0.302 0.237
(5.77) (2.20)
Education supérieure 0.757 0.705
(12.95) (2.90)
Formation 0.088
technique/scientifique (2.49)
R2 0.547 0.547 0.218 0.210
Notes : Régressions effectuées sur la base des résultats des enquêtes sur le climat des affaires
(secteur formel) et 1-2-3 (secteur informel).

Les carences du système éducatif au Sénégal

7.19 Les faibles rendements associés à l’éducation proviennent en grande partie des lacunes du
système éducatif, notamment en termes de qualité, et cela en dépit des initiatives qui ont été
prises pour accroitre le nombre d’élèves scolarisés et la formation de la main d’œuvre au
Sénégal.

7.20 Les lacunes du système éducatif de base au Sénégal. Celles-ci sont bien connues,
faisant l’objet de plusieurs diagnostics, et sont donc simplement résumées ici. Certaines ont déjà
suscité l’attention des autorités qui ont entamé des réformes ayant commencé à porter des fruits,
notamment au niveau du secteur primaire avec une croissance des enregistrements et une

51
réduction des disparités entre les garçons et les filles. Ces progrès méritent d’être soulignés car
ils traduisent une politique volontariste de l’Etat sénégalais avec une fraction de plus en plus
importante du budget de l’Etat allouée à ce secteur, en ligne avec le DSRP. A ce niveau, l’effort
doit maintenant se focaliser sur la qualité de l’enseignement et veiller à ce que les élèves sortent
de leur enseignement primaire avec de véritables bases en lecture et calcul.

7.21 Par contre, la situation reste préoccupante au niveau de l’enseignement secondaire


(moyen et secondaire général) et technique, qui restent les chainons manquants du système
éducatif au Sénégal. D’emblée, il convient de rappeler que ces enseignements sont les laisser
pour compte du budget de l’éducation puisqu’ils ne reçoivent que 17,4% et 8,3% du budget total
reçu par ce secteur. Ces montants sont particulièrement frappants à la lumière de celui reçu par
l’enseignement tertiaire (20%) qui ne concerne qu’une part infime des étudiants. Dans ces
conditions, il n’est guère surprenant que ces enseignement souffrent de carences profondes, y
compris : (i) le manque à l’accessibilité et l’environnement physiques des écoles; (ii) l’état des
bâtiments; (iii) l’impact négatif de la discontinuité de l’offre d’éducation sur l’accès et le
maintien des élèves à l’école ; et (iv) l’insuffisance du niveau de qualification académique et
professionnel du corps enseignant.

7.22 En conséquence, le nombre d’élèves sénégalais exclus de l’enseignement secondaire est


préoccupant. Déjà, il est estimé que pratiquement 7 enfants sur 10 sont exclus de l’enseignement
secondaire moyen (tranche d’âge 13-17 ans) et que ce taux d’exclusion augmente au fur et à
mesure des années scolaires, notamment après la 4ème année qui se termine par l’examen du
BFEM, qui conditionne l’accès classique ou par la filière technique au baccalauréat (cette
condition a été récemment assouplie pour ceux qui ont obtenu une moyenne supérieure à 12). Le
taux de réussite à l’examen BFEM dans l’enseignement public était à peine supérieur à 30% en
2004-2005.

7.23 Le chemin jusqu’au baccalauréat n’est donc emprunté que par une minorité d’étudiant,
qui ne dépasse guère 5% de la population estudiantine. Le taux de réussite au baccalauréat est
resté relativement stable : il était de 45,5% en 2005, contre 45,3% en 1999 – avec toutefois des
disparités significatives entre les différentes régions. En termes d’orientations, il est notoire que
les filières scientifiques sont négligées par la majorité des élèves, attirant un tout petit plus d’un
tiers des garçons et des filles sur l’ensemble du pays en 2005. La grande majorité des élèves suit
un enseignement secondaire général à dominante littéraire ou juridique, en contradiction avec la
demande du marché du travail et des entreprises, comme nous le verrons plus en avant dans cette
étude.

7.24 En parallèle au chemin du baccalauréat, les étudiants sénégalais qui ont réussi le BFEM
peuvent choisir une filière de l’enseignement technique et de la formation professionnelle
(ETFP). Nous retrouvons les mêmes lacunes que celles mentionnées ci-dessus puisque cette
filière est également marginalisée et ne comprend qu’un peu plus de 170 établissements de
formation publics et privés regroupant approximativement 19 000 élèves. La qualité du système
laisse amplement à désirer avec des taux de réussite peu élevés : moins de 50% au CAP, 30% au
BEP et 20% au BTS. Bref, cette filière ne produit que quelques 3 000 diplômés/an, toutes
spécialités et tous niveaux confondus, alors que les besoins estimés du marché du travail (en
2004) étaient dix fois supérieurs. Au bout du compte, le système éducatif sénégalais reste donc
incapable de produire un nombre suffisants de diplômés tant au baccalauréat que dans les filières

52
techniques. La majorité des élèves sont écartés, notamment lors du passage du primaire au
secondaire et au moment du BFEM.

7.25 Enfin, pour conclure notre description rapide du système scolaire au Sénégal, le système
tertiaire ou universitaire ne concerne qu’une partie infime de la population active au Sénégal.
Sans vouloir négliger cet enseignement, qui reste central à la formation et au rendement du
travail, nous préférons ne pas nous attarder sur ces carences qui portent sur (i) l’inadéquation
entre les structures universitaires et le nombre croissant d’étudiants, notamment à Dakar ; (ii)
l’insuffisance du budget et plus particulièrement l’allocation disproportionnée de ce dernier vers
les besoins sociaux (bourses, logement) des étudiants à travers des systèmes opaques de
distributions ; et (iii) le manque d’attention donné aux branches scientifiques et à la recherche
ainsi que leurs liens avec le monde du travail et celui des entreprises. Ce diagnostic est résumé
dans l’Annexe 9 de cette étude car il bénéficie d’une attention particulière dans l’étude de
l’Institut de la Banque mondiale sur l’économie du savoir. 69

7.26 Les initiatives de formation des jeunes et des adultes. Conscient du manque de
préparation et de formation des jeunes et des adultes, les autorités sénégalaises ont lancé un
certain nombre d’initiatives, à commencer par la volonté de prendre en charge l’apprentissage
traditionnel et de l’intégrer au système global de formation professionnelle. Dans tous les pays
de l’Afrique sub-saharienne, ces dispositifs restent largement dominants : ils se caractérisent par
la formation sur le tas qui consiste à acquérir en situation de travail les techniques de base
nécessaires à l’exercice d’un métier. Il s’agit le plus souvent d’apprentissage sans durée précise
de formation (qui peuvent durer jusqu’à 8 ans), non sanctionné par un diplôme, 70 avec un
caractère de mise en production qui l’emporte sur la dimension formation. Pour ces raisons, les
jeunes engagés dans de tels dispositifs d’apprentissage se heurtent à deux difficultés majeures :
(i) l’insuffisante qualification des maîtres artisans et leur incapacité à théoriser et à formaliser
certaines notions ou techniques ; et (ii) l’absence de progression pédagogique structurée dans le
processus d’apprentissage. En définitive, l’apprentissage traditionnel reste déficient au plan de
l’insertion au sein du secteur formel, laissant comme unique alternatives réelles : l’auto-emploi
ou un emploi salarié, mais fréquemment très précaire, dans le secteur informel.

7.27 Dans leur effort à chercher à formaliser l’apprentissage et la formation, les autorités ont
lancé plusieurs initiatives, projets et programmes qui tous ont au moins un point commun :
développer les compétences et favoriser l’insertion ou le maintien dans l’emploi, voire
promouvoir un auto-emploi qualifiant et l’esprit d’entreprise. Ci-dessous nous passons en revue
trois de ces initiatives qui sont considérées comme les plus importantes :

• L’Office National de Formation Professionnelle (ONFP) est un établissement


public à caractère industriel et commercial (EPIC), créé en 1986, qui assure en
collaboration avec les centres de formation, tout un ensemble de formations de courte
durée dans les différents secteurs de l’économie, mais qui s’adressent en priorité aux

69
Banque mondiale, l’Economie du savoir au Sénégal, (en préparation).
70
Au plan de la certification : l’apprentissage « traditionnel » ne s’appuie sur aucun cadre juridique d’accords avec
spécification des droits et des devoirs de chaque partie, de la durée de l’apprentissage, du contenu, des modalités
d’évaluation des compétences acquises, etc. En conséquence, aucun système d’évaluation et de certification ne vient
sanctionner la fin de cet apprentissage : une simple attestation est délivrée aux apprentis sans une quelconque
équivalence avec les diplômes délivrés par le système formel.

53
artisans, aux associations voire à des personnes individuelles. Les formations/
perfectionnements sont gratuites et sont financées avec un budget annuel
d’intervention de l’ordre de 500 millions de FCFA financés sur la part (5%) des
recettes tirées de la taxe sur la formation professionnelle (CFCE). C’est ainsi qu’entre
1992 et 2005 plus de 42 000 personnes (ou 4 440 par an) ont pu bénéficier, soit
individuellement, soit dans le cadre d’une action collective (par le biais d’une
association), d’une formation ou/et d’un perfectionnement dans les domaines de la
pêche, de l’élevage, de l’agriculture ou dans différents domaines relevant du secteur
informel (économie familiale et sociale, artisanat, alphabétisation, transformation des
céréales locales ou des fruits et légumes, etc.). Pour modestes et relativement limitées
que soient ces formations, elles n’en ont pas moins le mérite de structurer un tant soit
peu les compétences requises dans le cadre d’une activité économique (maraîchage,
maroquinerie, techniques de mélange et teinture pour le Batik, etc.) susceptible de
générer des revenus.
• Les programmes d’aide à l’emploi salarié à travers la « Convention Nationale Etat-
Employeurs pour la promotion de l’emploi des jeunes diplômés » (CNEE). Sous
la forme de stages dans les entreprises participantes (« stages d’apprentissage »,
« stages d’incubation », « stages d’adaptation et/ou de requalification »), ce
programme est réservé aux jeunes diplômés de plus de 18 ans qui sont sélectionnés en
priorité à partir du fichier des demandeurs d’emploi géré par la Direction de l’Emploi.
La durée des stages est en moyenne de 6 mois et le coût des participants payés par
l’Etat est d’environ 220000 FCFA/stagiaire. Selon la Direction de l’Emploi, les
stagiaires sont presque toujours recrutés par l’entreprise d’accueil au terme de leur
stage. A ce jour, près de 1500 diplômés ont fait des stages de six mois au minimum
dans des entreprises signataires de la Convention.
• Le Fonds de développement de l’enseignement technique et de la formation
professionnelle (FONDEF), créé en 2004 par l’Etat sénégalais en accord avec les
partenaires sociaux, a pour objectif de promouvoir une formation professionnelle
continue (FPC) en accord avec les besoins des entreprises au Sénégal. Le FONDEF
est financé conjointement par l’Etat qui verse à celui-ci une partie de la taxe CFCE
récoltée auprès des entreprises, et par les entreprises qui, demandant l’appui du
FONDEF pour une opération de formation continue destinée à leurs propres salariés,
doivent prendre en charge 25% des coûts de l’opération et verser cette somme au
FONDEF sur un compte bloqué. D’une manière générale, le FONDEF intervient dans
tous les secteurs d’activités économiques, en particulier, dans le financement des
plans de formation des entreprises publiques et privées, voire dans des programmes
de formation définis avec les organisations professionnelles pour les filières, les
branches et les groupements d’entreprises suivant un mécanise décrit dans
l’encadré 7.2.
7.28 Ces trois initiatives sont encore récentes pour évaluer leur contribution à l’insertion des
jeunes et des adultes dans le monde du travail et leur efficacité à offrir des programmes de
formation de haute qualité. Toutefois, il convient de noter qu’elles restent modestes en raison de
leurs ressources limitées. L’opinion des experts et des entreprises semblent juger favorablement
l’initiative du FONDEF qui repose sur une étroite collaboration entre les secteurs public et privé.
Cette collaboration apparaît centrale à son mode de fonctionnement, en opposition à la démarche

54
choisie pour la mise en œuvre de la Convention qui repose uniquement sur la gestion de la
Direction de l’Emploi. S’il est vrai que les très petites entreprises sont encore peu nombreuses à
avoir recours au FONDEF et si on peut se demander si le niveau très élevé de la contribution de
ce dernier aux coûts des actions de formation ne provoque pas des “ effets d’aubaine », il faut
toutefois relever que la mise en place de cet organisme, déjà annoncé dans le PDEF, concoure
sans aucun doute au développement d’actions de formation continue au bénéfice des entreprises
du secteur formel et de leurs salariés.

Encadré 7.2 : Le mode de fonctionnement et les premiers résultats du FONDEF

Une fois les projets de formation présentés par les entreprises ou les branches retenues par le Comité
de sélection et d’agrément (constitué de représentants des partenaires sociaux et de l’administration),
leur exécution est assurée, après appel d’offres qui garantissent la transparence et l’équité, à des
opérateurs prestataires de formation, légalement constitués et agréés par le FOREM. La contribution
du FONDEF peut atteindre 75% des coûts pédagogiques – le solde ainsi que la définition des
besoins et des actions de formation revenant aux entreprises sollicitant un appui financier du
FONDEF.

A ce jour, près de 130 prestataires de formation sont agréés par le FONDEF, dont près de la moitié
étant des centres de formation publics et privés sous la tutelle du Ministère de l’ETFP. Au cours des
18 derniers mois, le FONDEF a contribué au financement d’actions/de plans de formation de 106
entreprises (89% du secteur privé) – soit au total près de 650 actions de formation réalisées pour
près de 6900 stagiaires de formation – le coût global des contrats s’élevant à près de 790 millions
FCFA, dont 221 millions FCFA provenant des entreprises. Sur ce total, 52% des demandes ont été
présentées par des PME et 31% par des grandes entreprises. On notera aussi une très grande
proportion d’entreprises de l’industrie (agroalimentaire, BTP, textiles), soit 38%, alors que près de
20% des dossiers déposés concernaient des institutions financières (banques, assurances, etc.). On
notera enfin qu’une partie très importante des actions de formation concernait la gestion et
l’informatique.

7.29 Enfin, il convient de conclure que d’autres programmes et dispositifs ont été mis en place
pour appuyer le développement de ressources humaines qualifiées. Ils sont en général de taille
modeste et assez récents comme dans le domaine de la formation professionnelle agricole ou
encore dans le secteur de l’artisanat, avec notamment, dans ce dernier cas, la mise en place d’un
« Fonds de garantie des projets artisanaux » (FGPA) sous l’égide de l’Agence pour la promotion
et le développement de l’artisanat, destinés entre autres publics, aux apprentis artisans en fin de
formation ainsi qu’aux diplômés des écoles de formation professionnelle d’artisans.
L’établissement de trois centres sectoriels de formation professionnelle qui, à la différence des
centres publics de formation, seront directement gérés pas les professionnels du secteur concerné
(sous la double tutelle du Ministère de l’Enseignement Technique et de la Formation
Professionnelle et du Ministère de l’Economie et des Finances) représente une démarche
pédagogique intéressante. Les centres de formation continue qui seront réalisés par l’AGETIP
comme maître d’ouvrage en contractualisation avec le METFP et avec l’appui financier de
l’AFD (France), mettront l’accent sur le partenariat entre les acteurs public et privés tant au
niveau de leur financement que de leur gestion.

55
3. Autres Facteurs Explicatifs

7.30 L’existence de barrières est un frein pour l’allocation optimale des travailleurs vers les
emplois les plus productifs. Au Sénégal, ces barrières sont réglementaires, comme par exemple
les charges sociales sur les salaires, mais elles sont encore culturelles ou sociales comme le
départ des travailleurs qualifiés vers l’étranger ou le prestige de la fonction publique. Enfin, la
difficulté à obtenir de l’information sur les offres d’emploi peut être à l’origine de l’utilisation
excessive de réseaux informels qui, s’ils sont utiles, sont souvent à l’origine de privilèges basés
sur des critères autres que la qualification.

L’éviction de la main d’œuvre qualifiée par le secteur public et la fuite des cerveaux

7.31 L’offre de travailleurs qualifiés est fortement limitée au Sénégal, notamment pour les
raisons que nous venons de passer en revue dans la section précédente. Cette offre est d’autant
plus limitée pour les entreprises sénégalaises en raison de la prépondérance du secteur public et
de la fuite des travailleurs qualifiés vers l’étranger. Nous nous proposons de passer d’abord en
revue ces deux phénomènes de manière à en capter l’ampleur pour ensuite chercher des
solutions.

7.32 Le poids important des travailleurs qualifiés dans le secteur public peut être mis en
évidence à travers les résultats de l’enquête 1-2-3 à Dakar. S’il ressort que le nombre d’employés
dans le secteur public est environ 10 fois moindre que celui relevant du secteur privé, le nombre
de travailleurs qualifiés est approximativement le même (autour de 25 000 en 2002). A cela, il
faut encore rajouter le nombre de travailleurs qualifiés qui sont « pompés » par « l’industrie de
l’aide » qui est particulièrement florissante au Sénégal. La dernière revue des dépenses publiques
produite par la Banque mondiale en juin 2006 avait montré que plus de 400 projets étaient en
vigueur à la fin de 2005, utilisant au minimum 10 000 personnes. En raison des salaires
pratiqués, 3 à 5 fois supérieurs à ceux de l’administration publique et du secteur privé, il existe
un effet d’éviction des travailleurs qui ne peut être négligé. Il nous faut donc comprendre
pourquoi les travailleurs qualifiés semblent préférer travailler dans le secteur public et parapublic
au Sénégal.

7.33 En principe, les critères de choix entre l’emploi dans le secteur public et privé devraient
être identiques. Le premier critère repose sur le salaire, or il n’apparait pas exister une différence
significative entre les salaires versés aux travailleurs qualifiés dans ces deux secteurs selon
l’information collectée grâce à l’enquête 1-2-3 à Dakar. Si d’une manière générale, un travailleur
du secteur public reporte gagner plus que celui employé dans le secteur privé formel (154 000
contre 110 000 FCFA), cette différence tend à disparaître lorsque le degré de qualification et la
durée des contrats sont pris en compte. C’est ainsi que les travailleurs du secteur privé formel
avec un contrat à durée indéterminée reportent un salaire mensuel moyen de 161 000 FCFA, ce
qui est même supérieur à la moyenne du secteur public.

7.34 Une des explications pourrait être alors que la préférence envers le secteur public
proviendrait de l’ensemble d’avantages non-financiers comme la sécurité de l’emploi et une
meilleure sécurité sociale, qui sont indéniablement plus élevés pour la plupart des employés de
l’administration publique. En outre, il est possible que le choix soit encore influencé par des
interférences politiques et le prestige de la fonction. Ces bénéfices non-financiers sont

56
extrêmement importants même s’ils sont difficiles à quantifier au Sénégal, ce qui devrait devenir
une priorité pour les autorités sénégalaise comme nous l’argumenterons dans la dernière partie
de cette étude.

7.35 La fuite des travailleurs qualifiés vers les pays industrialisés est bien connue. D’un point
de vue théorique, Hatton and Williamson (2001) 71 ont montré que si les coûts de l’émigration ne
variait pas en fonction du niveau d’éducation de l’immigrant, 72 la décision de partir était liée à la
différence entre le revenu potentiel que le travailleur pouvait espérer gagner dans le pays
étranger et celui qu’il obtient dans son pays aujourd’hui (voir aussi, Haque and Kim [1995]). A
cause du niveau relativement peu élevé que gagne un travailleur qualifié au Sénégal par rapport à
celui qu’il peut espérer en Europe ou aux Etats-Unis, il est donc logique qu’un nombre important
de travailleurs cherche à s’établir à l’étranger. Ce phénomène est aujourd’hui bien connu et est
communément dénommé « la fuite des cerveaux ». A un niveau global, l’Asie est de loin la
région avec le nombre le plus élevé de départ de main d’œuvre qualifiée, mais l’Afrique est aussi
touchée puisqu’il est estimé que ces fuites sont équivalentes à environ 12% des travailleurs
installés à l’étranger. 73

7.36 Il reste cependant difficile de quantifier précisément l’amplitude de la fuite des cerveaux
dans un pays comme le Sénégal en raison du manque chronique d’information statistique. Dans
un article récent, Docquier and Markouf [2004] 74 ont cherché à estimer les flux d’émigration
dans 100 pays autour du monde, y compris le Sénégal. Leurs résultats confirment: (i) le nombre
élevé d’immigrants quittant le Sénégal (proportionnellement le troisième plus élevé en Afrique
de l’Ouest derrière le Cape Vert et la Gambie en 2000); (ii) le taux d’émigration a pratiquement
doublé entre 1990 et 2000; et (iii) environ ¼ des travailleurs qualifiés avaient quitté le pays en
2000. Ces chiffres sous-estiment sérieusement les flux réels, en omettant les travailleurs illégaux
et ne tiennent pas compte des étudiants qui ne reviennent pas dans leur pays d’origine à la fin de
leurs études à l’étranger.

7.37 La fuite des cerveaux est donc bien réelle dans un pays comme le Sénégal. Elle joue un
rôle majeur dans le manque de croissance de la productivité du travail. Il serait cependant faux,
voire contreproductif, de chercher à limiter ces flux en imposant des barrières à l’émigration (ces
flux diminueront au fur et à mesure où les perspectives d’emploi s’amélioreront dans le pays).
D’abord, à la vue des différences de revenus potentiels, il est vraisemblable que les travailleurs
vont continuer à partir, à n’importe quel prix, comme cela nous est tristement rappelé par les
images de désespoir sur les plages espagnoles et italiennes. Ensuite, l’immigration doit être
comprise dans une perspective dynamique. Le problème pour le Sénégal n’est pas forcément le
départ des ces travailleurs qualifiés vers les pays industrialisés, car ils peuvent ainsi accumuler
des connaissances et des compétences qu’ils ne pourraient acquérir dans le pays, mais plutôt
qu’ils ne reviennent pas ou ne cherchent à établir des liens avec l’économie sénégalaise.

71
Hatton et Williamson, Human Capital Flight: Impact of Migration on Income and Growth, IMF Staff Papers, vol.
42, N.3, September 1995 and Demographic and Economic Pressure on emigration out of Africa, NBER working
paper, N. 8124, February 2001.
72
Il est plus facile pour un travailleur qualifié d’obtenir un permis de travail dans un pays industrialisé ce qui réduit
encore ses coûts.
73
Voir, WBI, chapitre 7.
74
Docquier et Markouf, “Measuring the International Mobility of Skilled Workers” (1990-2000), World Bank
working paper, N. 3381, 2004.

57
La réglementation et les charges salariales

7.38 Pendant fort longtemps, l’argument qui était avancé pour expliquer le manque de
productivité sur le marché du travail dans un pays comme le Sénégal mettait en avant la rigidité
et la lourdeur de la réglementation. Or, cette explication a perdu une partie de sa pertinence avec
l’adoption du Code du travail en 1997, qui a permis d’assouplir la réglementation gouvernant le
marché du travail. 75 Elle a également perdu de sa faveur suite aux résultats de plusieurs enquêtes
auprès des entreprises qui ont indiqué que la réglementation du travail n’était pas parmi leurs
principales préoccupations, tout au moins en comparaison avec d’autres contraintes comme les
impôts et l’accès au financement. 76 Enfin, la législation du travail ne s’applique qu’à une part
infime de la main d’œuvre employée au Sénégal, puisque nous l’avons déjà vu la part de
l’emploi informel dépasse 65%, même à Dakar.

7.39 Toutefois, il serait abusif de ne pas considérer la réglementation du travail comme un des
facteurs explicatifs derrière la relative faible productivité du travail au Sénégal. Le nombre élevé
de travailleurs demeurant dans le secteur informel est en partie la réponse aux lourdes charges
salariales et autres contraintes qui pèsent sur eux et leurs employeurs, influençant donc
l’allocation du travail et provoquant d’éventuelles baisses de productivité. En outre, le récent
classement du Sénégal dans le rapport Doing Business (152ème sur 175 pays) rappelle que les
coûts associés à la législation du travail sont loin d’être négligeables au Sénégal en comparaison
des autres pays, y compris du continent. 77

7.40 Dans ce contexte, nous voudrions mettre en exergue trois aspects spécifiques de la
réglementation du travail qui nous paraissent jouer un rôle pénalisant sur la demande des
entreprises et la productivité de leurs travailleurs au Sénégal, à savoir : 78

• les coûts associés à l’embauche et au licenciement des travailleurs ;


• l’importance des jours fériés et de congés ; et
• le poids des charges salariales.
7.41 Avant de montrer comment ces trois aspects contribuent à réduire la productivité du
travail au Sénégal, la réglementation du travail devra aussi être évaluée en fonction de son apport
en termes de justice sociale comme nous le ferons dans la prochaine partie de cette étude lorsque
nous nous intéresserons à la réglementation du travail dans la perspective des travailleurs.

7.42 Les procédures d’embauche et de licenciements sont définies dans le Code du Travail
(cf. encadré 7.3). En dépit des progrès introduits en direction d’une plus grande flexibilité, ces
procédures sont encore jugée comme couteuses pour les entreprises puisqu’il est estimé selon le
rapport Doing Business produit par la Banque mondiale que les coûts d’embauche sont égaux à
21,4% du salaire de l’employé, ce qui est pratiquement le double de la moyenne en Afrique Sub-
saharienne. Par contre, les coûts de licenciement sont inférieurs à la moyenne régionale.
75
Pour un survol en faveur de cette opinion, voir Banque mondiale, Mémorandum économique sur le pays, et
Sénégal : Policies and Strategies for Accelerated Growth and Poverty Reduction, 2003.
76
Pour un exemple, cf. Banque mondiale : Sénégal, Evaluation du climat des investissements, 2005.
77
http://www.doingbusiness.org
78
Cette analyse sera complétée dans la prochaine partie lorsqu’on examinera d’autres régulations, comme le salaire
minimal et les bénéfices non financiers de la perspective des travailleurs.

58
7.43 Le nombre élevé des fêtes légales et de jours fériés au Sénégal réduit les jours de
travail effectifs et affectent la productivité des travailleurs. En effet, la Loi 74-52 du 04
novembre 1974 institue douze journées de fêtes légales, outre la fête nationale du 4 avril, les
fêtes de Pâques et de Pentecôte tombant un dimanche. Seules trois de ces journées sont déclarées
par la loi « chômées et payées » mais huit supplémentaires sont prévues par les conventions
collectives. A ces jours fériés, il faut rajouter les 24 jours de vacances accordées par la
législation. Enfin, il faut reconnaitre que dans la pratique, les jours de congés sont encore plus
nombreux du fait des « ponts » et du redoublement des fêtes religieuses. Au total, il peut être
estimé que le nombre de jours congés se situe entre 42 -44 jours par an. Selon les termes d’un
responsable d’un syndicat de travailleurs : « Il y a trop de jours fériés, l’économie n’est pas
performante; on ne travaille pas bien ni assez parce qu’il y a trop de fêtes ».

7.44 A titre de comparaison internationale, un travailleur sénégalais peut compter sur presque
10 jours supplémentaires de congé par rapport à un travailleur français ou pratiquement 20 jours
de plus qu’un travailleur chinois ou américain. Cette comparaison nuance la perception que le
travailleur sénégalais est significativement moins productif que ceux dans les pays émergents ou
en transition. Si l’on reprend les résultats présentés dans le graphique 6.5 et que nous ajustons
par le nombre de jours effectivement travaillés, la productivité journalière du travailleur
sénégalais se situerait au même niveau que celui d’un travailleur polonais et guère éloignée de
celle d’un travailleur malaysien. Le problème du Sénégal proviendrait donc en partie du manque
de jours de travail.

Encadré 7.3 : Règles d’embauche et de licenciement

Embauche :
• Le recrutement des travailleurs de nationalité sénégalaise est libre mais doit être déclaré
auprès du service de la main-d'œuvre. En ce qui concerne les travailleurs expatriés, leur
recrutement est subordonné à autorisation préalable et leur contrat de travail doit être soumis
au visa du Ministère chargé du travail ;
• Le Contrat à Durée Déterminée (CDD) ne peut excéder 24 mois et ne peut être renouvelé plus
de deux fois. Il est interdit de recourir au CDD pour pourvoir durablement un emploi lié à
l’activité normale et permanente de l’entreprise ;
• Tout employeur doit obligatoirement tenir à jour les livres dits légaux qui sont le registre de
paie ;
• Les travailleurs doivent être immatriculés auprès des organismes sociaux suivants: l'Institut de
Prévoyance Retraite du Sénégal (IPRES), et la Caisse de Sécurité Sociale (CSS).
Licenciement :
Le CDD ne peut être rompu qu’en cas de faute lourde et suivant les procédures suivantes :
• avant tout licenciement : nécessité pour l’employeur de donner un préavis au travailleur
(variant entre 8 jours et 3 mois) ;
• établissement d’une lettre de licenciement indiquant le motif ;
• les délégués du personnel : protégés par les articles l-214 et suivants : nécessité d’une
autorisation de l’inspecteur du travail du ressort ;
• licenciement pour motif économique : procédure de l’art l-60 et suivants : - réunion avec les
délégués du personnel pour trouver des alternatives (envoi du compte rendu de réunion à
l’inspecteur du travail dans un délai de 8 jours, médiation de l’inspecteur dans un délai de 15
jours, établissement par l’employeur de l’ordre des licenciements).

