Vous êtes sur la page 1sur 16

ROSE CROIX N° 269 – PRINTEMPS 2019

REVUE TRADITIONNELLE DE L’ANCIEN ET MYSTIQUE ORDRE DE LA ROSE-CROIX

SOMMAIRE
EXTRAIT A LIRE
Musique & Qabbale, par J. Chourry ........................................................... 3
Ce soleil qui est en nous, par B. Ouattara ................................................ 16
Une invitation aux noces, par J.-M. Robert .............................................. 18
Qui es-tu ? par B. Baudras ............................................................................ 27
Éléna Roerich, une initiée au service de la beauté
et de la lumière, par M.-A. Domin .............................................................. 35
Documents d’Archives de l’A.M.O.R.C. :
The Fame and Confession of the Fraternity of R: C:
Eugenius Philalethes - 1652 ....................................................................... 47

COUVERTURE
P. 1 et 4 : Danse d’Oberon, Titania et Puck avec les Fées (personnages de
Songe d’une nuit d’été de W. Shakespeare), aquarelle de William Blake, 1786.
P. 2 : Le Conseil Suprême de l’A.M.O.R.C. 2018. (photos A.M.O.R.C.)
P. 3 : Documents d’Archives : Frontispice de The Fame and Confession of the
Fraternity of R: C:, 1652 ; et première page de la préface de Anthroposophia
theomagica, 1650.
Cette revue trimestrielle est publiée par la Diffusion Rosicrucienne et sous l’égide
de l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix, mondialement connu sous le sigle
« A.M.O.R.C. ». Dans tous les pays où il est actif, il est reconnu comme une Organisation
philosophique, initiatique et traditionnelle, qui perpétue la Connaissance que les Initiés se
sont transmise depuis la plus haute Antiquité. Parfois désigné sous le vocable « Ordre de la
Rose-Croix », il a pour devise : « La plus large tolérance dans la plus stricte indépendance ».
En raison même de son origine, de sa nature et de son but, l’A.M.O.R.C. n’est pas une
religion. Il n’est pas non plus une secte. De surcroît, il est totalement apolitique. Ouvert
aux hommes et aux femmes de toute confession religieuse et de tout milieu social, il
propose ses enseignements séculaires à tous ceux et à toutes celles qui s’intéressent à la
philosophie et à la spiritualité. Dans son symbole, qui n’a aucune connotation religieuse,
la croix représente le corps physique de l’homme et la rose son âme en voie d’évolution.

Publication trimestrielle Abonnement annuel : 28 €


Directeur : Serge Toussaint Le numéro : 8 €
Rédactrice : Lorelei Müller Ces prix sont valables pour la France
Sauf mention spéciale, les articles publiés et l’étranger.
dans cette revue ne représentent pas la Les abonnements peuvent être
pensée officielle de l’A.M.O.R.C. mais réglés par chèque bancaire, mandat
uniquement celle de leurs auteurs. Les ou chèque postal adressé à :
manuscrits non insérés ne sont pas rendus.
Tous droits de reproduction réservés. A.M.O.R.C.
Conception : A.M.O.R.C. 02.32.35.41.28 Château d’Omonville
Réalisation graphique : D.R.C. 02.32.35.39.78 27110 Le Tremblay - France
Impression : I.R.S. 02.35.77.52.31 – Papier F.S.C. Internet : www.rose-croix.org
Musique & Qabbale

par Josselyne Chourry


Conférencière de l’Université Rose-Croix Internationale,
section Traditions et Philosophies

La Qabbale enseigne qu’au commencement, « Dieu a désiré voir


Dieu » et que par un acte libre et créateur il s’est retiré d’un Tout
absolu (‘aïN SoPH), pour générer un vide en se contractant. Cet acte
est appelé TSiMTSouM (contraction). Autour du vide est
l’’aïN SoPH ‘oR (lumière sans fin) d’où émane un rayon de lumière
KaV (ligne, cordeau, rayon), qui va s’étendre graduellement à dix
niveaux nommés SePHiRoTH (réceptacles). Les 22 lettres qui
composent l’alphabet hébraïque définissent 22 sentiers sur l’Arbre de
Vie pour aller d’une SePHiRaH à l’autre. Le langage et l’écriture sont
définis par l’art de combiner ces lettres afin d’en faire des mots et
construire des phrases qui permettent l’expression de la parole.

