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LA TERMINOLOGIE DES SCIENCES DE GESTION EN CONTEXTE :

TERME OU MOT ?

Soumaya Mejri
Sciences de gestion
Institut d’Administration des Entreprises
Basse Normandie
soumayamejri@yahoo.fr

Résumé : Par une analyse de discours nous montrons que le contexte académique se caractérise par une
consistance terminologique et le contexte général se caractérise par une dissolution parfaite des concepts
dans le discours. Dans le discours des praticiens, le statut de la même unité lexicale oscille entre mot et terme.
Cette analyse montre que le statut de la même unité lexicale varie en fonction de la nature du contexte
discursif. Autrement dit c’est le contexte qui détermine le statut des unités lexicales.
Mots-clés : sciences de gestion, terme, contexte, prospective, prévision et planification.

Dans ce travail, nous nous proposons d’analyser l’impact du contexte sur les différentes unités
lexicales. Pour effectuer un tel travail, nous avons eu recours au vocabulaire des gestionnaires qui se
caractérise par la diversification des concepts et la richesse des notions. On change de discours
autant de fois que d’interlocuteurs. Cette pluralité de discours présente une variété de contextes
distincts et fait de la gestion un bon exemple pour étudier la relation entre mot, terme et contexte.
En se basant sur la terminologie des gestionnaires et leurs discours, on va essayer d’apporter
quelques éléments de réponse à la problématique suivante :
En quoi consiste la relation entre mot, terme et contexte ? Et comment le contexte explique
l’usage des mots ou des termes ?
Pour traiter cette problématique, nous avons choisi trois concepts fondamentaux en matière de
« prospective d’entreprise » et essayé de les définir à partir des dictionnaires spécialisés en sciences
de gestion qui présentent des références incontestables dans la matière.
À partir de ces définitions, nous avons dégagé les éléments définitoires de chaque concept afin de
mieux le cerner et d’en délimiter les contours. Finalement, nous avons étudié ces concepts dans les
différents discours des gestionnaires afin de dégager la relation entre mot, terme et contexte.
En résumé, nous partons des définitions courantes des trois termes linguistiques mot, terme et
contexte pour les appliquer aux items lexicaux choisis prospective, prévision et planification dans
des discours de gestion afin de vérifier l’hypothèse que le statut de la même unité lexicale varie en
fonction de la nature du contexte discursif.
Pour reformuler l’hypothèse de notre travail, nous retenons :
Plus le discours est spécialisé, plus la consistance conceptuelle est grande et inversement.

Dans une première partie, nous fournirons dans ce qui suit les définitions des termes
linguistiques, la structure conceptuelle des trois items lexicaux et la présentation de notre corpus.
Dans une seconde partie, nous procéderons à l’analyse des fragments discursifs choisis.

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1. DÉFINITIONS ET STRUCTURES CONCEPTUELLES
1.1 Définitions des termes linguistiques : terme, mot et contexte
Pour définir ces différents concepts linguistiques, nous nous sommes basée sur quelques
dictionnaires de linguistique de référence et sur l’ouvrage de base de P. Lerat (1995).

1.1.1. Le terme :
C’est la « désignation d’une notion sous forme de lettres, de chiffres, de pictogrammes ou d’une
combinaison quelconque de ces éléments » (p. 17). P. Lerat précise que les termes sont
principalement des mots et groupes de mots (nominaux, adjectivaux, verbaux) sujets à des
définitions conventionnelles. Le terme doit avoir un sens spécialisé et une syntagmatique restreinte.
Cet auteur précise que pour reconnaître un terme de quelque nature que ce soit (mot radical,
abréviation, dérivé, composé ou locution), nous pouvons nous baser sur quelques critères de
reconnaissance :
(1) Le terme appartient à une série morphologique de mots de sens spécialisé au sein de la
langue considérée ;

(2) Le terme a une syntagmatique restreinte (cooccurrences et commutations dans les limites
d’un domaine spécialisé) ;

(3) Le terme a des relations de dépendance par rapport à des unités présentant les
caractéristiques 1 et 2.

