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Muwashshā : Le livre de Brocart ou la société raffinée de Bagdad au 10ème siècle

En 762, le calife abbasside al-Mansûr fonde la ville de Bagdad, sur les conseils de ses
astrologues qui déterminent l’horoscope de son inauguration. La ville donnée par Dieu, selon
l’étymologie de son nom actuel qui associe deux mots vieux perse : bag, dieu et dād,
donnée, était à l’origine la Madīnat al-Salām, la ville de la paix. Hasard ou accointance
céleste, elle est fondée non loin de l’ancienne capitale sassanide Ctésiphon, connue dans les
textes arabes sous le nom de Madā’in. En 786, le calife Haroun al-Rachid, personnage que
l'on retrouve dans les Mille et une nuits, y fait construire une bibliothèque qui conserve les
œuvres traduites en arabe des auteurs grecs de l'Antiquité. Le 12 août 819, al-Ma’mūm,
calife mutazilite féru de littérature et d’astronomie, en prend le pouvoir et fonde un
observatoire célèbre et la maison de la sagesse, la Beit al hikma, où se retrouvent les
intellectuels de toutes confessions confondues pour débattre de philosophie, de
mathématique, de poésie ou d’histoire, qu’elle soit grecque, persane, syriaque, indienne ou
chinoise. Des savants aux noms illustres y sont invités, al-Khwarizmi, al Jahiz, al Kindi, Thābit
ibn Qurra. Deux siècles passent et leurs noms subsistent. C’est alors au dixième siècle de
notre ère, dans une Bagdad tiraillée par les affres de son temps, que paraît un livre fait de
Brocart et qui en porte le nom. Contre la rigueur et la perdition culturelle qui vont de pair
avec la décadence politique ambiante, ce livre ouvre une porte sur le savoir-être d’une
société raffinée et élégante. Il témoigne d’intérêts artistiques et esthétiques en tous points
éloignés d’un conformisme sobre et étriqué. Contrairement à d’autres textes précieux et
non édités, qui disparurent à jamais le 14 avril 2003 quand la bibliothèque de la ville de la
paix fut incendiée, le livre de Brocart nous est parvenu dans sa version arabe et une
traduction, pour nous emmener dans un voyage onirique, au crépuscule, dans les dernières
lueurs du jour ; ou aux premières de l’aube.
L’édition
Dans l’édition présente, la présentation de ce livre sur l’art et la beauté telles qu’ils se
pratiquaient dans la société raffinée de Bagdad au Xème siècle est introduite par une citation
de Borges, métaphore des Mille et une nuits : « La seconde métaphore est la trame d’un
tapis qui propose au regard un chaos de couleurs et de lignes sans signification, un hasard et
un vertige, mais que gouverne une ordonnance secrète." L’assemblage raffiné de l’art, du
savoir-vivre, de l’amour, de la façon de l’exprimer ou le faire (res)sentir est un tapis
polychrome et subtilement chatoyant qui invite à une perambulation vertigineuse celui qui
se laisse séduire par les mots écrits sur les pommes ou le bord des manteaux, les senteurs
des roses qui réduisent l’être à la pure olfaction, le goût du vin de raisins secs et du vin de
miel qui rendent les pensées aussi souples que de l’eau.
Le livre de Brocart est assurément du genre de l’adab, un traité d’éducation, d’instruction,
de sciences du savoir-vivre. Plus que d’en porter le nom, il devait être drapé de brocart,
d’une étoffe de soie mêlée d’or ou d’argent, aux décors floraux. Entouré de ce tissu, aussi
précieux sur son avers que son revers, il était la métaphore même des idées, que l’on tourne
à l’envi pour en faire ressortir les diverses essences, déjouer leurs contradictions latentes, se
moquer des vides laissés par leurs incohérences. Dans une époque secouée par les troubles
politiques, religieux et culturels, le livre de Brocart est un acte de résistance : celle de l’art,
de la beauté, de la culture et de l’exaltation des sens contre le confinement bridé de l’être.