De même, la musique est l’art de combiner des sons afin de produire


une impression sonore. Or, la parole et le son sont issus du Verbe. Ainsi,
musique et langage sont étroitement liés et s’épousent dans l’art de
poétiser. L’alphabet hébreu comporte 22 lettres (des consonnes
uniquement) : 21 correspondent à 7 tons échelonnés en 3 octaves et la
22e et dernière lettre THaV est reliée aux Mondes supérieurs, et par
extension au Messie.

3
1re octave : DO ‫‘ א‬aLePH 1 Octave ALEPH - AIR
RE ‫ ב‬BeTH 2
MI ‫ ג‬GUiMeL 3
FA ‫ ד‬DaLeTH 4
SOL ‫ ה‬Hé 5
LA ‫ ו‬VaV 6
SI ‫ ז‬ZaïN 7

2e octave : DO ‫ ח‬HeT 8 Octave MEM - EAU


RE ‫ ט‬TeTH 9
MI ‫ י‬YoD 10
FA ‫ כּ‬KaPH 20
SOL ‫ ל‬LaMeD 30
LA ‫ מ‬MeM 40
SI ‫ נ‬NouN 50

3e octave : DO ‫ ס‬SaMeKH 60 Octave SHIN - FEU


RE ‫ ע‬haïN 70
MI ‫ פ‬Pé 80
FA ‫ צ‬TSaDé 90
SOL ‫ ק‬QoPH 100
LA ‫ ר‬ReSH 200
SI ‫ ש‬SHiN 300

L’échelle musicale est comme l’Échelle de Jacob et nous permet de


communiquer avec des plans vibratoires supérieurs. La musique
possède un pouvoir mystique indéniable. Les grands compositeurs
inspirés sont en communion plus ou moins consciente avec les plans
cosmiques les plus subtils. La musique est si puissante, qu’il arrive,
comme les trompettes de Jéricho, qu’elle ait le pouvoir de détruire, tout
comme la voix qui peut briser le cristal à une certaine fréquence vibra-
toire. L’art musical exerce sur l’homme une fascination et fait l’objet
d’une sacralisation dans toutes les cultures.

Les trois octaves correspondent plus spécifiquement aux trois lettres


mères ‘aLePH / MeM / SHiN, qui symbolisent pour les qabbalistes des
lois et des principes majeurs en relation avec l’univers, la nature et
l’homme. Ils considèrent qu’elles forment une trinité ou triade dans
laquelle réside la clé mystique qui permet de comprendre le mystère
de la Création. Par ailleurs, des correspondances précises leur sont
attribuées : ‫ א‬correspond à l’automne, à la poitrine, à l’humidité
et à l’Air ; ‫ מ‬correspond à l’hiver, à l’abdomen, au froid et à l’Eau ;
‫ ש‬correspond à l’été, à la tête, à la chaleur et au Feu.

4
Appliqué à la musique, nous pouvons considérer que nous avons
une octave ‘aLePH, une octave MeM et une octave SHiN, et que dans la
construction même de la musique sont inclus les éléments ou principes
Air, Eau et Feu. Ces trois lettres sont situées au niveau des trois
SePHiRoTH supérieures : KeTHeR (couronne), HoKMaH (sagesse) et
BiNaH (discernement). Notons qu’il existe trois figures de clés (signes
placés au début d’une portée pour fixer le nom des notes en relation
avec leur hauteur de son) : clé de sol, clé d’ut et clé de fa ; ainsi que
trois altérations : dièse, bémol et bécarre.

Clé de fa Clé d’ut Clé de sol

Les sept tons correspondent aux sept lettres dites doubles qui sont
associées aux sept MiDoTH (mesures) ou sept SePHiRoTH inférieures :
HeSSeD (bonté) également nommée GuéDouLaH ; GuéVouRaH (rigueur)
également nommée DiN (jugement) ; TiPHeReTH (beauté) ; NeTSaH
(victoire) ; HoD (gloire) ; YeSSoD (fondation) ; et MaLKouTH (royaume).

