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UNIVERSITE DE YAOUNDE I ANNEE ACADEMIQUE 2019 - 2020

FACULTE DES ARTS, LETTRES ET SCIENCES HUMAINES

UE PHI 212 : EPISTEMOLOGIE


Dr NGUEMETA PHILIPPE

PLAN DU COURS

INTRODUCTION

I- Définition de la science, démarcation entre la connaissance


scientifique et la connaissance vulgaire.
II- Nature de la connaissance scientifique chez Gaston Bachelard
III- Les limites du constructivisme épistémologique de Bachelard

CONCLUSION

1
UE PHI 212 : EPISTEMOLOGIE
LA NATURE DE LA CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE
Par Dr NGUEMETA PHILIPPE
Objectif pédagogique terminal :
Ce cours est veut inviter les étudiants à réfléchir sur les fondements des
connaissances scientifiques, la différence entre la connaissance scientifique et
la connaissance vulgaire. Il a pour but d’initier les apprenants aux
caractéristiques de la connaissance scientifique et surtout à l’épistémologie
interne.
Objectifs spécifiques :
-Proposer des définitions acceptables de la science ;
-Etablir la démarcation entre la connaissance scientifique et la connaissance
vulgaire ;
- Concevoir la notion même des actes épistémologiques, des actes de rupture
chez Bachelard ;
- Montrer que la pensée scientifique moderne recherche ses objets, les
construit, et les élabore ;
- Etablir que l’activité du chercheur ne repose pas sur « une base rocheuse » ;
Problème : Nature de la connaissance scientifique
Problématique : qu’est-ce que la science ? Quel est son processus de
construction et de développement ?
Mots clés : Science, la connaissance vulgaire, rationalité, l'objectivité, la
factualité, expérimentation, communicabilité, faits, observation,
constructivisme.
Justification :
Le problème de la construction et du développement de l’activité scientifique
n’est pas à percevoir en termes d’accumulation de l’expérience. Très souvent,
les étudiants pensent que la science se distingue des autres formes de savoir
par sa démarche déterministe et vérificationnelle. Sous ce rapport, certaines
idées ou théories doivent être vérifiées et prouvées. L’autre question à se poser
est de savoir si la science parvient malgré tout à livrer tous les secrets de

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l’univers. Il s’agit de retenir que la science se rapproche de la vérité mais jamais
de la certitude car les connaissances scientifiques sont faillibles.
PLAN DU COURS

INTRODUCTION

I- Définition de la science et démarcation entre la connaissance scientifique


et la connaissance vulgaire.
II- Nature de la connaissance scientifique chez Gaston Bachelard
III- Les limites du constructivisme épistémologique de Bachelard
CONCLUSION

Indications bibliographiques
1-Bertrand Russell, L’esprit scientifique et la science dans le monde moderne,
Paris, Janin, 1947.
2-Bernard D’Espagnat, A la recherche du réel. Le regard d’un physicien, Paris,
Gauthiers, Villars, 1979.
3-Carl Gustav Hempel, Eléments d’épistémologie, Etats-Unis, Armand Colin,
1966.
4-Gaston Bachelard, -Le nouvel esprit scientifique, Paris, Puf, 1934.
- La formation de l’esprit scientifique, Paris, J.Vrin, 1938.
5-Henri Poincaré, La valeur de la science, Paris, Flammarion, 1905.
6-Jean-Louis Le Moigne, Les épistémologies constructivistes, Paris, Puf, coll «
Que sais-je ? », 1995.
7-Karl, Raimund, Popper, La logique de la découverte scientifique, trad.fr Nicole
Thyssen et Philippe Devaux, Préface de Jacques Monod, Paris, Editions Payot,
1973.
8-Paul Feyerabend, Contre la méthode, trad. Baudoin Jurdant et Agnès
Schlumberger, Paris, Seuil, 1975.

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9-Thomas Samuel Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, trad Laure
Meyer, Paris, Flammarion, 1970.