59
7.45 Charges salariales. Une des explications invoquées pour expliquer les salaires
relativement élevés au Sénégal tient dans les lourdes charges et taxes (cf. tableau 7.4). Cette
lourdeur contribue à renchérir le coût du facteur travail et à provoquer une perte de compétitivité
par rapport aux entreprises opérant dans des pays ayant des charges moins élevées ou en
comparaison des entreprises du secteur informel. Non seulement elle diminue la demande de
travail de la part des entreprises formelles mais elle contribue aussi à biaiser leur choix en faveur
du capital physique, d’autant que la fiscalité pesant sur ce dernier a fortement diminué au cours
de ces dernières années. 79

Tableau 7.4 : Taux de prélèvements sur le salaire


Taux global Part Part Plafond
Employeur Travailleur (en FCFA)
Retraite
Régime Général 14% 8.4% 5.6% 200 000
Régime Complémentaire 6% 3.6% 2.4% 60 000
Prestations familiales et
Accidents du travail
Prestations familiales 7% 7% 60 000
Accidents du Travail 1 à 5% 1 à 5% 60 000
Prévoyance Maladie 6% 3% 3%
Taxe sur la formation 3% 3%
professionnelle
Total 37 à 41% 26 à 30% 11%

7.46 Afin de mettre en évidence la lourdeur des charges fiscales et sociales qui pèsent sur les
salaires au Sénégal, la méthodologie du taux marginal effectif d’imposition (TEI) sur le salaire
est utilisée car elle présente l’avantage de mesurer l’ensemble des charges et prélèvements
fiscaux qui pèsent sur la dernière unité de travail utilisée par les entreprises et fournie par les
travailleurs. 80 Pour rappel, le TEI est défini comme la différence ente le salaire brut payé par
l’entreprise et le salaire net reçu par l’employé normalisé par le salaire réel, qui peut s’écrire de
la manière suivante :

tc T
(1) τ = t we (1 − t is Dis ) + + L
1 + tc 1 + tc

7.47 Le TEI est influencé par trois composantes : (i) le coût net des contributions sociales
payées par l’employeur ; (ii) la taxe sur la consommation payée par l’employé (qui est également
un consommateur) ; et (iii) les charges sociales et l’impôt sur le revenu payé par l’employé.
Outre les charges sur les salaires qui sont résumées dans le tableau ci-dessus, la taxe sur la
consommation est égale à la TVA (avec un taux de 18%) et l’impôt sur le revenu des entreprises

79
Le taux marginal effectif d’imposition sur l’investissement en capital physique est estimé avoir diminué de 0.35 à
0.25 entre 2000 et 2006, en appliquant la méthodologie proposée par le FIAS en l’an 2000. FIAS, Sénégal : une
évaluation du système fiscal sur les entreprises, décembre 2000.
80
Pour une description de cette méthodologie, cf. Desiderio Romero-Jordan & José Felix Sanz, An international
comparison of effective marginal taxes on labour use, Public Economics, 2004.

60
est égal à 25%, alors que celui sur le revenu des personnes physique varie suivant les tranches de
revenu pour atteindre un taux maximum de 35%.

7.48 L’application de la méthodologie du TEI permet de faire ressortir le poids des charges
salariales au Sénégal qui atteint un taux de 0,69 pour une entreprise et un travailleur qui paient
pleinement leurs cotisations retraites (sans compléments) et leurs prestations familiales ainsi que
de prévoyance maladie. 81 Ce taux est le plus élevé sur un échantillon de pays qui comprend des
pays de la sous-région (Côte d’Ivoire), du continent (Kenya), qui ont réussi à émerger au cours
de ces dernières décennies (Malaisie, Tunisie et Chile) et de l’OCDE (USA, Corée). L’unique
exception est la France, ce qui n’est pas une surprise puisque le système sénégalais repose sur les
mêmes fondements (graphique 7.1).

7.49 Au-delà du taux qui apparaît déjà élevé au Sénégal, les charges salariales sont supportées
de manière disproportionnée par les travailleurs, en leur qualité non seulement de payeurs (44%
de la charge totale) mais également Graphique 7.1 : La lourdeur des prélèvements sur les
de consommateurs (18%). Selon nos salaires au Sénégal n’a d’équivalent qu’en France
estimations, ce biais à l’encontre des
travailleurs n’a d’équivalent qu’en Kenya
France et en Tunisie, et encore dans USA
une moindre mesure qu’au Sénégal.
Chile

7.50 Les entreprises du secteur Tunisie

formel sénégalais sont donc Malaisie

désavantagées par rapport à leurs Korea

concurrents internationaux (tout Cote d'Ivoire

égal par ailleurs). Elles souffrent en Senegal

plus d’une concurrence déloyale par France

rapport au secteur informel car une 0.00 0.10 0.20 0.30 0.40 0.50 0.60 0.70 0.80 0.90

entreprise qui ne déclarerait pas ces Taux Effectif d' Imposition

travailleurs aux systèmes de retraite Source : Calculs de la Banque mondiale sur la base des données
et d’assurance (mais qui paierait nationales
l’impôt sur les sociétés et dont les
travailleurs seraient quand même soumis à l’IR et à la TVA sur leur consommation) reporterait
un TEI de 0,44, soit presque la moitié de celle qui serait en règles avec le Code du Travail. Bien
entendu, si l’entreprise et les travailleurs ne paieraient aucune charge (à l’exception de la TVA),
le TEI baisserait encore jusqu’à 0,15. Ces simulations permettent de mieux comprendre la
fraction de travailleurs identifiés dans le graphique 6.7, tout autant productifs que ceux opérant
dans le secteur formel, mais qui préfèrent demeurer dans l’informalité.

Segmentation du marché du travail

7.51 La littérature économique a mis en évidence que des pertes de productivité, aussi
importantes que 20% aux Etats-Unis, pouvaient provenir de barrières qui provoquent une
segmentation du marché du travail et empêchent ainsi une allocation optimale des travailleurs. 82
81
Il est également supposé que l’entreprise fait du profit qui est imposé au taux de l’impôt sur les sociétés de 25%,
alors que le travailleur est imposé sur son revenu à un taux de 17% (qui est le taux moyen).
82
Voir par exemple, J. Haltiwanger, op. cit.

61
Selon cet argument, les entreprises sénégalaises seraient pénalisées par leur incapacité à pouvoir
utiliser la main d’œuvre qui leur conviendrait en raison de la segmentation du marché du travail.

7.52 Il convient de séparer les barrières qui trouvent leur origine en dehors et à l’intérieur du
marché du travail. Parmi les premières, nous pouvons noter le retard en matières
d’infrastructures, notamment routières, qui empêchent ou retardent le déplacement des
travailleurs. Cette barrière est visible à l’intérieur de l’agglomération dakaroise où la congestion
du trafic est devenue un problème majeur. Par exemple, un travailleur qui habite Rufisque
(environ 15 km) peut aujourd’hui perdre 4 heures de sa journée de travail pour rejoindre son
poste de travail au centre-ville. Elle est aussi importante dans les régions où le réseau de
transports est encore embryonnaire.

7.53 Une autre barrière qui trouve son origine en dehors du marché du travail est l’état de
santé précaire des travailleurs. L’étude sur le climat des affaires estime que dans le secteur
manufacturier, un travailleur typique perd chaque année plus de 40 jours de travail (ou 4 par
mois) en raison d’un arrêt-maladie, le plus souvent une crise de paludisme. Ce nombre de jours
est proche de celui observé au Kenya et en Ouganda. 83

7.54 Il est certain que le manque d’infrastructures et le retard en matière de la politique de la


santé influent fortement sur la productivité du travail au Sénégal. Les remèdes sont bien connus
et sont incorporés dans les récentes stratégies, notamment celles de la stratégie de croissance
accélérée et les grands travaux d’infrastructure, proposées par les autorités sénégalaises. C’est
pour cela que nous préférerons nous attarder sur les barrières qui trouvent leur origine dans le
marché du travail.

7.55 Une des principales sources de segmentation dans le marché du travail au Sénégal réside
dans le manque d’information sur les postes de travail. Il n’existe pratiquement pas de données
sur les besoins des entreprises car la publicité pour des postes à pourvoir n’est pas encore une
pratique généralisée. Selon les résultats de l’enquête ICA, presque 60% des entreprises et des
employés se voient contraintes à utiliser des réseaux familiaux. Le recours à des bureaux de
placement publics et privés, bien que croissant, reste confiné à quelques entreprises, notamment
étrangères, comme les nouveaux centres d’appels à Dakar, les entreprises étrangères évoluant
dans le secteur du bâtiment, et celui des ONG.

7.56 Le recours aux réseaux informels, bien qu’il contribue à remédier en partie à une
déficience du marché, repose sur des asymétries d’informations. L’entreprise se trouve souvent
en position de force pour négocier, notamment avec les travailleurs non-qualifiés qui se trouvent
en abondance. Il tend également à favoriser les connections familiales et personnelles qui ne sont
pas toujours basées sur des critères de compétences. Enfin, les entreprises doivent passer un
temps non négligeable pour trouver un travailleurs qualifié (près de 6 semaines) ou même non-
qualifié (4 semaines). En termes de comparaison internationale, ces chiffres placent le Sénégal
dans une position intermédiaire ; bien meilleure par exemple qu’au Pérou mais loin derrière des
pays tels que la Chine et le Pakistan où le temps requis pour trouver un employé non qualifié est
inférieur à 2 semaines.

83
Banque mondiale, Diagnostic sur le climat des affaires au Sénégal, 2005.

62
7.57 En raison du manque d’information fluide sur le marché du travail, il existe souvent une
inadéquation entre la demande des entreprises et l’offre des travailleurs. Les agences de l’emploi
mentionnent leurs difficultés à trouver des techniciens et des ingénieurs qualifiés alors qu’elles
ont un excédent d’offre de comptables et d’agents commerciaux. Du point de vue de la majorité
des entreprises, le « middle management » (ainsi que l’usage de l’anglais) font défaut en quantité
et en qualité, ce qui ne favorise pas leur gestion quotidienne et leur ouverture vers les marchés
internationaux. Ce manque de cadres intermédiaires s’explique en partie par l’absence
d’incitations claires et, surtout, de formations de type « évolution des compétences » au sein des
entreprises. Il serait utile de développer l’usage de descriptifs de postes ou de fonctions car cette
lacune contribue à allonger la recherche de candidats et augmente la probabilité de se tromper.
D’une manière générale, l’entreprise sénégalaise manque de procédures et structures internes en
gestion des ressources humaines.

B. RATIONALISER LES MECANISMES D’AJUSTEMENT DES SALAIRES

7.58 L’analyse sectorielle présentée dans le chapitre 6 a mis en évidence que les salaires ont
augmentés plus rapidement que la productivité moyenne du travail au Sénégal durant la dernière
décennie. Ce résultat global masquait certaines variations à travers secteurs, mais il était
suffisamment robuste pour expliquer la hausse du coût unitaire du travail et la croissance limitée
de l’emploi dans le secteur formel.

7.59 Il nous faut à présent comprendre les raisons derrière cet ajustement plus rapide des
salaires. En principe, dans une économie en concurrence parfaite, les travailleurs devraient être
payés autant qu’ils rapportent ou, dans une approche dynamique, les différentiels de salaires au
cours du temps devraient être égaux aux variations de la productivité du travail. Cette égalité
n’est cependant pas respectée en présence de déséquilibres ou de problèmes d’information entre
les agents sur le marché du travail. 84

7.60 C’est dans la présence de ces déséquilibres que se trouve la principale explication
derrière l’ajustement excessif des salaires au Sénégal. Certaines catégories de travailleurs sont en
effet capables de retirer des augmentations salariales supérieures à leur contribution à la
productivité au sein des entreprises. En comparant les estimations que nous avions obtenus sur la
productivité moyenne du travail au sein des entreprises et les salaires reçus par les travailleurs
(voir tableaux 7.1 et 7.3), nous pouvons identifier que les principaux gagnants dans le secteur
formel sont les expatriés et les travailleurs (mariés de préférence et relativement âgés) qui sont
employés dans les grandes entreprises localisées à Dakar. 85 Ces catégories de travailleurs sont
toutes capables d’obtenir une rémunération plus élevée, qui peut atteindre plus de 25% pour les
expatriés et 15% pour les travailleurs des grandes entreprises, et cela en tenant compte de leur
contribution à la productivité du travail au sein de leur entreprise. Les travailleurs permanents
sont également en mesure de bénéficier de salaires plus élevés, ce qui suggère qu’ils peuvent

84
Pour une discussion approfondie sur ce sujet, cf. J. Van Biesebrock, Wages equal Productivity : Fact or Fiction ?,
NBER Working Paper, N. 10174, Decembre 2003.
85
Une interprétation alternative à celle que les groupes sont capables d’extraire une rente sous forme de salaire
supplémentaire est proposée par le courant de la littérature personnifié par C. Shapiro et J. Stiglitz, Equilibrium
Unemployment as a Worker Discipline Device. American Economic Review, 74, 1984. Ces auteurs argumentent
que ces groupes de travailleurs sont payés plus par les entreprises de manière à les motiver et ainsi accroitre à terme
la productivité de l’entreprise, et ainsi que de la pénaliser s’ils sont amenés à quitter l’entreprise.

63
exercer une certaine pression au sein de leurs entreprises, car mieux protégés par la
réglementation du travail. On note que nous n’avons pas pu trouver une influence significative
du taux de syndicalisation sur la capacité des groupes de travailleurs à pouvoir accroître leur
rente. 86 La perte de capacité des syndicats traduit certainement l’impact de deux mouvements
simultanés : (i) la décentralisation des négociations salariales qui a commencé à partir de 1999 ;
et (ii) la compétition accrue entre les nombreux syndicats de travailleurs (plus de 18) au
Sénégal. 87

7.61 Dans le secteur informel, en comparant les résultats obtenus dans les tableaux 7.1 et 7.3,
les principaux facteurs de discrimination apparaissent être le genre (les hommes sont rémunérés
deux fois plus que les femmes) ainsi que l’âge. Ces discriminations sont significatives, même en
tenant de l’influence d’autres facteurs comme la qualification, la taille des entreprises et le
secteur d’activité. On note que la discrimination à l’envers les femmes est contraire à la
convention du BIT No.150 ratifiée par le Sénégal qui stipule « l’égalité des salaires entre
hommes et femmes à travail égal ».

7.62 Dans plusieurs pays africains (comme la Tanzanie, le Kenya et la Côte d’Ivoire), il était
apparu que les travailleurs qualifiés étaient capables d’extraire une rente supplémentaire sous la
forme d’une prime salariale qui dépassait leur contribution à la productivité des entreprises. Au
Sénégal, il semble en revanche que les entreprises formelles et informelles soient capables de
tirer avantage de la situation par rapport aux travailleurs. La comparaison de nos estimations
montre que les travailleurs retirent moins de bénéfices financiers (environ 5% de salaire pour
chaque année d’école supplémentaire) que les entreprises du secteur formel qui voient leur
productivité moyenne s’accroitre de 7,5%. 88

7.63 L’ensemble des résultats présentés ci-dessus suggèrent que certaines catégories de
travailleurs et/ou entreprises ont la capacité de tirer avantage de leur position stratégique sur le
marché du travail. Cette capacité s’est sans nul doute accentuée depuis que les négociations
salariales ont commencé à se décentraliser au cours de ces dernières années. En effet, comme
nous le verrons plus en détail dans la prochaine partie de cette étude, ces négociations se passent
de plus en plus au niveau des entreprises. Si un tel système permet une plus grande flexibilité, il
contribue à accentuer les asymétries d’information, qui permettent alors aux groupes les plus
puissants d’imposer leurs vues, surtout en absence de références sur les mouvements de salaires
au Sénégal.

86
Le taux de syndicalisation dans le secteur formel sénégalais apparaît important, puisque 45% des entreprises
manufacturières et presque 20% des entreprises de services indiquent avoir des employés appartenant à un syndicat.
Pour un survol de cette littérature en Afrique, cf. P. Alby, J. P. Azam et S. Rospané, Labor Institutions, labor-
management relations, and social dialogue in Africa, miméo, 2006.
87
Nous reviendrons sur le rôle des syndicats dans la prochaine partie. Pour une discussion sur le rôle de ces deux
effets dans le contexte de l’Union européenne, cf. O. Blanchard et T, Philippon, « The Quality of labor relations and
Unemployment », NBER, working paper, 10590, juin 2004.
88
Cf. J. Van Biesenbroaek, op. cit et P. Alby, Unequal Rent-Sharing and Wage Determination in the Formal
Ivoirian Economy, working paper, N. 8, Ecopa, 2006. Notre résultat est cependant robuste si nous utilisons la
productivité marginale plutôt que moyenne. L’impact d’une année supplémentaire à l’école sur la productivité
marginale des entreprises sénégalaises est estimé autour de 10,7% alors que l’impact sur les salaires n’est que de
8,5%.

64
8. CONCLUSION

8.1 Jusqu’au milieu des années 1990, le marché du travail au Sénégal était différencié entre
les campagnes et les villes (surtout Dakar). Dans les premières, les conditions de travail étaient
extrêmement précaires, sans sécurité de l’emploi autour d’activités concentrées dans le secteur
primaire et avec des salaires fort éloignés des minimums légaux. Cette précarité était généralisée
pour pratiquement l’ensemble de la population active. Dans les villes, la situation était plus
hétérogène en raison de la présence d’un secteur formel, qui comprenait notamment une
administration publique et des entreprises parapubliques à la recherche d’employés. Ce secteur
formel présentait des perspectives meilleures avec des salaires plus élevés et une plus grande
diversification de l’emploi, ce qui expliquait l’ampleur de l’exode rural.

8.2 Or, au cours de la dernière décennie, cette dualité a eu tendance à s’estomper à travers la
détérioration des conditions d’emplois dans les villes. Si l’économie sénégalaise a été capable
d’absorber le surplus de main d’œuvre qui a débouché chaque année sur le marché de travail
local, cette absorption s’est passée presque exclusivement par le secteur informel. Ce phénomène
était attendu en zone rurale à la vue des taux démographiques élevés, mais elle a également pris
place en milieu urbain à travers la croissance des activités commerciales et des services
domestiques, avec une forte proportion de femmes. Ce nivellement par le bas des conditions
d’emplois au Sénégal a entrainé la modification graduelle des flux d’émigration qui après avoir
longtemps privilégiés le départ des campagnes vers les villes passe aujourd’hui de plus en plus
par un exode vers l’étranger.

8.3 L’analyse présentée dans cette deuxième partie a mis en évidence que l’explosion de
l’emploi informel est le résidu de la quasi-stagnation de l’emploi formel. Il est certain que la
crise dans des secteurs qui emploient beaucoup de travailleurs, comme l’industrie de la chimie,
des huiles et du textile n’est pas étrangère à cette stagnation. En outre, l’expansion du secteur
formel (qui a tout de même dépassé en moyenne 4% par an entre 1995 et 2004) a été surtout
portée par des entreprises qui ont privilégié leurs investissements en capital physique plutôt que
l’embauche de travailleurs supplémentaires, reflétant en cela une tendance de l’économie
mondiale où les entreprises doivent s’adapter aux nouvelles technologies. Enfin, cela mérite
d´être souligné, la création d’emplois dans le secteur formel a été défavorisée par la structure de
ce secteur qui ne comprend qu’un nombre réduit de petites et moyennes entreprises (représentant
moins de 20% de l’emploi total du secteur formel). Ce sont en effet ces entreprises qui sont les
plus créatrices d’emplois, au Sénégal comme ailleurs, à travers un mécanisme de création et de
destruction d’emplois qui permet d’engendrer une dynamisation du marché du travail. Au
Sénégal, ce mécanisme reste marginal en raison des difficultés à créer des petites entreprises
dans un climat des affaires qui leur est fortement défavorable.

8.4 La quasi-stagnation de l’emploi au sein du secteur formel s’explique aussi par la faiblesse
des gains de productivité du travail au cours du temps. Si les travailleurs ne sont que faiblement
productifs, les entreprises n’ont guère d’incitations à les embaucher. Bien entendu certains
invoqueront que le secteur formel sénégalais reste compétitif par rapport à ses voisins africains,
mais l’écart avec les pays émergents et avec ceux de l’OCDE se creuse davantage. De surcroit, la

65
productivité (et la compétitivité) du secteur informel sénégalais est 3 à 10 fois moins élevée que
celle du secteur formel, limitant ainsi sa capacité à soutenir une croissance dans le moyen-terme.

8.5 Au moins quatre pistes ont été invoquées pour contribuer à une hausse de la productivité
du travail au Sénégal et ainsi relancer la demande d’emplois. La première confirme la justesse du
diagnostic posé dans la stratégie de croissance accélérée lancée par le gouvernement sénégalais
en soulignant l’interdépendance entre la productivité des travailleurs et le besoin d’améliorer le
climat des investissements. Les travailleurs deviennent plus productifs dans une entreprise qui
s’étend et investit dans du capital physique, y compris celles opérant dans le secteur informel.
Cette complémentarité est accentuée dans les entreprises tournées vers l’extérieur qui doivent
s’adapter aux conditions régnant sur les marchés internationaux.

8.6 La deuxième piste souligne l’importance du besoin d’accroitre la qualification des


travailleurs au Sénégal. Sans surprise, le niveau de qualification de la main d’œuvre sénégalaise
est très bas (plus de la moitié des travailleurs employés dans l’informel n’ont jamais été à
l’école). Même dans le secteur formel, les carences sont criantes. Au-delà de ce constat, nous
avons mis en exergue que le manque de progrès provient en partie du manque d’incitations des
étudiants à investir dans de longues années d’études, qui ne leur rapportent qu’un gain monétaire
marginal. Afin de briser ce cercle vicieux, il faut accroitre la qualité du système éducatif
sénégalais et améliorer ses liens avec le marché du travail.

8.7 La troisième piste s’intéresse aux besoins d’éliminer des distorsions qui prennent place
directement sur le marché du travail et empêchent l’allocation optimale des travailleurs. Ces
distorsions sont au moins de trois types : (i) l’éviction de travailleurs qualifiés par le secteur
public et la fuite des cerveaux vers les pays industrialisés ; (ii) les pesanteurs réglementaires sur
le marché du travail qui découragent les entreprises et les travailleurs, tout en les poussant à
demeurer dans l’informalité, et (iii) les asymétries d’information qui exacerbent l’inadéquation
entre l’offre et la demande de travail, allongent la recherche des entreprises et favorisent le
recours à des réseaux parallèles qui reposent sur des critères pas toujours liés à la compétence
des travailleurs.

8.8 En dernier lieu, les mécanismes d’ajustement des salaires doivent être revus car même
lorsque des gains de productivité prennent place, comme cela a été le cas dans le secteur des
communications et des technologies, ils ont été rattrapés par les hausses des salaires, en
particulier pour certaines catégories de travailleurs qui ont pu exploiter une situation de rente. En
d’autres termes, l’augmentation du coût unitaire du travail, qui a pu être observée dans la
majorité des entreprises sénégalaises, a contribué à limiter leur compétitivité et leur expansion
sur les marchés internationaux.

8.9 Au total, ces conclusions devraient former la base d’un agenda de réformes qui viserait à
stimuler la demande d’emplois de la part des entreprises. Cet agenda est important mais doit
encore être évalué en fonction de la perspective des travailleurs qui est analysée dans la
prochaine partie de cette étude.

66
PARTIE III : LE MARCHE DE L’EMPLOI DANS
LA PERSPECTIVE DES TRAVAILLEURS

1. La fonction sociale du marché du travail est de fournir un revenu à la population active


pour contribuer à l’amélioration des conditions de vie, en tout cas suffisamment pour dépasser le
seuil de pauvreté. Dans un pays africain comme le Sénégal, parce que la rémunération du travail
compte pour pratiquement ¾ du revenu de la population, cette fonction se trouve au centre de la
lutte contre la pauvreté. L’ambition de cette troisième partie est donc d’analyser le marché du
travail dans la perspective des travailleurs, notamment dans sa capacité à sécuriser l’emploi.

2. Le premier chapitre de cette partie sera consacré à mesurer l’ampleur du désarroi auquel
est confronté la majorité des travailleurs sénégalais. Un simple regard aux statistiques de
l’emploi complètera notre diagnostic initial mené dans le chapitre 4 sur la situation du marché
du travail en milieu rural et urbain. Nous constaterons, d’une part, que de nombreux actifs sur le
marché du travail sont inoccupés ou sous-employés et, d’autre part, que même l’accès à un
travail ne leur garantit pas de vivre au-dessus du niveau de pauvreté, en particulier dans les zones
rurales.

3. En raison de ces lacunes persistantes sur le marché du travail, l’Etat du Sénégal a une
longue tradition d’intervention qui sera examinée dans les chapitres 10 et 11. En premier lieu,
nous évaluerons le cadre législatif et réglementaire ambitieux qui vise à protéger les travailleurs
avec un emploi contre les éventuels abus des entreprises et à leur garantir une assurance en cas
de survenance d’accidents et de maladie ainsi que le financement de leur retraite. Notre objectif
sera donc d’évaluer si cette réglementation parvient véritablement à protéger les travailleurs
sénégalais et à améliorer leur bien être. Curieusement, cette évaluation est souvent oubliée pour
porter l’attention sur les effets pervers de la réglementation sur la demande de travail de la part
des entreprises (qui a été analysée dans la partie précédente). Ensuite, nous passerons en revue
les programmes visant à promouvoir l’emploi que le Gouvernement a développés au cours du
temps, notamment parmi les groupes qui sont le plus touchés par le chômage et le sous-emploi
(jeunes, femmes, etc.). Ces programmes sont complémentaires à la réglementation dans le sens
qu’ils visent à assister les chercheurs d’emplois et pas ceux qui ont déjà un emploi.

4. Notre bilan sur les interventions de l’Etat, si elles sont nécessaires, sera mitigé. D’une
part, le cadre législatif et réglementaire ne protège pas vraiment les travailleurs car il ne
s’applique qu’à une partie infime de la population active sénégalaise. D’autre part, les
programmes de l’emploi apparaissent pour la plupart mal gérés, sans aucune évaluation
systématique de leurs résultats concrets par les autorités, et sous-financés. Une réforme profonde
de l’engagement de l’Etat, avec l’assistance des bailleurs de fonds, sera notre plaidoyer pour que
le marché du travail devienne l’instrument d’intégration sociale qu’il se doit d’être au Sénégal.

67
9. LES CARENCES DU MARCHE DE L’EMPLOI

9.1 Dans leur Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP II), les autorités
sénégalaises exposent les réponses des populations sur la question relative a la pauvreté comme
suit : « Selon les populations, les principaux signes de la pauvreté sont, dans l’ordre : la
difficulté à se nourrir, le manque de travail, le manque de soins, le manque de logement décent.
Aussi, considèrent – elles que les priorités de l’État devraient être dans l’ordre : (i) l’emploi des
jeunes (20,1%); (ii) la réduction des prix des denrées de première nécessité (18,9%); (iii) l’accès
aux soins de santé de base (17,7%); et (iv) l’éducation des enfants (11,3%). Le travail devient
ainsi la première valeur à promouvoir pour s’affranchir de la pauvreté».

9.2 Si la première priorité identifiée par ces populations renvoie à la nécessité de créer des
emplois en quantité suffisante, particulièrement pour les jeunes, la deuxième et même les trois
dernières renvoient à la qualité du travail, notamment l’insuffisance des revenus, singulièrement
celui tiré du travail qui constitue ¾ du revenu des ménages, face aux nombreux besoins de base à
satisfaire. Ainsi, dans ce chapitre, nous examinerons les capacités du marché du travail à
pourvoir un emploi permettant de vivre en dehors de la pauvreté à la majorité de la population en
suivant une approche séquentielle. Dans un premier temps, nous analyserons la population en
situation de dépendance économique, celle qui ne participe pas au marché du travail (la
population habituellement inactive et la population active non occupée, notamment les
chômeurs). Dans un second temps, nous examinerons si l’accès à un travail permet effectivement
de sortir de la pauvreté et de vivre décemment au Sénégal.