Le nombre 7 est le diviseur idéal de ce qui se rapporte au monde


spirituel. Voici ces sept lettres doubles : BeTH, GHiMeL, DaLeTH,
KaPH, Pé, ReSH, THaV. En musique, il y a également sept figures de
notes : la ronde, la blanche, la noire, la croche, la double-croche, la
triple-croche et la quadruple croche. Il y a également sept figures de
silence : pause, demi-pause, soupir, demi-soupir, quart de soupir,
huitième de soupir et seizième de soupir.

On peut retrouver dix sortes de mélodies bibliques : ‘aSHRé


(heureux) ; BeRaSHaH ; LaMeNaTSeaH ; MaSKiL ; MiZMoR (can-
tique, psaume) ; HoDaYaH ; SHiR (chant) ; NiGouN (mélodie) ;
THéPHiLaH (prière) ; et HaLeLouYaH (« Dieu soit loué »).

Ce nombre 10 symbolise la perfection, ainsi que les Sages l’ont


enseigné : « Le Monde a été créé par dix Paroles » (les dix
Commandements). La Qabbale nous enseigne que l’âme NePHeSH est
constituée de dix parties. Le livre des Psaumes a été écrit avec ces dix
mélodies. Les SePHiRoTH représentent les dix attributs divins et
forment l’Arbre de Vie. Pour conceptualiser le processus de la Création,
les qabbalistes l’ont schématisé par l’Arbre de Vie ou Arbre séphiro-
tique. Ainsi, à partir du Fiat Lux (Que la lumière soit), la Lumière

5
envahit la Création au fur et à mesure qu’elle pénètre dans la densité
à travers les dix réceptacles que sont les SePHiRoTH. De même, les
qabbalistes disent que la vibration intérieure de l’homme correspond à
dix rythmes ou dix pouls. En fait, les dix SePHiRoTH sont à la fois des
capteurs et des transformateurs d’énergie. On retrouve un déploie-
ment identique d’énergie à travers les lettres hébraïques et leurs
nombres correspondants. Ainsi, il y a dix psaumes de David (à lire en
hébreu dans l’ordre suivant : 16, 32, 41, 42, 59, 77, 90, 105, 137, 150),
qui sont construits sur les dix pouls de l’homme (et joués sur une
harpe à dix cordes). Rabbi Nahman les qualifiait de « psaumes de
réharmonisation générale de toutes les vibrations vitales ». On trouve
ainsi d’autres combinaisons de lecture des psaumes utilisées par les
qabbalistes. On conçoit donc la richesse énergétique de ses psaumes.
Les premiers qabbalistes parlaient du « royaume sacré du corps » et
pour cela ils ont développé des techniques de « paix intérieure » avec
postures, respirations profondes et mots répétitifs, techniques
élaborées que l’on trouve dans d’autres cultures sous d’autres formes,
telles que le yoga et les mantras. La Qabbale est donc une gnose par
laquelle l’homme recherche en son être intérieur la part de Divin.

On peut aussi faire le parallèle entre les douze lettres simples (Hé,
VaV, ZaïN, HeTH, TeTH, YoD, LaMeD, NouN, SaMeKH, haïN, TSaDé,
QoPH) et les douze tribus d’Israël ; 12 étant le symbole de l’univers et
de la mesure du son en terme de musique sacrée. Ainsi, ce nombre
représente la manifestation harmonique dans l’univers. En musique,
ce sont douze sons qui forment l’échelle chromatique, celle-ci se compo-
sant des sept degrés de l’échelle diatonique additionnés de cinq notes
intermédiaires partageant chaque ton en deux demi-tons au moyen
d’altérations. À titre indicatif, le musicien Corelli a la particularité
d’avoir organisé l’ensemble de ses œuvres avec le nombre 12.