Dans Le dictionnaire de linguistique (1973), on précise qu’en syntaxe, le terme est un mot qui
assume, dans une phrase, une fonction déterminée. Cette définition appuie les propos de P. Lerat
disant que le terme est restreint par rapport au mot, il est monosémique et doit avoir un sens bien
délimité.

1.1.2. Le mot :
Le mot est selon Meillet « L’association d’un sens donné à un ensemble de sons donné
susceptible d’un emploi grammatical donné » (voir Lerat 1983 : 7, 1995).
En linguistique structurale, la notion de mot est souvent évitée en raison de son manque de
rigueur. Elle intervient encore dans une opposition terme vs mot. « Terme » désigne ici l’emploi
monosémique (possédant une signification unique) qui sera fait d’une unité lexicale dans telle ou
telle science, soucieuse d’établir une correspondance univoque entre ses concepts et les termes de sa
nomenclature (par exemple, rayon est un terme scientifique de l’électrostatique, dans rayon X,
rayon gamma, etc.). « Mot » désignera, dans cette opposition, l’unité lexicale du vocabulaire
général, essentiellement polysémique (susceptible de significations variées). P. ex. : rayon dans chef
de rayon, rayon de soleil, roue à rayons, etc.

1.1.3. Le contexte :
Dans Le Dictionnaire de linguistique (1973), le contexte est tout d’abord défini d’une manière
générale comme l’environnement, c’est-à-dire les unités qui précèdent et qui suivent une unité
déterminée. Ensuite, il a été défini comme l’ensemble des conditions sociales qui peuvent être prises
en considération pour étudier les relations existant entre le comportement social et le comportement

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linguistique. Cet ensemble désigne souvent le contexte social d’utilisation de la langue. On dit aussi
contexte situationnel. Donc le contexte présente l’entourage linguistique et non linguistique dans
lequel une unité est produite ou reçue.
Dans Le Dictionnaire de didactique des langues (1976), au niveau de la « parole », le contexte
désigne l’entourage linguistique d’une unité, c’est-à-dire l’ensemble des éléments réellement
présents dans le texte au voisinage immédiat ou éloigné de l’unité considérée. Ces éléments qui
conditionnent la présence, la forme, la fonction ou le sens de cette unité appartiennent au contexte
pertinent. P. ex. : dans « Avez-vous une cuisinière ? Oui, j’en ai acheté une », acheter est pertinent
parce qu’il sélectionne le sens de cuisinière.
Selon Jakobson (voir Le dictionnaire didactique des langues 1976 : 123), le contexte est
équivalent de référent (terme dont Jakobson dénonce l’ambiguïté). Dans sa terminologie, la fonction
référentielle renvoie au contexte qui peut être extralinguistique ou linguistique.
Partant de ces différentes définitions, nous retenons les caractéristiques suivantes :Le terme,
puisqu’il a une contrepartie conceptuelle bien délimitée, ne peut avoir d’emploi approximatif
que s’il est controversé (mis en discussion) ou s’il est employé dans un contexte non spécialisé.
- Au contraire, le mot, puisqu’il a en contrepartie un signifié, par définition flou, s’intègre dans
des combinaisons lexicales de synonymie partielle (relations d’hyponymie, d’hyperonymie) ou
de paraphrase.
- Le contexte se définit selon plusieurs paliers allant de la phrase au texte large. Les paramètres du
contexte phrastique relèveraient des contraintes sémantico-syntaxiques, le contexte large de
paramètres croisés (sémantique, lexique et syntaxe) et de critères extralinguistiques.