L’auteur
Al-Washshā’, lettré bagdadien dont le traité a traversé les siècles, n’a pas laissé de traces
écrites de son histoire. De son nom, signifiant « le brodeur » ou « le brodeur d’étoffe », on
peut déduire qu’il était arabe ou qu’il privilégiait son appartenance à cette langue. Bien placé
pour écrire un livre d’abad, il était précepteur chargé de l’éducation d’un esclave, celui de
l’épouse du calife al-Mutamid (842-892), dont le règne fut un des plus longs de la période
abasside, sans doute parce que le gouvernant dans l’ombre était son frère al-Muwaffaq,
auquel il servait de paravent diplomatique. Ibn al-Nadīm évoque Washshā’ comme un
grammairien adepte des grandes écoles de Kufa et Bassora, homme de lettres, spécialiste de
poésie et de récits, ce dont il fait montre dans cet ouvrage entrecoupé de citations et de vers
apportant leurs présages aux propos qu’il déploie. Ses maîtres furent des traditionnistes de
confession hanbalite ; ibn abī al-Dunyā (823-894), l’historien et poète Ibn Abī
Khaytama( 801-892) ou encore le grammairien Niftawayh (858-934) sont présents tout au
long de l’ouvrage par leurs dits et leurs écrits. Pourtant, le livre de Brocart n’est pas un éloge
de la sobriété, loin s’en faut. Al-Washshā’ compte également parmi ses contemporains des
érudits dont l’histoire gardera la trace et qui nous livreront de précieux témoignages de leurs
époques tel qu’al-Masūdī (895-957), historien, géographe, voyageur, l’auteur du Murūj aḏ-
Ḏahab wa-Maʿādin al-Jawhar 1 ou al-Isfahānī (897-967) à qui l’on doit le Kitāb al-Ag̍ānī2,
ouvrage monumental en vingt volumes étayant les chants, les poèmes arabes et leurs
auteurs connus. L’époque qui a vu naître le livre de Brocart est également celle qui a abrité
les savoirs du polymathe iranien, philosophe, alchimiste et médecin, al-Razi (865-925) ; celle
du philosophe al Farabi (872-950) qui tente de concilier Platon et Aristote et développe une
intéressante théorie de l’angéologie ; ou encore la parcelle du temps où Tabari (839-923)
écrit son Tarikh al-Rusul wa al-Muluk, l’histoire des prophètes et des rois, relatant l’histoire
du monde depuis sa création. L’époque d’al-Washshā’, où le développement des savoirs
chapeautés par l’Islam se heurte au rationalisme grec, verra aussi périr sur la croix le
mystique persan Mansur al Hallaj (858-922).
Si aucune référence directe n’est faite au savoir grec, on devine ses influences à travers la
doctrine des tempéraments dans le chapitre sur la passion ou à travers le régime alimentaire
des raffinés.
L’époque
A la fin du 9ème siècle, le monde islamique qui s'étendait de l'Espagne aux frontières de l'Inde
continue de se décomposer de l’intérieur. Le califat abbaside de Bagdad a perdu son emprise
sur ces vastes territoires et des pouvoirs locaux prennent une ampleur menaçante. Les
Aghlabides de Tripoli ont entériné leur indépendance, les Fatimides chiites, après s'être
établis en Afrique du Nord, marchent sur l’Egypte qu’ils vont bientôt conquérir. En Espagne,
Abd al-Rahman III (891-961), devient le calife omeyyade de Cordoue. Les Buyides chiites

1
Les prairies d’or et les mines de pierres précieuses
2
Le livre des chansons
règnent dans le sud de l’Irak et occupent même Bagdad pendant l’année 945. Les Turcs
nomades, confrontés à la sécheresse dans leur pays d'Asie centrale, se déplacent, traversant
l'Amou-Daria en grand nombre pour se rendre en Farghana et dans le nord-est de la Perse.