Gamme chromatique

La musique dans la Torah

La toute première référence à la musique dans la THoRaH se


trouve dans la Genèse 4, verset 21, qui parle de Jubal, frère de Ada
(première femme de Lamek, lui-même arrière-petit-fils de Caïn) :
« Celui-ci fut la souche de ceux qui manient la harpe et la lyre. » Ensuite,

6
durant l’époque nomade, chants et danses de guerre, ou chants popu-
laires avec des thèmes plus ou moins en rapport avec l’agriculture,
constituent ce que l’on qualifie aujourd’hui de thèmes folkloriques. On
évoque David jouant de la lyre ou dansant autour de l’Arche sainte.

Les premiers instruments utilisés étaient la HaTSoRaH (trom-


pette), le THoPH (tambour) et le SHoPHaR (corne de bélier). Ensuite,
viennent des instruments à corde comme le KiNoR (lyre) et le NeVeL
(harpe). L’un de ces instruments à nul autre pareil va connaître un
destin particulier : le SHoPHaR, dont le son rude et grave va causer
l’effondrement des murailles de Jéricho. En effet, le SHoPHaR va
devenir le seul instrument autorisé dans le culte synagogal. On lui
accorde un pouvoir magique et des vertus mystiques. Aujourd’hui, on
l’entend en particulier lors de YoM KiPPouR (Jour du Pardon).

Continuons notre voyage


musical en plongeant au
cœur d’un rouleau de la
THoRaH, en nous immer-
geant dans le texte manus-
crit et dans cet océan de
lettres pour naviguer vers le
Chant des Chants, le SHiR
HaSHiRiM (le Cantique des
Cantiques). Là, le paysage
textuel change, on trouve
des colonnes alignées, une
graphie plus épurée, et il en
est de même avec le Cantique
de Déborah, des Livres des Juges ou les 150 psaumes de David, car
avec ces textes, nous pénétrons dans des graphies qui indiquent le
poème, comme si l’esthétique textuelle annonçait la beauté littéraire.
Or, la poésie est musique des mots et trouve sa théophanie par le chant
mystique. Le premier instrument de musique est la voix humaine.
Nous pouvons ainsi voyager en re-poétisant la Bible pour rendre aux
textes le souffle premier qui plane sur la surface des versets et des
psaumes. L’association du texte et de la voix vient soulever des ondes
émotionnelles et par leurs vibrations donner une âme aux mots.

On dit que tous les textes de la THoRaH sont « feu noir sur feu
blanc », les lettres deviennent les notes, les espaces équivalant à
neuf lettres invisibles sont les silences, les signes et accents rythment

7
l’intensité et la modulation de la voix. Le chant prend vie par
l’intermédiaire de la voix en travaillant sur le souffle, les jeux de
rythmes et d’allitérations, les inflexions et ondulations des mots sur
une mélodie inspirée, parfois improvisée.

Nous avons vu qu’il existe dix sortes de mélodies bibliques mais


les textes du canon liturgique lus à la synagogue font l’objet d’une
cantillation spécifique. Le HaZaNe, (maître-cantillateur), utilise un
répertoire de motifs musicaux traditionnels et stéréotypés, que
l’on appelle des tropes. Le répertoire de tropes varie selon les rites
(ashkénaze, sépharade), ou selon les communautés juives locales. Le
texte massorétique de la Bible utilise pour ce faire des accents, les
TéaMiM, afin de signaler ces tropes.

La grammaire hébraïque nomme TehaMéi HamiQRa’ ces accents


qui s’écrivent, comme les voyelles, en marge du texte consonantique.
Le problème dans un texte est de bien faire la distinction entre les
signes des voyelles et les signes de cantillations proprement dits.

TehaMéi HamiQRa’

Lorsque les voix s’associent et fraternisent dans l’articulation


poétique du langage, elles transmutent les spéculations théologiques
vers une communion collective où le souffle poétique sans dogmatisme
s’ouvre au Dieu de tous les cœurs.