1.2. Structure conceptuelle des trois termes : prospective, prévision et planification


Il s’agit des termes-clés qui définissent le domaine de gestion prospective qui implique le futur
dans la gestion de toute organisation. La prospective est une démarche globale de réflexion sur le
devenir d’un système ou d’une organisation, comportant différents scénarios de possibilités, dans le
but de déceler certaines tendances lourdes dans les évolutions futures. « C’est un regard sur l’avenir
destiné à éclairer l’action présente » (Godet 1992 : 32). Ce nouveau concept permet de cerner une
nouvelle vision du futur, de promouvoir une nouvelle attitude face à l’avenir et de développer de
nouvelles méthodes pour appréhender des environnements turbulents. La prospective peut être
définie également comme une discipline qui étudie les causes techniques, scientifiques et sociales
qui accélèrent l’évolution du monde moderne. Elle se caractérise par la distinction entre l’essentiel et
l’accessoire, entre le durable et l’éphémère et entre le global et le spécialisé. Cette discipline a
recours à plusieurs méthodes : des outils de modélisation, des méthodes de consultation d’experts,
des techniques d’animation de groupe, des méthodes de simulation diverses et des méthodes de
scénario. Elle se distingue des autres approches du futur (la prévision, la planification et la
futurologie) car elle se libère de l’attitude contemplative pour aider davantage à l’action (éclairer les
choix et ajuster les stratégies). Elle s’impose à cause de la rapidité des changements surtout
technologiques et permet une action efficace sur les événements afin de préparer et atteindre l’avenir
souhaitable. La dynamique de la prospective est certes fortement tournée vers l’avenir mais elle
cherche ses racines dans le passé et dans le présent puisque son rôle est moins de prévoir l’avenir
que de comprendre les mécanismes de cette articulation (passé, présent et futur) afin d’agir dans le
présent.
Quant à la prévision, elle est une détermination chiffrée ou non d’un phénomène, d’une grandeur
ou d’un ensemble de grandeurs relatifs à une période future. C’est une opinion formée par le

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raisonnement sur les choses futures. Il s’agit d’une démarche d’anticipation. La différence entre les
termes « prévision » et « anticipation », qui sont souvent utilisés dans un sens voisin pour désigner
la « scrutation » du futur par un acteur (attitude prévisionnelle ou anticipatrice) :
- L’anticipation revient à considérer un événement futur comme s’il s’était produit.
- La prévision consiste à se représenter à l’avance une chose probable. Elle peut être à court,
moyen ou long terme. Elle peut être déterministe ou probabiliste.
Prévoir, c’est à la fois supputer l’avenir et le préparer ; c’est déjà agir (Fayol 1916). Il s’agit
d’anticiper un futur probable en l’extrapolant à partir d’une étude approfondie des événements
passés ou présents. C’est une affaire de vigilance, de calculs et de dispositions à prendre. Essayer de
prévoir l’avenir, c’est pour savoir quoi faire, pour se développer à moindre risque ou pour se
protéger (contre des dysfonctionnements, des risques ou des crises). Dans une démarche de
prévision, on peut se hasarder à faire des pronostics, c’est-à-dire des affirmations hypothétiques sur
l’avenir en les appuyant ou non sur un processus de diagnostic. En économie, c’est l’ensemble
d’études mettant en œuvre les données de la statistique, les théories économiques, les conditions non
économiques, etc.
La planification, dans le Lexique de gestion (2003), est définie comme la mise en ordre dans le
temps des objectifs de gestion des domaines d’activité. Elle suit la segmentation qui est la phase
d’analyse et de décision initiale (que fait-on ?). Donc la planification présente la phase de définition
des moyens (quand et comment ?). Dans le Dixeco de l’entreprise (1991), la planification consiste à
définir des projets d’action coordonnés dans le temps (période pluriannuelle). Le plan apparaît
comme une procédure volontariste (car il s’agit d’un acte ferme) et rationnelle (car il s’appuie sur
des procédures formelles et sur une vision claire et arrêtée de l’avenir). Ce qui fait que la
planification se différencie de la démarche adaptative et du pilotage intuitif. Cependant il y a des
plans qualifiés de plans flexibles ou glissants qui sont révisés au fil du temps et qui s’adaptent aux
changements et aux turbulences de l’environnement. La planification a pour mission d’assurer
l’intégration des différentes parties d’une organisation (services et fonctions) et notamment la
mobilisation du personnel par rapport aux buts et objectifs poursuivis.
À partir de ces définitions extraites de quelques dictionnaires de référence en « sciences de
gestion », nous pouvons déduire la structure conceptuelle des trois concepts fondamentaux en
prospective. La structure conceptuelle s’articule autour de trois points : le noyau commun, les
différences spécifiques, les nuances (c’est-à-dire les relations entre les termes).
La prospective, la prévision et la planification sont des formes différentes d’anticipation. Toutes
les trois suivent une démarche scientifique, anticipative et normative. Leur objet d’étude demeure le
futur, l’incertitude, les phénomènes aléatoires et la prise de risque.
- Pour la prospective, le futur est multiple. On parle de différents scénarios (appelés des scénarios
possibles) en se basant sur des faits porteurs d’avenir et des signes de rupture. Les acteurs sont
actifs (jeu d’acteurs) et construisent le futur voulu et attendu (la liberté d’action et le
volontarisme) en ayant une vision large. La démarche prospective est basée sur l’anticipation
des ruptures. Son rôle est de comprendre les mécanismes afin d’agir dans le présent.
- La prévision, quant à elle, considère que le futur est unique. On parle de tendances lourdes qui
présentent une continuité du passé. Il suffit alors de se baser sur des données quantitatives
passées pour prévoir un événement futur (il s’agit d’un événement prévisible et inéluctable). Les
acteurs sont alors passifs. L’avenir est subi et inévitable. La vision du futur demeure étroite. La
démarche de la prévision est basée sur l’extrapolation des tendances lourdes. Son rôle est de
déterminer un événement futur à partir de certaines données quantitatives passées.

