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UNIVERSITÉ MONTESQUIEU - BORDEAUX IV

ÉCOLE DOCTORALE DE DROIT (ED 41)

DOCTORAT EN SCIENCE POLITIQUE

Dorina Maria OFRIM

LA ROUMANIE POSTCOMMUNISTE AU PRISME


DES THEORIES DE LA TRANSITION DEMOCRATIQUE

Thèse dirigée par M. Philippe CLARET


Maître de conférences HDR à l’Université Montesquieu - Bordeaux IV

présentée et soutenue publiquement le 17 décembre 2012

JURY :
M. Philippe CLARET,
Maître de conférences HDR, Université Montesquieu - Bordeaux IV, Directeur de thèse

M. Jean-Claude COLLIARD,
Professeur émérite, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Rapporteur

M. Stephen LAUNAY,
Maître de conférences HDR, Université Paris-Est Marne-la-Vallée, Rapporteur

M. Slobodan MILACIC,
Professeur émérite, Université Montesquieu - Bordeaux IV, Suffragant
2
A mes parents

3
4
Un immense merci à tous ceux qui, depuis plus de dix ans, m’aident,
m’encouragent et me soutiennent. Ils se reconnaîtront.
Sans eux, cette thèse n’aurait jamais vu le jour.
Ma reconnaissance à leur égard est infinie.
Merci à tous.

5
SOMMAIRE

PREMIÈRE PARTIE

LES THEORIES DE LA TRANSITION DEMOCRATIQUE :


ESSAI DE TYPOLOGIE GENERALE

Titre 1 LE BILAN DES THEORIES DE LA TRANSITION


DEMOCRATIQUE AVANT 1989
Chapitre 1 Les approches théoriques : l’analyse des facteurs
de transition

Section 1 Les approches centrées sur les structures


Section 2 Les approches centrées sur les acteurs

Chapitre 2 La confrontation des théories : l’analyse du processus


de transition démocratique

Section 1 La nature de la transition démocratique :


approche politique ou économique ?
Section 2 Les dimensions de la transition démocratique :
approche interne ou internationale ?

Titre 2 LES ADAPTATIONS DES THEORIES DE LA TRANSITION


DEMOCRATIQUE APRES 1989

Chapitre 1 Les transitions postcommunistes dans leur contexte

Section 1 La spécificité des transitions est-européennes


Section 2 De la transition à la consolidation démocratique

Chapitre 2 Les nouvelles théories issues des transitions postcommunistes

Section 1 Les théories de l’incertitude


Section 2 Les théories du choix rationnel de l’acteur

6
DEUXIEME PARTIE

LE CAS ROUMAIN AU REGARD DES THEORIES


DE LA TRANSITION DEMOCRATIQUE

Titre 1 LE PARTICULARISMES DE LA TRANSITION


DEMOCRATIQUE EN ROUMANIE

Chapitre 1 De la révolution à la transition : un itinéraire singulier

Section 1 La genèse de la transition démocratique roumaine


Section 2 Le cheminement de la transition démocratique

Chapitre 2 L’instrumentalisation du passé communiste dans la transition


démocratique roumaine

Section 1 La « démocratie originale », un passage du communisme


au « socialisme à visage humain »
Section 2 La transition de l’anti-Ceausescu à l’anticommunisme :
la naissance d’une opposition

Titre 2 LA CONFRONTATION DES THEORIES AU CAS ROUMAIN

Chapitre 1 La révolution et la transition roumaines à la lumière


des théories d’avant 1989

Section 1 La lecture structuraliste des événements


Section 2 L’explication par le choix rationnel des acteurs

Chapitre 2 Les nouvelles théories : une explication pertinente


de la transition roumaine

Section 1 Les effets des mobilisations collectives


Section 2 La dimension émotionnelle de la révolution

7
8
INTRODUCTION

« Nous sommes confrontés, dans cette partie du monde, à des défis qui nous sont
propres. Cela a toujours été le cas. La Roumanie a toujours été « en transition », avec
des hauts et des bas qui duraient parfois plusieurs siècles, parfois le temps d’une
génération ou de plusieurs, dans un continuel et difficile processus d’alternance
dramatique. Dans notre histoire, nous n’avons jamais eu la chance de connaître des
cycles naturels de développement, obligés de fonctionner selon des conjonctures qui ne
dépendaient pas de nous ».
Ion Iliescu, La Roumanie à l’heure de la vérité, Ed. Henri Berger, Paris, 1994, p. 246

Avec la chute de la dictature communiste en décembre 1989 et la diffusion en


direct - en « live » - de la révolution, la Roumanie s’est trouvée quasi instantanément
sous le feu des projecteurs du monde entier. D’un pays totalement fermé, dont on savait
si peu - sinon qu’une dictature sanglante était au pouvoir depuis plus de quarante cinq
ans -, la Roumanie a trouvé, bien qu’indirectement, une place sur la scène
internationale. Rapidement, la nécessité s’est fait sentir de comprendre les deux
événements les plus marquants qu’a vécus ce pays durant les deux dernières décennies :
la révolution et, surtout, la transition démocratique. Un regard d’ensemble sur les autres
transitions démocratiques de l’espace de l’Europe Centrale et de l’Est révèle que la
trajectoire roumaine est sinueuse et, surtout, qu’à ce jour, la Roumanie est bien plus
connue sur la scène internationale pour ses scandales de corruption, d’exclusion, de
ségrégation et de trafic d’enfants, pour la mendicité de ses Roms au gré de leurs allées
et venues dans les capitales européennes, ou même encore pour l’inconstance de ses
élites. De même, la Roumanie se distingue des Etats voisins par ses défaillances
politiques (la crise constitutionnelle de l’été 2012, concernant le Président T. Basescu,
est à cet égard très révélatrice), économiques (législation instable et taxes fluctuantes,
en plus des bien connus ‘pots de vin’), sociales (pas de système de sécurité sociale,
régime de retraite le plus défavorable de toute l’Europe, scandale des services

9
d’urgences, etc.) ou encore écologiques (vente des concessions minières à la Chine,
sans aucun protocole de protection de l’environnement).
Malgré tous ces « déficits » démocratiques, malgré son image de « mauvais
élève » de la transition postcommuniste, la Roumanie cherche assurément sa place à
travers les processus d’intégration au sein des structures euro-atlantiques. Mais, son
intégration, dans l’Union Européenne comme dans l’Otan, s’est toujours faite en
décalage par rapport à ses voisins, ce qui a eu comme conséquence indirecte une
accentuation du sentiment d’exclusion, dont souffraient déjà nombre de Roumains. Et
si, pendant très longtemps, la Roumanie a été sous la tutelle soviétique, elle se trouve
aujourd’hui sous la tutelle - la conditionnalité - de Bruxelles et de Washington.
Pourtant, la Roumanie a bel et bien connu, il y a quelques décennies, une certaine forme
de souveraineté, de façade pourrait-on dire, avec la prise de position de Ceausescu
contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques en 1968. Bien qu’en
pleine période communiste, il est fort probable que les intérêts stratégiques ont alors
primé sur le caractère douteux du régime. Cette dualité de perception de la réalité
roumaine sur le plan international ne manque pas de soulever quelques interrogations et
souligne, à tout le moins, la nécessité de comprendre la spécificité de la transition
roumaine.

I. Sur la formation de la Roumanie

Longtemps ballotté entre l’Occident et l’Orient, aux carrefours des cultures,


« l’espace aujourd’hui occupé par la Roumanie représente autre chose qu’un simple
boulevard des invasions » 1 . Sa situation géographique a eu comme conséquence
première une évolution politique et culturelle particulière, qui explique indirectement à
la fois ses valeurs identitaires et le désordre politique qui a toujours contrasté avec ses
autres voisins européens. Précisément, nombre de Roumains mettent à profit cet état de
fait pour expliquer que seules les différentes dominations étrangères sont responsables
du sous développement ou du mal développement de leur pays.

1
SANDU, Traian, « La Roumanie, une mise en perspective », dans La Roumanie dans l’Europe :
Intégration ou Transition prolongée ?, L’Harmattan, Paris, 2010, p. 12

10
L’espace occupée aujourd’hui par la Roumanie est peuplé depuis plus de 10 000
ans avant J.-C. En effet, des preuves de la présence humaine dans l’espace carpato-
danubien–pontique existent dans des grottes situées dans différents endroits de la
Roumanie, allant du Sud-ouest (dpt. de Hunedoara) au Nord-ouest (dpt. de Bihor). La
naissance du peuple roumain renvoie à l’âge de fer et à la fusion des tribus Gètes
(d’origine grecque) avec les Daces (d’origine romaine). L’espace occupé par ces deux
tribus correspondait, globalement, aux frontières de la Roumanie actuelle et était
nommée la Dacie. Espace riche en ressources naturelles, politiquement stable, la Dacie
a longtemps été convoitée par les Romains. C’est l’arrivée au trône de l’Empereur
Trajan qui a sonné la fin de la Dacie libre et indépendante. Une fois devenue Province
romaine impériale, le processus de romanisation a commencé et, progressivement, la
culture et la civilisation latines se sont imposées face à la culture et à la civilisation
dacique.
C’est l’Empereur Aurélien qui a décidé la fin du processus de romanisation.
Cependant, « La population restante poursuit son évolution, supportant, entre les IIIème
et le IVème siècle après J.-C., deux grandes vagues migratoires, la première venant
d’Orient, avec les Vandales, Goth, Wisigoths, Gépides, puis une deuxième avec les
Huns, Avars, Bulgares, Petchenègues, Coumans, Tartars, qui étaient à la recherche de
terres plus riches et plus calmes. La population indigène a suivi alors un processus
d’assimilation de l’élément migrateur (VII ème –Xème siècles après J.-C.). Toutes ces
invasions ont transformé l’espace carpatique-danubien-pontique en une véritable plaque
tournante de l’Europe entre l’Occident et l’Orient »2. Une troisième grande vague de
migrations eut lieu au IVème siècle, avec les invasions slaves, dont la langue roumaine
garde encore de nombreuses traces. Mais, à la différence d’autres populations situées
autour, le peuple roumain et la langue roumaine étaient déjà formés ; de sorte que l’
impact de cette troisième vague de migrations a été relativement moins important. C’est
une des explications au fait que la Roumanie est, aujourd’hui encore, une sorte d’« île
de latinité » dans un espace globalement slave.
Du Moyen Age jusqu’au XIXème siècle, l’évolution de la « Roumanie » l’a
conduite à passer d’une ethnie à une nation, pour devenir finalement un Etat. L’espace
correspondant à la Roumanie actuelle est le terrain d’affrontement entre des puissances
régionales, plus ou moins consolidées : byzantine, bulgare, hongroise, tatare et, aussi,
polonaise. Si l’on ajoute à cela l’invasion destructrice des Mongols, on peut mieux

2
GOGA, Mircea, La Roumanie, Culture et Civilisation, PUPS, Paris, 2007, p. 67

11
comprendre le retard qu’à connu cet espace vis-à-vis d’autres peuples de l’Europe
Centrale et Orientale. Toutefois, l’arrivée des Mongols a affaibli le poids et l’influence
de la Hongrie à l’intérieur de l’arc carpatique. Néanmoins, les petites principautés n’ont
pas réussi à se réunir dans un ensemble stable et consolidé. C’est l’affaiblissement du
Royaume slave des Bulgares et la présence de moins en moins affirmée de l’Empire
byzantin qui ont favorisé, en définitive, l’affirmation des Valaques et de la province de
Valachie, devenue indépendante au XIVème siècle.
Une autre conséquence directe de l’invasion mongole fut la naissance de la
Moldavie. En effet, un voïévode autochtone, originaire de la province de Maramures, a
profité des affrontements hungaro-mongoles pour déclarer l’indépendance de la
Moldavie. Par contre, la Transylvanie restait toujours sous occupation hongroise et la
province de Dobroudja sous l’influence directe de l’Empire bulgare. Cet équilibre
fragile fut rompu avec l’arrivée des Turcs ; les voïévodats roumains ont alors joué le
rôle d’espace tampon pendant l’affrontement des grandes puissances. Cette situation a
duré pendant des années, les principautés roumaines de Moldavie et de Valachie
devenant progressivement une périphérie de l’Empire Ottoman. La Transylvanie était
toujours annexée à l’Empire hongrois. L’époque des Lumières va surprendre les
Principautés roumaines dans cette configuration de soumission aux grandes puissances.
« L’idée nationale, écrit Traian Sandu, a connu aussi une naissance sous tutelle, loin des
fracas révolutionnaires à l’échelle européenne. Elle émergea en Transylvanie, au sein
des élites uniates, qui tentèrent en vain de jouer le rapprochement avec le catholicisme
afin d’obtenir la promotion politique de la religion officielle. (…) Dans ce contexte
délétère, la pénétration des Lumières se fit à la fois par les liens avec les Transylvains
plus gâtés et par l’appétit des puissances européennes à l’égard d’un espace d’autant
plus durement que mal tenu par la puissance ottomane en recul : ce fut le début de la
‘Question d’orient’ »3.
Cette période est cruciale pour l’évolution ultérieure de la Roumanie. En effet, la
conscience nationale naît, dans ce contexte et dans cette période, en Transylvanie,
parallèlement à l’idéologie libérale. Le facteur favorable est l’existence de divergences
entre les élites hongroises et autrichiennes. C’est dans cette période, aussi, que
l’Orthodoxie devient la religion dominante dans les Provinces ; de sorte que l’union
nationale devait passer dorénavant par l’union religieuse. Il est essentiel de rappeler
que, jusqu’à la fin du XIXème siècle, les trois voïévodats (Valachie, Moldavie et

3
SANDU, Traian, op. cit, pp. 23-24

12
Transylvanie) ont été sous domination étrangère (les deux premiers sous domination
ottomane pendant 500 ans environ, le troisième sous la domination des Habsbourg, puis
sous domination austro-hongroise). Le rêve de l’union des provinces roumaines s’est
réalisé en deux temps : d’abord, avec l’union de la Valachie et de la Moldavie en 1859,
sous le nom de Roumanie, avec Bucarest comme capitale ; puis, avec l’union des trois
provinces (Moldavie, Valachie, Transylvanie) le 1er décembre 1918, date symbolique
devenue depuis la Journée nationale de la Roumanie.
Il faut souligner ici une particularité propre à la Roumanie : l’union des
Provinces roumaines et l’évolution de l’idée de nation, comme celle du nationalisme, se
sont faites sous tutelles successives (russe, française et allemande), en fonction de
l’évolution des sphères d’influence des Grandes Puissances. Cette situation aura des
conséquences directes sur la trajectoire que la Roumanie a prise plus tard et constitue
certainement une des pistes d’explication des particularités roumaines. Et si, au
XIXème siècle, toute l’Europe se trouvait en plein processus de modernisation, la
Roumanie naissante, fragmentée et fragilisée par les différentes vagues de migration, est
restée essentiellement agraire.
Une fois sous influence russe (après la victoire de la Russie sur la Porte), dès les
années 1830, la « Roumanie » (les Provinces roumaines) connaît les premières
impulsions nationalistes, mais aussi les premières modernisations concernant
essentiellement les infrastructures et les institutions. C’est la société entière qui
bénéficie de cet esprit de modernisation, quand bien même le pays demeure encore
essentiellement agricole, avec une progression très modeste de l’industrie. De fait, c’est
parce que la Russie a souhaité étendre son emprise sur la Transylvanie (laquelle devait
gérer la question du nationalisme, de plus en plus mal vu par les Hongrois, ainsi que les
aspirations libérales des élites), que Paris et Londres ont été poussés à réagir. Car, non
seulement la Russie avait la main mise sur la Moldavie, mais elle gérait aussi la
Valachie comme un « protectorat » pour le compte de la Turquie. En voulant étendre
aussi son influence en Transylvanie, la Russie allait rompre un équilibre fragile entre
Occident et Orient. Cette situation inédite a permis au régime français de Napoléon III
d’avoir une présence prés des bouches de Danube, mais aussi de mettre en avant sa
mission de « civilisateur ». Quant à la Roumanie, elle se trouvait, pour la première fois
de son histoire, sous la tutelle (voulue) d’un pays riche, lointain et culturellement bien
supérieur à ses anciens tuteurs.
C’est la Conférence de Paris qui a favorisé, indirectement, l’union des deux
Principautés roumaines de Moldavie et Valachie en 1859, sous la « Présidence »

13
d’Alexandru Ion Cuza. C’est alors que les marchés des deux Principautés s’unissent et
que des institutions calquées sur le modèle français voient le jour (la Cour des Comptes,
le Conseil d’Etat, ou encore le Code pénal et le Code de procédure pénale). « La
Révolution française, écrit Georges Castellan, et surtout la grande crise européenne
produite par l’Empire napoléonien ouvrirent les Pays roumains à de nouvelles
influences. ( …) Mais si Napoléon ne s’intéressa aux Pays roumains qu’en fonction de
sa politique russe, l’image de la « Grande Nation » ne fut pas oubliée et son attraction
se fit sentir sur la génération suivante »4.
Pour Catherine Durandin, « cette pénétration de l’influence française s’est
traduite par la création d’instituts d’enseignement français à Iassi et à Bucarest, par le
rôle de divulgateurs de cette langue qu’ont exercé les officiers et les diplomates russes
qui occupent les principautés entre 1829 et 1834 (…) »5.Cependant, malgré ses efforts
de modernisation, la Roumanie enregistre d’énormes retards dans tous les domaines,
dans la mesure où les élites locales souhaitaient « l’adaptation (de la modernisation) aux
rythmes et spécificités locales, afin d’éviter les phénomènes de rejet ou de distorsion
liés à une greffe factice »6. Les mouvements de 1848, qui ont embrasé l’Europe toute
entière, ont eu des échos en Roumanie aussi, provoquant une réflexion nouvelle sur la
modernité, la légitimité du pouvoir étatique et le rôle de l’Etat. Pour la Roumanie, cette
modernité a pris plutôt des formes idéologiques, politiques et sociales.
C’est dans ce contexte que, victime d’un coup d’Etat, le Prince Cuza perd le
pouvoir en février 1866 et, encore une fois, ce sont des puissances étrangères (la France
de Napoléon III et la Prusse de Bismarck) qui choisissent et imposent à la tête de la
Roumanie un Prince étranger, Charles de Hohenzollern. Selon Catherine Durandin, c’est
lui qui « servira la cause royaliste en France au moment du rapprochement diplomatique
franco-roumain en 1913 »7. Carol - pour les Roumains - devenu Prince, puis Roi de la
Roumanie jusqu’en 1914, a régné en maître sur la Roumanie, disposant d’un plein
pouvoir sur le Premier Ministre et d’une influence non négligeable sur la classe
politique roumaine. « Dans le système d’alternance partisane, analyse Traian Sandu,
entre conservateurs et libéraux par arbitrage royal - la ‘rotative’ gouvernementale -, le
souverain détenait un pouvoir qui lui soumettait la classe politique. Elle a rendu inutile
la formation d’un système de partis politiques complexe, structuré, représentant les

4
CASTELLAN, Georges, Histoire du Peuple Roumain, Ed. Armeline, Crozon, 2002, p. 123
5
DURANDIN, Catherine, L’Histoire de la Nation Roumaine, Ed. Complexe, 1994, p. 36
6
SANDU, Traian, op. cit., p. 30
7
DURANDIN, Catherine, op. cit, p. 56

14
divers intérêts des groupes sociaux, et qui aurait pu en retour éduquer la société au
débat démocratique »8.
La période qui s’étend des années 1870 à 1914 s’avère décisive, en raison de
deux événements cruciaux pour le développement ultérieur de la Roumanie : d’abord, la
proclamation de l’indépendance du pays en 1877 et, par la suite, le passage de la
Roumanie au statut de Royaume en 1881. Puis, la période de la Première Guerre
mondiale et celle de l’Entre deux Guerres ont eu un impact tout aussi conséquent sur
l’évolution du pays ; c’est dans ces périodes-là qu’il convient de chercher des éléments
de réponse sur la trajectoire et la physionomie de la transition postcommuniste d’après
1989.
En ce sens, il convient, d’abord, de rappeler les différentes alliances auxquelles
la Roumanie a participé pendant cette période, ainsi que leurs conséquences ultérieures.
Dés 1913, la Roumanie fait le choix de participer à la Guerre des Balkans, aux côtés des
Serbes et des Grecs, contre la Bulgarie afin de récupérer « Dobroudja » (un territoire
qu’elle détiendra jusqu’en 1940). Globalement, durant cette période, aucun réel progrès
n’a été fait en faveur de la démocratie. Des différences marquantes de points de vue
politiques sont apparues entre le roi Carol et ses Ministres, qui ont eu d’importantes
conséquences pour l’avenir du pays. Ainsi, le 3 août 1914, le Conseil de la Couronne
(l’équivalent d’un Conseil des Ministres) rejette la proposition du Roi de s’allier à
l’Allemagne, à la Hongrie et à l’Autriche et vote à l’unanimité la neutralité. Mais le
neveu et successeur du roi Carol se range finalement du côté des Libéraux au pouvoir et
œuvre en faveur d’une alliance avec la France, l’Angleterre et la Russie. De sorte que,
avec les accords de paix de Versailles en 1919, la Roumanie sort gagnante du conflit en
termes de territoire, car la stratégie des Grandes Puissances était de créer des Etats
territorialement puissants en Europe de l’Est. C’est ainsi qu’elle récupère la
Transylvanie et une partie de la province de Banat (sur la Hongrie), la province de
Bucovine (auparavant annexée à l’Autriche) et la Bessarabie (cédée par la Russie). Son
territoire double alors de superficie, dans un espace de temps relativement court, ce qui
provoque la montée, et même l’exacerbation par les intellectuels roumains, du
nationalisme roumain. Mais, sorti vainqueur de la guerre, l’Etat roumain avait perdu
près de 10% de sa population, la totalité de sa réserve en or et sa production agricole
n’était plus suffisante pour nourrir la population.

8
SANDU, Traian, op. cit., p. 31

15
Dès lors, la Roumanie s’est trouvée dans une configuration dans laquelle elle
devait composer avec des provinces ayant certes une conscience nationale, mais qui
avaient des traditions administratives, culturelles et religieuses différentes. De même,
les systèmes financiers, les lois, les transports ou encore les systèmes d’éducation
étaient différents d’une province à l’autre. De fait, en 1918, la Roumanie, autrefois
peuplée seulement de roumains, est devenue une nation multiculturelle, dont les
minorités ethniques représentaient plus de 29% de la population. C’est dans ce contexte
que la Constitution de 1923 est votée : elle confère des pouvoirs élargis au Roi, y
compris le droit de veto pour l’adoption d’une loi. En raison de la concentration du
pouvoir de décision à Bucarest, on a pu constater, dans la plupart des cas, un vrai
décalage entre le peuple et les dirigeants, ainsi que l’absence constante de consensus au
sein même du Gouvernement. L’absence d’efforts véritables en faveur des petits
paysans - dans un pays encore principalement agraire - et le manque constant de places
de travail ont constitué les ingrédients premiers du mécontentement populaire.
L’arrivée au pouvoir du Roi Carol II en 1930 n’a fait qu’empirer la situation,
dans la mesure où il a œuvré plus pour son enrichissement personnel, ainsi que celui de
ses proches collaborateurs, que pour le développement du pays. Ce type de
comportement, sur un fond européen d’autoritarisme, ne pouvait qu’accroître le
sentiment nationaliste. En Roumanie, celui-ci a été entretenu et exacerbé par les milieux
intellectuels de l’époque : toute une génération d’intellectuels s’est approprié ce type de
discours et, finalement, les élèves ont dépassé leurs maîtres, puisque leurs discours et
leurs comportements se sont progressivement radicalisés. En 1945, Eugène Ionesco
pouvait écrire : « Tout aurait été très différent si ces deux maîtres (les philosophe Nae
Ionescu et l’écrivain Mircea Eliade) avaient été des bons maîtres penseurs. (…) Si Nae
Ionescu n’avait jamais existé…. Nous aurions pu avoir aujourd’hui une merveilleuse
génération de leaders âgés de 35 à 40 ans. A cause de lui, nous avons assisté à la
naissance d’une génération de fascistes. C’est lui qui a créée une Roumanie stupide,
réactionnaire, effrayante »9.
Face à la faiblesse des partis politiques traditionnels, portée par une jeunesse
éduquée et contestataire, la Garde de Fer est devenu la principale force politique du
pays. A vrai dire, elle a été la seule force politique, en Roumanie, calquée sur le modèle
fasciste mais d’inspiration interne, à arriver au pouvoir sans aucune aide extérieure. Son

9
Citation reprise à l’identique de GALLAGHER, Tom, Furtul unei Natiuni, Ed. Humanitas, Bucarest,
2004, p. 50

16
leader, Corneliu Codreanu, considérait la démocratie comme étant « une tromperie
venue de l’Occident »10. Les élections de décembre 1937 ont encore empiré la situation,
car aucune majorité parlementaire n’a pu voir le jour. Compte tenu de la complexité de
la situation interne, et aussi du contexte international, le Roi Carol s’est trouvé dans
l’impossibilité de contrôler la Garde de Fer ; dès lors, il a décidé de la mettre hors la
loi et d’abattre son leader. Très affaiblie sur le plan interne, la Roumanie s’est vue
forcer le 26 juin 1940 de rendre la Bessarabie à la Russie. Quelques jours plus tard, le
30 juin 1940, c’est une grande partie de la Transylvanie qui a été cédée à la Hongrie par
suite des accords de Vienne. Le Roi a fui le pays et a été remplacé par le Général Ion
Antonescu. En admirateur de la Garde de Fer, obsédé par l’idée de récupérer les
Provinces roumaines perdues, celui-ci était convaincu que seule l’Allemagne nazie était
en mesure de l’aider à réaliser son dessein. Cette obsession l’a conduit, non seulement à
s’allier à l’Allemagne nazie, mais aussi à légaliser à nouveau la Garde de Fer. Celle-ci,
avec l’appui de l’Allemagne nazie, est devenue la principale force politique du pays,
suscitant une dramatique poussée d’antisémitisme dans la population.
C’est ainsi que la Roumanie a été conduite à attaquer l’Union Soviétique, à côté
des Allemands. Ce choix stratégique du Général Antonescu s’est révélé, finalement,
désastreux pour le pays : en effet, même si celui-ci a été évincé du pouvoir par le Roi
Michel, la Roumanie devait non seulement perdre une partie de son territoire, mais, plus
gravement encore, allait perdre son indépendance. En fin de compte, non seulement la
Roumanie a participé à la guerre germano-russe de 1941 à 1944, mais, en plus, elle a
payé « fin août 1944, la double défaite des armes et de l’idéologie allemande face à la
conquête soviétique » 11 . G. Gafencu, Ministre des Affaires Étrangères, écrira à cet
égard : « La Roumanie s’était dirigée vers la voie de l’Axe. Elle ne pouvait rompre avec
ses nouveaux amis sans s’exposer à un isolement total. Or la voie de l’Axe conduisait
tout droit à la capitulation. La même voie devait conduire à bien d’autres capitulations
encore. Mais il n’était pas possible de la changer : la nouvelle politique coûtait cher,
mais c’était une politique »12. La fin de la guerre a laissé la Roumanie non seulement
très appauvrie, mais plus encore, sous la tutelle soviétique.

10
GALLAGHER, Tom, op. cit., p. 51
11
DURANDIN, Catherine, op. cit., p. 97
12
Citation reprise dans GALLAGHER, Tom, op. cit. GAFENCU, Grigore, Préliminaires de la guerre à
l’Est, Paris, 1945, p. 349

17
S’agissant de l’évolution politique de la Roumanie, plusieurs aspects doivent être
ici fortement soulignés. En premier lieu, la Monarchie Constitutionnelle, qui a duré de
1866 à 1938, a été une période suffisamment longue pour que le pays ait le temps de
créer des institutions politiques viables. Mais il ne faut pas oublier que le pays n’avait
pas de tradition d’autogouvernement, pas de tradition économique et peu d’élites. Et,
bien qu’il n’existait pas dans le pays de clivages religieux ou ethniques importants, bien
que le Roi n’ait pas manqué de légitimité aux yeux de la population, il est cependant
paradoxal de constater que les institutions n’ont pas été consolidées et qu’il n’y a pas
eu, comme dans d’autres pays d’Europe, une évolution vers un régime démocratique.
Calqué sur le modèle français d’une gestion centralisée, le régime a connu un fossé
grandissant entre le centre du pouvoir (Bucarest) et le reste du pays. Outre un retard
économique considérable, aucun effort n’a été fait dans le domaine de l’alphabétisation
de la population. Catherine Durandin note à ce sujet : « Les fragilités de la Nation
imposaient à l’Etat d’être fort. Il comprit la force dans l’application d’un programme de
centralisme, refusé par des populations de tradition divergente, les Transylvains, les
Bessarabiens, et dénoncé par les minorités nationales auprès de la Société des Nations.
L’Etat s’instaure en quête d’une grande nation incertaine »13.
En second lieu, le pays n’avait pas assez d’expérience, du point de vue de la
gouvernance, pour gérer, à partir de 1918, à la fois le doublement de son territoire, une
augmentation considérable de sa population et, surtout, les minorités ethniques qu’il
comprenait. Même si, en 1937, le pays était le premier producteur de pétrole de toute
l’Europe et si une partie de la production agricole était destinée à l’exportation, la
gestion du pays était si catastrophique qu’à la fin de la guerre la Roumanie est devenue
l’un des pays les plus pauvres d’Europe. Il est permis de penser que, si le pays avait pu
garder sa neutralité et si les élections des années 1930 n’avaient pas été manipulées (ce
qui a favorisé l’arrivée au pouvoir de la Garde de Fer), la Roumanie aurait pu très
probablement, malgré tout, évoluer vers une trajectoire démocratique, dans la mesure où
les deux principales forces politiques du pays (le Parti Libéral et le Parti Paysan) étaient
assez solides pour créer une démocratie consensuelle. Mais, avec l’arrivée du
communisme après la guerre, l’évolution vers la démocratie sera déviée pour près d’un
demi-siècle.
« Le régime communiste en Roumanie, écrit T. Sandu, prit des formes absolues,
délirantes, cruelles, plus longuement et plus intensément que dans les pays d’Europe

13
DURANDIN, Catherine, op. cit., p. 84

18
Centrale, rapprochant davantage ce pays de l’Albanie que de la Hongrie ou de la
Tchécoslovaquie. La tradition de violence politique, l’absence de culture de compromis
et le mépris des dirigeants pour la vie de leurs administrés offrirent au régime totalitaire
soviétique des cadres propices pour une des hypothèses les plus hideuses et les plus
insidieuses - car sachant user de la fibre patriotique - des régimes communistes »14. A
notre sens, le régime communiste fait partie des régimes qu’Adam Przeworski qualifie
de post-staliniens, c’est-à-dire des régimes ayant la mainmise sur l’ensemble de la
population. Il faut rappeler que le Parti communiste roumain, qui représentait une force
politique minoritaire dans le pays, donc très peu représentative, non seulement est arrivé
au pouvoir, mais, qui plus est, est devenu progressivement un parti unique. A cet égard,
Catherine Durandin écrit : « Le handicap majeur pour les communistes (…) réside dans
la quasi-inexistence du Parti en Roumanie en 1944 (…) L’équipe des communistes qui
gagne la direction du pouvoir en 1944 témoigne, de par sa composition, de l’histoire du
Parti. Elle est composée de quelques groupes de militaires antifascistes et syndicaux,
issus du monde ouvrier, militants formés dans la clandestinité, le Parti Communiste
ayant été interdit en 1924 »15.
Dans la période de l’après-guerre, la date du 30 décembre 1947 est essentielle,
lorsque le Roi se voit contraint d’abdiquer. Mais ce n’est que le 4 février 1948 que le
« traité d’amitié, de collaboration et d’aide réciproque » entre la Roumanie et l’URSS
est officiellement signé. Le pays connaît alors un processus de nationalisation de
l’industrie, accompagné de la collectivisation de l’agriculture. La religion orthodoxe est
imposée comme seule religion tolérée et un système répressif remplace progressivement
l’appareil judicaire en place. Tous les résistants au régime sont progressivement écartés.
L’arrivée de Gheorghe Gheorghiu-Dej à la tête du Parti Communiste (de 1945 à 1965)
est synonyme de l’apparition d’une forme de communisme typiquement roumaine. Tout
en restant sous la tutelle soviétique, celui-ci a essayé de se désolidariser des décisions
de Moscou, avec le relâchement de l’endoctrinement, la suppression des cours de langue
russe obligatoires à l’école, l’opposition à la réorganisation du COMECOM et la
réduction de la pression sur la société. De sorte que l’image du Parti Communiste était
plutôt favorable au sein de la population. C’est dans ce contexte que Nicolas Ceausescu
arrive au pouvoir en mars 1965, par suite du décès de Gheorghiu-Dej.

14
SANDU, Traian, op. cit. , p. 38
15
DURANDIN, Catherine, op. cit. , p. 102

19
Sa politique nationaliste, son désir de privilégier l’intérêt national et sa remise en
cause de la loyauté envers les Soviétiques le distinguent clairement, par son
comportement et ses décisions, de tous les autres leaders du Bloc de l’Est. Ainsi,
Ceausescu s’est opposé à l’extension du Traité de Varsovie aux forces armées de ses
membres signataires du Traité et à l’invasion de Prague par l’armée soviétique en 1968.
De la même manière, la Roumanie a été le seul pays du bloc de l’Est à continuer, après
la Guerre des Six Jours, à avoir des relations diplomatiques avec Israël. Toutes ces
actions lui valurent l’admiration de l’Occident : le Général de Gaulle, comme le
Président américain Richard Nixon, se déplaceront en Roumanie pour lui rendre visite.
Dans le même sens, la Roumanie a été accueillie au FMI et à la BIRD. Au plan interne,
au début de son arrivée au pouvoir, Ceausescu a orienté le pays vers l’industrie
(l’implantation de l’usine automobile Dacia, sous licence Renault, date de cette
période), tant l’industrie des biens de consommation que l’industrie énergétique, car la
Roumanie disposait de ressources pétrolières importantes. Ce processus
d’industrialisation accélérée a provoqué une augmentation considérable des besoins en
force de travail, à laquelle le Parti a répondu par la construction de plus en plus
importante d’HLM, afin de loger en ville des milliers de travailleurs venus
essentiellement des campagnes roumaines.
Pour mener à bien sa politique, Ceausescu a été obligé d’emprunter de l’argent
auprès des organismes de crédit internationaux ; mais il s’est rendu compte, à ses
dépends, que cette décision était incompatible avec son rêve nationaliste et que ces
mêmes organismes pouvaient l’empêcher de mener la politique interne qu’il souhaitait.
Dès la fin des années 70, il décide donc de rembourser intégralement la dette externe du
pays, au prix de sacrifices humains inimaginables. Et, afin de mieux contrôler la
population qui s’oppose progressivement à sa politique d’austérité, toute forme
d’opposition au régime se voit détruite avant même qu’elle n’ait pu se manifester. Par
ailleurs, Elena, l’épouse de Ceausescu, prend la tête du Département de nomination des
hauts cadres au sein du Parti Communiste, ce qui lui permet de faire un tri sélectif quant
aux hommes de confiance à placer dans les postes clés du parti. Ces mesures vont de
pair avec la mise à l’écart de toutes les élites ethniques et un processus continu
d’homogénéisation de la population est mis en place au nom du nationalisme roumain.
De fait, l’accroissement du pouvoir personnel de Ceausescu se transforme
progressivement en une dictature personnelle. Peu à peu, le pays se renferme sur lui-
même, la population vivant dans la pauvreté et dans la peur, sous le contrôle
omniprésent et constant de la Securitate, qui réussit à instaurer un climat de terreur.

20
Dans ce contexte, une partie des élites contestataires ont réussi, au péril de leurs vies, à
s’enfuir à l’étranger. Ceux qui sont restés et qui ont osé exprimer leur désaccord avec la
politique de Ceausescu (vis-à-vis de l’isolement du pays, de l’enrichissement personnel
de Ceausescu et de sa famille, ou encore de la destruction massive des villages
roumains), étaient pour la plupart d’anciens membres du Parti Communiste que
Ceausescu et son épouse avait volontairement écartés de la vie politique.
Le meilleur exemple en est la lettre ouverte adressée à Ceausescu (voir Annexe
1) le 10 mars 1989 par six signataires, dans laquelle ceux-ci expriment ouvertement leur
désaccord avec la politique interne et ses effets sur la population. Mais, à ce moment là,
le peuple était anéanti et incapable de réagir. Comment remettre en cause un régime
dont le Parti unique (Parti Communiste) compte plus de 4 millions de membres ?
Comment, dans un pays croyant, remettre en cause un régime auquel l’Eglise elle même
incite à faire confiance (le Patriarche lui-même était un membre actif de la Securitate et
défenseur actif du communisme ; en 1995, il justifiera sa position en affirmant : « Dieu
a permis l’existence même du communisme, pour qu’il puisse être vaincu par la
foi »16) ?
Pourtant, la crise finale du régime se met en place fin 1989, sur fond de lassitude
des Roumains, combinée à un contexte international unique dans le Bloc de l’Est. De
fait, il a suffit d’une étincelle pour que le régime construit sur l’idéologie communiste,
et le système social qui lui était associé, s’effondre comme un château de cartes. Ce
régime, qui avait pu s’imposer relativement facilement du fait de l’absence de culture
démocratique dans le pays, qui s’était renforcé année après année grâce au nationalisme
et à l’adhésion du plus grand nombre, va s’effondrer, car miné par l’échec de la
politique économique du pays. Même si l’adhésion du peuple était demandé, puis
imposée par la suite, même si la population était devenue dépendante et soumise, le
peuple s’est révolté contre la faim, la misère, la pauvreté et le manque de liberté. Une
fois écarté du pouvoir, une fois le pays libre de son dictateur, une transition vers un
autre type de régime pouvait commencer. Mais dans un pays où le sentiment de
dépendance vis-à-vis de l’Etat était « cultivé » depuis des années, puis accentué avec
l’arrivée au pouvoir des communistes, il était évident que la transition ne pouvait pas
être facile. Pour Catherine Durandin, une autre difficulté majeure caractérise la
situation : « Le problème de fond, celui de l’articulation entre nationalisme et
démocratie, citoyenneté et identité nationale, droit historique et Droits de l’Homme,

16
PEPINE, Horatiu, « Armata si Biserica », Revue 22, no. 44, Novembre 1995, p. 7

21
droit du citoyen d’appartenir à un groupe minoritaire, est le grand défi philosophique et
politique que Ceausescu laissa ouvert pour ses héritiers comme pour ses fossoyeurs »17.
Ainsi, en décembre 1989, la Roumanie prend le chemin périlleux de la transition
démocratique. A vrai dire, si le choix de la destination n’était pas connu à l’avance,
l’évolution vers un régime démocratique était souhaitée. Entamée depuis plus de 20 ans,
aujourd’hui encore, ce processus semble être sans fin, chaotique, sinueux et bien plus
complexe que dans d’autres pays de l’Europe Centrale et Orientale. Car, au delà du
choix d’un nouveau régime politique, c’est un autre problème de fond qui s’impose :
celui de la construction ou de la reconstruction d’une véritable identité, mais aussi celle
de la reconstruction d’une nation anéantie. C’est cette période que nous nous proposons
d’étudier, à l’aide des théories de la transition démocratique développées avant et après
1989.

II. Objet de recherche

L’objet de recherche de cette étude concerne la transition démocratique en


Roumanie, appréhendée et expliquée à la lumière des théories de la transition
démocratique. Le point de départ de cette étude se trouve dans la définition donnée par
Guy Hermet du phénomène de la transition démocratique : « la période de temps qui
s’écoule de la chute ou des convulsions finales d’une dictature d’une espèce ou d’une
autre, à l’établissement d’un régime reconnaissable comme démocratique dans ses
apparences, au moins » 18.
L’expérience de transition démocratique analysée dans cette étude présente la
particularité d’être limitée dans le temps (la période concernée court depuis la chute de
Ceausescu jusqu’à nos jours) et dans l’espace (la Roumanie seule est concernée). Le
choix de prendre la Roumanie comme cas d’étude s’explique, principalement, par des
motifs de nature objective, mais également par des considérations d’ordre subjectif.
L’expérience roumaine de transition démocratique constitue, assurément, l’une
des plus longues et des plus complexes de tout l’espace post communiste. Non
seulement la trajectoire sinueuse de la transition roumaine est extrêmement intéressante,

17
DURANDIN, Catherine, op. cit., p. 124
18
HERMET, Guy, « L’autoritarisme » in, M. GRAWITZ, J. LECA, Traité de Science Politique. 2, Les
régimes politiques contemporains, Paris, PUF, 1985, p.269

22
mais la Roumanie est, aussi, le seul pays d’Europe centrale et orientale à avoir
expérimenté une révolution, donc un changement de régime d’une rare violence,
d’autant plus qu’il est aussi le seul à avoir exécuté son Président. En outre, le cas
roumain offre l’intérêt d’analyser, en période de transition démocratique, la dualité des
élites, la lenteur des réformes démocratiques, ainsi que les sentiments de pessimisme,
qui a gagné progressivement la population, et de nostalgie, pour une partie de la
population, de la période communiste.
Par ailleurs, le fait d’avoir vécu en direct la Révolution roumaine, ainsi qu’une
partie de la période de transition étudiée, a pu nous apparaître comme un avantage,
même si la distance par rapport à l’objet d’étude est évidemment restée de rigueur dans
cette recherche. Qui plus est, la facilité d’accès aux informations en langue roumaine
constitue, sans nul doute, un facteur très favorable.
L’étude de la transition démocratique en Roumanie est abordée ici d’un point de
vue singulier : par le biais des théories de la transition démocratique, dont le
développement remonte bien avant sa survenance dans les pays de l’espace communiste
européen. Notre intention est de vérifier si les théories de la transition existantes avant
1989 auraient pu permettre de prévoir l’explosion du Bloc communiste ou, tout du
moins, d’en identifier les signes avant-coureurs, au moins dans le cas roumain. Car le
phénomène, il faut le rappeler, paraissait impensable avant 1989. Mais, précisément,
dans ce cas-là (la Roumanie), la tâche s’est avérée d’autant plus difficile que le régime
communiste roumain appartient à la catégorie des régimes que Linz et Stepan désignent
comme des régimes « post-totalitaires ». 19 En effet, ces auteurs considèrent que les
régimes communistes post staliniens ne peuvent être rattachés à aucun type de régime
connus jusqu’alors (régimes démocratiques, autoritaires et totalitaires), mais relèvent au
contraire d’une catégorie spécifique : les ‘régimes post-totalitaires’.
Avec le cas roumain, on se trouve donc dans une configuration inédite : un
régime au départ post-totalitaire, qui mène à une révolution sanglante, dans un climat
est-européen explosif. Comprendre la révolution et la transition roumaines à l’aide des
théories de la transition démocratique d’avant 1989 s’avère en définitive une tache bien
complexe, en raison des limites du pouvoir explicatif de ces théories. Celles-ci, dans la
plupart des cas, énoncent une évolution inéluctable vers la démocratie. Or, comme le

19
LINZ, Juan, STEPAN, Alfred, Problems of Democratic Transition and Consolidation. Southern
Europe, South America and Post- Communist Europe, Baltimore, John Hopkins University Press, 1996,
pp. 41-42

23
souligne M. Dobry, « il n’y a pas ‘d’histoire naturelle’ propre à la construction
démocratique, il n’y a pas de lois de développement historique menant de telles ‘pré-
conditions’ ou ‘codes génétiques’ à la démocratie en passant par telle ou telle étape
supposée ‘nécessaire’. (…) Quels que soient les trajectoires historiques des
démocratisations, leurs temporalités et la place de la violence en leur sein, leur caractère
exogène ou endogène (etc.), une conclusion simple s’impose en effet : on construit la
démocratie avec des gens qui ne ‘croient ‘pas tous – dans nombre des cas il s’agit là
d’un euphémisme audacieux - dans la démocratie. (…) C’est pourquoi il ne faut pas
s’inquiéter à l’excès de ce qu’on ait eu affaire, dans, par exemple, le cas des
‘transitions’ dans l’Europe Centrale et Orientale, à des contextes où la démocratie est
apparue, comme on l’a souvent dit, ‘sans alternative’.20
Dans le contexte de pays de l’Europe Centrale et Orientale le cadre initial
d’analyse n’était pas du tout semblable a celui qui caractérisait les transitions des pays
d’Amérique Latine, d’Afrique, ou du bassin sud méditerranéen. Globalement l’histoire
et les enjeux propres à ces pays, n’étaient pas tout, ou alors partiellement identiques à
celles des PECO. L’histoire du continent est-européen a été très mouvementé et le
régime communiste instauré dans les pays au sein du bloc a été plus ou moins sévère,
allant jusqu’à des tendances totalitaires ou dictatoriales. Il devenait alors évident,
qu’une autre manière d’aborder les transitions démocratiques était nécessaire. Si nous
ajoutons à cela la dynamique des élites, qui change d’un pays à l’autre - des élites
relativement consolidés (cas de la Pologne) ayant favorisé une transition négociée, à des
élites quasi inexistantes (cas de la Roumanie) avec les conséquences survenues plus tard
-, changer l’angle analytique dans l’étude des transitions apparaît comme une condition
sine qua non de la compréhension du phénomène.
Nous avons assisté ainsi à un glissement des variables de l’échelle macro
politique à l’échelle micro politique, avec un fort accent mis sur les variables politiques,
donc, implicitement, sur les choix des acteurs. Nous faisons nôtre, à cet égard, le point
de vue de R. Banegas : « Deux postulats fondent cette réorientation : d’abord, l’idée que
les variables politiques importent plus que les autres dans la compréhension des
processus de transition. Ainsi, ‘l’ouverture’, la libéralisation des régimes autoritaires ne
pourrait se comprendre qu’au regard de la lutte pour le pouvoir que se livrent les divers
groupes et factions au sein de l’Etat. Ensuite le postulat selon lequel les transitions

20
DOBRY, Michel, « Le processus de transition à la démocratie », in Culture & Conflits, no 17, 1995,
pp. 3-8

24
démocratiques sont des situations d’anormalité ou l’action stratégique des élites, le
talent, l’habileté politique des leaders sont décisifs pour penser le ‘moment’ du
changement de régime et comprendre les divergences de trajectoire. Cette réhabilitation
de l’action, des variables politiques a aussi permis d’insister de manière salutaire sur le
caractère indéterminé des transitions démocratiques. L’incertitude est désormais
introduite comme ‘paramètre’ central des transitions »21.
A la lumière de cette réorientation des théories de la transition, nous nous
sommes fixés comme objectif de comprendre la révolution et la transition roumaines,
afin d’ expliquer ses traits de caractère propres. Objet d’étude fascinant et en perpétuel
changement, le processus de transition demeure sinueux et unique de par sa trajectoire
et sa longévité.

III. Les approches théoriques et méthodologiques

La production théorique élaborée à partir des transitions démocratiques est très


riche, de la même manière que les tentatives d’explication de ces transitions à l’aide de
ces théories. Dans cette étude, nous nous proposons d’effectuer une relecture de la
révolution et de la transition roumaines, afin de présenter des éléments d’explication de
ces phénomènes, en prenant naturellement en compte les particularismes de la situation
de la Roumanie. Nous sommes partis de l’hypothèse que, dans ce type de recherche,
quelle que soit la problématique, il est fort probable que les variables explicatives soient
en définitive propres à chaque contexte national. C’est pourquoi il nous semble
nécessaire, dans l’analyse comparative, d’avoir un cadre théorique adapté à chaque
situation nationale.
Par comparaison avec d’autres travaux effectués dans le même champ, mais à
vocation plus globale, notre ambition est plus mesurée, dans la mesure où notre cadre
d’analyse est limité dans le temps (depuis la révolution de 1989 et durant les vingt
dernières années) et dans l’espace (le cas roumain). Précisément, du point de vue
théorique, nous ne saurions prétendre à l’exhaustivité parfaite dans l’analyse des
théories de la transition démocratique d’avant et d’après 1989, tant la production

21
BANEGAS, Richard, « Les transitions démocratiques : mobilisations collectives et fluidité
politique », in Culture & Conflits, no 12, 1993, pp. 105-140

25
scientifique en la matière a été considérable. En revanche, nous avons tenté d’élaborer
une typologie de ces théories, d’abord celles développées avant 1989, pour mieux
mettre en lumière les évolutions théoriques intervenues après 1989.
Dans ces conditions, l’analyse comparative des théories est au centre de cette
recherche, en tant qu’outil de la connaissance, en vue d’augmenter de manière
significative « les possibilités de compréhension et d’explication »22 des phénomènes de
transition politique. En effet, l’analyse comparative, non seulement nous offre une
occasion concrète pour tester les hypothèses mises en avant par les théories, mais en
plus, nous aide à se poser de nouvelles questions, comme le souligne Barrington
Moore : « lorsqu’on compare l’histoire d’un pays dans une perspective comparatiste, on
est amené à se poser des questions fructueuses et parfois nouvelles ». 23 Mamadou
Gazibo, dans une étude publiée à la « Revue Internationale de Politique Comparée »,
souligne qu’effectuer des comparaisons peut nous permettre de « produire des
généralisations et une mise en perspective théorique » 24 du phénomène étudié. Pour
autant, produire une théorie universellement valable, en tout lieu et pour tout
phénomène, relève assurément d’une utopie. Clifford Geertz écrit à cet égard : « les
appels pour une ‘théorie générale’ de n’importe quoi de social sonnent de plus en plus
creux, et les prétentions d’en avoir une semblent relever de la mégalomanie »25.
A la lumière de ces réflexions, et en considération de notre objet d’étude, nous
avons fait le choix de rejoindre l’hypothèse suivante, mise en avant par certains auteurs,
tels Barrington Moore et Theda Skopcol : si les trajectoires des pays en transition sont
certes très différentes, il est néanmoins possible, sur la base des éléments de similitude
existants, de dégager des démarches comparatives combinant les approches
généralisantes et singularisantes, sans pour autant penser ériger des modèles à vocation
universelle. Selon Karl Popper, « Tout connaissance - y compris nos observations - est
imprégnée de théorie ». 26 Dans cette optique, il est clair que toute recherche, sur un

22
DOGAN, Mattei, PELASSY, Dominique, Sociologie Politique Comparative. Problèmes et
Perspectives, Paris, Economica, 1982, p.11
23
MOORE, Barrington, Les origines sociales de la dictature et de la démocratie, Paris, Maspero, 1969,
p. 9
24
GAZIBO, Mamadou, « La démarche comparative binaire : Eléments méthodologiques d’une analyse
des trajectoires contrastées de démocratisations », in Revue Internationale de Politique Comparée, vol 9,
no 3, 2002, p. 428
25
GEERTZ, Clifford, Savoir local, savoir global. Les lieux du savoir, PUF, Paris, 1986, p. 8
26
POPPER, Karl, La connaissance objective, Ed. Aubier, Paris, 1991, p. 133

26
événement présent comme sur un événement passé, doit inclure un cadre interprétatif
particulier.
Dans le même sens, des spécialistes anglo-saxons ont effectué des recherches sur
les individus, avec l’idée que leurs comportements ne sont pas nécessairement
contraints par des processus (de toute nature), mais sont partie prenante d’un processus
ou d’une relation au sein de laquelle les acteurs pensent et agissent. C’est pourquoi nous
avons fait le choix de prendre en compte le comportement des acteurs et d’intégrer dans
notre étude des théories relatives au choix des acteurs.
Dans ces perspectives, notre intention est de dégager les éléments de
compréhension et d’explication de la révolution et de la transition démocratique en
Roumanie à la lumière des théories analytiques. C’est pourquoi notre interrogation porte
sur l’évolution d’un régime post totalitaire et sur les impacts du choix des acteurs sur
l’évolution de la transition roumaine, en sachant qu’une partie des acteurs du précédent
régime se sont trouvés propulsés à des postes clés dans le nouveau régime. En ce sens,
notre interrogation porte sur la capacité réelle de ces acteurs à produire des règles
conformes aux principes démocratiques, c’est-à-dire diamétralement opposées à ceux du
régime communiste auxquels ils avaient adhérés auparavant. Dans le même sens, notre
recherche porte sur la volonté, réelle ou simulée, de ces acteurs quant à l’application
des nouvelles règles démocratiques et quant à l’évolution du pays vers un régime
véritablement démocratique.
Ainsi, afin de dégager des hypothèses d’explication satisfaisantes sur le cas
roumain, nous avons fait le choix d’orienter cette étude autour de plusieurs axes de
recherche convergents : d’une part, un essai de typologie générale des théories de la
transition et l’analyse de l’évolution de ces théories ; d’autre part, une mise en
perspective des spécificités du cas roumain, pour le confronter aux théories de la
transition (d’avant et d’après 1989).
Cette étude a été réalisée, essentiellement, à partir des sources secondaires, ce
qui, il est vrai, « comporte inévitablement le risque d’employer des sources biaisées,
que ce soit en termes de cadre théoriques ou d’interprétation idéologique » 27 . Pour
autant, notre souci constant tout au long de cette recherche a été, précisément, d’éviter

27
RECAPPE, Bénédicte, Raison, émotion, institution. Comprendre les mobilisations étudiantes face à
des régimes autoritaires : Hongrie 1956, Mexique 1968, Thèse de doctorat, soutenue en 2008,
Introduction.