La musique des synagogues

En fait, l’orgue dans les synagogues est prohibé par la tradition qui
ne reconnaît que la voix digne de faire résonner la prière. C’est au
début du XIXe siècle, à Seesen, en Saxe, qu’un mouvement réformateur
du Judaïsme introduit cet instrument réputé « chrétien » dans les
synagogues dites « consistoriales », par l’intermédiaire de Israël
Jacobson (1768-1828), qui crée en 1810 en Westphalie la première
synagogue du Judaïsme réformé, dans laquelle il introduit l’orgue et
le sermon en allemand au lieu de l’hébreu. Dans les années qui

8
suivent, plusieurs synodes de rabbins libéraux vont signer l’acte de
naissance du Judaïsme réformé allemand et ainsi vont naître les
aspects suivants :

– Introduction de la musique et des chants mixtes ;


– Langue du pays pour les sermons et prières ;
– Suppression des références à Jérusalem, Sion ou ‘eReTS Israël
(abandonné de nos jours) ;
– Le terme « synagogue » est remplacé par celui de « temple »
(également abandonné, excepté chez une minorité de juifs
messianistes).

En France, le mouvement réformateur va prendre son essor avec la


création des Consistoires, sous l’égide de Napoléon, et l’orgue va
s’imposer comme le symbole de cette transformation et de la
reconnaissance des juifs comme citoyens à part entière.

La musique est
abstraction, elle se
transporte d’un lieu
à un autre et voyage
comme le vent et
le son de la flûte
des bergers. Si le
chant accompagne
les rituels, elle peut
aussi accompagner
des moments de
vie, mais elle garde
Synagogue de Prague toujours un regard
vers la spiritualité,
comme certains chants au thème musical oriental qui tirent leur inspi-
ration des textes de la Bible. On dit que le premier musicologue juif
connu s’appelait Ovadia, qu’il séjournait dans un monastère et se
convertit au Judaïsme. Mais bien avant, il y eut une école de musique
dans le Temple de Salomon. Mais qui se souvient d’Ovadia et même du
Temple dont seul subsiste aujourd’hui un soubassement, le KoTeL
surnommé « le Mur des Lamentations ». Mais au-delà du KoTeL,
au-delà de tous les murs, qu’ils soient de vénération ou de séparation,
il y a des moissons qu’on engrange, des fruits que l’on cueille et les
roses dont se parent les jeunes filles. Quand les chants et la musique
expriment la Vie, toutes les jeunes filles deviennent les fiancées du

9
Cantique des Cantiques : « Qu’il me prodigue les baisers de sa bouche…
Car tes caresses sont plus délicieuses que le vin. Tes parfums sont suaves
à respirer ; une huile aromatique qui se répand, tel est ton nom. C’est
pourquoi les jeunes filles sont éprises de toi » (Shir Hashirim).

« Viens mon bien-aimé, à la rencontre de la fiancée, allons accueillir


le Shabbath. Ce chant que j’entonnerai tout à l’heure te dira l’impatience
qui a été la mienne pendant cette longue semaine où je t’ai attendu.
Tous ces jours qui se traînent, qui m’éloignent et me rapprochent de toi.
Tous ces jours de grisailles pour mon cœur qui a soif du breuvage que
tu m’apportes… » (Rituel préparatoire au Shabbath).

Ainsi, tandis que chaque vendredi soir à la tombée de la nuit, la


femme allume les deux bougies du Shabbath, que le père bénit ses
enfants et rompt le pain tressé…, il est dit qu’un supplément d’âme est
donné à chacun. Alors les prières et les chants s’élèvent : « Venez en
paix anges du Shabbath de la part du roi des rois, le Saint béni
soit-Il ! »

Exilés de par le monde, les Juifs vont continuer la ronde des prières
en yiddish dans les pays de l’Est, en ladino en Espagne, en crypto-arabe
dans les pays du Maghreb, en judéo-araméen au Kurdistan…, leur
culture va se mêler aux cultures d’accueil et former une mosaïque de
musique et de chants diversifiés. À la flûte du berger nomade répond le
violon du juif errant sur les chemins de l’Est. Dans les pays de l’Est, les
Juifs ont inventé au fil du temps une langue à eux : le yiddish, une
langue germanique dérivée du haut allemand, avec un apport de voca-
bulaire hébreu et slave. Cette langue vernaculaire est dévolue aux
communautés juives d’Europe centrale et orientale (les ashkénazes)
depuis le Moyen Âge. Le yiddish est également appelé judéo-allemand.
Les chants juifs ont toujours cette capacité de passer de la gaieté à la
nostalgie d’une terre perdue. Parfois, l’accordéon laisse place à la flûte,
et le souffle de Canaan revient hanter les Juifs de l’Est.