Introduction
Dans ses Pensées, Blaise Pascal écrivait : « La nature ne s’offre rien qui ne
soit matière de doute et d’inquiète. » Il mettait ainsi en exergue l’idée selon
laquelle il est impossible de connaître avec certitude. Malgré la volonté de
décrire la nature comme totalité des phénomènes déterminés par des lois à
l’époque moderne, la science n’est pas parvenue malgré son prestige à livrer
tous les secrets de l’univers. Elle se rapproche de la vérité mais jamais d’une
certitude. Ainsi si l’activité scientifique ne permet pas de prévoir radicalement
un phénomène déterminé, il se pose le problème de sa nature. Mais qu’est-ce
que la science et comment fonctionne-t-elle selon Gaston Bachelard ? Le
nouvel esprit scientifique qu’il propose est-il totalement recevable ?
I- Définition de la science et démarcation entre la connaissance
scientifique et la connaissance vulgaire.
1-Définition de la science
Il fait dire que les philosophes et sociologues des sciences eux-mêmes ne
s’accordent pas sur la définition de la science. Tel est l’avis de M. Grawitz dans
Méthodes des sciences sociales(1996) et surtout de A. Chalmers à la page 267
de Qu’est-ce que la science ?, La Découverte. Cohen E paru en 1987. Il dit fort
à, propos : « ... il me semble maintenant que la question qui constitue le titre
de ce livre *Qu’est-ce que la science ?] est à la fois trompeuse et
présomptueuse. Elle présuppose l’existence d’une catégorie unique, la «
science », et conduit à penser que les différents domaines du savoir, la
physique, la biologie, l’histoire, la sociologie, etc., n’ont d’autre alternative que
de se situer soit à l’intérieur soit à l’extérieur de cette catégorie. Je ne sais
comment une telle caractérisation générale de la science peut être établie ou
défendue. Les philosophes ne possèdent pas le moyen de légiférer sur le critère
à satisfaire pour juger acceptable ou « scientifique » un domaine de savoir ». Si
l’on admet qu’il ne peut exister un critère absolu permettant de distinguer ce
qu’est une science d’une non-science, alors « rien ne nous autorise à intégrer
ou à rejeter des connaissances en raison d’une conformité avec un quelconque
critère donné de scientificité ». Il apparaît ainsi qu’il n’existe pas de critères
objectifs pour établir la scientificité de certaines connaissances. Contre cette

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approche relativiste, plusieurs critères permettent d’établir la scientificité de
certaines disciplines ou de la science en particulier. Dans La connaissance
objective, Flammarion, traduit de [1979], Objective Knowledge. An
Evolutionnary Approach, Oxford University Press, 1998, p. 151, Karl Raimund
Popper voit dans la science « l’étape où nos mythes explicatifs s’ouvrent à la
critique consciente et consistante, et où nous sommes mis au défi d’inventer de
nouveaux mythes ». Il ajoute que « seule la science remplace l’élimination de
l’erreur dans la lutte violente pour la vie par la critique rationnelle non violente
; seule elle nous permet de remplacer le meurtre (monde 1) et l’intimidation
(monde 2) par les arguments impersonnels du monde 3 ». Pour cet
épistémologue anglais, le but de la science est de découvrir des explications
satisfaisantes et rationnelles à nos problèmes. Pour parler légitimement de la
science, une double condition doit donc être remplie : la discipline doit
construire des modèles, des théories, c’est-à-dire fournir des explications
causales aux phénomènes qu’elle étudie (critère de scientificité 1) et ces
modèles doivent pouvoir être soumis à une discussion critique et, en
particulier, être testables de façon intersubjective (critère de scientificité 2).
Au sens restreint, la science est un savoir objectif guidé animé par la rigueur de
la preuve, la force de la prédiction et de la communication. Maurice Blondel
affirmait que « le savant est un douteur » qui met en quarantaine tout ce qui
n’est pas démontré vrai. La science est donc un ensemble de connaissances
plus ou moins ordonnées, transmissibles par un enseignement. Savoir, c’est
savoir qu’on sait et ce devrait être savoir et faire savoir. Au total, la science est
un savoir certain, obtenu par raisonnement, suivant certaines règles de
méthode ; une science élabore des connaissances sur un objet défini. Dans le
Vocabulaire technique et critique de la philosophie (1926), Quadrige/Puf, 2010,
p.54, André Lalande écrit : « la science est un ensemble de connaissances et de
recherches ayant un degré suffisant d’unité et de généralité et susceptible
d’amener les hommes qui s’y consacrent à des conclusions concordantes qui ne
résultent ni de conventions arbitraires ni des goûts ou des intérêts individuels
qui leur sont communs mais de relations objectives que l’on découvre
graduellement et que l’on confirme par des méthodes de vérifications définies.
» Parmi ses méthodes il y a la vérification et l’expérimentation.
Etymologiquement, le mot science vient du mot latin « scire » qui signifie «
savoir ». Science veut donc dire savoir. Mais il faut rapidement préciser que si
toute science est un savoir, tout savoir n’est pas pour autant une science.