27
le piège des « interprétation des interprétations », en respectant les exigences de
l’objectivité scientifique.

IV. Plan de la thèse

Les objectifs de cette étude nous ont conduit, dans un premier temps, à élaborer,
dans une perspective analytique et comparative, une typologie des théories de la
transition démocratique (Première Partie). Ce travail, à notre connaissance inédit,
présente l’intérêt de mettre en perspective les évolutions théoriques induites par les
événements survenus à l’Est en 1989 et les développements consécutifs de la transition
démocratique dans les Etats d’Europe Centrale et Orientale. Ce travail constitue le cadre
d’analyse théorique indispensable et préalable à l’étude d’un cas particulier de
transition.
En effet, dans un second temps, il s’agit de présenter et d’expliquer l’expérience
roumaine de transition, à la lumière des approches théoriques. De sorte que l’étude du
cas roumain permet, en quelque sorte, de tester la validité ou, plutôt, l’opérationnalité
des théories de la transition démocratique (Deuxième Partie).

28
PREMIÈRE PARTIE

LES THEORIES DE LA TRANSITION DEMOCRATIQUE :

ESSAI DE TYPOLOGIE GENERALE

29
L’événement politique le plus marquant du XXème siècle, autre que les
transformations profondes et relativement rapides que l’humanité a pu connaître, reste sans
doute la chute du communisme, qui constitue un élément révélateur et déterminant pour la
pensée sociologique du changement. L’importance prise par l’idée de transition impose à la
réflexion théorique qui en découle de mettre en lumière des éléments de définition afin de
mieux la comprendre et l’expliquer. L’étude du champ hétéroclite que couvre l’idée de
transition, depuis son émergence dans les sciences sociales, demande d’autant plus de
prudence et de réflexion que le regard est souvent dénaturé par la variabilité de son périmètre.
La difficulté de l’analyse tient en partie à ce que le processus de transition a été
beaucoup étudié, mais sans qu’un consensus sur son contenu ne soit trouvé. Outre la
perspective historiciste qui trace le chemin des transitions démocratiques dans le temps et
dans l’espace, et les questions qui entourent ce phénomène, nous nous proposons aussi de
mettre en évidence les axes théoriques qui caractérisent ces transitions.
L’article de Maurice Godelier dans la Revue Internationale des Sciences Sociales sur
la définition de la transition démocratique constitue un bon point de départ pour notre
analyse : « Par l’expression de période de transition, on désigne une phase particulière dans
l’évolution d’une société, la phase où celle-ci rencontre de plus en plus de difficultés, internes
ou externes, à reproduire les rapports économiques et sociaux sur lesquels elle repose et qui
lui donnent une logique de fonctionnement et d’évolution spécifique ; et où, en même temps,
apparaissent des nouveaux rapports économiques et sociaux qui vont, plus ou moins vite, plus
ou moins violemment, se généraliser et devenir les conditions de fonctionnement d’une
nouvelle société »28.
Toujours selon cet auteur, de son point de vue, « analyser des processus et des
époques de transition, c’est se confronter à des moments charnières de l’histoire, des
moments qui, plus que d’autres, font ou résument l’histoire. Sur le plan théorique, cette
analyse exige la mobilisation de toutes les disciplines des sciences sociales, qui se trouvent
ainsi confrontées aux limites de leurs capacités d’interpréter l’histoire »29.
Cette situation épistémologique si unique a conduit des écoles de recherche et des
spécialistes des sciences sociales à se mobiliser autour des questions et des problèmes

28
GODELIER, Michel, « Introduction : l’analyse des processus de transition », in Revue internationale
des sciences sociales, no.114, pp.501-503, 1987
29
Ibid., p.501

30
soulevés par les phénomènes de transition. Une vaste littérature a été écrite sur les régimes
autoritaires, leurs crises ainsi que les transitions démocratiques, donnant naissance à une
véritable science de la « transitologie ».
Les premières études sur le sujet sont d’origine anglo-saxonne et elles ont mis en
avant les problèmes propres à la démocratisation, en général, et ceux de la démocratisation
post communiste en particulier. Soulignons que l’étude des transitions vers la démocratie
existait déjà comme une branche d’étude des sciences sociales ; dont l’objet était les
démocraties d’après guerre. Il s’agissait bien évidemment de l’Italie, du Japon et de
l’Allemagne de l’Ouest dans les années 50, du Portugal, de l’Espagne et de la Grèce dans les
années 70, et enfin de pays latino américains (Argentine, Brésil, Uruguay, Chili, Paraguay)
dans les années 80.
En revanche, l’utilisation du concept de transition pour décrire un changement de
régime politique (mais aussi une modification en profondeur des rapports socio-
économiques) n’a pas débuté avec la chute du Mur de Berlin et les événements consécutifs en
l’Europe Centrale et de l’Est. Ce concept n’a pas ses racines, non plus, dans l’étude des cas
latino américains, espagnols ou grecs, même si cette époque constitue un tournant dans
l’étude des transitions. L’ouvrage collectif d’O’Donnell, Schmitter et Whitehead (analysant
ces cas) constitue le socle d’une théorie générale de la transition.
On rappellera que ce concept existe au sein même de la pensée marxiste. Pour Marx,
il correspond au passage d’un stade de développement historique à un autre. Dans les années
1930, cette transition s’effectuait vers le communisme, considéré comme finalité historique.
Cette idée a beaucoup évolué dans le temps, car ce passage s’est fait ensuite des régimes
socialistes existants vers la démocratie et le capitalisme. Ainsi, la transition démocratique
conduit vers la démocratie et les formes institutionnelles qui l’accompagnent.
La transition démocratique fait renaître l’idée d’un développement généralisé de
l’économie de marché, des institutions et de ses conséquences sociales. Au XXème siècle,
l’économie de marché et la démocratie représentative semblent être un but naturel du cours
de l’Histoire. Juan Linz se range parmi les auteurs qui réduisent la transition démocratique à
un concentré du développement européen du XXème siècle : « les sociétés contemporaines
doivent assimiler un processus historique relativement long, dans quelques années critiques »
30
(traduction libre).
A la suite de la chute des régimes communistes dans l’Europe de l’Est, l’analyse et la
réflexion sur les transitions démocratiques vont être plus approfondies, plus

30
LINZ , Juan, « Transition to Democracy », in The Washington Quarterly, Eté 1990, p.143

31
institutionnalisées et les travaux plus nombreux. Ce qui explique sans doute que les
chercheurs réunis autour de cette problématique essaient aujourd’hui de mieux comprendre
ce phénomène, dont les implications et les conséquences se font sentir à l’échelle planétaire.
Dans ce vaste champ d’études n’ayant pas de bases théoriques très solides, tout reste à faire.
Un effort de recherche est donc nécessaire afin de mieux répondre aux évolutions et aux
problèmes de l’Europe de l’Est, mais aussi dans l’intention de mettre en lumière un véritable
changement de paradigme.
Toutes les écoles de recherche s’accordent cependant sur un point : les transitions
démocratiques ne peuvent pas être considérées comme des trajectoires linéaires. Il s’agit
plutôt de parcours incertains, hypothétiques, dans la mesure où les anciennes mentalités des
acteurs communistes et les nouvelles stratégies des élites au pouvoir ne sont pas toujours
compatibles ; cet état de fait favorise le désordre, des désaccords et l’anarchie sociale.
Guillermo O’Donnell avait souligné déjà, depuis 1986, que l’un « des caractères particuliers
des transitions tient à ce qu’elles sont de plus en plus incertaines. Elles obligent à naviguer
sur des mers mal cartographiées remplies de dangereux récifs. L’utilisation adroite des
instruments assure, mais sans la garantir, la fin heureuse du voyage »31.
Nous nous proposons, dans cette première partie de notre travail, d’établir d’abord un
état des théories de la transition démocratique d’avant 1989, afin d’identifier les facteurs de
transition et de préciser les débats issus de ces théories (Titre 1)), pour nous concentrer
ensuite sur les adaptations des théories aux contextes et aux spécificités des pays en transition
après 1989 (Titre 2). Nous souhaitons ainsi réaliser une lecture rétrospective des approches
théoriques, afin de mieux comprendre les variables qui déterminent les transitions
démocratiques.

31
SCHMITTER, Philippe, O’DONNELLE, Guillermo, WHITEHEAD Laurence, Transitions From
Authoritarian Rule: Tentative Conclusions About Uncertain Democracies , Baltimore, John Hopkins
University Press, 1986, pp.62-63

32
TITRE 1

LE BILAN DES THEORIES DE LA TRANSITION

DEMOCRATIQUE AVANT 1989

33
Au début du XXème siècle, les sociétés modernes ont toutes connu une crise
majeure, du fait des profonds changements et des évolutions majeures, de toute nature,
qu’elles ont alors connus: passage de la tradition à la modernité, de la société rurale à la
société urbaine, développement des réseaux de communication, etc. Cette forme de transition
a bien été définie par Emile Durkheim, qui écrivait en 1897 : « L’écroulement des structures
traditionnelles a fait table rase de tous les anciens cadres sociaux. Les unes après les autres,
elles ont été emportées soit par l’usure lente du temps, soit par des grandes commotions, mais
sans que rien ne les ait remplacées »32.
A la fin du XXème siècle, la chute du communisme a ravivé, dans un contexte bien
différent, la problématique des transitions. Les spécialistes de la transition se sont alors
orientés vers l’étude des Etats en transition du socialisme au capitalisme. A vrai dire, les
acteurs de la transition démocratique dans ces Etats pouvaient disposer d’une somme déjà
considérable de travaux ; à tout le moins, ils pouvaient ne pas être dans l’ignorance des effets
et des conséquences du processus de transition politique et économique.
La problématique de la transition est une préoccupation majeure de la politique
comparée depuis ses débuts et, plus récemment, du fait de l’hégémonie de l’ « idée
démocratique ». L’analyse comparée des expériences sud-européennes de l’après 1974 et
latino-américaines des années 1980 a produit un corpus théorique relativement consensuel,
au sein duquel le paradigme de la transition a permis de formaliser ce que Huntington désigne
sous l’appellation de « troisième vague de démocratisation ». Les travaux mondialement
connus de Guillermo O’Donnel, Philippe C. Schmitter et Laurence Whitehead ont fondé les
débuts de la transitologie33.
Le consensus a rapidement prévalu sur deux points : d’une part, l’idée que la
démocratisation peut advenir dans tous les types de contexte (à l’inverse de ce qu’avaient

32
DURKHEIM, Emile, Le suicide. Etude de sociologie, Paris, PUF, 1897, p.446
33
La notion de transition a été utilisée par les chercheurs Philippe Schmitter, Guillermo O’Donnell et
Laurence Whitehead pour définir le changement pacifique en Espagne. Leur ouvrage collectif
Transitions From Authoritarian Rule : Tentative Conclusions About Uncertain Democracies publié en
1986 devient vite une référence en la matière. Les travaux de ces auteurs ont donné naissance a une
véritable science, la transitologie, spécialisée dans l’étude des changements de régime. Toutefois, cette
notion a pu être remise en cause dans les années 90 (en particulier par la Banque Mondiale) et le terme
de réforme a parfois été préféré à celui de transition.

34
soutenu les chercheurs structuralistes et économistes34) et, d’autre part, la nécessité d’adopter
une définition minimaliste de la démocratie, reposant sur la nature codifiée de son mode de
fonctionnement35. Les chercheurs ont convenu qu’il s’agissait du même projet démocratique
en quête, non seulement d’un nouveau souffle, mais surtout de perfectionnement.
Dès 1989, l’épicentre de la vague de démocratisation s’est déplacé vers l’Europe
Centrale et Orientale. Mais le postcommunisme a offert, aussi, à la politique comparée une
occasion rare et inespérée de montrer et d’évaluer sa valeur explicative. Ce même
phénomène, sans précédent, a poussé les transitologues latino-américains à débattre avec les
spécialistes des « area studies » et à remettre en cause leurs certitudes. Philippe C. Schmitter
a été parmi les premiers à reconnaître que les instruments conceptuels nécessaires pour
l’analyse des systèmes politiques d’Europe Centrale et Orientale n’étaient plus adaptés, et
donc incompatibles avec la nouvelle situation.
Personne n’avait prévu les événements de 1989, et cette nouvelle donne a d’abord
remis en question les analyses comparatives en termes de choix rationnels et de choix des
acteurs politiques. Les analyses déterministes avaient été dans l’incapacité de prévoir
l’ampleur du phénomène. C’est Claus Offe qui va souligner plus tard, en 1997, que les
sciences sociales n’avaient pas su inventer les outils nécessaires pour analyser les causes et
les effets de ces événements historiques36. Pourtant, toute la communauté scientifique est
d’accord pour dire que l’impact du postcommunisme sur la transitologie est difficile à
mesurer et à évaluer, et qu’il y a eu une remise en cause de la validité des concepts et des
modèles d’analyse spécifiques à la transitologie.
Avec les évènements de 1989, on assiste à la fin d’un modèle de transition « prêt à
l’emploi », car, pour la première fois, les chercheurs s’accordent à dire que les chemins de

34
Nous faisons référence aux corrélations établies entre développement économique et avènement de la
démocratie, par LIPSET, Seymour Martin, dans : « Some Social Requisites for Democracy : Economic
Development and Political Legitimacy », in American Political Science Review, no 53, 1959. De plus,
d’autres études ont établi de corrélations entre l’unité nationale (comme condition préalable) et
l’avènement de la démocratie. Dans cette optique nous faisons référence aux travaux de RUSTOW
Dankwart : « Transitions to Democracy : Towards a Dynamic Model » in Comparative Politics, vol. 2,
no.3, 1970, pp. 337- 364
35
Nous faisons référence à une vision minimaliste de la démocratie, telle que décrite par Joseph
SCHUMPETER dans son livre Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1972, concernant le
mode de sélection des gouvernants ; ou encore celle de Robert DAHL, dans son livre Polyarchy :
Participation and Opposition, New Heaven, Yale University Press, 1971, concernant la participation
politique.
36
OFFE, Claus, Les démocraties modernes à l’épreuve, L’Harmattan, Logiques sociales, 1997, pp 62-65

35
l’histoire ne sont pas prédéterminés. La transition vers la démocratie n’est plus « the one best
way » ; et la transition octroyée ou négociée a montré ses limites. De sorte qu’il est très peu
probable que la notion de transition ait un jour la solidité d’un concept rigoureusement
déterminé. D’autant qu’une nouvelle variable s’impose désormais dans l’étude des
transitions, celle de l’incertitude.
Adam Przeworski est parmi les pionniers à utiliser cette nouvelle donnée dans l’étude
des transitions, toujours imprévisibles et parfois même réversibles. La transition correspond
donc à un intervalle de temps entre la chute d’une dictature et l’établissement d’un régime
reconnaissable, au moins en apparence, comme démocratique. Elle n’est donc qu’un passage,
une forme d’errance de la trajectoire politique, une hésitation entre l’ancien et le nouveau.
Centrée au départ sur l’Amérique Latine, la transitologie n’avait pas pris en compte le passé,
car elle considérait cette variable comme négligeable.
Depuis la chute du Mur de Berlin, des chercheurs slavistes et une partie des
transitologues latino-américains ont commencé à prendre en compte le «long terme » culturel
et structurel. Juan Linz et Alfred Stépan ont ainsi recours à l’histoire, mais aussi aux analyses
élaborées par les théoriciens du path dependence 37 . David Stark proposait, dès 1992, de
remplacer le terme de transition par celui de transformation38 et Michel Dobry soulignait en
2000 les « voies incertaines de la transitologie » 39 . L’auteur parle d’une théorie des
transitions « qui est probablement celle d’une ou plusieurs séquences, chemins ou trajectoires
historiques qui seraient plus ou moins caractéristiques de types de phénomènes distincts »40.
De plus, si les considérations économiques semblent être écartées des réflexions sur la
transition démocratique, parce qu’elles peuvent être trompeuses quant aux causes qui
poussent à sortir des régimes autoritaires41, en revanche, il paraît absolument nécessaire de
les introduire dans l’analyse de la consolidation démocratique. Ainsi, si le développement

37
LINZ, Juan & STEPAN, Alfred, Problems of Democratic Transition and Consolidation: Southern
Europe, South America and Post Communist Europe, Baltimore, London, John Hopkins University
Press, 1996, p.254
38
STARK, David, « Sommes-nous toujours au siècle des transitions ? », in Politix, no. 47, troisième
trimestre, 1999, pp. 89-93
39
DOBRY, Michel, « Les transitions démocratiques : regards sur l’état de la ‘transitologie’ », in Revue
Française de Science Politique, vol. 50, no 4-5, Août-Octobre 2000, pp. 581-583
40
DOBRY, Michel, « Les voies incertaines de la transitologie : choix stratégiques, séquences
historiques, bifurcation et processus de path dependence », in Revue Française de Science Politique,
vol. 50, no 4-5, 2000, pp.585 -592
41
SCHMITTER, Philippe, KARL, Terry Lynn, « What Democracy is… and it is not », in Journal of
Democracy, no. 2, Eté 1999, pp.75-88

36
économique n’est plus une précondition à la démocratisation, il reste sans aucun doute l’une
des conditions à l’établissement d’une démocratie durable.
A cet égard, la contribution d’Adam Przeworski est essentielle, car elle met en
évidence le fait qu’une démocratie peut s’installer dans un pays pauvre. Par contre, maintenir
un niveau de développement économique et réduire les inégalités sont deux facteurs
essentiels pour la consolidation d’une nouvelle démocratie42. Ces réalités ont contribué à
mettre en cause la pertinence du modèle transitologique, en même temps qu’elles ont assuré
l’intérêt porté à la démocratie depuis le début des années 90.
La première suite de critiques s’organise autour de deux grandes orientations. Tout
d’abord, l’incertitude. C’est Guillermo O’Donnell lui-même qui met en évidence le fait que
rien ne nous permet de penser qu’il existe des critères forts concernant le concept de
consolidation43. De plus, les dimensions ethnocentriques et téléologiques de ce concept sont
remises en cause. D’abord, parce que la démocratie occidentale n’est pas le seul modèle de
démocratisation ; ensuite, parce que le processus de démocratisation est injustement assimilé
à un progrès naturel vers l’unique régime capable de satisfaire le désir universel de liberté44.
La deuxième suite de critiques est plus radicale et remet en question le paradigme de
transition lui-même, c’est à dire à la fois l’idée de transition et celle de consolidation. Ce
paradigme établit qu’un Etat qui sort d’un régime autoritaire se dirige ipso facto vers un
régime démocratique, en suivant les étapes classiques de la démocratisation. Il postule aussi,
que les élections sont l’essence de la démocratie, mais que les conditions socioculturelles ne
sont pas d’une importance majeure. Thomas Carothers va contester ces propositions, car la
vague de démocratisation des années 80-90 en apporte le démenti.
Selon ce chercheur, il existe une zone intermédiaire (a grey zone), qui inclut de
nombreux Etats ne pouvant être qualifiés ni de régimes autoritaires, ni de démocraties45. T.
Carothers souligne que la notion de démocratie ne s’accorde pas exactement à l’expérience
historique des peuples ; il s’agit juste d’un modèle permettant aux théoriciens de comprendre

42
PRZEWORSKI, Adam, « The Neo Liberal Fallacy », dans DIAMOND, L. et PLATTNER, M.F. ,
Capitalism, Socialism and Democracy Revisited, Baltimore, Londres, The John Hopkins University
Press, 1993, pp. 39- 45
43
O’DONNELL, Guillermo, « Illusions about Consolidation », in Journal of Democracy, vol. 7, no. 2,
April 1996, pp. 34-51
44
BUNCE, Valerie, «Comparative Democratisation: Big and Bounded Generalizations », in
Comparative Political Studies, vol. 33, no 6-7, 2000, pp. 703-734
45
CAROTHERS, Thomas, « The End of the Transition Paradigm », Journal of Democracy, vol. 13,
2002, pp. 5-21

37
cette expérience. Deuxièmement, ce paradigme est prescriptif, et non pas descriptif : il sert
juste à fixer le bon chemin.
Deux conclusions s’imposent alors. D’abord, le paradigme de la transition se fonde
désormais sur l’universalité que lui confèrent ses principes normatifs. Ensuite, la notion
même de démocratie semble avoir changé de sens : désormais, elle acquiert une dimension
militante, assume plus nettement sa dimension normative, sans chercher une justification
dans l’histoire universelle. Dans cette optique, il convient d’analyser, en premier lieu, les
facteurs qui ont influencé les différentes vagues de transition à travers l’étude des approches
théoriques (Chapitre 1) et, en second lieu, les débats issus de ces théories (Chapitre 2).

38
CHAPITRE 1

Les approches théoriques :


L’analyse des facteurs de transition

Pendant les quatre dernières décennies, les écoles de recherches structurales ont
prévalu sur les autres : les écoles de la modernisation, les écoles de la dépendance et les
écoles historiques. Ces écoles, comme les théories qu’elles développent, ont leurs racines
dans des contextes historiques différents. Elles offrent des explications et des solutions
différentes aux questions relatives à l’étude de la démocratie et utilisent des méthodologies
différentes.
Des noms célèbres de la science politique, tels Adam Przeworski, Peter Evans, ou
encore Theda Skocpol, étaient réunis en 1995 dans un colloque pour discuter du rôle de la
théorie dans la politique comparée. Ils ont conclu, naturellement, que la théorie joue un rôle
important dans le travail des chercheurs en science politique. Quelques participants ont admis
que la théorie les a souvent aidés à faire une combinaison éclectique des données afin
d’expliquer certains phénomènes 46 . Adam Przeworski a d’abord refusé de parler des
différentes approches théoriques qu’il utilise en science politique, car il se considérait comme
« un opportuniste qui croit et utilise tout ce qui marche… donc, sans principes » 47(traduction
libre). D’autres spécialistes ont argumenté que l’éclectisme a sa propre valeur. Peter Evans a

46
KOHLI, Atul, EVANS, Peter, KATZENSTEIN, Peter, PRZEWORSKI, Adam, RUDOLF, Suzanne H.,
SCOTT, James C., SKOCPOL, Theda, « The Role of Theory in Comparative Politics: A Symposium »,
in World Politics, vol. 48, no.1, 1995, pp.1-49
47
Ibid., pp.5-7

39
expliqué qu’« aucun modèle théorique existant ne peut fournir tous les outils nécessaires à
l’explication des cas auxquels je me suis intéressés, mais une combinaison éclectique de tous
ces modèles offre le levier nécessaire pour un bon début » 48(traduction libre).
L’utilisation de propositions théoriques issues des différentes approches peut
apparaître comme une source de vulnérabilité ; en même temps, elle donne des idées
nouvelles, plus facilement utilisables. L’éclectisme n’est pas synonyme de sélection ou
d’investigation non systémique. Au contraire, il permet de choisir, sans en exclure aucune,
parmi une multitude de variables explicatives existantes à ce jour dans le domaine de la
science politique. Le piège des études récentes de démocratisation est « l’éclectisme non
systémique ». Une abondance de variables explicatives a vu le jour ces dernières décennies.
Et si de nombreuses variables, bien identifiées, peuvent expliquer la démocratisation, la sur-
détermination est un problème réel dans le domaine de la recherche.
Certains auteurs ont argumenté que des investigations systématiques ne sont pas
nécessaires. C’est le cas de Samuel Huntington, dont nous utiliserons fréquemment les
travaux sur la démocratisation et ses variables explicatives. D’après lui, « en politique,
presque tout phénomène a des causes multiples… Les théories qui relient ces facteurs à la
démocratie et à la démocratisation sont toujours convaincantes. Par contre, chaque variable,
chaque théorie, est néanmoins pertinente dans quelques cas seulement »49 (traduction libre).
Pour d’autres auteurs, seule une étude comparative systématique, dans laquelle plusieurs
variables explicatives sont combinées, peut décider si une explication particulière est
applicable ou non. A ce moment là, il est possible d’évaluer le degré d’influence du facteur
explicatif le plus important. C’est alors que le chercheur peut affirmer travailler de manière
scientifique, car la science demande « une investigation systématique orientée vers un set
différentié de propositions concernant le monde empirique »50 (traduction libre).
La littérature concernant l’étude des transitions vers la démocratie est abondante, la
transition étant l’un des objets principaux de la politique comparée. L’étude de Huntington a
été sans doute un des points de départ du questionnement concernant la démocratisation :
quand et pour quelles raisons un pays évolue-t-il vers la démocratie ? Pour répondre à cette
interrogation, plusieurs approches théoriques sont utilisées, en fonction du nombre de cas
étudiés, de leur complexité et du paradigme utilisé. Sans pouvoir prétendre à l’exhaustivité

48
Ibid., pp 38
49
HUNTINGTON, Samuel., The Third Wave: Democratisation in the Late Twentieth Century , Norman,
University of Oklahoma Press, 1991, p. 38
50
KLINGMAN, David, «Temporal and Spatial Diffusion in the Comparative Analysis of Social Change
», American Political Science Review, vol. 74, no. 1, 1980, pp.123 -129

40
dans ce domaine, nous ferons référence aux auteurs et aux ouvrages qui constituent en
quelque sorte des pierres angulaires en la matière.
Deux auteurs, Samuel Huntington et Tatu Vanhanen, ont étudié un très grand nombre
de cas de transition démocratique. Si Huntington propose une combinaison entre une
approche économique et une approche socioculturelle, il en va autrement pour Tatu
Vanhanen. Huntington étudie un très grand nombre de pays (plus de 120, depuis 1850), mais
pour lui, l’approche holiste (combinant des indicateurs économiques et sociologiques) est
plus appropriée pour comprendre et expliquer ce phénomène. Tatu Vanhanen utilise une
seule variable explicative - la distribution des ressources du pouvoir - pour rendre compte de
la transition démocratique. Huntington trouve, quant à lui, au moins cinq variables
explicatives de la transition vers la démocratie.
Les vagues de transition sont aussi étudiées à partir de l’expérience d’un nombre plus
limité de pays, par des auteurs qui estiment qu’il ne faut pas obligatoirement prendre en
compte un très grand nombre de pays. C’est le cas de Guillermo O’Donnel, Philippe C.
Schmitter et Laurence Whitehead, dont l’étude concerne la transition effectuée par 13 pays.
Les cas étudiés sont plutôt similaires du point de vue de la variable dépendante, mais
dissemblables sur les variables indépendantes. Ces transitions sont analysées à l’aide d’une
approche individualiste : la transition s’explique donc à travers le comportement des élites.
Juan Linz et Alfred Stepan proposent également une analyse des transitions sur un
nombre plus restreint de pays (15), en utilisant une combinaison des approches
institutionnelle, stratégique et économique. A l’aide de sept variables explicatives, ils
dressent un tableau exhaustif des transitions démocratiques. La lecture rétrospective des
approches théoriques que nous proposons ici, afin de discerner les variables utilisées, est
articulée sur la distinction entre, d’un côté, les approches centrées sur les structures (Section
1) et, de l’autre, les approches mettant l’accent sur les acteurs (Section 2).

41
Section 1 Les approches centrées sur les structures

Considérée comme étant une spécificité occidentale, la démocratie se caractérise par


l’existence du pluralisme politique, le respect des libertés publiques et l’alternance régulière
au pouvoir. Pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, elle s’est répandue sur des
continents que l’on croyait réfractaires à ce régime, comme l’Amérique Latine, l’Asie ou
l’Afrique. On recense aujourd’hui, dans le monde, plus d’une centaine des démocraties. Mais
il faut que soient réunies des conditions spécifiques pour que la démocratie puisse apparaître.
A partir des années 50, des chercheurs se sont intéressés aux facteurs nécessaires à
l’émergence des démocraties. Les facteurs les plus importants sont, assurément, les facteurs
économiques, politiques, culturels, le poids de l’héritage colonial et le facteur international.
Chaque vague de transition a été déterminée par des facteurs spécifiques, en concordance
avec une période donnée de l’histoire. L’analyse de ces vagues et de leurs facteurs
déterminants ont donné naissance à des approches théoriques spécifiques, que nous nous
proposons de mettre en lumière. Nous souhaitons démontrer que chaque vague de transitions
a eu un impact différent sur les approches théoriques qui ont suivi. C’est pourquoi nous avons
jugé utile, de faire une brève description de chaque vague afin de mieux comprendre son
impact.

A. La démocratie définie en fonction de ses pré-requis

Les premières grandes vagues des transitions que nous nous proposons d’étudier ont
eu lieu au début de notre siècle et elles ont un lien étroit avec le développement économique.
Aussi, elles ont constitué l’objet d’étude de l’école de la modernisation, la première à
souligner le lien direct entre développement économique et démocratie. Avant la première
Guerre Mondiale, les Etats-Unis, la Nouvelle Zélande et l’Australie ont commencé le
processus de transition vers la démocratie. Pendant ou immédiatement après la première
Guerre Mondiale, l’Autriche, le Canada, la Tchécoslovaquie, le Danemark, l’Estonie, les
Pays Bas, le Luxembourg, la Pologne, la Finlande, la Norvège, la Suède sont devenus de pays
démocratiques. L’évolution de certains régimes vers l’autoritarisme pendant l’entre deux
guerres reflète la montée en puissance des idéologies communiste et fasciste. L’arrivée au

42
pouvoir d’Hitler a été synonyme de la fin du règne démocratique en Allemagne. D’autres
démocraties, comme l’Autriche et la Finlande, ont aussi été affectées et sont devenues des
systèmes non démocratiques. En même temps, les institutions démocratiques en Pologne,
Estonie et Lettonie ont été renversées par des coups d’Etat militaires. Quant à l’Espagne,
même si la démocratie a été instaurée en 1931, un coup d’Etat militaire a conduit à la Guerre
Civile en 1936, suivie de l’autoritarisme en 1939. Pendant cette période anti démocratique,
seules la Grande Bretagne et l’Islande ont entamé le processus de transition démocratique et
ont adopté le suffrage universel respectivement en 1928 et 1934.
Une deuxième courte vague de transitions (1944-1957) a commencé avec la victoire
des Alliés à la fin de la seconde Guerre Mondiale et a continué jusqu’aux années 1960.
L’occupation des Alliés a favorisé l’installation des institutions démocratiques en
l’Allemagne de l’Ouest, au Japon et en Finlande. Des pays de l’Amérique Latine, comme le
Costa Rica, le Chili et l’Uruguay, ont adopté un système démocratique. De plus, après une
période d’interruption de la transition démocratique, l’Autriche et l’Italie sont redevenues
démocratiques. Les systèmes politiques français et belge ont permis aux femmes de voter,
devenant ainsi des démocraties à part entière. Pendant la même période, la Turquie est aussi
devenue un pays démocratique. La Tchécoslovaquie, démocratique avant la Deuxième
Guerre mondiale, puis annexée par l’Allemagne nazie en 1938, est devenue une « démocratie
populaire » sous l’occupation soviétique. Cet état de fait des démocraties dans le monde
constitue notre point de départ pour mettre en avant les écoles des recherches qui vu le jour
pendant cette période mais aussi qui ont eu comme objet de recherche ces nouvelles
démocraties.

1- La prépondérance du facteur économique et culturel

La fin de la deuxième Guerre mondiale a laissé derrière elle une Europe dévastée,
divisée, une présence américaine renforcée sur le continent européen, mais aussi le désir de
stabilité, de coopération et de paix. L’école de la modernisation voit le jour aux Etats-Unis
après la deuxième Guerre Mondiale, une fois que ce pays s’impose comme superpuissance et
que le Plan Marshall est mis en place pour la reconstruction de l’Europe. En même temps,
l’URSS, deuxième superpuissance, a promu et répandu l’idée d’un monde uni et communiste,
de l’Europe de l’Est en passant par l’Asie et d’autres pays d’Afrique. De plus, les colonies
des ex puissances européennes en Asie, Afrique et Amérique Latine se sont désintégrées,
donnant naissance à une multitude de nouveaux Etats dans le Tiers Monde.

43
Dans ce contexte historique très particulier, il n’est pas surprenant que les chercheurs
occidentaux aient été encouragés à étudier les nouveaux Etats, récemment indépendants, dans
le but de promouvoir le développement économique et une stabilité politique pour
contrecarrer l’influence du communisme. La question centrale que ces chercheurs se sont
posés a été de découvrir comment des sociétés traditionnelles peuvent parcourir et avoir la
même trajectoire économique et sociale que les sociétés modernes. Le champ de la recherche
moderniste a débuté dans les années 50-60, comme un nouveau champ d’étude en Science
Politique, et a été initié par un groupe de chercheurs américains.
Ses origines institutionnelles sont liées à la création en 1954 du Comité de Politique
Comparée par le prestigieux Social Science Research Council (SSRC). La plus grande partie
de ses travaux a été publiée dans la Revue Economic Development and Cultural Change.
L’esprit scientifique de cette période a participé au développement de l’école moderniste. Les
chercheurs voulaient contribuer à la création d’une science politique moderne et trouver un
cadre théorique complet, qui pouvait les aider à théoriser les régimes stables pro-occidentaux.
C’est pourquoi, dès ses débuts, l’école moderniste s’est consacrée à la recherche d’une
théorie, en adoptant des éléments à la fois de l’approche évolutionniste et de l’approche
fonctionnaliste.
L’approche évolutionniste affirme que le changement social est unidirectionnel,
progressif, graduel. Ce changement est un mouvement irréversible d’une société primitive
vers une société plus développée. Les théoriciens ont analysé le concept de modernisation
comme un processus progressif, au sein duquel plus les sociétés sont avancées, plus elles ont
de points en commun. Selon Walt Rostow, il y a cinq étapes dans l’évolution d’une société,
nécessairement progressive. De son point de vue, le développement est perçu comme la
transformation d’une société traditionnelle en une société moderne (le meilleur chemin pour
y arriver est celui pris par les sociétés capitalistes).
Le chercheur Daniel Lerner considère la démocratie comme une partie de cette phase
historique. Aussi, la modernisation est synonyme d’homogénéisation : avec le temps, toutes
les sociétés vont ressembler les unes aux autres, car « les modes de modernisation sont tels
que plus les sociétés sont modernes plus elles se ressemblent ». 51 (Traduction libre) En
résumé, toutes ces théories décrivent un processus irréversible, progressif et long, qui ne peut
pas être arrêté. Il s’agit aussi d’un processus désiré, car selon les théoriciens, si les
occidentaux sont modernes, le reste du monde peut le devenir aussi, ou du moins le souhaiter.

51
LERNER, Daniel & PREVSNER, Lucile, The Passing of Traditional Society, Free Press Inc, 1958, pp
59-62

44
L’approche fonctionnaliste du changement (qui met l’accent sur les pré-requis
fonctionnels) constitue le deuxième pilier du cadre théorique de la modernisation. L’idée
centrale est que tous les systèmes politiques ont les mêmes fonctions, mais se différencient
par le fait que ces fonctions sont réalisées par des structures différentes d’une société à
l’autre. La modernisation, incompatible avec la tradition, est considérée comme un processus
systématique et inhérent. Dans cette logique, l’absence de modernité est due à des facteurs
internes du système. Le changement a lieu à l’intérieur du système, et la modernité implique
des changements dans tous les aspects du système : transformation, sécularisation,
urbanisation, industrialisation et participation.
Les théoriciens fonctionnalistes voulaient non seulement comparer des systèmes
politiques, mais aussi expliquer leur développement ; leur approche a donc des implications à
la fois théoriques et politiques. Cette approche tente, non seulement de justifier la relation de
pouvoir asymétrique entre les sociétés modernes et traditionnelles, mais aussi de légitimer la
politique d’aide extérieure des Etats Unis. En même temps, elle évalue le manque de
modernisme comme un problème interne et identifie la menace communiste comme un frein
à la modernisation. L’importance croissante accordée à la science, pendant cette période, a
encouragé les théoriciens modernistes, non seulement à créer un cadre théorique mais aussi
une méthodologie correspondante. C’est pourquoi les travaux ont été réalisés à un niveau
plus général et plus abstrait et leurs hypothèses testées avec des données quantitatives.
Le point de départ de ces études empiriques et quantitatives pour expliquer la
démocratisation a été l’article de Seymour Martin Lipset, paru dans l’American Political
Science Review en 1959 et intitulé « Some Social Requisites of Democracy and Political
Legitimacy ». Cet article a généré de nouveaux points de vue et a constitué un véritable
tournant dans le développement des théories de la modernisation. Par le biais d’une
comparaison entre, d’un côté, les pays d’Amérique Latine et, de l’autre, l’Europe et les pays
anglo-saxons, il trace un lien indélébile entre démocratie et développement socio
économique. « Plus une nation est prospère, plus les chances de maintenir la démocratie sont
fortes. Depuis Aristote à nos jours, l’histoire témoigne que c’est seulement dans une société
riche et prospère, dans laquelle seuls quelques citoyens vivent dans la pauvreté, que peut
exister une situation dans laquelle la masse de la population peut participer intelligemment à
la politique et peut aussi développer le savoir faire nécessaire pour ne pas succomber aux
chants des sirènes des démagogues. Aussi, une société divisée entre une grande masse de la

45
population appauvrie et une partie des élites enrichies peut finir en oligarchie ou pire, en
tyrannie »52 (traduction libre).
Lipset a démontré que, quel que soit l’indice pris en compte pour mesurer le
développement économique (indice de santé, éducation, industrialisation ou urbanisation),
dans les deux groupes d’Etats comparés, le résultat est toujours plus élevé pour les Etats
démocratiques. Partant du principe qu’établir une corrélation ne prouve pas une causalité,
l’auteur cherche à étudier les différents facteurs qui peuvent éventuellement lier le
développement économique à la démocratie.
Le plus important de tous ces facteurs est, selon Lipset, la lutte des classes.
L’augmentation de la richesse est liée au développement de la démocratie, car elle change les
conditions sociales des travailleurs, en augmentant au maximum la contre-pression qui les
rendra sensibles aux idéologies extrémistes. L’augmentation de la richesse modère les classes
moyennes et les rend plus disponibles à accepter et/ou à supporter le statu quo. De plus, elle
affecte le rôle politique des classes moyennes, en changeant la base de la stratification
sociale. Une classe moyenne plus importante joue un rôle d’atténuation, de modération des
conflits sociaux, car elle peut récompenser les partis démocratiques, et pénaliser les groupes
extrémistes, qu’elles soient de gauche ou de droite.
Même si la théorie de Lipset a été critiquée, elle a suscité une explosion d’articles et
d’ouvrages sur le sujet, qui tous ont tenté d’expliquer la démocratie de la même façon, mais
aussi de définir le développement comme un phénomène purement économique. Les
chercheurs ont utilisé le revenu par habitant comme outil pour mesurer le développement
(plus facilement mesurable que les indicateurs non monétaires, comme le coût de la vie ou le
niveau d’alphabétisation). A partir de ce type d’études statistiques, les chercheurs ont tiré la
conclusion que l’intensité de la relation entre le développement et la démocratie a été
constante dans le temps.
Tatu Vanhanen rejoint aussi le point de vue de Lipset dans son analyse du passage à la
démocratie des Etats dans le monde. Selon cet auteur, la relation entre le développement et la
démocratie est stable dans le temps, car elle est fonction de la nature humaine, qui demeure
inchangée depuis des siècles. En partant de l’hypothèse d’une relation directe entre le
développement et le caractère démocratique d’un régime, les chercheurs ont tiré la conclusion

52
LIPSET, Seymour M., « Some Social Requisites of Democracy: Economic Developement and
Political Legitimacy», in American Political Science Review, vol. 53, no. 1, 1959, pp. 70-103. Il nous
semble utile de mentionner que cet article est une référence incontournable dans le domaine, qui garde
un pouvoir explicatif de nos jours encore.

46
que plus le niveau de développement d’un Etat est élevé, plus celui-ci a de chances de
devenir démocratique.
En conclusion, on peut résumer ainsi les points forts des théories classiques de la
modernisation : il existe, d’abord, une relation directe et stable, en intensité et dans le temps,
entre le développement (mesuré en PIB/habitant) et la probabilité qu’un Etat soit
démocratique et/ou qu’il réalise une transition vers la démocratie. Il existe, aussi, une relation
indirecte entre le développement et la probabilité qu’un Etat réalise une transition vers la
démocratie, avec la structure des classes sociales comme variable interne. En effet, si le
développement accroît la taille des classes moyennes, celles-ci augmentent la probabilité
qu’un Etat entreprenne une transition vers la démocratie. Ces théories ont été non seulement
remises en causes et critiqués, mais elles ont été aussi l’occasion de faire naître de nouvelles
écoles de recherche.

2- Les remises en cause et les critiques

L’école traditionnelle de la modernisation a subi des critiques sévères dans les


années 70, mais elle n’a réagi que quelques années plus tard, quand ses chercheurs prenant en
compte les critiques, ont modifié l’ancien cadre théorique, donnant ainsi naissance à une
nouvelle école de la modernisation. Les critiques portaient essentiellement sur les prémisses
évolutionnistes et fonctionnalistes des théories traditionnelles et sur le fait que celles-ci ont
négligé les influences externes et interventionnistes.
Les premiers points à avoir été remis en cause ont été les postulats modernistes
classiques. Partant du présupposé que la modernisation n’est pas et ne peut pas être un
processus linéaire dans l’histoire, plusieurs questions se posent alors : le Tiers Monde doit-il
évoluer de la même façon que les pays Occidentaux ? Ce processus serait il inévitable et
irréversible ? Pourquoi les Etats Occidentaux sont-ils considérés comme des Etats
« avancés » et « modernes » et les pays du Tiers monde comme « primitifs » et
« traditionnels » ?
Les critiques ont considéré cette vision du développement occidental comme une
vision ethnocentrique. Pour les néo-marxistes, tel André Gunder Franck, cette approche a été
utilisée afin de justifier l’intervention des Etats-Unis dans le Tiers Monde, tout en soulignant
que des voies de développement alternatives pour les pays pauvres ont été ignorées. En ce
sens, les prémisses fonctionnalistes étaient remises en cause.
Le cadre théorique fonctionnaliste a été considéré comme trop abstrait et, en même
temps, trop explicite : « trop abstrait dans sa détermination à produire, à créer un modèle

47
universel de système politique, car le processus politique est séparé du contexte social dans
lequel il est incorporé, et trop explicite car il est le résultat d’une dérivation directe du modèle
politique institutionnel britannique et américain »53(traduction libre) De plus, la distinction
entre tradition et modernité n’est plus acceptée car les Etats du Tiers Monde ont des systèmes
de valeurs hétérogènes et les valeurs traditionnelles ne sont pas toujours un obstacle à la
modernisation.
Deuxièmement, l’école de la modernisation a été critiquée pour sa méthodologie. Ses
études sont faites à un tel niveau d’abstraction que, selon les Etats, les périodes historiques
analysées ne sont pas claires. Il faut ajouter à cela la difficulté de tirer des conclusions
concernant des changements supposés avoir eu lieu dans le temps, mais aussi la difficulté
d’effectuer des analyses croisées à un moment précis. Des auteurs, tel Guillermo O’Donnell
accusent les chercheurs modernistes d’avoir créé une « théorie de fausseté universelle », car
ils ne croient pas dans l’explication selon laquelle la démocratie est la même pour tous
les Etats, toutes les religions, à toutes les époques ; d’autant plus que ces théories
modernistes ne prennent pas en compte la dimension historique des sociétés.
Troisièmement, les critiques reprochent aux chercheurs modernistes de ne pas
avoir pris en compte l’influence externe et l’impact de l’interventionnisme. En se
focalisant exclusivement sur les facteurs internes, les chercheurs de l’école de la
modernisation ont prêté trop peu d’attention aux facteurs externes tels que la
domination, la colonisation, les corporations multinationales sur les économies du Tiers
Monde, les schémas d’échange inégal entre l’Occident et les pays du Tiers Monde, ainsi
que la nature du système international. Le lien entre démocratie et développement
économique est fort, mais la richesse n’est pas toujours à l’origine d’une démocratie.
Lipset met en évidence les liens de causalité entre développement économique et
démocratie, mais il ne les a pas testés empiriquement.
A la fin des années 70, les chercheurs de l’école de modernisation ont
sérieusement commencé à prendre en compte ces critiques, initiant alors des nouvelles
approches. Celles-ci ont évité de considérer tradition et modernité comme deux
approches s’excluant mutuellement, et de mettre sur pieds d’égalité, tradition et
modernité. De même, les chercheurs s’accordent sur le fait qu’il n’y a pas qu’une seule
voie unidirectionnelle pour le développement et prennent désormais en compte l’impact
de l’histoire. Néanmoins, une attention toute particulière est accordée aux processus et

53
CAMMACK, Paul, Capitalism and Democracy in the Third World: The Doctrine for Political
Development, London and Washington, Leicester University Press, 1997, p. 63 .

48
aux séquences de développement démocratique; mais la considération de l’universalité a
été laissée à l’écart. Samuel Huntington, par exemple, a affirmé que les explications de
la démocratie diffèrent dans le temps. Avant même d’avoir commencé à étudier
concrètement si les Etats deviennent démocratiques et quelles sont les conditions pré
requises qui favorisent le développement démocratique, il soutient que l’idée de
l’universalité n’est pas valide.
La combinaison des causes généralement responsables d’une vague de transition
démocratique diffère des causes/motifs responsables d’autres vagues ; de même, les
causes initiales à l’origine du changement de régime démocratique sont la plupart du
temps différentes des causes qui vont occasionner d’autres changements de régimes
démocratiques au sein de la même vague. C’est pour cela que Larry Diamond affirme
que la relation de cause à effet entre développement et démocratie n’est pas stable dans
le temps et peut varier pendant les différentes périodes de l’histoire.
Deuxième changement : la nouvelle école des théories de la modernisation
accorde une place importante à l’influence de facteurs autres que le facteur économique.
Selon cette école, aucun facteur n’est suffisant, ni ne peut expliquer à lui seul le
développement de la démocratie dans tous les Etats. C’est pourquoi les chercheurs
étudient non seulement les paramètres internes, mais également les facteurs d’influence
externe sur la démocratie. Ainsi, selon Huntington, des paramètres tels que la diffusion
démocratique, les démonstrations ou l’effet boule de neige, ont une place de premier
rang dans l’étude des transitions. En effet, dans les Etats autoritaires, la démocratie est
stimulée par les nouveaux moyens internationaux de communication, ainsi que par la
contagion démocratique d’Etats voisins54.
Huntington est le premier à démontrer que le nombre des Etats démocratiques
augmente grâce aux processus de diffusion. Un Etat non démocratique entouré par des
Etats voisins démocratiques a plus de chances de changer de régime et d’entamer une

54
HUNTINGTON rejoint ainsi le point de vue des chercheurs qui, comme Laurence Whitehead, parlent
des différentes modalités de diffusion de la démocratie (que ce soit par la contagion, le contrôle ou le
consentement). Voir à ce sujet, WHITEHEAD, Laurence, « Three International Dimensions of
Democratisation », dans WHITEHEAD, Laurence (éd), The International Dimensions of
Democratisation : Europe and the Americas, New York, Oxford University Press, 1996, pp.3-5. Dans le
même ordre d’idées, nous faisons référence aux travaux de Geoffrey Pridham et sa théorie sur le
« linkage politics ». Cette notion sera développée dans le chapitre suivant. PRIDHAM, Geoffrey, « The
International Dimension of Democratisation: theory, practice and inter-regional comparisons », dans
PRIDHAM, Geoffrey (éd.), Encouraging Democracy: The International Context of Regime Transitions
in Southern Europe, London, Leicester University Press, 1991, pp.2-12

49
transition démocratique. Et si la transition démocratique se passe bien dans un Etat,
cette situation peut encourager d’autres Etats voisins à commencer eux-mêmes une
transition vers la démocratie.
Troisièmement, les chercheurs sont passés d’une méthodologie axée sur des
variables quantitatives, vers des études de cas et des recherches qualitatives. La
majorité des études effectuées sur les influences pesant sur la démocratisation (dont
celles de Larry Diamond par exemple) contiennent de nombreuses études des cas55.
Finalement, en plus des indicateurs purement économiques comme le
PIB/habitant, d’importantes mesures non monétaires (liées au concept de
développement) ont été recommandées. En effet, d’après Larry Diamond, les indicateurs
non monétaires reflètent mieux le stade de développement d’une nation dans la mesure
où « les revenus monétaires peuvent être plus inégalement distribués que des années de
scolarisation ou l’espérance de vie par habitant. Aussi, il faut prendre en compte le fait
que le PNB/habitant est un indicateur moins fiable du degré de développement humain
au sein d’un Etat que les moyennes nationales données par les indicateurs non
monétaires56» (traduction libre).
De plus, les nouvelles théories mettent en évidence le fait que l’argument de
Lipset (concernant la relation entre développement et démocratie) semble se baser sur le
développement de l’individu en général, et non pas sur le développement d’un Etat.
Ainsi, de son point de vue, « l’éducation élargit les points de vue des individus, leur
permet de comprendre la nécessité des lois et des normes de tolérance, les restreint dans
leur décision d’adhérer à des doctrines extrémistes et augmente leur capacité à faire des
choix électoraux rationnels »57 (traduction libre).
En réalité, les chercheurs de la nouvelle école réinterprètent l’argument de
Lipset, selon lequel plus les individus appartiennent à un Etat développé, plus ils ont
tendance à croire en des valeurs démocratiques et à soutenir un système démocratique.
En conséquence, l’évaluation du niveau de développement doit en effet changer de

55
Nous faisons bien évidemment référence à Samuel Huntington mais aussi à des chercheurs tells que
Tatu Vanhanen, dont l’étude de 1997 porte sur 172 pays. Voir à ce sujet, notamment, VANHANEN,
Tatu, Prospects of Democracy : A Study of 172 Countries, London, Routledge, 1997
56
DIAMOND, Larry, « Economic Developement and Democracy Reconsidered», dans MARKS, Gary &
DIAMOND, Larry, Reexamining Democracy. Essays in Honour of Seymour Martin Lipset, 1992,
London, Sage Publications, p. 93-95
57
LIPSET, Seymour M., « Some Social Requisites of Democracy: Economic Developement and
Political Legitimacy», in American Political Science Review, vol. 53, no. 1, 1959, pp. 70-103, op.cit.