A. LA POPULATION EN DEPENDANCE ECONOMIQUE :


CHOMAGE, SOUS-EMPLOI ET NON ACTIFS

9.3 Au niveau international, comme cela est illustré dans le tableau 9.1, le Sénégal se
distingue avec un taux de dépendance économique (nombre de travailleurs à temps plein par
rapport à la population totale ou la population en âge de travailler) relativement élevé. Selon le
dernier recensement de la population en 2002, il y a environ 1 personne active sur 2 sur le
marché du travail dont seulement 2/3 déclarent travailler à plein temps. Bref, même si la hauteur
des taux de dépendance au Sénégal, va être nuancée dans l’analyse qui va suivre, ceux-ci sont de
1,5 à 3 fois supérieurs à ceux observés dans les autres pays de notre échantillon. Ils traduisent
notamment le fait qu’une grande partie de la population, surtout féminine, exercent une
occupation non rémunérée au sein des ménages (cf. Annexe 10 pour une description détaillée
des statistiques).

9.4 Avant de continuer notre analyse, il convient de replacer notre description statique de la
situation des travailleurs au Sénégal (basée sur le recensement de la population de 2002) dans
une perspective dynamique. En effet, la pression sur le marché du travail au Sénégal risque de
rester élevée dans le moyen terme en raison du taux de croissance de la population qui devrait
demeurer autour de 2,5% par an et de la jeunesse de la population (43% de la population est âgée
de moins de 15 ans). Par ces deux facteurs, il est estimé que l’économie sénégalaise devra être en
mesure de créer autour de 100 000 emplois nouveaux par an pour être en mesure de stabiliser les
taux de chômage et de sous-emploi. A terme, la baisse prévue des taux de natalité pourrait

68
réduire cette pression même si une grande participation des femmes sur le marché du travail, qui
deviendront plus éduquées grâce aux efforts entrepris par les autorités sénégalaise en matière
d’éducation primaire 89 , devrait agir en sens inverse. Pour mieux appréhender la pression future
sur le marché du travail, il conviendrait également de prendre en compte les flux migratoires
internationaux qui ne manqueront pas d’influer sur l’offre de travail et sa composition, mais dont
le caractère fortement illégal rend difficile à cerner quantitativement.

Tableau 9.1 : Comparaison internationale 1/


Sénégal Burkina Bangladesh Népal Pakistan France USA
Population 10.5 12.6 138.1 24.7 148.4 60.2 293.7
Population en âge de 5.3 6.3 77.9 13.8 78.7 39.3 193.5
travailler
Actifs 3.1 5.3 72 11.3 55 27.2 145.9
Occupée 2.7 5.2 64.1 11.1 52.7 24.5 137.8
A temps plein 2.1 4.4 38.6 8 40.7 20.9 118.5
A temps partiel 0.6 0.8 25.5 3.1 12 3.6 19.3
Chômage 0.4 0.1 7.9 0.2 2.3 2.7 8.2
Inactifs 2.1 1 5.9 2.5 23.7 12 47.6
Memo:
Plein temps/ Actifs occupés 39.8% 69.8% 49.6% 58.0% 51.7% 53.2% 61.2%
Plein temps/Population 20.1% 34.9% 28.0% 32.4% 27.4% 34.7% 40.3%
totale
Taux de chômage 12.9% 1.9% 11.0% 1.8% 4.2% 9.9% 5.6%
Taux de sous emploi 21.8% 15.4% 39.8% 27.9% 22.8% 14.7% 14.0%
Indice de dependence2/ 146.3 43.2 101.8 72.5 93.4 87.6 63.4
Taux d’inactivité 39.6% 15.9% 7.6% 18.1% 30.1% 30.5% 24.6%
Source: OECD, Banque mondiale
Note: 1/ Ces chiffres ne sont pas strictement comparables à cause de méthodologies et définitions différentes
selon les pays.
2/ Le taux de dépendance économique est mesuré ici par le rapport entre le nombre de personnes inoccupées et
le nombre de personnes occupées. Ce taux ne tient pas compte des personnes en situation de sous emploi.

9.5 Selon le rapport du dernier Recensement Général de Population et de l’Habitat (RGPH


III, 2002), 47,5% de la population âgée de 15 ans et plus sont soit inactifs (élève/étudiant,
femmes au foyer, personnes invalides, retraités), soit en situation de chômage. Bien que nous
allions revenir ci-dessous sur la composition de la population inactive au Sénégal, le taux
observé (39,6%) est nettement plus élevé que celui reporté dans plusieurs autres pays africains
comme le Kenya (15%), l’Ouganda (21%) et le Burkina Faso (15,9%). Il est cependant proche de
celui observé en Ethiopie (35%). Dans ce dernier pays, comme au Sénégal, taux d’inactivité des
femmes est particulièrement élevé (55% au Sénégal) ce qui peut refléter des habitudes culturelles
et sociales et une forte proportion de femmes effectuant leurs activités au sein des ménages, alors

89
Pour une discussion sur ces deux facteurs; cf. J. Angrits et W. Evans, Children and their parents’ Labor Supply:
Evidence from Exogenous Variation in Family Size, NBER Working Paper, N. 5778, Septembre 1996. Il existe
également une relation négative entre l’insertion des femmes dans le marché du travail par une augmentation de leur
qualification et le taux de fertilité/natalité. Une étude récente a estimé que pour chaque année supplémentaire
d’études des femmes, le taux de fertilité diminue par 0,26 naissances au Nigeria. Cf. Osili, Long Does Female
Schooling Reduce Fertility? Evidence from Nigeria, NBER Working Paper No. 13070, April 2007.

69
que le taux d’inactivité des hommes (environ 22%) est proche à celui observé dans le continent
dans son ensemble.

9.6 La répartition de la population non occupée par milieu de résidence et par sexe au
Sénégal montre que la dépendance économique est plus marquée : (i) en milieu urbain (56,5%)
que rural (38,1%) ; et (ii) chez les femmes (59%) que les hommes (31, 3%). Le premier résultat
reflète surtout un taux de chômage plus élevé en milieu urbain (17,1% contre 9,8%
respectivement), alors que le deuxième s’explique par des nombreuses femmes au foyer (près de
3 femmes âgées de 15 ans et plus sur 10 restent au foyer) considérées comme des inactives.

9.7 La comparaison avec les résultats du RGPH II (1988) fait ressortir que le taux de
dépendance 90 globale a diminué de 222,8 en 1988 à 184,6 en 2002 mais reste relativement élevé
du fait, d’une part, de la taille de la population de moins de 15 ans et de l’augmentation des
personnes ayant choisi de poursuivre des études et, d’autre part, de l’augmentation du chômage,
nonobstant l’augmentation de la participation des femmes qui ont eu de plus en plus tendance à
quitter leur foyer.

Tableau 9.2 : Répartition selon la situation dans l’activité par milieu de résidence
des personnes âgées de 15 ans et plus
RGPH 3 ESAM II

Décembre 2002 Premier passage (Juin-sept 2001) Troisième passage (Fév.-mai 2002)

Dakar Autres Dakar Autres Dakar Autres


Rural Total Rural Total Rural Total
urbain urbains urbain urbains urbain urbains
Occupés 49.0 46.3 54.2 51.3 42.8 41.6 60.0 51.9 38.9 35.5 35.4 36.2
Chômeurs 11.1 8.3 5.9 7.7 22.0 19.9 10.2 15.2 6.2 3.7 3.2 4.0
Taux de chômage 18.4 15.2 9.8 13.0 33.9 32.3 14.5 22.6 13.7 9.4 8.2 9.9
Actifs 60.1 54.7 60.0 59.0 64.8 61.5 70.2 67.1 45.1 39.1 38.6 40.2
Taux d'activité 61.1 55.8 61.8 60.4 66.6 63.3 72.3 69.1 48.7 43.3 41.9 43.8
Etudes/formation 12.9 14.1 4.6 8.6 11.3 11.1 2.5 6.5 13.8 15.0 5.9 9.6
Personnes au foyer 23.2 26.9 30.3 27.8 13.9 15.4 17.4 16.1 22.6 25.0 28.8 26.6
Autres inactifs 2.1 2.3 2.3 2.2 7.3 9.3 6.8 7.4 11.2 11.4 18.7 15.5
Inactifs 38.2 43.2 37.2 38.7 32.5 35.7 26.8 30.0 47.6 51.3 53.4 51.6
ND 1.7 2.1 2.8 2.4 2.8 2.8 3.0 2.9 7.3 9.5 8.1 8.2
TOTAL 100.0 100.0 100.0 100.0 100.0 100.0 100.0 100.0 100.0 100.0 100.0 100.0
Source : ANSD, RGPH III et ESAM II

9.8 Le constat est que la population inoccupée est historiquement très élevée au Sénégal et
qu’elle a même tendance à augmenter au cours du temps. Cette évolution soulève deux questions
majeures en matière de perspective à court et moyen termes. La première préoccupation est celle
de la prise en charge à court terme des personnes inoccupées au vue du taux de dépendance
économique relativement élevé, environ 2 personnes inoccupées sont à la charge d’un actif
occupé ; et la deuxième question est relative à la création à moyen terme d’emplois suffisants
pour absorber, le nombre relativement important des personnes temporairement inactifs tels que

90
Le taux de dépendance économique est mesuré ici par le rapport entre le nombre de personnes inoccupées et le
nombre de personnes occupées. Ce taux ne tient pas compte des personnes en situation de sous emploi.

70
les élèves/étudiants qui aspirent à un emploi après les études et les chômeurs qui se confrontent
déjà aux difficultés du marché du travail.

9.9 Afin de trouver une réponse à chacune de ces deux questions, nous allons analyser en
détail la structure et l’évolution de la population inactive, des chômeurs et des sous employés.
Nous nous proposons de distinguer successivement les dépendants volontaires (oisifs et
étudiants) et involontaires (chômeurs, femmes au foyer qui travaillent, ceux qui abandonnent
mais qui aimeraient travailler). Cette distinction nous permettra de mettre en évidence que, d’une
part, le nombre de dépendants au Sénégal est surestimé en raison de l’exclusion des statistiques
des femmes au foyer qui travaillent dans des services domestiques et, d’autre part, sous-estimé à
cause du nombre relativement élevé de travailleurs en situation de sous-emploi.

9.10 Il convient toutefois, de préciser que la distinction entre dépendants volontaires et


involontaires est rendue difficile par l’instabilité de l’emploi au cours du temps, qui caractérise
une majeure partie de la population sénégalaise, comme cela est illustré dans l’encadré 9.1 ci-
dessous.

Encadré 9.1 : L’instabilité de l’emploi au Sénégal


La situation des travailleurs sénégalais varie énormément au cours du temps par un jeu des vases
communicants comme cela peut être illustré entre les premier et troisième passages de l’ESAM-
II, qui ne sont séparés que de 8 mois.

Entre ces deux passages, les actifs qui se déclarent occupés (avec une occupation la semaine
précédente à l’enquête) ont décliné de 900 000 personnes (soit une chute de 33%) et le nombre
de chômeurs s’est réduit de presque 600 000. Cette chute a été absorbée par une hausse des
inactifs de pratiquement 1 million et une diminution de la population en âge de travailler et de
personnes non-identifiées de 500 000. Au-delà des imprécisions dans la couverture des deux
enquêtes, une importante fraction des actifs occupés et chômeurs sont revenus au sein de leur
foyer (500 000) ou dans une inactivité qui n’est pas précisément définie (500 000). Ces
variations sont présentes autant chez les hommes que chez les femmes mais beaucoup plus
marquées en zone rurale (qui compte pour 75% de la variation dans le taux d’inactivité). Ce
phénomène illustre l’instabilité de l’emploi dans les campagnes où selon les saisons les gens
sont occupés ou inactifs (mais vraisemblablement avec une occupation au sein de leurs
ménages). Elle met également en évidence que le chômage ne peut que capter incomplètement
les actifs écartés du marché du travail car beaucoup d’entre eux sont masqués dans le groupe des
inactifs.

Les dépendants volontaires

9.11 A priori, l’ensemble des inactifs devraient être considéré comme avoir abandonné
volontairement la recherche d'un travail. Cela est le cas en principe des personnes âgées de 15
ans et plus poursuivant des études ou une formation (8,8%) ainsi que les autres inactifs constitués
essentiellement de retraités, de personnes malades et d’handicapés (2,3%). Ces taux sont
comparables à ceux observés dans les autres pays de la sous-région.

9.12 Toutefois, il convient de souligner qu’une partie de ces inactifs a quitté le marché du
travail après une longue période de recherche d’emploi (quatre années en moyenne), mais ils
aimeraient travailler si l’occasion leur en était donnée. Ces « découragés » du marché du travail

71
constitue une part non négligeable de la population en âge de travailler puisque, dans
l’agglomération de Dakar, ils atteignaient 66 800 individus en 2002 sur un effectif de 756 300
actifs, soit un taux de près de 9%.

9.13 Une proposition non négligeable des inactifs, sont des femmes, notamment au foyer
(28,5%) ce qui est élevé par comparaison régionale et internationale. Elles sont surtout
concentrées dans les zones rurales où plus de 6 femmes âgées de 15 à 64 ans sur dix restent au
foyer. En fait, trois comportements peuvent être distingués : (i) les femmes au foyer qui ont
décidé de ne pas participer au marché du travail parce elles sont conscientes des chances
minimes qu’elles ont de trouver un emploi décent du fait de la faiblesse de leur productivité
découlant de leur faible niveau de qualification; (ii) les femmes au foyer qui ont décidé
volontairement de ne pas participer au marché du travail parce que le gain issu de leur travail ne
compenserait pas leur désutilité (en termes de pertes de temps de loisir) ; et (iii) les femmes au
foyer qui effectuent un travail (domestique) au sein du ménage mais qui n’est pas rémunéré.

9.14 Face aux réalités sociales et culturelles au Sénégal, où les liens familiaux sont
extrêmement forts, il est vraisemblable, même s’il est difficile de le quantifier, que les deuxième
et troisième comportements sont prépondérants. Cette hypothèse est d’ailleurs soutenue par la
recherche d’A. Alesina et P. Guliano qui montrent que plus les valeurs familiales sont fortes,
plus la participation des femmes sur le marché du travail est réduite car elle passe plus temps au
sein du ménage. 91 En Annexe 5, nous montrons d’ailleurs que les femmes sénégalaises actives
dans le secteur informel passent près de 20 heures hebdomadaires dans les occupations
domestiques, ce qui est presque équivalent au nombre d’heures que celles qui se déclarent
inactives et qui est, surtout, 4 fois supérieur aux nombre d’heures reportées par les hommes qui
travaillent dans le secteur informel. Le poids des travaux domestiques est renforcé au Sénégal en
raison de la taille des ménages (qui atteint en moyenne 9,7 personnes selon ESAM-II) qui
exigent davantage de services domestiques. Si un marché des services domestiques existait, la
femme choisirait de participer au marché du travail si son revenu deviendrait supérieur au coût
d’acquisition de ces services domestiques.

9.15 Cette analyse simplifiée a le mérite, d’une part de fournir des éléments d’explication sur
la proportion importante des femmes inactives et, d’autre part de poser le débat sur la prise en
charge des services domestiques au sein du ménage qui constituent une des plus importantes
contraintes à la participation de la femme au marché du travail. Nous constatons que cette
contrainte de desserre avec l’augmentation du niveau de qualification des femmes, puisque
l’écart entre le revenu tiré du travail et le coût d’acquisition des services domestiques devient
significatif.

9.16 Trois types d’actions peuvent être envisagés pour trouver une réponse à ce problème qui
empêche l’utilisation optimale des ressources au niveau macroéconomique et dont les raisons
microéconomiques sont acceptées par la société. Le premier type d’actions vise à réduire le
temps de travail domestique par la diffusion des progrès technologiques (et de réduction de la
taille des ménages) en la matière afin de libérer la femme de cette charge domestique puisque à
court terme, c’est elle qui dispose des compétences pour la correcte couverture de ces services.
Le deuxième type d’action est composé de celles tendant à déféminiser la couverture de ces

91
Alberto Alesina and Paola Giuliano, The Power of the Family, NBER Working paper, N. 13051, Avril 2007.

72
services et le troisième type d’actions est constitué de celles visant la création d’un marché
formel pour l’échange de ces services.

Les dépendants involontaires

9.17 Il y a deux catégories principales de dépendants involontaires au Sénégal : les chômeurs


et les travailleurs en position de sous-emploi.

9.18 Chômage. Au Sénégal, 7,7% de la population âgée de 15 ans et plus reportent être en
situation de chômage contre 51,3% de personnes occupées, soit un taux de chômage de 13% sur
l’ensemble du pays. 92 Ce taux, calculé sur la base des résultats du RGPH III, est défini comme le
chômage permanent, car il est basé sur la situation des actifs au cours des 12 derniers mois (cf.
Annexe 1 pour détails). Lorsque le chômage est défini comme la situation des actifs au cours de
la dernière semaine (ce qui correspond à la définition généralement retenue par le BIT), ce taux
varie fortement au cours de l’année. En effet, le taux de chômage actuel a fluctué de 22,6% au
premier passage de l’enquête ESAM II à 9,9% au troisième passage de la même enquête (8 mois
plus tard). Cette variabilité saisonnière semble marquée aussi bien dans les villes qu’en milieu
rural.

Tableau 9.3 : Chômage par milieu de résidence et par niveau d’instruction des personnes
âgées de 12 ans et plus scolarisées dans l’enseignement formel

Milieu de Résidence Niveau d'instruction Occupe (%) Chômeur (%) Taux de Chômage
Primaire 28.7 5.8 16.8
Secondaire 34.9 9.0 20.5
Milieu urbain
Supérieure 58.1 5.2 8.2
Total 32.7 7.0 17.6
Primaire 21.9 2.4 9.9
Secondaire 35.0 4.9 12.3
Milieu rural
Supérieure 57.5 7.2 11.1
Total 24.8 2.9 10.5
Primaire 25.9 4.4 14.5
Secondaire 34.9 8.2 19.0
Ensemble
Supérieure 58.0 8.0 12.1
Total 30.0 5.6 15.7
Source : ANSD Rapport de présentation RGPH III

9.19 Le chômage est plus élevé en milieu urbain (17,1%) que rural (9,8%) et est plus répandu
chez les jeunes (30%) puisqu’environ 6 chômeurs sur 10 ont moins de 35 ans. Les femmes
semblent davantage exposées que les hommes avec respectivement 14,7% et 12,2% de taux de
chômage. Ces différences selon le milieu de résidence, le sexe et l’âge sont robustes et
persistantes, puisqu’elles ressortent de toutes les enquêtes effectuées sur le Sénégal et cela à des
périodes différentes.

9.20 L’analyse du taux de chômage selon le milieu de résidence et le niveau d’instruction fait
ressortir deux constats. Le premier est que globalement, il n’existe pas une corrélation linéaire

92
Ce taux est pratiquement égal à celui observe en Ethiopie (14%), mais semble plus bas qu’au Burkina Faso.

73
négative entre niveau d’instruction et taux de chômage. En effet, le chômage touche plus les
personnes ayant atteint le niveau d’instruction intermédiaire (secondaire) que celles ayant atteint
les extrémités (primaire et supérieur). Ce résultat découle d’une absence de stratégie de
reconversion des personnes ayant atteint le niveau secondaire et qui n’ont pas pu passer au
niveau supérieur et qui ont un âge assez avancé (15-20 ans) pour apprendre certains métiers du
secteur informel, contrairement à ceux ayant abandonné les études au niveau primaire et dont
une grande partie a été absorbée par le circuit d’apprentissage de métier du secteur informel (et le
sous-emploi). Le second constat est que la relation entre niveau d’instruction et taux de chômage
est très faible, voire négative en milieu rural. Ce résultat découle du fait que les activités
pratiquées en milieu rural ne requièrent pas un niveau de qualification élevé en raison du faible
degré de sophistication des méthodes agricoles et que les actifs sont obligés de travailler en
raison de leur précarité extrême.

9.21 Certes, parmi les causes du chômage nous pouvons citer le faible niveau de qualification
des demandeurs au Sénégal mais, la persistance du chômage des jeunes diplômés en zone
urbaine et à Dakar met en exergue l’inadéquation des profils des demandeurs d’emploi. En effet,
la durée moyenne du chômage reste très longue particulièrement chez les jeunes chômeurs en
quête du premier emploi (plus de 4 ans à Dakar) et les anciens occupés (plus de 3 ans à Dakar).

9.22 Le temps relativement long du chômage et les multiples recherches sans succès finissent
par influencer fortement le comportement des demandeurs d’emploi qui deviennent de plus en
plus indifférents au type d’emploi malgré un attrait plus prononcé pour l’emploi salarié. Ceux-ci
privilégient alors le recours aux relations parentales. Cependant, quelque soit le type d’emploi
demandé, les chômeurs préfèrent dans leur grande majorité un emploi permanent à temps plein
que d’être sous-employés.

9.23 Sous emploi. La relative faiblesse du taux de chômage pousse certains acteurs à se
féliciter des possibilités du marché du travail au Sénégal à créer des emplois. En réalité, le
concept de chômage ne permet par de capter totalement les carences et limites du marché du
travail dans un pays comme le Sénégal. En effet, même s’ils ont occupés, une large proportion
des actifs travaillent contre leur gré moins de 35 heures par semaine ou gagnent moins que le
salaire horaire minimum. Dans l’agglomération de Dakar, selon l’enquête 1-2-3, 53% des actifs
occupés déclarent être dans l’une ou l’autre de ces situations (ce qui est certainement au-dessous
de la moyenne nationale car la précarité de l’emploi est plus prononcée dans les campagnes).

9.24 La définition de sous-emploi varie selon les enquêtes. Par exemple, dans l’enquête des
ménages de 2002, il est définit comme les travailleurs qui désirent travailler plus qu’ils ne le
font, ce qui correspond à environ 21,8% de la population active occupée. Au total, si l’on tient
compte du nombre de chômeurs et de travailleurs en sous-emploi, le taux combiné atteint 34,7%
de la population active occupée. Ce dernier taux apparait plus élevé que celui reporté au Burkina
Faso (20%) mais est approximativement à la hauteur de celui du Pakistan et du Népal (autour de
25-30%) et est inférieur à celui du Bangladesh (45%).

9.25 Il ne semble guère exister une différence notoire entre le taux de sous-emploi des femmes
et des hommes au niveau national, alors que ce taux est plus élevé en zone rurale (24%) que dans
les villes (18,7%). Au niveau national, les sous-employés sont concentrés dans des activités avec

74
une forte informalité comme le commerce (30,7%) et le secteur primaire (21,5%) et autres
services marchands (11%).

9.26 A Dakar où les conditions du marché du travail sont meilleures du fait de la plus forte
concentration des emplois dans le secteur public et dans le secteur privé formel, le taux de sous-
emploi global est d’environ 17,2%. L’enquête 1-2-3 définit aussi le nombre de travailleurs qui
déclarent plusieurs occupations professionnelles, qui est une manière de lutter contre le sous-
emploi, mais celui-ci n’atteint que 4,3% de la population active occupée.

B. REVENU DU TRAVAIL ET PAUVRETE

9.27 Il ne suffit pas de posséder un emploi pour avoir la garantie de vivre au-dessus du seuil
de pauvreté. Ci-dessous nous nous proposons d’examiner dans quelle mesure la position d’un
chef de ménage sur le marché du travail influence le niveau de revenu de son ménage. Avant de
livrer les résultats de notre analyse, il est utile de préciser que contrairement aux chapitres
précédents, nous avons retenu les ménages plutôt que les individus comme unité de référence.
Dans un pays comme le Sénégal, les prises de décisions, y compris la participation au marché du
travail, sont communautaires et non pas individuelles car elles sont faites en fonction des besoins
de l’ensemble du ménage. De plus, un certain nombre d’activités prennent place au sein des
ménages, qui entraînent un réseau complexe de transferts, qu’il serait extrêmement difficile de
capter au niveau individuel. 93

9.28 Dans l’ensemble, les chefs de ménages sont occupés car leur taux de chômage est
relativement bas (2,9%). Toutefois, cet accès à un travail n’est pas une garantie à la prospérité ou
même à des conditions de vie décentes (tableau 9.4). Les catégories de ménages les plus
susceptibles de souffrir de la pauvreté sont ceux dirigés par : (i) les apprentis (92,1% des
ménages vivent au-dessous du seuil de pauvreté) ; (ii) les aides familiales (59,8%); (iii) les
indépendants (54,1%); et (iv) les tâcherons (49,6%). Par contre, les ménages où les chefs sont
employeurs (28,2%) et salariés (28,2%) ont une probabilité moindre de se trouver en-dessous du
seuil de pauvreté. On note une différenciation selon la localisation puisque la propension pour un
ménage d’être pauvre selon l’occupation du chef de famille est plus élevée en milieu rural que
dans les autres villes et surtout à Dakar. 94

93
Cette ligne de raisonnement a d’ailleurs été à la base de la décision des autorités sénégalaises de collecter les
données sur les dépenses et des revenues qui ne sont que disponibles qu’au niveau des ménages dans la deuxième
enquête des ménages (ESAM-II).
94
Par ailleurs, nous constatons que non seulement de nombreux ménages sont pauvres, mais qu’ils vivent largement
en dessous du seuil de pauvreté, puisque leur niveau de consommation est en moyenne de 18.4% inferieur au seuil.

75
Tableau 9.4 : Incidence de la pauvreté selon le milieu de résidence, le sexe du chef de
ménage et la situation dans la profession du chef de ménage
Autres villes Dakar urbain Milieu rural Total
Situation
dans la
profession F H Total F H Total F H Total F H Total
Aide
familiale 63.7 56.7 60.6 59.0 63.8 62.7 57.2 60.8 59.8
Apprenti 100.0 100.0 100.0 100.0 86.7 86.7 92.1 92.1
Autre 69.7 74.2 72.2 19.7 32.9 30.7 7.9 7.9 46.9 29.2 32.3
Employeur 0.0 26.4 24.5 17.3 27.0 25.8 77.1 25.9 33.4 41.7 26.4 28.2
Indépendant 39.0 53.5 49.4 36.3 38.3 37.8 35.4 60.3 57.7 36.6 57.1 54.1
Salarié 32.8 27.8 28.3 21.9 21.8 21.8 22.2 45.2 44.5 25.3 28.5 28.2
Tâcheron 38.9 45.8 44.5 26.5 47.7 46.6 0.0 58.4 56.0 29.1 51.6 49.6
(ND) 38.4 50.2 45.1 34.2 39.9 37.9 42.8 61.2 56.9 37.8 51.0 46.7
Total 39 46 44 33 34 34 39 59 57 37 51 48
Source : ANSD, ESAM II et calcul des auteurs
Notes : F= femmes et H = hommes

9.29 Si l’accès à un travail permet difficilement d’échapper à la pauvreté pour une grande
partie des ménages sénégalais, il leur permet toutefois d’éviter la pauvreté extrême (tableau
9.5). 95 Il n’y a qu’un ménage sur 10 dont le chef de ménage est occupé qui se trouve en situation
de pauvreté extrême (et moins de 2% à Dakar). A nouveau, le taux est plus élevé dans les zones
rurales puisque près de 2 ménages sur 10 ne sont pas en mesure de manger à leur faim.

9.30 On remarque que les ménages dont le chef est une femme sont moins susceptibles de
souffrir de la pauvreté (et de la pauvreté extrême) que ceux dirigés par des hommes. Ce résultat
est paradoxale dans la mesure où il était apparu que les femmes touchaient des salaires moitié
moins élevés que les hommes dans l’enquête 1-2-3 à Dakar. En fait, ce paradoxe est résolu en
extrapolant les résultats de la première enquête des ménages (ESAM-I) réalisée en 1994/95 qui
avaient montré que les ménages dirigés par les femmes recevaient des transferts relativement
élevés ; ce qui leur permettaient de vivre au-dessus du seuil de pauvreté. D’une manière
générale, le revenu du travail comptait pour 75% du revenu total des ménages au Sénégal avec
des pointes de 88% et 95% pour les salariés et les employeurs, mais uniquement 56% pour les
femmes et certaines catégories de travailleurs comme les apprentis et les tâcherons. Ainsi, au-
delà de la taille du ménage qui est légèrement plus faible pour les ménages dirigés par une
femme et qui a un impact sur les conditions de vie du ménage, la société sénégalaise disposerait
d’un système de distribution de revenu solidaire envers les femmes, reconnaissant implicitement
leur vulnérabilité.