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2- Démarcation entre la connaissance scientifique et la connaissance vulgaire
La connaissance scientifique La connaissance vulgaire, courante
ou ordinaire
Elle est née aussi des besoins Elle est essentiellement utilitaire
pratiques et à ses origines, elle se tournée vers des besoins pratiques,
confondait avec la technique. sans but nous adapte à notre milieu.
Elle repose sur le principe du Une connaissance par « ouï-dire »,
déterminisme, de causalité, doctrine constituée des faits particuliers et
qui tient que certaines choses ou que sans liens, selon Spinoza, c’est une
toutes choses sont déterminées, c’est- connaissance « par expérience
à-dire que certains facteurs internes vague » : elle ne conduit pas à de
ou externes en fixent d’avance de connaissance générale.
façon précise et exacte, les manières
d’être et d’agir
Elle repose sur construction de l’esprit, N’est pas sujette au
Une base théorique des preuves issue questionnement et repose sur la
de l’expérimentation. C’est le savant perception courante ou brute.
qui crée librement le fait scientifique.
Démarche expérimentale et Royaume de l’accumulation des faits
rectificative, savoir démontrant toutes et des sensations obtenues par les
les étapes d’une idée ou théorie. organes de sens et élaborées
Connaissance vérifiable et critique. Le inconsciemment des perceptions.
savant est un douteur. L’activité Siège des interprétations
scientifique est méthodique, spontanées et dénuées d’esprit
expérimentalement contrôlée et sans critique. Elle relève de l’arbitraire,
cesse rectifiée. Cf Gaston Bachelard : des traditions et des préjugés.
« Une connaissance qui n’est pas Connaissance intuitive, immédiate,
donnée avec ses conditions de sans normes et non analytique. Cf
détermination précise n’est pas une Bachelard dans La dialectique
connaissance scientifique. Une durée : « Avant l’intuition, il y a
connaissance générale est presque étonnement ».
fatalement une connaissance vague »
Exemple : la prédiction des planètes,
des photons.
Connaissance discursive plus ou moins Comporte une large part

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neutre, objective. Karl Raimund d’interprétation ; la connaissance
Popper précise bien que le savoir vulgaire généralise à tort et à
scientifique est formulé dans un travers (mythe, de l’induction).
langage et soumis à la discussion Contestation de la formule
critique. d’Aristote : « Il n’y a de science que
du général ». On note à ce niveau
l’absence du débat.

Connaissance déductive, élaborée et Les connaissances pragmatiques


donc théorique ou abstraite dès la sont un « obstacle
base. La science cherche à expliquer, à épistémologique » car on note à cor
systématiser les données sensibles en et à cri la recherche de l’utilité. La
les ramenant à des rapports connaissance ordinaire est faite des
intelligibles, à une conceptualisation dispositions et d’attentes.
de la nature. Elle s’oppose à l’opinion Conception subjectiviste de la
qui est le premier obstacle à détruire connaissance, du sens commun que
ou à surmonter. Dans ce sens, Popper Karl Popper qualifie cela de
physique quantique est venue l’ « épistémologie du seau » ou de
s’opposer au réel, à certaines entités « théorie de l’esprit seau », fondée
que nous pouvons observer. sur les perceptions contaminée par
nos préjugés.
-Une connaissance non
intellectualisée, définitive, statique.
Or, la science est essentiellement
dynamique. Cf Bachelard écrit dans
La formation de l’esprit scientifique
que « La connaissance scientifique
est une lumière qui projette
toujours quelque part des ombres »
Karl Raimund Popper montre bien que Une connaissance vulgaire qui
la science par des problèmes. Pour lui, généralise à tort et à travers (mythe
les théories, même rudimentaires (par de l’inductive) ; contestation de la
exemple, des attentes), viennent formule d’Aristote : « il n’y a de
toujours en premier et précèdent donc science que du général ». Bachelard
l’observation. Ce ne serait donc pas dit que l’opinion ne pense vraiment
des observations que nous parti- pas : il faut d’abord la détruire ; elle
rions pour élaborer une théorie mais est le premier obstacle à surmonter.
de problèmes : de problèmes prati-
ques ou d’une théorie qui a rencontré
des difficultés. -Siège des certitudes, des opinions