50
système de mesure : il passe ainsi du développement de l’Etat (mesuré en PIB/habitant)
au développement de la moyenne de la population, avec, par exemple, l’éducation.
Diamond a conclu dans son étude que c’est le niveau de développement humain d’un
Etat ou la qualité de vie, mieux que le seuil des revenus monétaires par habitant, qui
peut aider à prédire la probabilité qu’un Etat soit démocratique.
Au total, plusieurs points forts caractérisent les nouvelles théories de la
modernisation. Tout d’abord, même s’il y a une relation directe entre le développement
(mesuré à l’aide des Indicateurs de Développement Humain) et la probabilité qu’un Etat
soit démocratique, cette relation peut varier dans le temps et à l’intérieur même des
différentes vagues de démocratisation. De même, un indicateur purement économique
mesure moins bien qu’un indicateur de développement humain la probabilité qu’un Etat
soit démocratique.
Si nous prenons la structure des classes sociales comme variable de travail, il y a
une relation indirecte entre le développement et la probabilité qu’un Etat soit
démocratique. Le développement d’un Etat favorise l’augmentation de la taille de la
classe moyenne ; par conséquent, plus la classe moyenne est importante, plus la
probabilité qu’un pays effectue une transition démocratique est grande.

B - Le lien entre développement et démocratie

Les années 60-70 sont caractérisées par des événements importants au niveau
mondial, qui laisseront des traces autant dans la vie des Etats que dans la pensée
politique et théorique. A l’échelle planétaire, le nombre des pays démocratiques a
reculé ; Huntington affirme que « the global swing away from democracy » pendant
cette période a été impressionnant. En effet, des études ont montré que 42% des pays
étaient démocratiques en 1957 et seulement 27% en 1976. En même temps, il n’y a pas
de preuve solide de l’existence d’un creux de la vague, et il n’y a pas un groupe bien
défini de pays en transition, d’un régime démocratique vers un régime non
démocratique, dépassant en nombre celui des pays effectuant une transition en sens
inverse.
Il s’agit d’une période confuse, qui peut être décrite comme une période
intermédiaire, pendant laquelle des transitions vers des régimes démocratiques et non

51
démocratiques ont eu lieu. La Colombie, par exemple, a été gouvernée par un Président
issu des élections civiles depuis 1958. Le Venezuela est devenu démocratique en 1961.
Quant à la démocratie chilienne, elle a été renversée par un coup d’Etat militaire,
conduit par le général Augusto Pinochet ; la suite a été une dictature militaire, un
régime répressif qui a duré 17 ans. Pendant la même année, la victoire électorale du
péronisme sur le Parti Radical a augmenté les chances de la transition démocratique en
Argentine, mais le coup d’Etat militaire de 1976 a renversé le Gouvernement conduit
par la veuve de Perón. Le deuxième essai démocratique de la Turquie date de 1961,
mais a été interrompu par une intervention militaire de 1971 à 1973. Voici un état
succinct des démocraties dans le monde, mais encore une fois, pendant cette période le
nombre de pays démocratiques n’a pas cessé de diminuer.
Sur le plan intellectuel et théorique, Daniel Chirot décrit cette période de la
façon suivante : « Le fiasco américain au Vietnam, l’éruption des troubles racistes
majeurs au milieu des années 60, l’inflation chronique, la dévaluation du dollar
américain, la perte générale de confiance des Américains dans les années 70, ont fait
que les bases sur lesquelles les théories de la modernisation ont été construites, ne
tenaient plus la route. Une nouvelle théorie est devenue populaire parmi de jeunes
sociologues, une théorie qui a renversé tous les anciens axiomes. L’Amérique devenue
modèle par excellence du capitalisme, considérée comme une cause du progrès social,
s’est transformée en un exploiteur, qui gagne de l’argent sur la pauvreté du monde. Ni
la modernité, ni le sous développement, mais l’impérialisme est devenu le nouvel
ennemi. »58 (Traduction libre)

1- Causalité et corrélations entre développement et démocratie

Dans ce contexte historique, l’école de la dépendance a posé les bases de ses


propres théories. Les chercheurs ont tenté de répondre aux défaillances du programme
de l’ECLA (La Commission Economique des Etats Unis pour l’Amérique Latine) et de
l’école de la modernisation.

58
CHIRIOT, Daniel, « Changing Fashions in the Study of the Social Causes of Economic and Political
Change », in SHORT, J.F (éd.) The State of Sociology: Problems and Prospects, London, Sage
Publications, 1981. Citation reprise de DOORENSPLEET Renske dans Democratic Transitions, 2005,
London, Lynne Reiner Publishers, pp. 63-64

52
Dans un premier temps, l’école de la dépendance a trouvé ses racines en
Amérique Latine et a été une réponse à l’échec du programme ECLA. Raul Prebisch,
qui a été le directeur et le théoricien de l’ECLA, a conclu que le sous développement en
Amérique Latine est lié à l’exportation massive des matières premières vers les Etats
industrialisés du système capitaliste. La solution à ce problème a été l’industrialisation
des pays pauvres afin d’en terminer avec la division internationale du travail d’un seul
côté. Néanmoins, le programme ECLA a été un échec, ce qui a incité l’école de la
dépendance à promouvoir un programme plus radical.
Ensuite, l’école de la dépendance a critiqué et attaqué les théories modernistes.
Selon ses théoriciens, la société traditionnelle est un mythe et les économies dites sous
développées ne passent pas par les stades d’évolution de Walt Rostow, car des siècles
d’exploitation par le monde occidental moderne les ont transformés en colonies. Les
chercheurs de la dépendance ont rejeté l’idée moderniste selon laquelle les Etats
d’Amérique Latine sont des sociétés duales, avec des régions traditionnelles et des
régions plus modernes ; et que ces dernières vont influencer et donc donner des
impulsions de développement aux aires sous développées.
Ces approches soulignent que le développement d’une unité nationale ou
régionale ne peut pas être compris autrement qu’en connexion avec sa position
historique au sein du système politico-économique. Par conséquent, cette perspective
rejette la supposition moderniste qui affirmait qu’un Etat peut être un instrument
d’analyse du sous développement, même si sa trajectoire est aussi imprévisible que
celle d’une bille de billard. En réaction à l’explication interne de l’école de la
modernisation, l’école de la dépendance offre une explication extérieure pour le
développement du Tiers Monde. André Gunder Frank a formulé le concept de
« développement du sous développement », afin de souligner le fait que le sous
développement est un artefact produit par une longue histoire de domination coloniale
au sein du Tiers Monde59. De plus, il a développé un modèle de métropole satellite afin
de mieux expliquer le sous développement.
Là où les théoriciens de la modernisation pensent que la modernisation conduit
vers le développement, l’égalité et plus de démocratie, les théoriciens de la dépendance
sont résolument plus pessimistes. Selon l’école de la dépendance, les Etats avec un
niveau élevé de dépendance vont avoir une distribution inégale des revenus, un niveau

59
FRANCK, André Gunder, Le développement du sous- développement : L’Amérique Latine, Paris,
Maspero, 1970.

53
réduit de développement économique et des systèmes politiques autoritaires60. Même si
au sein de cette école il y a des voix dissidentes, les chercheurs partagent ensemble
plusieurs points de vue communs.
Tout d’abord, le sous développement dans un Etat ne peut être compris et
analysé que s’il est étudié comme un effet de son positionnement au sein du système
monde. Cette prémisse holistique conduit à un modèle global, dans lequel la dépendance
est considérée comme un processus général à tous les pays du Tiers Monde.
Deuxièmement, le développement dans les Etats satellites est essentiellement
déterminé par des facteurs extérieurs (comme l’inégale division internationale du travail
et l’histoire coloniale). L’école de la dépendance insiste sur l’interconnexion entre les
facteurs internes et externes et explique que le sous développement ne peut pas être
expliqué uniquement par des facteurs externes, mais que les facteurs internes sont
également très importants61.
Troisièmement, l’école de la dépendance travaille d’abord avec des analyses
économiques. Les problèmes de la dépendance sont basés sur l’interaction des
différentes économies, l’inégale division du travail et la circulation du surplus
économique des Etats satellites vers les métropoles.
Quatrièmement, les auteurs accentuent le fait qu’une polarisation régionale
intervient dans le système global. Le sous développement dans les Etats satellites et le
développement dans les métropoles constituent deux aspects d’un même processus et
conduisent, également, à un phénomène de polarisation régionale.
Enfin, selon cette école, développement et démocratie sont totalement
incompatibles avec tout type de dépendance. Le développement autonome dans le Tiers
Monde est considéré comme étant impossible sans inversion de la situation de
dépendance. En fin de compte, d’après cette école, il n’y a pas de relation directe entre
dépendance économique et développement.
Les points de vue des théoriciens de la dépendance ont été très hétérogènes
depuis le début des années 70 ; ensuite, de nouvelles théories ont vu le jour au sein de

60
Au sein de l’école de la dépendance, d’autres auteurs, tels Samir Amin ou encore Robert Kaufman.
Voir justement à ce sujet, HAGGARD, Stephan & KAUFMAN, Robert, Developement, Democracy and
Welfare States: Latin America, East Asia and Eastern Europe, New Jersey, Princeton University Press,
2008
61
Comme nous l’avons déjà mentionné, d’autres auteurs, tels Pridham et Whitehead, rejoignent ce point
de vue. Plus tard, Philippe Schmitter publiera aussi des études sur l’influence des facteurs externes dans
le processus de développement et de démocratisation.

54
l’école de la dépendance, avec la remise en cause de leur méthodologie, les prémisses
du holisme et la négligence des facteurs internes (comme le conflit des classes et
l’Etat). Ces nouvelles théories ont modifié les prémisses de la théorie radicale de la
dépendance de Gunder Franck.

2- La mise en question du lien de causalité :


la montée en puissance des facteurs internes

Tout d’abord, Fernando Henrique Cardoso, un acteur clé de l’école de la


dépendance modifiée, a abandonné les prémisses holistiques générales et a axé ses
recherches sur l’analyse concrète de cas des Etats indépendants, en utilisant une
méthodologie historico structurale. Ses approches mettent en avant « non seulement les
conditions structurales d’une vie sociale, mais aussi les transformations historiques des
structures par des conflits, des mouvements sociaux et luttes de classes » 62(traduction
libre). L’auteur a mis l’accent sur les conditions économiques, mais aussi politiques, en
mettant en avant les facteurs internes, comme le conflit et la lutte des classes. Cardoso a
accordé une attention toute particulière aux aspects sociopolitiques de la lutte des
classes, aux mouvements politiques et à la conscience de classe. En regardant la
dépendance comme un processus ouvert, et en dépit d’une structure de dépendance
similaire pour la plupart des pays du Tiers Monde, les conséquences de la dépendance
sont différentes en fonction du degré d’intervention des facteurs internes.
Néanmoins, le développement reste associé à la dépendance ; le développement,
dans ce cas précis, dépend aussi des technologies, des finances et de l’organisation des
relations de marché. De plus, ce processus de développement engendre des coûts, des
richesses inégalement distribuées, une augmentation de la dette extérieure et accentue
une consommation de luxe durable. Cette association entre dépendance / développement
est dynamique et bien éloignée de l’ancienne division internationale du travail. Une
partie du système industriel des Etats hégémoniques est désormais transférée, sous le
contrôle des corporations internationales, vers des Etats qui ont atteint un niveau
relativement élevé de développement industriel.

62
Citation reprise dans DOORENSPLEET Renske dans Democratic Transitions, 2005, London, Lynne
Reiner Publishers, p.67

55
La bourgeoisie locale s’internationalise et s’adapte au rythme du développement
capitaliste international, établissant ainsi une subordination effective de l’économie
nationale au système économique international. Une entente mutuelle se crée ainsi entre
la bourgeoisie locale et l’Etat. La première va renoncer temporairement au contrôle des
instruments politiques (le système des partis, les élections et la liberté de la presse) et
du commerce ; l’Etat, quant à lui, doit juste réguler la vie économique.
Cardoso explique que, dans ce processus, ce sont les militaires qui assurent
l’équilibre entre les intérêts économiques des entrepreneurs et l’intérêt général de la
nation. Ce système engendre des coûts sociaux énormes, mais ouvre aussi des
perspectives extraordinaires pour les classes moyennes, qui sont liées ainsi à la
bourgeoisie internationale par le même intérêt commun. Les militaires et les classes
moyennes profitent du modèle de développement/ dépendance, et c’est pour cela qu’ils
protègent la situation politique et économique existante.63
Pour résumer, dans ce type de situations de développement capitaliste dépendant,
le régime est non démocratique et son mode d’organisation est militaro bureaucratique.
Même si le niveau élevé de développement génère une classe moyenne croissante, celle-
ci soutient le régime non démocratique en place. Dans un Etat de développement
/dépendance, les classes moyennes ne vont pas plaider en faveur d’une éventuelle
transition vers la démocratie.
Guillermo O’Donnell est d’accord avec Cardoso sur le fait que, même si la
dépendance ne conduit pas automatiquement au sous développement, elle pose un vrai
problème quant aux chances de voir naître dans un tel pays un gouvernement
démocratique. Justement, dans les années 60, quelques pays d’Amérique Latine
(Argentine, Brésil, Uruguay) sont devenus des régimes non démocratiques. O’Donnell a
étudié l’émergence de ces nouveaux régimes non démocratiques et les nomme, pour la
première fois, des « Etats bureaucrato-autoritaires ». Plus tard, dans les années 70, il
remarque que le niveau le plus haut et le niveau le plus bas de modernisation ne sont
pas associés aux systèmes politiques non démocratiques et que les démocraties
politiques se situent à un niveau intermédiaire de modernisation64. La question qu’il se
pose alors est de savoir pourquoi les Etats autoritaires apparaissent à ce stade de
modernisation ?

63
CARDOSO, Henrique Fernando & FALETTO, Enzo, Dépendance et Développement en Amérique
Latine, Paris, Presses Universitaires de France, 1978
64
O’DONNELL, Guillermo & SCHMITTER, Philippe, Transitions from Authoritarian Rule : Tentative
Conclusions about Uncertain Democracies, Baltimore, John Hopkins University Press, 1986

56
Selon lui, les Etats bureaucrato-autoritaires sont une réponse à l’échec de la
politique de substitution des importations. L’industrialisation des importations des biens
a fait accroître le nombre des urbains dans les classes moyennes et les classes
d’ouvriers, amenant des coalitions populistes et ouvrières au pouvoir.
En tout cas, O’Donnell a argumenté que ces Etats sont le produit de crises
politique et économique à répétition. Les élites militaires et la bourgeoisie ont voulu
essayer une nouvelle stratégie économique basée sur « la dépendance de
l’industrialisation ». Jugeant, la démocratie incompatible avec le développement
économique futur, elles ont installé au pouvoir les Etats bureaucrato-autoritaires. Dans
ce type d’Etat, les positions clés du Gouvernement sont détenues par des individus qui
ont déjà occupé des positions clés dans d’autres institutions bureaucratiques, comme les
forces armées, les corporations privées ou la bureaucratie publique. Les questions
sociales et politiques sont réduites à des problèmes « techniques », pouvant être résolus
par la bureaucratie et les classes populaires sont interdites d’accès à l’appareil d’Etat.
Aussi, le régime protège l’économie et ses décideurs de la pression populaire et les
unions de travailleurs sont dissoutes, par le corporatisme ou par la force. Cette
Amérique Latine relativement moderne n’est pas pour autant démocratique, comme
l’espérait l’école de la modernisation ; il y a un retour vers l’autoritarisme, qui
s’explique par une position de dépendance au sein de l’économie mondiale.
Pour résumer, Cardoso et O’Donnell ont modifié les prémisses d’André Gunder
Frank et ont introduit quelques concepts originaux, comme l’association entre
développement et dépendance et les Etats bureaucrato-autoritaires. Les deux auteurs
prouvent que deux processus, apparemment contradictoires, peuvent coexister. Une
économie plus dépendante ne conduit pas nécessairement vers moins de
développement ; par conséquent, il n’y a pas de relations attendues entre dépendance et
développement. Une attention toute particulière a été accordée à des situations
historiques spécifiques de dépendance et au rôle des classes moyennes. En dépit du fait
que la dépendance peut conduire à un niveau plus élevé de développement, il est sûr que
la dépendance génère des régimes politiques non démocratiques. Pour conclure, les
hypothèses suivantes peuvent être formulées au regard des idées théoriques qui
caractérisent les approches dépendantistes modifiées : il est difficile de mettre en
lumière une relation universellement valable entre dépendance économique et
développement, au même titre que l’augmentation de la taille de la classe moyenne
n’induit pas automatiquement la probabilité que l’Etat en question puisse engendrer une
transition démocratique. Il est aussi important de souligner que la dépendance

57
économique réduit les chances qu’un Etat s’engage sur la voie de la transition
démocratique.
Dans le but de mieux approfondir ce sujet, et au vu des événements des années
70, la naissance de l’école du système monde se veut en complémentarité avec l’école
de la dépendance. Sa naissance a lieu dans un contexte international particulier :
l’industrialisation de l’Asie de l’Est, les crises des Etats socialistes et le déclin du
modèle économique capitaliste. L’école a commencé avec les publications d’Immanuel
Wallenstein dans les années soixante quatorze, comme par exemple le premier volume
de The Modern World System qui a eu un succès immédiat. En 1977, Wallenstein avait
déjà commencé l’édition de son propre journal, Review, et l’année suivante, une section
spéciale de American Sociological Association a publié un volume annuel sur la
politique économique du système monde.
Les chercheurs appartenant à ce courant de pensée ont commencé à développer
un système de base des données au niveau mondial, car les bases de données existantes
ne concernaient que des informations recueillies au niveau national. Le Research
Working Group on World Labor (RWG) du Centre Fernand Braudel a collecté des
données et a effectué des analyses de contenu des magazines, des revues, almanachs,
journaux, depuis 1870 jusqu’à nos jours, dans le but de retirer des informations sur les
mouvements globaux de travail. En l’espace de quelques années, une nouvelle école de
pensée a vu le jour. Wallenstein a commencé comme spécialiste de l’Afrique et a publié
des études concernant les problèmes du développement en Afrique après son
indépendance. Par conséquent, ses travaux ont été fortement influencés par l’école de la
dépendance ; il a intégré plusieurs de ses concepts : celui de l’échange inégal,
l’économie mondiale, l’exploitation centre/périphérie et la division internationale du
travail. Il a aussi été influencé par Fernand Braudel et l’Ecole française des Annales
(pour mémoire, cette école proteste contre l’hyper spécialisation des disciplines des
sciences sociales dans les limites des conventions académiques ; Braudel voulait
développer une histoire globale, totale, en utilisant une approche multidisciplinaire).
En adoptant des éléments des deux écoles, Wallenstein a eu une vision holistique
et une perspective historique qui l’a aidé à concevoir le monde autrement. Il explique
que « pour comprendre les contradictions internes de classe et les luttes politiques d’un
Etat en particulier, il faut tout d’abord le situer au sein de l’économie mondiale. Nous
pouvons ainsi comprendre la manière dans laquelle différents mouvements politiques et
culturels vont faire des efforts pour préserver ou non une position donnée au sein de

58
l’économie mondiale, selon les avantages ou inconvénients des différents groupes situés
dans un Etat en particulier »65 (traduction libre).
Il est le père fondateur du concept centre-périphérie : selon lui, l’économie
mondiale est fondée sur une division du travail géographiquement différenciée et
partagée en trois zones principales : le cœur, la périphérie, la semi périphérie. Sa
version de la théorie de la dépendance comporte des éléments originaux, car il souligne
l’importance d’un système comme réseau unique d’échanges économiques.
L’auteur considère qu’il y a eu une différence non négligeable dans le
développement économique et social entre le noyau et la périphérie. C’est pourquoi, il
propose un modèle tri-modal avec le centre/noyau, la périphérie et la semi périphérie.
Son idée de base est que le monde est trop compliqué pour être classifié comme étant
bimodal ; il démontre la nécessité d’une aire semi-périphérique, car un système
bipolaire peut conduire à la désintégration. Les crises peuvent être évitées en créant des
secteurs de base intermédiaires, mieux que les secteurs bas, mais aussi riches que les
secteurs supérieurs.
Dans ces conditions, le modèle tri-modal de Wallenstein évite les affirmations
déterministes de l’école de la dépendance, selon lesquelles le noyau exploite toujours la
périphérie. Selon le concept de semi-périphérie, la direction possible du développement
peut être dirigée vers le haut ou bien vers le bas.
Enfin, Wallenstein a dévié le concept marxiste de la lutte des classes vers le
concept de conflit international, le noyau étant la classe aisée, la semi-périphérie la
classe moyenne et la périphérie, comme la classe travailleuse. Les structures de classe
internes sont accessoires à la division internationale du travail et peuvent expliquer la
performance individuelle des Etats au sein de l’économie mondiale.
La différence la plus importante entre l’école de la modernisation et l’approche
système monde de Wallenstein est liée au fait que si la première utilise une approche
mécanique, l’approche système monde est dialectique. « Ce que je veux dire par ce
terme, est le fait qu’à chaque point de l’analyse, quelqu’un peut se demander non pas
quelle est la structure formelle, mais quelle est la conséquence pour l’un et l’autre, le
tout et les parts, de maintenir ou de changer une certaine structure à un moment donné

65
WALLERSTEIN, Immanuel, « Dependence in an Interdependent World: The Limited Possibilities of
Transformation within the Capitalist World Economy», in African Studies Review, vol. 17, no. 1, Avril
1974, pp.1-26

59
dans le temps, étant donné la totalité des positions particulières de ce point particulier
dans le temps»66 (traduction libre).
Même si un nombre considérable de remarques critiques peuvent être faites, les
jugements de l’école système monde sont précieuses dans l’explication de la transition
démocratique. Les positions de périphérie et de semi-périphérie au sein du système
monde laissent penser qu’elles peuvent réduire la probabilité pour un Etat d’avoir une
politique démocratique, mais cette hypothèse a été négligée au sein des recherches
empiriques. Ce n’est qu’en 1983 que Kenneth Bollen a analysé la relation entre la
position d’un Etat au sein du système monde et l’existence d’une éventuelle transition
démocratique, ou un système démocratique, à l’aide des études quantitatives.
K. Bollen s’est interrogé sur les mécanismes par le biais desquels une certaine
position au sein du système monde peut influencer la probabilité d’entamer une
transition démocratique et d’arriver ainsi à une démocratie. Les théoriciens du système
monde ont démontré que la classe moyenne va jouer des rôles différents selon qu’elle se
trouve dans le noyau ou la périphérie. Les mêmes théoriciens ont aussi démontré que la
classe moyenne peut être extrêmement faible au sein des pays de la périphérie, à cause
de l’alliance existant entre les élites du noyau et celles de la périphérie.
Pour résumer, s’il y a une chance pour qu’il y ait une transition vers la
démocratie, elle est plus probable dans le noyau que dans la périphérie. Une des raisons
de cette situation est due, selon Bollen, au fait qu’au sein du noyau, des groupes
d’individus sont assez puissants pour demander et recevoir des droits de la part de leur
Gouvernement national. Afin de maintenir la stabilité au sein du noyau, il est nécessaire
de distribuer le pouvoir politique de manière plus équitable que le souhaiteraient les
élites en place.67
Bollen a aussi effectué une analyse rétroactive des relations existantes entre la
position au sein du système monde, le développement économique et la démocratie. Les
résultats ont montré que la position au sein du système monde est dépendante d’un
certain niveau de développement de la démocratie ; le développement économique passe
après. Les Etats de la périphérie, ainsi que les Etats de la semi-périphérie, ont moins de
chances d’entamer une transition démocratique que les Etats du noyau.

66
Citation reprise dans DOORENSPLEET Renske dans Democratic Transitions, 2005, London, Lynne
Reiner Publishers, p.73
67
BOLLEN, Kenneth, A., « Political Democracy: Conceptual Measurement, Traps, Studies », in
Comparative International Developement, vol. 25, no. 1, Printemps 1990, pp. 7-24

60
Néanmoins, il existe une relation directe entre développement économique et
démocratie dans la mesure où le développement économique augmente la probabilité
qu’une démocratie émerge. Si la dépendance réduit le développement économique,
alors, indirectement, elle va réduire les chances que le pays concerné entame une
transition démocratique. Il est important de noter que Bollen n’a pas testé l’influence de
la dépendance sur le développement, même si, d’après lui, « ces influences indirectes
peuvent être aussi importantes que les influences directes dans le cadre de cette
analyse ».68
Pour conclure, les hypothèses suivantes peuvent être mises en avant concernant
les approches théoriques modernes. Premièrement, les Etats de la semi-périphérie ainsi
que ceux de la périphérie ont beaucoup moins de chances d’entamer une transition
démocratique que les Etats du noyau. Deuxièmement : il y a une relation indirecte entre
le rôle de l’Etat au sein du système monde et la probabilité que cet Etat effectue une
transition démocratique, avec la structure de classe comme variable intervenante. Les
Etats de la semi-périphérie et ceux de la périphérie ont une classe moyenne moins
importante que les Etats du noyau. De plus, une classe moyenne faible réduit la
probabilité d’une éventuelle transition démocratique.

68
BOLLEN, Kenneth, « World System Position, Dependency and Democracy: The Cross National
Evidence», in American Sociological Review, vol. 48, no 1, 1983, pp. 468-479

61
Section 2 Les approches centrées sur les acteurs

En comparaison avec les autres vagues antérieures, la troisième vague de


démocratisation a été plus globale. Cette vague a débuté en Europe dans les années 70
au Portugal, Grèce et Espagne et s’est propagé ensuite en Amérique Latine. En
Equateur, le retrait des militaires et les élections de 1979 ont donné naissance à un
gouvernement civil. Un an plus tard, un Président civil a été élu au Pérou. Au début des
années 80, plusieurs pays ont entamé une transition démocratique : la Bolivie,
l’Argentine, le Salvador, l’Argentine, l’Uruguay, le Honduras et le Brésil ont entamé
une transition démocratique. En Afrique, le processus de démocratisation a été
extrêmement limité et aussi très peu durable dans le temps (par exemple la démocratie
nigérienne a été trop corrompue pour pouvoir durer dans le temps, elle a d’ailleurs pris
fin au bout des quatre années). Nous souhaitons donc nous arrêter sur cette période afin
de mieux comprendre l’évolution des approches théoriques. En effet, un glissement se
fait progressivement des structures vers les acteurs, qui acquièrent de plus en plus
d’importance.

A. L’analyse des structures de classe :


l’approche historico-structurale

En même temps que l’école de la dépendance, l’approche historico structurale a


commencé à chercher et à explorer des explications à propos de la démocratisation par
le biais d’une transition démocratique. Cette nouvelle approche affirme que la structure
du pouvoir contraint le comportement et les activités des individus. Les opportunités
des élites politiques à choisir un certain type de régime politique sont restreintes par
certaines structures. Des relations particulières au sein des structures du pouvoir, sans
être un choix des élites, conduisent historiquement dans des directions politiques
différentes. Les structures perdurent, même si elles changent graduellement dans le
temps, car elles sont influencées par des individus ou des événements.
Cette approche utilise une méthode historique et étudie seulement quelques Etats
pendant une très longue période, quelque fois même des siècles. Une attention toute

62
particulière est accordée à la genèse historique des structures politiques et sociales, au
développement des événements historiques dans différentes parties du monde et aux
particularités historiques dans certains Etats. Les recherches quantitatives et les
techniques statistiques sont évitées et critiquées.
Le théoricien historico-structural Barrington Moore a attaqué l’influence de la
révolution behaviouriste, mis l’accent sur les données statistiques dans un grand nombre
de recherches et souligné les limites des méthodes statistiques. D’un autre côté, il
soutient les recherches quantitatives et conclut que « différentes perspectives du même
sujet doivent conduire à des interprétations complémentaires et congruentes, et non pas
à des interprétations contradictoires »69. (Traduction libre)

1- La structure de classe, une variable explicative à part entière

Le livre de Moore, intitulé Social Origins of Dictatorship and Democracy: Lord


and Peasant in the Making of Modern World (1966), peut être considéré comme un
point de départ classique de l’approche historico structurale de la démocratisation.
Moore voulait expliquer pourquoi, pendant la transformation historique graduelle des
sociétés agrariennes en Etats industrialisés, des régimes politiques sont devenus
démocratiques, d’autres fascistes ou encore communistes. Il est sceptique quant à la
thèse selon laquelle l’industrialisation était la cause principale d’un changement de
régime et il cherche des explications alternatives.
Il démontre ainsi que les relations entre les structures des classes et le pouvoir
peuvent conduire soit à la démocratie, soit au communisme, ou pire au fascisme. En
comparant les histoires de pays qui avaient traversé la démocratie (les Etats-Unis,
l’Angleterre et la France), le fascisme (le Japon et l’Allemagne) et le communisme (la
Russie et la Chine), du point de vue du changement des structures du pouvoir, il a mis
l’accent sur les changements produits entre la haute société, la bourgeoisie urbaine, les
paysans et l’Etat.
Moore a souligné que le chemin vers la démocratie est complexe et que « une des
préconditions décisives pour la démocratie a été l’émergence d’un équilibre
approximatif entre le pouvoir royal et la noblesse, dans lequel le pouvoir royal a

69
MOORE, Barrington, Social Origins of Dictatorship and Democracy, London, Penguin Press, 1966,
pp.483-522

63
prédominé, mais a laissé un degré d’indépendance substantiel à la noblesse » 70 .
(Traduction libre) Il affirme qu’une bourgeoisie forte est d’une importance
capitale : « nous sommes tout à fait d’accord avec la thèse marxiste qui stipule que
l’existence d’une classe puissante et indépendante des habitants des villes, constitue un
des éléments indispensables dans la croissance de la démocratie parlementaire. Il n’y a
pas de démocratie sans bourgeoisie ».71 (Traduction libre). L’auteur met l’accent sur le
fait que toutes les études du développement démocratique font apparaître une rupture
révolutionnaire avec le passé, rupture mise en œuvre par la bourgeoisie urbaine, dans le
but d’arrêter la domination des propriétaires terriens.
La deuxième voie vers le monde moderne de l’industrialisation est celle que
Moore appelle « la voie du fascisme », qui caractérise essentiellement l’Allemagne et le
Japon. Dans ces cas précis, le capitalisme s’est emparé de l’agriculture et de l’industrie,
et a permis à ces deux Etats de devenir des puissances industrielles, sans qu’il y ait eu
de soulèvement populaire révolutionnaire. Au sein des dictatures fascistes, il y avait une
coalition dominante entre un Etat puissant et des classes de propriétaires terriens
puissants. En revanche, la bourgeoisie urbaine était faible et dépendait du
protectionnisme de l’Etat, d’une législation sur le travail favorable et des nombreuses
mesures dédiées à la promotion et à la commercialisation des produits agricoles. Dans
cette situation particulière, l’agriculture est restée contrôlée par des mesures
répressives, et non par le contrôle du marché.
La troisième voie, c’est à dire la révolution communiste, a émergé dans des Etats
dans lesquels la bourgeoisie urbaine était faible et dominée par un Etat centralisé ; les
liens entre les propriétaires terriens et les paysans étaient quasi inexistants et il n’y avait
pas de commercialisation des produits agricoles. De même, les propriétaires terriens
comptaient sur des mesures politiques de répression et les paysans étaient organisés en
associations. Pour résumer, Moore démontre que le capitalisme conduit à la démocratie,
mais uniquement dans certaines circonstances, notamment quand il y a une structure de
classe bien définie.
Son approche a souvent été très critiquée ; le principal reproche qui lui a été fait,
est d’avoir « oublié » le rôle primordial des classes travailleuses. Ses recherches
historiques tentent d’identifier une démocratie parlementaire avec quelques libertés
civiles. Cette limitation découle de la définition même qu’il a donnée à la démocratie,

70
Ibid., p. 417
71
Ibid., pp. 418

64
car il s’est focalisé sur la compétition politique plutôt que d’inclure la participation
citoyenne dans le processus politique. Un autre problème est lié au fait que le rôle de la
classe travailleuse dans le processus de démocratisation est complètement négligé. En
effet, la classe travailleuse a plutôt intérêt à promouvoir la démocratie, un système
politique caractérisé par la compétition et l’inclusion de la participation.
Le second reproche est lié au fait que Moore a complètement négligé les facteurs
internationaux et non économiques dans l’étude de la démocratie. Il s’est focalisé sur
l’influence des facteurs internes et domestiques dans l’explication de la démocratie, et il
a totalement mis à l’écart le rôle des relations internationales et transnationales. Les
éléments fournis par les théories de la dépendance n’ont pas été prises en compte, alors
que la position d’un Etat au sein du système monde, sa dépendance et la division
internationale du travail peuvent avoir une importance cruciale.
Parmi les études récentes qui ont pris en compte ces critiques, nous citerons par
exemple celui de Dietrich Reuschemeyer, Evelyne Stephens et John Stephens, dans
Capitalist Developement and Democracy, 1992. Prenant comme point de départ la
volonté de comprendre les théories (les recherches sur le passé historique et les
recherches sociologiques), ces auteurs ont voulu définir la notion de classe comme
facteur essentiel dans la lutte pour la démocratie. Comme Moore, ils partent de l’idée
que les propriétaires terriens sont des opposants implacables à la démocratie.
Par contre, à l’inverse de Moore, ils ont démontré l’opposition de la bourgeoisie
à l’extension du suffrage universel aux classes travailleuses, car celle-ci y voyait une
menace à ses propres intérêts. Il est sûr que la classe travailleuse peut être considérée
comme favorable à l’extension des droits civiques et démocratiques, car cela
impliquerait son inclusion dans la vie politique, l’accroissement de son influence et la
poursuite de ses intérêts. Ces mêmes auteurs partent de l’hypothèse que les classes
moyennes vont tout faire afin de favoriser leur inclusion dans la vie politique mais
celles-ci vont osciller d’un côté à l’autre de l’échiquier politique, en fonction des
alliances possibles.

2- Remise en question et compléments de réponse

Le facteur essentiel de la lutte et de la coalition de classes a été complété par


deux autres configurations du pouvoir : d’une part l’Etat et ses relations avec la société
civile (fonction de sa structure, sa puissance et son autonomie), d’autre part la relation

65
entre les puissances transnationales et la structure de classe, ainsi que son impact sur la
société. Aussi, le développement capitaliste favorise l’accroissement de la société civile
(la totalité des institutions sociales et des associations, formelles et informelles qui ne
sont pas strictement liées au Gouvernement ou bien à caractère familial), qui à son tour
sert à changer l’équilibre de la puissance des classes et établir un contre pouvoir à la
puissance de l’Etat. Finalement, les auteurs ont démontré que les marchés
internationaux et les entreprises transnationales (liés à la position de l’Etat au sein du
système monde) vont influencer le degré de variation de la balance interne de pouvoir
des classes et affecter l’Etat ainsi que les relations entre Etat, et société civile.72
Des études quantitatives réalisées dans trois régions du monde (l’Europe,
l’Amérique Latine, l’Amérique Centrale et les Caraïbes) ont démontré l’importance des
trois groupes de pouvoir dans le développement de la démocratie et dans le processus de
développement capitaliste. Ces trois facteurs sont censés se combiner et être en
interaction de différentes manières. Les schémas caractéristiques à chacune de ces trois
régions sont totalement différents ; les auteurs en ont conclu que le développement
capitaliste encourage la démocratie, car il transforme la structure de classe, renforçant
par conséquent les liens entre les classes supérieures. Pour eux, ce n’est pas le marché
capitaliste, ni le capitalisme comme force dominante, mais plutôt les contradictions du
capitalisme qui ont fait progresser la démocratie.
Cette étude historico structurale a eu de nombreuses applications,
essentiellement par le fait que les auteurs ont essayé de combiner plusieurs traditions
théoriques. Leur étude a accordé une attention toute particulière, non seulement à la
théorie de la modernisation, mais aussi à la théorie de la dépendance ; ils ont aussi
développé une approche dans laquelle ces trois groupes de pouvoir (le pouvoir de
classe, le pouvoir de l’Etat et le pouvoir des structures transnationales) ont joué des
rôles clé dans le développement et la transmission de la démocratie au sein du processus
de développement capitaliste.
Leur livre a démontré que non seulement l’influence du développement est
importante, mais aussi l’impact de la dépendance internationale et de la structure de
classe sur la transition démocratique et la consolidation. Néanmoins, leur étude n’a pas
pris en compte l’impact de ces influences dans le cadre des analyses quantitatives plus

72
RUESCHEMEYER, Dietrich, STEPHENS, Evelyne, STEPHEN, John, Capitalist Development and
Democracy, Cambridge, Polity Press, 1992

66
amples (étude limitée à trois régions du monde, sans prendre en compte les pays du
continent africain et tester ainsi les influences des analyses quantitatives).
Pour conclure sur l’approche historico structurale, plusieurs caractéristiques
peuvent être mises en avant : il existe une relation directe entre le développement et la
probabilité qu’un Etat effectue une transition démocratique. De même, si nous prenons
en compte la structure de classe comme variable dominante, il existe une relation
indirecte entre le développement et la probabilité qu’un Etat effectue une transition
démocratique. En effet, le développement augmente la taille de la classe moyenne, et
l’augmentation de cette classe accroît la probabilité que l’Etat en question entreprenne
une transition démocratique. A contrario, si nous prenons en compte la structure de
classe comme variable d’étude, il y a une relation directe entre le développement et la
probabilité qu’un Etat effectue une transition démocratique.
Dans le même registre, un Etat au cœur du système monde a une classe moyenne
et une classe ouvrière plus amples qu’un Etat de la périphérie ; par conséquent, ces
classes génèrent une probabilité plus importante pour une éventuelle transition
démocratique. Si nous prenons donc la structure de classe comme variable d’étude, il y
a une relation indirecte entre le rôle de l’Etat au sein du système monde et la probabilité
qu’un Etat effectue une transition démocratique.

B. L’analyse des élites politiques : l’approche institutionnelle

La littérature sur la transition démocratique s’est longtemps focalisée sur les


processus politiques ainsi que sur le choix des acteurs, afin d’expliquer les changements
de régime. Les approches théoriques orientées sur l’acteur argumentent que le
changement de régime n’est pas dû seulement aux facteurs structuraux, mais
principalement aux choix des acteurs, spécialement les stratégies et les choix des
leaders. Dans leur livre Transition from Authoritarian Rule, O’Donnell et Schmitter ont
abandonné leur perspective structuraliste initiale, afin de se concentrer sur les élites.
Après des analyses de cas différents, ils se sont rendus compte que les dispositions des
élites, leurs calculs, leurs pactes vont être déterminants dans l’émergence ou non d’une
transition démocratique. Selon cette approche théorique, le comportement et le choix
des élites et des décideurs doivent être analysés en premier lieu, car la démocratisation
est avant tout le résultat d’une négociation politique.

67
Cette négociation a au moins quatre aspects, qui vont influencer la réussite ou
non des transitions démocratiques : tout d’abord, des lois et des institutions
démocratiques, choisies parmi une multitude disponibles ; ensuite, le type de décisions
qui conduisent à la sélection des lois et des institutions. Les deux autres facteurs
importants sont, d’une part, les négociateurs impliqués (les alliances et les coalitions
qu’ils ont formées afin de réaliser cette transition) et d’autre part, le timing imposé pour
chaque étape du processus de transition. Une attention toute particulière doit être
accordée aux deux derniers points, car, à partir du moment où une transition semble se
mettre en marche, différents acteurs politiques vont jouer un rôle primordial dans la
réussite de celle-ci. Certaines de leurs alliances, choix et stratégies vont être
indispensables à la réussite de la transition démocratique ; d’autres non.
Adam Przeworski a traduit une série des choix possibles et d’alliances (soulignés
par O’Donnell et Schmitter) dans un modèle théorique. Pour que le modèle de
Przeworski « fonctionne », il faut qu’il y ait un « jeu » se déroulant entre l’Etat
totalitaire et des organisations sociales semi-indépendantes. Or, une caractéristique
commune à tous les régimes dictatoriaux est qu’ils n’acceptent aucune organisation
autonome, encore moins indépendante.
Selon l’auteur, le régime est divisé entre, d’un côté, « hard liners », ceux qui ne
veulent aucun changement ou aucune réforme, même quand la fin est proche, et, de
l’autre côté, les « liberalisers », dont l’intention, du moins au début du « dégel », n’est
pas de détruire le système ou le régime, mais seulement d’élargir ses bases sociales, en
cooptant des segments nouveaux de la société civile. Dans un jeu construit avec des
informations complètes et parfaites, la seule issue du jeu est le statu quo (dont les
« liberalisers » ne veulent pas) ou le système dictatorial élargi, avec des bases sociales
élargies73.
Quand un régime non démocratique est renversé, la question centrale qui se pose
est de savoir comment les forces politiques d’opposition vont gérer cette contestation.
Przeworski souligne le fait que, dans ce cas, il y a un dilemme à résoudre : les forces
d’opposition doivent s’unir contre le régime non démocratique encore en place ; en
même temps, elles sont en compétition avec le même régime, et donc un dialogue est
plus que nécessaire. Malheureusement, la bataille pour la démocratie se mène sur deux

73
PRZEWORSKI, Adam, «Some Problems in the Study of the Transition to Democracy », Working
papers, Washington DC, Latin America Program, The Wilson Center, 1986

68
fronts : tout d’abord contre le régime non démocratique en place, mais aussi avec ses
alliés pour une meilleure place dans le nouveau régime démocratique à venir. La
réussite du processus de transition démocratique est, aussi, fonction des alliances entre
les acteurs politiques.
L’approche orientée sur l’acteur tend à appréhender le processus de transition
démocratique par le biais des élites, en affirmant que la démocratisation est dominée par
les élites politiques et que la mobilisation des masses a un rôle secondaire. En ce sens,
certains auteurs ont complètement ignoré et n’ont même pas étudié l’influence probable
des masses ; d’autres ont considéré leur rôle comme quasi inexistant pendant la
transition, voire même de façon négative pendant la période de consolidation. La
probabilité d’avoir un régime démocratique consolidé est considérée comme étant
limitée si la pression venant d’en bas est importante et s’il y a eu une importante
mobilisation des masses.
Selon l’auteur Teddy Karl, le type de transition le plus souvent rencontré, et
celui qui a le plus de chances d’aboutir à l’implémentation d’une transition
démocratique, est la transition par le haut, celle venant des élites. Il est aussi important
de souligner qu’aucune démocratie stable n’est issue d’un changement de régime au
sein duquel le peuple a eu le contrôle, ne fusse que momentanément, sur le pouvoir en
place. De même, une transition démocratique implique des interactions complexes entre
le régime en place et les forces d’opposition depuis le début de la remise en cause du
régime74.
Dans le même registre, le timing et la nature de l’opposition sont importantes
pour expliquer les raisons des divisions au sein du régime émergent (entre hard liners et
soft liners), mais aussi comment et quand ces divisions sont devenues politiques. Des
cas historiques, comme ceux de l’Espagne, de l’Argentine, du Chili, ou du Pérou,
démontrent que la société civile a joué un rôle important dans la division au sein des
élites. Donc, non seulement les actions et les alliances des élites sont importantes, mais
aussi et surtout la mobilisation des masses et le rôle de la société civile sont
primordiales pendant la transition d’un régime autoritaire vers un régime démocratique.

74
KARL, Terry Lynn, SCHMITTER, Philippe, C, « Modes of Transition in Latin America, Southern and
Eastern Europe », International Social Science Journal, vol. 128, no. 2, 1991, pp. 267-282. Nous faisons
aussi référence à l’article des mêmes auteurs publié dans Slavic Review: KARL, Terry Lynn,
SCHMITTER, Philippe, C., « From an Iron Curtain to a Paper Curtain: Grounding Transitologists or
Students of Post – Communist? » , Slavic Review, vol. 54, no. 4, 1994, pp. 965- 978

69
O’Donnell et Schmitter, dans leur ouvrage de 1986, appellent ce phénomène « la
résurrection de la société civile »75.

1- L’articulation élites / société civile

La société civile a des activités indépendantes de l’Etat et elle est parfaitement


capable (grâce à son autonomie) de stimuler la résistance envers un régime non
démocratique. Par exemple, la chute du communisme en Pologne a été considérée
comme une révolte de la société civile contre l’Etat. Le syndicat Solidarnosc a demandé
des réformes économiques et sociales, dans le but de protéger et améliorer la vie de ses
adhérents. Ses revendications sont devenues ensuite politiques, ce qui explique que
l’Etat ne pouvait plus ignorer l’existence de la société civile ; cela a permis aussi à la
Pologne d’entamer relativement tôt une transition démocratique.
Le rôle de la société civile a été important dans la chute des régimes
communistes dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale, de même qu’il a été
important en Amérique Latine et en Afrique. Il est évident que la société civile peut
promouvoir la démocratie de plusieurs manières. Tout d’abord, une société civile
croissante peut altérer la balance des pouvoirs entre l’Etat et celle-ci en sa faveur ;
graduellement, la société civile affaiblit le pouvoir de l’Etat. Ensuite, la structure de la
société civile est tentaculaire ; elle bénéficie de canaux multiples afin de mieux
représenter ses intérêts. Dans le même registre, elle mobilise facilement les masses, car
les informations circulent très rapidement, en se substituant ainsi aux partis politiques.
La société civile accroît l’efficacité politique et les compétences des citoyens dans ce
domaine ; elle recrute et forme des nouveaux leaders politiques. Enfin, la société civile
donne des informations concernant les régimes non démocratiques, ce qui peut stimuler
et inciter les masses à des protestations populaires. Sa capacité de mobiliser des masses
assez rapidement est cruciale dans la réalisation d’une transition démocratique.
Pour résumer, la société civile est capable de produire une transition
démocratique : en déséquilibrant la balance des pouvoirs entre la société et l’Etat ; en
organisant une opposition contre l’Etat ; en mobilisant des citoyens contre le régime

75
SCHMITTER, Philippe, O’DONNELLE, Guillermo, WHITEHEAD Laurence, Transitions From
Authoritarian Rule: Tentative Conclusions About Uncertain Democracies , Baltimore, John Hopkins
University Press, 1986

70
non démocratique en place ; en recrutant et préparant des nouveaux leaders à renverser
le régime en place. Selon les approches orientées sur l’acteur, les transitions
démocratiques ne sont pas déterminées par des facteurs structuraux, mais sont
façonnées et mises en place en fonction de l’action des acteurs (qu’ils soient de l’ancien
régime, de l’opposition ou juste partie de la société civile). Dans ce contexte, la
démocratie est le résultat de négociations politiques ; quels que soient le lieu et la
conjoncture. Il est désormais sûr que la démocratie peut advenir dans des endroits
culturellement et structurellement a priori défavorables.

2- Critiques des approches structurales

Le pessimisme des anciennes analyses structurales est mis en cause, et les pré-
conditions requises par l’école structuraliste sont rejetées. Désormais, la démocratie
n’est plus considérée comme un régime capable d’émerger seulement dans des endroits
et dans des conditions particulières, mais comme pouvant surgir là où le jeu des acteurs
le permet. Dans cette perspective, la meilleure explication de la transition démocratique
est en fonction de l’action de l’acteur qui prend la place prédominante.
Dans un article paru en 1996 dans la revue Comparative Political Studies, Karen
Remmer notait que les chercheurs «n’ont pas abandonné leurs efforts de généralisation
des pré requis macro sociaux dans le but de mieux comprendre l’accent mis sur les
choix stratégiques des acteurs politiques »76. (Traduction libre)
Cependant, il est important de souligner que l’approche orientée sur l’acteur, a
elle toute seule, ne peut pas fournir une explication satisfaisante concernant la transition
démocratique. Tout d’abord, ses capacités explicatives sont plutôt limitées. Si les
acteurs politiques n’ont aucune contrainte dans leur choix et décisions, une issue
politique a autant de chances de réussir qu’une autre, totalement opposée. Le processus
de transition est incertain et l’issue est difficilement, sinon impossible, à prédire à
l’avance. De fait, la réalité est difficile à résumer et à simplifier.
Ensuite, l’approche orientée sur l’acteur ne peut pas démontrer pourquoi
certaines élites vont faire un pacte avec d’autres, ou pourquoi des leaders politiques
vont développer des préférences en faveur de la démocratie. Bratton et Van de Walle

76
REMMER, Karen, L., « The Sustainability of Political Democracy», in Comparative Political Studies,
vol. 29, no. 6, 1996, p.631

71
ont ainsi démontré en 1997 que l’approche orientée sur l’acteur a des points communs
avec l’analyse macrostructurale et ont critiqué l’explication de Przeworski concernant la
démocratisation. Les deux auteurs estiment que l’approche orientée sur l’acteur met
l’accent sur la rationalité de l’acteur au niveau descriptif, et non pas au niveau
explicatif. Avec ironie, ils expliquent que cette approche peut éventuellement gagner en
puissance explicative «seulement quand elle est placée dans un type d’assemblage qui
lui donne un pouvoir explicatif pour des actions politiques »77. (Traduction libre) De
même, les actions et les alliances des élites vont contribuer à la transition démocratique,
mais il ne faut pas négliger l’importance des facteurs structuraux. Il semblerait donc
plus raisonnable de mettre en avant, d’abord, les facteurs structuraux qui constituent la
« fondation » d’une transition démocratique réussie. Cependant, on remarque que
l’importance et l’impact des facteurs structuraux n’ont pas encore été étudiés sur les
transitions démocratiques d’après 1989.
Avant les débuts des années 1990, les controverses entre les différentes théories
n’étaient pas à l’ordre du jour et des contradictions apparentes quant aux choix des
facteurs importants existaient. Les théories s’ignoraient mutuellement, sans qu’il y ait
réellement de débat. Par exemple, en 1996, Barrington Moore, ne faisait aucune
référence aux travaux de Lipset de 1960. Quant à Dankwart Rostow, il fait référence à
Lipset en 1970, mais il cite Moore seulement une fois. Dans la deuxième édition de
Political Man en 1983, Lipset fait référence aux idées de Rostow, mais il ne mentionne
nulle part les travaux de Moore.
Plus récemment, quelques auteurs ont utilisé des connaissances spécifiques aux
différentes approches dans une seule étude (nous citions par exemple Reuschemeyer en
1992 et Huntington en 1991), mais la convergence théorique est restée limitée et très
sélective. Des études encore plus récentes ont essayé de mélanger des facteurs, y
compris les acteurs politiques, comme éléments qui contribuent au processus de
démocratisation (Martin Lipset en 1993 ou encore Larry Diamond en 1995).
Néanmoins, aucune sélection systématique n’a été effectuée. Ceci reste un point
sensible, car seule une étude comparative systématique pourrait déterminer si une
explication particulière est applicable de façon générale et quel pouvoir d’influence elle
détient.