Le livre et son contenu
L’ouvrage détaille, vers et pensées à l’appui, tout l’éventail de la culture, des bonnes
manières et du savoir-vivre appliqués à des domaines aussi divers que la gastronomie, les
parfums, les vêtements, l’art des inscriptions sur des fruits, des instruments de musique, des
parures de table ou de lits, de la vaisselle ou des calames. La beauté du poème s’exalte aussi
sur le corps féminin pour en rehausser la beauté des formes et l’enivrement qu’elles
suscitent. L’assemblage offert par le propos conte les étonnantes pratiques qui jalonnaient
les codes amoureux de l’époque : comment il convient d’offrir les pommes, entières ou
mordillées par l’aimée, comment disposer les fleurs pour qu’elles se muent en calligraphie,
comment rédiger un poème d’amour à la fois envolé et contrit.
Amour, amitié, éducation, prud’homie3, art de se vêtir, gastronomie forment les cadres du
savoir-vivre qu’al-Washshā’ nous expose et, avec lui, les clefs de la culture arabo-musulmane
des milieux raffinés, de Baghad, de Sanāa, d’Isfahan ou du Caire. Il est des pratiques innées,
dont la prud’homie, mélange de vertu et de sagesse dont l’acquisition est impossible et la
perte toujours à craindre. Le raffinement requiert des prédispositions mais, tout comme
l’éducation, est voué à l’amélioration. Les deux notions sont aussi antagonistes que
complémentaires. L’éducation se base sur la prudence, la mesure et l’équilibre alors que le
raffinement exige une passion dévorante, cathartique, presqu’aliénante. Cette notion de
passion, au centre de l’ouvrage, est le témoin de la trame historique développée par al-
Washshā’, son étalon pour mesurer la déchéance des vertus et des mœurs, celles qui,
inexorablement, frappe certains siècles dont le sien et à laquelle il convient de faire face en
rappelant les esprits du passé, en scandant leurs vers, en gardant en mémoire leurs phrases.
Pour les êtres exceptionnels appartenant à un passé révolu, la passion qui confère à l’amant
les qualités ultimes lui permet également d’accéder au raffinement. L’éloquence, la sagacité,
la douceur, le courage et la délicatesse sont au centre des poèmes d’amour déroulés au fil
des pages de la première partie du livre de Brocart. Dans une période sombre où la
dégradation des idées et des vertus domine, la passion ne peut plus se montrer. A sa vérité
succède son image par le jeu, qui la rappelle mais lui interdit d’exister pour elle-même, la
cantonnant dans une étiquette rigide et complexe.
La première partie, profonde et philosophiquement étayée, s’accorde à définir l’éducation,
les critères de sélection des compagnons et amis, délimite les contours de l’amour accordé à
l’ami, énonce les règles qui entourent la prud’homie, encense l’art de garder les secrets,
traite des qualités parfaite de l’amour. La deuxième partie, à l’inverse, parle d’interdits de
passions sincères et décrit, avec minutie, les contours des jeux du raffinement et les qualités
du raffiné, ses usages vestimentaires, la nature des cadeaux qu’il partage, le choix des
termes dont il use et des poésies à connaître, les roses et les pommes qu’il convient de
choisir. Les derniers chapitrés sont consacrés aux inscriptions et à leurs supports. On écrit
sur le chaton des bagues, les chemises, les manteaux et les ceintures mais aussi sur les
3
C’est ainsi que Siham Bouhlal rend le terme murawwa
pommes, les cédrats, les melons, sur les pieds, la taille et les mains, sur les verres, les vases
et les luths, sur les calames, sur tout ce qui peut servir de messager entre soi et la passion
exilée.
Al-Washshâ’, Le livre de brocart ou la société raffinée de Bagdad au Xe siècle, traduit de
l’arabe, présenté et annoté par Siham Bouhlal, Connaissance de l’Orient, Gallimard, 2004