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Le processus de développement de la arrêtées. Dans Le Nouvel esprit
connaissance selon K. Popper [1998] scientifique (1934), p.139, Gaston
P1-–>TT-–>EE-–>P2 Bachelard affirme qu’ « un discours
avec sur la méthode scientifique sera
P1 = problème initial identifié par toujours un discours de
contraste avec un arrière-plan, un circonstance, il ne décrira pas une
fonds de connaissance = situation de constitution définitive de l’esprit
problème scientifique »
2 : TT = théorie à l’essai (Tentative
Theory)
3 : EE = (tentative d’) Élimination de -La connaissance vulgaire part des
l’Erreur grâce à la discussion critique faits bruts ; de l’observation naïve.
P2 = émergence d’un nouveau
problème

II-Nature de la connaissance scientifique chez Gaston Bachelard


La conception scientifique de l’épistémologue Gaston Bachelard (1884-
1962) s’inscrit en faux contre la conception classique de la science basée sur la
collecte des faits. La science a commencé par « recueillir des faits », c’est-à-dire
par enregistrer ce qui se produit, ce que la nature donne au chercheur à voir
au cours de l’expérimentation, ce que Bacon appelait sa « chasse de Pan ».
L’astronomie par exemple a consisté à noter les observations, à dresser la carte
du ciel pour repérer les mouvements des astres et leur retour régulier afin
d’établir le calendrier. Mais peut-on y réduire toute l’activité scientifique ?
Suffit-il de voir pour savoir ? Comme la plupart des figures de la philosophie
des sciences comme Claude Bernard, Auguste Comte, Henri Poincaré, Pierre
Duhem, Albert Rey, Léon Brunschvicg, Emile Meyerson, André Lalande, Jean
Cavaillès, G. Bachelard a revisité la question du rapport entre savoir
scientifique et savoir métaphysique; ,du rapport entre savoir scientifique et
celui du sens commun; du principe du dynamisme ou de la croissance du savoir
scientifique et du fondement de la connaissance scientifique. Les travaux de ce
théoricien de la science moderne réexaminent les conditions de la
connaissance scientifique. Le nouvel esprit scientifique qu’il promeut
développe dès 1920 une vision discontinuiste du progrès scientifique en
rupture avec la pensée positiviste. 

Contre le rationalisme classique, surtout cartésien, qui avait été une
philosophie des « idées claires et distinctes », le rationalisme moderne établit
qu’il faut les conquérir par un lent et patient labeur. C’est dans cette logique
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que s’inscrit le rationalisme appliqué de Bachelard. Il postule que tout le vrai,
dans l’ordre naturel, est rationalisable et implique « que le réel est en prise
directe sur la rationalité ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que la raison est
corrélative de la rationalité. Et pour démontrer cette corrélation, Bachelard
insiste comme Karl Raimund Popper sur l’idée selon laquelle la connaissance
scientifique connaît des ruptures méthodologiques et de concepts. C’est fort
de cela que Bachelard insiste sur les trois étapes suivantes de l’évolution de la
science :
– l’époque préscientifique : allant jusqu’au 18ème siècle
– l’époque scientifique : du 18ème au début du 20ème siècle

– l’époque du nouvel esprit scientifique : à partir de 1905, en relation avec la


théorie de la relativité d’Einstein, caractérisé par son abstraction croissante et
son sens de la complexité.
Bachelard procède à une psychanalyse de l’esprit scientifique. Celui-ci
considère que la science est essentiellement la connaissance des lois de la
nature. Or, une loi scientifique n’est pas une chose qu’un rapport constant
entre les phénomènes. Un rapport qualitatif qui rompt avec la sensation, les
perceptions du sens commun. La question centrale est celle de savoir si l’esprit
humain se contente de recueillir et d’ordonner les données sensibles de
l’expérience. La connaissance scientifique fait-elle intervenir ou non la raison
pure (a priori) ou est-elle purement empirique? Dans La formation de l’esprit
scientifique, Gaston Bachelard montre en effet que la résurgence de manière
de pensée non scientifiques n’est pas une menace extérieure au
développement de la science mais bien un danger qui l’habite
perpétuellement. Autre fait important, la pensée scientifique se construit
toujours par opposition à la pensée commune dont elle diffère infiniment parce
qu’elle est construite et problématisée. Le savoir scientifique chez Bachelard
est donc une négation de la pensée commune. La « rupture épistémologique
») avec la connaissance commune qu’il appelle de tous ses vœux considère que
le fait scientifique est construit. C’est pourquoi il soutient que « L’esprit
scientifique se constitue sur un ensemble d’erreurs rectifiées. » C’est
également ce qui transparaît dans La Philosophie du non lorsqu’il écrit : « Pour
que nous ayons quelque garantie d'être du même avis, sur une idée
particulière, il faut, pour le moins, que nous n'ayons pas été du même avis.