77
BRATTON, Michael, VAN DE WALLE, Nicolas, Democratic Experiments in Africa : Regime
Transitions in Comparative Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, pp.26-29

72
De plus, il est regrettable que les hypothèses mises en avant par l’école de la
dépendance et du système monde soient négligées dans les études empiriques
quantitatives. Cette situation est particulièrement regrettable, car elle concerne le débat
sur l’importance relative des influences internes versus externes dans le processus de
démocratisation. Les chercheurs modernes argumentent que le développement
économique, comme facteur interne, augmente les chances de démocratie78.
Les théoriciens de l’approche dépendantiste et du système-monde argumentent,
par contre, que la dépendance économique ou la position au sein du système monde, les
deux compris comme facteurs externes, peuvent avoir des influences plus importantes
sur la démocratie que le développement économique. Seule une étude empirique (dans
laquelle les hypothèses de la modernisation ainsi que celles de la dépendance et du
système monde sont testées) peut aider à déterminer l’importance relative des facteurs
internes et externes. Il n’est pourtant pas nécessaire de faire un choix exhaustif entre
l’impact des influences internes comme le développement et l’impact des influences
externes comme le développement économique et la dépendance.
De plus, un facteur comme la structure de classe est considérée, par plusieurs
théories, comme une variable importante. Les différents facteurs d’influence utilisés par
différentes écoles ne sont pas considérés comme étant en compétition les uns avec les
autres, mais comme des facteurs complémentaires. Même si le choix des variables
explicatives semble être un sujet de controverse pour la plupart des théories, du moins à
première vue, il est clair que ces variables peuvent s’enrichir les unes les autres.
Dans son ouvrage79 sur le développement, Gilbert Rist explique que l’articulation
croissance-démocratie-développement est propre au monde occidental, et qu’elle est
liée à l’histoire même de la construction du développement en Occident. En effet, dès le
Siècle des Lumières, le progrès est au centre des réflexions des philosophes. C’est
pourtant Tocqueville en 1835 qui va associer la notion de progrès à la consécration du
régime démocratique. Les grands penseurs du 18ème et 19ème siècle (Tocqueville, Marx,
Weber, Durkheim, etc.,) vont établir des liens étroits entre un état économique et social
et la nature des régimes politiques. La corrélation entre développement et démocratie a
été la base de départ des travaux effectués par les écoles dépendantistes et
développementalistes. Pourtant, comme le souligne Dominique Darbon en 2002 :

78
Nous faisons référence aux études de Daniel Lerner, Martin Lipset ou encore Samuel Huntington,
op.cit.
79
RIST, Gilbert, Le développement, Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Science Po,
2001

73
« Développement et démocratie sont liés par l’action d’une multitude de variables et de
jeux d’acteurs incluant la diffusion des idées et des institutions, l’influence externe sur
les enjeux et la configuration des forces, arènes, les forums locaux, les ressources
disponibles, la capacité des élites à gérer le processus de régulation sociale, la
mobilisation des forces sociales… »80.
Il est évident qu’avec le temps cette relation a évolué et que, de nos jours, elle
est devenue de plus en plus complexe. Nous avons délibérément choisi de mettre en
lumière dans ce chapitre cette articulation entre développement et démocratie ; de ce
fait, une attention toute particulière a été portée sur les variables structurales de la
démocratisation. Néanmoins, au vu de leur limite explicative, il nous semble utile de
mettre en lumière les débats issus des théories, notamment avec la montée en puissance
de la variable internationale. Nous souhaitons donc porter un regard critique sur les
débats provoqués par ces théories, sans chercher pour autant à les analyser toutes.

80
DARBON, Dominique, « Les conditions politiques et sociales du développement : Démocratie et
Développement », Cahiers Français, no.310, pp. 70-76

74
CHAPITRE 2

La confrontation des théories :


L’analyse du processus de transition démocratique

Avec l’effondrement du communisme, le monde a connu une « troisième vague »


de démocratisation, beaucoup plus importante que les précédentes, dans laquelle le
nombre de pays concernés reste le plus élevé. Cet événement a favorisé, entre autre, un
engouement pour la démocratie, devenue d’emblée la seule issue possible suite aux
changements des régimes autoritaires. La littérature sur le sujet est désormais très
abondante. Nous sommes déjà loin des bases de la transitologie posées par Philippe
Schmitter, Guillermo O’Donnell et Lawrence Whitehead. A ce jour, les approches
théoriques sont nombreuses, ainsi que les modèles théoriques qui les accompagnent. En
tant que branche à part entière des sciences sociales, la science des transitions utilise les
éléments théoriques des autres branches des sciences sociales. Pourtant, tout ce corpus
théorique n’a pas suffi pour expliquer l’effondrement du Mur de Berlin le 10 Novembre
1989. De plus, les chercheurs et les théoriciens dans le domaine n’ont pas prévu, eux
non plus, ces événements qui vont marquer un tournant dans l’Europe Centrale et
Orientale.
Certes, les approches théoriques ont apporté des réponses, les débats issus des
théories aussi. Mais à ce jour, les transitions démocratiques fascinent autant. Nous nous
proposons une relecture critique des principales approches théoriques afin de mieux
appréhender les débats engendrés par ces approches. Deux remarques s’imposent
d’abord. Premièrement, les approches théoriques sont complexes, sans qu’un corpus
théorique ne soit définitivement établi. Deuxièmement, la riche littérature des
transitions démocratiques et les approches théoriques qui les accompagnent peuvent être

75
classées en trois groupes différents : les approches orientées sur les structures ou les
processus, les approches institutionnelles et les approches politico-économiques.
Chronologiquement, les plus anciennes sont, comme nous l’avons vu, les
approches structuralistes qui ont dominé la science politique dans les années 60-70. Ces
approches ont constitué l’élément de base de l’analyse des transitions démocratiques
qu’ont expérimentées les pays d’Amérique Latine et de l’Europe de Sud. Les auteurs les
plus connus sont Martin Lipset, Barrington Moore et Gabriel Almond. Ils considèrent
que le développement économique, la culture politique, les structures et les conditions
sociales sont des éléments qui ont une portée explicative dans l’avènement des
transitions démocratiques. Les études quantitatives que ces auteurs ont menées leur ont
permis d’établir une corrélation entre développement économique et démocratie, et de
mettre en place le modèle désormais célèbre de la démocratie avec des
« préconditions ». D’autres auteurs, comme Guillermo O’Donnell et Philippe Schmitter,
ont eux aussi pris comme variables explicatives les changements de régimes, le
développement économique et les conflits de classes. L’histoire nous a démontré que la
démocratie peut advenir sans conditions préalables, dans des pays n’ayant pas une
culture politique démocratique et dont le niveau de développement économique est très
faible. Une autre critique faite aux approches structuralistes est liée au fait qu’elles
postulent l’existence de structures politiques et sociales à dominante démocratique
avant même que la démocratie ne soit mise en place. Or, si nous ne prenons que le cas
des pays de l’Europe Centrale et Orientale, ce postulat ne trouve pas de valeur
explicative dans la mesure où ces structures sont souvent inexistantes.
Dans la même famille que celle des approches structuralistes, nous trouvons les
approches du choix stratégique de l’acteur. Ses partisans imputent la réussite ou l’échec
d’une transition démocratique aux choix stratégiques des élites, tout en réduisant le rôle
du facteur économique. Parmi les théoriciens les plus connus, il y a Giuseppe Di Palma,
dont le point phare de sa théorie reste la ‘négociation’ entre les élites au pouvoir et les
nouvelles élites. D’autres auteurs connus ont rejoint cette approche, comme Schmitter et
O’Donnell. Dans leur ouvrage Transitions from Authoritarian Rule, ils soulignent aussi
le rôle crucial des élites ; selon eux, les comportements des élites vont avoir une
influence déterminante sur l’existence ou pas d’une ‘ouverture’ démocratique. Si nous
ne devons émettre qu’une seule critique vis-à-vis de ce type d’approche, elle serait liée
au fait qu’il existe des situations dans lesquelles les élites ‘nouvelles’ sont quasi
inexistantes. Rien qu’en l’Europe de l’Est, quarante cinq années de communisme ont
détruit toute opposition et les élites qui ont vu le jour après la chute du régime sont pour

76
la plupart issues de l’ancien régime communiste. A quelques exceptions près, il n’y a
pas eu de négociation entre les anciennes et les nouvelles élites dans l’Europe post
communiste.
Les approches institutionnalistes soulignent, quant à elles, l’impact des
institutions sur les actions politiques, mais aussi leur rôle dans le façonnement des
objectifs des acteurs politiques. Le degré d’institutionnalisation du régime est perçu
comme une variable explicative dans le processus de transition démocratique. De la
même manière, les relations entre l’Etat et la société civile peuvent avoir un rôle crucial
dans le changement de régime. Les chercheurs qui ont rejoint cette approche pensent
que la société civile a été un facteur clé dans la chute du régime communiste dans les
anciens pays totalitaires de l’Europe Centrale et Orientale. Parmi les noms les plus
connus on trouve celui de Terry Lynn Karl, qui traite des « confined contexts »81. Selon
l’auteur, les structures et les institutions préexistantes (car créées historiquement avant
l’instauration d’un régime autoritaire et lui ayant survécu) constituent des « confining
conditions » 82 qui déterminent les paramètres mêmes de l’action politique. Plus tard,
Philippe Schmitter a rejoint cette approche ; selon lui, le choix stratégique des élites est
conditionné par le contexte et les « confined conditions ». De sorte qu’il est possible, ou
pas, de rompre avec le passé et de se tourner vers la démocratie. Par contre, si l’accent
est mis exclusivement sur les choix stratégiques des acteurs, alors la réussite ou l’échec
du processus transitionnel leur incombe. De même, si le lien est établi entre le choix des
acteurs et le contexte, et que les éventuels « arrangements » entre différents acteurs
politiques clés sont aussi pris en compte, alors, il est sûr que ces acteurs ont une
influence sur le type de régime démocratique qui va être mis en place.
Selon Terry Lynn Karl, les acteurs politiques et leurs stratégies vont devoir
composer avec les structures politiques, économiques et sociales préexistantes. Ce sont
ces structures en particulier qui vont définir les conditions dans lesquelles la transition
démocratique advient, mais aussi définir quel type de transition sera le plus adapté au
pays en question. D’autres auteurs, comme Helga Welsh, ont tenté de démontrer les
liens existant entre les approches structuralistes et celles du choix stratégique des
acteurs, afin d’établir une relation de causalité entre le niveau d’institutionnalisation du
régime et l’avènement de la transition démocratique. En revanche, si ces liens peuvent

81
KARL, Terry, Lynn, « Dilemmas of Democratisation in Latin America », in Comparative Politics,
vol. 23, no. 1, octobre 1990, pp.1-23
82
Ibid., pp 6-7

77
être identifiés dans tous les systèmes politiques, leur degré d’influence peut varier
considérablement en fonction du type de régime.
Enfin, les approches politico-économiques mettent l’accent sur l’importance des
réformes politiques et économiques en tant que variables explicatives de la transition
démocratique vers une démocratie consolidée. Le point commun de tous les chercheurs
qui ont adopté cette approche est de prendre en compte l’impact des crises économiques
sur le déroulement de la transition démocratique et d’argumenter que ces même crises
peuvent influencer l’évolution du processus transitionnel. De plus, cette approche
établit une relation de cause à effet entre une crise économique et un changement de
régime. Dans le même ordre d’idées, l’héritage économique et institutionnel de l’ancien
régime influence la politique du nouveau Gouvernement, car celui-ci doit composer
avec les réformes propres à une économie de marché, avec l’héritage autoritaire et les
exigences d’une démocratie consolidée. Aussi, l’impossibilité de résoudre une crise
économique peut-elle engendrer une mise en cause du régime et accroit-elle la
probabilité que celui ci soit renversé ; par contre, la capacité du régime à résoudre une
crise économique va augmenter les chances de stabilité du régime. Mais, une fois les
réformes économiques mises en place, rien ne garantit que les élites au pouvoir
continuent le processus de démocratisation. Un des risques reste donc que des réformes
économiques couronnées de succès servent d’excuse légitime aux élites au pouvoir pour
maintenir en place un régime autoritaire.
Une autre critique à l’égard de cette approche, provient des expériences qu’ont
connu les ex-pays communistes de l’Europe Centrale et Orientale. En dépit du succes
indéniable de la transition démocratique, les réformes économiques y ont rencontré des
obstacles, non pas du fait des élites au pouvoir, mais plutôt à cause du manque
d’institutions et de structures capables de porter ces réformes, ainsi que d’une coalition
au pouvoir capable de les soutenir et d’assurer leur continuité. Le coût des ajustements
structurels devient ainsi trop lourd pour la population et une aversion de celle-ci envers
les réformes économiques peut se manifester. Dans ce cas, la plus grande partie des
partis politiques va se détacher de ces réformes (ainsi, les réformes de privatisation et
de restructuration vont être retardées) afin de conserver leur popularité et leur électorat.
Pour finir, il nous paraît important de souligner que les risques d’ajustements
structuraux sont réduits pendant la phase de consolidation démocratique, car la plupart
des réformes a été déjà mise en place, ainsi que l’infrastructure de base de la
démocratie.

78
En fin de compte, les nombreuses approches théoriques de la transition
démocratique ont engendré de nombreux débats, tous plus intéressants les uns que les
autres. Nous en avons sélectionné deux qui, pour expliquer la transition, opposent
respectivement les approches économiques et politiques (Section 1) et les approches
internes et internationales (Section 2).

Section 1 La nature de la transition démocratique :


approche politique ou économique ?

Concernant les changements de régime, il y a une littérature abondante et très


diversifiée, qui offre plusieurs explications théoriques concurrentes. De nombreux
auteurs ont réalisé des synthèses plus ou moins complètes et pertinentes ; celle à
laquelle nous nous référons date de 1997 et résulte des travaux de Michel Bratton et
Van de Walle Nicolas. Dans leur ouvrage Democratic Experiments in Africa : Regime
Transition in Comparative Perspective83, ces auteurs divisent l’analyse des transitions
démocratiques en trois débats distincts : le débat entre les explications structurelles et
les explications contingentes ; le débat entre les approches économiques et les
approches politiques ; enfin, le débat entre les approches nationales et les approches
internationales de la transition démocratique. Pour mieux comprendre la transition
démocratique en Roumanie, nous nous proposons d’approfondir le premier et le dernier
débat. Pour autant, cela ne signifie pas qu’à nos yeux le deuxième débat soit moins
important. Ces trois débats ont une valeur théorique indéniable, mais, pour les besoins
de notre analyse, deux seulement nous semblent devoir être approfondis.
Au préalable, il convient de rappeler que le débat entre les approches
économiques et politiques de la transition démocratique date des années 1960-1970.
L’approche économique explique le changement de régime comme résultat des
changements dans les conditions matérielles de la société. Un des théoriciens phare de
cette approche est Samuel Huntington, père fondateur de la « théorie de la

83
BRATTON, Michael, VAN DE WALLE, Nicolas, Democratic Experiments in Africa: Regime
Transition in Comparative Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, op.cit.

79
modernisation »84, dans les années 60. Selon Huntington, l’amélioration des conditions
de vie de la population, ainsi que le développement économique, sont des facteurs qui
jouent en faveur du changement de régime ; ils ont une portée explicative vis-à-vis du
passage de l’autoritarisme à la démocratie. Guillermo O’Donnell a échafaudé une
théorie selon laquelle un mécontentement social qui fait suite à des mesures
économiques d’austérité, peut contribuer à renverser un régime autoritaire. A l’opposé,
les approches politiques de la transition mettent l’accent sur le jeu institutionnel des
acteurs, qui vont décider de la suite à donner au mouvement transitionnel. Ces
approches réduisent le rôle des facteurs et des réformes économiques et posent
l’évolution des institutions politiques comme facteur du changement de régime.

A. Approches structurelles versus approches contingentes :


la thèse prédominante de la démocratie avec « pré-conditions »

Ce premier débat concerne l’impact que peuvent avoir les facteurs structurels (ou
des acteurs individuels) sur le changement de régime politique. L’approche structurelle
considère que la réussite du processus de démocratisation est fonction du respect des
préconditions économiques et sociales. A l’inverse, et en opposition, se trouvent les
approches contingentes, qui attribuent un rôle primordial à l’individu dans le processus
de transition démocratique. Selon ces dernières, le changement de régime autoritaire, ou
autre, est fonction uniquement des choix et des préférences des leaders, ainsi que de
leur capacité à mobiliser les masses, les ressources politiques et économiques, et à saisir
les opportunités en temps et en heure. Pour l’approche contingente, l’effet boule de
neige s’applique, car l’action d’un acteur va favoriser l’action d’un autre, la réponse
d’un autre encore, et ainsi de suite, autant d’actions qui vont conduire progressivement
à un processus de transition démocratique. Dans cette approche, la théorie du choix
rationnel des acteurs occupe une place importante. On envisagera donc successivement
les deux types d’approche, structurelle et contingente.

84
KREUTZMANN, Hermann, « De la théorie de la modernisation vers le ‘choc des civilisations’ :
orientations et changement de paradigme dans l’analyse de Samuel Huntington et le pronostic du
développement durable », in Geojournal, vol. 46, no.4, pp. 255-265

80
1- L’approche structurelle

De Martin Lipset à Gabriel Almond, ou encore Barrington Moore, bien des noms
célèbres de la science politique ont illustré les idées de l’approche structurelle, l’ont
enrichie et développée. Comme nous l’avons déjà souligné, cette approche a dominé
l’étude des transitions en Amérique Latine et en Europe du Sud, dans les années 60-70.
Le développement économique, la culture politique, la structure des classes et les
conditions sociales sont quelques-unes des conditions sine qua non dans l’avènement de
la démocratie. Lipset a mis l’accent sur le niveau de richesse, d’industrialisation,
d’urbanisation, d’éducation. D’autres chercheurs partisans de cette approche ont
souligné l’importance et le rôle de la culture civique, des conflits de classe, des groupes
d’intérêt, de la religion. Toutes ces études quantitatives et qualitatives ont constitué les
bases des désormais célèbres « préconditions » jugées nécessaires pour que la
démocratie puisse advenir.
En amont, le point de départ de ces études a été l’article de Martin Lipset,
intitulé « Some Social Requisites of Democracy and Political Legitimacy », paru dans
American Political Science Review en 1959. Lipset explique que la démocratie est
fonction du développement socio économique d’un Etat : « Plus une nation est prospère,
plus les chances de maintenir la démocratie sont fortes. Depuis Aristote jusqu’à nos
jours, l’histoire témoigne que c’est seulement dans une société riche et prospère, dans
laquelle seuls quelques citoyens vivent dans la pauvreté, que peut exister une situation
dans laquelle la masse de la population peut participer intelligemment à la politique et
peut aussi développer le savoir-faire nécessaire pour ne pas succomber aux chants des
sirènes des démagogues. Aussi, une société divisée entre une grande masse de la
population appauvrie et une partie des élites enrichies peut finir en oligarchie ou pire,
en tyrannie ».85 (Traduction libre).
En aval, même si la théorie de Lipset a été critiquée, elle a donné lieu à une
explosion d’articles et de recherches complémentaires sur le sujet, qui ont essayé
d’expliquer l’avènement de la démocratie de la même façon. En utilisant des
méthodologies similaires, ces recherches ont testé des hypothèses avec des analyses
empiriques et ont essayé de trouver des explications à l’existence des régimes politiques

85
LIPSET, Martin, Seymour, « Some Social Requisites of Democracy and Political Legitimacy », in
American Political Science Review, vol. 53, no. 1, 1959, p. 75

81
démocratiques. Sur la base de ces études statiques, les chercheurs ont tiré la conclusion
que l’intensité de la relation entre existence de la démocratie et développement reste
constante dans le temps. Ce que Tatu Vanhanen justifie de la façon suivante : « les
corrélations sont restées stables dans le temps, car la nature humaine est la même
aujourd’hui que dans les années 1850 » 86(traduction libre).
Quant à Barrington Moore, dans son livre publié en 1966 et intitulé Social
Origins of Dictatorship and Democracy: Lord and Peasant in the Making of the Modern
World, il considère que l’industrialisation ne peut pas être l’unique cause du
changement des régimes, et cherche donc des explications alternatives. Il fait ainsi une
comparaison entre plusieurs pays sur une période allant de 17ème au 20ème siècle. Le
point fort des recherches de Moore reste la structure de classe bien définie, qu’il
considère comme étant une condition nécessaire à l’avènement de la démocratie. De
plus, il s’est focalisé essentiellement sur les facteurs internes et domestiques. Mais, à
aucun moment, Moore n’a pas pris en compte les facteurs internationaux, ainsi que
d’autres facteurs non économiques.
D’autres études plus récentes 87 , comme celles de Dietrich Reuschemeyer,
Evelyne et John Stephens de 1992, peuvent être considérées comme une suite plus
complète de l’étude de Barrington Moore. Ces auteurs ont pris en compte, non
seulement le facteur de classe et de coalition de classes, mais ils l’ont complété par
d’autres configurations du pouvoir : la structure, la puissance et l’autonomie de
l’appareil de l’Etat et de ses relations avec la société civile, ainsi que l’impact des
relations de puissance transnationales sur la puissance des classes et les relations entre
les sociétés. De plus, ils démontrent que le développement favorise l’accroissement de
la société civile (les institutions sociales, les associations qui ne sont pas liées
directement au Gouvernement, etc.) qui, à son tour, sert à changer l’équilibre de la
puissance des classes et établit un contre pouvoir au pouvoir de l’Etat. En conclusion,
les auteurs affirment : « ce n’est pas le marché capitaliste, ni le capitalisme comme
force dominante, mais plutôt les contradictions du capitalisme qui ont fait progresser la
démocratie »88 (traduction libre).

86
VANHANEN, Tatu, Prospects of Democracy: A Study of 172 Countries, London, Routledge, 1997,
p.69
87
RUESCHEMEYER, Dietrich, STEPHENS, Evelyne, STEPHEN, John, Capitalist Development and
Democracy, Cambridge, Polity Press, 1992, op.cit. pp.12-39
88
Ibid, p. 7

82
Nous souhaitons souligner ici que la structure de classe est considérée comme
une variable opératoire importante au sein de plusieurs théories. Elle peut donc servir de
lien entre les différentes approches théoriques. Elle n’est pas en compétition avec
d’autres variables explicatives, mais son interaction avec d’autres variables fait ressortir
sa complémentarité et sa richesse.
Un autre point important que nous souhaitons souligner est le fait que l’approche
structurelle explique le processus de démocratisation par le biais de l’évolution des
structures de pouvoir. Les changements continus à travers l’histoire que subissent
certaines structures du pouvoir, leur interdépendance, créent des opportunités et/ou des
contraintes qui vont influencer le contenu des choix des élites. Cette remarque nous
renvoit à nouveau à Barrington Moore, (une fois encore, dans son livre 89 publié en
1966), qui fait référence aux trois groupes de pouvoirs : les structures de classes, l’Etat
et le pouvoir des structures transnationales. C’est cette remarquable combinaison des
trois qui va avoir une influence déterminante sur l’avènement de la démocratie, mais
aussi sur les contraintes et les opportunités qui en découlent. Terry Lynn Karl fait partie
des précurseurs utilisant le concept de choix rationnel de l’acteur au sein de l’approche
structurale.

2- L’approche du choix rationnel

Cette approche constitue, aujourd’hui encore, un défi extraordinaire pour les


chercheurs structuralistes. Elle met l’accent sur l’interaction entre les choix stratégiques
des élites qui peuvent être à l’origine de la réussite ou de l’échec de la transition
démocratique. Le niveau de l’analyse est ainsi restreint au niveau micro politique : le
rôle des élites et leurs choix stratégiques déterminent la « rupture » avec le régime
autoritaire, sans que les variables macro économiques ne soient prises en considération.
Pour autant, l’importance des variables économiques n’est pas réfutée. Mais, ce qui
prime pour les chercheurs affiliés à cette approche, ce sont les calculs, les choix et les
interactions entre les choix des élites.
De nombreux auteurs connus ont rejoint progressivement cette approche. Parmi
les premiers, Terry Lynn Karl a crée les bases d’une approche interactive, qui souligne
l’interaction entre les contraintes structurelles et le choix des élites. Dans cette

89
MOORE, Barrington, Social Origins of Dictatorship and Democracy, London, PENGUIN Press, 1966

83
approche, nous pouvons distinguer la théorie des choix contingents 90 , qui analyse la
démocratisation comme étant le résultat de la combinaison des choix des acteurs et des
contextes structuraux. Selon Karl, le processus de démocratisation peut être vu comme
étant le résultat d’une combinaison de plusieurs facteurs : les actions des élites, les
contraintes structurelles et institutionnelles qui vont, à leur tour, déterminer la gamme
des options et des choix disponibles pour les décideurs.
Dans un article91 publié dans Comparative Politics en 1999, Richard Snyder et
James Mahoney affirment que les études sur la démocratisation en général, et sur la
transition démocratique en particulier, sont axées essentiellement sur les macro
structures socio-économiques et sur les choix contingents des élites, et moins sur les
institutions politiques telles que les lois électorales, les constitutions des différents pays
en transition et les systèmes des partis politiques. Car, les institutions des anciens
régimes et les forces socio-structurelles ont un impact important sur les comportements
et la capacité d’action des élites.
Cette approche a séduit, un peu plus tard, Guillermo O’Donnell et Philippe
Schmitter qui, tout en étant d’accord avec les principes de l’approche structuraliste,
estiment que le rôle des élites devient un élément central dans l’étude des transitions.
Ce sont les élites, qui à travers leurs pactes, calculs, et négociations, vont influencer
l’avènement ou non de la démocratie92. D’autre part, Juan Linz et Alfred Stepan mettent
l’accent sur les calculs et les choix des élites ; l’interaction entre ces deux facteurs est
vue comme déterminante dans l’avènement ou pas de la transition démocratique. Selon
Giuseppe Di Palma, un autre chercheur séduit par cette approche, la démocratie est le
résultat des négociations entre élites au pouvoir et élites de l’opposition, qui ont un
intérêt commun et qui acceptent la démocratie comme le meilleur régime possible 93 .
(Traduction libre)

90
KARL, Terry, Lynn, « Dilemmas of Democratisation in Latin America », in Comparative Politics,
vol. 23, no. 1, octobre 1990, pp.6-7
91
SNYDER, Richard, MAHONEY, James, « The Missing Variable: Institutions and the Study of
Regime Change », in Comparative Politics, vol. 32, no. 1, octobre 1999, pp. 103-122
92
O’DONNELL, Guillermo & SCHMITTER, Philippe, Transitions from Authoritarian Rule : Tentative
Conclusions about Uncertain Democracies, Baltimore, John Hopkins University Press, 1986, part 4, pp.
19-48
93
Voir justement à ce sujet, DI PALMA, Giuseppe, « To Craft Democracies : An Essay on Democratic
Transitions », Berkeley, University of California Press, 1990

84
Quant aux chercheurs Stephan Haggard et Robert Kaufman, ils rejoignent
l’hypothèse de Rustow concernant le rôle des élites pendant le processus de
démocratisation d’un régime autoritaire : « Les spécificités de cette approche diffèrent
dans des aspects bien distincts, pourtant elles convergent sur un nombre de points qui
sont tirés directement du modèle théorique de Rustow. Tout d’abord, les acteurs clé du
processus de transition démocratique sont les élites politiques, que ce soit au sein du
Gouvernement ou dans l’opposition, et non pas les groupes d’intérêt, les organisations
de masse, les mouvements sociaux, ou les classes. Deuxièmement, les acteurs sont
clairement identifiables, plutôt en fonction de leur orientation vis-à-vis de l’ancien
régime (hardliners-softliners ; moderates-extremists) que de leurs intérêts dans les
structures et l’environnement économique, ou leur rôle au sein des institutions.
Troisièmement, le jeu et les actions des acteurs se font, stratégiquement, en fonction du
comportement qu’ils espèrent de leurs alliés et/ou rivaux »94. (Traduction libre). Toutes
les approches théoriques ont leurs forces et leurs faiblesses, mais ensemble elles offrent
une explication crédible concernant le changement de régime. D’autre part, du fait de
leur complexité et leur interdépendance, ces approches ont donné naissance à des débats
très utiles et enrichissants.

B. Débats et regards critiques

Si, comme nous l’avons déjà souligné, avant les années 1990, les débats entre les
approches théoriques étaient rares, en revanche des controverses quant au choix des
facteurs explicatifs entre les différentes approches théoriques divisaient déjà le monde
des chercheurs. Les théories cohabitaient les unes avec les autres, mais elles
s’ignoraient mutuellement. L’un des exemples les plus flagrants est celui du chercheur
Barrington Moore qui, dans son livre publié en 1966, ne fait aucune référence aux
travaux de Martin Lipset publiés en 1960, même si les deux chercheurs ont des points
en commun. Plus tard, en 1983, Lipset va reprendre des idées des travaux de Rustow,
mais il ne fait aucune référence aux travaux de Moore. De ce fait, il n’y a pas de
convergence théorique et ni de coopération entre les différents paradigmes, donc pas de

94
HAGGARD, Stephan, KAUFMAN, Robert, « The Political Economy of Democratic Transition », in
Comparative Politics, vol. 29, no. 3, 1997, pp.265-283

85
débat réel. Plus récemment, des auteurs comme Samuel Huntington ont réuni des
approches différentes dans une seule étude, mais la convergence théorique reste
sélective et limitée. Dans les études sur la démocratisation, que ce soit celle de Martin
Lipset en 1993, ou encore celle de Larry Diamond en 1995, le facteur politique est pris
en compte, mais aucune sélection systémique n’est effectuée. Pourtant, seule une étude
systémique comparative peut déterminer l’importance d’une variable explicative, ainsi
que sa sphère d’applicabilité.
Soulignons que les différents facteurs d’influence ne s’excluent pas
mutuellement, ils ne sont pas en compétition les uns avec les autres, mais ils se
complètement. De plus, même si le choix de variables explicatives peut être un sujet de
controverse pour les différentes écoles de recherche, il est clair que les variables se
complètent et s’enrichissent réciproquement. Aussi, nous nous proposons de déterminer
la meilleure approche et la plus complète, qui puisse nous aider à mieux comprendre le
phénomène de transition démocratique, tout en sachant qu’il s’agit d’un phénomène qui
dure relativement peu dans le temps et reste constamment susceptible de modifications.

1- Explications structurelles et/ou explications contingentes :


division ou interdépendance ?

Toutes les approches théoriques ont une valeur théorique et explicative


indéniable, et quelles que soient leurs forces et leurs faiblesses, elles se complètent
mutuellement. La compréhension des phénomènes qui caractérisent les vagues de
transitions nécessite donc une combinaison de plusieurs approches théoriques. Ici, il
convient d’approfondir les relations entre l’approche structuraliste et l’approche
contingente. Dans un article publié dans International Social Science Journal en 1991,
Terry Lynn Karl et Philippe Schmitter sont d’accord pour affirmer que « la recherche
d’un ensemble des conditions uniques et identiques expliquant la présence ou l’absence
des régimes démocratiques doit être abandonnée et remplacée par des efforts plus
soutenus visant à une compréhension plus approfondie de la multitude des circonstances
qui expliquent leur avènement » 95 (traduction libre).

95
KARL, Terry, L., SCHMITTER, Philippe, C., « Modes of Transition in Latin America, Southern and
Eastern Europe », in Interational Social Science Review, vol. 43, no.2, 1991, pp.272-274

86
Comme nous l’avons vu, les approches structuralistes expliquent pourquoi un
régime autoritaire est menacé, voire renversé, mais elles ne nous éclairent pas quant au
rôle des élites dans ce changement. Les variables socio-structurelles peuvent avoir un
effet sur le processus de démocratisation, dans la mesure où elles expliquent la
dynamique du changement social. Mais le simple fait que des modèles démocratiques,
propres aux Etats industrialisés et développés de l’Ouest, aient pu être transposés dans
d’autres pays peu développés et n’ayant pas de culture démocratique à proprement
parler, montre la faiblesse de ces approches. Dans le même article, paru dans
Comparative Politics en 1997, les chercheurs Stephan Haggard et Robert Kaufman,
estiment que « à partir des années 80, la plupart des analyses sur le changement de
régime se sont détachées de toute explication économique de quelque type que ce
soit »96 . (Traduction libre)
Quant aux approches du choix stratégique des acteurs, il s’agit d’un modèle
élitiste. Selon ce modèle, le choix stratégique des élites est une variable importante qui
peut affecter l’avènement de la transition démocratique, mais aussi sa réussite ou, à
contrario, son échec. De ce fait, étant donné que les élites vont concevoir leurs
stratégies dans un contexte politique très particulier et temporaire, les coûts et bénéfices
de celles-ci sont des éléments déterminants. Karl et Schmitter argumentent, à contrario,
que cette approche favorise des éléments de critique, car le processus transitionnel est
par définition éphémère et, par conséquent, les stratégies des élites aussi. D’autre part,
il est très difficile de savoir à l’avance la trajectoire que va suivre un pays, et pour cela,
les seules actions des élites ne suffisent pas pour la prévoir. Un autre élément à prendre
en compte est le fait que les crises économiques, la politique et la performance
économique vont avoir un impact important sur le comportement et le choix des acteurs,
mais elles vont aussi accroître la probabilité que le régime autoritaire réduise les
capacités de contrôle des leaders sur le processus politique.
Parmi les critiques apportées aux approches structurales, nous soulignons sa
vision pessimiste quant à l’avènement de la démocratie. En ce qui concerne l’approche
orientée sur l’acteur, à elle seule, elle ne fournit pas une explication satisfaisante
concernant la transition démocratique, car ses capacités explicatives sont relativement
limitées. Si les acteurs n’ont aucune contrainte dans leurs choix et leurs décisions, une
issue politique d’un régime autoritaire vers la démocratie a autant de chances de réussir

96
HAGGARD, Stephan, KAUFMAN, Robert, «The Political Economy of Democratic Transition», in
Comparative Politics, vol. 29, no. 3, 1997, pp.265-283, op.cit .

87
que celles vers un régime autre que démocratique. De plus, cette approche ne peut pas
expliquer pourquoi certaines élites vont faire des pactes avec d’autres, ou pourquoi elles
vont agir en faveur de la démocratie. Soulignons que, de notre point de vue, les facteurs
structuraux constituent le « fondement » d’une transition démocratique réussie, la base
sur laquelle une vraie démocratie peut être bâtie. Dans leur étude de 1997, Bratton et
Van de Walle vont démontrer que l’approche orientée sur l’acteur a en effet des points
communs avec l’approche macrostructurale. Nous rejoignons le point de vue des deux
auteurs, selon lequel l’approche orientée sur l’acteur met l’accent sur la rationalité de
l’acteur au niveau descriptif, et non pas au niveau explicatif. A la lumière de ces
nouveaux éléments, nous soulignons que les explications structurelles et contingentes se
complètement mutuellement.

2- Vers une combinatoire des facteurs explicatifs ?

Les différentes approches théoriques concernant la transition démocratique ont


mis en avant de nombreuses variables explicatives, afin de mieux cerner le phénomène
de changement de régime dans des pays divers et dans des circonstances très
hétérogènes. Parmi les questions qui s’imposent d’elles- mêmes, la plus récurrente reste
celle de savoir quelle est la variable qui a le pouvoir explicatif le plus élevé ? Y a-t-il
une variable, en particulier, qui peut expliquer le mieux le changement de régime ? Il
est vrai que les chercheurs ont axé leurs recherches sur des dimensions telles que les
conditions structurales, les élites individuelles, les contextes institutionnels, la politique
économique. En fonction de leur appartenance à l’une ou l’autre école de recherche, une
dimension en particulier se trouve mise en avant. Mais, ce qui semble évident, c’est que
chaque variable peut donner une explication adéquate à un cas particulier. De sorte
qu’aucune variable ne peut, a elle seule, expliquer l’avènement et la complexité du
processus de transition.
De ce fait, non seulement une seule variable ne permet pas d’expliquer le
processus de transition dans différentes régions du monde, ou dans un pays en
particulier, mais en plus, il semble de plus en plus évident qu’il est nécessaire
d’envisager une combinatoire des variables explicatives pour rendre compte de la
complexité du processus transitionnel. Soulignons que les approches théoriques et les
variables explicatives doivent être vues dans une perspective de complémentarité, car
elles se complètent mutuellement. Nous pensons aussi que les approches théoriques ne

88
se trouvent pas en compétition les unes avec les autres, mais que chacune d’entre elles
reflète une autre dimension du monde empirique et sont en même temps un élément
constitutif du processus transitionnel.
C’est pour cela que nous soulignons le fait que les variables explicatives doivent
être considérées comme complémentaires, afin de mieux expliquer où et pourquoi les
préférences des acteurs politiques changent, de mieux expliquer aussi le changement de
choix politiques, de mieux expliquer pourquoi la transition démocratique peut connaître
un vif succès dans un pays et un échec dans un autre et, enfin, pourquoi un pays suit une
trajectoire et pas une autre. Il est donc évident que l’intégration des variables
explicatives dans un modèle explicatif unique est nécessaire, afin d’obtenir un schéma
qui offre une explication logique concernant l’avènement de la démocratie. Soulignons
aussi, que, quel que soit le modèle produit, de nos jours, une transition démocratique est
difficilement concevable sans la prise en compte du facteur international.

Section 2 Les dimensions de la transition démocratique :


approche interne ou internationale ?

Une lecture rétrospective de la littérature spécialisée dans les changements de


régime politique, plus précisément dans l’étude des transitions d’un régime autoritaire
vers un régime démocratique, nous permet de remarquer que la grande majorité des
auteurs s’oriente inéluctablement vers des variables explicatives qui mettent l’accent sur
les facteurs internes. Quoi de plus évident que de chercher l’explication de
l’effondrement d’un régime au sein même de celui-ci, de ses classes sociales, de la
pression sociale des groupes politiques qui souhaitent que leur pays devienne
démocratique, ou tout simplement rêvent d’une vie meilleure ? Dans la plupart des cas,
les auteurs étudient les spécificités du régime politique qu’ils souhaitent analyser et,
ensuite, les facteurs internes qui ont poussé différents acteurs à agir en faveur d’un
changement du régime autoritaire au pouvoir. Pourtant, des auteurs se sont demandé si
des facteurs internationaux ne peuvent pas, éventuellement, encourager ou pousser un

89
Gouvernement et des acteurs politiques à adhérer à un nouveau type de régime que celui
qu’ils connaissent déjà, à entamer une transition démocratique.
Comme nous l’avons déjà souligné, avec la chute du Mur de Berlin, l’Europe
Centrale et Orientale a connu un processus de décommunisation sans précédent,
processus qui fait partie de ce que Samuel Huntington a qualifié de « troisième vague
des démocratisations »97. La dimension internationale des transitions démocratiques est
valorisée par une approche théorique dont l’apparition est liée précisément, à l’étude
des changements de régime dans les anciens pays communistes de l’Europe Centrale et
Orientale. Dans l’introduction de leur ouvrage commun intitulé symboliquement
Building Democracy ?, Geoffrey Pridham, Eric Herring et George Sanford insistent sur
l’impact que la dimension internationale a pu avoir sur le processus de démocratisation
dans l’Europe de l’Est : « The international dimension has been central to
democratisation in Eastern Europe. It has taken many different forms: unintentional
effects (such as market forces) as well as deliberate attempts to exercise influence (such
as through trade barriers); non-state actors such as ethnic groups with cross- national
allegiances and entrepreneurs; and, not least, international organisations as well as
national governments. Factors have emanated from beyond as well as within Eastern
Europe; there have been unilateral as well as multilateral actions; and accurately gauged
as well as misperceived behaviour by external actors has as times influenced the course
of events. All these different forms of impact or influence are summarised under ‘the
international dimension’».98
Dans le même registre, dans un article publié en 1992 dans Political Studies,
Krishan Kumar met aussi l’accent sur la dimension internationale des événements
historiques qu’a connue l’Europe de l’Est : « (…) the extent to which the 1989
revolutions were an international phenomenon right from the start. In this they
continued the general pattern of twentieth-century revolutions, but they appeared to go

97
La notion de “troisième vague de democratisation” a été utilisée pour la première fois par Samuel
Huntington, qui a consacré son livre (The Third Wave : Democratization in the Late Twentieh Century,
Norman, Oklahoma University Press, 1991) à ce sujet. L’auteur fait référence aux démocratisations qui
ont eu lieu en Europe du Sud dans les années 70. Le livre aura un succès retentissant, la notion de
troisième vague est désormais entrée dans le vocabulaire courant de la science politique.
98
PRIDHAM, Geoffrey, HERRING, Eric, SANFORD, George, Building Democracy? The International
Dimension of Democratisation in Eastern Europe, London, Leicester University Press, 1997, p.1
(introduction). Nous avons fait le choix de garder le texte en original afin de mieux saisir l’importance
que les auteurs accordent à cette variable.

90
beyond it in the unusual degree to which they were marked by this feature… The causes
of the revolutions and the conditions of their succes were largely external (changes in
Soviet policy); the ideas were mainly derived from external sources (western liberal
ideas going back to the Enlightenment and the French Revolution); and the fate of
revolutions in the individual countries is, by general consent, dependent to a large
degree on the reactions and intentions of the international community towards the new
regimes».99
Il s’agit là d’une des définitions les plus complètes concernant les facteurs
d’influence internationale dans le processus de démocratisation dans les pays de l’Est
de l’Europe. Celle-ci est d’autant plus importante que, pour les pères fondateurs de la
transitologie (Philippe Schmitter, Lawrence Whitehead ou Guillermo O’Donnell), la
dimension internationale était considérée comme secondaire, et cela jusque dans les
années 90. Dans leur ouvrage phare des années 80, ils affirment que le passage de
l’autoritarisme à la démocratie s’explique essentiellement via les « forces nationales et
les stratégies internes ; les acteurs externes ayant joué un rôle indirect ou marginal, à
l’exception, bien évidemment, des cas où une puissance étrangère occupait le pays ».100
Même marginalisée, la dimension internationale ne peut être ignorée dans l’étude
des transitions démocratiques, tout simplement parce qu’on ne peut pas concevoir un
Etat en dehors du contexte international. Le philosophe britannique Jeremy Bentham, a
été parmi les premiers à prendre conscience du « changement important » qu’à été, à
partir du XVIIIème siècle, « l’essor des Etats nations et des transactions frontalières
entre eux ».101 Fernand Braudel, dans sa mythique Grammaire des Civilisations, signale
que : « Vers 1819, le mot civilisation, jusque-là au singulier, passe au pluriel (…) Il y a
indéniablement des civilisations ». Dans la même logique, il démontre que les
civilisations sont interconnectées, et que leur histoire n’est autre chose que : « l’histoire
d’emprunts continuels qu’elles se sont faits les unes aux autres, au cours des siècles,
sans perdre pour autant leurs particularismes, ni leurs originalités ». 102 De nos jours,
nous ne pouvons pas ignorer l’influence de l’Europe Occidentale dans les événements

99
KUMAR, Krishan, « The 1989 Revolutions and the Idea of Europe », in Political Studies, vol.40, no.
3, Septembre 1992, pp. 439- 461. Même raisonnement concernant le choix de la citation en original
100
O’Donnell, Guillermo, SCHMITTER, Philippe, C., WHITEHEAD, Laurence (éds), Transitions from
Authoritarian Rule, Baltimore, John Hopkins University Press, 1986, 1 ère Partie, p.5
101
BENTHAM, Jeremy, Introduction to the Principles of Morales and Legislation 1789, London, The
Athlone Press, 1970, pp. 269- 297
102
BRAUDEL, Fernand, Grammaire des Civilisations, Paris, Champs Flammarion, 1993, p. 37

91
qu’ont traversés les pays de l’Europe de Sud dans le contexte si particulier de la Guerre
Froide, celui de la présence américaine dans les changements de régime en l’Amérique
Latine. Nous ne pouvons pas, non plus, ignorer le rôle capital qu’a joué l’éclatement de
l’Union Soviétique dans la chute des régimes communistes en Europe Centrale et
Orientale.
Il est vrai que l’étude de la dimension internationale des transitions
démocratiques est malaisée, car il est difficile de mesurer l’impact réel que les facteurs
internationaux ont eu dans le processus de construction démocratique, les outils
analytiques pour ce type d’étude étant quasi inexistants. Aussi, le système international
est-il complexe, volatile, et son influence difficilement mesurable ou quantifiable. Du
point de vue des approches théoriques, les choses ne sont pas plus avancées, car pendant
des années, il n’y avait pas d’approche capable d’expliquer les liens entre la politique
interne d’un pays et le contexte international. Devant l’ampleur du phénomène
transitionnel et du fait que la dimension internationale fait partie intégrante du champ
de recherche des sciences sociales, des chercheurs l’ont inclue comme variable à part
entière dans leurs recherches. Parmi les plus connus, il y a Geoffrey Pridham qui a tenté
d’établir les liens entre politique interne/ politique internationale ; également, Lawrence
Whitehead et Philippe Schmitter qui vont mettre en lumière, les variables expliquant
l’impact de la dimension internationale sur les transitions démocratiques.