95
La pauvreté extrême est définie comme le seuil de pauvreté alimentaire qui est de 2400 kilo calorie par équivalent
adulte et par jour

76
Tableau 9.5 : Incidence de la pauvreté extrême selon le milieu de résidence,
le sexe et la situation dans la profession du chef de ménage
Autres villes Dakar urbain Milieu rural Total
Situation
dans la
profession F H Total F H Total F H Total F H Total
Aide familiale 0.0 0.0 0.0 0.0 0.0 0.0 32.2 22.6 24.9 23.4 20.2 21.1
Apprenti 0.0 0.0 0.0 0.0 0.0 0.0 0.0 0.0
Autre 23.0 0.0 10.1 0.0 0.0 0.0 7.9 7.9 12.6 3.0 4.7
Employeur 0.0 0.0 0.0 0.0 2.4 2.1 0.0 14.7 12.5 0.0 6.0 5.3
Indépendant 6.5 6.9 6.8 0.6 1.7 1.5 6.0 18.2 16.9 5.1 15.1 13.7
Salarié 5.5 3.5 3.7 0.0 0.4 0.4 0.0 7.8 7.5 1.7 2.9 2.8
Stagiaire 42.8 42.8 0.0 0.0 0.0 42.8 21.4
Tâcheron 6.9 4.0 4.5 0.0 1.1 1.0 0.0 14.5 13.9 4.2 7.2 7.0
(ND) 4.3 7.1 5.9 0.8 2.6 2.0 8.5 21.2 18.3 3.9 11.4 8.9
Total 5.2 5.8 5.6 0.7 1.7 1.4 8.0 18.1 16.8 4.8 12.1 10.7
Source : ANSD, ESAM II et calcul des auteurs
Notes : F= femmes et H = hommes

9.31 Jusqu’à présent, nous avons montré que l’accès à un travail par le chef d’un ménage n’est
pas une garantie que ce dernier va vivre au-dessus du seuil de pauvreté. Cela va dépendre à la
fois de : (i) l’occupation du chef de famille; (ii) de son milieu de résidence ; et (iii) de son accès à
des ressources complémentaires à son revenu du travail (notamment les transferts). Ces
inégalités persistent quel que soit le niveau de revenu ou de consommation considéré dans le
ménage. Le graphique 9.1 ci-dessous illustre les probabilités qu’un ménage atteigne un niveau
donné de consommation par équivalent-adulte selon l’occupation de son chef. Par exemple, un
ménage dirigé par un salarié possède environ 55% de chances de se situer en dessous d’un
niveau de consommation égal à 1000 FCFA par jour contre 70% pour un ménage dirigé par un
employeur et plus de 90% pour ceux dirigés par une aide-familiale et un indépendant. D’une
manière générale, cette fonction de répartition reste stable indépendamment du niveau de
consommation sauf pour les niveaux élevés où il apparaît que les ménages dirigés par des
employeurs sont les plus susceptibles de consommer plus.

9.32 En résumé, ce chapitre a montré que l’accès au marché du travail était limité pour une
frange importante de la population sénégalaise. Non seulement le taux de chômage avoisine
13%, mais il existe encore une proportion non négligeable de travailleurs qui sont sous employés
ou qui sont écartés du marché du travail (comme les inactifs involontaires). En outre, l’accès à un
emploi n’est pas une garantie pour vivre décemment puisque presque la moitié des ménages dont
le chef de famille est occupé continue de vivre en dessous du seuil de pauvreté. Ces lacunes du
marché du travail sont apparues plus prononcées pour certaines catégories de travailleurs comme
ceux opérant dans le secteur informel ; les jeunes, et dans une moindre mesure les femmes. Ces
groupes devraient en conséquence recevoir l’attention de l’Etat dans ses interventions tant au
niveau de la protection des travailleurs que des programmes actifs sur le marché de l’emploi.

77
Graphique 9.1 : Fonction de répartition des dépenses par équivalent adulte
et par jour selon la situation dans la profession du chef de ménage

1.00
Pourcentage de menage
0.90
0.80
0.70
0.60
0.50
0.40
0.30
0.20
0.10
0.00
0 1,000 2,000 3,000 4,000
Consommation par equivalent adulte

Aide familiale Employeur Indépendant


Salarié Non occupes
Source : Calculs par la Banque mondiale sur la base des résultats de l’ESAM-II.

78
10. LA PROTECTION DES TRAVAIL LEURS

10.1 La protection des travailleurs au Sénégal repose sur un paradoxe. D’une part il existe un
dispositif de protection des travailleurs qui se caractérise par un cadre réglementaire et
institutionnel solide. D’autre part, en réalité, ce cadre ne concerne qu’une part infime de la
population active sénégalaise. Nous argumenterons que résoudre ce paradoxe devra être au
centre de l’agenda poursuivi par les autorités sénégalaises dans leurs stratégies de croissance
accélérée et de réduction de la pauvreté.

A. LE CADRE LEGISLATIF ET INSTITUTIONNEL

10.2 En théorie, un pays peut choisir d’offrir une protection plus ou moins forte à ses
travailleurs. Certains pays ont opté de mettre en place une protection minimale en laissant une
flexibilité au marché du travail qui devrait permettre de réduire le nombre de travailleurs sans
emploi et sous employés à travers des ajustements de salaires (Etats-Unis, Corée). D’autres pays
interviennent, au prix d’une certaine rigidité, à travers la législation et des mécanismes
institutionnels afin de gérer les relations entre les travailleurs et les entreprises et ainsi
contrebalancer d’éventuelles lacunes de marché (comme asymétrie d’information, pouvoir de
marché, etc.). Le Sénégal se situe clairement dans la deuxième catégorie de pays comme le
montre l’application de la méthodologie proposée par l’OCDE (cf. encadré 10.1).

Encadré 10.2 : La législation du travail au Sénégal dans une perspective internationale

L’OCDE a développé une méthodologie basée sur 18 indicateurs pour mesurer la rigueur de la
législation de protection de l’emploi. Ces indicateurs peuvent être classé en 3 domaines: (i)
protection de l’emploi des travailleurs contre les licenciements individuels ; (ii) réglementations des
formes d’emplois temporaires ; et (iii) conditions particulières applicables aux licenciements
collectifs.

L’application de cette méthodologie au Sénégal permet de montrer que la législation actuelle est
particulièrement forte en comparaison des pays de l’OCDE. Avec un score de 3,5, le Sénégal se
situe au même niveau que la Turquie, le Portugal et le Mexique. Ce score est éloigne de ceux
atteints par la France (2,9), l’Italie (2,4) et les pays Anglo-saxons comme les Etats-Unis (0,7),
l’Angleterre (1,1) ou l’Irlande (1,3). Cet indicateur nous enseigne que la législation du travail au
Sénégal est particulièrement ferme dans le domaine des licenciements collectifs (ou économiques),
qui imposent des mesures de concertation tant avec les représentants des employés qu’avec le
Ministère du Travail. La réglementation des formes d’emplois temporaires manque aussi de
flexibilité, en partie parce qu’elle doit encore être complétée par des décrets visant à accroître la
mobilité des travailleurs introduite dans le Code du Travail.
Source : Annexe 2.A.1, Perspectives de l’emploi dans l’OCDE, OCDE, 2004

79
10.3 La protection légale des travailleurs se trouve dans le Code du Travail (adopté en 1997 et
modifié en 2003) et les conventions collectives pour certains corps de métiers. 96 Dans la mesure
où la législation du travail contenue dans le Code est bien connue au Sénégal (cf. Annexe 11
pour des détails), seuls ses principaux contours sont résumés ci-dessous :

• Salaire minimum : Le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) est fixé par
le décret 96 – 154 du 19 /02/1996 à 209,10 FCFA l'heure. Pour la plupart des
conventions collectives, le salaire mensuel de la première catégorie est d'environ
47’700 FCFA pour 173 heures de travail par mois et 33 heures par semaine. Le
salaire minimum agricole garanti (SMAG) pour les travailleurs relevant des
entreprises agricoles et assimilés est fixé par le même décret à 182,95 FCFA l'heure;
• Protection sociale : Les travailleurs bénéficient d’un certain nombre d’avantages
sociaux, y compris la sécurité sociale (CSS), une caisse de retraite (IPRES) et des
indemnisations en cas de maladie ou d’accidents. L’ensemble des contributions liées
à ces bénéfices ont été décrites dans le chapitre 7, mais il convient de rappeler
qu’elles pèsent à la fois sur l’employeur et l’employés.
• Bénéfices non-liés à la rémunération : Le Code du Travail garantit une longue liste de
bénéfices ou droits pour les travailleurs, dont les plus importants sont les vacances
payées (jusqu’à 26 jours par an), les congés maladies et les absences justifiées pour
des raisons personnelles. 97
• Mesures d’embauches et de licenciement : Ces mesures ont été décrites dans le
chapitre 7, mais elles visent à réduire les risques d’être embauché dans de mauvaises
conditions et les risques de licenciement abusif.
10.4 Il existe des mesures supplémentaires visant à protéger les travailleurs contre d’éventuels
abus. Ces mesures couvrent des aspects qui touchent à la rémunération tels que le paiement des
heures supplémentaires et le travail de nuit. Elles concernent également l’adoption de standards
d’hygiène, de santé et de protection physique en ligne avec les pratiques internationales,
notamment le travail des enfants.

10.5 Dans de nombreux secteurs de l’économie sénégalaise, le Code du Travail est supplanté
par l’existence de conventions collectives (CC). Une bonne partie de celles-ci a été adoptée avant

96
Le Sénégal a également ratifié une série de traités internationaux, comme ceux portant sur le travail des enfants,
(convention 138 et 182), la non-discrimination sur les lieux de travail (conventions 100 et 111), l’élimination du
travail forcé (convention 29 et 105), le droit à l’association et aux négociations collectives (conventions 87 et 98).
97
Les droits au congé normal s’acquièrent après 12 mois de services effectifs. Ils sont déterminés à raison de deux
jours ouvrables par mois de service ou soit quatre semaines calendaires au moins par année de service effectif. Ils
peuvent être cumulés sans dépassés 3 ans mais un minimum de 6 jours doit être obligatoirement pris par an. Les
congés supplémentaire pour ancienneté incluent : (i) un jour ouvrable après 10 ans de service ; (ii) deux jours
ouvrables après 15 ans de service ; (ii) trois jours ouvrables après 20 ans de service ; et (iv) quatre jours ouvrables
après 25 ans de service. Ils existent des congés gé supplémentaire pour mère de famille : (i) un jour de congé
supplémentaire par an pour les mères de famille pour chaque enfant de moins de 14 ans enregistré à l’état civil, (ii)
deux jours de congé supplémentaire pour les femmes salariées ou apprenties par enfant à charge si elles ont moins
de 21 ans ; et (iii) deux jours par enfant à charge à compter du quatrième si elles ont plus de 21 ans au dernier jour
de la période de référence. Les Congés maladie (tels que définis dans l’article 19 de la Convention collective
nationale interprofessionnelle) ne peuvent dépasser une durée de: 6 mois au maximum, mais avec possibilité de
prorogation en fonction de l’ancienneté (8 mois pour 7 à 15 ans d’ancienneté, au delà, 10 mois).

80
l’indépendance : C.C. des B.T.P en1956 ; C.C. du commerce en1956 ; C.C. des transports
en1956 ; C.C. de la mécanique générale en1957 ; C.C. des banques en 1958 ; C.C. des corps gras
en 1958; C.C. des industries chimiques en 1958 ; et C.C. des industries alimentaires en 1958. Les
conventions collectives sont généralement conclues pour une durée indéterminée, mais peuvent
faire l'objet de révision ou de dénonciation par les parties. Chaque convention est signée par des
organisations professionnelles qui engagent toutes les entreprises de la branche. Le Ministre en
charge du travail peut, par arrêté, étendre l'application d'une convention à d'autres entreprises. Il
reste que, bien comprise et appliquée, la technique des conventions collectives permet d'apporter
des assouplissements tenant compte des spécificités des branches; ce que ne peut faire le Code
du Travail. En matière de salaires, il y a obligation de mener les négociations tous les cinq ans
entre les parties. Pour les autres matières, les conventions collectives peuvent prévoir une durée
de validité à l’issue de laquelle les parties peuvent la dénoncer et provoquer de nouvelles
discussions. Par ailleurs, le Gouvernement a une pratique de convocation de négociations
annuelles après la réception des Cahiers de doléances lors de la fête du 1er Mai.

10.6 Pour veiller à la mise en application du cadre législatif survolé plus haut, il existe un
certains nombres d’institutions que nous pouvons décrire comme suit :

• Au niveau de l’Etat, le Ministère en charge du travail et des organisations


professionnelles intervient dans le fonctionnement du marché de l’emploi à travers
ses importantes prérogatives en matière de réglementation (cf. encadré 10.2).
• Les représentants des employeurs sont regroupés en plusieurs associations, dont les
principales sont le Conseil National du Patronat (CNP), la Confédération Nationale
des Employeurs du Sénégal (CNES) et l’Union Nationale des Commerçants et
Industriels du Sénégal (ÚNACOIS).
• Les représentants des employés sont divisés en 18 syndicats, y compris la
Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal (CNTS), l’Union Nationale des
Syndicats Autonomes du Sénégal (UNSAS) et la Confédération des Syndicats
Autonomes (CSA) qui sont les trois plus grandes.

81
Encadré 10.2 : La Direction du Travail et de la Sécurité sociale

Les missions de la Direction du Travail et de la Sécurité sociale couvrent les six domaines suivants :
- le milieu du travail : la sécurité et la santé au Travail, les comités d’Hygiène et de Sécurité au
Travail, les services de médecine du Travail ;
- les conditions de travail : l’emploi des enfants et des femmes ; la durée du travail et les congés ;
- les relations de travail : les salaires ; le contrat de travail ; les relations professionnelles
- la conciliation et la négociation la conciliation des conflits individuels et collectifs ; la négociation
des conventions collectives ;
- l’emploi : le contrôle des mouvements de main d’œuvre ;
- la sécurité sociale : le contrôle des obligations des employeurs ; la tutelle des organismes de
prévoyance sociale ; la prévention et les enquêtes de prévoyance sociale.

Cette Direction comprend 5 divisions et 2 cellules (cf Annexe 10). Son personnel de professionnels
est composé d’Inspecteurs et de Contrôleurs du Travail et de la Sécurité sociale (cf. tableau 10.3).

10.7 La Charte nationale sur le dialogue sociale est entrée en vigueur en mars 2003 avec
comme principal organe d’exécution le Comité National du Dialogue Social qui regroupe les
institutions décrites ci-dessus. 98 La création de ce Comité tripartite a eu pour objectif de faciliter
le dialogue autour de l’adoption des textes légaux (notamment des décrets d’application autour
du Code du Travail), et d’offrir un cadre de concertation pour les négociations salariales et en cas
de conflits. Sa mise en place semble avoir commencé à porter ses fruits puisque les conflits de
travail ne semblent guère fréquents au Sénégal, ne dépassant pas 1 jour de travail en 2003 selon
l’enquête du climat des investissements, à l’exception notable de l’administration (en particulier
le secteur de l’éducation). La concertation a également eu comme résultat l’adoption progressive
d’un certain nombre de décrets d’application du Code du Travail 99 et la révision de quelques
conventions collectives, notamment celles des banques et de l’hôtellerie et de la restauration. Par
contre, nous constaterons ci-après que le Comité n’a guère servi de cadre pour les négociations
salariales qui ont de plus en plus tendance à prendre place au niveau des entreprises, ressemblant
en cela à la pratique quasi-généralisée en Afrique. 100

B. LA REALITE DES FAITS

10.8 La législation du travail n’offre qu’une protection réduite aux travailleurs sénégalais dans
leur ensemble. En fait, seule une fraction infime de la population active est extrêmement
protégée, alors que le reste se trouve en dehors des circuits officiels de protection. De façon
générale, le système sénégalais favorise ceux qui ont déjà un emploi (« insiders ») au détriment
de ceux qui en cherchent (« outsiders »), générant ainsi un marché dual du travail qui ne favorise
pas la coopération car il est à la source d’inégalités profondes.

98
Cette approche tripartite n’était pas nouvelle au Sénégal car il existait déjà le Comité national de consultations sur
le marché du travail et de la sécurité sociale, qui avait crée en 1961 lors de l’adoption du précédent Code du travail.
99
Plus de 27 décrets ont été adopté par les autorités, y compris sur les modalités d’application du contrat de
tâcheronnat, ou les modalités d’aménagement dans les industries textiles.
100
Les négociations salariales se passent en majorité au niveau des entreprises dans 6 pays (Kenya, Ethiopie,
Namibie, Cameroun, Cote d’Ivoire, et Ghana) de l’échantillon de 10 pays analysés par Alby, Azam et Rospabé, op.
cit. Les exceptions sont l’Afrique du Sud, la Zambie Le Zimbabwe et le Nigéria.

82
10.9 Notre appréciation du caractère élitiste du système de protection sociale mis en place au
Sénégal est étayée par les trois observations suivantes :

• Premièrement, la couverture du système de sécurité sociale est limitée à 245 000


travailleurs, soit environ 5% de la population active en âge de travailler. Le taux de
couverture est encore plus faible si l’on prend en compte uniquement le secteur privé
(qui est inférieur à 3% à Dakar).
• Deuxièmement, le nombre de travailleurs qui bénéficient d’un contrat écrit est
inférieur à 30% dans la ville de Dakar, ce qui suggère que la législation du travail ne
s’applique pas à la majorité des travailleurs (même si un contrat oral est admis) qui
sont confinés dans le secteur informel.
• Enfin, le salaire minimal légal n’est guère utilisé comme référence dans la pratique.
L’enquête 1-2-3 a relevé que 46,6% des actifs occupés à Dakar touchaient un salaire
inférieur au salaire minimum légal au Sénégal, avec une forte proportion de femmes
et de jeunes. Ce taux est forcément encore plus élevé dans les campagnes où les
conditions de travail et de rémunération sont plus précaires que dans les villes. 101
10.10 Dans une perspective dynamique, la réglementation tend à renforcer les inégalités parmi
la population sénégalaise. Elle protège ceux qui ont un emploi formel car elle réduit leur
probabilité de licenciement, mais elle pénalise ceux qui recherchent un emploi car elle augmente
les coûts d’embauche. Dans le chapitre 4, nous avions vu que les emplois formels sont tenus par
des travailleurs qui ont en moyenne environ 40 ans, qui ont passé 11 années à l’école, qui sont
relativement qualifiés et qui travaillent dans une grande entreprise en zone urbaine. Toutes les
autres catégories de travailleurs, notamment les jeunes (et en partie les femmes), se trouvent
donc fortement pénalisées par la réglementation du travail actuellement en vigueur au
Sénégal. 102

10.11 Si l’imperfection ou le dysfonctionnement du système de protection du travail au Sénégal


ne souffre d’aucune contestation et est partagée par l’ensemble des acteurs sociaux, y compris le
Gouvernement et les syndicats de travailleurs, il convient néanmoins d’en identifier les causes.
Sans chercher nécessairement à être exhaustif, nous pouvons avancer que les autorités
sénégalaises n’ont pas les moyens de leurs ambitions. L’application du cadre réglementaire
requiert des ressources humaines et financières considérables, or la Direction du Travail, qui est
responsable de l’application du Code du Travail, possède un effectif insuffisant avec 11
Inspections régionales et un Service des Statistiques du Travail qui totalisent 34 inspecteurs et 50
contrôleurs sur l’ensemble du territoire. La région de Fatick ne possède même pas d’inspecteurs,
et leur nombre ne dépasse jamais 2 dans les autres régions, à l’exception de Dakar. Même dans
cette dernière, 35 inspecteurs et contrôleurs couvrent plus de 3 000 entreprises inscrites au
registre du commerce, ce qui correspond à environ 80 entreprises par personne chaque année.
101
A titre de comparaison, le pourcentage de travailleurs touchant un salaire au-dessus du minimum légal est moins
élevé en Amérique Latine, se situant en dessous de 5% en Uruguay, Brésil, Bolivie, Honduras ou l’Argentine. Il n’y
a qu’au Nicaragua que ce taux se situe autour de 40%.
102
Ce résultat n’est pas propre au Sénégal et a été identifié dans d’autres pays en développement et industrialisés, cf.
Perspectives de l’emploi, OCDE, 2004, ou G. Allard et P. Lindert, Euro-productivity and euro-job since the 1960s :
Which institutions really mattered ?, NBER, working paper N.12460, août 2006, ou encore pour le Chili, C.
Montenegro et C. Pagés, Who Benefits from Labor Market Regulations ? Chile : 1960-1998, NBER Working paper,
N. 9850, Juillet 2003.

83
Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les entreprises ne respectent pas les règles, car
les risques de sanctions sont pratiquement inexistants.

Tableau 10.1 : Effectif de la Direction du Travail


et de la Sécurité Sociale
Inspecteurs Contrôleurs
Dakar 21 14
Thiès 2 6
St Louis 2 5
Louga 1 2
Matam 2 2
Kaolack 1 6
Diourbel 1 1
Ziguinchor 2 2
Kolda 1 2
Tambacounda 1 3
Fatick 0 2
ZFID 0 5
TOTAL 34 50
Note : ZFID=Zone Franche Industrielle de Dakar

10.12 La deuxième raison qui peut être avancée est que le cadre réglementaire est encore
incomplet et en partie obsolète. En effet, en dépit des efforts récents menés par les autorités, il
manque encore plusieurs décrets d’application du Code du Travail, comme celui qui détermine
les modalités de compensation des heures supplémentaires et celui qui fixe le régime général des
dérogations à la durée légale du travail. En outre, le Code du Travail n’est pas vraiment la
contrainte légale dans la majorité des secteurs formels de l’économie sénégalaise qui sont
pratiquement tous couverts par des conventions collectives. Or, ces conventions, qui datent pour
la plupart de la fin des années 50, sont obsolètes et fortement contraignantes si elles étaient
vraiment appliquées. Seules les parties concernant les conventions relatives aux salaires ont été
partiellement mises à jour.

10.13 La troisième et dernière raison que nous voulons invoquer est que le système de
protection proposé par la loi est tellement coûteux en comparaison de ses bénéfices aléatoires (à
cause du manque de pérennité des sources de financement), qu’il devient rationnel tant pour les
travailleurs que pour les entreprises de chercher à l’éviter. Ce contournement est le plus visible
pour le système de sécurité sociale et de retraite qui impose des prélèvements de l’ordre de 40%
sur les salaires. Par exemple, un travailleur qui toucherait un salaire brut de 50 000 FCFA ne
recevrait qu’un salaire net de 30 000 FCA (en supposant que l’entreprise soit capable de prélever
toutes les contributions sur le salaire de l’employé), ce qui le ferait passer en dessous du SMIG.
Dans ces conditions, il y a une forte probabilité que ce travailleur s’accorde avec son employeur
pour recevoir un salaire de l’ordre de 40 000 FCFA sans être déclaré au système de sécurité
sociale. Cette sorte d’arrangement n’est pas une fiction car elle explique que seul 1 travailleur
qui bénéficie d’un contrat de travail écrit sur 5 soit simultanément inscrit à la CSS et à l’IPRES.

10.14 La principale conclusion qui émerge de notre analyse est que le marché du travail
sénégalais a été capable de s’adapter à un cadre réglementaire rigide et pesant qui a surtout visé à
protéger les travailleurs qui ont déjà réussi à sécuriser un emploi dans le secteur formel. Pour les

84
autres, ils restent en dehors des systèmes officiels de protection qui demeurent non seulement
extrêmement couteux pour les entreprises mais également pour les travailleurs eux-mêmes. Cette
adaptation du marché du travail a été également visible lorsque les partenaires sociaux ont choisi
de décentraliser graduellement les négociations salariales en dépit de la mise en place
d’institutions centralisées (comme le Comité du dialogue social). Pendant longtemps, les
négociations salariales avaient été centralisées autour du Ministère du Travail qui conviait les
associations patronales et de travailleurs, mais ce système a perdu de sont attrait suite à la crise
au sein de certaines grandes entreprises (SONACOS devenue SUNEOR et la SENELEC) et aux
blocages des salaires dans la fonction publique, qui avaient servi de références lors des
négociations pendant les années 80 et 90. 103 Ce mouvement a été en plus facilité par la
fragmentation des associations des employeurs et, surtout, des employés. Aujourd’hui, la plupart
des négociations salariales prennent place au niveau des entreprises, éventuellement au niveau du
secteur dans quelques cas comme les banques et l’hôtellerie, sans que cela soit jugé pénalisant
tant par les associations d’employeurs que les syndicats de travailleurs.

103
La décentralisation des négociations salariales explique l’absence de corrélation entre les salaries du secteur
public et privé au cours de ces dernières années. Cela s’oppose au résultat mis en avant par de nombreux auteurs,
notamment Rama (1998 qui avaient établit que les augmentations au sein de l’administration publique guidait les
ajustements dans le secteur privé, notamment dans les grandes entreprises formelles, pendant les années 80 et la
première moitié des années 90. Rama, Martin, Wage misalignment in CFA countries: are labor market policies to
blame?, Policy Research Working Paper Series 1873, Banque mondiale, 1998.

85
11. LES PROGRAMMES DE PROMOTION DE L’EMPLOI

11.1 Le marché du travail, malgré un taux d’absorption de l’offre somme toute spectaculaire,
ne parvient pas à satisfaire les aspirations d’une vaste majorité des travailleurs sénégalais. Le
taux de chômage reste important, notamment dans les villes, et le nombre de travailleurs qui
déclarent être en situation de sous-emplois et sous-payés demeurent préoccupant puisque ceux-ci
dépassent la moitié de la population active. En parallèle à la réglementation du travail qui
cherche surtout à protéger ceux qui travaillent déjà, le Gouvernement sénégalais a mis en place
un certain nombre de programmes visant à promouvoir l’emploi, en particulier des groupes les
plus exposés comme les jeunes et certaines catégories de groupes vulnérables (femmes, artisans,
etc.).

11.2 Le survol de ces programmes nous permettra d’en évaluer leurs mécanismes et leur
efficacité. Cette évaluation se fera également en comparaison de l’expérience internationale de
manière à identifier plusieurs suggestions de réformes qui pourraient guider les autorités
sénégalaises dans leur effort de promouvoir l’emploi dans le pays. Il convient de préciser que
nous nous focaliserons sur les programmes actifs en faveur de l’emploi, qui doivent s’insérer
dans une perspective plus globale notamment avec les programmes de formation qui avaient été
passés en revue dans la partie précédente.

A. UN TOUR D’HORIZON DES PROGRAMMES DE PROMOTION DE L’EMPLOI

11.3 L’expérience internationale révèle plusieurs options possibles pour chercher à supporter
la création d’emplois. En suivant la classification proposée par une étude récente de la Banque
mondiale, 104 nous pouvons distinguer successivement les programmes qui mettent l’accent sur :
(i) les services qui fournissent de l’information sur les opportunités d’emplois ; (ii) le versement
de subventions sur les salaires de manière à encourager l’emploi ; (iii) le développement de
travaux publics ; et (iv) la promotion de microcrédits visant à assister l’émergence de nouveaux
entrepreneurs.

11.4 Si la plupart des pays africains n’ont pas vraiment poursuivi une politique de promotion
proactive des emplois, le Sénégal se distingue par le nombre élevés de programmes qui sont
disséminés à travers un réseau complexe de ministères et d’agences. Le tableau 11.1 propose une
classification de l’ensemble de ces 16 programmes selon les 4 catégories décrites auparavant. Il
convient toutefois de préciser que nous nous sommes circonscrits à présenter les programmes qui
ont pour objectif primaire de créer des emplois pour limiter le champ d’application de notre
étude. S’il peut être avancé que le soutien à l’emploi fait partie de nombreux projets, comme par
exemple le projet d’organisation de gestion villageoise ou les programmes de développement des
communautés locales, il ne s’agit pas de leur ambition première. De même, l’exclusion du plan
REVA, qui vient d’être lancé par les autorités sénégalaises pour faciliter le retour à la terre et
ainsi lutter contre l’émigration clandestine vers les pays industrialisés, se justifie par le manque
d’informations disponibles au moment de la rédaction de cette étude.

104
Betcherman, Luinstra, and Ogawa, Impacts of Active Labor Market Programs: New Evidence from Evaluations
with Particular Attention to Developing and Transition Economies, World Bank, 2004.

86
Tableau 11.1 : Les programmes de promotion d’emplois au Sénégal
Intervention Objectifs Programmes au Sénégal (date Ministères responsables
de création)
Service de Service de placement qui cherche Service de la main d’œuvre Direction de l’emploi
placement et à réconcilier les recherches Agence National pour l’Emploi Agence autonome.
d’information. d’emploi avec les demandes des des Jeunes (2001).
entreprises. Les services offrent
généralement la collection
d’information et des conseils aux
demandeurs d’emplois, y compris
la mise en contact aves
employeurs potentiels.