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Deux hommes, s'ils veulent s'entendre vraiment, ont dû d'abord se contredire.
La vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie. » Il ajoutait :
« Face au réel, ce qu'on croit savoir clairement offusque ce qu'on devrait
savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l'esprit n'est jamais jeune.
Il est même très vieux, car il a l'âge de ses préjugés. Accéder à la science, c'est,
spirituellement, rajeunir, c'est accepter une mutation brusque qui doit
contredire un passé ». Dans La Formation de l'esprit scientifique également,
Gaston Bachelard insiste que « La vérité n'est que la rectification d'une longue
suite d'erreurs ». Qu’est-ce qui faut comprendre à travers ces propos ?
Par ces affirmations, Gaston Bachelard en véritable historien de la science
procède à une remise en cause incessante de ses propres fondements. La
science ne repose pas sur une base rocheuse comme dirait Popper. Elle rompt
avec son passé. Inspiré par les grandes mutations de la physique telles que la
découverte de la théorie de la relativité d’Albert Einstein et de la mécanique
quantique, ce philosophe des sciences nous fait comprendre que la science,
dans son besoin d’achèvement, comme dans son principe, s’oppose
absolument à l’opinion. Gaston Bachelard irrigué par les bouleversements
scientifiques de son époque invite à penser la science en termes de
discontinuité et de « ruptures épistémologiques ». Contrairement aux
positivistes pour qui le progrès scientifique s’opère par accumulation continue
et définitive, Bachelard pense que le progrès scientifique avance par une série
de ruptures nécessaires à l’émancipation de l’esprit vis-à-vis des conceptions
scientifiques antérieures. La notion d’erreur occupe une place de choix car la
raison n’est pas figée. Le rationalisme engagé
et progressiste rejette de
l’ordre établi et toute idée statique. Il l’appelle le « surrationalisme ». Son
surréalisme opte pour un rationalisme plus ouvert, un imaginaire créatif. La
reconsidération de la fonction de l’expérience dans La formation de l’esprit
scientifique a permis le passage de l’esprit « préscientifique » à l’esprit
scientifique.
Cet esprit scientifique passe par trois états successifs. Tout d’abord, il naît dans
un état concret : il se distrait par les premières manifestations du phénomène
et il s’enrichit d’une littérature à caractère philosophique qui encense la
nature. Nous sommes ici au degré zéro de la connaissance scientifique
caractérisé par une âme puérile ou mondaine, « animée par la curiosité naïve,
frappée d’étonnement devant le moindre phénomène instrumenté, jouant à la
Physique pour se distraire, pour avoir un prétexte à une attitude sérieuse,
accueillant les occasions du collectionneur, passive jusque dans le bonheur de
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penser ». Ensuite, l’esprit scientifique progresse à un état intermédiaire
concret-abstrait, où sa compréhension se raffine grâce à des schémas
géométriques qui permettent de représenter l’intuition sensible de manière
synthétique. À cet état correspond, selon Bachelard, l’âme professorale,
dogmatique, soutien de l’autorité, et notamment concentrée dans les
institutions universitaires. Enfin, l’esprit scientifique accède à l’état abstrait
préoccupé par des questions inconnues de l’intuition de l’espace réel. L’âme
devenue mature en quelque sorte se saisit des imperfections de l’induction et
de l’instabilité des supports expérimentaux pour insister sur l’abstraction.
Seulement, pour parvenir à ce stade du savoir scientifique, l’esprit scientifique
doit se départir des « obstacles épistémologiques ». Pour lui, « c’est en termes
d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique… »
Parmi ces obstacles épistémologiques, la généralisation spontanée, l’obstacle
dit « verbal » qui est la propension à vouloir expliquer un phénomène
simplement en le nommant ( Cf l’éponge illustrant l’obstacle verbal),
l’explication des phénomènes par leur utilité ou par une substance cachée, les
mystères, les passions, la connaissance quantitative ou l’expérience première.
Gaston Bachelard souligne quatre moyens de lever ces obstacles
épistémologiques : se séparer de ses préjugés ; refuser les habitudes
intellectuelles ; refuser les arguments d’autorité ; et exercer son esprit critique.
Il importe donc de surmonter dans l’esprit, ce qui fait obstacle à la
spiritualisation. Au chapitre I de La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin,
1999, Bachelard affirme : « L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une
opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que
nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des
problèmes (…) Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse
à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance
scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. »
Bachelard et les instruments en science
Mais Bachelard a davantage été impressionné par la technique des instruments
de mesure. Pour lui, la précision des instruments de mesure n’est pas à négliger
dans le processus du savoir scientifique. Aujourd’hui, un physicien sérieux
commence par déterminer la sensibilité de ses appareils en lieu et place du
couplage théorie-expérience. Bachelard met l’accent sur l’interaction entre
l’objet et l’appareil : il arrive dans certains cas, pense-t-il, que l’appareil trouble
le phénomène à mesurer. Bachelard conteste ainsi le rôle de l’expérience
immédiate comme instrument de connaissance. Le fait scientifique est
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provoqué phénoménalement ; il implique un dispositif expérimental pour
forcer l’apparition de quelque chose dont le travail théorique suggère
l’existence. « La physique, dit Bachelard n’est plus une science de faits, elle est
une technique d’effets » (une phénoménotechnique). Avec Bachelard, « Une
science a l’âge de ses instruments ». Cela se justifie parce que les instruments
performants rendent possible une observation précise des faits. Cette idée est
davantage claire dans L’Activité rationaliste de la physique contemporaine
(1951), PUF, 1965, pp. 9-10 : « Et les deux sociétés, la société théorique et la
société technique, se tou­chent, coopèrent. Pour l’atteindre, il ne suffit pas
d’approfondir une clarté spirituelle native ou de refaire, avec plus de précision,
une expérience objective courante. Il faut résolument adhérer à la science de
notre temps. Il faut d’abord lire des livres, beaucoup de livres difficiles et
s’établir peu à peu dans la perspective des difficultés. Là sont les tâches. Sur
l’autre axe du travail scientifique, du côté technique, il faut manier, en
équipe, des appareils qui sont souvent, d’une manière paradoxale, délicats et
puissants. Cette convergence de l’exactitude et de la force ne correspond, dans
le monde sublunaire, à aucune nécessité naturelle. En suivant la physique
contemporaine, nous avons quitté la nature, pour entrer dans une fabrique
de phénomènes. Objectivité rationnelle, objectivité technique, objectivité
sociale sont désor­mais trois caractères fortement liés. Si l’on oublie un seul de
ces caractères de la culture scientifique moderne, on entre dans le domaine de
l’utopie. »
III- Les limites du constructivisme épistémologique de Bachelard
Les problèmes que pose le constructivisme épistémologique de Gaston
Bachelard (1884-1962) sont, entre autres, liés au statut de l’expérience et du
rôle des instruments dans sa conception scientifique du monde. Son
constructivisme et l’empirisme logique ont plusieurs points en commun. Tout
comme le « rationalisme critique » de Popper, ils sont des « monismes
logicistes » selon l’heureuse formule de Jean-François Malherbe. Bachelard ne
réussit pas à se départir totalement de l’expérience même si chez lui la science
est « une phénoménotechnique ». La matrice empiriste dans laquelle se
développe sa pensée montre qu’il n’a pas échappé au problème de l’induction
de Hume comme Karl Popper.
Bien plus, Bachelard ne sépare pas l’épistémologie d’une certaine psychologie.
Dans La Formation de l’esprit scientifique, il déclare : « si l’on veut pénétrer
l’esprit scientifique dans sa dialectique nouvelle, il faut vivre cette dialectique