A. L’interdépendance entre politique interne et politique


internationale

Le point de départ dans l’analyse de l’interdépendance entre politique interne et


politique internationale est la notion de causalité. Car il convient d’abord, de définir le
« pourquoi » de cette relation, avant d’étudier, ensuite, le « comment » cette relation se
traduit sur le terrain. Afin de mieux la cerner, il faut se référer au champ d’étude des
relations internationales. Le politologue anglais Alfred Zimmern affirme que
« l’interdépendance est la règle de la vie moderne ». 103 Dans le même sens, Susan

103
ZIMMERN, Alfred, The League Of Nations and the Rule of Law, 1918- 1935, Londres, MacMillan,
1936, p.202-209

92
Strange, dans un article publié en 1970 dans International Affaires, démontre que :
« Les nations et les peuples sont si intimement liés les uns aux autres, une partie du
monde est à un tel point dépendante de toutes les autres parties, que la perte subie par
une nation est presque toujours une perte pour les autres nations, et que le gain pour une
nation est un gain pour toutes les autres ».104 C’est à cette époque notamment, que naît
l’école de « linkage politics », inspirée en grande partie par les travaux de James
Rosenau. A l’aide de modèles statiques, les chercheurs affiliés à cette école tentent de
résoudre l’interaction entre le système international en mouvement perpétuel et la
politique interne avec ses spécificités propres. Devant la complexité de cette tâche, des
auteurs se sont concentrés seulement sur des facteurs internes, tout en prenant la
dimension internationale comme composante à part entière dans leur analyse. Comme
l’explique David Falk, cité par Pridham : « (…) il est difficile d’établir des liens de
causalité convaincants [entre politique interne/ politique internationale]. L’interaction
entre la situation internationale et le développement politique national, implique une
grande quantité d’éléments qui sont difficiles à exprimer en termes de leur importance
relative. En même temps [la multiplication] des tendances régionales et sous-régionales
en faveur ou contre la démocratisation nous indiquent que la situation internationale est
un élément important dans toute description, qui se veut correcte, du développement
politique d’un pays donné ».105

1- Des modèles théoriques adéquats

Dans le cadre des analyses comparatives des transitions démocratiques, le facteur


international a toujours été pris en compte, bien que son influence ait été considérée
comme inférieure à celle des facteurs internes. Que ce soit dans le cadre de l’école
fonctionnaliste, ou dans celle qui privilégie le jeu politique des acteurs internes,

104
STRANGE, Susan, « International Economics and International Relations, A case of Mutual Neglect
», in International Affaires, vol. 46, no. 2, 1970, pp. 304-315
105
PRIDHAM, Geoffrey, « International influences and Democratic Transition: Problems of Theory and
Practice in Linkage Politics », dans Geoffrey Pridham (éds) : Encouraging Democracy : The
International Context of Regime Transition in Southern Europe, London, Leicester University Press,
1991, pp.41-47

93
l’élément international trouve malgré tout sa place. Ainsi, le « modèle dynamique »106
de Rostow, confirme la présence des influences et des pressions « venues de
l’extérieur », à côté des facteurs internes tels que le niveau de développement socio-
économique. Quant au modèle de Kirschheimer cité par Geoffrey Pridham, il fait
référence aussi, non seulement à la structure économique et sociale du régime analysé,
mais aussi aux contraintes imposées par l’économie internationale sur le processus de
transition démocratique. Dans la même logique, des auteurs comme Morlino soulignent
le fait qu’un pays non démocratique entouré par des pays démocratiques a plus de
chances d’entamer une transition démocratique ; il y aurait, dans ce cas, des acteurs
externes pouvant contribuer à la légitimation du nouveau régime.
Mais le modèle théorique emblématique, qui explique le mieux les liens entre
politique interne et politique internationale, est celui développé par Geoffrey Pridham et
qui se veut une suite logique de l’hypothèse du linkage politics de James Rosenau107.
Afin de mieux comprendre les liens existants entre politique interne et politique
internationale, Geoffrey Pridham va élaborer deux d’approches théoriques, distinctes
mais complémentaires : d’une part, les « liens d’influence interne », qui font référence à
l’impact que peuvent avoir les acteurs et organisations externes sur la politique
nationale et d’autre part, les « liens d’influence externe », qui vont déchiffrer les
réactions des politiques internes face aux encouragements et au soutien des acteurs et
organisations externes.
Afin de mieux cerner la complexité du système international et souhaitant
évaluer son impact sur la politique interne, Pridham propose de distinguer au sein des
« liens d’influence interne » trois types de variables différentes. Tout d’abord, l’auteur
évoque des variables de contexte, qui font référence essentiellement à la position du
pays concerné au sein du système international. Quelles que soient sa situation
géographique et la nature de sa politique extérieure, ce qui importe aussi pour un pays
qui entame une transition démocratique, est directement lié à l’état du système
international à l’instant T, à l’état de l’économie mondiale ou à des événements
significatifs susceptibles d’avoir des répercussions (même indirectes) sur le processus
transitionnel. Ensuite, Pridham met l’accent sur les acteurs externes (des organisations
internationales, des Gouvernements étrangers, des acteurs non gouvernementaux,

106
RUSTOW, Dankwart, « Transitions to Democracy: Toward a Dynamic Model », in Comparative
Politics, vol. 2, no. 3, Avril 1970, pp. 337-363
107
ROSENAU, James, Linkage Politics : Essays on the Convergence of National and International
Systems, New York, Free Press, 1969

94
groupes de pression, institutions sociales) qui peuvent avoir un impact sur le processus
transitionnel qui caractérise un pays. Enfin, il souligne les formes d’influence externe
qui ont des conséquences sur l’évolution et l’avancement de la transition démocratique.
Que ce soient des formes d’influence politique, économique, diplomatique, ou autre, les
« inner –direct linkages »108 vont avoir une intensité différente, en fonction de la place
que le pays en transition occupe sur la scène internationale, de sa position
géographique, de son histoire politique etc.
D’autres auteurs ont mis en avant le degré de motivation des acteurs externes à
agir en faveur du processus de démocratisation dans le cadre d’un pays en particulier. Si
nous prenons le cas de l’Union Européenne, nous pouvons ainsi constater que vis-à-vis
des pays du reste de l’Europe et des Balkans, ses motivations en faveur de la démocratie
sont tout d’abord d’ordre économique. Si les Etats-Unis exercent une influence et/ou
une pression en faveur de la démocratie dans un pays donné, alors ce sera
prioritairement dans un pays dans lequel ils ont un intérêt stratégique et sécuritaire.
Geoffrey Pridham fait également un bref rappel du fait que le contexte historique peut
avoir aussi une influence majeure dans la décision d’un pays ou d’un groupe de pays à
soutenir le processus de transition démocratique dans un autre pays. Il donne ainsi
l’exemple des transitions de la deuxième vague de transition démocratique après la
deuxième Guerre Mondiale, période encore fragile sur le plan des relations
internationales.
S’agissant des « liens d’influence externe » 109 , Geoffrey Pridham analyse la
capacité des Etats à réagir et à répondre aux signaux de soutien et/ou de pression que
d’autres pays peuvent lui envoyer en faveur de la démocratie. Par mimétisme ou par
simple coïncidence, il met en lumière, dans ce cas aussi, trois types de variables
différentes : les variables de contexte, les acteurs internes qui ont des liens avec
l’extérieur et l’environnement interne qui constituent les trois « outer-directed
linkages » 110 , considérés comme nécessaires à la compréhension des liens entre
politique interne et politique internationale. Les variables de contexte suivent la même

108
PRIDHAM, Geoffrey, « The International Dimension of Democratisation: Theory, Practice and Inter-
regional Comparisons », dans Geoffrey Pridham, Eric Herring et George Sanford (éds), Building
Democracy? The International Dimension of Democratisation in Eastern Europe (Revisited Edition),
London, Leicester University Press, 1997, pp. 7-29
109
Ibid., p.11
110
Ibid., p.25

95
logique que celles qui sont spécifiques à l’environnement international ; dans ce cas
précis, elles font allusion à l’ensemble des engagements que le pays autoritaire a pris
vis-à-vis de l’étranger et qui vont, ou non, continuer pendant la période transitionnelle.
Les variables de contexte régissent l’attitude des acteurs internes à l’égard des acteurs
externes. Quant aux acteurs internes en tant que variable explicative des relations
politique interne /politique internationale, il est utile de rappeler que ceux-ci peuvent
être des élites politiques et non politiques et que leurs actions dépendront directement
de leurs intérêts et des liens avec le système international. Enfin, l’environnement
interne concerne la société civile, les médias, l’opinion publique ainsi que leurs
accords/ désaccords en ce qui concerne l’environnement international. A ce titre, les
réactions nationales peuvent varier d’un pays à l’autre, mais aussi au sein d’un même
pays, à des moments différents du processus transitionnel.
Cette imbrication entre politique interne et politique internationale existe depuis
longtemps, l’histoire témoignant fréquemment de l’interpénétration d’un système
politique interne par des éléments du contexte international et vice versa. Que ce soit les
Etat Unis qui influencent le contexte politique interne des pays où ils ont des intérêts
stratégiques à défendre, ou que ce soit l’ex URSS et ses relations étroites avec les pays
de leur sphère d’influence, les exemples ne manquent pas. Dans ce cas, même si une
tentative d’explication a eu lieu avec la théorie des « systèmes pénétrés »111 de James
Rosenau dans les années 60, la question de la causalité reste encore sans réponse. Il faut
se référer encore une fois à l’étude de Geoffrey Pridham pour une première tentative de
réponse, via sa théorie des « réactions en chaîne ». 112 Selon lui, il y au moins trois
phases importantes dans un processus de transition : phase initiale, phase de
constitution et phase finale. Nous rejoignons ce point de vue, car l’influence du
contexte international peut être fonction des phases du processus transitionnel ; de
même, cette influence peut avoir un impact plus ou moins important d’un pays à l’autre.
Aussi, une fois la démocratisation acquise, le type d’interaction peut, soit s’arrêter, soit
être complètement modifié.

111
ROSENAU, James, « Pre –theories and Theories of Foreign Policy», dans R.B. Farrell (éds),
Approaches to Comparative and International Politics, Evanston, IL, Northwester University Press,
1966, pp.53- 66
112
PRIDHAM, Geoffrey, « The International Dimension of Democratisation: Theory, Practice and Inter-
regional Comparisons », dans Geoffrey Pridham, Eric Herring et George Sanford (éds), Building
Democracy? The International Dimension of Democratisation in Eastern Europe (Revisited Edition),
London, Leicester University Press, 1997, p. 14-15

96
2- La portée des variables explicatives

Nous allons encore une fois nous référer à l’étude publiée en 1996 par Laurence
Whitehead et Philippe Schmitter, car non seulement leur approche est différente de celle
de Geoffrey Pridham, mais, en plus ils se concentrent essentiellement sur l’étude des
démocratisations dans les pays de l’Est. Leur objectif était de trouver des variables
explicatives propres à la dimension internationale qui caractérise les démocratisations
de la deuxième moitié du XXème siècle. L’étude de Whitehead, intitulée « Three
International Dimensions of Democratization »113, démontre qu’il y a toujours un lien de
causalité entre un événement d’envergure internationale et l’avènement de la
démocratie dans les pays qui se trouvent dans la sphère de rayonnement de cet
événement. Un lien est ainsi trouvé entre des périodes historiques très précises (comme
la période de la décolonisation, fin de la deuxième Guerre Mondiale, ou encore la chute
du communisme dans l’Europe Centrale et Orientale), pendant lesquelles plusieurs pays
ont «vécu » une transition démocratique. Whitehead identifie ainsi trois variables
explicatives : la contagion, le contrôle et le consentement. Schmitter ajoutera plus tard
une nouvelle variable qui complète la précédente : la conditionnalité.
Ces quatre manières d’examiner l’interaction entre facteurs internes et facteurs
internationaux vont mettre l’accent sur un ou plusieurs éléments à la fois : soit
l’interaction politique interne/politique internationale, ou bien les échanges entre la
société civile nationale et des acteurs transnationaux, soit l’influence des idéologies
internationales sur la scène politique interne, soit enfin l’influence des organisations
occidentales. Dans le même sens, dans une étude 114 publiée en 1996, Anthony
Oberschall estime que le facteur international a eu un effet d’impulsion dans le
changement des régimes nationaux, suite à une érosion accentuée de l’autorité politique
et de leur légitimité. Nous nous proposons d’approfondir ces variables car elles peuvent,

113
WHITEHEAD, Laurence, « Three Interational Dimensions of Democratisation », dans L. Whitehead
(éds), The International Dimensions of Democratisation: Europe and the Americas, New York, Oxford
University Press, 1996, pp.3-7
114
OBERSCHALL, Anthony, « Opportunities and Framing in Eastern European Revolts of 1989», in
McAdam, D., McCarthy, J.D., et Zald, M.N. (éds), Opportunities Mobilizing Structures and Framing,
Cambridge, Cambridge University Press, 1996, pp. 93-122

97
peut-être, expliquer les liens entre les facteurs internes et les facteurs externes dans
l’étude de la transition démocratique.
Commençons donc par la contagion démocratique. Que ce soit par capillarité ou
par mimétisme, la contagion démocratique fait référence au fait qu’historiquement nous
pouvons identifier, dans le temps et dans un espace donné, des phénomènes de
démocratisation liés à un évènement majeur sur la scène internationale. Si nous faisons
référence à l’Europe Occidentale, il est évident que nous ne pouvons pas ignorer les
liens entre la fin de la deuxième Guerre Mondiale et l’avènement de la démocratie dans
un certain nombre de pays européens occidentaux. Outre les changements de régimes en
Amérique Latine, d’autres plus spectaculaires ont caractérisé les pays d’Europe
Centrale et Orientale. Même si Whitehead identifie historiquement ces « séquences de
transitions »115, il est pratiquement impossible d’identifier précisément les limites dans
le temps et dans l’espace qui séparent ces phénomènes. Cet aspect de son étude
démontre que l’hypothèse de Whitehead reste simpliste. Car, au delà de sa logique,
l’hypothèse de la contagion liée à la proximité n’apporte pas de réponse quant à
savoir « comment débute une séquence, pourquoi elle se termine, ce qu’elle exclut, ou
même l’ordre dans lequel elle se développe »116. La seule tentative d’explication plus
plausible viendra plus tard, via une étude de Valérie Bunce et Sharon Wolchik, qui
explique la contagion démocratique dans les pays communistes de l’Europe Centrale et
Orientale comme résultat des similitudes de l’environnement politique communiste. Ces
similitudes ont permis la diffusion du modèle par contagion, mais sont aussi à l’origine
de ses limites. C’est une des raisons qui ont poussé l’auteur à approfondir son étude,
afin de mieux comprendre le dispositif qui régule la diffusion démocratique d’un pays à
l’autre.
A la différence de la contagion, qui stipule que la démocratie se transmet presque
comme un « virus » d’un pays à l’autre, le contrôle reste une forme particulière de
transmission du modèle démocratique pilotée de l’extérieur. Le principal moyen dont
les Etats occidentaux disposent est leur influence idéologique et culturelle. Dans ce cas,
il ne s’agit plus seulement de la proximité géographique, mais essentiellement de la
politique d’un pouvoir tiers qui peut expliquer la diffusion de la démocratie d’un pays à
l’autre. Si nous prenons en compte le contexte mondial à la suite de la deuxième Guerre

115
WHITEHEAD, Laurence, « Three Interational Dimensions of Democratisation », dans L. Whitehead
(éds), The International Dimensions of Democratisation: Europe and the Americas, New York, Oxford
University Press, 1996, p. 5
116
Ibid., pp. 5-6

98
Mondiale, cette variable nous aide à mieux comprendre la consolidation du pouvoir
stratégique des Etats-Unis au Japon et dans l’Europe Occidentale à travers l’instauration
des régimes démocratiques. Plus proche dans le temps, suite à la déchéance de l’Empire
Soviétique, les Etats-Unis d’un côté et l’Europe Occidentale de l’autre ont influencé
l’installation des régimes démocratiques dans la plupart des pays post communistes.
Joseph Nye introduit ainsi au sein de la science politique le concept de « soft
power » 117 , c'est-à-dire le processus de diffusion de la démocratie par le biais de
pressions décentralisées.
Dés les années 1970, l’auteur E.H. Carr s’intéressait au « pouvoir sur
l’opinion »118, comme moyen indirect pour un Etat d’exercer son pouvoir. Récemment,
Kathia Legare expliquait dans le même sens que « le mécanisme de causalité du
changement de régime (…) aurait été le contrôle partiel de la scène politique nationale
par un acteur extérieur souhaitant étendre sa sphère d’influence en actualisant son Soft
Power (…) les sociétés civiles en Europe de l’Est sont généralement plus ouvertes aux
valeurs et à la culture occidentale. Ainsi, dans l’ancien espace soviétique, l’échec de
l’ancienne idéologie communiste a donné au modèle américain un grand pouvoir
d’attraction, alors que l’influence culturelle russe a généralement décliné dans cet
espace depuis la fin de l’URSS, malgré un réinvestissement récent du Kremlin dans ses
ressources d’influence idéologique et culturelle ».119 Cette variable complète celle de la
contagion démocratique, même si aux yeux de Whitehead elle présente un
paradoxe : « comment expliquer qu’un acte comme la promotion de la démocratie, qui
devrait être presque altruiste, ne soit en réalité que le résultat d’une stratégie de pouvoir
et de sécurité des grandes puissances ? » 120 (traduction libre). De ce fait, l’auteur
souligne que cette variable n’explique pas toutes les transitions démocratiques, car, si
elle explique comment la démocratisation a été enclenchée, elle ne peut pas appréhender
les développements politiques, puisque les acteurs nationaux et leurs motivations ne

117
NYE, Joseph, Soft Power. The Means to Succes in World Politics, New York, Public Affairs, 2005,
p.11
118
CARR, Edward, H., The Twenty Years Crisis, 1919- 1939. An Introduction to the Study of
International Relations, Harper Perennial, 1 ère éd., 1964, pp.120-134
119
LEGARE, Kathia, « L’influence du système international sur l’évolution des régimes semi-
autoritaires: quatre approches des révolutions de couleur (2003-2005) », in Etudes Internationales, vol.
38, no. 4, 2007, pp.501-522
120
WHITEHEAD, Laurence, « Three Interational Dimensions of Democratisation », dans L. Whitehead
(éds), The International Dimensions of Democratisation: Europe and the Americas, New York, Oxford
University Press, 1996, p. 11

99
sont pas pris en compte. Autre limite de cette variable, ce sont les capacités présumées
des organisations et/ou des Gouvernements internationaux à piloter un changement de
régime. C’est pourquoi Whitehead propose de compléter son étude avec une nouvelle
variable : le consentement.
Dans l’analyse du processus de démocratisation, outre la dimension
internationale, une place non négligeable est tenue par les acteurs internes. Cette place à
part, ainsi que les relations que ces acteurs entretiennent avec l’extérieur, Whitehead la
qualifie de « consentement » 121 . Consentement ou adhésion démocratique, ces deux
notions coexistent et Whitehead identifie quatre dimensions qui vont favoriser ou non
l’avènement de la démocratie par consentement. Les structures et les organisations
internationales sont les premiers acteurs qui peuvent donner leur accord, plus
précisément leur consentement indispensable à la démocratisation. Que ce soient des
Gouvernements ou des organismes financiers, ceux-ci peuvent jouer un rôle crucial dans
les premiers temps de la transition démocratique. Par contre, plus le processus avance,
plus ces derniers vont avoir tendance à réduire leur influence.
Le deuxième paramètre pris en compte est celui des limites territoriales et de leur
évolution lors du processus de démocratisation, ainsi que les conséquences qu’elles
impliquent sur les alliances établies par le régime d’avant. Il est vrai que cette notion de
territorialité n’avait pas été prise en compte lors des transitions en Amérique Latine ou
dans l’Europe du Sud, tout simplement parce qu’il n’y avait pas eu d’atteinte aux
frontières. Cette notion a commencé à prendre de plus en plus d’ampleur dans l’étude
des transitions démocratiques de l’Europe Centrale et Orientale, où des frontières
avaient été imposées à la fin de la deuxième Guerre Mondiale (notamment le cas de la
Tchécoslovaquie et celui de la Yougoslavie). Whitehead explique que « les processus
internationaux, fondamentaux pour l’établissement et la stabilisation des frontières
nationales, ont aussi des conséquences directes sur la composition et la viabilité des
régimes démocratiques à l’intérieur de ces frontières » 122 (traduction libre). Même si
cette question de territorialité liée à la construction de l’identité nationale semble être
résolue dans les pays postcommunistes, il ne faut pas oublier qu’elle reste un sujet très
sensible dans de nombreux pays d’Afrique, du Moyen Orient et d’Asie.
A la troisième place, Whitehead place ce qu’il appelle « the international
structures of consent », ou plus précisément l’ensemble des organismes, organisations

121
Ibid., pp. 16
122
Ibid., pp. 17

100
et acteurs internationaux qui favorisent la démocratisation et œuvrent, directement ou
indirectement, pour elle. Que ce soit l’Union Européenne en Europe Centrale et
Orientale ou l’ALENA en Amérique Latine, il s’agit à chaque fois d’organisations qui
jouent un rôle important dans la reconnaissance des nouvelles démocraties et qui vont
impulser leur insertion dans le système international. Finalement, l’auteur parle de
« l’effet international de démonstration»123. Afin de mieux cerner ce terme, un parallèle
peut être fait avec la notion de « centre / périphérie ». Ce concept désormais célèbre est
du à Immanuel Wallerstein, et comme nous l’avons vu, il fait référence à l’exploitation
de la « périphérie » par le « centre ». L’auteur le traduit comme synonyme du désir des
acteurs nationaux d’imiter le mode de vie et le système des démocraties libérales, lequel
incite des groupes sociaux à appuyer les efforts pour la démocratie et à critiquer le
régime en place. Whitehead explique donc qu’au cœur des processus de démocratisation
il existe « un processus interactif au cours duquel les supporters extérieurs des
différentes factions politiques concurrentes renoncent à exercer leur influence au
bénéfice de leurs protégés et à exercer leur veto contre leurs concurrents ». 124 En
conclusion, nous pouvons affirmer que le consentement du régime résulte des
interactions entre des acteurs et des processus internationaux et des acteurs nationaux,
tout en sachant que ce processus a plus de chances d’aboutir dans des Etats au sein
desquels l’influence de l’Occident est la plus élevée.
Les trois formes d’influence internationale mises en avant par Whitehead
peuvent agir ensemble ou séparément sur le processus de démocratisation. Mais la
complexité du processus a découragé de nombreux chercheurs à intégrer cette
dimension dans leur recherches, ou alors très tardivement. Philippe Schmitter, qui avait
initialement réduit le rôle des acteurs externes, a décidé de revoir son point de vue et
d’introduire une nouvelle variable censée compléter celles de Whitehead : la
conditionnalité.
Le point de départ de l’étude de Philippe Schmitter est le fait que, pour lui, les
variables explicatives de Whitehead sont incomplètes et donc pas à même de pouvoir
expliquer, dans son intégralité, la complexité de la relation entre politique interne et
politique internationale. Le choix de cette quatrième variable n’est pas anodin, à
plusieurs points de vue. Du point de vue de la recherche, elle lui permet, à l’aide de
l’approche comparative, de rapprocher la politique interne du contexte international. Du

123
Ibid., pp. 21
124
Ibid., pp. 20

101
point de vue empirique, l’auteur peut ainsi faire une distinction entre les acteurs qui
participent au processus de transition, mais aussi distinguer les types d’action qu’ils ont
mené. La combinaison de ces deux éléments lui permet de différencier, au sein même
du contexte international, des « sous-contextes ». 125 De ce fait, on rencontre des
situations dans lesquelles un seul acteur influence de manière voulue ou non un autre
acteur (influence unilatérale) et des situations dans lesquelles plusieurs acteurs
influencent d’autres acteurs (influence multilatérale). Quant aux types d’action, l’auteur
fait une distinction entre des actions/ échanges volontaires entre les acteurs et, à
l’opposé, des actions/ échanges effectués sous pression.
La plus-value de la contribution de Schmitter, ce qui donne une valeur indéniable
à son travail, est le fait qu’il hiérarchise et complète le travail déjà accompli par
Whitehead ; en plus, il le met à jour. La différence majeure entre les deux auteurs vient
du fait que Whitehead ne fait aucune distinction dans la nature des relations existant
entre acteurs internes et acteurs externes. A l’inverse, Schmitter opère une
différenciation entre, d’une part, les relations marquées par le consentement des acteurs
internes à suivre et respecter les influences externes et, d’autre part, les relations au
sein desquelles des acteurs externes imposent des conditions en lien direct avec le
régime en place. C’est le point de départ du terme « conditionnalité », qui renvoie aux
contraintes mises en place par l’Union Européenne, la Banque Mondiale, le FMI, la
BERD, etc.

B. La confrontation des variables du contexte international


à la réalité

On assiste, de nos jours, à une multiplication des actions des acteurs


internationaux en faveur de la démocratie et, de ce fait, à un accroissement de leur
influence sur la politique interne des Etats. Cet engouement pour la démocratie est du à
la fois à la fin de la deuxième Guerre Mondiale et à la fin des intérêts sécuritaires des
pays développés. Dans le but de promouvoir les droits de l’homme et les valeurs

125
SCHMITTER, Philippe, C., « The Influence of the International Context upon the Choice of National
Institutions and Policies in Neo -Democracies », dans L. Whitehead (éds.), The International Dimension
of Democratization: Europe and the Americas, New York, Oxford University Press, 1996, pp.30-33

102
démocratiques dans un monde en perpétuelle mouvance, la mondialisation, c’est à dire
l’internationalisation issue de ce mouvement historique, attribue une valeur capitale à la
dimension internationale de la démocratisation. C’est pourquoi il convient de tester la
validité des variables du contexte international au regard de la réalité démocratique.

1- Le test de validité des variables de Whitehead et Schmitter

Une fois les variables explicatives définies, nous souhaitons tester leur utilité
ainsi que leur capacité explicative. Il faut se référer encore une fois à Philippe C.
Schmitter126, qui met en lumière quatre formes d’interaction entre ces variables, comme
support pour cette évaluation. La première interaction analyse l’adaptation de la
politique interne à l’évolution du contexte international. Cette approche, qui a des
racines fonctionnalistes, renvoit aux cas pour lesquels le contexte international joue un
rôle déterminant dans l’évolution de la transition démocratique. Depuis les années 1800,
la multiplication des échanges marchands internationaux a induit une multiplication des
échanges entre les démocraties existantes et a favorisé l’instauration d’une politique de
coopération internationale entre les Etats. A ce titre, pour Philippe C. Schmitter « le
développement de l’interdépendance entre les nations serait responsable de la
démocratisation des institutions politiques nationales »127. Par contre, cette interaction
n’explique pourtant pas pourquoi des pays de l’Europe Centrale et Orientale, peu
intégrés dans les échanges économiques internationaux, ont initié un changement de
régime. Ainsi, cette approche qui regroupe des variables telles que la contagion ou le
consentement, n’est visiblement pas complète ; elle perd sa capacité explicative si nous
ne rajoutons pas d’autres variables telles que le contrôle ou la conditionnalité.
La deuxième interaction est historique et met en lumière l’impact d’un
événement en particulier ou d’une personnalité sur la politique interne. On peut citer
comme exemple typique une guerre, la décolonisation ou même, le démantèlement de
l’Empire soviétique. Par contre, il est encore difficile de nos jours de mesurer avec
précision l’impact concret de ces événements sur la politique interne.

126
Ibid., pp.28-29
127
Ibid., p. 32

103
La troisième interaction est qualifiée par Schmitter d’ « approche par vagues ».128
L’auteur fait bien évidement référence aux différentes périodes de démocratisation,
pendant lesquelles il situe la plupart des transitions démocratiques. Comme nous
l’avons déjà vu, Schmitter a identifié quatre grandes vagues de démocratisation de 1848
à nos jours. Nous rejoignons son point de vue selon lequel, non seulement la démocratie
s’étend progressivement à de plus en plus de régions dans le monde, mais aussi il y a de
moins en moins de cas de régression (ce que Huntington appelle des ‘vagues inverses’).
D’après l’auteur, la diffusion de la démocratie est due à l’influence du contexte
international (par le biais du phénomène de contagion), grâce au développement
spectaculaire ces derniers années des télécommunications, mais également à
l’implication des ONG spécialisées dans la défense de la démocratie et des droits de
l‘homme. Par contre, cette nouvelle interaction présente aussi des limites, car, même si
la contagion et la diffusion sont des éléments-clés dans l’émergence des régimes
démocratiques, ces phénomènes peuvent avoir des impacts distincts selon les pays en
transition.
Pour pallier à ces limites, Schmitter propose une interaction qu’il nomme
‘approche génétique’ synonyme ‘d‘approche par phases’. Grâce à celle-ci, il est
désormais plus facile de comprendre le processus transitionnel. Soulignons que
Guillermo O’Donnel rejoint le point de vue de Schmitter ; les deux auteurs séparent,
d’ailleurs, le processus transitionnel en deux phases différentes : la libéralisation (phase
pendant laquelle le régime accorde plus de libertés afin de garantir sa propre survie) et
la démocratisation (phase d’aboutissement de la démocratie). Pourtant, dans un article
publié en 1996, intitulé « The Influence of the International Context », Schmitter ne se
contente plus de cette distinction ; il sépare définitivement la transition et la
consolidation, qui deviennent ainsi deux processus bien individualisés. C’est à partir de
ce point qu’un lien devient possible entre politique interne et contexte international :
« indépendamment du type de contexte international (contrôle, contagion, consentement
ou conditionnalité), l’intervention externe aura un effet plus important et perdurable
dans la phase de consolidation démocratique que dans celle de transition »129 (traduction
libre). Ce qui signifie que la pression externe est plus facile à exercer pendant la phase
de transition : le système est déstabilisé, les différents acteurs cherchent à s’imposer et
sont à la recherche des appuis et la législation est susceptible de changer. La situation

128
Ibid., p.40
129
Ibid., p.40

104
est vraiment différente pendant la phase de consolidation, car le régime devient plus
stable, les facteurs de risque sont diminués et l’action extérieure se fait effective et
visible ; de fait, le contexte international de « conditionnalité » a évolué dans le temps.
A ce titre, l’action des facteurs externes est de plus en visible et de plus en plus
complexe.

2- Des variables complémentaires : les pressions et les mesures incitatives


externes

Au-delà des variables mises en place par Whitehead et Schmitter, d’autres


formes d’interaction entre contexte interne et contexte international coexistent. Nous
nous proposons de mettre en lumière la pression et les mesures incitatives en faveur de
la démocratie. Avec les bouleversements politiques en Europe Centrale et Orientale, de
nombreux chercheurs se sont interrogés sur l’existence d’autres formes d’interaction
entre politique interne et politique internationale. Joe Pevehouse démontre ainsi que les
facteurs internationaux apportent une contribution très importante, non seulement pour
l’avènement de la démocratie, mais aussi en ce qui concerne sa solidité et sa résistance.
Dans son étude 130 de cas sur six pays différents (Hongrie, Grèce, Turquie, Pérou,
Paraguay, et Guatemala), l’auteur démontre le rôle des organisations régionales. De ce
fait, il souligne que les élites locales vont ‘utiliser’ des membres des organisations
régionales pour faire avancer le processus démocratique, des lors que ces organisations
régionales maîtrisent les coûts et une partie des bénéfices issus du processus
transitionnel. A ce titre, les organisations régionales peuvent avoir une influence,
exercer des mesures incitatives en faveur de la démocratie auprès des élites politiques,
économiques ou militaires. Ainsi, les organisations régionales ont un rôle premier dans
la promotion de la démocratie. L’exemple le plus marquant, concernant les mesures
incitatives, reste celui de l’Union Européenne qui, par le biais de mesures économiques
ou politiques, a incité les ex pays communistes d’Europe Centrale et Orientale de
rejoindre le camp démocratique.
En outre, il existe des pressions externes qui pèsent sur les Etats en transition,
soit parce que les acteurs externes ont des intérêts économique et stratégiques dans la

130
PEVENHOUSE, James, Democracy from Above. Regional Organization and Democratization,
Cambridge, Cambridge University Press, 2005

105
région concernée, soit, dans le but de stabiliser une région donnée du globe. On peut
ainsi faire référence à la pression exercée par les Etats-Unis en Iraq, ou, dans un autre
registre, celle de l’Organisation des Etats Américains qui va adopter une résolution pour
restaurer et préserver la démocratie en Amérique Latine, à suite de la Déclaration de
Santiago en 1991. Ce phénomène de pression sur des pays en transition, afin d’instaurer
la démocratie est nommée par Diane Ethier « la démocratie par le haut »131 et constitue
sans doute une forme récente de démocratisation. De toute évidence, du fait de la
complexité et de l’inter-connectivité des systèmes politique et économique
internationaux, à ce jour, il est quasiment impossible de dissocier la politique interne de
la politique internationale au risque de se faire exclure du système international.

131
ETHIER, Diane, « Promotion de la démocratie dans les Balkans. L’efficacité inégale de la
conditionnalité et des incitatifs », in Revue canadienne de science politique, vol. 39, no. 4, 2006,
pp.803-804

106
TITRE 2

LES ADAPTATIONS DES THEORIES DE LA TRANSITION


DEMOCRATIQUE APRES 1989

107
Les années 1980 marquent le début de la chute du communisme en Europe de
l’Est tout d’abord, dans d’autres parties du monde ensuite. Le mouvement vers la
démocratie a été global, mais aussi inéluctable. Il a débuté à la fin des années 80 avec la
chute du régime communiste hongrois. En effet, le 2 mai 1989, la Hongrie a été le pays
où a commencé le démantèlement du Rideau de Fer, mettant fin à la frontière
idéologique et politique qui, depuis 1946, séparait l’Europe de l’Ouest de l’Europe de
l’Est. La même année, la Pologne a été le deuxième pays du Bloc de l’Est à rejoindre le
camp démocratique. Le syndicat « Solidarnosc » et Lech Walesa prennent le pouvoir et
ce changement de cap sera définitif. La preuve en est que les troupes armées soviétiques
ont quitté définitivement la Pologne, après des décennies de présence. Quarante et un
ans après sa création, en octobre 1990, l’Allemagne de l’Est échappe au joug
communiste et rejoint l’Allemagne de l’Ouest. La Révolution de Velours de novembre
1989 met fin au régime communiste en Tchécoslovaquie. Mais, en Roumanie, le
changement de régime se fait dans le sang, avec l’exécution du couple Ceausescu. Les
pays baltes aussi sont sortis du communisme et la Russie s’est libéralisée. Finalement,
par un effet domino, tous les pays d’Europe centrale et orientale sont devenus, les uns
après les autres, des démocraties (à la seule exception, aujourd’hui encore, de la
Biélorussie).
Les années 1990, également, seront témoins de la chute des régimes autoritaires
dans l’Afrique francophone et de la naissance d’une douzaine de démocraties. Dans la
plupart de ces pays, on a assisté au passage du parti unique (dans la plupart des cas, le
Parti Etat) au multipartisme.
Au total, cette grande vague de démocratisation n’est pas seulement plus globale,
puisqu’elle a affecté un nombre plus important de pays que les précédentes, mais aussi
plus décisive, puisqu’il y a eu beaucoup moins de retour vers un régime non
démocratique. Durant cette dernière vague de démocratisation, le monde a connu
quarante-sept nouvelles démocraties, et seulement dix-huit transitions vers des régimes
non démocratiques. Il s’agit là, sans nul doute, de la plus puissante vague de transitions
à l’échelle mondiale. La différence entre le nombre de pays qui sont devenus
démocratiques et ceux qui ont effectué une transition vers un autre type de régime
politique (autre que démocratique), est de vingt-neuf. Dans ce cas précis, Huntington

108
parle d’ « outnumbered transitions » 132 , et il est possible à ce jour d’affirmer avec
certitude qu’aucune vague antérieure n’a englobé autant de pays. Deux précisions
s’imposent, concernant cette situation. Tout d’abord, pendant cette vague de transitions,
on a assisté, selon Huntington, à un mouvement historique avec effet boule-de-neige,
une relation en chaîne, d’après laquelle « la démocratisation appelle à la
démocratisation, la transition vers la démocratie dans un Etat inspire la transition dans
un autre Etat »133. Cette période, véritable explosion du nombre de démocraties dans le
monde, est sans doute la plus intéressante à étudier. Ensuite, si cette vague de
transitions compte autant de pays totalitaires ou autoritaires qui font le choix d’un
changement de régime, c’est justement parce que ces régimes « ont fini par manquer de
légitimité aux yeux de leurs populations »134.
En conclusion, si l’on prend en compte le pourcentage de régimes démocratiques
dans le monde et dans le temps, nous adhérons à l’idée de Huntington, selon laquelle il
y a eu trois grandes vagues de transitions démocratiques dans le monde. Par contre, si
nous prenons en compte le suffrage universel, la première vague est vue comme
commençant beaucoup plus tardivement, ce qui nous permet d’affirmer que la transition
démocratique est bel et bien un phénomène du vingtième siècle. Finalement, il nous
semble que la période d’après Guerre Froide figure parmi les séquences de l’histoire les
plus intéressantes à analyser. Non seulement parce que, de 1989 jusqu’à nos jours, le
nombre impressionnant de quarante-deux régimes ont effectué une transition
démocratique, mais aussi parce qu’un nombre important de pays ont effectué une
transition d’un régime communiste vers un régime démocratique. La vague de
transitions démocratiques n’a pas atteint l’Iran, l’Iraq (malgré la présence de l’armée
américaine et des Casques Bleus, ce pays est resté en proie au chaos et à l’instabilité),
ni le Koweït. A ce jour dans le monde, plus de cinquante pays sont restés non
démocratiques.
Il nous semble intéressant d’analyser les transitions démocratiques
postcommunistes qui ont eu lieu après 1989, car, au-delà du fait de leur singularité,

132
HUNTINGTON, Samuel, The Third Wave: Democratisation in the Late Twentieth Century , Norman,
University of Oklahoma Press, 1991, op.cit

133
HUNTINGTON, Samuel,« Democracy's Third Wave»,in Journal of Democracy, vol. 2, no. 2,
Printemps 1991, pp,12-34
134
HUNTINGTON, Samuel, The Third Wave: Democratisation in the Late Twentieth Century , Norman,
University of Oklahoma Press, 1991, op.cit

109
elles ont engendré une adaptation des théories de la transition démocratique. En effet,
par rapport aux théories dites « classiques », deux éléments nouveaux peuvent
désormais être mis en avant : d’une part, la démocratie peut advenir dans n’importe quel
type de contexte (ce qui a remis en cause les approches théoriques structurelles et
économiques, selon lesquelles la démocratie est fonction de pré- requis économiques et
du contexte culturel) ; d’autre part, la nécessité de plus en plus évidente s’est imposée
d’adopter une définition commune de la démocratie, dans la mesure où, précisément, la
définition de la démocratie diffère en fonction des auteurs, comme des écoles de
recherche auxquels ceux-ci appartiennent.
Une dimension particulière que les nouvelles théories de la transition
démocratique vont devoir prendre en compte tient au fait que les pays d’Europe
Centrale et Orientale se sont tous trouvés soumis d’abord à l’influence de l’Empire
soviétique à la suite du Pacte Ribbentrop Molotov en 1939, puis à un régime
communiste, progressivement, à la fin de la deuxième Guerre Mondiale suite à la
signature du Traité de Paix de Postdam en 1945. En même temps, tous ces pays ont vu
leur économie transformée en une économie planifiée, centralisée et dirigée
exclusivement par l’Etat. De plus, le Parti Communiste était le seul parti politique,
devenu progressivement un « Parti Etat ». Il ne faut pas non plus oublier le problème
des minorités nationales et du nationalisme, qui vont jouer un rôle important dans
l’analyse des transitions démocratiques postcommunistes.
Dans un contexte aussi particulier que celui des pays de l’Europe Centrale et
Orientale (Chapitre 1), il est clair qu’on assiste à la fin d’un modèle de transition « prêt
à l’emploi », car, pour la première fois, les chercheurs s’accordent à dire que les
chemins de l’histoire ne sont pas nécessairement pré déterminés. La transition vers la
démocratie n’est plus « the one best way » et la transition octroyée ou négociée a
montré ses limites. Alors, il est devenu de plus en plus évident que les macro-variables
d’ordre économique, social ou culturel, propres aux analyses structurelles, ne suffisaient
plus à expliquer et comprendre les transitions démocratiques. Pour comprendre le
changement de régime dans les PECO, les variables micro- politiques ont pris de plus
en plus d'ampleur et on a assisté à un déplacement du centre d’intérêt des chercheurs
vers l’action des leaders politiques.
Mais l’analyse des transitions à travers les leaders politiques s’est avérée
d’autant plus difficile, qu’avec la chute des régimes communistes, ces pays se sont
trouvés confrontés à un vide des élites, combiné à un vide institutionnel et normatif. A
quelques exceptions près, les nouveaux leaders ont été soit d’anciens communistes

110
reconvertis in extremis aux valeurs de la démocratie, soit des dissidents, soit réellement
de nouveaux leaders. Dans des contextes politiques de plus en plus complexes et surtout
imprévisibles, le choix des élites, des nouveaux leaders, ainsi que leurs comportements,
ont déterminé, d’abord, le moment décisif du changement de régime, mais aussi la
trajectoire future du pays (dans le cas de la Roumanie, le choix du Président Ion Iliescu
a retardé le processus de transition démocratique et c’est l’arrivée au pouvoir de son
adversaire politique, Emil Constantinescu, qui a déclenché enfin ce processus).
Les chercheurs vont aussi, désormais, prendre en compte un nouveau paramètre
dans l’étude des transitions : l’incertitude. Dans la revue Culture & Conflits, Richard
Banegas note en ce sens : « L’incertitude est désormais introduite comme ‘paramètre’
central des transitions. C’est elle qu’il faut saisir pour comprendre les processus de
démocratisation dans leur complexité. O’Donnell et Schmitter invitent à la prendre
comme objet d’étude, A. Przeworski en fait l’élément central de sa théorie(…).
L’hypothèse centrale, commune à l’ensemble de ces analyses centrées sur la dimension
politique et l’incertitude, est la suivante : les origines et l’évolution des régimes
démocratiques sont déterminées moins par les facteurs culturels ou économiques que
par les actions, les choix des élites clés qui cherchent à maximiser leurs intérêts dans
un cadre institutionnel en flux que leur lutte contribue à façonner »135. Une chose est
sûre, les anciennes théories ne suffisent plus à expliquer les nouvelles transitions
démocratiques, de plus en plus complexes et de plus en plus incertaines (Chapitre 2).

135
BANEGAS, Richard, « Les transitions démocratiques: mobilisations collectives et fluidité politique
», in Culture & Conflits, no 12, 1993, pp, 105- 140

111
112
CHAPITRE 1

Les transitions postcommunistes dans leur contexte

Afin de mieux comprendre le contexte qui caractérise les transitions post-


communistes, il convient de prendre comme point de départ de l’analyse la définition
même du communisme. Le mot communisme date des années 1850 et, en tant que
courant de pensée de la philosophie politique, il prône une société sans classe ainsi
qu’une organisation sans Etat « caractérisée par la mise en commun des moyens de
production et d’échange, par la répartition des bien produits suivant les besoins de
chacun (…)»136. D’inspiration socialiste, ayant comme pères fondateurs Marx et Engels,
l’idéal communiste est resté au stade théorique. Il faut rappeler qu’en URSS, le Parti
communiste s’est s’emparé de l’Etat au point de se confondre avec lui et, outre
l’interdiction de toute liberté individuelle, la société civile est devenue inexistante. La
ligne de partage entre le communisme, tel que défini par Marx et Engels, et le
totalitarisme, tel que défini par Raymond Aron, est donc mince. Pour Raymond Aron137,
un régime totalitaire existe dans un pays où il y a un monopole incontestable de
l’activité politique par un seul parti politique (qui va se transformer progressivement en
Parti Etat), où l’idéologie du parti devient la vérité absolue, incontestable et, enfin, où
l’on assiste à l’accaparement par l’Etat de l’ensemble des activités économiques. A tout

136
Définition du communisme telle que donnée par le site www.larousse.fr /communisme
137
Voir notamment à ce sujet, la définition du totalitarisme donné par Raymond Aron dans son célèbre
ouvrage Démocratie et Totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965.

113
cela s’ajoute également la terreur, élément sine qua non pour gérer une société, qui perd
en définitive son identité propre.
Le partage arbitraire du monde après la deuxième Guerre Mondiale et ses
conséquences territoriales ont favorisé l’installation du régime communiste dans les
pays situés dans la sphère d’influence du régime soviétique. Cette mise en place s’est
réalisée différemment selon les pays : soit comme la conséquence logique de
l’occupation du territoire par l’armée soviétique (les cas les plus typiques sont ceux de
l’Allemagne de l’Est, de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie, que l’armée russe ne
quittera définitivement qu’en 1992) ; soit comme le résultat d’une manipulation habile
de la population, qui soutient le nouveau parti communiste contre le nationalisme
extrême (le cas le plus connu est celui de la Yougoslavie, dont les problèmes issus du
nationalisme ont resurgi avec encore plus de force après la chute du régime
communiste) ; soit, enfin, par suite de la déportation et de l’élimination pure et simple
de ses opposants (comme ce fut le cas en Pologne).
La chute du Mur de Berlin reste liée à jamais à la chute du communisme dans les
pays de l’Europe Centrale et Orientale. Outre la chute du communisme, la disparition
du Rideau de fer entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est a favorisé l’unification
des deux Républiques Allemandes et accéléré le mouvement, déjà en marche depuis
Gorbatchev, de dislocation de l’Union Soviétique et de la Yougoslavie (laquelle sera, à
son tour, le théâtre de plus de dix années de guerre dans les Balkans et donnera
naissance à de nouveaux régimes autoritaires). Mais, ce qui caractérise tous ces Etats
est le fait que, quelle que soit l’issue du changement de régime, les nouveaux leaders
n’ont, en aucun cas, de projet politique clair. Ensuite, le changement de régime ne se
fait pas automatiquement en faveur de la démocratie, comme en témoignent les
événements violents engendrés par plus de dix années de guerre dans les Balkans.
En dépit du soutien informel de la Russie pour le changement de régime en
Roumanie (nous partons de l’hypothèse que la pseudo révolution roumaine n’est pas
seulement le résultat d’une révolte populaire, mais que la Russie a soutenu ce projet,
même si celle-ci reste difficile à démontrer), ou encore du soutien réel de l’Allemagne
Fédérale pour le changement de régime en Allemagne de l’Est et en Tchécoslovaquie, il
est primordial de souligner que, pour ces pays là, il y a eu malgré tout une
« collaboration » entre des acteurs locaux et les Gouvernements voisins. Au point de
départ, il y a le constat du communisme en tant que régime politique unique et stable en
Europe Centrale et Orientale. Au moment de l’effondrement de ce régime, tous les pays
concernés n’étaient pas, en vérité, sur un strict pied d’égalité du point de vue politique

114
et économique. Outre les macro-variables classiques (d’ordre économique, culturel ou
social - par exemple, la religion et la culture civique), ce qui va déterminer la trajectoire
de ces pays vers la transition démocratique, ou inversement vers un régime autoritaire,
ce sont les stratégies des élites, plus précisément leurs capacités d’adaptation et
d’interprétation d’une situation nouvelle, qui combine à la fois des éléments du passé et
une grande part d’inconnu. Comme toute situation instable ou incertaine, ceux-ci vont
devoir s’adapter à un environnement politique en pleine mutation.
Ce contexte d’incertitude, qui caractérise la dernière vague de transitions
démocratiques et aussi l’histoire complexe de l’Europe de l’Est confirment la nécessité,
pour les chercheurs, d’adapter les théories existantes, favorisant ainsi l’émergence de
nouvelles théories. Afin de pouvoir mieux expliquer ces transitions, les nouvelles
théories doivent prendre en compte, outre le paramètre de l’incertitude, le contexte
spécifique de la transition, ainsi que les rapports sociaux qui les caractérisent (Section
1). De fait, les transitions post communistes ont été aussi à l’origine de deux
phénomènes concomitants. Tout d’abord, aussi surprenant cela soit-il, ces Etats qui
sortaient d’une organisation supra étatique imposée d’office par l’URSS (politique
étrangère commune, politique de défense commune, politique économique commune
avec le Comecon), une fois devenus libres, vont tout faire pour intégrer l’Union
Européenne. Il apparaît ainsi que, si l’ère communiste a joué un rôle de division au sein
de la vieille Europe, la démocratie a conduit à une logique d’unification européenne à
laquelle les Etats adhèrent librement. Ensuite, surtout au sein de la Yougoslavie, on a
assisté à des tensions entre différents groupes ethniques ayant des prétentions
territoriales, ce qui a favorisé la formation de petits Etats autoritaires et engendré un
déséquilibre dans cette région. Mais, la vieille Europe se trouvant aujourd’hui plutôt
dans une logique d’union, de coopération et de stabilité, ces Etats là se sont trouvés
contraints de changer de perspective pour pouvoir garantir leur survie. Au total, le
contexte si particulier des pays d’Europe Centrale et Orientale a eu une influence
marquante sur les transitions est-européennes, qui présentent des spécificités propres les
différenciant des autres transitions au sein de la même vague, et aussi des vagues
antérieures (Section 2).

115
Section 1 La spécificité des transitions est-européennes

Ainsi que nous l’avons déjà souligné, chaque vague de transition démocratique a
ses propres spécificités et, en fonction de la période historique pendant laquelle elle se
déroule, les expériences de transition se révèlent plus au moins longues, plus au moins
identiques et la stabilité des nouveaux régimes démocratiques plus ou moins assurée. Il
est utile de rappeler que les spécificités des transitions est-européennes ont rendu
obsolètes les anciennes théories des transitions, celles des transitologues latino
américains, comme celles des spécialistes d’area studies, rendant ainsi nécessaire la
mise en place de nouvelles théories. Philippe Schmitter soutient même que les
instruments conceptuels nécessaires à l’étude des transitions dans l’Europe Centrale et
Orientale ne sont plus les mêmes que ceux utilisés pour l’analyse des transitions dans
d’autres parties du monde et/ou au sein d’autres vagues de transition.
Dés lors, il convient d’emblée de souligner quelques unes des caractéristiques
des transitions est-européennes. D’un point de vue économique tout d’abord, les
différences avec d’autres pays (en Europe du Sud ou en Amérique Latine) résident dans
le fait que le secteur économique a subi des mutations importantes pendant l’époque
communiste. A la différence des pays dans lesquels il y avait une distinction entre la
propriété privée et la propriété de l’Etat, dans les pays communistes, conformément à
l’idéologie totalitaire, l’Etat s’est emparé de la propriété. Il n’y a plus de distinction
entre propriété privée et propriété de l’Etat : tout appartient désormais à l’Etat ; les
entreprises, les biens, les terrains sont nationalisés et la répartition des richesses au sein
de la population s’est faite en fonction du bon vouloir de l’Etat. De ce fait, l’initiative
privée est complètement annihilée et la notion de compétitivité perd tout son sens. Le
défi que ces nouveaux Etat ont du relever était de réaliser ce transfert en sens inverse,
mais aussi de créer en un temps record les bases d’une économie compétitive.
David Stark, dans un article publié dans Politix et intitulé, Sommes nous toujours
au siècle des transitions ?, affirme : « (…) la précédente transformation socialiste en
Europe de l’Est n’avait pas simplement remplacé, mais, au contraire, avait reconfiguré
les structures existantes. Les fermes collectives socialistes, par exemple, étaient une
forme retravaillée de latifundia, d’ancien régime ; les cadres bolcheviques avec leur
prétention de connaître les lois de développement de l’histoire réitéraient dans un
nouvel idiome les prétentions de l’intelligentsia de l’ancien régime au savoir

116
transcendantal ; et la redistribution rationalisée (à défaut d’être rationnelle) reproduisait
sous une nouvelle apparence l’ancien processus de redistribution centralisé par
l’Etat »138.
Plusieurs éléments doivent encore être soulignés. Tout d’abord, l’existence de ce
type de gestion de l’économie dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale ne
signifiait pas que d’autres types de relations sociales n’existaient pas. Des relations
quasi marchandes plus ou moins clandestines, des relations de réciprocité dans les
échanges engendrés par la pénurie d’approvisionnement ont donné naissance à une
seconde économie. Ainsi, I. Szeleny souligne, « l’existence des structures parallèles
(quoique contradictoires et incomplètes) dans ces réseaux informels inter firmes qui
’faisait le boulot’ signifie que la disparition des structures formelles du régime
socialiste ne résulte pas d’un vide institutionnel. A l’inverse, dans la période post
socialiste, persistent des routines et des pratiques, des formes organisationnelles et des
liens sociaux, qui peuvent devenir des actifs, des ressources, et la base d’engagements
crédibles et d’actions coordonnées. En bref, au lieu d’une société désorientée, c’est une
métamorphose des formes organisationnelles sous jacente et une activation de réseaux
préexistant d’affiliation que nous trouvons »139.
De plus, ce qui demeure très compliqué encore aujourd’hui, c’est la restitution
des biens réquisitionnés par l’Etat aux vrais propriétaires, ou à leurs héritiers. Cette
question est très bien connue en Roumanie, où la restitution des appartements et
maisons à leurs propriétaires n’est pas encore finie. Le dossier devient ainsi politique,
car l’Etat ne peut pas garantir un autre logement aux éventuels expulsés. Ainsi, dans
une société dans laquelle l’image d’un Etat protecteur a été véhiculée pendant un demi-
siècle, faire renaître l’initiative privée et la compétitivité n’est pas évident. Tous ces
éléments témoignent de la complexité à construire une économie viable, compétitive,
efficace, dans les pays post communistes, tant l’organisation communiste a engendré
une mise sous tutelle économique, sociale et politique de la société. Mircea Vultur,
affirme en ce sens : « (…) ce qui inhibe le développement attendu d’une économie de
marché n’est pas que la liberté économique ne puisse pas s’exprimer, mais qu’il lui

138
STARK, David, « Sommes-nous toujours au siècle des transitions? », in Politix, no. 47, troisième
trimestre 1999, pp, 89-131
139
SZELENY, Ivan, « Transformational Crises », communication présentée à la Rencontre annuelle de
American Sociological Association, Miami, août, 1993 (citation reprise dans l'article précité de David
Stark)

117
manque une éthique de l’action susceptible de produire des relations marchandes de
type capitaliste. Il en résulte un blocage du développement économique qui se répercute
sur le processus général de démocratisation »140.
Autre élément ayant de lourdes conséquences sur le processus de transition
démocratique, c’est le territoire. Si pour les pays d’Amérique Latine ou d’Europe du
Sud, l’intégrité territoriale n’a pas été remise en cause et le changement de régime s’est
fait sans encombre de ce point de vue, la situation est tout autre dans les pays d’Europe
Centrale et Orientale. Outre l’histoire si mouvementée des pays de l’Est, le partage
arbitraire fait par les Grandes Puissances à la fin de la deuxième Guerre Mondiale, ainsi
que les déportations arbitraires, ont eu comme première conséquence, l’éveil du
nationalisme. L’étape suivante fut d’annexer des territoires appartenant à un Etat au
sein d’un autre Etat : par exemple la Bucovine annexée à l’Ukraine, la Dobroudja
annexée à la Bulgarie, etc. Le cas de la Transylvanie est à part, avec des minorités
magyare et allemande de plus en plus réduites et durement opprimées pendant l’époque
communiste : leur intégration forcée est considérée par Catherine Durandin comme un
« national- communisme roumain » 141 . Les autres cas typiques d’atteinte à l’intégrité
territoriale se trouvent dans les Balkans. Il est donc indispensable, dans l’étude des
transitions postcommunistes en l’Europe Centrale et Orientale, de prendre en compte
cet élément, dans la mesure où, après la sortie du joug communiste, l’éveil du
sentiment nationaliste et le désir d’indépendance des provinces vont non seulement
retarder le processus de transition, mais aussi conduire jusqu’à la guerre, dans les
Balkans.
Pour toutes ces raisons, nous souhaitons insister sur le point de vue de Mircea
Vultur, concernant le poids important du facteur international et de l’histoire dans
l’analyse des spécificités des cas de transitions dans les pays ex communistes. Ces pays,
en effet, se caractérisent par des régimes totalitaires, avec une idéologie propre, une
économie totalement assujettie à l’Etat et des leaders politiques ayant des logiques de
maintien de ce système le plus longtemps possible. D’autre part, sur le plan
international, si l’Europe du Sud a pu bénéficier de l’influence positive de l’Europe
Occidentale pour sa transition et si en Amérique Latine les transitions se sont faites
sous l’œil « bienveillant » des Etats-Unis, la situation est tout autre dans les pays de

140
VULTUR, Mircea, Collectivisme et transition démocratique: les campagnes roumaines à l'épreuve
du marché, Les Presses de l'Université de Laval, Québec, 2002, pp, 16-17
141
DURANDIN, Catherine, Perspectives roumaines: du post communisme à l'intégration européenne,
Paris L'Harmattan, 2004, introduction

118
l’Est. Pour comprendre les transitions post communistes, il faut donc prendre en compte
tous ces éléments, mais aussi : « (…) le type de société au sein de laquelle l’expérience
démocratique a pris forme. Dans le cas des pays de l’Europe de l’Est, il s’agit de
sociétés contre faites par l’expérience du ‘socialisme réel’, dont l’héritage est l’obstacle
le plus difficile à la démocratisation »142.
Les transitions des pays de l’Europe Centrale et Orientale commencent
progressivement dans le contexte ci-dessus mentionné. Le but affiché de leurs leaders
reste le régime démocratique, un Etat de droit, une économie viable et compétitive, des
institutions fonctionnelles. Ce qui n’empêche pas que des régimes différents vont se
mettre en place, en fonction des facteurs politiques internes et des factures externes,
que nous nous proposons d’analyser.