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- La planification considère également que le futur est unique. Elle se base sur des données aussi
bien quantitatives que qualitatives et utilise les résultats prévisionnels. Les acteurs se
caractérisent par le volontarisme et la détermination. Ils ont des objectifs et des plans d’action à
réaliser. L’avenir est voulu mais la vision du futur est étroite. Son rôle est de définir ce qu’on
veut obtenir en préparant un plan d’action et en se basant sur les données prévisionnelles.La
prospective est la forme moderne de l’anticipation. Elle est née à la suite de l’échec de la prévision
(ses erreurs répétées). Même si elle a recours à différents scénarios possibles, elle utilise des données
prévisionnelles. La prévision demeure, malgré sa crise, une forme d’anticipation fondamentale qui
complète toutes les autres. La planification, liée aux deux premières, est considérée comme la phase
finale de chaque démarche anticipative, la phase d’exécution.
En conclusion, on peut dire que, même si ces trois formes d’anticipation semblent différentes au
départ, elles demeurent convergentes et surtout complémentaires.

2. CHOIX DU CORPUS :
Un corpus est un ensemble fini d’énoncés pris pour objets d’analyse. Plus particulièrement, un
ensemble fini d’énoncés considérés comme caractéristiques du type de langue à étudier, réunis pour
servir de base à la description et, éventuellement, à l’élaboration d’un modèle explicatif de cette
langue. Selon la recherche envisagée, il s’agit donc d’une collection de documents, soit oraux
(enregistrés et/ou transcrits), soit écrits, soit oraux et écrits.
Les dimensions du corpus varient avec l’objectif du chercheur et la masse des énoncés
considérés comme caractéristiques du phénomène à étudier. Un corpus est dit exhaustif quand il
comprend tous les énoncés caractéristiques. Il est dit sélectif quand il n’en comprend qu’une partie
(Le Dictionnaire de didactique des langues, 1976).
Nous retenons ici les caractéristiques fondamentales du corpus. Un corpus doit être homogène,
exhaustif et représentatif.

2.1. L’homogénéité :
Elle se définit par :

• la structure énonciative : qui dépend de l’émetteur et du récepteur.