Subventions aux Subventions verses aux Fonds National de l’emploi Direction de l’emploi.
salaires. entreprises pour les encourager à (2000).
embaucher des employés et de les Convention national
former au cours du temps. Les Etat/employeurs (2006).
subventions sont généralement
conditionnelles à un engagement
d’embauche de longue durée et
dans des secteurs ou régions
vulnérables ou des groupes de
travailleurs comme les jeunes à la
recherche d’un premier emploi.

Travaux publics. Création directe de poste de Agence d’Exécution des Agence de l’AGETIP.
travail à travers la mise en œuvre Travaux d’Intérêt Public contre
de travaux publics. Les projets le Sous-emploi -AGETIP
sont généralement pourvoyeurs (1989).
d’emplois sur une base Service Civique National
temporaire et pour des emplois (1999).
relativement peur qualifié. Peut
être utilisé pour cibler le
développement de régions en
retard et/ou pour encourager le
passage de l’emploi informel à
formel.

Crédits aux micro- Offre une assistance financière Fonds national de la jeunesse Agence du Fonds national
entreprises et à aux travailleurs sans emplois qui (2001). de la promotion de la
l’auto-emploi. désirent créer leur propre Fonds national de l’emploi jeunesse.
entreprise. Cette assistance peut (2000). Direction de l’Emploi.
inclure des mesures Fonds national de Ministère de la famille.
d’accompagnement une l’entreprenariat féminin (2004) Agence du fonds national de
formation et conseils. Ces Projet d’insertion des diplômés l’entreprenariat féminin.
programmes peuvent être des instituts et universités Agence pour la réinsertion
universels ou plus généralement arabes (1998). sociale des
cibler le secteur informel et les Projet d’insertion des militaires militaires/Ministère des
micro-entreprises qui n’ont pas libérés (2005). forces armées.
accès à des sources alternatives Projet ASC/emploi-jeunes Ministère de la jeunesse
de financement et nécessitent que Maisons de l’outil (2004). Agence.PROMER/Ministère
des crédits/dons de faible Projet de promotion de de l’agriculture.
ampleur. l’entreprenariat rural (1996).
Banque régionale de solidarité
Projet Petites et Grandes
Laiteries (PPGL) dans la zone
cotonnière.

87
11.5 Dans la mesure où tous les programmes en vigueur sont décrits en Annexe 12, nous nous
bornons ici à mettre l’accent sur les 5 programmes qui sont perçus comme les principaux modes
d’interventions du Gouvernement sénégalais :

• Le Fonds national d’actions pour l’emploi (FNAE) : (i) soutient l’emploi des
salariés en fournissant des subventions ; et (ii) assiste l’auto-emploi en fournissant des
crédits à des promoteurs qui doivent fournir un apport personnel de 10% pour
bénéficier d’un crédit dont le taux d’intérêt est de 8% pour une durée moyenne de
trois (3) ans à travers deux institutions de crédit (l’Association Sénégalaise pour
l’Appui à la Création d’Activités Socio Économiques (ASACASE) et l’Action Plus
CEDS-Afrique).
• Le Fonds national de promotion de la jeunesse (FNPJ) a pour objectif de
contribuer à la résolution des problèmes d’insertion des jeunes dans les secteurs
productifs à travers la recherche, la mobilisation des ressources financières et la mise
en place de mécanismes de financement adaptés à ce public. En d’autres termes, le
FNPJ entend contribuer au financement de projets individuels ou collectifs initiés par
des jeunes (18-35ans) dans les différents domaines d’activité économique. Pour ce
faire, le FNPJ dispose de trois lignes de crédit : le Fonds de financement, le Fonds de
prêt participatif et le Fonds de garantie. 105 Par ailleurs, dans le cadre du Fonds de
financement, le FNPJ a développé un programme appelé « Tous petits crédits, jusqu’à
500 000 FCFA » pour soutenir les micro-activités dans les secteurs de l’artisanat et du
commerce avec l’objectif de réduire les délais en simplifiant les procédures. Enfin, le
FNPJ et l’Agence nationale pour l’emploi des jeunes ont mis en place un projet
commun de promotion de l’emploi des jeunes dans le secteur agricole en accordant
un financement de 10 000 000 CFA aux entreprises privées agricoles qui recruteraient
10 jeunes.
• L’Agence d’Exécution des Travaux d’Intérêt Public (AGETIP) est une structure
originale mise en place par le Gouvernement sénégalais en 1989, notamment pour
améliorer les capacités de gestion technique et financière des entreprises/maîtres
d’œuvre par le biais de la formation et celle de la main d’œuvre grâce à des chantiers
écoles.
• Le Projet de Promotion des Micro-Entreprises Rurales (PROMER) a été mis en
place en 1997 entre le Gouvernement du Sénégal et le Fonds International pour le
Développement Agricole (FIDA) pour 8 ans. Le projet intervient dans les régions de
Kolda et Tambacounda depuis juin 1997 et dans celles de Fatick et Kaolack depuis
juillet 2000. Les principaux objectifs du PROMER sont : (i) améliorer les revenus des
105
Le Fonds de financement intervient pour des projets de création d’activités. Le plafond est de 5 000 000 FCFA, la
durée du prêt pouvant être soit de 12 mois, soit de 36 mois avec une possibilité de différé de 6 mois. Le Fonds de
prêt participatif, avec un plafond pour chaque prêt qui ne peut excéder 20% du coût total du projet avec un
maximum de 5 000 000 FCFA et un différé d’une année. Le Fonds de garantie, avec un plafond d’intervention de
50% du total des crédits et qui ne peut dépasser 5 000 000 FCFA. En coopération avec la Banque régionale de
Solidarité (BRS), ce Fonds de garantie est destiné aux jeunes diplômés des facultés de médecine, pharmacie, aux
jeunes avocats et autres auxiliaires de justice et plus généralement à tous les jeunes porteurs de projets à forte valeur
ajoutée et pouvant générer des emplois viables.

88
familles rurales pauvres par la création de nouveaux emplois saisonniers ou
permanents rémunérateurs et durables ; (ii) allonger la période de travail au-delà de
celle de travaux agricoles ; et (iii) atténuer l'exode rural grâce à des opportunités
d'emplois offertes aux jeunes dans les villages.
• Le service de la main d’œuvre au sein de la Direction de l’Emploi qui a été crée
pour répondre à la réglementation du Code du Travail qui stipule que « tout
travailleur à la recherche d’un emploi est tenu de s’inscrire en qualité de demandeur
d’emploi auprès du service de l’emploi, tout chef d’établissement est tenu de notifier
au service chargé de l’emploi toute place vacante dans son établissement et l’offre
d’emploi correspondante. Le service de l’emploi est habilité à effectuer le placement
des travailleurs ». En principe, ce service devrait donc jouer un rôle majeur dans le
soutien offert par le Gouvernement aux actifs à la recherché d’un emploi au Sénégal.

B. UNE EVALUATION DES PROGRAMMES

11.6 En principe, l’efficacité des programmes visant à promouvoir l’emploi doit être évaluée
en fonction de leur capacité à générer des emplois par rapport à leurs coûts (mêmes si le plus
souvent leurs objectifs sont variés comme l’inclusion des groupes défavorisés et le
développement de zones spécifiques). Il est cependant difficile de procéder à une telle analyse
coûts-bénéfices pour les multiples raisons qui sont exposées ci-dessous.

11.7 En premier lieu, les résultats ne sont pas dépourvus d’ambigüité au niveau international,
comme cela est rappelé dans le tableau 11.2 car ils varient selon les pays et les modalités. 106 Il
ressort néanmoins que les programmes publics qui subventionnent l’embauche de travailleurs ou
qui assistent les travailleurs qualifiés sont rarement efficaces dans les pays en développement car
ils supposent une capacité de ciblage et présentent des coûts d’opportunités non-négligeables en
siphonnant des ressources financières et humaines qui auraient pu être allouées vers des
programmes qui s’attaquent à des problèmes plus graves sur le marché du travail comme le
manque de formation ou d’accès à des ressources financières pour ceux qui sont dans le secteur
informel. Ces deux lacunes sont d’ailleurs manifestes dans les opérations du service de la main
d’œuvre et dans le FNAE au Sénégal. Par contre, il semble que d’une manière générale les
programmes basés sur le développement de travaux d’utilité public (ou d’intérêt général) et ceux
qui offrent des appuis financiers aux groupes les plus défavorisés sont les plus capables d’aboutir
à des résultats positifs en termes de création d’emplois.

11.8 La deuxième difficulté liée à une évaluation des programmes actifs sur le marché du
travail est que les processus de suivi et d’évaluation sont fortement incomplets au Sénégal. A
l’exception de l’AGETIP et dans une moindre mesure du FNPJ, qui vient d’être audité par la
Cour des comptes, il n’existe par une information détaillée sur l’impact concret de ces
programmes en termes de création d’emplois au cours du temps. C’est ainsi que les données
existantes se limitent à mesurer les intentions des bénéficiaires et pas forcément leurs
réalisations. En plus, il n’existe pas d’évaluation sur la permanence des emplois créés ou sur leur
qualité. Par exemple, le succès d’un programme de promotion de l’emploi devrait autant se

106
Pour un tour d’horizon, cf. A. Dar et Z. Tzannatos, Programmes actifs du marché du travail: Examen des
témoignages tires des évaluations, Banque mondiale, Janvier 1999 et Global Inventory of Interventions to Support
Young Workers, the World Bank, 2007, and Sierra Leone Youth and Employment ESW, World Bank, 2007.

89
mesurer par sa capacité à créer des emplois permanents et avec un salaire égal au moins au
minimum légal que par son aptitude à procurer un emploi temporaire.

Tableau 11.2 : Impact des programmes -- Leçons de l’expérience internationale


Modes Impact Succès
d’intervention
Service de Généralement positif dans les pays Observatoire nationale de
placement et industrialisés et en transition, notamment en L’emploi et des Qualifications
d’information raison des coûts relativement peu élevés. (Tunisie)
Peu d’évidence dans les pays en
développement, mais à tendance à favoriser
les travailleurs qualifiés qui auraient sans
doute pu trouver une occupation sans ses
services
Subventions aux Généralement négatif car tend à favoriser
salaires des travailleurs qui auraient de toute façon
trouvé un emploi. Programmes chers et
rarement utilisés dans les pays en
développement.
Travaux publics Mixe car s’ils sont capables de générer des Expanded Public Works
emplois en grande quantité mais à un coût Programme (Afrique du Sud)
relativement élevé et de courte durée. AGETIP (Sénégal)
Crédits aux Positifs s’ils sont accompagnés de services Program for the Promotion of
micro-entreprises et de contrôles strictes sur leur utilisations Children and Youth (Ouganda)
et à l’auto-emploi au cours du temps. Créent des distorsions Farm Youth Development
sur les marchés de PME. Program (Philippines)
Entra 21 (Amérique Latine)
Source: G. Betcherman, K. Olivas, and A. Dar. Impacts of Active Labor Market Programs: New Evidence from
Evaluations with Particular Attention to Developing and Transition Economies, World Bank, 2004.

11.9 En dépit de ces problèmes, nous avons cherché à cerner l’efficacité de l’ensemble des
programmes en vigueur au Sénégal en suivant une approche pragmatique. Notre point de départ
a été de considérer le nombre total d’emplois (directs et indirects) que ces programmes déclarent
avoir crées depuis leur création pour ensuite le comparer avec les moyens financiers mis à leur
disposition. Cette comparaison montre que le nombre annuel d’emplois crées par ces
programmes est approximativement de 16 000, ce qui constitue une fraction du nombre total
d’actifs à la recherche d’un emploi au Sénégal (à titre de rappel le nombre estimé de chômeurs et
de travailleurs en situation de sous-emploi est proche de 400 000). En outre, il apparaît que le
coût par emploi créé varie entre environ 364 dollars pour le FNAE et plus de 3000 dollars pour
l’AGETIP (tableau 11.3). Ces résultats, qui demandent à être affinés, ont le mérite de mettre en
évidence que ces programmes ne sont pas gratuits puisqu’a titre de comparaison le salaire
médian dans le secteur informel à Dakar est estimé autour de 800 dollars par an.

11.10 Avant de revenir en détail sur l’efficacité du programme AGETIP, qui est de loin le plus
ambitieux au Sénégal, il convient de rappeler que les estimations ci-dessus ne permettent pas
d’appréhender la qualité des emplois crées. Il aurait été également utile de pouvoir discerner les
allocations régionales en termes de création d’emplois dans la mesure où la précarité de l’emploi
est plus importante dans les zones rurales. Il peut cependant être noté que le FNPJ et l’AGETIP,

90
dont les résultats sont décomposés par régions, confirment la concentration de leurs actions dans
les villes (2/3 des dossiers agréés) plutôt que dans les campagnes. 107

11.11 Les informations sur les emplois crées par genre et par âge auraient également permis de
mieux mesurer l’efficacité réel des programmes mis en place au Sénégal. Ces deux groupes sont
les plus désavantagés en termes de chômage et de sous-emploi et nécessitent donc un soutien de
la part de l’Etat. On note cependant que la plupart des programmes cible la population âgée entre
18 et 35 ans, ce qui est pleinement justifié en raison de leur vulnérabilité sur le marché du travail
(comme cela a été illustré dans le chapitre 9). C’est le cas bien entendu du FNPJ mais aussi des
autres programmes plus larges comme l’AGETIP et le FNAE. Au-delà de ces programmes, le
Sénégal s’est montré actif sur le plan international pour la promotion de l’emploi des jeunes en
jouant un rôle de pionnier dans le développement du réseau UN Secretary-General’s Youth
Employment, qui a permis d’appuyer le développement du Plan d’Action National pour l’Emploi
de Jeunes (PANEJ) en 2004.

11.12 Une attention particulière aux résultats de l’AGETIP est justifiée en raison de son
importance, tant en termes d’emplois créés que des ressources qui lui sont allouées. Ce
programme a généré presque 50 000 emplois sur la période 2000-2004 mais, comme indiqué
auparavant, avec un coût élevé par emploi (plus de 3000 dollars selon nos estimations). Ce
résultat doit être nuancé en constatant que ce programme a permis de créer des emplois
relativement permanents, en moyenne de 8 mois, et bien rémunérés. Lorsque ces deux derniers
facteurs sont pris en compte l’on constate que le coût par jour pour chaque emploi créé est
environ de 37 dollars, ce qui est comparable à celui d’un programme similaire au Burkina Faso
(le BAARA) qui reporte un coût moyen par jour de 26 dollars. Cette différence reflète le niveau
de vie plus élevé et la durée plus longue des chantiers au Sénégal.

Tableau 11.3 : Une évaluation des programmes d’emploi au Sénégal


Budget Emplois
accumulé Emplois crées crées par
Agence (FCFA) (total) an Coût par emploi crée
FCFA US$
FNJ 6 231 853 144 12 240 2 448 509 138 1 018
FNE 2 001 150 302 11 000 2 750 181 923 364
Convention 325 441 080 876 876 371 508 743
AGETIP 73 000 000 000 46 870 9 374 1 557 499 3 115
PROMER 5 200 000 000 6 147 479 845 941 1 692
Total 77 133 15 927
Sources : Programmes et calculs des auteurs

11.13 Enfin, il nous reste à évaluer la performance du service de la main d’œuvre au sein de la
Direction de l’Emploi. Malheureusement, celle-ci nous parait extrêmement faible en tout cas par
rapport aux objectifs ambitieux qui avaient été fixés par le législateur sénégalais. En effet, seule
une part infime des demandeurs d’emplois se sont inscrits auprès de ce service qui a traité 7790
demandes d’emploi entre 2000 et 2002. Parmi ces demandes, le service déclare avoir mis 42%

107
Ces résultats sont disponibles au niveau des projets approuvés par le FNPJ. Les zones rurales ont reçu de 33%
des crédits alloués et 40% des emplois crées. A un niveau sectoriel, un tiers des projets se sont dirigés vers
l’agriculture, 28% vers le commerce, 21% vers les services et 12% vers l’industrie.

91
d’entre elles en relation avec des entreprises qui a abouti à 2% de recrutements, soit
approximativement 50 emplois créés par an.

C. LES CONTRAINTES LIEES AU MANQUE D’EFFICACITE

11.14 En contribuant à la création d’approximativement 16 000 emplois directs et indirects par


an, les programmes actifs pour l’emploi au Sénégal n’ont qu’un impact relativement limité sur le
marché du travail. La première explication est que les moyens financiers mis à leur disposition
sont insuffisants car ils ne dépassent pas dans leur ensemble 30 millions de dollars par an ou
environ 0,3% du PIB. Si l’on exclut l’AGETIP, ce montant n’est que de 6,6 millions de dollars
par an (soit 0,2% du budget de l’Etat) et les ressources allouées ont encore baissé
significativement à partir de 2004 en raison des problèmes de gouvernance au sein de la FNPJ. Si
le Sénégal avait dépensé proportionnellement autant que la moyenne des pays de l’OCDE, soit
1% du PIB, le nombre d’emplois crées auraient pu tripler (en supposant bien sûr le même niveau
d’efficacité de ces programmes). Si les ressources avaient été aussi importantes qu’en Suède et
en Finlande (2% du PIB), le montant d’emplois créés aurait pu alors atteindre pratiquement
100 000 par an.

11.15 Il serait pourtant abusif de croire que le manque d’efficacité des programmes actifs de
l’emploi au Sénégal ne provienne que de leur manque de ressources. Au-delà de la faiblesse des
ressources qui leur sont allouées, l’impact réduit des programmes sur l’emploi s’explique par le
manque de rigueur de leur gestion qui a été soulignée notamment dans le récent rapport de la
Cour des comptes sur le FNPJ. Celui-ci avait mis en évidence de nombreuses irrégularités et des
interférences politiques dans la distribution des crédits.

11.16 D’une manière générale, à l’exception notable de l’AGETIP, il n’y a pas de suivi des
programmes pour juger de leur impact réel au cours du temps. Les services en charge du FNAE
et du FNPJ ne semblent pas être en mesure de fournir une description précise du nombre
d’emplois que leurs programmes ont été capables de créer sur le terrain (et non pas sur les
intentions des candidats) et de déterminer leur durée ainsi que leur rémunération. Ce manque de
suivi transparaît également dans les faibles taux de recouvrement des crédits accordés, qui ne
dépassaient pas 24% dans le cas du FNPJ à la fin 2006. En outre, il n’est pas prouvé que la
subvention accordée aux stagiaires dans le cadre de la récente Convention « emploi/secteur
privé » soit réellement efficace à promouvoir l’embauche de nouveau travailleurs qui n’auraient
pas été de toute façon engagés par le secteur privé. Fort heureusement, les autorités ont pris
conscience de ces déficiences et un effort de suivi et d´évaluation ex post des programmes sont
mis en place, notamment par la nouvelle direction du FNPJ en 2007.

11.17 Le manque d’efficacité des programmes actifs du marché du travail est encore lié au
manque de coordination entre les ministères, entre les services à l’intérieur de chaque ministère
et entre les agences. Les programmes actuels sont disséminés dans une multitude de services, qui
n’ont pas de contacts suivis et organisés entre eux, alors que leurs objectifs et cibles sont souvent
les mêmes. Par exemple, le FNPJ et FNAE procurent tous les deux des microcrédits à une
population âgée de moins de 35 ans mais fonctionnent souvent de manière parallèle au détriment
de leur gestion respective. De manière similaire, l’ANEJ et le FNPJ mériteraient d’être associés
plus étroitement (ou même rassemblés) car ils procurent des services complémentaires aux
travailleurs à la recherche d’un travail même s’il existe déjà un effort de rapprochement entre ces

92
deux agences. Une meilleure coordination entre les programmes entrainerait des économies
d´échelle qui pourraient réduire leurs budgets de fonctionnement qui sont aujourd’hui
extrêmement élevés (par exemple plus de 750 millions de FCFA pour le FNPJ et ANEJ).

11.18 En résumé les contraintes qui limitent l’efficacité des programmes actifs de l’emploi au
Sénégal se situent simultanément au niveau de leur manque de ressources financières, la faible
qualité de leur gestion, du manque de suivi de leurs résultats concrets sur le terrain et de leur
manque de coordination. L’ambition de diminuer, voire d’éliminer, l’ensemble de ces contraintes
devra être au centre de l’agenda de réformes qui sera proposé dans la dernière partie de cette
étude.

93
12. CONCLUSION

12.1 La réglementation du travail et les programmes actifs de promotion de l’emploi sont des
instruments complémentaires pour l’Etat afin de chercher à accroitre le bien être des travailleurs
et à les protéger contre d’éventuelles déficiences sur le marché du travail. Nous avons vu
qu’aujourd’hui au Sénégal ces déficiences sont nombreuses et qu’elles touchent une majorité de
travailleurs sénégalais, justifiant ainsi l’intervention de l’Etat. Le taux cumulé de chômage et de
sous-emploi dépasse 30% des actifs et la moitié de ceux qui sont occupés ne sont pas capables de
faire vivre leur ménage au-dessus du seuil de pauvreté.

12.2 Dans les interventions de l’Etat, il existe toutefois un déséquilibre flagrant entre la
protection de ceux qui ont un travail dans le secteur formel et ceux qui ont une occupation dans
le secteur informel ou qui sont à la recherche d’un emploi. Les premiers sont une minorité qui
bénéficie d’une réglementation offrant une protection et une couverture sociales généreuses. Par
contre, les deuxièmes, qui représentent la vaste majorité de la population active sénégalaise,
vivent sans protection sociale, à la limite de la précarité, et avec un soutien marginal des
programmes mis en place par les autorités pour les assister à trouver une occupation ou pour les
aider à passer du secteur informel au formel.

12.3 La recherche d’un nouvel équilibre entre la protection de ces deux groupes de travailleurs
se doit d’être l’objectif majeur des autorités sénégalaises. Sinon, le nombre des « exclus » du
marché du travail continuera de s’accroître et pourrait provoquer la rupture du consensus social
actuel au Sénégal et le déraillement des stratégies de réduction de la pauvreté et de la croissance
accélérée dans le moyen terme. Sur cette base, nous allons argumenter dans le prochain chapitre
que ce rééquilibrage imposera une double action simultanée : (i) le renforcement des
programmes actifs sur le marché de l’emploi en faveur des groupes les plus défavorisés (jeunes,
femmes et actifs en zone rurale) ; et (ii) un assouplissement de la protection sociale en faveur de
ceux qui ont un emploi pour promouvoir la mobilité sociale sur le marché du travail et stimuler
la demande de travail de la part des entreprises formelles.

12.4 Il est à noter que la recherche d’une complémentarité optimale entre l’usage d’une
législation du travail et la mise en œuvre de programmes actifs sur le marché de l’emploi se
trouve au centre de l’agenda de nombreux pays, y compris de l’OCDE. Au niveau international,
force est de constater que le balancier semble de plus en plus pencher en faveur des programmes
visant à protéger ceux qui sont à la recherche d’un emploi plutôt que ceux qui en possèdent déjà
un, notamment suite au succès rencontré par le Danemark lors de ces dernières années. 108 Ce
même mouvement sera proposé pour le Sénégal car il devrait permettre de réduire les coûts
d’embauche, tout en accroissant l’assistance aux travailleurs en situation précaire, et ainsi
favoriser la création d’emploi de qualité au cours du temps.

108
Voir Perspective de l’OCDE, 2004.

94
PARTIE IV. UN AGENDA DE REFORMES

1. L’analyse présentée dans les trois premières parties de cette étude illustre la sévérité des
carences qui existent aujourd’hui tant au niveau de l’offre que de la demande de travail au
Sénégal, qui « plombent » la compétitivité des entreprises et accroissent l’iniquité ainsi que la
précarité au sein du pays. Ce diagnostic n’est pas vraiment nouveau et il a déjà été incorporé par
plusieurs décideurs politiques sénégalais. Le Président de la République déclarait en avril 2007 :
« Jeunes de mon pays, ne baissez pas les bras. Nous allons construire notre pays, créer des
emplois pour en faire un espace où vous pourrez vous épanouir ». 109

2. Cette prise de conscience politique a cependant besoin de s’articuler autour d’un agenda
de réformes. C’est pourquoi, cette dernière partie propose un agenda construit autour de sept [7]
axes prioritaires, eux-mêmes décomposés en 33 recommandations (tableau 1). Si ces axes seront
décrits en détail dans le texte ci-dessous, il est important d’emblée de souligner que l’agenda
proposé se veut suffisamment large pour prendre en compte l’ensemble des aspirations des
entreprises et des travailleurs, à savoir l’accroissement de la productivité du travail et la sécurité
de l’emploi avec des salaires décents. Dans bien des cas, ces aspirations se confondent en raison
de la prévalence de l’auto-emploi, en particulier dans le secteur informel, qui explique que
patrons et employés sont souvent la même personne. Parfois, elles devront néanmoins être
rapprochées car elles entraineront une redistribution des gains entre les parties concernées
comme cela sera le cas en la matière de la réglementation du travail. Dans ce contexte, nous
privilégierons la mise en place de réformes graduelles qui chercheront à préserver un consensus
entre ceux qui bénéficieront et perdront à travers les réformes. Quand des approches plus
radicales pourraient être envisagées ; elles seront toutefois évoquées dans le texte. Ce choix en
faveur d’une approche consensuelle répond aux préférences manifestées par nos interlocuteurs
au sein du groupe de travail constitué par les autorités sénégalaises et correspond à la démarche
qui avait été retenue par le Gouvernement dans la préparation de leurs stratégies de réduction de
la pauvreté et de la croissance accélérée.

3. Les axes proposés sont complémentaires afin de chercher à maximiser les effets positifs
sur les attentes des entreprises et des travailleurs. Par exemple, la protection sociale des
travailleurs est recherchée à travers la réglementation du travail (axe 6) et les programmes actifs
de l’emploi (axe 7). En plus, ces actions devrons s’inscrire dans les programmes de formation
(axe 1) et les demandes des entreprises privées (axe 4). Cette complémentarité est encore
illustrée dans le besoin de promouvoir les qualifications des travailleurs qui se trouve au centre
des mesures proposée dans les axes 1, 2 et 3. L’axe 1 vise des actions au sein du système
éducatif qui prendront du temps, alors que les deuxième et troisième axes cherchent à améliorer
la qualification du travail au Sénégal à travers des actions ponctuelles avec la diaspora et le
secteur public qui pourraient être mises en place dans le court terme.

4. Enfin, l’ordre de présentation de l’agenda n’est pas fortuit. Il met d’abord l’accent sur le
besoin d’améliorer l’accès aux fondamentaux que sont l’éducation (y compris la formation
professionnelle), la création d’entreprises (notamment les PME) et l’information homogène. Ce
n’est qu’ensuite, en complément à ces actions, que l’Etat doit intervenir afin de chercher à

109
Discours du 3 avril 2007 lors de sa prise de serment.

95
corriger les imperfections du marché à travers la mise en place d’un cadre réglementaire et
institutionnel adéquat et d’une assistance aux demandeurs d’emplois.

Tableau 1 : Tableau synthétique des réformes sur le marché du travail


Objectifs Recommandation/Actions/Réformes Exemples
Axe 1. Promouvoir la qualification du travail par la formation
Redresser les insuffisances 1. Accroitre ressources financières vers Afrique du Sud,
de l’enseignement l’enseignement secondaire et technique. Tunisie.
secondaire et technique. 2. Encourager modules de préprofessionnalisation.
3. Renforcer l’autonomie et la gouvernance des
centres publics de formation professionnelle.
Récupérer les exclus du 4. Formalisation de l’apprentissage traditionnel Bénin, Allemagne,
système scolaire. (validations des acquis expérientiels). France.
5. Mise en place de centres de formation avec
synergies avec structures intermédiaires
(chambres consulaires, organisations
professionnelles).
Renforcer la formation 6. Allouer la taxe CFCE au financement de la Malaisie, Kenya.
continue en privilégiant le formation.
partenariat privé/public. 7. Cibler PME et micro-entreprises dans les
programmes de formation.
8. Développer partenariat avec entreprises
étrangères.
Axe 2. Développer les liens avec la diaspora pour accroître la qualité
Favoriser le retour des 9. Développer une politique volontariste de retour Taiwan, Israël.
étudiants et jeunes ciblée
professionnels. 10. Lancer campagnes ciblées d’information et de
sensibilisation
Développer synergies et 11. Créer répertoire et réseaux de travailleurs Ecosse.
contacts. émigrés.
12. Favoriser la coordination avec pays-hôtes
(accord fiscaux et retraites, bourses d’études
conditionnelles au retour).
Axe 3. Optimiser l’allocation des travailleurs entre privé et public
Réduire l’effet d’éviction 13. Améliorer information sur avantages financiers Tanzanie.
des travailleurs qualifiés et non financiers au sein de l’administration
par le secteur public. publique et entreprendre réforme de la fonction
publique.
Réduire l’effet d’éviction 14. Encourager l’aide sous forme d’appui Ghana, Mozambique.
des travailleurs qualifiés budgétaire.
par l’industrie de l’aide. 15. Coordonner entre bailleurs pour financement
conjoints de projets.
Axe 4. Encourager la productivité du travail via le développement des entreprises
Promouvoir gains de 16. Promouvoir ouverture vers marchés Malaisie, Taiwan,
productivité au sein de internationaux en reprenant les actions Chili.
l’entreprise proposées dans la Stratégie de croissance
accélérée.
17. Optimiser complémentarité entre capital
physique et productivité du travail.