A. Des régimes politiques différents

Dans l’Europe Centrale et Orientale, un demi-siècle de communisme imposé de


l’extérieur et entretenu de l’intérieur par la force et l’oppression a marqué profondément
ces pays et a influencé le choix du modèle de gouvernance post communiste. La
soudaineté du mouvement, l’euphorie de la victoire, l’urgence du changement de type
de Gouvernement dans ces pays, ainsi que la nécessité de mettre en place des modèles
qui ont déjà fait leur preuves, vont conduire les nouveaux leaders à choisir entre le
modèle semi-présidentiel (aussi connu comme le modèle français) et le modèle
parlementaire (nommé aussi le modèle allemand). A défaut de pouvoir s’appuyer sur un
modèle transitionnel universellement valable qui conduit droit vers la démocratie, les
différents pays en transition ont dû faire le choix entre des modèles constitutionnels
stables qui ont déjà démontré leur efficacité, et cela dans une perspective plus lointaine
d’intégration européenne. Avant même le choix entre ces deux modèles pluralistes et
libéraux, il faut souligner que l’un des objectifs majeurs des démocraties naissantes était
la séparation des pouvoirs, par opposition à l’unicité du pouvoir qui caractérisait les
régimes communistes.

142
VULTUR, Mircea, op. cit, pp.32-37

119
Au parti Etat unique, se substitue dorénavant le multipartisme désormais inscrit
au rang des principes fondamentaux des constitutions postcommunistes. Du reste,
l’explosion du nombre des partis au sein de ces nouveaux régimes montre toute
l’importance de ce paramètre. La peur d’un éventuel retour en arrière, la crainte d’un
passé si oppressant, expliquent sans aucun doute le fait que, dans la plupart des pays
d’Europe Centrale et Orientale, le parti communiste ait été mis hors la loi, déclaré anti
constitutionnel et que des barrières juridiques aient été mises en place afin de rendre
quasi impossible, et surtout inconstitutionnel, tout retour en arrière. De plus, une
révision détaillée du pouvoir législatif et exécutif demeura nécessaire. Ainsi,
l’institution présidentielle a fait l’objet de débats en raison de la crainte, demeurée
intacte, de faire confiance à un nouveau pouvoir présidentiel potentiellement fort. Dans
un contexte aussi fragile que celui des pays post communistes, l’hypothèse d’une
éventuelle instrumentalisation personnelle du pouvoir a persisté pendant les mois qui
ont suivi la chute du régime communiste.
Dans cette optique et afin de mieux associer le citoyen à la prise de décision, des
modèles de « démocratie avancée » vont être utilisés comme modèles de gouvernance.
L’intensité des liens avec l’ex URSS, le degré de changement institutionnel et
l’intention d’adhésion à l’Union Européenne, tous ces paramètres doivent être pris en
compte dans l’analyse des choix des modèles. « La réactivité au passé a finalement
généré deux sous ensembles, du point de vue de la typologie des régimes
parlementaires. L’un, classique, est constitué de la Hongrie, de la République Tchèque,
l’Estonie, la Lettonie et l’Albanie. L’autre, plus proche d’une déclinaison du modèle « à
la française », englobe la Bulgarie, la Lituanie, la Macédoine, la Pologne, la Roumanie,
la Slovénie et la Croatie» 143 . Clairement, le modèle semi-présidentiel semble être le
choix par excellence dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale.

1- La prédominance du modèle semi-présidentiel

Le modèle « parlementaire » de la Loi Fondamentale de Bonn (ou le modèle


« allemand ») est généralement considéré comme le modèle démocratique type. Dans le

143
FRISON-ROCHE, François, Le 'modèle semi-présidentiel' comme instrument de la transition en
Europe postcommuniste, Bruylant, Bruxelles, 2005, introduction générale, pp 10-19

120
contexte incertain qu’ont expérimenté les pays post communistes, les acteurs politiques
(pro démocratiques ou anciens communistes), souhaitaient tous faire partie du jeu
politique et craignaient l’exclusion de ce jeu. Or, le modèle « parlementaire », modèle
culturel de tolérance politique par excellence, peut créer, par le jeu des alternances
politiques, une majorité écrasante. Il est évident qu’aucun acteur du jeu politique ne
pouvait accepter cette éventualité, car les uns risqueraient de perdre leur place
nouvellement acquise, les autres de perdre le bénéfice de la révolution et de connaître
de nouveau l’oppression, ou un retour en arrière. A défaut d’avoir un environnement
politique parfaitement stable et tolérant, ce type de modèle était difficilement adaptable
aux nouvelles démocraties post communistes.
La Bulgarie, la Lituanie, la Macédoine, la Pologne, la Roumanie, la Slovénie et
la Croatie vont ainsi rejoindre progressivement le cercle des pays qui pratiquent un
modèle semi présidentiel, dont fait partie la France, l’Autriche, la Finlande, le Portugal
et l’Irlande. Pourquoi un tel engouement pour ce type de régime ? Slobodan Milacic
explique : « Le modèle français a été souvent privilégié, pour des raisons différentes,
parmi lesquelles, son ambigüité intrinsèque n’était pas la moindre. Il avait, en effet,
beaucoup impressionné les élites de l’Est nouveau par son ambivalence essentielle : à la
fois parlementaire et présidentiel dans ses potentialités systémiques, il pouvait servir
alternativement ou simultanément des stratégies opposées, selon les contextes et les
majorités parlementaires et présidentielles, concordantes ou discordantes. Ainsi, le semi
présidentialisme ‘à la française’ a-t-il réussi à concilier, en les faisant cohabiter, ‘la
Gauche socialiste’ et ‘la Droite libérale’, dont l’opposition, sans s’identifier à celle des
communistes et des dissidents, n’en était pas moins idéologique c'est-à-dire radicale.
(…) Devant l’opposition de ces deux ‘mondes’ et leur volonté de ne pas décrocher,
l’ambigüité du modèle semi présidentiel était bienvenue : elle a, en effet, favorisé le
consensus fondateur des nouvelles institutions»144.
C’est Maurice Duverger qui avait donné le premier la définition du régime semi
présidentiel, largement reprise ensuite : « On a proposé d’appeler ‘semi présidentiel’ les
régimes politiques analogues au nôtre. Ils présentent les trois caractères suivants : 1) le
Président y est élu au suffrage universel, comme aux Etats-Unis ; 2) en face de lui se
trouve un Premier Ministre et des ministres qui ne peuvent gouverner qu’avec la
confiance du Parlement, lequel peut les forcer à démissionner par un vote de défiance
ou de censure ; 3) le Président peut dissoudre le Parlement, soit de son propre

144
Ibid., Avant propos de MILACIC, Slobodan, pp, XIII-XV

121
mouvement, soit sur intervention du Premier Ministre »145. Ce type de modèle va être
instrumentalisé dans ces pays, car au-delà de la période d’incertitude et de méfiance qui
règne au sein des nouvelles démocraties, il représente une opportunité politique et
juridique inespérée de garder le pouvoir.
Il ne faut pas oublier que, pour les pays appartenant au « Bloc de l’Est », plus de
cinquante années de domination soviétique ont laissé des traces et ont eu comme
conséquence première un alignement sur le régime stalinien, combiné à une
normalisation constitutionnelle. Quel que soit le type de constitution que les pays du
bloc communiste aient eu à l’instauration de ce régime, il y a eu une normalisation et
une uniformisation constitutionnelle et idéologique. Par contre, après 1989 si le choix et
l’adoption du modèle parlementaire ou semi- présidentiel ont été des processus
souhaités, l’uniformisation constitutionnelle et idéologique a été un processus imposé,
en face duquel il n’y avait pas de choix.
Une fois la liberté retrouvée, tous ces pays vont prendre le modèle occidental
comme référence, d’une part parce que c’est un modèle qui a fait ses preuves, d’autre
part parce qu’il semble être le seul capable de créer un changement idéologique. Mais
aussi, dans tous ces pays, ce que l’on veut éviter par-dessus tout, c’est non seulement un
retour en arrière, mais aussi une personnalisation du pouvoir. C’est dans cette optique
que le modèle pluraliste occidental va être choisi, car au-delà d’une logique de
multipartisme, il répond à la fois à une politique externe nouvelle et à une logique
d’intégration européenne. Plus que jamais, ces nouvelles démocraties ont besoin de
l’Europe. C’est pour que ce modèle soit le mieux adapté aux spécificités de ces
nouveaux pays que des experts européens en « ingénierie constitutionnelle » ont fait le
déplacement, afin d’aider les Gouvernements à mettre en place de nouvelles
constitutions. Vis-à-vis de cette idée d’adaptation du modèle européen, Yves Mény
affirme : « L’import-export institutionnel est un échange, certes plus ou moins
contraint, mais aussi plus ou moins fidèle dans son exécution (…) il comporte
quasiment toujours une réinvention, une réappropriation »146.
Notre analyse rejoint le point de vue de Philippe C. Schmitter, car au delà du
contexte si particulier que présentent les pays de l’Europe Centrale et Orientale, le

145
DUVERGER, Maurice, La Monarchie républicaine, Robert Laffont, Paris, 1974, p. 122 (citation
reprise dans le livre de François Frison- Roche, déjà cité)
146
MENY, Yves, Dir., Les politiques du mimétisme institutionnel : la greffe et le rejet, Paris,
L'Harmattan, 1993, p. 10

122
choix et le comportement des acteurs vont être décisifs dans les mois qui suivent ce
changement de régime. Ainsi, le projet d’appartenance à l’Europe de l’Ouest, synonyme
de démocratie et de libéralisme économique, passe par l’appartenance au Conseil de
l’Europe, pour évoluer vers une intégration européenne par la suite. Les nouveaux Etats
ont dû se plier aux exigences européennes : l’Etat de Droit, la séparation des pouvoirs,
l’indépendance de la justice, une économie de marché fonctionnelle et concurrentielle,
autant de conditions sine qua non pour l’intégration européenne. De ce point de vue, et
sans aucun doute, on a assisté à un mimétisme institutionnel et à une normalisation
constitutionnelle. Mais, à la différence de l’époque communiste où celle-ci était
imposée, dans les pays de l’après-communisme, elle a été voulue.
Enfin, il faut souligner que, dans les régimes semi présidentiels, le rôle du
Président peut varier. François Frison Roche, dans son ouvrage intitulé Le « modèle
semi présidentiel » comme instrument de la transition en Europe post communiste, a
distingué les Présidents « symboliques », les « régulateurs », et enfin les
« décideurs »147. D’après son analyse, au regard du passé de ces pays, les Présidents des
Etats qui ont adopté un régime semi présidentiel peuvent être tantôt des présidents
régulateurs, tantôt des Présidents symboliques ou des Présidents décideurs. Les
présidents symboliques sont simplement membres de la majorité politique existante,
leur rôle est relativement limité, et c’est le Premier Ministre qui dirige le
Gouvernement. Ce cas reste peu représenté dans les pays post communistes. En effet, le
cas le plus commun est sans aucun doute celui du Président régulateur, qui va se
positionner soit en opposition à une majorité parlementaire, soit en adoptant une
position de neutralité politique vis-à-vis de cette même majorité. Son rôle est d’assurer
le bon fonctionnement du régime et le respect des règles démocratiques et
constitutionnelles. Enfin, le Président décideur participe aux principales décisions du
pouvoir exécutif (ce fut le cas de la Roumanie pendant la présidence d’Iliescu).
Dans le contexte des transitions démocratiques est-européennes, ce type de
président est plus facilement identifiable en début de transition, et sa position n’est
jamais durable. L’auteur distingue au sein de cette catégorie trois sous-catégories : le
décideur limité, absolu et dyarque. Mais ce qui nous importe, c’est sa conclusion : « On
peut également constater pour tous les pays ayant adopté un modèle semi-présidentiel
un glissement progressif vers ce que l’on doit considérer comme la ‘normalité’ puisque
les présidences évoluent, chronologiquement, d’abord vers la catégorie des ‘décideurs

147
FRISON-ROCHE, François, op.cit. , pp.421 -449

123
limités’ pour basculer ensuite dans celle des présidents ‘régulateurs’ ou celle des
présidents ‘symboliques’. (…) Il apparaît qu’il est (le modèle semi-présidentiel) le
modèle qui, non seulement convenait historiquement et politiquement à la période
considérée et aux pays d’Europe qui l’ont choisi, mais plus encore celui qui permet, le
mieux et dans l’absolu, la transition rapide entre une dictature et la démocratie, à
condition que les acteurs politiques acceptent de partager le pouvoir au lieu de chercher
à le monopoliser »148.
Pour conclure, nous pouvons affirmer que ce type de modèle importé et adapté
aux pays de l’Europe Centrale et Orientale a été un succès, mais aussi que l’Union
Européenne a joué un rôle non négligeable dans cette démarche, car elle a imposé le
respect des règles constitutionnelles aux nouveaux Etats adhérents. De plus, dans le
processus de transition démocratique, le choix et le comportement des acteurs (via les
modèles de gouvernance et les institutions) deviennent, encore une fois, un paramètre
central des transitions démocratiques post communistes.

2- Les standards institutionnels et la dépendance européenne

La transition démocratique dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale est


fonction des facteurs internes, mais aussi des facteurs externes. La vitesse avec laquelle
le processus de transition a évolué est fonction de la lenteur/rapidité des réformes, de la
présence ou de l’absence de volonté politique, de l’importance de la société civile, mais
aussi des pressions exercées par les organisations internationales, dont les plus
importantes restent l’Union Européenne et l’OTAN, le Conseil de l’Europe, l’OSCE et
le FMI. Comme la plupart des pays ex-communistes ont exprimé très rapidement leur
souhait d’intégration euro-atlantique, des conditions et/ou des pressions ont été exercées
par ces organisations, afin qu’une démocratie pluraliste et une économie de marché
concurrentielle soient instaurées. Cet état de fait a généré une emprise, au moins
partielle, des organisations européennes et euro-atlantiques sur les Etats post
communistes, qui s’est traduite par une ingérence dans la mise en place et le bon
déroulement du processus de transition démocratique. Nous tenons à souligner encore

148
Ibid., pp. 409

124
une fois que ce phénomène est assez rare et qu’il constitue un élément nouveau dans
l’étude des transitions post communistes.
Outre l’économie dont le poids est très important, une autre dimension sous
« contrôle » des organisations internationales se situe dans les élections législatives et
présidentielles. Il est vrai que depuis la chute du Mur de Berlin et la dislocation de l’ex-
URSS, l’observation et l’assistance électorale occidentale ont pris une ampleur de plus
en plus grande dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale. Concernant cet
engouement, Ph. Claret écrit en 2006 : « Dans le contexte de la transition, puis de la
consolidation démocratique des Etats post –communistes, le développement massif,
depuis une quinzaine d’années, des missions d’observation et d’assistance électorale,
sous la houlette des Organisation européennes et de multiples ONG, participe, à notre
sens, plus globalement, d’une politique délibérée de normalisation démocratique de ces
Etats. Ceux-ci ont été soumis, avec leur consentement il est vrai, voire même à leur
instigation, à un rythme accéléré de réformes politiques et institutionnelles majeures,
qui s’apparente à une sorte de ‘marche forcée’ vers la démocratie pluraliste et l’Etat de
droit, dans la mesure où ces réformes entendent instaurer ‘la démocratie au pas
cadencé »149.
Situation tout à fait exceptionnelle dans un processus de transition démocratique,
non seulement les élections sont devenues un test de validité des démocraties
naissantes, un « test privilégié de mesure de l’avancement démocratique des systèmes
postcommunistes », mais aussi un outil démocratique qui permet la légitimation du
pouvoir politique postcommuniste. Du fait de leurs demandes d’adhésion à l’Union
Européenne, les pays post communistes organisent leurs élections sous le « contrôle »
des organisations européennes, ce qui va engendrer « un processus de mise en
dépendance des opérations électorales dans ces Etats, au regard d’un ensemble de
normes politiques et techniques définies unilatéralement par les différentes instances
normatives européennes (…) Celle-ci, pourtant, résulte de la nouvelle gouvernance
électorale à laquelle sont assujettis les Etats postcommunistes (…) »150. Une fois encore,
cette situation tout à fait exceptionnelle fait partie du contexte spécifique qui est propre
aux pays de l’Europe Centrale et Orientale. De ce fait, la politique d’aide et d’assistance

149
CLARET, Philippe, « La nouvelle gouvernance électorale dans les Etats postcommunistes : du
respect des standards à la dépendance internationale», dans Les systèmes post -communistes: Approches
Comparatives, Actes du Séminaire International de Bordeaux, 21 septembre 2005, CEREB, Université
Montesquieu Bordeaux IV, R.E.P.C.E.E., No spécial, 2006, pp. 147-168.
150
Ibid., pp. 161-164

125
menée par les pays européens à l’égard des nouvelles démocraties postcommunistes,
correspond à une demande croissante des nouveaux leaders politiques.
Dans ces conditions l’observation électorale, en tant que mécanisme de la
conditionnalité démocratique, devient un instrument d’évaluation et de mesure de l’état
de la démocratie dans les pays concernés, un moyen de vérifier le respect des droits
fondamentaux, donc de pression politique. Ainsi les Etats concernés vont tout faire pour
devenir « de bons élèves » de la transition démocratique. Ph Claret, dans le même
article souligne aussi : « En favorisant une évaluation du degré de réalisation des
standards européens relatifs à la démocratie pluraliste, aux droits fondamentaux et à
l’Etat de droit, l’observation du cycle électoral dans les Etats postcommunistes s’intègre
dans le processus global de la conditionnalité démocratique, développé par les
Organisations européennes »151.
Comme nous l’avons déjà évoqué, le postulat de départ reste qu’au vu de la
complexité des transitions démocratiques dans les pays de l’Europe Centrale et
Orientale, les concepts théoriques existants n’étaient plus adaptés, et leur capacité
explicative devenait insuffisante. Des chercheurs se sont donc penchés sur le sujet afin
de mieux comprendre ce phénomène phare du vingtième siècle. Car au delà des
transitions postcommunistes en tant que telles, une page de l’histoire de l’humanité se
tourne. C’est pour cela que les événements qui ont marqué l’Europe des années 90
constituent une fin, mais aussi le début d’un processus de plus en plus rapide de
rattrapage. Au sein de l’Europe postcommuniste, ce rattrapage passe aussi par
l’adhésion au sein de l’Union Européenne, ce qui constitue un défi sans précédent, car il
s’agit d’abord de dépasser tous les clivages qui ont séparé les deux Europes pendant un
demi-siècle, et ainsi de favoriser la démocratisation des pays en pleine mutation du
monde communiste au capitalisme ouest-européen. Le défi est d’autant plus grand qu’il
implique des pays culturellement différents, avec leurs histoires, leurs mentalités
politiques et leurs structures administratives et que la transition démocratique concerne
les aspects économiques, politiques, sociaux et culturels.
Les démocraties postcommunistes ont exprimé rapidement leur souhait de
rejoindre le camp des pays capitalistes, de devenir de vraies démocraties, de rattraper
aussi vite que possible leur retard institutionnel, politique, économique, culturel,
administratif. L’adhésion à l’Union Européenne a constitué pour la plupart de ces pays,
une impulsion pour la transition démocratique dans le sens où l’adhésion est fonction du

151
Ibid. p. 163

126
respect des règles et normes démocratiques (validation des acquis communautaires et
vérification de la conformité aux critères définis à Copenhague). Il est clair que le
processus de normalisation et de rattrapage du retard des pays postcommunistes est long
et peut éventuellement freiner la transition démocratique, mais (que ce soit l’Union
Européenne ou d’autres organisations internationales) des fonds structurels ont été mis à
la disposition des Etats pour rattraper le temps perdu.
Parmi les programmes mis en place, nous pouvons mentionner le PHARE,
l’ISPA et le SAPARD. Le plus connu, le programme PHARE a été créé en 1989 puis
modifié et élargi par la suite. Son but principal défini est le suivant : « établir une
administration moderne et efficace, capable d’appliquer l’acquis communautaire, de la
même façon que les actuels Etats membres » 152 . Le mimétisme institutionnel, la
transmission du savoir-faire, l’adaptation aux conditions spécifiques à chaque pays, tout
a été mis en œuvre pour réussir à faire évoluer les administrations, d’autant plus qu’il y
a eu cofinancement avec la Banque Mondiale ou la Banque Européenne pour la
Reconstruction et le Développement (BERD). Mis en place en 2000, l’ISPA est destiné
aux pays les moins prospères de l’Union Européenne, et permet de financer des projets
qui favorisent le respect des normes et directives européennes (par exemple construire
des nouvelles infrastructures qui correspondent aux normes européennes). Quant au
SAPARD, programme toujours en cours de validité et mis en place depuis 2000, il est
censé aider les pays candidats à préparer la PAC (Politique Agricole Commune). A
l’aide des outils spécifiques, ce programme a pour but de changer d’abord les
mentalités, afin de passer d’une agriculture de subsistance ou d’auto suffisance, à une
productivité beaucoup plus importante et devenir ainsi concurrentielle.
Il est essentiel de souligner qu’après la chute du communisme dans l’Europe
Centrale et Orientale, et suite à la volonté affichée des Etats de passer à une société
démocratique avec une économie de marché viable et fonctionnelle, les organisations
internationales ont proposé les mêmes schémas pour passer du communisme au
capitalisme. De sorte qu’on a assisté à une tendance à l’importation des institutions de
type capitaliste. La différence avec les transitions des pays dans les autres vagues de
démocratisation est qu’en Europe Centrale et Orientale, la transition est non seulement

152
Citation reprise dans PHINNEMORE, David, PAPADIMITRIOU, Dimitris, « Mettre en œuvre les
jumelages institutionnels: les leçons du cas roumain », in Revue d'études comparatives est-ouest, 2003,
vol. 34, no. 34-3, pp. 65-83

127
un processus de rattrapage institutionnel et technologique, mais aussi un processus de
transformation totale des pays en question. De la société civile (souvent inexistante) en
passant par le politique, l’économie, tout est à refaire. Et si Iredell Jenkins affirme que :
« les buts et les problèmes majeurs que connaissent les institutions humaines –lois
comprises- sont l’héritage de la condition humaine »153, nous rejoignons aussi le point
de vue de Murrell, selon lequel, outre la condition humaine, les conditions initiales sont
un paramètre central dans le succes ou l’échec du processus transitionnel « les
politiques sont devenus homogènes, mais les résultats sont très hétérogènes, fait qui
suggère que les conditions initiales déterminent l’efficacité de ces politiques »154. Nous
pouvons donc conclure en affirmant que dans l’espace politique postcommuniste, quel
que soient les régimes politiques choisies par les Etats, et au-delà du processus de
mimétisme institutionnel, les spécialistes s’accordent à dire que des nouvelles variables
sont à prendre en compte dans le processus explicatif du phénomène transitionnel.

B. Les enjeux théoriques des transitions démocratiques


dans l’espace postcommuniste

Les bouleversements spectaculaires qu’ont connus les pays de l’Europe Centrale


et Orientale constituent, pour les sciences sociales, un champ d’expérimentation inédit
et pour les chercheurs, une opportunité de recherche quasi unique, car la fascination
pour les voies de sortie des systèmes autoritaires empruntées par ces sociétés reste
constante. Nous rejoignons le point de vue de Michel Dobry selon qui : « (…) ce qui
s’est passé en Europe Centrale et Orientale a également semblé pouvoir représenter,
pour les sciences sociales cette fois, une occasion rare de tester, évaluer, perfectionner
ou modifier les ‘paradigmes’ au travers desquels celles-ci interprètent non seulement les
sociétés dans lesquelles ces changements ont pris place, mais aussi les traits partagés

153
JENKINS, Iredell, Social Order and the Limits of Law, Princeton, Princeton University Press, 1980
154
MURELL, P., HEYBEY, B., «The Relationship between growth and the speed of Liberalisation
During Transition », in http://bsos.umd.edu.econ/murrell/papers/speed5.pdf

128
par l’ensemble des systèmes sociaux et politiques ‘modernes’, et, plus spécialement,
ceux de ces traits qui sont censés constituer la ‘modernité’ de ces systèmes »155.
De ce fait, si auparavant la place des recherches sur les régimes autoritaires et
leur décomposition était importante, les études sur la naissance des nouveaux régimes,
leur stabilisation et consolidation, vont prendre de plus en plus de place. Avant 1989,
deux thèses explicatives ont occupé le devant de la scène. Guillermo O’Donnell,
Philippe C. Schmitter et Lawrence Whitehead, pères fondateurs de ce qu’on appelle la
‘transitologie classique’, sont parmi les premiers dans les ‘democratisation studies’, à
avoir une vision optimiste quant à la sortie de l’autoritarisme des pays de l’Europe
Centrale et Orientale et à entrevoir la fin de la démocratie avec ‘pré conditions’. De leur
point de vue, la démocratie peut advenir dans des contextes différents, même si à
première vue, ceux-ci semblent peu propices à la naissance d’une démocratie.

1- L’inadéquation des anciens modèles théoriques

Dans un article paru en mai 1991 dans la Revue Internationale des Sciences
Sociales, Philippe C. Schmitter est parmi les premiers chercheurs à admettre que les
instruments conceptuels nécessaires à la compréhension et l’analyse des changements
intervenus en Europe Centrale et Orientale n’étaient pas les mêmes que ceux requis
pour l’analyse d’autres configurations156. Plus tard, en 1997, Claus Offe dans son livre
Les démocraties modernes à l’épreuve admet que personne n’a vu venir les événements
de 1989 et que les sciences sociales n’avaient pas les outils nécessaires pour analyser ce
tournant historique. C’est Claus Offe toujours qui en 2004, dans un article paru dans la
revue An International Quarterly, parle non seulement des différences qui existent entre
les transitions démocratiques existantes au sein d’autres vagues de transition
démocratique, mais souligne une fois de plus, la spécificité des transitions est-

155
DOBRY, Michel, « Les transitions démocratiques : regards sur l’état de la ‘transitologie’ », in Revue
Française de Science Politique, vol. 50, no 4-5, août-octobre 2000, pp. 581-583, op. cit.
156
KARL, Terry Lynn, SCHMITTER, Philippe, C, « Modes of Transition in Latin America, Southern
and Eastern Europe », International Social Science Journal, vol. 128, no. 2, 1991, pp. 267-282, op. cit.

129
européennes. Il est ainsi le premier à parler d’une « triple transition »157 dans les pays
de l’Europe Centrale et Orientale. Quant à David Stark, il proposait dès 1992, dans un
article 158 publié dans East European Politics and Societies, de remplacer le terme de
‘transition’ par celui de ‘transformation’, qu’il juge plus adéquat pour décrire les
événements qui ont bouleversé l’Europe Centrale et Orientale.
Ainsi, des chercheurs d’horizons différents s’accordent à dire que les deux thèses
explicatives des phénomènes de démocratisation ne sont plus adaptées. Pourtant, les
deux avaient trouvé une portée explicative suffisante lors des processus de transition
qu’ont traversés des pays lors des précédentes vagues. La première thèse, lancée par
Seymour Martin Lipset, met l’accent sur les pré conditions économiques nécessaires à
la démocratisation. Lipset voit dans le développement économique une condition sine
qua non pour que la démocratie puisse advenir. Même après la chute du communisme et
le développement des démocraties à l’Est, il continue de considérer que les deux
phénomènes sont indissociables et que l’un ne peut pas advenir sans l’autre. En 1993, il
publie « Une analyse comparative des pré-requis sociaux de la démocratie » dans la
Revue Internationale des Sciences Sociales, article dans lequel il démontre, encore une
fois, la relation directe entre bien-être matériel et développement démocratique. Il
souligne le fait que la démocratisation est fonction de l’existence d’un contexte
économique et social favorable. Nous retrouvons cette logique dans les travaux d’Adam
Przeworski, qui dans son livre Democracy and the Market, souligne aussi
l’impossibilité de séparer démocratie et réussite économique, celle-ci dépendant à son
tour d’un environnement libéral généralisé.
D’autres auteurs, comme Mitchell Seligson ou Karl Terry Lynn, ont effectué des
recherches dans le même domaine. Seligson a consacré deux chapitres de son livre
Authoritarians and Democrats au développement économique rapide qu’a connu
l’Amérique Latine entre 1960 et 1970 ce qui explique, selon lui, que les années 80 ont
été une décennie démocratique. Dans le même ordre d’idées que Lipset, Seligson
affirme qu’un niveau minimal de développement économique est une condition
nécessaire mais pas suffisante, pour qu’une démocratie puisse advenir. Techniquement,

157
OFFE, Claus, « Vers le capitalisme par construction démocratique? La théorie de la démocratie et la
triple transition en Europe de l'Es«, in Revue Française de Science Politique, 1992, vol. 42, no. 6,
pp,923-942
158
STARK, David, « Path Dependence and Privatization Strategies in East Central Europe », in East
European Politics and Societies, no. 6, 1992, pp. 17-54

130
il estime qu’il existe deux seuils en dessous desquels la démocratie ne peut pas
émerger : le revenu par habitant qu’il estime à 270$ en 1957, et un taux
d’alphabétisation de 50%. Ces idées ont été reprises ensuite par des auteurs comme
Robert Dahl en 1971, Kenneth Bollen en 1979, Samuel Huntington en 1984.
La deuxième thèse est connue surtout par le fait qu’elle met l’accent sur la
détermination culturelle, plus explicitement sur la prédisposition naturelle d’un peuple
à un régime de liberté. Plusieurs auteurs ont rejoint ce point de vue, depuis Tocqueville
jusqu’à Guy Hermet, en passant par Max Weber. Quant aux pères fondateurs de la
transitologie, O’Donnell, Schmitter et Whitehead, s’ils ont montré l’importance de
l’argumentaire culturaliste, ils sont les premiers à lui enlever sa valeur de condition sine
qua non. Depuis les années 90, les démocraties sont pensées « sans préconditions », car
les événements qui ont suivi la chute du communisme ont démontré que le
développement économique n’est plus une condition préalable au développement de la
démocratie. De plus, avec les pays de l’Europe Centrale et Orientale, il est devenu clair
que la démocratie peut advenir même pendant des graves crises sociales et
économiques.
Xavier Santiso affirme que : « De la quête des déterminants économiques on est
passé à la recherche des processus politiques et on a formulé une hypothèse de travail
consistant à envisager la transition démocratique dans une relation de complémentarité
avec les processus socio-économiques. Pour cela, les théoriciens ont conceptuellement
distingué, au sein des processus de démocratisation, la phase de breakdown des régimes
autoritaires, des phases de transition vers la démocratie et de la consolidation de ce
nouveau régime. Ainsi, la question du niveau de développement économique nous
semble être moins décisive dans les deux premières séquences que dans la dernière, et
l’on a distingué à nouveau les conditions de l’émergence de la démocratie de celles de
sa consolidation »159. L’auteur reprend ainsi le point de vue de Rustow qui affirmait en
1970 déjà : « Les facteurs qui maintiennent stable une démocratie peuvent ne pas être
ceux qui contribuent à son avènement : les explications afférentes à la démocratie se
doivent donc de distinguer les questions fonctionnelles et génétiques » 160 . Nous
rejoignons ainsi ce point de vue, car dans la plupart des pays de l’Europe Centrale et

159
SANTISO, Javier, « La démocratie incertaine, La théorie des choix rationnels et la démocratisation
en Amérique Latine», in Revue Française de Science Politique, 1993, vol. 43, no. 6, pp. 970-993
160
RUSTOW, Dankwart, « Transitions to Democracy: Toward a Dynamic Model », in Comparative
Politics, vol. 2, no. 3, Avril 1970, pp. 337-363, op. cit.

131
Orientale, il n’existait pas d’économie fonctionnelle de marché, ni de culture
démocratique. Pourtant, malgré des conditions extrêmement difficiles, la plupart de ces
pays vont entamer une transition démocratique.
Outre les contextes internes et internationaux, une attention toute particulière est
accordée aux stratégies des acteurs et aux rationalités individuelles. En 1986 déjà,
Albert Hirschman estimait qu’il était utopique d’établir un lien de prédétermination
entre régimes démocratiques et conditions économiques précises 161 . Il est ainsi le
premier à vouloir établir un nouveau modèle intitulé « aller à contre-courant », au sein
duquel il fait une séparation radicale entre politique et économie. De plus, les stratégies
de recherche sur les transformations de régimes ont changé de cap. Avec la chute du
communisme dans l’Europe Centrale et Orientale «(…) les approches macro-orientées
et focalisées sur les conditions objectives faisant place aux approches pluralistes,
s’intéressant davantage aux acteurs et à leurs stratégies, et formulant les problèmes en
termes de possibilités et de choix. Cette réorientation des modèles d’interprétation des
processus de chute, de transition et de consolidation, repose sur deux postulats
essentiels. Le premier est que les études des préconditions n’accordent qu’une faible
importance aux variables politiques alors que celles-ci sont déterminantes pour la
compréhension des processus de démocratisation. Le second postulat du paradigme du
choix rationnel repose sur l’idée que, lors des changements démocratiques, l’action
stratégique, les choix et l’habilité des individus sont décisifs »162.
Pour conclure, nous rejoignons le point de vue de Michel Dobry, selon lequel,
nous sommes en présence de vraies mutations dans le champ d’étude des transitions.
Avec les transformations est-européennes, « l’analyse des processus de démocratisation
avait massivement basculé des perspectives déterministes ou ‘structurelles’ vers
l’appréhension des transitions en termes de calculs, choix rationnels ou savoir-faire des
acteurs politiques. (…) Cet espace semble en effet connaître une polarisation entre deux
approches différentes. La première consiste dans ‘l’importation’, sur ce terrain
empirique, des questionnements, schémas d’analyse et hypothèses substantives élaborés
à propos des processus ayant pris place sur des terrains –ou dans des contextes- a priori

161
HIRSCHMAN, Albert O., « On Democracy in Latin America», in The New York Review of Books,
vol. 33, no. 6, 1986, pp. 41-42
162
SANTISO, Javier, « La démocratie incertaine, La théorie des choix rationnels et la démocratisation
en Amérique Latine», in Revue Française de Science Politique, 1993, vol. 43, no. 6, pp. 970-993, op.
cit.

132
très dissemblables (…). La seconde approche, celle de la path dependence, s’est au
contraire affirmée à l’occasion de l’analyse des transitions en Europe Centrale et
Orientale et, au moins en principe, s’est définie contre le biais téléologique prêté à la
transitologie classique. (…) Pour cette seconde approche, les transformations que
connaissent les sociétés concernées, en particulier mais en aucun cas exclusivement –
au plan économique, résultent d’abord de combinaisons des ressources institutionnelles
et organisationnelles héritées sous les formes éclatées et dispersées des anciens
régimes »163. Une chose est sûre : dans le monde complexe que représentent les pays de
l’Europe Centrale et Orientale, il est quasiment impossible d’établir une relation directe
entre l’avènement de la démocratie et le respect des préconditions économiques telles
que prévues par Lipset et la détermination culturelle telle que théorisée par Max Weber
ou Guy Hermet.

2- Une double ou triple transition ?

Lors des premières vagues de transition, les nouvelles démocraties (celles


d’Amérique Latine ou celles de l’Europe du Sud), ont entamé presque simultanément
une transition démocratique et une transition économique. Les deux processus étaient
liés l’un à l’autre, fonction l’un de l’autre. Mais avec la fin du communisme, et suite
aux ‘dégâts’ énormes que ce régime a laissé derrière lui, un très grand nombre de
chercheurs ont tiré la sonnette d’alarme sur le fait qu’une transition des institutions est
aussi nécessaire, afin de mieux comprendre le phénomène de changement de régime. Il
est vrai que la plupart des pays de l’Europe Centrale et Orientale avaient hérité du
communisme un Etat faible, des institutions qui ne répondaient pas aux besoins de la
population, et étaient incompatibles avec une démocratie et une économie fonctionnelle
de marché. Ainsi, cette triple transition (politique, économique et institutionnelle) avait
été considérée comme suffisante pour expliquer les transitions démocratiques dans les
pays postcommunistes.
Dans le but de mieux comprendre les enjeux théoriques des transitions
démocratiques dans l’espace postcommuniste, nous prenons comme point de départ,
l’idée que la double transition (économique et politique), telle que théorisée jusque dans

163
DOBRY, Michel, « Les transitions démocratiques : regards sur l’état de la ‘transitologie’ », in Revue
Française de Science Politique, vol. 50, no 4-5, août-octobre 2000, pp. 581-583, op. cit., introduction

133
les années 90, ne suffit plus pour rendre compte de la complexité des transitions est-
européennes. Nous rejoignons le point de vue de Claus Offe, qui le premier en 1991,
évoque la notion de ‘triple transition’. D’autre part, au cours de cette analyse, nous
ferons référence à l’article de Taras Kuzio « Transition in Post Communist States :
Triple ou Quadruple ? » 164. Si les anciens modèles sont inadaptés aux pays de l’Europe
Centrale et Orientale, quel élément n’a donc pas été pris en compte dans le processus
d’analyse ? Il est vrai qu’une vaste littérature sur les transitions démocratiques des pays
post communistes a vu le jour dans les années 90.
Ni la question de l’Etat, ni celle du nationalisme n’ont été prises en compte dans
les études précédentes. Alors que ces deux notions n’ont pas joué un rôle majeur dans
les transitions de l’Amérique Latine, ni dans celles de l’Europe de Sud (tout simplement
parce que l’intégrité territoriale de ces pays n’avait pas été remise en question ; d’autre
part le sentiment d’appartenance à une nation n’avait pas été altéré), la situation est
complètement différente dans l’espace postcommuniste. Alors que l’étude de Guillermo
O’Donnell, Philippe Schmitter et Lawrence Whitehead a laissé de côté l’Etat, Juan Linz
et Alfred Stepan en 1996, affirmaient : « stateness problems must increasingly be a
central concern of political activist and theorists alike »165.
Après la chute du communisme dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale
et les changements de régimes qui ont suivi, la plupart des chercheurs ont pensé que les
modèles de transitions déjà existants allaient s’appliquer dans ces pays aussi. La
complexité des situations a fait que ces modèles de « transition package » ou
« transicion pactada » étaient incompatibles avec la réalité. En effet, dans les pays de
l’Amérique Latine ou ceux de l’Europe du Sud, le passage de l’autoritarisme à la
démocratie s’est fait progressivement, alliant concomitamment politique et économie.
Pour tous ces pays, l’Etat existait depuis longtemps et l’intégrité nationale ainsi que le
concept de nation étaient consolidés. Avec les travaux de Claus Offe (1991), nous
assistons dans l’espace postcommuniste à un glissement du concept de « double
transition » (économique et politique qu’ont expérimenté les états autoritaires pendant
les vagues de transition antérieures), vers celui de « triple transition ». Il y a donc une

164
KUZIO, Taras, « Transition in Post-Communist States: Triple or Quadruple? », in Politics, vol. 21,
no. 3, 2001, 168-177
165
LINZ, Juan J., STEPAN, Alfred, Problems of Democratic Transition ad Consolidation. Southern
Europe, South America and Post-Communist Europe, Baltimore, John Hopkins University Press, 1996,
p. 366

134
évolution du concept, car en plus des changements au niveau politique et économique,
la construction de l’Etat-nation devient un paramètre central dans l’étude des
transitions. Theda Skocpol avait argumenté depuis 1985 déjà, sur la nécessité de
« Bringing the State back in »166.
Il est évident, que plus les notions d’Etat et de nationalisme sont fortes, et moins
il y a de minorités nationales, plus la transition démocratique va être facile, car elle va
concerner essentiellement l’économique et le politique. Plus le degré de pluralisme
culturel, religieux et linguistique est élevé, plus la transition démocratique va être
longue et compliquée, car les ressources nécessaires pour créer un environnement
culturel, religieux et linguistique stable, ne pourront pas être utilisées pour faire avancer
le processus de démocratisation (cela va retarder les réformes politiques et économiques
nécessaires pour avancer sur le chemin de la démocratisation). Jusque dans les années
2000, la grande majorité des chercheurs a pris en compte trois éléments essentiels dans
l’étude des transitions démocratiques, à savoir : la dimension économique, la dimension
politique et l’Etat. Dans un article 167 publié dans la revue Journal of Democracy en
1997, Alfred Stepan et Juan Linz concluent qu’une attention toute particulière doit être
accordée au deux questions : la notion d’Etat et celle du nationalisme, car elles peuvent
avoir une influence déterminante sur la réussite de la transition démocratique, dans un
premier temps, et celle de la consolidation par la suite. Des théoriciens politiques,
comme Robert Dahl ou Philippe Roeder, soulignent l’importance d’un Etat fort et stable
ainsi que d’une nation monoethnique dans la réussite des transitions démocratiques.
Il est vrai que dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale, les nations
monoethniques sont peu nombreuses. A cause leur histoire mouvementée, les pays de
l’Europe de l’Est ont hérité de nombreuses minorités nationales et des frontières
imposées par les grandes puissances. Dans ce contexte, définir un projet et des idéaux
communs ne signifie pas automatiquement le désir de tout un peuple. Si nous reprenons
l’idée de nation de Robert Dahl, nous rejoignons son point de vue selon lequel, celle-ci
génère un pouvoir collectif, crée un « nous » qui implique l’unité, la légitimité, la

166
SKOPCOL, Theda, « Bringing the State Back in: Strategies of Analysis in Current Research», in
EVANS, B. Peter, REUSCHEMEYER, Dietrich, SKOPCOL, Theda (éd.), Bringing the State Back In,
Cambridge, Cambridge University Press, 1985, pp. 3-43
167
LINZ, Juan J., STEPAN, Alfred, « Problems of Democratic Transition ad Consolidation. Southern
Europe, South America and Post-Communist Europe», in Journal of Democracy, vol.8, no. 2, 1997, pp.
168-173

135
constance et surtout la permanence d’une nation sur un territoire. Cette cohésion autour
de l’idée de nation va favoriser la mobilisation, car une nation qui a une histoire propre,
des frontières propres et des valeurs ethnoculturelles propres, est prête à des sacrifices
considérables pour préserver ces acquis. Selon Dahl toujours, une transition
démocratique d’un pays dont les frontières ne sont pas clairement imposées et stables,
et dont l’unité politique n’est pas garantie, ne va pas aboutir vers une consolidation
démocratique.
Quant à Rustow, il argumente à son tour sur la nécessité d’avoir non seulement
des indicateurs économiques stables, mais aussi des valeurs et des croyances qui vont
créer une communauté unie, garante du succès de la transition démocratique.
Concernant l’idée d’appartenance à une nation, Rustow affirme que: « There must be a
prior sense of community, preferably a sense of community quietly taken for granted
that is above mere opinion and mere agreement (….) (citizens) must have no doubt or
mental reservation as to which political community they belong »168. Au delà de cette
unité nationale, la solidarité joue aussi un rôle majeur. La transition démocratique dans
l’espace postcommuniste devient ainsi un phénomène unique, car la plupart des Etats
n’a pas hérité d’une unité nationale. A l’exception de la Russie (qui recense cent
soixante groupes ethniques de langue russe), tous les autres pays ont des minorités
nationales de langue et culture différentes, mais ont connu aussi une modification de
leurs territoires et de leurs frontières. Par contre, il est certain qu’une identité nationale
faible va engendrer une société civile faible, avec peu d’impact dans la réussite du
processus transitionnel.
Le chercheur ukrainien Taras Kuzio est le premier à souligner, dans un article
publié dans Politics en 2001, l’importance de prendre en compte dans l’étude des
transitions, outre la dimension économique et politique, deux éléments essentiels : la
société civile et l’idée de nationalisme (avec le poids des minorités nationales, mais
aussi celui des frontières). C’est lui aussi, qui faisant cette distinction au sein de l’Etat
entre Nation et société civile, introduit dans le champ de recherche la notion de
« quadruple transition » 169 . Selon lui, la désintégration des empires conduit à une
multiplication des identités ce qui ne va pas favoriser la construction d’une société

168
RUSTOW, Dankwart, « Transitions to Democracy: Toward a Dynamic Model », in Comparative
Politics, vol. 2, no. 3, Avril 1970, p. 350, op. cit.
169
KUZIO, Taras, « Transition in Post-Communist States: Triple or Quadruple? », in Politics, vol. 21,
no. 3, 2001, 168-177, op. cit.

136
civile, encore moins l’intégration nationale et l’idée de nation. Aussi, il affirme que «La
relation entre société civile et identité nationale réside dans le cœur du processus
transitionnel dans les Etats post communistes (...). Cette quadruple transition inclut la
démocratisation, l’économie de marché, le niveau Etat/institution et la construction de
la société civile (…). En l’absence d’une idéologie qui légitime les réformes politico-
économiques, le processus transitionnel manque de capacité à mobiliser la population et
peut être détourné par les nationalistes ethniques ou les communistes, aux deux
extrémités du spectre politique. La construction de la nation civique est primordiale
avant le processus de transition politico-économique, et si possible avant la
démocratisation de la société »170 (traduction libre).
Pour conclure, nous pouvons souligner plusieurs points. La complexité du
contexte qui caractérise les pays postcommunistes a engendré la nécessité de passer des
modèles de transition « prêts à l’emploi » à un modèle de transition plus complexe,
moins prévisible en termes de résultat. De plus, des théoriciens célèbres comme Claus
Offe, Juan Linz ou Alfred Stepan s’accordent sur la nécessité de prendre en compte
l’Etat/Nation dans l’étude des transitions postcommunistes. Enfin, la transition
démocratique va engendrer une consolidation pour la plupart des pays postcommunistes.