Pendant ce temps dans les pays du pourtour méditerranéen


(Espagne, Portugal, Grèce, Maroc, Algérie, Tunisie), leurs frères juifs
sépharades parlent le ladino. À l’origine, le ladino est une langue créée
par les rabbins espagnols pour traduire et enseigner les textes sacrés
hébreux. Les rabbins ont veillé à ce que la langue ait une syntaxe
hébraïque, mais un vocabulaire roman, au contraire du judéo-espagnol
qui a lui une syntaxe romane. En effet, une différence est faite entre le
ladino, comme langue sacrée et écrite, et le judéo-espagnol (que l’on

10
appelle aussi djudezmo), comme langue parlée. Les juifs arrivèrent
en Espagne en 711, en même temps que la conquête faite par les
musulmans. Ils vécurent en harmonie avec ces derniers pendant
800 ans jusqu’à la reconquête chrétienne de 1492. La musique et la
culture ladino voyagèrent dans différents pays du Moyen-Orient, en
Afrique du Nord et jusque dans les Balkans. On comprend aisément
qu’il y eut des influences musicales dans chaque pays…

Mais la prière et les litanies


sont toujours présentes dans
le cœur des exilés et quelle que
soit leur imprégnation culturelle,
le jour du Shabbath, l’hébreu
reste la langue sacrée qui, par-
delà les contrées, s’élève vers
YoD-Hé-VaV-Hé.

En Italie, très curieusement,


des musiciens non juifs s’essaient
à la musique judéo-baroque,
alors que dans les autres pays
d’Europe les Juifs sont limités à la fois dans leur espace vital et leur
droits civiques les plus élémentaires. À la Renaissance, la communauté
juive semblait plus libre, mais n’oublions pas néanmoins que le
mot « ghetto » a été inventé dans ce pays, à Venise notamment.
Salomone Rossi (1565–1628), issu d’une famille de Mantoue, fut un
illustre musicien, au point que le prince Gonzague le dispensa de
porter l’étoile jaune sur ses habits. L’une de ses œuvres la plus célèbre
a été publiée à Venise en 1622. Les SHoMRiM HaBoKeR (guetteurs
de l’aurore) constituaient une confrérie au XVIIe siècle implantée
dans tout le bassin méditerranéen qui tenait des veillées à l’aube et
commandait parfois des musiques.

Dans le domaine de la musique classique, la France peut s’enor-


gueillir d’avoir accueilli Jacques Offenbach, célèbre surtout pour ses
opérettes. Il naquit à Cologne (Allemagne), où son père, Isaac Judas
Eberst (1779-1850), fut cantor de la synagogue. Le jeune homme
montrant des dons pour la musique et le violoncelle, son père lui fit
poursuivre ses études musicales à Paris dès 1833, parce que c’était la
seule ville dans laquelle un artiste juif pouvait faire carrière à cette
époque. Mais beaucoup ignorent qu’Offenbach écrivit avec son frère
des chants pour synagogue.

11
La musique des ghettos juifs

D’autres grands noms de la musique classique sont issus de l’intel-


ligentsia juive, mais la Deuxième Guerre mondiale et la Shoah verront
périr de nombreux musiciens. Dans une étude intitulée « Les musiques
et la Shoah », Joseph J. Lévy a écrit : « Les ghettos de Varsovie, de Vilna
et de Lodz avaient ainsi un orchestre symphonique, et celui de Varsovie
fut interdit en 1942 pour avoir désobéi à l’ordre de ne pas jouer de
musique de compositeurs allemands. Des concerts de musique de
chambre et de chorales se tenaient dans plusieurs de ces ghettos, mais
c’est dans le camp ghetto de Térezin (Therensienstadt) situé en
Tchécoslovaquie que l’expression musicale était la plus élaborée.
Présenté par les nazis comme un ghetto modèle afin de convaincre le
monde extérieur, en particulier la Croix-Rouge, que les déportés,
provenant de plusieurs pays d’Europe, étaient traités avec certains
égards, ce camp incluait une proportion importante d’écrivains,
d’artistes et de musiciens qui continuèrent leurs activités de création,
malgré les dures conditions. »