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sur le plan psychologique, comme une réalité psychologique ». Ce qui laisse
penser qu’il renonce à la « psychologie directe » pour se contenter d’une «
psychologie de reflet ». Sous ce rapport, la « psychologie de l’esprit scientifique
» occupe une place centrale dans ses travaux d’épistémologie à telle enseigne
qu’on peut se demander s’il n’y a pas confusion entre le domaine de
l’épistémologie et celui de la psychologie. Le propre de l’homme n’est pas
d’être une subjectivité. On dirait même que la science devient la servante de la
psychologie car chez lui, la normativité scientifique enrichit le domaine de la
psychologie en provoquant des crises de conscience, en impulsant des
conduites de surveillance et de vigilance, en créant une mémoire rationnelle.
On peut valablement se demander si cette psychologie de l’esprit scientifique
cadre avec l’« esprit scientifique » réel. Dans cette logique, on peut dire avec
Thomas Samuel Kuhn que sa conception de la science n’a rien à voir avec la
pratique scientifique réelle. De même, son rationalisme appliqué défendant
une épistémologie discontinuiste renforce l’opposition classique et naïve entre
le fait et la théorie même si à la fin de sa démarche les théories scientifiques
sont matérialisées. Jean Piaget (1896-1980) dans La Représentation du monde
chez l’enfant montre bien que l’enfant forge et développe son point de vue
propre sans en avoir conscience, sans pouvoir se situer objectivement dans le
monde. Pour le physicien Paul Feyerabend, l’homme de science peut se passer
de la conscience et des théories en se servant directement d’un ordinateur. En
insistant sur le duel fait-théorie, son empirisme réductionniste n’a pas compris
dès le départ que les « les faits sont chargés de théories » selon la formule de
Norwood Russell Hanson (1924-1967).
Autre remarque importante, la thèse du progrès du savoir scientifique est
également sujette à question car il n’est pas toujours aisé de proposer un
critère suffisant de l’esprit scientifique. Dans The rationality of science, Newton
Smith conclut : « C’est une chose de maintenir que la science progresse ; c’est
une autre chose d’avoir un compte rendu suffisant de la nature de ce
progrès ». Par conséquent, l’orientation bachelardienne fondée sur la
connaissance approchée oublie qu’il y a des points stables en science. C’est
précisément pour cette raison que Thomas Samuel Kuhn (1922-1996) fonde sa
paradigmologie sur l’idée d’une « science normale », cette activité consistant à
résoudre des énigmes, entreprise fortement cumulative qui ne se propose «
pas de découvrir des nouveautés, ni en matière de théorie, ni en ce qui
concerne les faits, et quand elle réussit dans la recherche, elle n’en découvre
pas. » (Voir La structure des révolutions scientifiques, p.82). D’après Kuhn, la