- Si l’émetteur est spécialiste et le récepteur est spécialiste alors le discours est spécialisé.
- Si l’émetteur est spécialiste et le récepteur est non identifié, alors le discours est semi-
spécialisé et hétérogène.
- Si l’émetteur est spécialiste et le récepteur est non-spécialiste alors le discours est
général.
• l’unité thématique : elle se définit par la cohérence terminologique, par l’invariance de
l’objet et par l’homogénéité des champs notionnels.
• l’idiosyncrasie linguistique : on peut citer à ce titre l’exemple du discours académique qui
est affirmatif et se caractérise par un nombre réduit de modalisateurs.

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2.2. L’exhaustivité :
Elle est assurée par :
- • la diversité interne (le même objet est étudié sous différents angles),
- • l’aspect contrastif (mise en contraste de deux éléments constitutifs de l’objet d’une façon
interne ou externe)
- • l’approche modulaire (l’étude approfondie d’un composant du corpus)

2.3. La représentativité :
La représentativité, quant à elle, présente la synthèse et le croisement des deux premières
dimensions. Elle est conçue dans un cadre prototypique (un prototype peut être contredit mais
jamais remis en cause). Le corpus peut servir de prototype.

3. L’ANALYSE :
En tenant compte de ces considérations épistémologiques, nous exposons trois échantillons
différents de discours : le discours académique, le discours des praticiens et le discours général.

3.1. Le discours académique :


Il s’agit d’un extrait tiré du « Traité élémentaire de prévision et de prospective » d’André-
Clément Découflé (1978 : 102). Il est structuré autour de trois concepts fondamentaux : prévision,
décision et action. En dégageant les éléments définitoires de ces concepts figurant dans le texte, on
distingue :
– des définitions directes :
• Action : système de décisions appliquées : « Les relations entre prévision et
action – celle-ci étant prise ici au sens de système de décisions appliquées – ont
longtemps été simples. Elles ne le sont plus. »
• Événement : compris comme un hasard non maîtrisé : « Tout prévoir, de sorte
que l’événement, compris ici comme un hasard non maîtrisé, ne décide pas à la
place de l’acteur. »

– des définitions indirectes : le terme de prévision est défini indirectement et dépend de


plusieurs variables et de ses attributs (acteurs, stratégies, objectifs et fins) : « Dans un
système d’action où les acteurs sont peu nombreux et aisément identifiables, les
stratégies clairement définies, les objectifs précis, les fins dernières dénuées
d’ambiguïté, la prévision entretient des rapports directs avec l’action et contribue à
réduire effectivement la part du jeu des facteurs aléatoires. »

Donc nous constatons que ce texte se caractérise par une consistance terminologique. Tous les
concepts ont des contreparties bien délimitées et bien définies. Pour ce faire, l’auteur a procédé de
deux manières différentes : d’une manière directe (en utilisant des définitions simples) et d’une

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manière indirecte (en utilisant des définitions par la négative).Dans le premier cas, on a une relation
d’équivalence entre le terme et sa définition ; dans le second, il suffit de restructurer toutes les
données fournies dans le contexte pour reconstruire la définition.

3.2. Le discours des praticiens, le rapport annuel d’Axa (2004) :


Dans ce rapport nous constatons que l’unité lexicale prospective a été utilisée dans un sens large
et flou. On parle de « dimension prospective à moyen terme », d’« approche prospective » et de
« base prospective ». Le mot est flou et se limite au rôle d’adjectif : « prospective » qui correspond
au futur et à l’avenir ou à une démarche anticipatrice.Par contre, le concept de prévision est employé
d’une manière beaucoup plus précise. On parle de « prévision consolidée qui constitue le budget du
Groupe et qui se décline en objectifs ». Le concept est un terme qui englobe la démarche et la
discipline de prévision.Nous citons quelques exemples :