Section 2 De la transition à la consolidation démocratique

L’ouvrage des pères fondateurs de la transitologie, Guillermo O’Donnell,


Philippe Schmitter et Lawrence Whitehead, constitue une pierre angulaire dans l’étude
des changements de régime dans l’Amérique Latine et dans l’Europe du Sud. Ce corpus
théorique, qui constitue une discipline à part entière au sein de la science politique,
democratisation studies, a été ensuite utilisé pour analyser des situations et des pays
très éloignés des situations initiales. Selon Philippe Schmitter, avec les changements de
régime qui ont caractérisé la troisième vague de transitions, on assiste à un glissement

170
Ibid. pp. 171-173

137
du concept initial vers deux concepts complémentaires : la transition et la consolidation.
Si un nombre important de pays ont commencé un processus de transition démocratique,
tous ne l’ont pas consolidé, et la démocratie telle que vécue en l’Occident, souvent
considérée comme modèle de référence, n’a pas pu s’instaurer. Dans tous les cas, la
définition de la consolidation démocratique sera, sans aucun doute, fonction de la
définition retenue pour décrire la démocratie elle-même.
Leonardo Morlino définit en 1995 la consolidation comme étant : « le processus
par lequel un régime démocratique est renforcé de telle sorte qu’il persiste dans le
temps et soit à même de prévenir ou de résister à d’éventuelles crises »171. En revanche,
il est plus difficile de trouver dans les études sur la consolidation démocratique des
précisions claires concernant les acteurs qui participent ou qui favorisent, par leurs
actes, la réussite de ce processus. Et si la réponse la plus courante reste celle des partis
politiques, Philippe Schmitter, souligne l’importance de prendre en compte d’autres
acteurs sociaux : « (…) la littérature sur la consolidation attribue une importance
cruciale aux partis précisément au moment où leur rôle tend à devenir marginal sinon
périphérique et elle ignore systématiquement les mouvements sociaux, les associations,
les communautés locales »172. Dans cette optique, nous soulignons aussi le fait qu’une
des différences majeures entre transition et consolidation réside dans le fait que la
transition démocratique est étudiée à travers les théories du changement de régime,
alors que la consolidation démocratique est étudiée à travers les théories de l’ordre.
La transition et la consolidation ne décrivent pas le même processus, elles sont
complémentaires et n’ont pas les mêmes facteurs explicatifs. Mais, la consolidation est
une suite logique d’une transition démocratique réussie. Philippe Schmitter, dans son
article Une lecture rétrospective des democratization studies, affirme : « Tandis que la
transition présuppose un degré d’incertitude élevé et explique l’émergence de nouvelles
règles du jeu politique par les ‘causes’ relativement imprévisibles que sont les ‘choix’
stratégiques des acteurs, la consolidation restreint un éventail de choix possibles et

171
MORLINO, Leonardo, « Democratic Consolidation: Definition and Models», dans PRIDHAM,
Geoffrey, (éd.), Transitions to Democracy, Aldershot, Dartmouth, 1995, pp. 571-573
172
SCHMITTER, Philippe, « Intermediaries in the Consolidation of Neo-Democracies : the Role of
Parties, Associations, and Movements », Communication présentée à la Conférence sur les Partis
Politiques et la Démocratie, International Forum for Democratic Studies, Washington D.C., 18-19
Novembre 1996

138
redonne aux facteurs structurels et institutionnels un pouvoir explicatif. En d’autres
termes, elle limite l’incertitude inhérente aux situations transitionnelles »173.
Pour Gerardo Munck, la consolidation est une imbrication parfaite de plusieurs
dimensions, dont les plus importantes sont la durabilité et l’efficacité électorales,
l’absence de crises majeures et la stabilité politique. Ces paramètres sont, pour lui, des
outils nécessaires pour identifier les démocraties consolidées. En prenant en compte ce
point de vue sur la consolidation démocratique il apparaît que les démocraties nées
après la chute des régimes communistes deviennent des démocraties, au même titre que
les démocraties libérales occidentales. Les chercheurs Juan Linz et Alfred Stepan
mettent l’accent sur les institutions dans l’étude de la consolidation démocratique. Selon
ces auteurs, il est fondamental de prendre en compte le mandat électoral, le degré de
participation des citoyens, le niveau de développement de la société civile, ainsi que la
solidité de l’Etat de Droit dans l’étude de la consolidation démocratique.
Des études beaucoup plus récentes, ont mis l’accent sur l’influence des variables
non politiques, telles que les politiques économiques, la globalisation, le rôle de plus en
plus prépondérant des institutions internationales et des ONG. Il est bien connu que le
développement économique et social a été souhaité et imposé, par la suite, par les
programmes d’aide de la Banque Mondiale, au titre de l’ajustement économique néo –
libéral. D’autres mesures ont cherché à encourager la démocratisation du système
politique, le respect des droits de l’Homme et la bonne gouvernance de l’administration
publique. Mais la totalité de ces mesures, n’avait pas pour but d’assurer la consolidation
des nouvelles démocraties, ni de réduire les inégalités socio-économiques, mais
d’accroître l'harmonisation d’un marché qui devait devenir compétitif. La réduction du
niveau de protection sociale, la précarisation du monde du travail, l’augmentation de la
précarité, sont autant d’éléments qui n’ont fait qu’accroître les inégalités, l’exclusion et
la marginalisation sociale. Plus grave encore, ces nouvelles données ont créé une
fragmentation et une atomisation de la société civile. Ainsi pour les nouvelles
démocraties est-européennes, il est clair qu’une influence très importante sur le
processus de consolidation a été exercée de l’extérieur en raison de leur souhait
d’intégrer l’Union Européenne. Lawrence Whitehead fait une analyse complète de cette

173
Citation reprise dans SCHMITTER, C, Philippe, GUILHOT, Nicolas, « De la transition à la
consolidation. Une lecture rétrospective des democratization studies », in Revue Française de Science
Politique, vol. 50, no 4-5, 2000, pp. 615-632

139
situation, car cette influence des facteurs externes, surtout européens a pu s’exercer par
la contagion, le contrôle, le consentement, ou la conditionnalité 174 . Nous nous
proposons de mettre en lumière les principaux problèmes, les perspectives, le rôle du
facteur économique et celui des acteurs politiques dans la bonne marche du processus
de consolidation démocratique.

A. Quelles perspectives pour la consolidation démocratique ?

Pour commencer cette étude de la consolidation démocratique, il convient de


préciser que la délimitation dans le temps (à partir de quel moment un pays rentre dans
le processus de consolidation démocratique) de cette étape n’est pas facile à définir. Si
la transition démocratique a ses racines dans la chute des régimes autoritaires, le début
de la consolidation démocratique comme suite logique voulue de ce phénomène, est
plus difficile à définir. En effet, la consolidation demande l’institutionnalisation d’un
certain nombre de règles du jeu politique, en tant qu’élément crucial dans la
construction du nouveau régime démocratique. Un autre élément, considéré comme
étant d’une importance majeure dans l’étude de la consolidation, est la nécessité d’avoir
une transition démocratique réussie. Par contre, même si les deux processus sont liés,
même si la consolidation est une suite logique de la transition démocratique réussie,
nous sommes en présence de deux phénomènes distincts, avec des acteurs et des
stratégies propres, et les conditions qui favorisent l’avènement de la transition ne sont
pas les mêmes pour la consolidation.

1- La consolidation, suite logique d’une transition démocratique réussie

En tant que processus complexe qui représente une continuité logique d’un
phénomène de changement de régime, la consolidation implique tout d’abord
l’élimination de tout résidu de l’ancien régime autoritaire. Samuel Valenzuela considère
que, outre l’élimination de toutes les institutions et valeurs appartenant à l’ancien

174
WHITEHEAD, Laurence (éd), The International Dimensions of Democratisation : Europe and the
Americas, New York, Oxford University Press, 1996

140
régime et qui ne sont pas compatibles avec le bon fonctionnement d’un régime
démocratique, il est important aussi de créer de nouvelles institutions qui permettront de
renforcer le jeu démocratique. Bien évidemment, un pays peut considérer que sa
démocratie rentre dans une phase de consolidation à partir du moment où la plupart de
ses acteurs acceptent les règles du jeu démocratique et n’utilisent pas leurs ressources
pour autres buts que celui défini par la démocratie. Comme l’avait souligné Guillermo
O’Donnell, l’un des problèmes des pays en transition reste le fait que les nouvelles
démocraties qui ont vu le jour suite à un changement de régime vont ‘survivre’, mais
peu seulement deviennent des démocraties consolidées.
S’agissant des théories de la consolidation, celles qui ont mis l’accent sur
l’économie et sur les facteurs socio-structurels et institutionnels ont prévalu sur les
autres. Le premier corpus théorique met en évidence le fait qu’il y a toujours des liens
entre le type de régime autoritaire et les problèmes que connaissent les pays qui
entament une consolidation démocratique. Deux auteurs en particulier (Samuel
Huntington et Adam Przeworski) ont fait des recherches assez poussées pour
comprendre l’influence que peut avoir le poids de l’héritage de l’ancien régime sur
l’évolution vers une démocratie consolidée du nouveau régime qui a expérimenté une
transition démocratique.
Pour Adam Przeworski, le plus important dans l’analyse de la consolidation
démocratique n’est pas de prendre en compte le point de départ (héritage historique y
compris), mais d’analyser dans quelle direction le pays se dirige. Par contre, ce point de
départ de son analyse ne lui permet pas de différencier les pays qui ont expérimenté un
régime autoritaire de type communiste des pays qui ont connu des dictatures militaires
et ont hérité d’institutions beaucoup plus fortes. Or, comme nous l’avons déjà souligné,
les institutions vont jouer un rôle primordial dans la réussite de la consolidation
démocratique. A cet égard, Claus Offe a démontré que ce sont d’abord les acteurs qui
font les institutions (pendant la transition vers une démocratie), ensuite ce sont les
institutions qui font les acteurs (conformément aux règles du jeu démocratique, que les
acteurs vont d’office reconnaitre comme étant des règles justes) 175 . En ce sens, on
rejoint le point de vue de Gerardo Munck, selon lequel les institutions ont joué un rôle
important dans la consolidation.

175
OFFE, Claus, « Vers le capitalisme par construction démocratique? La théorie de la démocratie et la
triple transition en Europe de l'Es », in Revue Française de Science Politique, 1992, vol. 42, no. 6, pp.
923-942, op. cit.

141
A l’inverse de Przeworski, Samuel Huntington considère que la conduite des
dirigeants pendant l’ancien régime va avoir une influence sur la consolidation
démocratique. Il est le seul auteur à faire un parallèle entre les transitions/
consolidations démocratiques de l’Amérique Latine et de l’Europe post communiste.
Huntington contredit ainsi Przeworski (qui affirmait que l’héritage historique n’est pas
important), car il démontre qu’en Amérique Latine où la plupart des régimes étaient
des dictatures militaires, les dirigeants de l’armée n’ont pas pris part au pouvoir, une
fois la transition vers la démocratie enclenchée. A l’opposé, des ex-dirigeants du Parti
Communiste ont non seulement été des acteurs du changement du régime, mais ont fait
partie des nouveaux Gouvernements issus de la chute des régimes communistes.
Guillermo O’Donnell, aussi, rejoint le point de vue de Huntington, en démontrant que,
au sein des régimes autoritaires dont l’oppression a été relativement importante,
l’économie a connu un vrai essor suite à la chute de ce même régime ; et la population
n’a pas exprimé une grande hostilité envers les leaders du régime déchu.
Les débats autour des héritages de l’ancien régime et des perspectives de la
consolidation démocratique ont débouché sur une autre question majeure : celle de
savoir si les différents modes de transition démocratique vont avoir une influence
significative sur la consolidation démocratique. Les points de vue des deux auteurs ci-
mentionnés divergent encore une fois, car Huntington soutient que les différents modes
de transition peuvent avoir un lien avec des problèmes rencontrés dans la phase de
consolidation. Son point de vue rejoint celui de Samuel Valenzuela et de Guillermo
O’Donnell : tous ces auteurs font la distinction entre les transitions dites ‘négociées’ et
les transitions qui se sont soldées par ‘la défaite’ (ou renversement) du régime. En effet,
en fonction du mode de transition, la consolidation peut avoir plus ou moins de chances
d’aboutir. Dans le cas de la transition négociée, il y a toujours le risque d’entretenir une
certaine continuité de l’ancien régime et de retarder, ainsi, la consolidation
démocratique (comme ce fut le cas en Roumanie pendant la présidence d’Iliescu.
En résumé, il semble que la plupart des problèmes rencontrés par les nouvelles
démocraties issues d’un régime autoritaire sont au moins partiellement dus à la nature
de l’ancien régime et au mode de transition. Mais l’impact de ces problèmes semble ne
pas être une condition sine qua non de la réussite d’une consolidation démocratique.
Gerardo Munck, souligne: « While historical legacies affect the prospects of democratic
consolidation, the problems faced by democratic authorities, in consolidating
democracy are not solely a function of the mode of transition. A contextualized analysis

142
would have to sort through the combination of effects from both the type and the mode
of transition ». 176

2- Le poids des facteurs économiques dans la consolidation


démocratique

Comme nous l’avons déjà vu, pendant la dernière vague de transition


démocratique, l’avènement des nouvelles démocraties n’est plus fonction des
préconditions économiques et/ou d’une détermination culturelle. Pourtant, des études
ont démontré qu’il y a une relation de cause à effet entre le niveau de développement
économique et la consolidation économique. A la différence d’autres facteurs qui
peuvent avoir aussi une influence sur le processus de consolidation, Huntington affirme
que le niveau de développement économique d’un pays va le tirer vers le haut (une
transition démocratique est plus facilement envisageable) et, par conséquent aider à la
consolidation démocratique. Son argument nous renvoie à la thèse de Seymour Martin
Lipset, qui démontre l’impact positif du développement économique sur la démocratie.
Comme dans l’ensemble des théories de la modernisation, un poids important est
attribué aux facteurs économiques. Pour Lipset, « la pauvreté est l’obstacle principal
contre le développement économique »177. Mais, si Lipset explique pourquoi les facteurs
économiques peuvent avoir une influence positive sur la démocratie, il ne démontre pas
le lien entre les forces économiques et l’avènement des institutions politiques dans une
démocratie.
Une autre approche qui démontre les liens entre l’économie et la démocratie est
celle d’Adam Przeworski. Le chercheur met l’accent sur les liens existants entre les
réformes économiques en faveur de l’économie de marché concurrentielle et leur impact
positif sur le processus de consolidation démocratique. Il présente ainsi un travail de
recherche remarquable, en cherchant, à l’aide de comparaisons de réformes
économiques dans différents pays en transition, le système économique qui assure le
bien-être matériel de la société. Mieux encore, ses recherches se tournent ensuite vers

176
MUNCK, L. Gerardo, « Democratic Transitions in Comparative Perspective », in Comparative
Politics, vol. 26, no. 3, avril, 1994, 355-375
177
LIPSET, Seymour Martin, : « Some Social Requisites for Democracy : Economic Development and
Political Legitimacy », in American Political Science Review, no 53, 1959, op. cit.

143
l’étude de l’interaction entre ces réformes économiques et leur impact sur la politique,
puis sur consolidation démocratique. Przeworski établit des liens concrets entre la
performance économique et la durabilité d’un régime démocratique, car il estime que
les crises économiques sont des sonnettes d’alarme qui doivent inciter les
Gouvernements à mettre en place des réformes économiques structurelles, non
seulement pour améliorer le niveau de vie, mais plus important encore, pour conduire à
la stabilité politique, donc à la consolidation de la démocratie au pouvoir.
De plus, il estime que la réussite de réformes économiques est liée à l’attitude de
trois groupes d’acteurs : les acteurs politiques en place au pouvoir, les technocrates, et
aussi l’électorat. En revanche, « les oscillations entre le style politico technocrate
inhérent aux réformes pour une économie de marché, et le style participatif qui
demande le maintien d’un consensus » 178 (traduction libre), fait que le poids des
institutions est de plus en plus réduit, et la démocratie fragilisée. Dans ce cas, nous ne
sommes plus dans une logique de consolidation démocratique, mais de survie et/ou de
préservation des acquis démocratiques. Que ce soit en Amérique Latine ou dans les pays
de l’Europe Centrale et Orientale, il prend comme point de départ de son analyse, le
changement de régime et la transition démocratique qui s’ensuit, et il tente de
démontrer que les réformes économiques entamées sur les deux continents sont
comparables. Dans les deux cas, les leaders politiques ont le même but, entamer dans le
pays des réformes économiques, avec des difficultés différentes car l’héritage du régime
passé n’est pas du tout le même dans les deux cas.
Gerardo Munck, dans son analyse des travaux de Przeworski, met en évidence le
fait que deux chemins différents peuvent être suivis par les pays en transition, en termes
de réformes économiques et des processus de démocratisation. Il y a, tout d’abord, des
pays où les réformes économiques ont été commencées avant même le changement de
régime (Taiwan, Corée du Sud) ; d’autres (particulièrement dans l’Europe
postcommuniste c’est le cas de la Pologne et de la Russie), où les nouveaux
gouvernements ont dû mettre en place très rapidement des réformes économiques afin
de rectifier une économie à l’agonie et une situation sociale catastrophique. Dans le cas
des pays de l’Est, une des spécificités que les nouveaux leaders ont du prendre en

178
MUNCK, L. Gerardo, « Democratic Transitions in Comparative Perspective », in Comparative
Politics, vol. 26, no. 3, avril, 1994, 355-375, op. cit. Dans ce cas précis, l'auteur fait référence aux
travaux de Przeworski, notamment son livre Democracy and the Market, paru en 1991

144
compte est l’héritage laissé par le régime communiste : l’influence écrasante de l’URSS
et une économie dépendante. Le défi à relever dans ces pays est bien plus élevé que
dans les pays d’Amérique Latine ou de l’Europe du Sud.
« Dans une perspective comparative, il existe un lien entre la situation
économique (héritée du passé autoritaire par les nouvelles autorités démocratiques) et la
perspective d’une consolidation démocratique. En effet, le point commun entre ces deux
aspects reste l’impact qu’ont pu avoir les anciens dirigeants autoritaires. Plus
explicitement, si tous les pays ne s’engagent pas sur le chemin de la consolidation
démocratique, dans le même contexte et avec les mêmes perspectives de succès, il
appartient aux comparatistes d’indiquer l’issue avec l’aide des paramètres post
179
transitionnels » (texte de Gerardo Munck, traduction libre). En conclusion, il est
important de souligner que les réformes économiques réussies vont avoir un impact
positif sur l’avènement de la démocratie et que, plus une économie est stable et moins la
transition démocratique est longue, plus il y a de chances que la démocratie soit
consolidée.

B. Consolidation ou stabilité démocratique ?

Une transition démocratique réussie reste de nos jours synonyme de stabilité


démocratique. Dans ce cas, il y a des comportements et des valeurs qui sont respectés
par tout un peuple, dont les seuls gardiens restent un nombre très réduit d’élites
politiques. De sorte que le degré de stabilité démocratique est fonction du degré
d’institutionnalisation des règles du jeu démocratique. D’un point de vue théorique, le
concept de consolidation s’appuie sur la théorie de la stabilisation. Par contre, le type de
régime n’est pas pris en compte. La question posée par deux chercheurs renommés,
Philippe Schmitter et Nicolas Guilhot, est de savoir si le concept de consolidation est
invariant, ou s’il y a une déclinaison spécifique aux jeunes démocraties de la troisième
vague de transition. Au point de départ de leur analyse, on trouve un article de
Guillermo O’Donnell, selon lequel le processus de transformation d’une transition
démocratique réussie dans une démocratie consolidée reste discutable.

179
Ibid., op. cit. pp. 371-373

145
« Ceux qui avaient accueilli avec enthousiasme la fin des régimes autoritaires
connaissent aujourd’hui une grande déception ; les forces démocratiques semblent
parfois lasses ou sans repères (…) En un sens, la période autoritaire était plus facile que
la situation actuelle. Nous savions alors pourquoi et contre qui nous luttions, dans une
solidarité cimentée autant par la critique de cette domination que par le pari
démocratique que nous faisions. Nous devons maintenant trouver une réponse à la
question suivante : comment faire une critique démocratique de la démocratie-
particulièrement lorsque cette démocratie est si incomplète et menacée par nos vieux
ennemis ? » 180 . Cette plaidoirie de Guillermo O’Donnell en faveur d’une transition
démocratique réussie, et contre une consolidation non conforme, constituera aussi le
point de départ de notre analyse.
Il est vrai que l’engouement pour la démocratie suite à la chute du Mur de
Berlin, a encouragé de nombreux Etats à aller plus loin dans leur démarche et à faire des
efforts considérables pour une démocratie consolidée. Le souhait des Etats de se
conformer aux impératifs des organisations internationales (soit dans le but de les
intégrer, comme ce fut le cas des nombreux Etats qui ont souhaité rejoindre l’Union
Européenne, et l’OTAN, soit pour obtenir des fonds structurels, notamment auprès de la
Banque Mondiale ou de la BERD) ont poussé de nombreux Etats à consolider des
institutions incomplètes, inefficaces, afin de monter leur volonté de se classer au rang
« des bons élèves de la transition démocratique » 181 . Dans ce cas, toute évolution
ultérieure du régime reste fragile, car d’éventuelles modifications peuvent être perçues
comme des obstacles pour la consolidation entamée, alors qu’elles visent seulement à
une juste remise à niveau des institutions mal engagées dans ce processus.
Nous rejoignons le point de vue de Guillermo O’Donnell qui propose de
distinguer deux types de transition : l’une vers la démocratie, l’autre plus tardive vers la
démocratie consolidée. Mais cette démarche présente un danger à deux points de vue :
une transition extrêmement longue d’abord, et un déplacement vers la phase de

180
Citation reprise dans SCHMITTER, C, Philippe, GUILHOT, Nicolas, « De la transition à la
consolidation, Une lecture rétrospective de democratization studies », in Revue Française de Science
Politique, vol. 50, no 4-5, 2000, pp. 615-632. Dans ce cas précis, il s'agit d'un article de O’Donnell
Guillermo, auquel les auteurs font référence.
181
Nous faisons référence ici à l’expression de Slobodan MILACIC dans son article « Critique de la
transition unique. Notre épistémologie du post communisme dans le rétroviseur de la pensée unique », in
Revue Internationale de Politique Comparée, vol. 3, no. 1, 1996, pp. 19-40

146
consolidation des problèmes inhérents à la transition vers la démocratie. Ainsi nous
allons tenter d’établir, dans un premier temps, un lien entre le type de régime et la
réussite de la consolidation, et chercher ensuite à répondre à la question de savoir à
partir de quel moment la consolidation n’est plus fonction de la transition démocratique.

1- La consolidation, fonction de l’état de la démocratisation

Plusieurs vagues de transition démocratique ont incité les chercheurs et les


écoles de recherche à étudier ce phénomène ; la science de la ‘transitologie’ a ainsi vu
le jour au sein des sciences sociales. Ce n’est qu’avec la troisième vague de
démocratisation, celle commencée dans les années 70, suivie par les démocraties des
pays ex communistes, que la question de la stabilisation des régimes se pose plus
particulièrement. Il est vrai que le contexte économique et politique interne et
international, qui a accompagné l’avènement de ces nouveaux régimes a eu une
influence majeure sur leur évolution ultérieure. C’est pourquoi des chercheurs, parmi
lesquels Philippe Schmitter, ont indiqué la nécessité d’étudier « la qualité » des
démocraties issues des transitions démocratiques lors de la troisième vague de
transition. En ce sens, nous souhaitons souligner que l’évolution des nouveaux régimes
a été différente en fonction du degré d’institutionnalisation des règles du jeu
démocratique, de l’héritage de l’ancien régime et de l’action des leaders. De sorte qu’il
il y a eu des cas où la stabilisation n’a pas eu lieu et d’autres, pour lesquels on peut
parler d’une stabilisation et d’une consolidation réussie.
Philippe Schmitter et Nicolas Guilhot, dans un article intitulé Une lecture
rétrospective des democratization studies, souhaitent : « (…) accorder plus
d’importance aux sous –types de démocraties (…) Certains (spécialistes) ont ainsi
étudié le format exécutif (présidentiel vs parlementaire) des néo-démocraties. D’autres
se sont intéressés aux contradictions institutionnelles ou aux ‘éléments pervers’ légués
par l’ancien régime. Mais, dans tous les cas, le type ou le sous type de régime en
question n’est pris en considération que pour sa contribution potentielle à la stabilité ou
à l’instabilité du régime lui-même. Ainsi les démocraties parlementaires, par exemple,
sont-elles meilleures non pas parce qu’elles sont plus démocratiques, mais parce

147
qu’elles sont plus stables »182. On en revient, encore une fois, non pas à la consolidation
d’un régime, mais à sa stabilisation. Et, comme il n’y a pas d’idéal type du régime
démocratique consolidé, ni non plus de chemin unique vers la démocratie, encore moins
vers la démocratie de marché libérale occidentale, la tâche d’analyser la stabilisation
d’un régime devient de plus en plus complexe. Nous rejoignons le jugement de François
Frison-Roche, selon lequel une grande partie des pays ex-communistes ont choisi le
modèle semi-présidentiel car il est plus facilement adaptable aux conditions spécifiques
qu’ont expérimentées ces pays. Pourtant, les démocraties parlementaires sont jugées
plus stables. Dans cet ordre d’idées, il nous semble important de souligner le fait que,
quel que soit le type de régime choisi après le renversement d’un régime autoritaire,
pour arriver à une stabilisation du régime, (suite à une transition plus ou moins longue)
il est indispensable de pratiquer une transformation politique, économique ou sociale
continue. Ainsi, l’institutionnalisation des pratiques démocratiques doit quitter la sphère
des partis politiques pour s’appliquer à l’ensemble de la société civile.
Pour conclure, il faut ramener la consolidation dans son contexte premier. Elle
reste la suite logique et souhaitable d’une transition démocratique réussie, ce qui
demande un passage obligatoire par une période de stabilisation, avant d’entrer dans la
phase finale de consolidation démocratique. La consolidation reste donc, dans cette
perspective, un processus complexe, avec une évolution inégale selon les pays,
différenciée dans le temps et dans l’espace. Elle ne fait pas seulement référence aux
acteurs passifs, elle devient le résultat d’interactions et de choix entre des acteurs
parties prenantes du processus, ce qui implique d’élargir la sphère de définition de la
démocratie consolidée, étroitement liée au départ à celle de la transitologie.

2- La consolidation, une théorie à portée universelle ?

De nos jours, au vu de la complexité du phénomène, il n’existe pas une définition


universellement admise de la consolidation démocratique. Plusieurs auteurs ont tenté
d’expliquer le processus, sans pour autant parvenir à une théorie explicative

182
SCHMITTER, C, Philippe, GUILHOT, Nicolas, « De la transition à la consolidation, Une lecture
rétrospective de democratization studies », in Revue Française de Science Politique, vol. 50, no 4-5,
2000, pp. 615-632, op, cit,

148
universellement acceptable. En 1996, Guillermo O’Donnell fait un parallèle entre la
vision statique de la démocratie et la consolidation démocratique183. Dans ce cas, il doit
prendre comme point de départ un régime qui a connu une transition démocratique
réussie et qui entame une phase de stabilisation. Quant à Leonardo Morlino, il souligne
les ambigüités du concept de consolidation démocratique et définit la consolidation en
fonction de la capacité des Gouvernements à gérer les crises. La consolidation devient
ainsi : « un processus de renforcement de la démocratie, qui prévient d’éventuelles
crises ; un processus de construction des relations stables entre les institutions
gouvernementales et la société civile »184.
Des théories plus modernes, comme celles de Laurence Whitehead ou Diane
Ethier, ont mis l’accent sur l’influence de l’élargissement de l’Union Européenne sur le
processus de consolidation des démocraties en l’Europe Centrale et Orientale. Pour
Diane Ethier, la consolidation est fonction des influences externes ; dans le même sens,
Lawrence Whitehead souligne que ce type d’influence externe remet en question
l’autorité des institutions internes et augmente le risque de conflits entre ceux qui
adhèrent aux contraintes imposées de l’extérieur et ceux qui ne les acceptent pas. Dans
une comparaison entre les transitions démocratiques en Amérique Latine et celles de
l’Europe Centrale et Orientale, Guy Hermet démontre qu’il n’y a pas de modèle qui
puisse s’appliquer sur les deux continents quant aux trajectoires suivies par les
démocraties issues des régimes autoritaires. Comme Guillermo O’Donnell, l’auteur
estime que la consolidation implique une stabilité démocratique, autrement dit
l’existence d’un ordre politique déjà établi et qui dure dans le temps. Et si le but des
nouvelles démocraties est de se rapprocher le plus possible des anciennes démocraties
libérales occidentales, nous comprenons mieux les difficultés auxquelles elles doivent
faire face : combiner l’héritage communiste avec les nouvelles exigences imposées de
l’extérieur, gérer les éventuelles crises internes et ainsi maîtriser l’élément temporel, le
temps d’une transition est compté.

183
O’DONNELL, Guillermo, « Illusions about Consolidation », in Journal of Democracy, vol. 7, no. 2,
April 1996, pp. 34-51, op. cit.
184
Citation de Leonardo MORLINO, reprise dans l'article de DUCATENZEILER, Graciela, «
Nouvelles approches à l'étude de la consolidation démocratique», in Revue Internationale de Politique
Comparée, vol. 8, no. 2, 2001, pp. 191-198

149
150
CHAPITRE 2

Les nouvelles théories issues


des transitions postcommunistes

L’essor de la démocratie dans le monde moderne est aujourd’hui un sujet d’étude


majeur pour la science politique. Pourtant, depuis l’époque romaine jusqu’ à nos jours,
la notion de démocratie a beaucoup évolué au point de paraître une forme de régime
incontestée. Parmi les « adeptes » les plus récents de la cause démocratique, les pays de
l’Europe Centrale et Orientale ne sont sans doute pas les derniers. Il est vrai que ces
pays, qui ont subi le joug communiste, imposé de l’extérieur d’ailleurs, ont essayé
depuis la chute de leurs régimes autoritaires de « démocratiser » leur régime et leur
société. Dans leur volonté et leurs efforts ils ont souvent été aidés et guidés par les pays
considérés comme étant des démocraties occidentales libérales.
L’Occident s’est engagé depuis longtemps, dans la construction démocratique et
dans la promotion de la culture démocratique. En ce qui concerne les pays de l’Europe
Centrale et Orientale, il est vrai que leur démocratisation s’est faite grâce à l’aide des
organismes internationaux tels le FMI et la BIRD, mais aussi l’Union Européenne. A
une échelle plus réduite de très nombreux séminaires et colloques ont été organisés pour
aider les politiques et les citoyens à mieux comprendre et mieux gérer leur liberté
retrouvée et la nouvelle démocratie. Etant donné l’ampleur des événements intervenus
depuis 1989, leur importance mais aussi leurs conséquences, il n’est pas surprenant que
la théorie de la démocratie soit devenue une théorie très à la mode.

151
Bien évidemment, la démocratie a été un sujet de prédilection de la science
politique du vingtième siècle. Des auteurs célèbres tels que Michels en 1915, Dahl en
1956, Lipset en 1960, Sartori en 1962, ou encore Huntington en 1991, ont apporté une
contribution majeure. En outre, les événements survenus dans le dernier quart du
vingtième siècle ont eu un impact très important sur le processus de démocratisation. Ils
ont été à la base de ce que Samuel Huntington a appelé plus tard « the third wave of
democracy ».185 Thomas Carothers décrit cette période avec plus de precisions : « In the
last quarter of the twentieth century, trends in seven different regions converged to
change the political landscape of the world : 1) the fall of right-wing authoritarian
regimes in Southern Europe in the mid-1970s; 2) the replacement of military
dictatorship by elected civilian governments across Latin America from the late 1970s
through the late 1980s; 3) the decline of authoritarian rule in parts of East and South
Asia starting in the mid- 1980s; 4) the collapse of communist regimes in Eastern Europe
at the end of the 1980s; 5) the breakup of the Soviet Union and the establishment of 15
post –Soviet republics in 1991; 6) the decline of the one-party regimes in many parts of
sub- Saharian Africa in the first half of the 1990s; 7) a weak but recognizable
liberalizing trend in some Middle Eastern countries in the 1990s».186
Avec la diffusion de la démocratie lors de la troisième vague (que ce soit en
Europe Centrale et Orientale, au sein de l’ex-Union Soviétique, dans l’Afrique
subsaharienne ou dans d’autres régions du monde dans les années 90), le modèle
démocratique a été présenté comme un paradigme universel pour la compréhension des
régimes politiques démocratiques. Soulignons que le pouvoir explicatif de ce paradigme
est resté relativement constant dans le temps, malgré la nature des changements
politiques et en dépit des changements dans la vision des chercheurs quant à la nature et
la trajectoire des transitions démocratiques. Le paradigme de la transition a été d’un
grand secours pendant un certain temps, mais progressivement, son pouvoir explicatif
s’est effrité, car de plus en plus souvent la réalité n’était pas conforme au modèle.
Certains pays persistent dans cet état transitionnel, quand d’autres ne suivent pas du
tout le modèle. Au début du XXIe siècle, il est temps d’admettre que le paradigme de la
transition est dépassé, d’élargir sa sphère d’action ainsi que son pouvoir explicatif.

185
HUNTINGTON, Samuel, The Third Wave: Democratisation in the Late Twentieth Century, Norman,
University of Oklahoma Press, 1991, op.cit. La notion de « troisième vague de démocratisation » a vu le
jour avec la publication de cet ouvrage désormais mondialement connu.
186
CAROTHERS, Thomas, « The End of the Transition Paradigm », in Journal of Democracy, vol.13,
no. 1, 2002.

152
Nous rejoignons ainsi le point de vue de Thomas Carothers qui intitule son
article publié en 2002, dans la revue Journal of Democracy, « The End of Transition
Paradigm ». Pourtant, de nombreux chercheurs, convaincus de la nécessité et du désir
de la démocratie, ont contribué au succès de l’étude des transitions démocratiques
durant ces dernières années. Mais ce qui mérite d’être souligné est, sans aucun doute, le
fait que si la démocratie en tant que régime politique, existe depuis l’Antiquité, l’intérêt
porté à son instauration est d’ordre plus récent187.
Néanmoins, les réflexions et les analyses apportées par les sciences sociales
dans l’étude des transitions démocratiques en termes de modalités, temporalités et
causalités, gardent à ce jour encore, au moins partiellement, leur pouvoir explicatif.
Comme nous l’avons déjà vu, les transitions issues de la troisième vague ont plusieurs
points en commun, ce qui a permis aux sciences sociales de : « dégager certaines lois
pouvant s’appliquer à l’ensemble des pays les ayant traversées ». 188 Soulignons aussi
que lors de la troisième vague, le facteur externe a pris de plus en plus d’importance.
Un autre élément essentiel dans l’étude des transitions récentes reste, sans aucun doute,
leur spontanéité. Elles sont insaisissables, incertaines et, par conséquent, elles fascinent.
Afin de mieux comprendre la naissance des nouvelles théories de transitions, un
retour vers l’œuvre de Philippe Schmitter s’impose comme une évidence. Dans un
article collectif publié en 2000 dans la Revue Française de Science Politique, les
auteurs soulignent le fait que l’explication et la compréhension du processus de
démocratisation sont fonction de la définition des causes de ce même processus :
« Faut-il considérer en effet que le changement de régime politique est en premier lieu
un changement des normes et des procédures du jeu politique ? Ou faut-il plutôt
supposer que c’est la modification progressive des comportements politiques qui
détermine la transformation des normes et des procédures définissant les régimes
politiques ? »189.

187
Carothers, Thomas, «The End of Transition Paradigm», in Journal of Democracy,
2002, vol. 13, pp. 5-21
188
DUCATENZEILER, Graciela, « Nouvelles approches de l'étude de la consolidation démocratique»,
in Revue Internationale de Politique Comparée, vol.8, no 2, 2001, pp.191-198
189
GUILHOT, Nicolas, SCHMITTER, Philippe C, « De la transition à la consolidation. Une lecture
rétrospective des democratization studies», in Revue Française des Science Politique, vol.50, no. 4,
2000, p. 615

153
Comme nous l’avons déjà souligné, en fonction de la perspective retenue, les
chercheurs ont mis en avant soit des approches macro-orientées avec des causes
endogènes et un poids très important des facteurs socio économiques, soit des approches
micro-orientées qui mettent l’accent sur l’acteur et son choix. On rappelle que, les
approches macro-orientées et endogènes sont à l’origine des très connues
« préconditions », pierre angulaire des théories de la modernisation. Les chercheurs
attachés à cette école établissent des liens étroits entre la démocratisation et certaines
préconditions fonctionnelles (culture politique et développement économique).
Dankwart Rustow a été dans les années 1970, parmi les pionniers à créer un
modèle de transition vers la démocratie, davantage centré sur les acteurs et leurs choix
que sur les pré-requis fonctionnels. Le point de départ de l’analyse de Rustow est le fait
que les pays qui vont entamer un processus de transition démocratique sont de moins en
moins semblables, mais aussi que les pays en voie de développement ne sont pas prêts
pour la démocratie. Des chercheurs structuralistes tels Guillermo O’Donnell ou encore
Philippe Schmidt, ont suivi son approche. Il est vrai que cette situation est plutôt
nouvelle dans le monde de la science politique, Albert Hirschman la
nomme : « exceptionnalisme méthodologique ». 190 En effet, pour la première fois les
structures sont délaissées et mises à l’écart, au profit des acteurs et de leurs choix.
Avec ce revirement, nous sommes à un tournant dans l’étude des transitions
démocratiques. Il devient désormais incontestable que, lors de la transition
démocratique, nous sommes en présence de l’absence quasi-totale de règles du jeu
claires et stables dans le temps concernant non seulement les conflits à régler entre
différents acteurs, mais également la marche à suivre de la nouvelle démocratie. Ces
éléments rendent les évolutions politiques ultérieures extrêmement imprévisibles. Dans
un article191 paru dans la Revue Française de Science Politique en 2000, Michel Dobry
souligne le degré élevé d’incertitude qui entoure les transitions démocratiques. L’auteur
met en évidence le fait que la nature du changement, ainsi que sa direction et sa durée
vont dépendre des stratégies adoptées par les différents acteurs impliqués dans le
processus de transition démocratique. Par contre, puisque les macro-causes et les
macro-conditions ont un rôle réduit et que l’accent est mis sur le niveau micro

190
HIRSCHMAN, Albert O., Exit, Voice and Loyalty, Cambridgae, Harvard University Press, 1970
191
DOBRY, Michel, « Les voies incertaines de la transitologie. Choix stratégiques, séquences
historiques, bifurcations et processus de path dependence», in Revue française de science politique,
vol.50, no. 4-5, août-octobre 2000, pp. 585-614

154
opérationnel (choix ou stratégies politiques des acteurs), nous sommes en présence
d’éléments susceptibles de changer à tout instant, et de ce fait très imprévisibles.
L’incertitude devient ainsi un paramètre nouveau dans l’étude des transitions
démocratiques.
De plus, avec la troisième vague des démocratisations, les « democratization
studies », tentent aussi une périodisation du processus transitionnel. Samuel Huntington
décrit donc ce processus en trois phases successives et complémentaires : tout d’abord,
la chute du régime autoritaire et l’émergence d’un nouvel ordre politique, avec de
nouvelles règles politiques ; puis la stabilisation de ce nouvel ordre et, enfin, de
l’acceptation et l’intériorisation de ces règles politiques. Les deuxième et troisième
phases étaient imbriquées l’une dans l’autre jusqu’à il y a peu. Mais une distinction a
été effectuée entre la transition et la consolidation. Cette distinction est très importante
car une différenciation doit être faite entre d’un côté, les pays qui effectuent une
transition longue et qui ne deviendront peut-être jamais des démocraties stables, et de
l’autre, les pays qui effectuent une transition assez courte dans le temps et passent
ensuite à une phase de consolidation. Cette phase commence dès les premières élections
libres, que Philippe Schmitter et Guillermo O’Donnell qualifient de
« fondationnelles » 192 et l’installation de la démocratie pluraliste et libérale. En effet,
c’est à partir de ce moment que la variable de l’incertitude prend toute sa place. Mais si
elle caractérise la phase de transition, elle perd de sa force pendant la phase de
consolidation démocratique : celle-ci étant synonyme de stabilisation politique, le
facteur incertitude y est moins fort et moins présent.
Soulignons qu’Albert Hirschman a été parmi les premiers auteurs à vouloir
dissocier politique et économie et construire un modèle « à contre-courant ». 193 Il
estime que « le bon fonctionnement de la démocratie suppose l’acceptation, tant par les
gouvernants que par les citoyens, de l’incertitude sur le futur ». Selon Javier
Santiso « L’acceptation et la régulation de l’incertitude sont au cœur même de la
problématique de l’émergence et de la consolidation de la démocratie ; elles sont,
comme le souligne D. Collier, au centre des modèles de choix rationnels qui non

192
O'DONNELL, Guillermo, SCHMITTER, Philippe C., WHITEHEAD, Laurence: Transitions from
Authoritarian Rule: Tentative Conclusions about Uncertain Democracies, Baltimore, 1986, op. cit.
193
HIRSCHMAN, Albert O., « The Political Economy of Latin America Development: seven exercices
in retrospection », in Latin American Research Review, vol. 22, no. 3, 1987, pp. 17-32

155
seulement introduisent l’incertitude comme ‘paramètre central’ des démocratisations,
mais en font également un élément essentiel de la définition de la démocratie ».194
C’est en lien avec les transitions latino américaines que ce nouveau paramètre
commence à prendre de plus en plus d’importance. Javier Santiso affirme en ce sens
« En Amérique Latine, le problème de l’incertitude, indissociable de celui de la
démocratie, est particulièrement aigu, car il existe de fortes demandes de certitudes.
Aussi le problème des démocratisations latino américaines est avant tout celui de
l’institutionnalisation de l’incertitude »195. Ce nouveau paramètre va prendre une place
encore plus importante avec les transitions des pays de l’Europe Centrale et Orientale.
Adam Przeworski démontre que la démocratie implique une acceptation par les
gouvernés de l’incertitude, car les hommes politiques eux-mêmes vont prendre
conscience que les conjonctures sont changeantes dans la période de transition
démocratique et qu’il existe un risque qu’ils ne puissent pas honorer leurs promesses.
Ce qu’il faut retenir est que les transformations survenues dans l’Europe Centrale
et Orientale ont eu un impact réel sur la transitologie, notamment dans la mutation de
la structuration des débats. On assiste en effet à un glissement des débats structurels
vers des débats en termes de calculs, de choix rationnels des acteurs. De ce fait,
l’analyse des transitions dans cet espace connaît une polarisation entre deux approches
différentes : la transitologie classique d’un côté, et la path dependence, de l’autre.
Michel Dobry explique dans ce sens « Cet espace semble en effet connaître une
polarisation entre deux approches différentes. La première consiste dans ‘l’importation’,
sur ce terrain empirique, des questionnements, schémas d’analyse et hypothèses
substantives élaborés à propos des processus ayant pris place sur des terrains- ou dans
des contextes – a priori très dissemblables, les transitions en Amérique Latine et en
Europe du Sud ; il s’agit de ce qu’on pourrait appeler la transitologie classique,
marquée justement par l’orientation stratégique mentionnée à l’instant, c’est-à-dire
mettre l’accent sur les choix des acteurs des transitions, leurs dilemmes tactiques, leurs
propensions où réticences à passer des compromis avec d’autres acteurs politiques ou
d’autres forces sociales. La seconde approche, celle de la path dependence, s’est au
contraire affirmée à l’occasion de l’analyse des transitions en Europe Centrale et
Orientale et, au moins en principe, s’est définie contre le biais téléologique prêté à la

194
SANTISO, Javier, « La démocratie incertaine. La théorie des choix rationnels et la démocratisation
en Amérique Latine » in Revue Française de Science Politique, vol. 43, no.6. 1993, pp. 970-993
195
Ibid, op. cit. p. 979

156
transitologie classique. La où cette dernière insistait surtout sur les calculs des acteurs
et leurs décisions à court terme, l’approche de la path dependence met en scène les
héritages du passé propre à chacune des sociétés considérées, et au poids causal de ce
passé pour les trajectoires historiques de ces sociétés. Pour cette seconde approche, les
transformations que connaissent les sociétés concernées, en particulier- mais en aucun
cas exclusivement-au plan économique, résultent d’abord de combinaisons des
ressources institutionnelles et organisationnelles héritées, sous des formes éclatées et
dispersées, des anciens régimes »196.
Nous nous proposons donc de mettre en lumière les nouvelles approches
théoriques qui intègrent la variable de l’incertitude en tant que variable à part entière
dans l’analyse des transitions. De plus, concernant les pays de l’Europe Centrale et
Orientale, le but de notre analyse est de souligner les spécificités conceptuelles propres
à cette aire géographique (Section 1).
Dans un deuxième temps, une fois la variable incertitude, inhérente à la
transition démocratique, considérée comme acquise, nous centrerons notre analyse sur
les approches théoriques qui intègrent l’héritage laissé par l’ancien régime communiste,
dans le cadre de la path dependence. Nous prendrons ainsi en compte les séquences
historiques et la temporalité dans l’analyse des transitions, pour mieux comprendre le
modèle de triple transition de Claus Offe, mais aussi pour souligner la portée du facteur
international (Section 2).

Section 1 Les théories de l’incertitude

L’histoire récente depuis les années 1980 a infirmé les théories selon lesquelles
la démocratie dépend directement d’un certain niveau de développement économique.
De nos jours, la plus grande partie des auteurs s’accordent à dire que, s’il y a un lien
indéniable entre développement économique et démocratie, ce n’est pas pour autant que
le développement économique est la condition sine qua non de l’avènement de la

196
DOBRY, Michel, « Les transitions démocratiques. Regards sur l'Etat de la 'transitologie'», in Revue
française de science politique, vol. 50, no.4-5, 2000, introduction, p.581

157
démocratie. Désormais ces deux notions sont complémentaires dans l’étude des
changements de régime. Quant aux orientations théoriques, les années 80 témoignent
aussi du passage, des macro aux micro-analyses, des structures collectives aux acteurs
individuels. Une attention particulière va être désormais accordée non seulement aux
contextes nationaux et internationaux, mais aussi aux acteurs, à leurs choix et leurs
stratégies.
Javier Santiso explique ainsi : « Cette réorientation des modèles d’interprétation
des processus de chute, de transition et de consolidation repose sur deux postulats
essentiels. Le premier est que les études des préconditions n’accordent qu’une faible
importance aux variables politiques alors que celles-ci sont déterminantes pour la
compréhension des processus de démocratisation. Le second postulat du paradigme du
choix rationnels repose sur l’idée que, lors des changements démocratiques, l’action
stratégique, les choix et l’habilité des acteurs sont décisifs ».197 Afin de mieux illustrer
cette hypothèse de rationalité imparfaite dans un contexte d’incertitude propre à
l’espace post communiste nous allons nous appuyer sur trois modèles théoriques : celui
d’Adam Przeworski, celui de Guillermo O’Donnell ainsi que celui de Alfred
Hirschman.

A. L’incertitude comme variable à part entière du processus


transitionnel

Soulignons tout d’abord que l’avènement de la démocratie suite à un processus


transitionnel est doublement incertain : dans son processus et dans son résultat. Javier
Santiso explique dans ce sens, dans un article intitulé symboliquement « La démocratie
incertaine » : « Les transitions démocratiques ne conduisent pas ‘naturellement’ à la
restauration ou à l’instauration d’un régime démocratique. Et même installée, la
démocratie n’est jamais pérennisée, car, comme le soulignait Karl Popper, le ‘paradoxe
de la démocratie’ réside dans le fait que celle-ci peut démocratiquement se nier elle-
même et opter pour la dictature. Mais surtout, la démocratie des sociétés transitionnelles

197
SANTISO, Javier, « La démocratie incertaine. La théorie des choix rationnels et la démocratisation
en Amérique Latine » in Revue Française de Science Politique, vol. 43, no.6. 1993, pp. 970-993, op. cit.

158
est incertaine, elle n’est que l’artefact d’un processus lui-même incertain au sein duquel
les choix et l’articulation des préférences existent dans un contexte où ‘les règles du
jeu’ sont elles-mêmes instables, changeantes et négociables, car ce qui est en jeu dans
les transitions, c’est précisément la détermination des règles présentes et à venir. La
rationalité des acteurs de la transition démocratique se trouve donc, dans ce contexte
d’incertitude, limitée ».198
Dans le même sens, plusieurs auteurs ont souligné que le processus de transition
peut inciter les acteurs à adopter des choix qui, au moins à première vue, semblent
contraires à leurs intérêts (par exemple, le cas du Président roumain Ion Iliescu qui va
faire des choix en faveur de la démocratie pour contenter les masses - nous analyserons
ce cas plus loin). Guy Hermet affirme ainsi que, paradoxalement, « les meilleurs
stratèges de la démocratisation ne sont pas toujours les démocrates les plus
convaincus »199. On est ici à un tournant dans l’analyse des logiques de comportement
de l’acteur / l’électeur rationnel. Il devient de plus en plus évident que le comportement
des acteurs demeure imprévisible et incertain, dans des conditions présentées comme
graves et sérieuses. Philippe Braud parle de la « dimension psycho-affective » 200 , à
prendre en compte, dans la mesure où les choix des acteurs se fondent davantage sur
cette dimension-là que sur des calculs rationnels.
La question de la rationalité limitée des acteurs dans un contexte d’incertitude tel
que celui des transitions démocratiques, a été analysé par Adam Przeworski, Guillermo
O’Donnell, Philippe C. Schmitter, quelques autres auteurs. Cette question est d’autant
plus passionnante, qu’elle met en évidence les problèmes de perception de la réalité et
d’évaluation des ressources pendant les périodes de crise. Dans son analyse des crises
politiques, Michel Dobry souligne que, pour mieux comprendre ce phénomène,
plusieurs dimensions doivent être prises en compte : «- en premier lieu, les difficultés
(…) à identifier des cheminements ou des séquences historiques qui en seraient typiques
(…) ;- le poids de détermination du passé, celui qui est censé compter, et la façon dont
il compte ; s’agissant plus spécialement des approches de la path dependence (…) ; -
les’ bifurcations’ historiques ou critical junctures observables, ou au moins supposées
telles (…) assimilées à de ‘grands ‘ événements (…) ; - enfin, ce dont est fait un
système démocratique consolidé et ce en quoi consiste le processus ou la phase de

198
Ibid, op. cit. p. 972
199
HERMET, Guy, Aux frontières de la démocratie, Paris, PUF, 1983, p. 207
200
BRAUD, Philippe, « Le jardin des délices démocratiques », in Politix, vol.5, no. 27, 1992, pp 162 et
165

159
consolidation qui est supposée conduire à cet état de consolidation à ne pas confondre
avec le processus de transition lui-même ; l’une des sources majeures des difficultés sur
lesquelles butte à cet égard la transitologie réside dans l’usage, à première vue
séduisant, mais incontrôlable et passablement essentialiste, de l’idée de l’incertitude en
tant que caractéristique définitionnelle de la démocratie »201.
Si nous partons du postulat que la transition démocratique est une suite logique
d’événements, de séquences, de chemins ou trajectoires, nous prenons le risque de
tomber dans l’idée reçue selon laquelle une transition démocratique va aboutir d’office
à un régime démocratique, suite à une « only best way ». Le modèle d’Adam
Przeworski, démontre qu’il n’y a pas une seule voie pour atteindre la démocratie et que,
dans le processus transitionnel, outre les choix des acteurs eux-mêmes, ce qui a une
importance capitale, ce sont sans doute les points d’embranchement et les bifurcations à
partir desquels les transitions peuvent diverger. L’auteur nous présente ainsi un modèle
innovant qui traduit « une analyse en termes de choix stratégiques des acteurs des
transitions et des séquences historiques ordonnées ‘en arbre’, mais épousant les lois de
développement historique »202.