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croissance du savoir est plutôt assurée par les révolutions paradigmologiques :
c’est en se succédant les uns aux autres que les paradigmes s’imposent et se
font également remplacer par d’autres plus pertinents. Pour Kuhn, Ce qui
caractérise la science normale, c’est que les scientifiques travaillent sous
l’emprise d’un paradigme unique car la pratique scientifique consiste, pour
l’essentiel, à résoudre des problèmes qui se posent à une communauté de
chercheurs partageant tout à la fois des modèles, des méthodes, des priorités
de recherche et de valeurs.
Pour Kuhn, il y a des solutions acceptables et des valeurs ou modèles stables
auxquels adhèrent les chercheurs. Cela se justifie par le fait que lors d’une «
révolution » scientifique, les anciennes idées ne sont pas nécessairement
abandonnées, certaines équations ou théories ne sont pas mises de côté. En
physique par exemple, le passage de l’électromagnétisme classique de Maxwell
à l’électromagnétisme quantique n’a pas écarté le premier de ces paradigmes.
C’est cela qui motive par exemple Bernard d’Espagnat à s’interroger ainsi qu’il
suit dans Un atome de sagesse, Paris, Seuil, 1982 : « Que pourrions-nous faire
sans les équations de Maxwell ? Nul physicien même « quantique » n’irait
jusqu’à dire qu’elles sont périmées. »
Ce qu’il faut également ajouter, c’est que rien n’oblige l’homme de science à
rechercher inlassablement la vérité au moyen de la critique, car « si l’humanité
employait son temps à réfuter chaque théorie, la science n’existerait pas et
l’humanité ne survivrait pas » comme le dit si bien Pierre Jacob dans
L’empirisme logique. Le tort épistémologique de Bachelard a consisté à «
plonger » infiniment le chercheur dans des contradictions et incertitudes
éternelles alors que l’homme a besoin d’une certaine assurance ou « certitude
» pour organiser sa vie et ses recherches. L’anticonformisme de Kuhn et de
Paul Feyerabend fait valoir en plus que ce n’est pas la critique qui est
l’emblème de la science. Chez Kuhn, l’ « histoire réelle » de la pratique
scientifique est gouvernée par la trilogie : paradigme, science normale,
Révolution scientifique. Pour lui, effet, il existe un « air de famille », c’est-à-dire
une période d’engagement ou d’acceptation des paradigmes entre les
différents chercheurs. Pour Feyerabend, la science est fondée sur une stratégie
ultralibérale qui privilégie une infinité d’approches et d’hypothèses possibles.
La théorie anarchiste de la connaissance qu’il conçoit considère dans son
célèbre livre Contre la méthode insiste que « le seul principe qui n’entrave pas
le progrès est que tout marche ». Il ajoute s’opposant au rationalisme critique
de Popper qu’« Il n’est pas garanti que l’homme résoudra chaque problème et
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remplacera chaque théorie réfutée par un successeur satisfaisant les conditions
formelles. » L’anarchisme épistémologique de Feyerabend critique
l’autoritarisme épistémologique et méthodologique.
Enfin, en soutenant que l’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion
sur des questions que nous ne comprenons pas, Bachelard donne l’impression
que la science est une entreprise totalement transparente. Dans Contre la
méthode, p.196, Paul Feyerabend affirme que, la mythologie, la théologie ou la
métaphysique sont nécessaires au développement de la science. Il va même
plus loin lorsqu’il ajoute que
La raison ne peut pas, et ne doit pas, avoir une portée universelle ; qu’elle doit
souvent être outrepassée, ou éliminé ; en faveur d’autres instances. Il n’y a pas
une règle qui reste valide dans toutes les circonstances, et pas une seule
instance à laquelle on puisse toujours faire appel. (…) la science étant donnée
le rationnel ne peut pas être universel ; et l’irrationnel ne peut pas être exclu.