Favoriser l’émergence et le 18. Simplifier procédures d’enregistrement (climat Maroc.


développement de PME des affaires)
19. Encourager synergies dans le domaine de la

96
Objectifs Recommandation/Actions/Réformes Exemples
formation (axe 1), de la promotion de l’emploi
(axe 7) et de la santé.
Aligner ajustements des 20. Favoriser l’accès et la diffusion de l’information OCDE
salaires avec les gains de sur les salaires, notamment dans les processus
productivité de négociations décentralisés
Axe 5. Développer les réseaux et l’accès à l’information pour tous
Collecter et produire 21. Finaliser répertoire des métiers. Tunisie
statistiques sur le marché 22. Mettre en place des enquêtes périodique avec
du travail de manière suivie l’objectif de collecter informations sur l’emploi
au cours du temps. et les salaires.
23. Développer et pérenniser mécanismes
participatifs avec secteur privé, y compris
mutuelles, ONG, syndicats et systèmes éducatif
et de formation.

Diffusion de l’information 24. Favoriser l’utilisation des médias (recherche


d’emplois) et bureaux de placement (cadre
réglementaire).
Collaboration avec 25. Offrir programmes d’assistance au PME dans le
entreprises et agences domaine de gestion de personnel.
privées.
Axe 6. Assouplir la réglementation du travail
Favoriser la mobilité 26. Adopter les textes d’application du Code du OCDE.
sociale. travail avec une attention particulière sur : (i) les
modes alternatifs d’embauche comme le contrat
à durée déterminée (CDD) et le travail intérim ;
(ii) la régulation des heures supplémentaires ; et
(iii) le droit à l’expression des travailleurs au
sein des entreprises.

Améliorer les conditions de 27. Accroitre le nombre d’inspecteurs (et les former
travails. ainsi que les doter de moyens) pour mettre en
ouvre les décrets visant a la sécurité et à
l’hygiène au sein des entreprises et appliquer
sanctions en cas de non-respect des règles.
Développer systèmes 28. Continuer la réforme du système de sécurité
alternatifs de protection sociale vers un système de capitalisation et
sociale. développer systèmes alternatifs moins couteux
pour secteur informel à l’exemple du projet
pilote pour les routiers.
Axe 7. Rationaliser et promouvoir les programmes en faveur de l’emploi
Accroitre la rigueur puis se 29. Développer système d’évaluation et de suivi AGETIP
donner les moyens d’une (audits périodiques, analyses cout-bénéfices,
politique de l’emploi active etc.)
30. Accroitre ressources en fonction des résultats

Favoriser la coordination 31. Instituer un ancrage institutionnel stable. Ouganda,


entre programmes. 32. Favoriser programmes intégrés de soutiens Philippines,
financiers avec mesures d’encadrement. Amérique Latine.
Cibler les groupes les plus 33. Cibler jeunes et femmes (dans le monde rural) à Kenya, Inde.
vulnérables. l’aide de programmes d’appui financier à l’auto-
emploi et la micro entreprises.

97
AXE 1 : PROMOUVOIR LA QUALIFICATION DU TRAVAIL A TRAVERS
LE SYSTEME EDUCATIF ET LA FORMATION

4. Si la vaste majorité des travailleurs sénégalais sont mal payés, c’est parce que faiblement
qualifiés, ils ne sont peu productifs. Cela est vrai pour le secteur formel, qui ne peut prétendre
rivaliser avec les entreprises étrangères (expliquant ainsi une faible croissance des exportations et
le besoin de surprotéger leurs ventes sur le marché local) ; mais aussi pour le secteur informel
qui apparaît 3 à 10 fois moins productif que le secteur formel.

5. Notre analyse a mis en évidence le cercle vicieux dans lequel s’est installée l’économie
sénégalaise et qui empêche une amélioration significative de la qualification des travailleurs. Ces
derniers ne sont que faiblement motivés à investir en capital humain à cause du faible rendement
associé à l’éducation, notamment secondaire. Les gains salariaux, s’ils existent, restent
marginaux (moindres que dans les pays de l’OCDE et asiatiques), expliquant ainsi les taux
élevés d’abandon observés dans le système éducatif sénégalais. En dépit des efforts entrepris par
les autorités au cours de cette dernière décennie, l’écart avec les pays industrialisés et émergents
continue de s’agrandir puisque le sénégalais moyen passe aujourd’hui 9,5 années de moins à
l’école qu’un étudiant au sein des pays de l’OCDE contre 8 années au début des années 60.

6. Il ne peut être question, dans cette étude, de proposer aux autorités sénégalaises une
stratégie d’ensemble de valorisation des ressources humaines au Sénégal. Les textes de base
(PDEF, par exemple) existent et bénéficient déjà d’une mise en œuvre qui commence à porter ses
fruits. Le Sénégal est en passe d’atteindre l’objectif du Millénaire en matière de l’universalité de
l’éducation primaire. Nous avons aussi volontairement laissé de côté la problématique de
l’enseignement supérieur, qui fait l’objet d’une attention particulière dans des études parallèles
en cours de préparation par la Banque mondiale, notamment l’étude sur l’économie du savoir et
la revue des dépenses consacrée à l’enseignement supérieur.

7. Néanmoins, au vu des expériences acquises dans d’autres pays, y compris dans des pays
de l’Afrique sub-saharienne, nous allons émettre un certain nombre de suggestions pour le
Sénégal qui, sans faire de celles-ci des « modèles », peuvent enrichir la capacité de
développement et d’ajustement dans ce pays. Nous nous proposons de mettre l’accent sur trois
actions qui chercheront à combler ce chainon manquant entre le double besoin d’accroitre la
productivité et l’investissement en capital humain, à savoir :

• l’effort pour redresser les insuffisances de l’enseignement secondaire, notamment


technique ;
• la nécessité de réinsérer les exclus du système scolaire ; et
• le renforcement en matière de formation continue ou professionnelle, notamment en
privilégiant la coopération entre les acteurs publics et privés.
8. Redresser les insuffisances de l’enseignement secondaire (moyen et général) et
technique. Le taux d’échec au niveau de l’enseignement secondaire (taux de redoublement et
d’abandon) et la faible qualité de l’enseignement qui débouchent sur des diplômes dévalorisés
doivent faire l’objet de mesures correctives. A ce jour, le taux de rendement associé à
l’enseignement secondaire est tellement faible qu’il décourage les étudiants de poursuivre leurs
études (sauf s’il s’agit d’un conduit pour des études universitaires mais cela ne concerne qu’une

98
minorité). Pour un élève qui a atteint le niveau du BFEM, sa probabilité de gagner
significativement plus qu’un élève qui a arrêté ses études primaires ou qui n’a même pas été à
l’école est marginal. Si l’objet de cette étude n’est pas de proposer une réforme générale de
l’enseignement secondaire au Sénégal, force est de constater que celui-ci est le plus défavorisé
dans l’allocation des ressources budgétaires à l’éducation. Sans une prise de conscience, il est
vraisemblable que les déficiences structurelles telles que le manque de formation et
l’absentéisme des enseignants, l’inadéquation des bâtiments et des classes de cours, et
l’inadaptation du curriculum scolaire vont continuer et préserver le cercle vicieux entre le
manque de qualification de la main d’œuvre et l’absence de motivation pour les études car elles
ne permettent pas d’assurer un salaire supérieur d’une manière consistante.

9. Se pose aussi la question centrale de la structuration, et plus généralement de la mise en


œuvre d’une politique d’enseignement technique et de formation professionnelle initiale car
celle-ci se doit d’être étroitement articulée à la politique de l’emploi. Cette filière devrait
représenter une alternative crédible à celle du Baccalauréat car il semble exister une demande
significative de la part du marché de l’emploi pour des techniciens et des cadres de niveaux
intermédiaires.

10. Dans ce contexte, notre première recommandation est de revoir l’allocation des
ressources budgétaires en faveur de l’enseignement secondaire et technique qui ne mobilisent
qu’une part congrue du budget de l’éducation au Sénégal (recommandation 1 dans le tableau
1). Il ne s’agirait pas seulement d’accroitre les ressources financières, mais encore d’associer
d’une manière continue et structurée les différents acteurs institutionnels, économiques et
sociaux (par exemple sous la forme d’une Commission permanente Emploi/Formation) pour
assurer davantage de crédibilité, visibilité et coordination à l’effort qui devra être mis en œuvre.
Il serait également nécessaire d’appuyer la mise en œuvre d’une politique d’échanges, de
diffusion et de capitalisation des résultats acquis à travers d’initiatives et programmes – qui font
largement défaut actuellement au Sénégal. Cet effort doit s’inscrire dans un programme plus
large (partiellement décrit dans la stratégie nationale de l’Education et appuyé par le cadre
intégré des dépenses), dont les éléments dépassent l’objet de cette étude sur le marché du travail.
Au bout du compte, il est important que l’effort financier qui devra être mis en place puisse
déboucher sur une amélioration tant de la quantité (nombre d’étudiants) que la qualité de
l’enseignement secondaire au Sénégal.

11. Notre deuxième recommandation (recommandation 2) est d’encourager le


développement de modules de préprofessionnalisation en milieu scolaire sur les deux dernières
années de chacun des deux cycles, moyen et secondaire. Un des grands problèmes concernant
l’enseignement technique et la formation professionnelle initiale, au Sénégal comme dans un
grand nombre de pays de l’Afrique subsaharienne, est la dévalorisation de ces filières de
formation. Celle-ci, ajoutée aux taux de déperdition tout au long de la scolarité, font que
l’enseignement technique et la formation professionnelle initiale sont considérés par les élèves et
les familles comme des priorités éducatives de second ordre. Le Sénégal pourrait s’inspirer de
l’expérience en Afrique du Sud qui est décrite dans l’encadré 1 ci-dessous.

99
Encadré 1 : Afrique du Sud - L’expérience des modules de
préprofessionnalisation dans le cadre du système scolaire

L’expérience menée par la Commission sectorielle pour l’éducation et la formation (SETA) est
intitulée SPLP (School Pre-learnership Projet, ou projet de préprofessionnalisation en milieu
scolaire). Lancée courant 2006, cette initiative offre aux élèves des dernières deux années de
l’enseignement secondaire la possibilité d’être formés aux fonctions génériques de l’emploi en
entreprises. La formation ainsi dispensée permet aux jeunes d’acquérir les compétences clés qui
constituent la base de la qualification en situation de travail. Cette préprofessionnalisation (qui
intègre des domaines tels que le contrat de travail, le fonctionnement et l’organisation d’une
entreprise, la préparation d’un CV, la gestion du temps professionnel, etc. – soit 39 modules en tout)
a pour intérêt d’établir une passerelle entre l’apprentissage théorique dans l’enseignement formel et
l’apprentissage pratique en entreprise. Elle permet également, entre autres bénéfices, aux formés
comme aux formateurs et aux employeurs de constater la valeur ajoutée que représente une
formation duale. Actuellement, le secteur des services est en train de développer l’expérience dans
plus de 50 établissements des 9 Provinces d’Afrique du Sud. Celle-ci touche près de 5 000 jeunes.

12. Notre troisième recommandation (recommandation 3) devient de renforcer l’autonomie


et la gouvernance des centres publics de formation professionnelle. Actuellement au Sénégal, à
l’exception du Centre National de Qualifications Professionnelles, les établissements publics de
formation professionnelle initiale n’ont aucun statut juridique : ce sont simplement des
« antennes » de l’administration - la gestion financière, pédagogique de ces établissements
restant sous le contrôle étroit du Ministère de l’Enseignement Technique et de la Formation
Professionnelle. Cet « assujettissement » des centres de formation à l’administration centrale
pour tout ce qui concerne la gestion et le financement (y compris le contenu des formations et la
gestion des personnels) n’est pas unique au Sénégal, mais elle contribue à alourdir leur
fonctionnement et à les éloigner du monde des entreprises et de leur environnement local et
professionnel. Notre recommandation est donc de responsabiliser les centres de formation, leur
donner davantage d’autonomie administrative, pédagogique et financière au point où ils
deviendraient des EPIC, avec un véritable Conseil d’administration présidé par une personne
qualifiée de l’extérieur (par exemple, un chef d’entreprise) et une Direction ayant les marges de
manœuvre nécessaires pour gérer l’établissement de façon à être réactif par rapport à la demande
en qualifications et compétences des entreprises. Cette réforme représenterait une avancée très
importante. Elle apporterait à ces Centres, sous la double tutelle du Ministère de l’ETFP et du
Ministère de l’Economie et des Finances, un positionnement plus proche de la demande des
entreprises, à l’instar du système qui a été développé en Tunisie (cf. encadré 2).

100
Encadré 2 : Tunisie - Les centres sectoriels de formation
Dans le cadre du programme MANFORME de modernisation de la formation professionnelle et de la
politique d’emploi, financé par plusieurs bailleurs de fonds internationaux et nationaux –dont la
Banque Mondiale -, il a été décidé au début des années 2000 de donner une véritable « autonomie »
aux centres sectoriels de formation, jusqu’alors simples antennes du Ministère du Travail et de la
Formation Professionnelle, directement rattachées à l’Agence Tunisienne de Formation
Professionnelle (ATFP). Dans le cadre de cette approche expérimentale, les Centres de formation ont
été transformés en EPIC ; leur Conseil d’administration (CA) est présidé par un chef d’entreprise. Si
le Directeur du centre est nommé par le CA (sur la base d’une liste proposée par le Ministère), il
revient à ce dernier d’engager le personnel nécessaire, dont les horaires de présence dans
l’établissement sont largement supérieurs aux heures d’enseignement. Le budget de fonctionnement
annuel du centre est voté par le CA : il comporte une subvention du Ministère, mais celle-ci ne couvre
pas toutes les dépenses. Il revient donc au Centre de trouver les recettes additionnelles nécessaires, par
exemple en effectuant des prestations de formation continue aux bénéfices d’entreprises ou de
collectivités territoriales (étant bien entendu que les Centres peuvent être mis en concurrence les uns
avec les autres dans de tels cas).

13. Récupérer les exclus du système scolaire. Au fur et à mesure des années scolaires, le
nombre d’exclus du système scolaire augmente, pour atteindre environ 15% à la fin de
l’enseignement primaire et pratiquement 80% à la suite du BFEM. En d’autres termes, la grande
majorité des enfants de 15-16 ans se trouvent en dehors des bancs de l’école, sans véritable
diplôme et sans compétences. Ces jeunes, pour l’essentiel, se retrouvent sur le marché informel
du travail, vivent au jour le jour de « petits boulots » sans aucune perspective réelle d’insertion
sociale et professionnelle. Dans une économie qui devrait se baser sur le savoir, i.e. sur les
compétences techniques, sociales et relationnelles ainsi que sur les savoirs faire, il est pénalisant
de ne pas concentrer ses efforts sur l’acquisition des compétences, notamment pour ceux qui sont
« rejetés » par le système formel d’éducation et de formation.

14. L’Etat sénégalais se doit de poursuivre une politique volontariste visant à intégrer ces
jeunes exclus en leur permettant d’acquérir de véritables compétences, reconnues par le marché
du travail. Dans ce contexte, la « formalisation » de l’apprentissage traditionnel devient une
priorité car celui-ci reste le mode prévalent d’acquisition des compétences. C’est parce qu’au
Sénégal comme dans de nombreux pays – pas simplement ceux en voie de développement – un
accent quasi-exclusif est mis sur l’acquisition de titres, de diplômes ou de certificats délivrés
dans le cadre du système formel d’enseignement et de formation, il est justifiant de mettre en
place des dispositifs alternatifs de validation des compétences ainsi acquises qui, combinés avec
des formations de mise à niveau, voire d’alphabétisation, permettraient aux jeunes bénéficiaires
d’intégrer ou de réintégrer un circuit de formation, voire d’apprentissage structuré et normé.

15. Notre recommandation (recommandation 4) est d’accélérer la mise en place d’une


« Validation des acquis expérientiels » (VAE) qui contribuerait à introduire une certaine
régulation dans le domaine de la formation, à la condition toutefois que les organisations
professionnelles et les partenaires sociaux soient étroitement associés à l’élaboration et à la
mise en œuvre de ce dispositif. Si un effort a commencé à être mené dans ce sens, les résultats
des enquêtes récentes menées dans plusieurs secteurs (agroalimentaire, mécanique auto, etc.)
montrent très clairement que l’apprentissage « traditionnel » n’est pas encore considéré comme
une composante endogène essentielle des politiques de formation professionnelle. L’exemple du

101
Bénin (encadré 3), avec la mise en place de certificats de qualification professionnelle, est une
expérience qui mérite de retenir l’attention des autorités sénégalaises.

Encadré 3 : Bénin - Les certificats de qualification professionnelle (CQP)


Les CQP s’adressent avant tout aux apprentis de plus de 14 ans ayant au moins le niveau de cours
moyen 1ère année. Il conjugue une formation auprès d’un artisan et au sein d’un centre de formation
(qui peut être une « Maison des métiers » ou une « Maison de l’outil ») géré par la Chambre des
métiers et/ou par une organisation professionnelle. Il s’agit de formations de base, voire de mise à
niveau (3 niveaux de 200 heures chacun). L’apprenti se rend 1 fois par semaine au centre et reste les 5
autres jours auprès de son « maître d’apprentissage ». La formation dure de 2 à 3 ans et est cogérée
par l’association professionnelle dont est issu le patron et le centre. Au terme des trois cycles de
formation, l’apprenant est inscrit aux examens nationaux de CQP qui attesteront d’un niveau de
qualification d’ouvrier qualifié. Ce qui fait l’intérêt et l’originalité de cette démarche est moins le
CQP en tant que tel (qui trouve son origine dans une formule similaire mise en œuvre en France par
l’UIMM) que l’ingénierie pédagogique centrée à la fois sur les compétences et les savoir faire ainsi
que sur une nomenclature des métiers de l’artisanat. Il y a actuellement 1 500 apprentis en cours de
formation et le défi est d’arriver à former 3000 apprentis par an avec une vingtaine de CQP, allant de
la coupe-couture au froid-climatisation. D’autres CQP sont en cours d’examen dans des domaines
comme la mécanique automobile ou la réparation TV/radio, secteurs dans lesquels l’emploi informel
est très développé.

16. En parallèle, nous recommandons de chercher à promouvoir le développement de


l’apprentissage traditionnel vers des formes plus structurées d’apprentissage en s’inspirant du
modèle allemand du « dual system » (recommandation 5). Cette transformation pourrait
s’appuyer sur la mise en place de centres de formation qui accompagneraient les jeunes pendant
leur période d’apprentissage en leur procurant une référence structurée. Cet accompagnement est
important qu’il s’agisse d’apprentissage au sens classique du terme (le jeune étant alors sous
contrat d’apprentissage dans un centre de formation placé sous la responsabilité d’une ou de
plusieurs entreprises) ou d’alternance (dans ce cas-ci le jeune dans un centre de formation reste
sous statut scolaire, y compris pendant les périodes de stage en entreprise). Ces centre de
formation se doivent d’être mis place en étroite collaboration avec les entreprises privées, afin
d’éviter que les cursus enseignés demeurent scolaires et très éloignés de la réalité de l’entreprise.

17. Dans la mise en œuvre de ces formes plus structurée d’apprentissage, une des solutions
préconisées est de s’appuyer sur les structures intermédiaires comme les chambres consulaires et
les organisations professionnelles qui peuvent jouer un rôle d’interface, voire d’opérateurs pour
le bénéfice de plusieurs PME/PMI (et très petites entreprises) du secteur ou de la zone
géographique concernée, comme cela a été développé avec succès en Allemagne, France et au
Bénin (encadré 4). Cette solution soulagerait les entreprises privées qui, dans un pays comme le
Sénégal sont le plus souvent des PME ou des micro-entreprises informelles, sans grand moyens
financiers et humains pour s’intéresser à la formation.

102
Encadré 4 : Allemagne, France, Bénin - le rôle des Chambres consulaires dans la formation
Dans ces deux pays dont les structures administratives relatives à la formation professionnelle et plus
généralement à l’éducation sont très différentes, les Chambres consulaires, en particulier les
Chambres de métiers qui regroupent les artisans jouent un rôle majeur. C’est sous l’autorité de ces
Chambres, avec aussi les organisations professionnelles sectorielles, qui « gèrent » la formation
professionnelle initiale, les organismes nationaux comme le CERQ en France ou le BIBB en
Allemagne jouant un rôle de conseil, voire d’appui au développement de projets pilotes. De plus, les
partenaires sociaux au niveau du secteur ou de la zone géographique sont directement impliqués dans
la définition des contenus de formation et dans le processus de validation des compétences acquises, y
compris les compétences « informelles » acquises sur le lieu de travail ou à l’extérieur de l’entreprise.
Les structures consulaires ainsi que les organisations professionnelles et les partenaires sociaux, sont à
la fois prestataires de formation et lieu de régulation de celle-ci.

Il est intéressant de noter qu’au Cameroun, une structure originale a été mise en place, le GIPA
(Groupement Interprofessionnel des Artisans). Créé en 1999 à l’initiative d’un certain nombre de
chefs d’entreprises artisanales représentant différents corps de métiers, ce Groupement a le souci de
renforcer les capacités techniques et managériales ainsi que la structuration et la normalisation de la
formation des apprentis. Le GIPA regroupe aujourd’hui près de 100 entreprises artisanales dans la
capitale (Yaoundé), employant chacune en moyenne 3 ouvriers et deux apprentis répartis dans 11
corps de métiers allant de la coiffure à la menuiserie, de l’électrotechnique à la vannerie ou la
confection. Le budget du GIPA provient en grande partie des cotisations de ses membres, soit 18
euros/an, complété par une aide extérieure bilatérale (DED – Allemagne). Les maîtres artisans
soutiennent sur leurs propres fonds les coûts de la formation des apprentis.

18. Renforcer la formation continue en privilégiant le partenariat entre le secteur


public et privé. La formation continue joue un rôle essentiel dans les mécanismes de
qualification de la main d’œuvre à l’intérieur de nombreux pays, notamment dans les pays
émergents en Asie de l’Est (cf. encadré 5) et de l’OCDE, car elle est influe fortement sur les
gains de productivité du travail. 110 Le Gouvernement sénégalais a déjà incorporé le rôle essentiel
joué par la formation continue dans la recherche d’une meilleure productivité du travail à travers
la création récente du FONDEF, qui a déjà commencé à produire des résultats encourageants,
comme nous l’avions décrit auparavant.

110
Pour une evidence quantitative du role joué par la formation continue dans les enterprises, cf.; L. Dearden, H.
Reed, et J. Van Reenen, The Impact of training on Productivity and Wages: Evidence from British Panel Data,
Oxford Bulletin of Economics and Statistics, N. 68, 2006.

103
Encadré 5 : La formation dans les entreprises est un bon moyen
pour accroître la productivité des travailleurs

L’expérience récente indique que la formation au sein des entreprises permet d’accroître la
productivité des travailleurs de manière significative. Par exemple, des gains de productivité
aussi élevés que 25% ont été reportés dans les entreprises qui procurent une formation continue
à leurs employés en Colombie et en Malaisie. Ces gains apparaissent encore plus grands dans les
pays les plus pauvres comme le Nicaragua et l’Indonésie où ils atteignent jusqu’à 45%.

Les gains associés à la formation continue sont fortement lies à la qualité des cours, qui est
systématiquement meilleure lorsqu’il existe une concurrence entre les formateurs et qu’ils sont
ouverts au secteur privé. Quand les cours sont uniquement donnés par des institutions publiques
centralisées, les gains de productivité on tendance à disparaître.

Source: Malaysia: Enterprise Training, Technology and Productivity, 1997, The World Bank.

19. Le succès initial du FONDEF provient du respect d’un certain nombre de principes tirés
de l’expérience internationale. D’abord, celui-ci repose sur une étroite collaboration entre le
secteur public et privé. En effet, il est essentiel d’impliquer le secteur privé tant dans la gestion
que la provision et le financement des programmes de formation. Ce n’est qu’à ce prix que les
autorités peuvent s’assurer que les programmes correspondent à la demande des entreprises tout
en s’assurant que ces dernières n’en abusent pas (ce qui est souvent le cas lorsque les
programmes sont gratuits). Le rôle de l’Etat reste toutefois important pour combler deux
carences qui sont susceptibles d’émerger si l’initiative est laissée aux seules entreprises : (i) il est
possible que les entreprises, notamment les PME et celles du secteur informel, n’aient pas les
ressources suffisantes pour financer de tels programmes ; et (ii) une entreprise peut décider
d’investir de manière sous-optimale dans ces programmes de manière à éviter la fuite des
travailleurs formés vers des entreprises concurrentes. 111

20. Aujourd’hui, nous proposons de généraliser l’initiative du FONDEF à travers une série
de trois recommandations qui permettraient de renforcer les programmes de formation continue :

21. La première recommandation est d’accroitre les sources de financement en allouant la


totalité de la taxe CFCE de 3% qui est perçue sur les salaires versés par les entreprises, qui a
totalisé 9,6 milliards de FCFA en 2006, à des programmes de formation professionnelle
(recommandation 6). A titre de comparaison, le budget annuel du FONDEF représente environ
1/10 de ce montant. Bien entendu, ce financement public devrait continuer d’être accompagné
par un cofinancement de ces programmes par le secteur privé, notamment à travers le mécanisme
de « matching grants » ou de programmes à frais partagés.

22. La deuxième recommandation est de concentrer la subvention offerte par l’Etat dans des
programmes qui porteraient sur des PME/PMI et des entreprises du secteur informel
(recommandation 7). Celles-ci sont en effet les plus susceptibles de souffrir de contraintes de
financement, ce qui les empêchent de subvenir aux besoins de leurs employés. Dans ce sens,
l’expérience menée au Kenya grâce à la distribution de « vouchers » à des entreprises et à des

111
Pour une discussion plus approfondie des raisons qui justifient l’intervention de l’Etat, cf. Malaysia: Enterprise
Training, Technology and Productivity, 1997, World Bank.

104
employés dans des micros et petites entreprises mériterait une attention particulière de la part des
autorités sénégalaises (cf. encadré 6).

Encadré 6 : Le programme Jua Kali Voucher au Kenya


Un des programmes les plus connues de “vouchers” est celui mis en place au Kenya, sous
l’appellation “Jua Kali voucher program”. Celui-ci a commencé comme un projet pilote géré par le
Gouvernement en 1997 en distribuant des “vouchers”à des jeunes à la recherche d’un emploi ou
avec un emploi dans une entreprise de moins de 50 employés pour qu’ils puissent sélectionner eux-
mêmes une formation selon leurs besoins et objectifs plutôt que par la décision de fonctionnaires.
Cette approche avait déjà été utilisée avec succès dans certains pays industrialisés (UK et
Allemagne) afin de responsabiliser les utilisateurs et mettre en ouvre une concurrence entre les
fournisseurs de formation, qui pouvaient inclure le secteur privé.

Dans le cadre de ce programme, les bénéficiaires reçoit un « voucher » qui peut être échangé pour
payer un fournisseur de formation. Le voucher couvre 90% des coûts de formation et le reste est
financé par le bénéficiaire. Les maîtres artisans sont apparus comme les formateurs les plus
demandés par les bénéficiaires. Environ 37,606 vouchers ont été distribués entre 1997 et 2001.
L’évidence empirique a montré un impact positif sur le degré de qualification, générant une
croissance de l’emploi chez les participants et des gains de productivité dans les entreprises. Il est
cependant apparu que le programme est devenu lourd à gérer au cours du temps pour les autorités,
suggérant que son transfert au secteur privé aurait été souhaitable. De manière à mieux motiver les
participants, un mécanisme d’incitation aurait dû être introduit pour continuer la formation lorsque
la subvention fournie par le programme touchant à sa fin, en particulier avec les entreprises qui
employaient ces travailleurs.