[1] Ils examinent périodiquement les analyses et prévisions à trois ans. Ces prévisions, qui prennent
en compte des scénarios extrêmes de variations des marchés financiers, sont également mises à
jour mensuellement dans un tableau de bord destiné au Directoire (p. 34).
[2] L’exercice de planification stratégique d’AXA a pour but d’exercer un contrôle en amont sur les
orientations majeures et les prévisions à trois ans des principales sociétés du Groupe. Après
différentes phases d’analyse et d’ajustements, il aboutit à une prévision consolidée qui constitue le
budget du Groupe et qui se décline en objectifs (p. 29).
[3] La DCFG effectue en continu une prévision à 3 ans, en utilisant des scénarios extrêmes sur
l’évolution des marchés des actions et des taux d’intérêts (p. 35).
[4] Certaines déclarations figurant ci-après donnent des perspectives et contiennent des prévisions
qui portent notamment sur des événements futurs, des tendances, projets ou objectifs (p. 138).
[5] … des objectifs chiffrés (chiffre d’affaire, dépenses, indicateurs de rentabilité, de productivité et
de qualité) basés sur un scénario central de prévisions économiques (p. 29).Par ailleurs, dans
certains passages du rapport annuel, cette même unité lexicale prévision est floue et synonyme du
mot « estimation » qui peut correspondre à un chiffre bien déterminé. Nous constatons également la
présence de valeurs et de chiffres précis. Quelques exemples suffisent pour illustrer cet emploi :
[1] Axa a publié ses résultats annuels pour l’exercice 2004 le 24 fОvrier 2005. Le résultat net part du
Groupe, qui s’inscrit à 2 519 millions d’euros, était supérieur aux prévisions des analystes et en
hausse de 151 % par rapport à 2003 (p. 46).
[2] l’économie reste soutenue par le nombre croissant de visiteurs venus du continent chinois, qui
devrait selon les prévisions atteindre 20 millions en 2005, après 12 millions en 2004 (p. 139).
[3] La valeur de réalisation est estimée à partir des informations de marchés disponibles ou des
prévisions de cash-flows attendus, compte tenu de l’intégration d’une prime de risque (p. 225).
Dans ces exemples, il est clair que pour « prévision », il s’agit d’un mot de la langue générale.

3.3. Le discours général :


Pour analyser ce type du discours général, nous nous sommes basée sur le message du président
de L’Oréal extrait du rapport annuel 2004. Ce message s’inscrit dans une perspective d’avenir. Il
utilise les variables dans une configuration compliquée (aucun terme n’est précis). Cela montre que
le discours est écrit par des spécialistes et s’adresse au grand public (récepteur non spécialiste). La
preuve, c’est l’absence de consistance conceptuelle ayant pour contrepartie un maillage
terminologique serré. Le discours général, même s’il comporte l’essentiel des notions liées aux

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concepts, ne peut en aucune façon prétendre au statut du discours spécialisé parce que les concepts y
sont dissous.
L’étude de ce texte nous a permis de faire les constats suivants :
- aucune terminologie n’est employée,
- tous les ingrédients des trois items y figurent (prospective, prévision et planification) et
- une parfaite dissolution de ces concepts dans le discours sans contrepartie terminologique.
Arrivée à ce point d’analyse, nous pouvons dire que notre hypothèse est globalement vérifiée.
Nous avons pu vérifier que les deux extrémités ne posent pas de problèmes : le discours spécialisé
se caractérise par sa consistance terminologique et le discours général, dans lequel le mot est roi,
obéit aux règles générales. Ce qui est intéressant est d’étudier le discours hétérogène où l’unité
lexicale oscille entre les statuts de terme et mot.

CONCLUSION
En guise de conclusion, nous pouvons dire que notre analyse peut être exploitée pour mesurer le
degré de spécialisation d’un discours. Il serait intéressant de concevoir un programme fondé sur des
corrélations entre terme et structure conceptuelle correspondante. Pour chaque domaine, il suffit de
dégager la terminologie la plus représentative, d’en préciser le contenu avec consistance et de
l’appliquer à des corpus variés. Un tel outil serait d’une grande utilité pour l’extraction des données
sur le web et aiderait sûrement à faire une typologie de discours empiriquement mesurable.

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