Aussi étonnant que cela puisse paraître, la musique fut toujours au


cœur de la vie juive. Impalpable, abstraite, elle les suivit tout au long
de leur diaspora, et jusque dans l’horreur, elle fut leur seule amie
fidèle. Joseph Lévy écrit encore : « …les hymnes des partisans parmi
lesquels l’un des plus connus est celui de Hirsch Glick qui l’écrivit dans
le ghetto de Vilna au moment de l’insurrection du ghetto de Varsovie
en 1943. Repris dans plusieurs langues, chanté par les brigades de par-
tisans européens et les déportés, son refrain insiste sur la revendication
de la liberté :

Ne dis jamais que tu vas de ton dernier pas,


Quand les jours bleus sont écrasés sous un ciel bas,
L’heure viendra, que nous avons tant espérée,
Frappant le sol, nos pas diront : Nous sommes là ! »

Un livre autobiographique, Le Pianiste de Władysław Szpilman,


décrit cette époque douloureuse. Le cinéaste Roman Polanski
(né lui-même d’un père juif polonais) en fera un film sous le même
titre. Puis vient le temps de la reconstruction et de la renaissance,
comme après la destruction du Temple, comme après Babylone, comme
une histoire trop souvent recommencée… À nouveau, les communautés
juives vont émigrer aux États-Unis puis en Israël, et la musique va
connaître un nouveau souffle…

12
La musique du Nouveau Monde

Aux États-Unis, de nombreux juifs vont être à l’origine du jazz avec


leurs frères noirs en souffrance, et les nouveaux héros seront musi-
ciens ou chanteurs : Benny Goldmann, Al Jolson, Sophie Tucker
(née Sonia Kalish en Russie), etc. Mais une chanson écrite par
Sholom Secunda (1894-1974) symbolisera plus que tout cette intégra-
tion : Bei Mir Bist Dy Sheym (Pour moi tu es belle). Un compositeur, né
Jacob Gershowitz, plus connu sous le nom de Gershwin, va créer le jazz
symphonique. Mais les chants yiddish connaissent une nouvelle
jeunesse empreinte de nostalgie. Bientôt, une tradition musicale des
juifs ashkénazes va s’imposer dans le nouveau pays d’accueil des juifs
d’Europe : le Klezmer, ce mot venant de l’association des mots « klei » et
« zemer », « instrument de chant ». À l’origine le mot « klezmer » (plu-
riel : klezmorim) désignait donc les instruments. Aujourd’hui cette
musique, qui fait pleurer ou rire les instruments, a pris toutes ses
lettres de noblesse dans le paysage de la musique juive mondiale.

Des cantillations bibliques au


souffle qui donne vie à l’instrument,
la prière se conjugue de la parole à
la musique. À des milliers de kilo-
mètres de New-York, d’autres juifs
s’installent en Israël, et redécouvrent
des frères oubliés, les yéménites et
les falachas… Les musiques se
croisent et s’enrichissent mutuelle-
ment. De vieux chants qui ont fait
le tour du monde se déclinent en
plusieurs langues comme le célèbre
fel Shara. À l’origine, cette mélodie
viendrait d’Espagne en tant que
prière qabbalistique pour le
SHaBBaTH. Des historiens de la
musique disent que les paroles auraient été écrites au XVIe ou
XVIIe siècle sur une musique existante, avec un mélange de plusieurs
dialectes juifs, tels que le volgare (judéo-italien), le ladino (judéo-
espagnol), le xuadit (judéo-français) mais aussi avec un peu d’anglais
et même du berbère. Toujours est-il qu’après l’expulsion des Juifs
d’Espagne en 1492, ce PiYouTh (poème) va voyager dans toute
l’Europe, en commençant par le pourtour méditerranéen. Ainsi chez
les Turcs il prendra le nom de Uskundar et chez les Grecs celui de

13
Apo Kseno Topo. On retrouve même la mélodie pour chanter des psaumes.
En bref, nous avons là un chant à vocation mondiale qui franchit les
frontières puisqu’on le retrouve en Bosnie et en Serbie, jusqu’en Russie
et en Allemagne, puis avec des versions en arabe et en bulgare.