23. Enfin, la troisième recommandation est de favoriser la création de partenariats avec les
entreprises étrangères, qui sont souvent les vecteurs de transmission de nouvelles techniques et
de réseaux qui permettent aux employés d’améliorer leur productivité (recommandation 8). 112
Pour cette raison, des pays comme la Malaisie et la Tunisie ont placé le développement de
programmes de formation continue au sein des entreprises étrangères qui viennent s’installer
chez eux au centre de leur stratégie. Il convient de noter qu’il s’agit d’une politique proactive de
ces gouvernements qui subventionnent de tels programmes, justifiant que les bénéfices à moyen
terme dépassent les coûts à court terme. Enfin, ces recommandations s’appliquent également aux
grands travaux d’infrastructures qui sont en passe d’être lancés (comme l’autoroute Dakar-
Diamndiado, le nouvel aéroport de Diagne, etc.). La mise en œuvre de programmes de formation
pour les travailleurs nationaux devrait s’inscrire comme un des critères de sélection parmi le
cahier des charges des entreprises sélectionnées pour conduire les travaux car elle aurait des
effets de synergies éminemment positifs sur la qualification des travailleurs au Sénégal.

112
Il peut être montré que parce que les coûts d’entrée sont relativement élevés pour les entreprises étrangères en
comparaison des entreprises locales, elles doivent être initialement plus productives et payés des salaires plus élevés
pour attirer des travailleurs qualifiés. A terme, il existe des externalités pour l’économie locale car ces travailleurs
peuvent transmettre leur savoir faire et leur connaissances technologique et de gestion à d’autres entreprises ou les
appuyer dans leurs initiatives de s’établir à leur propres comptes. Pour une approche théorique et évidence
empirique de ces effets dans le cas du Danemark, cf. Nikolaj Malchow-Møller, James R. Markusen, and Bertel
Schjerning, Foreign Firms, Domestic Wages, NBER Working paper, N. 13001, March 2007.

105
24. D’autres suggestions pourraient être avancées relativement à la modernisation du
processus d’éducation et de formation pour le rendre davantage réactif, si ce n’est proactif par
rapport aux demandes en compétences. On songe ici par exemple aux « Maisons de l’Outil »
dont l’objectif est de mettre à la disposition des populations urbaines et rurales ces centres de
ressources multifonctionnelles aptes à fournir aux jeunes exclus du système formel d’éducation
les qualifications nécessaires à leur insertion économique et sociale dans leur environnement,
tout en permettant aux jeunes d’exécuter des prestations de service capables de générer des
revenus et, partant d’améliorer leurs conditions d’existence. Ces « Maisons de l’outil », que l’on
retrouve au Cameroun, sous l’appellation de « Maisons des Métiers » peuvent être un point
d’ancrage pour l’insertion des jeunes sans qualifications. En cela, elles sont à l’image des
« écoles-ateliers » mises en place en Espagne.

25. De même, quand on voit l’insuffisance marquée des services d’orientation scolaire et
professionnelle, on peut se demander si un effort tout particulier ne devrait pas être fait sur la
mise en place, comme c’est le cas, par exemple en France ou en Belgique, de Permanences
d’Accueil et d’Orientation (PAIO) pour les jeunes et de Missions locales. Ces dernières sont des
structures légères établies au niveau local, impliquant la collectivité territoriale concernée ainsi
que les ONG de la société civile. Ces dispositifs ont le mérite d’aider les jeunes à définir leur
propre projet professionnel et les parcours de formation à réaliser dans ce cadre.

26. Enfin, le lecteur trouvera en Annexe 10 un certain nombre de recommandations portant


sur l’enseignement supérieur, même si ce dernier dépasse le cadre de cette étude.

AXE 2 : DEVELOPPER LES LIENS AVEC LA DIASPORA POUR ACCROITRE


LA QUALITE DU TRAVAIL

27. Transformer la fuite des cerveaux en un vecteur de développement de l’économie


sénégalaise se doit d’être un des axes prioritaires pour les décideurs politiques. Non seulement le
nombre de Sénégalais à l’extérieur est important, mais ces derniers restent attachés à leur pays
d’origine pour des raisons culturelles, sociales et économiques.

28. Il y a deux externalités principales qui peuvent être associées à la forte présence de
travailleurs sénégalais à l’étranger. La première est le rapatriement périodique de sommes
d’argent qui s’accumulaient à plus de 400 milliards de FCFA au Sénégal en 2006, et qui par
conséquent représente une source de financement pour la relance de l´économie locale. La
deuxième externalité est le transfert de connaissances de ces travailleurs immigrés à l’économie
locale qui peut prendre plusieurs canaux, y compris leur retour au Sénégal ou des partenariats
avec des travailleurs et ou des entreprises locales. Ce message a été bien compris par plusieurs
pays qui ont aussi une forte diaspora à l’étranger. Le Sénégal a commencé à s’en inspirer et les
recommandations proposées ci-dessous s’inscrivent dans cette perspective. Il s’agit pour nous
d’une des priorités de politique économique pour le Gouvernement sénégalais de manière à
transformer un fléau apparent en un avantage décisif.

29. Notre recommandation est de favoriser le retour des travailleurs qualifiés, notamment
des jeunes diplômés, en suivant une politique proactive et volontariste (recommandation 9). Une
enquête globale menée par l’Institut de la Banque mondiale a récemment confirmé que
pratiquement 2 étudiants étrangers en provenance de pays en développement sur 3 qui ont reçu

106
un doctorat en science sont restés aux Etats-Unis pendant les 5 prochaines années après leurs
études. Ce ratio peut être extrapolé pour le Sénégal dont les jeunes diplômés et professionnels
sont nombreux en Europe et aux Etats-Unis. C’est pourquoi, à l’exemple de Taiwan, les autorités
sénégalaises devraient mettre en œuvre une politique qui chercherait à inciter ces jeunes
diplômés ou professionnels à revenir (cf. encadré 7). Il s’agirait d’influencer les prises de
décisions individuelles sur la base que le gain pour l’ensemble de la société serait supérieur que
le coût des incitations.

Encadré 7 : Initiatives pour favoriser le retour des étudiants qualifiés –L’exemple de Taiwan
Plusieurs pays émergents ont mis en place des politiques proactives pour favoriser le retour de leurs
étudiants établis à l’étranger, y compris Singapore, Taiwan et la Corée du sud. Les autorités taïwanaises
ont joué un rôle déterminant dans le retour de leurs étudiants, notamment ceux qui ont reçu une formation
scientifique aux Etats-Unis et qui ont ensuite bénéficié d’une expérience dans le secteur de la
communication et de la haute technologie. Le Gouvernement a crée la Commission Nationale de la
Jeunesse (National Youth Commission) dont la mission principale est de favoriser le retour des étudiants
établis à l’étranger. C’est ainsi que des rabais sur les billets d’avions sont offerts aux étudiants et à leurs
familles, s’ils décident de revenir à Taiwan et développer leur carrière professionnelle. La Commission a
aussi mis en place des réseaux de communication avec les étudiants de manière à les informer et à
simplifier les procédures de recrutement.

Sources: OECD (2002), Aggarwal, (,2004).

30. En parallèle à une politique de subvention ciblée, les autorités se doivent de mettre en
place des stratégies d’information à travers des réseaux et de campagnes ciblées dans les pays-
hôtes, notamment dans les centres d’enseignements supérieurs et techniques (recommandation
10). Cet effort a commencé au Sénégal, mais il a encore besoin d’être renforcé et surtout
coordonné car aujourd’hui il répond plus à des initiatives ponctuelles portées par des Ministères
individuels qu’à une stratégie d’ensemble et concertée du Gouvernement sénégalais.

31. En plus, nous recommandons de bâtir un réseau de travailleurs qualifiés sénégalais


établis à l’extérieur de manière à exploiter leurs contacts avec des entreprises étrangères et
leurs connaissances (recommandation 11). Il n’y a pas forcément besoin que les travailleurs
qualifiés reviennent s’établir au Sénégal pour générer des bénéfices pour l’économie locale. En
plus de l’envoi d’argent, les immigrés peuvent jouer un rôle de facilitateur dans la transmission
de nouvelles technologies ou dans l’accès à de nouveaux marchés, comme cela a été expérimenté
par la diaspora chinoise ou indienne. Un exemple de réussite dans ce domaine est illustré par
l’Ecosse (cf. encadré 8).

107
Encadré 8 : Le Réseau Global Ecossais
Le réseau global mis en place par l’Ecosse est une initiative novatrice qui a permis de connecter 850
experts et travailleurs qualifiés de par le monde. Ces derniers cherchent à utiliser leur position et
connaissance pour transmettre des connaissances et générer des contacts avec des entreprises étrangères
intéressées à s’établir en Ecosse. Ce réseau est intégré dans les agences de promotion de l’investissement
(Scottish Enterprise) et de développement économique. Le succès de cette initiative peut s’illustrer à
travers les deux exemples suivants. Premièrement, un projet d’investissement en une compagnie
d’Internet qui avait été identifié par un des membres de ce réseau, a grandi jusqu’à devenir une
compagnie avec un chiffre d’affaires en millions de livres. Deuxièmement, à un moment crucial des
négociations entre le gouvernement écossais et une compagnie américaine, les conseils fournis par des
membres du réseau ont permis de résoudre les problèmes.

Source: M. McRae, Former Head, Global Scot, Scottish Enterprise.

32. Enfin, nous suggérons la poursuite d’une coordination étroite entre le Sénégal et les pays
hôtes (recommandation 12) dans au moins les trois domaines suivants:

• Le retour des travailleurs qualifiés dans leur pays d’origine peut être favorisé à travers
des accords fiscaux qui permettent d’éviter la double-imposition des avoirs et éviter
les pertes associées aux transferts des caisses de pension;
• Les systèmes de bourses accordés aux étudiants doivent prévoir leur retour dans les
pays d’origine;
• La mobilité des travailleurs qualifiés peut être limitée en développant un système
éducatif performant dans le pays, notamment à travers des initiatives de partenariats
entre instituts et universités et le développement de programmes à distance (« e-
learning »).

AXE 3 : OPTIMISER L’ALLOCATION DES TRAVAILLEURS QUALIFIES ENTRE


SECTEUR PUBLIC ET PRIVE

33. Les travailleurs qualifiés au Sénégal se trouvent en proportion démesurée dans le secteur
public et parapublic (avec à Dakar, par exemple, une densité 10 fois plus grande que dans le
secteur privé). De même, l’effet d’éviction provoqué par la présence des nombreux projets
indépendants financés par les agences de développement (« l’industrie de l’aide ») est bien connu
sur l’administration publique, mais il existe aussi sur la main d’œuvre qualifiée qui est écartée du
secteur privé. Bien que cette allocation puisse correspondre en partie aux signaux qui existent sur
le marché du travail, la présence de biais et de contraintes est à l’origine de distorsions qui
méritent une attention particulière.

34. Afin d’assurer une allocation optimale des travailleurs qualifiés entre le secteur public et
privé, notre première recommandation est d’assurer une meilleure transparence de
l’information (recommandation 13). La règle de base derrière le bon fonctionnement d’un
marché est que l’information soit homogène et disponible pour tous les participants. Cela est loin
d’être le cas au Sénégal, dans la mesure où il est aujourd’hui presque impossible de déterminer
combien gagne un fonctionnaire au sein du secteur public sénégalais, une fois que sont pris en
compte tous ses avantages financiers et non-financiers. Dans ce contexte, une réforme de la

108
fonction publique devient essentielle. Elle permettrait non seulement d’accroitre la productivité
au sein du secteur public, qui est l’argument généralement avancé pour justifier ce genre de
réformes, mais elle favoriserait encore la meilleure allocation des travailleurs entre les secteurs
public et privé. Le nombre minimal de travailleur qualifiés mis à la disposition du secteur privé
reste une des principales contraintes à l’émergence d’entreprises productives et dynamiques dans
un pays comme le Sénégal.

35. En parallèle, il est recommandé de favoriser le développement de l’aide sous forme


d’appui budgétaire qui permettrait de minimiser l’impact néfaste de l’aide sur l’offre de
travailleurs qualifiés au Sénégal à travers la rationalisation des unités de gestion indépendantes
(recommandation 14). Cet effet d’éviction est bien connu sur l’administration publique mais il
existe aussi sur le secteur privé. 113 Les actions à mettre en place deviennent alors celles qui
avaient été mises en évidence dans la dernière revue des dépenses publique réalisée par la
Banque mondiale et celles inscrites dans l’agenda de la Déclaration de Paris. En résumé, le
passage du versement de l’aide vers l’appui budgétaire nécessite, d’une part, une action sur la
qualité de la préparation et de l’exécution (y compris les règles de passation de marché) du
budget d’investissement et, d’autre part, une action sur le renforcement des contrôles ex post de
la part des pouvoirs judicaire et législatif sur les comptes de l’Etat.

36. Notre recommandation ultime, qui interpelle à nouveau les bailleurs de fonds, est
d’améliorer leur coopération en privilégiant les financements communs comme cela a été mis en
place avec succès dans le secteur de l’eau au Sénégal (recommandation 15). Une telle action
contribuerait à réduire le nombre d’unités de gestion et ainsi à minimiser l’éviction des
travailleurs qualifiés qui pourraient alors être mis à disposition du secteur privé.

AXE 4 : STIMULER LA PRODUCTIVITE ET LA DEMANDE D’EMPLOI PAR UNE ACTION


SUR LES ENTREPRISES ET LE CLIMAT DES AFFAIRES

37. Accroître la qualification des travailleurs sénégalais est une nécessité pour générer une
dynamique positive sur le marché du travail. Or, les gains de productivité sont et seront
étroitement liés à l’environnement dans lequel les travailleurs opèrent. Cette complémentarité est
évidente tant au niveau général du climat des affaires (lourdeur des procédures, justice, fiscalité,
etc.) que celui spécifique de l’entreprise (gestion, machines, technologie). L’économiste D.
Cohen a ainsi mis en évidence qu’un travailleur immigré en provenance d’un pays en
développement est immédiatement plus productif dans un pays industrialisé que dans son pays
d’origine en raison du changement de contexte et non pas d’une amélioration soudaine de ses
compétences.

38. Au-delà du contexte dans lequel le travailleur va opérer, sa productivité est aussi
fortement liée à la capacité d’expansion et la gestion interne de l’entreprise. Ces facteurs sont en
principe au centre de l’agenda de la Stratégie de Croissance Accélérée qui cherche à améliorer le
climat général des affaires au Sénégal. Cette dernière met également en avant une série de
projets, comme les grands travaux d’infrastructure qui devraient stimuler l’emploi, et de

113
Pour une discussion plus approfondie, cf. Banque mondiale, Sénégal : Développements récents et sources de
financement, Revue des dépenses publiques, juin 2006.

109
synergies à l’intérieur de grappes à fort potentiel de croissance, notamment vers les marchés
internationaux, comme le tourisme, la pêche, l’agriculture, la communication et le textile.

39. Il n’est pas l’objet ici de revenir sur cette stratégie mais de souligner son importance pour
la création d’emplois. Notre analyse s’est plutôt concentrée sur les complémentarités à
rechercher au niveau de l’entreprise qui pourraient encourager les gains de productivité du travail
et la création d’emplois. Cette démarche nous permet d’identifier quatre recommandations qui
peuvent être résumées comme suit.

40. La première recommandation est de favoriser l’essor des entreprises orientées vers
l’extérieur car il ressort que la productivité du travail est stimulée à partir du moment où les
entreprises sont soumises à la concurrence des marchés internationaux (recommandation 16).
Cette corrélation est indéniable pour les entreprises du secteur moderne et pour les entreprises
informelles qui ont déjà atteint un seuil suffisant de productivité. Elle correspond au diagnostic
formulé par la Stratégie de Croissance Accélérée qui se propose de mettre l’accent sur la
promotion des secteurs à fort potentiel exportateurs. Le lien positif qui a été décelé dans les
entreprises informelles qui se trouvent à la marge de la formalité suggère qu’une attention
particulière devrait leur être donnée pour faciliter leur accès aux marchés extérieurs car cette
action se répercuterait sur la productivité de leurs travailleurs.

41. La deuxième recommandation est de pousser les complémentarités entre la productivité


du travail et de l’investissement en capital physique (recommandation 17). Cette
complémentarité est en effet apparue robuste tant pour le secteur formel que pour les entreprises
informelles qui se situent à la marge du secteur formel ou qui ont déjà accumulé un niveau
suffisant de capital physique. En investissant dans des machines, les entreprises améliorent leur
environnement, favorisant un accroissement de la productivité de leur travailleur, qui à terme
devrait stimuler leurs ventes et leur demande pour de nouveaux travailleurs. Cette
recommandation doit être associée avec les programmes de formation professionnelle qui
peuvent aider à maximiser ces complémentarités entre capital physique et travail.

42. La troisième recommandation est d’encourager le développement des petites et moyennes


entreprises (PME) qui sont au Sénégal, comme dans la majorité des pays, les principaux
vecteurs de création d’emplois à travers un mécanisme de création destructrice, notamment par
une rationalisation des procédures d’enregistrement et d’opération (recommandation 18). La
caractéristique du Sénégal n’est pas dans l’existence de ce phénomène mais dans l’étroitesse de
l’emploi formel au sein des PME, qui compte pour moins d’un quart de l’emploi formel à Dakar.
Il s’agit alors de favoriser la création d’entreprises de taille réduite, notamment en réduisant les
obstacles administratifs et en encourageant la concurrence. Le dernier rapport Doing Business
note à ce propos un léger progrès mais le Sénégal est encore loin du peloton de tête en Afrique.
Un rapide tour d’horizon de l’économie sénégalaise rappelle que la plupart des secteurs restent
protégés par l’existence de nombreuses barrières formelles et informelles. Cela est hautement
regrettable, car l’expérience internationale révèle que la création d’emplois est surtout
l’aboutissement d’un processus dynamique où les entreprises naissent et disparaissent pour
réapparaître en fonction des opportunités et de leur capacité à adapter leurs compétences au cours
du temps. L’intensification de ce processus de « destruction créatrice » est indispensable pour
dynamiser l’économie sénégalaise.

110
43. Afin de favoriser l’essor des PME, il est également recommandé de les cibler à
l’intérieur des programmes de formation continue, de promotion de l’emploi et de la santé
(recommandation 19). La justification pour le ciblage dans les deux premiers domaines peut être
trouvée dans l’axe 1 (formation) et l’axe 7 (promotion de l’emploi). Il est souhaitable que des
programmes intégrés soient mis en place au sein des entreprises pour améliorer l’état de santé
des employés car, selon l’étude sur le climat des affaires, un employé au sein d’une entreprise
formel au Sénégal perd en moyenne 4 jours de travail par mois pour des raisons de santé,
principalement des crises de paludisme, ou l’équivalent de 10% de ses journées de travail. En cas
de problème de santé, une majorité des employés –entre 40 et 53% - se tournera vers les services
publics de santé (hôpitaux et dispensaires) qui ne sont guère efficaces. Afin de palier aux
déficiences du système public et en raison des externalités évidentes pour les employeurs, il est
proposé d’intensifier la coopération entre les entreprises privée et l’Etat, notamment dans l’appui
à la communication et à la prévention de maladies ainsi que dans la distribution de médicaments
(ce type de partenariat est entrain d’être mis en place dans les stratégies de lutte contre le
paludisme et le SIDA). En parallèle, comme cela sera suggéré plus en avant (cf. axe 6), il est
souhaitable que les normes en matière de sécurité et d’hygiène sur le lieu du travail soient mieux
respectées par les entreprises.

44. Enfin, la quatrième et dernière recommandation pour les autorités sénégalaises est de
développer des partenariats avec les entreprises privées pour collecter et diffuser l’information
sur l’évolution des salaires (recommandation 20). Un des constats invoqués dans notre analyse a
été que les salaires ont eu tendance à s’ajuster plus rapidement que les gains de productivité du
travail dans la majorité des secteurs de l’économie sénégalaise. Ce constat découlait en partie des
gains insuffisants de productivité mais aussi du manque d’information qui permet à des groupes
privilégier d’exploiter des situations de rente notamment dans le contexte de négociations
salariales qui ont de plus en plus tendance à se décentraliser au Sénégal. Plusieurs pistes pour
améliorer la collecte et la diffusion de cette information sur les salaires et l’emploi, qui fait
encore cruellement défaut au Sénégal, seront invoquées dans l’axe 5 de notre agenda de
réformes.

AXE 5 : ENCOURAGER LES RESEAUX ET L’ACCES A L’INFORMATION

45. Le fonctionnement d’un marché repose sur l’accès à une information homogène de la part
de tous les agents présents. Cette leçon tirée des manuels d’économie est loin d’être remplie sur
le marché du travail au Sénégal comme cela est reconnu par tous les participants. En dehors des
enquêtes ponctuelles résumées dans l’Annexe 2 de cette étude, il n’existe pas de suivi de
l’évolution de l’emploi et des salaires au Sénégal. Cette lacune est source de dysfonctionnements
graves qui contribuent à réduire tant les gains de productivité que la création d’emploi et la
protection sociale des travailleurs. Notre analyse a mis en évidence :

• L’inadéquation entre la demande des entreprises et l’offre des travailleurs ;


• Le recours démesuré aux réseaux informels ; qui reposent sur des critères pas toujours
transparents et engendrent des retards conséquents pour les entreprises à pourvoir
certains postes de travail ;

111
• L’existence de situations de rente à travers lesquelles certaines catégories de
travailleurs peuvent tirer des avantages salariaux supérieurs à leur contribution à la
productivité des entreprises.
46. Afin d’améliorer les réseaux d’information, la première recommandation est de finaliser
le plus rapidement possible le répertoire des métiers (ROME) dont l’élaboration a commencé à
la fin 2005 (recommandation 21). Ce répertoire devrait aider à mieux cerner les besoins
exprimés au niveau de la demande des entreprises et des compétences qui sont offertes par les
travailleurs. Cette information pourrait alors être incorporée par les entreprises et les travailleurs
dans leurs processus de décisions, ce qui aiderait à mieux harmoniser leurs demandes
respectives.

47. En parallèle, la collecte et le suivi de l’information sur les salaires, et plus globalement
sur le marché de l’emploi devient une nécessité en ayant recours à des enquêtes périodiques
(recommandation 22). Il est fortement suggéré que cet effort soit intégré dans la stratégie
globale poursuivie par l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie. Le rôle central
de cette agence est justifié à travers son implication dans la préparation de cette étude ce qui
prouve, si besoin est, l’intérêt qu’elle porte à la problématique de l’emploi et de son rôle dans la
collecte et l’analyse de l’information.

48. Pour améliorer le suivi de l’information sur le marché de l’emploi, il est indispensable de
mettre en place des mécanismes participatifs entre les principaux acteurs sur ce marché
(recommandation 23). Une des solutions envisagées par le Sénégal, depuis de nombreuses
années, est de mettre en place d’un Observatoire de l’emploi et des qualifications
professionnelles (l’arrêté a été adopté en 2006). Toutefois, à l’exception du Burkina Faso et de la
Tunisie où un « Observatoire pour l’emploi » a été mis en place dès 2002 (voir l’encadré 9 ci-
dessous), cette pratique institutionnelle ne semble guère répandue en Afrique du Nord et Sub-
saharienne. On peut noter en Tanzanie, que cette même stratégie a conduit les pouvoirs publics à
mettre en place un « Labour Exchange Centre » dans la capitale (avec des bureaux dans chaque
région du pays) pour renforcer l’adéquation entre la demande et l’offre d’emplois et de
qualifications tout en renforçant la Direction de l’Emploi au sein du Ministère du travail.

112
Encadré 9 : L’Observatoire national de l’emploi et des qualifications en Tunisie

En Tunisie, l’Observatoire National de l’Emploi et des Qualifications (ONEQ), créé par décret en
mars 2000 sous la forme d’une Direction générale du Ministère de l’emploi, constitue une
composante du dispositif national des statistiques. Sa mission consiste à développer un système
d’information sur le marché de l’emploi, à réaliser des analyses sur l’emploi et les qualifications et à
en diffuser les résultats. Dans ce cadre, il est appelé notamment à:

• collecter les informations sur le marché de l’emploi à l’échelle nationale, régionale et


sectorielle;
• réaliser des enquêtes sur le suivi de la situation de l’emploi dans les entreprises;
• concevoir et mettre en place les bases de données sur l’emploi;
• évaluer les programmes et les instruments adoptés dans le domaine de l’emploi;
• réaliser des études et des analyses en vue d’apporter des éclairages sur l’évolution future des
emplois et des métiers;
• analyser les statistiques relatives à l’emploi en vue de préparer des indicateurs pour le suivi
de l’évolution conjoncturelle.

49. Dans le cas du Sénégal, ce qui compte est que la création d’un tel Observatoire soit
intégrée dans l’effort de collaboration du Ministère en charge de l’Emploi avec les autres
Ministères (du Travail, de l’Economie et de Finances, etc.) et des agences (APIX, l’Agence
Nationale de la Statistique et de la Démographie) et les représentants du secteur privé. Le
partenariat avec le secteur privé est indispensable dans la mesure où les entreprises seront les
principales sources d’informations et qu’elles sont en principe les principales bénéficiaires à la
mise en place d’un système d’information transparent et effectif. Les associations patronales sont
d’ailleurs déjà actives dans ce domaine tout en invoquant le besoin de l’Etat à intervenir plus en
assurant une meilleure coordination et diffusion de l’information. La participation des
travailleurs devra se faire non seulement à travers leurs organismes représentatifs, mais aussi à
travers un dispositif de communication visant à préserver leurs intérêts et à les motiver à
participer spontanément à cet effort de collecte et diffusion d’information. En résumé, il faut
éviter d’enfermer un tel Observatoire dans un ministère, absent des mécanismes de marché, et
résistants aux changements.

50. La recommandation suivante est de promouvoir l’usage de réseaux d’information comme


les médias, y compris les journaux et les radios, pour la recherche d’emplois et la publication
d’information et d’études (recommandation 24). Il ne suffit par de collecter et d’analyser
l’information mais encore faut-il la rendre publique. Depuis 1987, le placement a été libéralisé
avec la suppression du monopole de placement détenu par le service public de la main d’œuvre.
Le développement d’agences de placement privé est entrain de prendre place à Dakar, qui doit
cependant encore être régulé par l’Etat (par exemple il manque encore les décrets d’application
régulant l’emploi temporaire) et devrait s’étendre aux régions.

113
51. Enfin, la dernière recommandation est d’assister les entreprises privées, surtout les
PME, à développer leurs techniques de gestion de ressources humaines (recommandation 25)
en mettant l’accent sur les 4 éléments suivants :

• Etablir un organigramme fonctionnel dont l’objectif principal est de définir le


périmètre d’intervention de chaque employé selon un processus pyramidal allant des
plus hautes fonctions jusqu’aux plus simples ;
• Définir les postes de travail en précisant les tâches et les missions, les compétences
attendues, les performances attendues, les objectifs qualitatifs et quantitatifs
déterminés par le manager ;
• Procéder à une ou deux évaluations par an, menées sous forme d’un entretien « pour
faire le point » ;
• Aider les travailleurs à atteindre leurs objectifs en privilégiant le dialogue. Au cours
d’entretiens périodiques et structurés, le salarié peut ainsi exprimer ses ambitions au
sein de l’entreprise (souhait d’évolution de poste, de mobilité, de formations), ainsi
que les problèmes qu’il rencontre. De là découlent des appuis à lui donner et des
formations à organiser.

AXE 6 : ASSOUPLIR LA REGLEMENTATION DU TRAVAIL

52. L’Etat sénégalais propose un cadre de protection sociale du travail qui n’est pas adapté à
la réalité du pays. Il favorise la protection de la minorité, moins de 5% de la population active,
qui a déjà un travail formel en laissant de côté tous ceux qui sont sous-employés, actifs dans une
occupation informelle ou à la recherche d’un emploi. Même quand les travailleurs ont la chance
d’être employés dans une entreprise privée inscrite au registre du commerce à Dakar, nous avons
trouvé qu’il n’y a qu’un sur 5 qui soit inscrit au système de la sécurité sociale (CSS) et des
retraites (IPRES).

53. Les autorités sénégalaises pourraient en principe considérer trois alternatives de réformes.
La première serait de conserver le cadre législatif et réglementaire actuel et de rechercher à en
améliorer son application. Le bien-fondé de cette démarche serait que le cadre actuel favorise
l’établissement de relations d’emploi durables et par là même, inciterait les travailleurs à
s’investir davantage dans leur travail, à coopérer et à se former. Ces relations pourraient ainsi
avoir des répercussions positives en termes d’efficacité économique pour l’ensemble de
l’économie sénégalaise. En outre, un degré raisonnable de protection de l’emploi pourrait
favoriser la responsabilité sociale des entreprises et minimiser les conflits éventuels lorsqu’elles
doivent ajuster leurs effectifs en réponse à une dégradation de conjoncture économique. Le
renforcement de l’application de la réglementation du travail nécessiterait toutefois une
augmentation des ressources humaines et financières mises à la disposition de la Direction du
Travail, qui sont aujourd’hui insuffisantes, et une forte volonté politique de mettre en place des
sanctions pour les entreprises et les travailleurs qui ne respectent pas les règles.