Tel est le principe fondamental de son épistémologie libertaire. Par ailleurs,


l’instrument scientifique comme objet créé ou inspiré par un scientifique,
utilisé ou utilisable par lui reste guidé par ce dernier. Le sujet reste très actif
dans la construction du réel. Le véritable problème pour les peuples en
développement reste celui de l’appropriation de la science et de ses
instruments. Un penseur clé de la modernité, Georg Wilhem Friedrich
Hegel (1770-1831) , au début du XIXe siècle a publié Science de la logique à
l'usage des élèves du secondaire. Le même auteur précise dans La Raison
dans l’Histoire: « L'esprit est pensant : il prend pour objet ce qui est, et le
pense tel qu'il est». Les instruments ont indéniablement renouvelé la
connaissance de l’homme et améliorer ses conditions de vie mais il faut dire
qu’ils ont non seulement crée un fossé avec les sciences humaines mais aussi
les fonctionnements techniques ne sont pas toujours riches de contenus
humains, de normes et de valeurs.
CONCLUSION
Que retenir ? Pour utiliser une métaphore maritime, me voici de retour au
port après une navigation sur le fonctionnement de la science chez Bachelard.
Il me semble utile de rappeler que l’esprit scientifique selon cet épistémologue
progresse grâce au doute particulier. Gaston Bachelard reproche au doute
cartésien de se laisser aller à la facilité du doute général : « La confiance de

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Descartes dans la clarté de l’image de l’éponge est très symptomatique de
cette impuissance à installer le doute au niveau des détails de la connaissance
objective, à développer un doute discursif qui désarticulerait toutes les liaisons
du réel, tous les angles des images. Le doute général est plus facile que le
doute particulier », explique-t-il dans La formation de l’esprit scientifique).
L’esprit scientifique consiste pour lui non pas à confirmer la théorie élaborée,
mais à l’éprouver en la soumettant à des tests, en vertu de quoi la vérité qui ne
saurait être « qu’une erreur rectifiée ». Les réserves apportées à la démarche
de Bachelard n’occultent en rien l’originalité de son épistémologie historique.
Il s’est inspiré des outils scientifiques modernes. Ses travaux ont été dépassés
par les tenants de l’ « épistémologie post-critique » mais il reste l'un des
principaux représentants de l'école française d'épistémologie.

Dr NGUEMETA

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