Après ce voyage au fil du temps, on voit que la musique a toujours


été un ferment de vitalité même aux moments les plus terribles de
l’histoire juive. La musique juive a la fluidité de l’esprit lorsqu’il se fait
inventif, imaginatif, tout en restant fidèle à sa vocation première de
transmettre aux hommes leur vocation spirituelle. L’esprit de la
Qabbale est omniprésent dans cette quête commencée avec la Parole
divine et les Dix Commandements au Sinaï. Le qabbaliste est un
chercheur qui fait germer des questions incessantes au cœur de sa
propre humanité. Le chant, la poésie et la musique sont des chemins
méditatifs qui expriment les méandres des émotions humaines.

L’étude de la Qabbale permet donc d’imprimer dans la conscience


de l’homme certaines vérités éternelles à l’aide des lettres et à
comprendre que l’humanité n’est pas figée dans un fatalisme où
l’homme attendrait passivement les événements du destin et la venue
d’un monde meilleur. La Qabbale, en éveillant notre conscience, fait de
nous des êtres d’action spirituelle, capable d’agir plus intelligemment
dans les affaires du monde par nos efforts de coopération avec les « projets »
divins. Lorsque le psalmiste chantait : « Les cieux révèlent la gloire de
Dieu et le firmament montre Son ouvrage », il montrait par là que
partout et en toutes ses parties, l’univers même est un symbole divin.
L’exil des Juifs symbolise l’exil spirituel de tout homme, assujetti à la
matière sur une planète perdue dans l’espace infini. L’étranger ou l’exilé
a la nostalgie d’une terre, de même tout homme a la nostalgie de son
état adamique. La Qabbale permet de mettre de l’ordre dans nos ques-
tionnements et de les orienter vers une existence plus harmonieuse.

Et la musique... Elle nous accompagne


sur notre plan terrestre et nous aide à
appréhender cette harmonie en captant
par l’inspiration la musique des sphères
dans l’émanation de son chant sidéral !

Vingt-deux lettres fondatrices


Gravées dans la voix,
Taillées dans le souffle,
Fixées dans la bouche.

14
Discographie :
Étude cantilation : http://lift-up-your-voice.org/
torah-cantillation-guide-for-learners/
Les voix de Copernic, par le cantor Armand Benhamou et les chœurs de l’Union
Libérale Israélite de France, Sony music, FCM.
Kol Aviv, Chants et danses d’Israël, Arion.
A Jewish Odyssey (musiques juives autour du monde), Putumayo world music.
Manguina – www.manguina.net
Adama, Sony music France.
Kossi revaya, Chants du Shabbath, Sine-Chine.
Yasmin Levy, La Juderia (ladino et flamenco) – www.yasminlevy.net
Yasmin Levy, Mano suave (ladino).
Giora Feidman et sa clarinette, The soul chai (Pläne).
Chava Alberstein and the Klezmatics, The well.
Kroke, Eden, Oriente musik.
Sirba Octet avec Isabelle Georges, Du shtetl à New York.
Gesänge aus der synagogue d’Isaac et Jacques Offenbach, vol 1 et 2, Koch.
Musique judéo-baroque de Salomone Rossi et autres, Harmonia mundi.

Bibliographie :
Ricardo Calimani, Histoire du ghetto de Venise, Stock.
Alain Chaoulli, Les musiciens juifs en Iran aux XIXe et XXe siècles, L’Harmattan.
Joza Karas, La musique à Térezin, Gallimard.
Anita Lasker-Wallfisch, La vérité en héritage, la violoncelliste d’Auschwitz,
Albin Michel.
Frans C. Lemaire, Le destin juif et la musique, Fayard.
Shmuel Stern, L’influence de la musique sur l’âme.
Wladyslaw Szpilman, Le pianiste, Robert Laffont.

Image ci-dessous : Fotolia ©

15