54. Or, le renforcement du cadre actuel est déconseillé car il ne tiendrait pas compte du coût
qu’il ferait peser sur la majorité des entreprises et des travailleurs opérant au Sénégal. Non
seulement le coût marginal effectif d’imposition du travail au Sénégal se trouve déjà parmi le
plus élevé au monde, mais il pèse encore sur les travailleurs de manière disproportionnée. En

114
imposant des règles inadaptées, nous avons argumenté que les acteurs sur le marché du travail
ont réagi en demeurant dans l’informalité, ce qui va à l’encontre du but recherché, à savoir une
extension de la couverture sociale vers le plus grand nombre de travailleurs.

55. La deuxième alternative serait de reconnaître que le système de protection sociale actuel
n’est pas adapté aux conditions sociales et économiques qui règnent actuellement au Sénégal et,
sur cette base, procéder à une réforme globale. Cette approche qualifiée de « big bang » a été
poursuivie dans plusieurs pays en transition, comme un des éléments de leur passage vers une
économie de marché. Elle a été également choisie au Portugal et en Espagne quand les autorités
ont décidé de réformer leur Code du Travail dans le contexte de leur adhésion à l’Union
européenne. Dans le cas du Sénégal, cette option risquerait de se heurter à la résistance de ceux
qui bénéficient du système actuel qui, s’ils ne sont pas nombreux, sont proches des décideurs
politiques (administration publique et entreprises parapubliques). En outre, beaucoup d’efforts
avaient été fournis lors de la réforme du Code du Travail qui ne date que de 1997. Enfin, toute
nouvelle modification devrait tenir compte de l’effort actuel qui vise à harmoniser les codes au
sein de l’OHADA.

56. La troisième alternative, notre préférée, est d’adopter une option qui se situe à mi-chemin
entre les deux premières. Elle aurait l’avantage de maintenir le consensus tout en cherchant à
accroître la mobilité et la couverture sociales sur le marché du travail. Cette approche
intermédiaire reposerait sur la mise en place de trois recommandations majeures.

57. La première recommandation est de finaliser l’architecture du cadre légal proposé par le
nouveau Code du Travail en adoptant une série de décrets (le Code en prévoit 66) et d’arrêtés
qui bloque encore son application concrète (recommandation 26). L’accent devrait ainsi être
mis sur les trois aspects suivants:

• Les autorités doivent adopter le plus rapidement possible l’arrêté mentionné à l’article 43
du Code du Travail qui définit les secteurs d’activités où l’usage des contrats à durée
déterminé serait complètement libéralisé de manière à aligner la législation sénégalaise
avec la norme en vigueur dans les pays de l’OCDE. 114 Suivant la même logique qui est
d’aider ceux qui recherchent un travail en stimulant la demande des entreprises, les
décrets d’application portant sur le travail temporaire (article 226 du Code du Travail)
sont nécessaires car le vide juridique actuel pénalise à la fois les entreprises et les
employés. L’observation empirique et les informations collectées indiquent une forte
augmentation de la demande pour ce type d’emploi, qui doit donc être régulé pour éviter
les abus.
• Il y a besoin de mettre en œuvre les décrets fixant les modalités de compensation des
heures supplémentaires et celui fixant les dérogations à la durée légale du travail qui sont
particulièrement importants pour les nouveaux secteurs en expansion de l’économie
sénégalaise. En accord avec le secteur privé sénégalais, le Ministère du Travail a élaboré
des projets de décrets mettant en avant la réduction des charges sur les heures

114
L’Article L. 43 du Code du Travail stipule que « Les deux premiers alinéas de l'article L. 42 ne s'appliquent pas
aux travailleurs engagés par des entreprises relevant d'un secteur d'activité dans lequel il est d'usage de ne pas
recourir au contrat à durée indéterminée en raison des caractéristiques de l'activité exercée, lorsque l'emploi de ces
travailleurs est par nature temporaire. La liste de ces secteurs d'activité est fixée par arrêté ».

115
supplémentaires en contrepartie de l’aménagement de temps de repos supplémentaire
pour les travailleurs. Au niveau des autorisations préalables, la proposition est de
simplifier le système actuel en ayant recours qu’à une seule autorisation par entreprise
(contingentée à un nombre annuel d’heures supplémentaires par travailleur) plutôt qu’à
des autorisations individuelles et répétitives pour chaque travailleur.

• Pour faciliter le dialogue social au sein des entreprises, il est recommandé d’adopter le
décret pour encadrer l’exercice du droit à « l’expression directe et collective des
travailleurs sur le contenu, les conditions d’exercice et l’organisation du travail ».
L’article 5 du Code du Travail stipule en effet que les travailleurs «peuvent participer à
la définition des actions à mettre en œuvre pour améliorer leurs conditions de travail,
l’organisation du travail, la qualité de la production et l’amélioration de la productivité
dans l’unité de travail à laquelle ils appartiennent ».

58. La deuxième recommandation est de renforcer la protection des travailleurs dans les
domaines de la sécurité et des conditions d’hygiène sur leur lieu de travail et d’adopter des
mesures d’accompagnement pour améliorer la compréhension et l’usage de leurs droits au sein
des entreprises (recommandation 27). Cette ligne d’action permettrait en partie de compenser la
première recommandation qui pourrait être perçue par certains groupes de travailleurs comme
une atteinte à leur sécurité de l’emploi. Les autorités viennent d’approuver les décrets
d’application dans les domaines de l’hygiène et de sécurité sur les lieux de travail en décembre
2006. Il faut à présent donner les moyens à la Direction du Travail de jouer son rôle en
renforçant ses effectifs (et en les dotant des appuis techniques et financiers nécessaires),
notamment dans les régions. Au-delà, il faudrait clairement établir un régime de sanctions qui
pénaliseraient les entreprises qui ne respecteraient pas ces règles.

59. Il faudrait encore aider à la bonne utilisation des procédures collectives (redressement,
liquidation d’entreprises en difficulté) associées aux règles du licenciement pour motif
économique (articles L 60 à L 64) qui ne semblent pas être maîtrisées par les acteurs qui sont
impliqués dans leur mise en œuvre, pour aider les entreprises à amortir les chocs vécus, relever
leur productivité et traverser avec succès les cycles défavorables. Les délégués de personnel, qui
ont un rôle important à jouer dans ces procédures aux côtés de la direction, ne sont pas outillées
pour exercer efficacement leurs prérogatives en matière de procédures collectives, telles
qu’organisées par le Code des Obligations civiles et commerciales et le Code du Travail. Il s’y
ajoute la lenteur des tribunaux du travail, les interprétations, parfois hasardeuses, du Code du
Travail, les délais, la disponibilité et l’exécution des actes de jugement qui favorisent les
manœuvres de couloir par des acteurs initiés.

60. Enfin, la troisième recommandation est de chercher à adapter le système de protection


sociale aux conditions sociales et culturelles au Sénégal (recommandation 28). Dans cet esprit,
nous encourageons les réformes qui sont entrain d’être mises en place pour rendre le système
officiel de sécurité sociale plus attractif en offrant un système de capitalisation. Ces réformes
sont d’ailleurs une des composantes du projet d’ajustement du secteur privé de la Banque
mondiale. En plus, à l’instar de ce qui s’est fait en matière de fiscalité sur les entreprises de
petites tailles (avec l’introduction d’un impôt synthétique simplifié en 2004), il est souhaitable de
développer des instruments de protection sociale, peut être moins ambitieux, mais moins coûteux
qui pourraient couvrir les travailleurs informels de l’économie sénégalaise. Dans ce sens, les

116
autorités avaient déjà allégé la lourdeur des charges sociales et fiscales qui pèsent sur les
entreprises en procédant à une série de réformes fiscales en 2004 de manière à stimuler la
demande d’emploi. 115 Or, il faut reconnaître que ces réformes devraient être consolidées.

61. Avant de concrètement proposer certaines idées, il ne faudrait pas croire qu’il n’existe
pas de système informel de protection au Sénégal. Ceux-ci y sont au contraire développés et
reposent le plus souvent sur l’initiative communautaire (y compris religieuse), voire familiale.
Leur importance est illustrée par l’ampleur des transferts financiers qui prennent place, d’une
part, de l’étranger vers le Sénégal et, d’autre part, des villes vers les campagnes. 116 Si ces
systèmes informels de protection sont importants, ils reposent sur des mécanismes qui ne sont
pas toujours transparents et qui, en raison de leur éclatement, ne parviennent pas à exploiter les
rendements d’échelle qui leur permettraient de diversifier les risques inhérents au bon
fonctionnement d’un système de protection sociale. Dans ce sens, nous appuyons le
développement d’initiatives comme celle des systèmes d’assurances qui ont été proposés pour les
routiers et les agriculteurs (cf. encadré 10).
115
Le système d’incitations fiscales en matière de promotion de l’emploi avec des exonérations de droit commun
(Code général des impôts) comporte :
ƒ Exonération de la CFCE pendant une durée de 3 ans pour les entreprises qui créent un minimum de 50
emplois nouveaux additionnels stables sur la base de contrats à durée indéterminée (CDI) à l’exclusion des
renouvellement de postes. L’agrément à ce régime est accordé par arrêté du MEF (art 195 CGI).
ƒ Exemption de taxe sur la valeur ajoutée (TVA) des activités salariées au sens du Code du travail (art 286
CGI).
ƒ Exemption de la formalité de l’enregistrement sur les contrats de travail entre les chefs ou directeurs des
établissements industriels ou commerciaux, des exploitations agricoles ou forestières et leurs ouvriers ou
employés. Il en est de même des certificats de travail délivrés à ces employés toutes les fois qu’ils ne
contiennent aucune disposition donnant lieu au droit proportionnel.
ƒ Exemption du droit de timbre des quittances des acquits de salaires données par les employés à leurs
employeurs conformément aux dispositions du Code du travail (art 832 du CGI). Exemption également de
timbres de livres d’ouvriers de domestiques et toutes autres pièces délivrées pour constater la qualité de
salarié (art 836 du CGI).
Il y a également les exonérations posées par des régimes dérogatoires :
ƒ Exonération des allocations de stage et d’apprentissage de toutes taxes supportées soit par l’employeur soit
par le bénéficiaire. Toutefois ne sont visées que les indemnités et allocations versées dans le cadre de la
composante «Programme de stage et d’apprentissage » dont les contenus et modalités sont déclinés aux
articles 5 et 19 de la convention Etat employeurs privés pour la Promotion de l’Emploi des Jeunes du 25
avril 2000.
ƒ Avantages accordés pendant la phase d’exploitation des entreprises nouvelles avec exonération de la CFCE
pendant 5 ans sur les emplois créés dans le cadre du programme d’investissement s’ils sont supérieurs à
200 ou si au moins 90% des emplois créés sont localisés en dehors de la région de Dakar; cette exonération
est prolongée jusqu’à huit (8) ans. Pour le régime de projet d’extension, il y a exonération de CFCE
pendant cinq ans si les emplois additionnels sont supérieurs à cent (100) ou si au moins 90% des emplois
créés sont localisés en dehors de Dakar. Cette exonération est prolongées aussi jusqu’à huit (8) ans.
ƒ Déduction de la base de l’impôt de toutes les charges salariales supportées au titre d’un exercice.
ƒ Exonération également sous forme de subvention dite de création d’emploi égale au montant des impôts
prélevés sur les salaires des employés. Mais cette subvention est différenciée selon qu’il s’agisse d’une
petite et moyenne entreprise ou d’une autre entreprise.
ƒ Exonération de la CFCE et déduction des charges supportées dans le cadre de l’exploitation pour les
entreprises franches d’exportation.
116
Pour plus de détails sur le rôle joué par les transferts, cf. Wodon, Q., C. Tsimpo and D. Echevin, 2007,
Migration, Remittances and Poverty in Senegal, in Q. Wodon, editor, Migration, Remittances, and Poverty: Case
Studies from West Africa, World Bank Working Paper No. 78, World Bank, Washington, DC (en cours de
publication).

117
AXE 7 : PROMOUVOIR LES PROGRAMMES DE L’EMPLOI

62. L’analyse proposée dans cette étude nous permet de tirer deux constats. Le premier est
que l’impact limité sur l’emploi associé aux programmes actifs de promotion de l’emploi au
Sénégal n’est pas une surprise étant donné que ces programmes mobilisent moins de 1% du
Budget de l’Etat et qu’ils ne parviennent guère à solliciter financièrement les partenaires au
développement. Le deuxième constat est que cet impact mitigé sur la création d’emplois est
exacerbé par leurs problèmes de gestion et de gouvernance, ainsi que leur manque de suivi au
cours du temps, qui empêchent une bonne utilisation de leurs faibles moyens humains et
financiers.

Encadré 10 : Couverture Sociale Alternative Pour Les Routiers

La situation qui prévaut actuellement dans le secteur routier expose les travailleurs à une grande précarité,
tant de l’emploi que des revenus qui y sont liés. Ces travailleurs ne sont pas couverts par une assurance
formelle, alors que les risques d’accidents y sont relativemnt élevés. La population ciblée est évaluée à
environ 400'000 personnes, y compris les travailleurs et leurs familles.

L’étude de faisabilité a permis de montrer que : (i) Les travailleurs du secteur sont rassemblés en différents
types de regroupements qui ont pour caractéristique commune de mettre en œuvre des principes de
solidarité ; (ii) Le développement de pratiques d’entraide est généralisé mais celles-ci ne sont pas
appropriées pour faire face à des situations d’urgence ; (iii) Ces pratiques reposent sur différents principes
de collecte de taxes ou de quêtes mais leur niveau de développement varie selon les regroupements ; (iv) Un
intérêt manifeste est exprimé pour la mise en place d’un régime d’assurance maladie plus formelle et
centralisé ; (v) Peu de travailleurs du secteur bénéficient d’une couverture maladie à travers de mutuelles
communautaires de santé, par exemple ; (vi) En cas de maladie, les pratiques d’entraide des regroupements
de travailleurs ou des employeurs ne couvrent pas les familles ; et (vii) La communauté d’intérêts des
regroupements est étendue aux chômeurs et aux retraités ce qui modifie la définition de la population ciblée.

Sur cette base, l’initiative est de proposer un système d’assurance maladie qui repose sur la structuration du
réseau d’Organisations Mutualistes (OM) autour d’une Fédération des Organisations Mutualistes (FOM).
Un tel regroupement structuré permet de contourner la modeste capacité de contribution individuelle et la
taille unitaire élevée des familles, tout en augmentant la couverture. Il est proposé un mécanisme innovant
de financement des cotisations de la manière suivante : (i) l’OM s’appuie sur les pratiques d’entraide
existantes pour collecter des fonds qui permettront la prise en charge d’une partie des cotisations de ses
membres ; et (ii) les employeurs participent au financement d’une partie de la cotisation. A terme, un
système d’adhésions automatiques serait mis en place à travers duquel les membres des structures de
regroupement deviendront automatiquement membres de l’organisation mutualiste. Afin d’étendre la
couverture de ce système, un réseau local de proximité d’organisations mutualistes sera développé ce qui
favorisera l’atteinte et la mobilisation du plus grand nombre possible de travailleurs du secteur.

63. Dans ce contexte, le premier objectif pour les autorités sénégalaises est de rendre crédible
leurs interventions et de montrer que les programmes existants peuvent atteindre des résultats
concrets. Ensuite, ils pourront solliciter des financements supplémentaires, y compris des
partenaires au développement. C’est pourquoi, nous proposons d’articuler cette démarche
séquentielle autour des trois actions suivantes.

118
64. La première recommandation est d’améliorer la gestion des programmes
(recommandation 29). Comme nous l’avons répété, leur manque de contrôles et de suivi, tant au
niveau de leur programmation financière que de leur impact sur le terrain, porte préjudice à leur
efficience. Il s’agit pour les institutions concernées de mettre en place de véritables mécanismes
internes de contrôles et de suivi, comme cela semble avoir été lancé au sein du FNPJ à travers la
mise en place de cellules de certification et de suivi des projets (CDCSP) au niveau de chaque
département. Il s‘agit, ce faisant, de faciliter l’examen des dossiers présentés, de certifier et de
sélectionner les projets puis de suivre sur le terrain ceux qui ont été retenus. En parallèle, il sera
nécessaire d’accompagner ces mesures par des contrôles externes et indépendants, par exemple
par la Cour des comptes ou les autres mécanismes de l’Etat, y compris l’Inspection Générale
d’Etat. Comme pour tout contrôle, il sera important d’établir un calendrier précis de manière à
éviter des glissements et un retard qui pourraient s’accumuler au fil des ans.

65. La deuxième recommandation est d’accroitre les ressources budgétaires allouées aux
programmes actifs de promotion de l’emploi (recommandation 30). Cette recommandation doit
suivre (et non pas précéder) la mise en place d’un système de contrôle et de suivi efficace, mais
elle demeure primordiale pour deux raisons majeures. La première est que les moyens donnés à
ces programmes sont insuffisants (proportionnellement 6 fois inférieurs à la Suède), alors que la
majorité de la population sénégalaise est inoccupée ou sous-occupée. La deuxième raison est que
l’obtention de ressources supplémentaires, basées sur la qualité des résultats obtenus, agirait
comme une incitation qui améliorerait à son tour la gestion de ces programmes. Dans ce sens, cet
effort financier devrait être soutenu par les bailleurs de fonds qui, pour la plupart, ont négligé le
soutien direct à l’emploi dans leurs stratégies d’assistance au Sénégal.

66. Les troisième et quatrième recommandations portent sur le besoin d’améliorer le contenu
et l’organisation des programmes actifs en adoptant deux actions complémentaires.
Premièrement, il faut instaurer un ancrage institutionnel stable et cela en rupture avec le passé
récent qui s’est caractérisé par des changements fréquents au niveau ministériel (5 Ministres en
charge de l’emploi en 4 ans) et au niveau des institutions qui ont vu leurs rattachements et leurs
personnels de direction constamment changer au gré des choix des décideurs politiques
(recommandation 31). Avec les élections présidentielles et législatives derrière eux, les autorités
sénégalaises devraient garantir la stabilité des programmes (qui existe par exemple avec succès
au niveau du Ministère de l’Economie et des Finances).

67. Deuxièmement, une meilleure coordination devrait être obtenue en adoptant des
programmes intégrés qui apparaissent comme les plus efficaces selon l’expérience
internationale (recommandation 32). Cette approche a été utilisée en Amérique Latine (comme
le programme Entra 21) et dans les pays industrialisés mais aussi en Afrique sub-saharienne (cf.
l’exemple de l’Ouganda dans l’encadré 11). Les autorités sénégalaises pourraient utilement
s’inspirer de ces initiatives, notamment en encadrant les soutiens financiers qu’ils offrent par des
microcrédits par des actions de formation et d’informations. L’intégration du FNPJ et de l’ANEJ
(et éventuellement du FNE) permettrait d’offrir une palette de services aux jeunes sénégalais à la
recherche d’un emploi, y compris le partage d’informations et de conseils, une formation (en
partenariat avec le secteur privé) et un appui financier nécessaire à l’émergence de nouveaux
projets et entrepreneurs. Cette intégration permettrait aussi de générer des économies d’échelle et
de réduire les budgets de fonctionnement associés aux programmes qui existent aujourd’hui au
Sénégal.

119
Encadré 11 : Programmes Intégrés

Ouganda : Programme pour la promotion des enfants et de la jeunesse (PCY) a été mis en place
entre 2003 et 2006 dans le cadre d’une approche intégrée. Il vise à promouvoir l’emploi chez les
jeunes désavantagés qui se trouvent en situation de chômage ou de sous-emploi, en particulier dans
les zones rurales, en offrant une palette de services comme : (i) promotion du travail social; (ii)
information et conseils; (iii) soutien à l’entreprenariat et à l’auto-emploi ; et (iv) développement de
compétences locales (médecine traditionnelle, prévention du SIDA, etc..). Le programme offre
également une assistance aux réfugiés. Le programme a reposé sur une collaboration de multiples
agences et ministères y compris ceux du Travail, de la Jeunesse et de l’Education de manière à
développer des synergies et à favoriser son alignement sur la stratégie nationale de l’emploi des
jeunes. La première évaluation en 2004 a montré que le revenu des participants était en moyenne
26% plus élevé que celui des membres des autres communautés. En plus, les sources principales de
revenu chez les jeunes provenaient des salaires (23%) et des activités du groupe (38,5%), alors que
dans les autres communautés celles-ci étaient de l’agriculture de subsistance (76%). Enfin, le
programme a renforcé les capacités humaines, institutionnelles et méthodologiques du
gouvernement et des autres participants dans leur effort d’assistance auprès des jeunes.

Philippines: Le Programme de développement des jeunes dans les fermes (FYDP) a pour objectif de
promouvoir l’emploi chez les jeunes dans les zones rurales. Le programme cible des jeunes entre 15-
24 ans et offre des formations spécialisées et en gestion ainsi que des activités comme des échanges
internationaux et des stages à travers sa collaboration avec le Département de l’Agriculture, de
l’Elevage et de la Pêche. Il a également mis en œuvre un soutien financier pour les micro-entreprises
et les projets de taille réduite. Entre 1989 et 1992, le programme a offert des formations à un total de
2436 fermes et des crédits à plus de 156 micro-entreprises dans 78 provinces.

Le programme Entra 21 est une initiative développée en Amérique Latine par la Fondation
Internationale de la Jeunesse pour l’emploi chez les jeunes âgés entre 16 et 29 dans le domaine de
l’information et des nouvelles technologies. Il a été mis en place à partir de 2002 par des
gouvernements centraux, des communautés locales, des ONG et des entreprises privées avec
l’ambition d’offrir de la formation à plus de 12 000 jeunes sur une période de 3 ans et leur assurer un
poste de travail à au moins 40% d’entre eux. Les programmes de formation combinent des cours
spécialisés et des stages pratiques ainsi qu’un suivi avec des mentors et une assistance financière aux
bénéficiaires du programme. La formation s’établit sur une moyenne de 2 ans et cible des étudiants
qui ont terminé le cycle secondaire en cherchant à préserver un équilibre des genres et des minorités.
Les évaluations ont montré l’apport indéniable du programme Entra 21 sur l’emploi des jeunes. Le
taux de placement des jeunes varie entre 68% au Pérou à 41% au Paraguay, avec des évaluations
favorables tant pour les entreprises que les jeunes. Les taux ont été plus bas chez les femmes,
notamment à Panama, ou seulement 34% des femmes participantes ont trouvé un emploi, contre 64%
des hommes. Toutefois, aucune discrimination n’a été reportée à Sao Paulo au Brésil. En ce qui
concerne les revenus, les évaluations ont trouvé que les gains mensuels étaient au moins égaux aux
minimums légaux au Pérou, Bolivie, République Dominicaine, Panama, Paraguay et Brésil. La
majorité des jeunes ont bénéficié d’une certaine protection sociale comme les jours de vacances
payées et une couverture médicale.

Source: Pezzullo (2005) et Betcherman et al, (2007).

68. La dernière recommandation est de concentrer l’intervention de l’Etat sur les groupes les
plus défavorables (recommandation 33). Comme nous l’avons vu, les programmes actifs sur le
marché du travail sont coûteux, même pour une initiative comme l’AGETIP qui est jugée

120
favorablement par son efficacité à créer des emplois. C’est pourquoi, dans un contexte de
contraintes budgétaires, nous recommandons de favoriser le ciblage des groupes les plus
vulnérables à l’emploi qui sont les jeunes et les femmes, notamment dans le monde rural. Si les
risques d’échecs sont élevés, les bénéfices économiques et sociaux sont potentiellement grands
car ce sont ces groupes qui sont les plus exposés aux lacunes du marché du travail. En
contrepartie, par souci d’économie budgétaire, nous préconisons le démantèlement du service de
main d’œuvre au sein de la Direction de l’Emploi et l’usage des subventions accordées aux
entreprises qui embauchent des diplômés. Pour ces derniers, il est préférable de développer des
programmes de formation comme cela est préconisé dans l’axe 1, qui sont plus efficaces selon
l’expérience internationale.

Encadré 12: Le ciblage des groupes défavorisés par les microcrédits

Kenya: Projet Baobab est un programme géré par une ONG qui enseigne aux jeunes encore à l’école
secondaire des compétences pour atteindre une indépendance économique et cela en partenariat avec
des écoles secondaires. Il cible des jeunes, principalement des femmes, localisés en zone rurale et est
articulé autour de trois éléments suivants:
• Compétences générales: Formation introduite en 2eme et 3eme années du cycle secondaire visant à
promouvoir la communication, l’information et l’auto-assurance.
• Compétences entrepreneuriales: Cours introduits en 4eme année du cycle secondaire visant à
transmettre des connaissances sur la gestion d’une entreprise et de projets, y compris l’organisation
de stages et d’exercices concrets.
• Appui financier: les participants peuvent soumettre des projets à un comité composé de
représentants du secteur privé pour obtenir des microcrédits et ainsi lancer une activité. En outre
chaque année, 3 ou 4 prix de 100 dollars sont donnés en prime aux meilleurs étudiants de la volée.
L’evaluation de ce programme a montré que 50% des appuis financiers permettaient de développer
des activités avec des marges de gains, même si environ 20% des autres cessaient leurs activités par
un échec.

Inde: Microcrédits pour la jeunesse. L’initiative menée en Inde appelée Commonwealth Youth Credit
Initiative (CYCI) propose des micro-crédits à travers un ciblage précis des bénéficiaires potentiels. Elle
vise des jeunes gens sans emploi et offre également des mesures d’accompagnement comme de la
formation et de l’assistance technique. L’objectif est de créer des opportunités d’emploi à un coût
moindre en promotionnant l’auto-emploi et les petites entreprises tout en favorisant l’essor des jeunes et
organisations. Les crédits sont offerts à des taux subventionnés en partenariat avec des ONGs et des
fournisseurs de formation et d’assistance aux entreprises. Le programme est articulé en trois étapes
successives : (i) Pre-Crédit (ciblage et présélection); (ii) programme de formation (cours, assistance
technique, etc.); et (iii) apport financier (crédit, programme financier, cours et suivi et évaluation). En
Inde, le CYCI a commencé par un projet pilote de 3 années à travers duquel 82% des bénéficiaires ont
réussi à démarrer et à établir une activité de manière pérenne. La participation des femmes a dépassé
75% du total qui a atteint 2 500 jeunes gens. Ce succès a permis l’extension de ce programme à
plusieurs pays d’Asie et d’Amérique Latine. En Afrique, il a été initié au Ghana en 2005 et des contacts
ont été pris avec les autorités du Cameroun, Mozambique, Seychelles et Sierra Leone.

Sources: www.thecommonwealth.org and www.icecd.org,, Johnson and Adams (2004) et www.sdc-


seco.ba;www.yesweb.org/gkr/project_factsheet.html?pid=107;www.unescap.org/esid/hds/youth/youth_philippines.p
df; www.projectbaobab.org

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69. Afin d’assister les groupes vulnérables à la recherche d’un emploi, le Gouvernement doit
mettre l’accent sur deux types de programmes : (i) les programmes d’infrastructure (ou d’utilité
publique) ; et (ii) les programmes de soutien à l’auto-emploi et aux micros entreprises.

70. En ce qui concerne les programmes d’infrastructure, la démarche poursuivie par


l’AGETIP pourrait s’étendre aux grands travaux de l’Etat, qui à la vue de leur taille, devrait
générer une masse importante d’emplois (en parallèle des programmes de formation proposés
auparavant). Cette extension pourrait également être accompagnée des initiatives décentralisées
qui proposeraient de (très) petits chantiers dans les collectivités locales comme la construction
d’une nouvelle salle de classe. Le bénéfice serait à la fois la diversification géographique des
sources d’emplois vers les zones rurales et l’intégration des entreprises informelles qui seraient
responsables de ces petits chantiers.

71. En raison de l’ampleur de l’auto-emploi et des entreprises individuelles au Sénégal, les


programmes qui offrent des (micro)crédits sont un outil privilégié pour stimuler l’emploi.
L’expérience internationale, comme cela est illustré dans l’encadré 12 ci-dessus, a montré que
leur réussite est fortement liée : (i) au ciblage précis des bénéficiaires potentiels ; (ii) au partage
adéquat des risques entre l’agence et le bénéficiaire par l’utilisation de mesures
d’accompagnement (par ex. formation) ; et (iii) à la mise en place de mécanismes solides de
suivi et d’évaluation qui empêchent les abus et les interférences politiques. Ces leçons doivent
être incorporées par les programmes existants au Sénégal, comme le FNPJ et le FNAE (qui
devraient être réunis comme nous l’avons suggéré auparavant).

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