1- Le modèle théorique de Przeworski

Przeworski prend un point de départ classique (le « breakdown » du régime


autoritaire) et conceptualise un modèle au sein duquel des «situations stratégiques »
vont conduire, à travers l’action des acteurs politiques rationnels, à une démocratie
auto-entretenue, qu’il nomme « self sustaining democracy ». Bien évidemment, la
démocratie auto-entretenue est conçue comme un résultat possible du processus
transitionnel, un parmi d’autres que la transition peut engendrer. Aussi, au sein de ce
modèle, le processus de transition démocratique est composé de plusieurs phases
distinctes et logiques : la libéralisation du régime autoritaire, la phase de
démocratisation, ensuite la phase de consolidation de la nouvelle démocratie.
L’approche de Przeworski est relativement classique de ce point de vue, car il préconise

201
DOBRY, Michel, « Les voies incertaines de la transitologie. Choix stratégiques, séquences
historiques, bifurcations et processus de path dependence», in Revue française de science politique,
vol.50, no. 4-5, août-octobre 2000, op. cit., p,587
202
Ibid, op. cit. p. 592

160
pendant la phase de libéralisation, une institutionnalisation des conflits économiques, le
contrôle de l’armée par la nouvelle classe politique et l’institutionnalisation des
nouvelles règles du jeu démocratique.
Pour l’auteur, le régime est divisé entre les « hardliners » ou des acteurs qui ne
veulent pas entamer des réformes même quand ils sentent que la survie du régime est en
jeu, et les « liberalisers », des acteurs dont l’intention au moins au début du « dégel »
n’est pas de détruire le système, mais seulement d’élargir ses bases sociales en cooptant
de nouveaux segments de la société civile. Cette stratégie de la part des « liberalisers »
est censée leur permette de réduire la/les tensions sociales et de consolider leur position
au détriment des « hardliners ». Przeworski nous propose ainsi, le modèle suivant en
« arbre » :

« Liberalisers »

Statu quo dictatorial la société civile

Système « liberalisers »
dictatorial élargi

Dictature rétrécie insurrection transition

Schéma d’après A. Przeworski, « The Game of Transition », op. cit. p.112

En résumé, l’auteur propose quatre sorties possibles du processus transitionnel,


en fonction des interactions entre les différents acteurs :

1° Le « statu quo dictatorial », qui implique que les éléments contestataires de la société
civile sont « intégrés » au sein du régime autoritaire, mais ce n’est pas pour autant que

161
le régime va entamer, ni garantir des réformes démocratiques. Par contre, la possibilité
que le régime entame des réformes démocratiques ultérieurement, existe.
2° Le « système dictatorial élargi », au sein duquel des acteurs qui s’identifient comme
des « proto libérateurs » (traduction libre) lancent des signaux qui traduisent leur accord
à tolérer des organisations et/ou associations en dehors du système. Dans ce cas, la
transition vers un régime démocratique se fait avec succès.
3° Le « système dictatorial rétréci », au sein duquel la société civile continue de
s’organiser de façon autonome. Dans ce cas, les « liberalisers » peuvent continuer avec
succès le processus transitionnel vers une « self sustaining democracy ».
4° Enfin, en cas d’échec dans le processus de « breakdown » du régime, outre la
répression, le durcissement du régime est toujours envisageable.

Dans le même temps, deux autres issues sont envisageables.


La première issue, de type social, met en évidence le fait que le leader peut
devenir très connu, avoir des contacts avec d’autres acteurs clés à l’étranger, ce qui
entraînera un changement de perception de l’opposition, la rendant moins menaçante
qu’au départ.
La deuxième issue revêt, quant à elle, une dimension psychologique. Les
« liberalisers » peuvent se rendre compte qu’ils n’ont finalement pas tant à perdre dans
une transition démocratique, en tout cas pas autant qu’ils pouvaient le penser au début.
Ils courent néanmoins le risque de minimiser l’impact des changements engendrés par
un changement de régime, de ne plus avoir « peur » de la démocratie. Dans ce cas, ils
peuvent supposer (à tort dans la plupart des cas) qu’en étant la force sociale la mieux
organisée dans la société, ils peuvent facilement gagner les élections.

Il nous semble également important de rappeler que Przeworski distingue quatre


types d’acteurs politiques qui participent à son modèle. Il place donc d’un côté les
« hardliners » et les « reformers » au sein de l’appareil d’Etat autoritaire ; de l’autre
côté, il situe les « moderates » et les « radicals » au sein de la société civile. Les
« hardliners » sont le noyau répressif dans une dictature, alors que les « reformers »
sont recrutés parmi les politiques du régime. Ceux-ci peuvent également être recrutés
parmi les responsables des coopératives agricoles ou au sein de la bourgeoisie encore en
place. Ces individus préfèrent les réformes, car elles représentent pour eux la clé pour
accéder aux technologies modernes, à une plus grande souplesse de management et à
des perspectives de carrière.

162
Au sein de la société civile, la différence majeure entre « moderates » et
« radicals » réside non pas dans le but recherché, qui demeure le même, que dans la
peur des « hardliners ». En même temps, selon Przeworski, il n’y a que deux scénarios
qui peuvent induire un équilibre menant à la démocratie. Dans le premier, les
« radicals » cessent d’être des radicaux. Une fois que le cadre démocratique est établi
par un accord entre les « moderates » et les « reformers », les « radicals » vont se
transformer en « moderates ». Dans le deuxième, les « moderates » vont préférer la
démocratie à une alliance avec les « radicals ».
Nous pensons que la plus grande innovation apportée par ce modèle, réside dans
son analyse des « situations stratégiques » au sein de chacune des phases qui
caractérisent le processus de transition démocratique. Ainsi, au sein de ces phases, il y a
des embranchements qui, en fonction des choix des acteurs dans le cadre des
« situations stratégiques », vont déboucher sur une trajectoire distincte au sein du
processus transitionnel. Sont ainsi mis en évidence quatre embranchements différents.
Trois d’entre eux (au sein desquels la société civile est protégée et même encouragée à
se développer) vont conduire à une transition démocratique classique, à la suite de
laquelle une démocratie auto-entretenue va voir le jour. Le dernier embranchement
présente la possibilité de ne pas aboutir à une transition démocratique, car l’un des
acteurs clé, les ‘liberalisers’, va prendre la décision stratégique à un instant T
d’empêcher et/ou de ne pas adhérer aux mouvements de mobilisation de la société
civile. Pour l’auteur, ce nouvel élément implique que la répression de la mobilisation de
la société civile empêche la démocratie d’advenir.
Mais, pour une analyse plus approfondie du modèle, il convient souligner deux
points, assurément très importants. Tout d’abord, ce qui a un impact essentiel sur
l’avènement de la démocratie, ce n’est pas tellement le point de départ du processus, ses
conditions initiales, mais surtout la trajectoire que des acteurs rationnels vont imposer
au processus transitionnel, toujours dans ce climat d’incertitude propre aux
changements de régimes et aux crises politiques. Ensuite, on se trouve en présence
d’une seule trajectoire vers la démocratie, vue ici comme « the only best way » ; en
effet, il y a au sein de cette trajectoire des situations stratégiques et des acteurs
rationnels qui vont choisir le meilleur chemin vers la démocratie.
Par contre, ce qui nous interpelle, c’est (toujours en référence au modèle de
Przeworski) que les séquences des choix sont les mêmes pour les acteurs, quelle que
soit la durée de la phase de libéralisation. Or ,il est bien connu que la situation est plus
instable pendant la phase de libéralisation et qu’il est pratiquement impossible d’avoir

163
les mêmes séquences pendant une phase qui ne dure que quelques mois (comme ce fut
le cas en Pologne) et pendant une phase qui dure des années (par exemple en Roumanie,
avec des allers et retours entre la ‘démocratie originale’ 203 et la véritable démocratie
libérale). Puisque l’incertitude occupe une place centrale au sein de ce modèle
d’analyse, il convient de mesurer son impact sur le processus transitionnel.

2- L’incertitude dans le modèle de Przeworski

Nous nous proposons d’analyser le modèle de Przeworski à la lumière de la


nouvelle variable de l’incertitude. « Le processus d’établissement de la démocratie, note
A. Przeworski, est un processus d’institutionnalisation de l’incertitude,
d’assujettissement de tous les intérêts à l’incertitude. Dans un régime autoritaire, des
groupes, essentiellement des forces armées, ont la capacité d’intervenir si le résultat
d’un conflit est contraire à leurs intérêts…. Dans une démocratie, aucun groupe n’est
capable d’intervenir si un conflit intervient et empêche ses intérêts de se réaliser. La
démocratie suppose que tous les groupes doivent soumettre leurs intérêts à
l’incertitude… »204.
Afin de démontrer que l’incertitude est une caractéristique propre à un régime
démocratique, Przeworski met en évidence le fait que l’avènement des conflits dans un
régime démocratique est incertain, et même beaucoup plus incertain que dans d’autres
types de régimes politiques. De ce fait, aucun acteur ne peut avoir une vision globale et
objective ni sur le régime, ni sur l’impact des stratégies. Tout contrôle des résultats des
conflits étant impossible, cela constitue un pas décisif vers la démocratie. Concernant le
modèle de Przeworski, Javier Santiso écrit précisément : « La démocratie est avant tout
un système régulant et organisant l’incertain, un processus délibératif ‘of day to day
supervision’, dans lequel les résultats ne sont jamais connus ex-ante. Dans cette
perspective, la transition est bel et bien l’institutionnalisation, toujours réversible, de
l’incertitude. La rationalité des choix et des stratégies des acteurs de la transition se
trouve ainsi soumise à un certain nombre d’incertitudes tenant, notamment, à la
difficulté d’identifier clairement les parties intervenant dans le processus, à l’extrême

203
Nous faisons référence à la notion de 'démocratie originale', telle que conçue et mise en pratique par
le Président Ion Iliescu de 1990 à1992.
204
PRZEWORSKI, Adam, Democracy and the Market, Cambridge University Press, 1991, p. 49

164
volatilité des positions et des coalitions des autres parties prenantes et aussi à
l’instabilité des calculs et des intérêts des partenaires-adversaires »205.
Pour notre part, nous rejoignons le point de vue de Przeworski, qui cherche à
démontrer que l’issue des conflits dans un régime démocratique et/ou en transition est
incertaine. Par contre, nous estimons que la deuxième partie de son postulat (selon
laquelle l’avènement des conflits et leurs évolutions sont encore plus incertains dans
une démocratie que dans un régime autoritaire) manque de substance. En effet, dans sa
démonstration, l’auteur accentue l’incertitude des régimes démocratiques, qui contraste
avec l’incertitude au sein des régimes autoritaires. Ainsi, son argument de base relatif à
l’incertitude est que, dans un système démocratique, tous les acteurs doivent respecter
la majorité existante ou à venir. De ce fait, tout accord sur d’éventuelles décisions à
prendre est quasiment impossible, car une nouvelle majorité peut naître à tout
moment, ce qui conduit à admettre que l’incertitude est considérable.
De plus, dans un système démocratique, la majorité peut changer à la suite
d’élections libres et périodiques ; de sorte que la démocratie n’est pas simplement un
système conduit par une seule majorité. Cet état de fait remet en cause le modèle de
Przeworski à deux points de vue. Tout d’abord, une autre majorité peut arriver au
pouvoir, car même si l’opposition est en minorité à un instant T (et toutes les minorités
sont protégées par la loi dans une démocratie), la donne peut changer suite à des
élections libres. La majorité au pouvoir doit respecter certaines limites ; le non-respect
de ces limites, implique que la démocratie n’en est plus une. Deuxièmement,
Przeworski part du principe que la plupart des démocraties ont des constitutions écrites
(à quelques exceptions près comme la Grande Bretagne) et le postulat de l’auteur, selon
lequel les règles du jeu démocratique peuvent être changées par la nouvelle majorité au
pouvoir, n’est pas conforme aux constitutions de pays démocratiques. Des changements
dans les règles du jeu ou des changements dans la constitution sont généralement des
processus très longs et très complexes et demandent plus de temps que celui dont
dispose une majorité au pouvoir. C’est principalement pour cela que des changements
majeurs dans la Constitution d’un pays démocratique n’interviennent pas avec une
fréquence régulière.

205
SANTISO, Javier, « La démocratie incertaine. La théorie des choix rationnels et la démocratisation
en Amérique Latine » in Revue Française de Science Politique, vol. 43, no.6. 1993, op. cit. pp. 970-971

165
Soulignons aussi que, dans une démocratie consolidée, le niveau d’incertitude est
plus réduit que dans un système politique en transition, car généralement la plus grande
partie des professionnels de la politique connaissent et respectent les règles du jeu. La
Constitution est parfaitement connue et intégrée dans les règles du jeu politique. En
même temps, elle a toujours un impact positif sur les logiques et les stratégies des
acteurs (au pouvoir ou dans l’opposition), car celles-ci dépendent des règles
constitutionnelles. Pour résumer, la formalisation des règles du jeu politique (c’est-à-
dire la difficulté d’en changer les plus importantes une fois qu’elles ont été mises en
place et intégrées et le fait que c’est grâce à ces règles que la majorité en place se trouve
au pouvoir) indique que des acteurs au pouvoir n’ont aucun intérêt à rechercher ou à
provoquer un quelconque changement, mais aussi que l’incertitude n’est pas aussi
omniprésente que le soutient Przeworski.
Les expériences récentes survenues dans les pays de l’Europe Centrale et
Orientale ont démontré qu’au moins deux types d’acteurs politiques ont le pouvoir
d’influencer l’agenda des changements politiques dans des pays en crise. Il s’agit de
l’Armée et de la nouvelle classe capitaliste en devenir. Soulignons tout d’abord qu’en
termes de stratégies, les nouvelles démocraties ne peuvent pas procéder à des
changements au sein de l’Armée et cela pour deux raisons différentes. Premièrement,
parce que, dans la plupart des cas, l’Armée est un acteur stratégique dans le changement
de régime. Deuxièmement, parce que l’Armée demeure hermétique aux changements au
sein de ses propres structures, sinon le risque existe qu’elle s’attaque à la nouvelle
démocratie et à ses acteurs (qu’elle a probablement soutenus).
Le modèle imaginé par Przeworski prend, comme acteur politique à part entière,
une classe capitaliste déjà formée, qui a un pouvoir certain sur le maintien de la
démocratie et sur la régulation des incertitudes. Dans les pays en transition
démocratique, au sein des démocraties naissantes, la classe capitaliste va renaître
rapidement si elle a été anéantie par le régime autoritaire, ou elle va relativement vite
reprendre ses marques si elle a seulement été écartée du jeu. Car si la classe capitaliste a
une telle importance, ce n’est pas sans lien avec les capitaux qu’elle peut injecter dans
l’économie, tout en demandant une stabilité du système. Cet argument est mis en avant
par l’auteur dès 1988, pour souligner le poids de la classe capitaliste dans l’économie,
ainsi que dans le système démocratique existant et/ou naissant tout court. Par contre, si
dans une démocratie stabilisée le poids de la classe capitaliste est important car elle
peut avoir une influence sur une éventuelle récession économique qui déstabiliserait le

166
système, ce n’est pas le cas dans le cadre des pays en transition démocratique, où elle
voit son poids et son rôle beaucoup plus restreints.
Nous rejoignons le point de vue de l’auteur selon lequel, là où des acteurs ont
des droits de veto trop élevés, nous ne sommes pas en présence d’un régime
démocratique. A contrario, un droit de veto alloué à des acteurs, démontre bien que
nous sommes en présence d’un régime démocratique. De même, nous pensons qu’au
sein des nouveaux régimes en transition, le droit de veto des militaires et de la classe
capitaliste peut leur permettre de contrecarrer des décisions qui ne leurs sont pas
favorables et d’exercer une influence en leur faveur propre. A ce titre, nous sommes en
présence de l’incertitude inhérente aux acteurs du système démocratique quant à l’issue
de la compétition électorale. Vu la difficulté d’identifier les « intérêts » sociaux
vainqueurs ainsi que les acteurs qui les représentent, Przeworski met en évidence aussi
le fait qu’une nouvelle démocratie est synonyme d’assujettissement de tous les intérêts
à l’incertitude206.

B. Approches stratégiques et modèles explicatifs

L’approche théorique en termes de choix rationnels n’est pas directement liée à


une période de l’histoire en particulier, ni à une aire géographique. Pourtant, il nous
semble utile de souligner qu’elle a pris de l’essor avec les changements de régimes
propres à la troisième vague de démocratisation. La théorie des choix stratégiques et la
théorie des jeux ne sont que deux variantes de choix rationnels. Que ce soit Przeworski,
O’Donnell ou encore Hirschman, ces auteurs et bien d’autres considèrent que les
démocratisations sont le résultat des actions des acteurs rationnels qui vont mettre
en place des stratégies et faire des choix rationnels conduisant à des changements de
type de régime. Deux remarques s’imposent pourtant : tout d’abord, sur le fait que les
choix des acteurs peuvent rencontrer des freins liées aux structures politiques, sociales
et économiques existantes ; ensuite, les choix et les stratégies des acteurs n’ont pas
toujours le résultat escompté et la situation peut ne pas leur être toujours favorable.
Selon Collier et Norden : « L’analyse en termes de choix rationnels est construite sur
des faits réels de la vie politique tels que : 1) les leaders politiques cherchent à

206
PRZEWORSKI, Adam, Democracy and the Market, Cambridge University Press, 1991, pp. 12-13

167
construire des coalitions, afin de pouvoir promouvoir leurs objectifs ; 2) les leaders au
pouvoir vont souvent chercher (quoique pas toujours) à créer des coalitions ce qui leur
permettra de gagner de nouveaux partisans, sans pour autant contrarier leurs
adversaires ; 3) les acteurs peuvent changer facilement de camp dans une ‘bataille
politique’, seulement par désir d’aller ‘avec le gagnant’ ; 4) dans ce contexte les leaders
doivent constamment essayer de convaincre les éventuels partisans qu’ils vont en effet
gagner ; 5) plus les leaders sont compétitifs dans la réalisation de ces objectifs, plus ils
ont des chances d’atteindre leurs objectifs »207 (traduction libre).

1- Le modèle de O’Donnell et Schmitter : la double transition

Comme nous l’avons déjà souligné, l’approche en termes de choix stratégiques


comporte une dimension analytique qui met en avant les stratégies qui vont influencer
la prise de décisions. Soulignons aussi qu’au sein de cette approche, la théorie des jeux
a une place importante. Théorie des choix stratégiques ou théorie des jeux, toutes deux
vont prendre en compte le fait que lors de la prise de décisions, chaque acteur va tenir
compte du comportement des autres acteurs, mais aussi le fait que les acteurs vont
tenter de s’influencer mutuellement. Les choix et les comportements des acteurs
demeurent ainsi très incertains et imprévisibles. Aussi est-il important de rappeler que,
de la même manière que Przeworski, O’Donnell et Schmitter distinguent dans leur
analyse plusieurs niveaux d’incertitude. O’Donnell place l’incertitude au centre de son
analyse : « Non seulement les règles du jeu politique sont en changement constant, mais
généralement elles sont très contestées ; les acteurs vont se battre non seulement pour
satisfaire leurs intérêts immédiats et/ou les intérêts de ceux qu’ils représentent, mais
aussi pour définir les règles et les procédures dont les configurations vont influencer
leur réussite ou leur échec dans le futur »208 (traduction libre).
A la différence de Przeworski (dont le modèle proposait une analyse des
changements de régime suite à la chute d’un régime autoritaire), le modèle que propose

207
COLLIER, David, NORDEN, Deborah L., « Strategic choice models of political change in Latin
America», in Comparative Politics, vol. 24, no. 2, janvier 1992, pp. 229-243
208
O'DONNELL, Guillermo, SCHMITTER, Philippe C., WHITEHEAD, Laurence: Transitions from
Authoritarian Rule: Tentative Conclusions about Uncertain Democracies, Baltimore, 1986, op. cit., p.
66

168
O’Donnell analyse la période qui suit la chute d’un régime autoritaire et explore des
stratégies de consolidation de la démocratie afin d’empêcher un éventuel retour de
l’autoritarisme. De ce fait, puisque son modèle se décline en deux temps différents –
transition et consolidation- celui-ci est aussi appelé le modèle de la double transition.
L’auteur analyse non seulement les probabilités subjectives de succès des acteurs qui
vont œuvrer en faveur d’un changement de régime, mais explore aussi les coûts et les
bénéfices pour tous ceux qui peuvent soutenir un éventuel coup d’Etat. Le point
commun des trois auteurs est donc lié à la recherche d’une stratégie qui pourrait
permettre un changement du contexte dans lequel les choix des acteurs sont opérés.
Soulignons aussi que, pour O’Donnell, l’incertitude est aussi directement liée au
fait qu’aucun des acteurs ne peut connaître avec précision les choix des autres acteurs.
De ce fait, non seulement l’incertitude est fonction de l’instabilité des règles du jeu
démocratique, mais les stratégies et les choix des individus, notamment des élites,
peuvent être à l’origine des changements de régime. A la différence de Przeworski (qui
identifie quatre types d’acteurs en faveur du changement du régime et des acteurs qui
favorisent le statu quo, fonction du degré des risques pris et de la balance des coûts/
bénéfices), O’Donnell se focalise sur deux types d’acteurs. Son approche centrée sur la
préférence des acteurs le conduit à identifier des acteurs engagés dans le processus de
changement de régime et d’autres qui vont intervenir seulement dans le processus de
consolidation démocratique.
Par contre, l’analyse d’O’Donnell rejoint celle d’Hirschman, car les deux auteurs
vont prendre en compte les complications que peuvent induire les différents niveaux des
préférences des acteurs, mais aussi les changements dans ces préférences. Et si
initialement O’Donnell partait d’un modèle selon lequel les préférences des acteurs sont
figées, il finit par prendre en compte les possibilités de changement et d’évolution des
préférences des acteurs au sein du jeu démocratique (car les acteurs eux-mêmes peuvent
changer). Un autre point commun que partagent cette O’Donnell et Przeworski est celui
de l’origine et du seuil de la formation d’une coalition. Pour Przeworski, ce seuil est
atteint lorsque « le nombre des acteurs nécessaires et suffisant pour créer un
mouvement vers une libéralisation couronnée de succès est atteint » 209 (traduction
libre), pour O’Donnell ce seuil est plus complexe. De ce fait, il explique que : « étant
donné le niveau de répartition des préférences parmi les acteurs, la décision de

209
COLLIER, David, NORDEN, Deborah L., « Strategic choice models of political change in Latin
America», in Comparative Politics, vol. 24, no. 2, janvier 1992, pp. 229-243, op. cit. p. 237

169
participer ou non au processus de renversement du régime est non seulement fonction
de ces préférences mais aussi des coûts et bénéfices anticipés de leur participation, qui
restent à leur tour tributaires des choix que d’autres acteurs vont effectuer. Une autre
hypothèse déjà valide est que les coûts de la participation vont décroître, si le nombre
des acteurs engagés dans le processus va augmenter » 210 (traduction libre)
Autrement dit, à partir du moment où la coalition en faveur du changement de
régime réunit un assez grand nombre de membres, l’apparente probabilité de la réussite
de la coalition croît presque réellement (car le risque d’échec existe toujours) et
l’avantage de joindre cette coalition croît proportionnellement. Pour l’auteur ainsi que
pour Przeworski, au sein de cette coalition l’ancienne bourgeoisie et l’armée occupent
une place de choix. Soulignons aussi que, pour les acteurs qui se disent ‘neutres’, le
choix de rejoindre ou pas le mouvement est très subjectif. Dans la construction d’une
coalition la valeur présente des résultats et les conséquences des agissements des
acteurs est difficilement prévisible. Quoi qu’il en soit, quels que soient les acteurs qui
constituent la coalition, il est primordial que des acteurs comme l’armée ne soient pas
opposés aux réformes, à la transition démocratique ou à la consolidation démocratique.
Cette idée est centrale dans le modèle d’O’Donnell puisque celui-ci se décline autour
des deux axes principaux : la transition démocratique d’abord, la consolidation
démocratique par la suite.
N’oublions pas que le point de départ du modèle d’O’Donnell est le risque de
retour en arrière vers un régime autoritaire, suite à une transition démocratique qui
échoue. Ce qui explique le fait qu’il complète son modèle avec une autre étape clé du
processus de démocratisation, la consolidation. Comme le souligne bien Michel
Dobry, la transition se déroule dans un contexte d’incertitude, ce qui explique que les
acteurs ont des difficultés pour : « s’orienter, calculer et interpréter les situations ou
même les identités des autres protagonistes (…) car les contraintes ou déterminations
qui pèsent alors sur les acteurs, leurs perceptions et leurs calculs ne sont pas les
mêmes(…) »211. Une autre difficulté spécifique aux transitions est européennes est liée
au fait que la transition politique s’accompagne d’une transition économique. Si ces

210
Ibid, op. cit.,p. 237-238. Les auteurs font référence à l'article de O'Donnell paru en 1985 "Notes for
the Study of Democratic Consolidation in Contemporary Latin America", The Helen Kellogg Institute
for International Studies, University of Notre Dame, 195, p. 71
211
DOBRY, Michel, « Les voies incertaines de la transitologie. Choix stratégiques, séquences
historiques, bifurcations et processus de path dependence», in Revue française de science politique,
vol.50, no. 4-5, Août-Octobre 2000, op. cit.

170
deux étapes sont réussies, alors seulement le processus de consolidation peut
commencer.
Par contre, l’auteur met en garde contre les risques qu’implique une
consolidation. Car, si d’un côté la consolidation est synonyme d’une assise du régime,
de l’autre il y a un risque de figer « des institutions politiques incomplètes, limitées ou
fonctionnant mal, par souci de stabiliser et de consolider les changements intervenus
dans le régime. En conséquence, toute évolution démocratique supplémentaire devient
plus difficile et tend à être interprétée comme une menace planant sur la consolidation
du régime » 212 . Ce qui compte selon nous et qui correspond le mieux à la réalité
spécifique des pays de l’Europe Centrale et Orientale, c’est que le changement n’est pas
incompatible avec l’institutionnalisation du régime, mais aussi que la consolidation
n’est en aucun cas fonction des régimes politiques statiques. Il est clair que les jeunes
démocraties sont en constante mutation, les acteurs quant à eux en constante interaction,
ce qui induit que la consolidation est un processus continu. Mais la mise en place de ce
modèle doit être fait en tenant compte aussi de la qualité des démocraties issues des
transitions démocratiques, tout en prenant garde au risque de ne pas tomber dans le
piège d’une seconde transition au lieu d’une consolidation. Dans ces conditions, la
consolidation ne doit pas viser exclusivement la stabilisation et l’institutionnalisation
des nouvelles règles politiques, dans la mesure où elles vont forcément changer à un
moment ou un autre.

2. Le modèle d’Alfred Hirschman: ‘reform mongering’

Dans la lignée des modèles qui illustrent les approches stratégiques des acteurs,
celui d’Alfred Hirschman intitulé « reform mongering » explique comment, dans un
contexte d’incertitude des transitions, les Gouvernants peuvent accroître la stabilité du
régime et le succès des réformes qu’ils souhaitent mettre en place, grâce à la
construction de coalitions politiques gagnantes. A cet égard, son modèle complète celui
de Przeworski et O’Donnell, en se concentrant essentiellement sur des réformes qui
vont permettre la démocratisation (propre à Przeworski) ou la

212
GUILHOT, Nicolas, SCHMITTER, Philippe C, « De la transition à la consolidation. Une lecture
rétrospective des democratization studies», in Revue Française des Science Politique, vol.50, no. 4,
2000, op. cit, p. 625

171
démocratisation/consolidation (propre à O’Donnell). Ces réformes sont possibles grâce
à des coalitions qui vont influencer la perception de certains événements, comme par
exemple les révolutions. Pour Hirschman les acteurs se trouvent divisés en deux groups
différents en fonction de leurs préférences et implications dans le changement de
régime. Ainsi nous sommes en présence des conservateurs et des progressistes qui vont
être pour ou contre des réformes en faveur de la démocratie toujours, selon leurs
préférences.
Ainsi, selon l’auteur, une réforme négociée demande : « 1) des concessions
mutuelles vis-à-vis des votes accordés par des acteurs aux questions qui les concernent
le plus ; 2) d’établir un lien entre les différentes problématiques et de convaincre les
acteurs que le succès de leurs réformes est fonction du succès des réformes du camp
opposé ; 3) de former des alliances nouvelles pour chaque problématique»213 (traduction
libre). Malgré ces arguments, nous pensons que ce type de réforme peut permettre à des
acteurs de créer de nouvelles alliances, car à un moment ou un autre cela peut être dans
leur intérêt. De la même manière, le modèle mis en place par Hirschman est facilement
applicable aux pays de l’Est, car il illustre le choix des acteurs au moment des
révolutions et concerne ainsi les perceptions des acteurs vis-à-vis du processus
révolutionnaire. C’est pourquoi Hirschman démontre qu’au moment où la révolution se
présente comme une possibilité réelle, « l’instinct de préservation va inciter les
décideurs à ‘donner’ quelque chose (dans le sens de faire de concessions ou s’impliquer
davantage dans le processus révolutionnaire) afin de ne pas tout perdre »214 (traduction
libre).
C’est à partir de ce seuil que les initiateurs / négociateurs des réformes vont tout
faire pour convaincre les conservateurs qu’une réforme peut réduire la probabilité d’une
révolution, espérant ainsi réduire ou au moins modifier leur perception de la situation et
la rendre plus subjective. Selon Hirschman : « il est très probable que les acteurs de la
révolution redoublent d’effort s’ils se rendent compte que le support sur lequel ils
voulaient construire la révolution s’amenuise »215 (traduction libre). Nous pensons donc
que ces probabilités subjectives peuvent avoir un impact différent sur les acteurs à la
tête de la coalition, mais aussi sur les acteurs qui ont l’intention de les rejoindre. De la

213
HIRSCHMAN, Albert O, « Models of Reform- Mongering», in Journeys Toward Progress: Studies
of Economic Policy-Making in Latin America, Garden City, New York, Doubleday, 1965, p. 371
214
Ibid, op. cit. p. 359
215
Ibid, op. cit. p. 355

172
même manière, nous sommes en présence de la possibilité qu’une perception trop
subjective de la situation soit erronée et qu’elle conduise à une implication moins
importante des acteurs conservateurs dans un éventuel processus révolutionnaire.
Soulignons aussi, concernant ce modèle, qu’il est possible qu’il ne trouve jamais
d’application concrète. Par exemple, la condition sine qua non de l’existence même de
ce modèle est une l’avènement d’une révolution ; de même, l’une des ses techniques
privilégiées est de convaincre les conservateurs du régime d’entamer des réformes afin
que la probabilité d’une révolution se réduise. Nous avons décidé de revisiter ce
modèle, dans la mesure où il a trouvé un deuxième souffle avec les révolutions
survenues dans les pays de l’Est en 1989. Les trois modèles d’analyse des choix
stratégiques des acteurs dans un contexte d’incertitude avérée se complètent
mutuellement et trouvent tous un écho dans les changements de régime propres aux
pays de l’Est.
De nombreuses analyses de ces modèles ont été effectuées avec le temps, ainsi
que des synthèses. Il nous semble utile de rappeler ici celle réalisée par David Collier,
car elle reste à notre avis la plus complète et la plus synthétique. L’auteur démontre que
l’approche en termes de choix stratégiques, en comparaison avec d’autres approches,
met l’accent sur les opportunités de choix et de changement qu’ont les acteurs dans un
processus de transition démocratique. Mais le plus important sans doute reste le fait que
ce type d’approche s’inscrit dans une démarche de complémentarité et/ou de
convergence avec d’autres types d’approches utilisés dans l’étude des transitions
démocratiques.

173
Référence: Comparative Politics 24, N° 2, January 1992, p.229-43
Figure 1: Building Blocks of the Models

HIRSCHMAN PRZEWORSKI O’DONNELL

ORGANIZATION OF THE MODELS


Goal Being Reform Democratization Democratic
Promoted Consolidation
Approach to Preference Focus on Preference
Defining Actors Centered Risk-Aversion Centered
Key Reformers, Risk-Insensitive Consolidators
Actors Conservatives, Advocates of (C’s), Prefer
Revolutionaries, Democracy or Breakdown (B’s),
Plus Intermediate Authoritarianism; and Neutrals (N’s)
Categories Risk Averse Actors
with More
Contingent
Preferences
Definition Categories of Focus on Whether Continuum from
of Preference Advocates, Balance of Advocates of
Distributions Opponents, and Benefits and Risks Democratic
Intermediate leads to Consolidation to
Positions Participation in Advocates of
Democratizing Breakdown of
Coalition Democracy
Focus on Not a Central Central Concern Central Concern
Thresholds Concern

|STRATEGIES FOR PROMOTOR OF CHANCE|


Coalition Central Not Crucial to
Building Based Concern Discussed Game between
on Issue- Linkage C’s and N’s
Modify Subjective Focuses on issue- Central Central
Probabilities of Linkage to Concern Concern
Success Subjective
Probability of
Revolution
Changing Costs Not Discussed Not Discussed Central Concern
Modify Not Not Central
Perceptions of Discussed Discussed Concern
Costs
Role of Signals Inform Leaders of Inform Risk- Consolidators Use
and Symbols Threats Such as Averse Actors of Media To signal
High Probability of Their Position Impending
Violence or Relative to “K” Changes in Costs
Revolution

174
Section 2 Les théories du choix rationnel de l’acteur

Plus de vingt années après, le phénomène 1989 a acquis une dimension


historique beaucoup plus importante que prévue. Comme nous l’avons déjà souligné,
l’effondrement de l’Empire soviétique, donc la fin du partage du monde entre l’Est et
l’Ouest, constitue le point de départ des bouleversements qui ont secoué l’Europe et qui
ont eu un impact sur le monde entier. On a assisté à la naissance de nouveaux Etats
démocratiques et à la formation de régimes autoritaires avec des prétentions territoriales
(cf. l’ex-Yougoslavie). De plus, le système des relations internationales a été bouleversé
et un modèle d’intégration régionale s’est mis en place. Face à la crise des Etats et à
leur incapacité d’assumer au moins temporairement leurs prérogatives, le rôle des
acteurs internationaux devient crucial et leur intervention n’est plus vue comme une
ingérence dans les affaires internes de l’Etat. Tous ces changements ont été rendus
possibles par la chute presque soudaine du communisme.
Avec le recul que nous offrent plus de vingt années de transition démocratique,
le terme de transformation semble, à ce jour, plus approprié que celui de transition. Il
nous offre la possibilité d’appréhender les changements sociaux dans les pays de
l’Europe Centrale et Orientale à travers une approche sociologique et historique du
politique et de l’action collective. Il a aussi le mérite de permettre une lecture des
interventions des acteurs en fonction de leur rationalité et de leurs choix. De même,
dans notre analyse, le facteur incertitude reste l’un des éléments clé. Outre la prise en
compte du passé, l’incertitude demeure indispensable dans la bonne compréhension des
processus de changement. Selon Jean-Yves Potel : « L’incertitude ne provient ni de
l’enrayement de telle ou telle mécanique du fait de l’inexpérience ou de la maladresse
de ses utilisateurs, ni même de l’irrationalité du choix des acteurs, mais de ce bricolage
permanent entre des organisations qui se dérobent et des valeurs instables. (…) La fin
du système communiste en Europe a sans doute libéré des millions de personnes du joug
totalitaire, mais elle n’a pas été forcement progressiste »216.
Le point de départ des transformations qui ont eu lieu dans les pays de l’Europe
Centrale et Orientale réside dans la crise du système communiste, perçu comme un

216
POTEL, Jean-Yves, « La fin du communisme », in Strates, vol.12, 2006, mis en ligne le 19 juillet
2007, consulté le 07 novembre 2010. http://strates.revues.org/1612

175
système totalitaire. Par contre, la remise en cause et le renversement d’un Parti Etat
n’est pas un phénomène propre à l’Europe. Mais ce qui caractérise les transformations
dans cette aire géographique, c’est la quasi-simultanéité des transformations politiques
et économiques et, surtout, la remise en cause de l’intégrité territoriale des Etats. C’est
la première fois dans l’histoire des transitions que ce phénomène survient : les
frontières de certains Etats vont se redessiner, non sans conséquences, parfois lourdes.
Soulignons que l’année 1989 est synonyme de crises politiques qui ont engendré
des réactions en chaîne : de la Pologne à l’effondrement des régimes politiques
communistes dans les ex-pays satellites de Moscou, en passant par la crise hongroise, la
dislocation de l’ex Yougoslavie, la chute du Mur de Berlin. De plus, c’est la première
fois que le facteur international acquiert une place de choix dans le processus de
changement des régimes. Sans y être contraintes, les nouvelles démocraties vont céder
temporairement une partie de la gestion des affaires de l’Etat à des organismes et des
acteurs extérieurs. On mettra en lumière d’abord ce que Claus Offe a nommé « la triple
transition » et aussi l’importance croissante du facteur international, puis on proposera
une lecture critique des « critical jonctures » et de l’impact de l’élément temporel dans
l’analyse des transitions.

A. La transitologie micro-orientée : l’acteur, élément clé


d’une transition démocratique réussie

Comme nous l’avons déjà souligné, les bouleversements qu’ont connus les pays
de l’Europe Centrale et Orientale au début des années 90 constituent un champ d’étude
et d’expérimentation inédit pour la science politique. On rappelle ici que, avec les
transitions démocratiques des pays de l’Amérique Latine et de l’Europe du Sud, l’accent
a été mis sur les approches macro économiques et endogènes (les désormais bien connus
pré-conditions) pour comprendre et expliquer ces changements. Mais aujourd’hui
encore, les thèses mises en avant par les théories de la modernisation ont été largement
discréditées à la suite des événements communément désignés par le terme de
« troisième vague des transitions ». Le débat sur les pré-requis économiques et culturels
de la démocratie n’est pas dépassé, nous avons assisté à un glissement de ce concept
vers la consolidation démocratique. Nous assistons de ce fait à la naissance d’une
double transition, économique et politique, mais aussi à deux phases bien distinctes au

176
sein du processus : la transition et la consolidation, étape de l’institutionnalisation de la
démocratie.
Pour Claus Offe, le processus de transition qu’ont expérimenté les pays de l’Europe
Centrale et Orientale est foncièrement différent de celui qu’ont pu connaître les trois
groupes de pays que Huntington situe au sein de la deuxième vague des transitions.
Pour rappel, l’auteur fait référence aux « démocraties d’après guerre »217 (Italie, Japon,
Allemagne de l’Ouest), aux démocraties du Sud de l’Europe dans les années 70
(Portugal, Espagne, Grèce), ainsi qu’aux démocraties issues de la chute des régimes
autoritaires en Amérique Latine dans les années 80 (Argentine, Brésil, Uruguay, Chili,
Paraguay).

1- Le modèle de Claus Offe : la « triple transition » en Europe

Il est vrai qu’à première vue rien n’empêche d’ajouter les transitions des pays de
l’Europe Centrale et de l’Est à ce groupe de pays déjà mentionnés. Mais, comme le
précise Claus Offe lui-même, cette démarche serait « inappropriée et trompeuse »218. Si
nous faisons une comparaison entre les transitions de ces trois groupes de pays et les
transformations qu’ont connues les pays ex communistes, il est pourtant évident que le
processus n’est pas le même, dans la mesure où les données de base sont différentes.
Nous sommes en effet en présence de paramètres divergents. Le seul point commun,
selon nous, reste le fait que tous ces pays sont passés d’un régime autoritaire à un
régime démocratique par le biais d’une transition démocratique, plus ou moins longue,
plus ou moins réussie. Par contre, les points convergents de tous ces pays qui ont connu
un changement de régime soudain, dans un laps de temps relativement court, sont la
nécessité de construire un Etat national et de définir ses frontières, de privatiser les
économies nationales afin qu’elles deviennent compétitives et l’impératif de
démocratisation politique. Ces changements et les conséquences qui en découlent se
sont effectués sans modèle préalable, car ils ont surpris par leur soudaineté et leur

217
HUNTINGTON, Samuel, The Third Wave: Democratisation in the Late Twentieth Century, Norman,
University of Oklahoma Press, 1991, op.cit.
218
OFFE, Claus, « Vers le capitalisme par construction démocratique? La théorie de la démocratie et la
triple transition en Europe de l'Es», in Revue Française de Science Politique, 1992, vol. 42, no. 6, pp.
923-942, op. cit.

177
ampleur. Selon Claus Offe : « Le caractère nettement ‘non théorique’ du
bouleversement se reflète dans les formes littéraires qui l’accompagnent. Sont
entièrement absentes toutes expressions analytiques et directives venant d’intellectuels
révolutionnaires »219.
L’auteur nous livre ainsi un modèle explicatif nouveau propre aux pays de
l’Europe Centrale et Orientale, auquel nous adhérons car il reste parmi les plus
complets à ce jour. Prenons en compte tout d’abord, au sein des approches macro
orientées et endogènes, le facteur économique. Comme nous l’avons déjà souligné,
jusqu’à Rustow, une tradition économique et un niveau de développement économique
déjà acquis étaient des conditions sine qua non, les bien connus pré requis de la réussite
d’une transition démocratique. De la même manière, concernant les transitions des pays
mentionnés auparavant, le processus de transition vers la démocratie faisait référence
quasi exclusivement à la forme de gouvernement ainsi qu’aux relations juridiques entre
l’Etat et la société, qui avaient été dénaturées par le régime autoritaire. Par contre, en ce
qui concerne l’économie, que ce soit en Amérique Latine ou dans l’Europe de Sud,
celle-ci n’a subi qu’un impact partiel pendant cette période.
Avec les transitions post-communistes, l’histoire même nous a montré le
contraire. Non seulement les pays de l’Europe Centrale et Orientale ont dû faire face à
une transition d’un régime autoritaire vers un régime démocratique, mais aussi le
passage d’une économie planifiée et centralisée vers une économie de marché
concurrentielle et compétitive s’est imposé comme une évidence et une nécessité.
Rappelons que dans d’autres pays qui ont expérimenté une transition démocratique le
capital, les richesses, les terres sont restés dans les mains de leurs propriétaires, ce qui a
constitué un facteur favorable à la création d’une économie de marché fonctionnelle, car
pour ces propriétaires l’idée de profit, de compétitivité n’était pas nouvelle. Dans les
pays post-communistes, suite au transfert intégral des richesses au profit du Parti-Etat,
cette classe sociale a été dissoute et il est devenu évident que la création d’une
économie de marché devait passer par la privatisation des entreprises d’Etat et la
création d’une classe nouvelle de propriétaires et entrepreneurs.
Toujours selon Claus Offe : « La nature unique et sans précédent du processus de
transformation en Europe de l’Est- et les défis qu’il pose à la théorie démocratique –
n’est pleinement mise en lumière que si nous rappelons que tout système politique opère

219
Ibid, op. cit. p. 924

178
à partir de trois niveaux hiérarchiques de prise de décision. Au niveau le plus essentiel,
une ‘décision’ doit être prise sur l’identité, la citoyenneté, et les frontières tant
territoriales que sociales et culturelles de l’Etat nation. Au second niveau, des règles,
des procédures et des droits doivent être établis, dont l’ensemble compose la
Constitution ou le cadre institutionnel du ‘régime’. C’est seulement à un troisième
niveau que se déroulent ces processus et décisions, parfois pris à tort pour l’essence de
la politique, et principalement la décision portant sur qui obtient quoi, quand et
comment, à la fois en termes de pouvoir politique et des ressources économiques »220.
Dans le même ordre d’idées, nous sommes en présence d’un « dilemme de la
simultanéité », car, toujours selon Offe : « la transformation révolutionnaire de l’Europe
de l’Est ne peut être analysée qu’avec des instruments conceptuels auxquels on n’a pas
eu recours dans la plupart des pays de l’Europe de l’Ouest et du Sud depuis la Première
Guerre mondiale». 221 Il est vrai que pour les pays qui ont effectué des transitons
démocratiques, quelle que soit la vague de démocratisation dont nous parlons, faire face
simultanément à trois aspects si complexes n’était pas nécessaire. Dans les pays de
l’Europe Centrale et Orientale, la question de la territorialité (définition ou ré-définition
des frontières), celle de la démocratie (dissolution du parti communiste unique et dans
certains pays sa mise hors-la-loi, création d’un multipartisme et d’une culture
démocratique), ou encore celle de l’économie (passage de la propriété unique de l’Etat à
une propriété privée et création d’une économie viable, concurrentielle et productive)
doivent être traitées simultanément. Il est quasiment impossible de les dissocier les unes
des autres ou de les traiter dans un ordre aléatoire, car elles demeurent indissociables
les unes des autres.
Alors que, lors des précédentes vagues de transitions démocratiques les
différents pays ont eu parfois des décennies pour « régler » ces questions, la situation
est beaucoup plus complexe dans les ex pays communistes. Et une fois la question de
l’intégrité territoriale réglée, et que la stabilité des frontières n’est plus sujet à
polémique, il s’est avéré en effet très délicat de gérer simultanément le développement
économique et politique. Un économiste allemand écrivait en janvier 1989 : « Le
marché nécessite le développement d’une démocratie, mais la démocratie ne nécessite

220
Ibid, op. cit. p. 925-926
221
Ibid, op. cit. p. 928

179
pas l’existence d’un marché… Si la perestroïka sombre, il en sera vite de même de la
glasnost ».222
Avec le recul qui est le nôtre, vingt ans après la chute du Mur de Berlin, nous
pouvons affirmer que la seule combinaison, qui favorise l’installation quasi simultanée
d’une économie de marché viable et concurrentielle et d’un régime démocratique tel
qu’expérimenté par l’Occident, est celle où les deux processus sont imposés de
l’extérieur. Il s’agit, dans cette hypothèse, de l’existence des relations de dépendance
et/ou contrôle vis-à-vis des Etats ou des organisations internationales. A ce jour, les
exemples de pays ayant réussi par leurs propres moyens à implanter simultanément
démocratie et économie de marché restent rares. Ce qui nous amène à affirmer que le
facteur international prend de plus en plus d’ampleur au sein des transitons
démocratiques dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale et que le facteur temps
devient incontournable dans l’analyse des transformations post 89.

2- Le rôle du facteur temps dans la construction démocratique

Très peu d’études dans le champ théorique large qu’offre la science politique se
sont arrêtées sur la dimension temporelle des transitions démocratiques. Comme nous
l’avons déjà souligné, avec la troisième vague des transitions et plus précisément celles
qu’ont expérimentées les pays de l’Europe Centrale et Orientale nous assistons à un
angle d’analyse nouveau des transitions. Des éléments nouveaux sont ainsi pris en
compte, souvent ignorés jusque là. Dans l’étude des transitions, l’élément temporel est
pris en compte, même si pas au même niveau d’importance que les variables politiques
ou les stratégies des acteurs. Un glissement s’effectue donc, des études axées sur les
structures et leur importance vers des études qui mettent l’accent sur les conjonctures et
l’incertitude, la probabilité. La théorie des jeux, la théorie des choix rationnels de
l’acteur sont, de ce fait, très utilisées pour rendre compte de transformations intervenues
après la chute du Mur de Berlin. Autre point important qui mérite d’être souligné :
désormais transition démocratique et transition économique vont de pair, ce qui

222
Citation reprise dans l'article de Claus Offe. Celui-ci fait référence, à son tour, à un article de
WOLFRAM, Engels, publié dans la revue économique allemande Wirtschaftswoche, vol.43, no. 5, 27
janvier 1989, p. 110

180
implique l’existence d’une finalité connue d’avance. Le seul paramètre qui demeure
encore inconnu est le temps pour y parvenir.
De plus, la démocratisation devient un processus dual réalisé en deux temps : le
temps de la transition et ensuite celui de la consolidation démocratique. Au-delà des
séquences historiques propres à chaque transition et en lien étroit avec son passé,
l’histoire réelle nous montre que le processus de transition démocratique reste un
processus très imprévisible, dont nul ne peut garantir la réussite. Aussi, quoique liées,
transition économique et transition démocratique sont rarement effectuées en même
temps, un léger décalage existe dans la plupart des cas. Dans le même ordre d’idées, si
les acteurs politiques s’inspirent des modèles des transitions déjà effectuées, nul ne peut
garantir le même résultat que dans les cas précédents. En faisant une comparaison entre
les transitions démocratiques des pays ex communistes et la transition espagnole, Juan
Linz écrit : « Aucun modèle sociologique, structurel ou même politique n’est suffisant
pour expliquer un tel processus s’il ne fait référence à des acteurs concrets, décidant au
jour le jour, faisant face à l’inattendu »223.
Progressivement, des auteurs connus tels que Norbert Elias, Norbert Lechner,
Guillermo O’Donnell, Claus Offe ou encore Adam Przeworski se sont intéressés à la
dimension temporelle dans l’étude des transitions. Selon Javier Santiso, qui a effectué
une lecture critique des travaux réalisés sur ce sujet : « A ce jour, on peut distinguer
deux approches : celles qui appréhendent le temps du politique sous l’angle de la
représentation et celles qui s’attachent à la question de l’allocation. Dans la première
approche, le temps est appréhendé en termes qualitatifs, étant, dans cette perspective,
essentiellement conçue comme une contrainte ou une source politique. Dans la seconde,
c’est davantage une approche qualitative qui est retenue, l’attention étant portée sur les
représentations, les mémoires et les attentes des différents acteurs ou segments de la
population. On retrouve d’ailleurs de façon indifférenciée ces deux approches, les
auteurs considérant à la fois le temps objectivé, projeté sur les cadrans des horloges et
inscrit dans les calendriers, les agendas et les échiquiers politiques, tout comme celui
vécu sur le mode de la durée par les acteurs et les populations »224.

223
LINZ, Juan, «Change and continuity in the nature of contemporary democracies», in Garry Marks,
Larry Diamond, Reexamining Democracy, Essays in honour of Seymour Martin Lipset, Londres, Sage
Publications, 1992, p. 182
224
SANTISO, Javier, « A la recherche des temporalités de la démocratisation» in Revue Française de
Science Politique, vol. 44, no. 6, 1994, pp. 1079-1085. Citation p. 1081

181
Comme nous l’avons déjà souligné à plusieurs reprises, les processus de
transition démocratique dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale peuvent être
différenciés selon les pays. Par contre, parmi leurs caractéristiques communes, nous
pouvons mettre en avant le degré d’urgence de voir le changement réussir. Le facteur
temps devient ainsi indispensable, tant dans le calendrier des acteurs politiques que
dans celui des simples citoyens. Nous nous proposons donc de mettre en lumière le
facteur temps comme contrainte dans le processus de démocratisation. Dans la gestion
des transitions, le temps devient ainsi un élément clé, car de la réussite des réformes et
de la rapidité de la mise en place des changements dépend le succès ou l’échec du
processus transitionnel. Toujours selon Juan Linz : « le temps est nécessaire pour
permettre aux acteurs pertinents de consolider leurs positions et d’éluder les pressions
inhérentes à la résolution immédiate des problèmes »225.
Nous retrouvons le facteur temps dans l’analyse des choix des acteurs, car, en
fonction des échéances auxquelles ceux-ci doivent faire face, ils peuvent accepter de
perdre à court terme pour mieux rebondir à long terme. Nous sommes donc dans une
logique décisionnelle à long terme, ce qui demeure très important pour les nouvelles
démocraties. Ce « temps long » 226 implique non seulement que les acteurs politiques
désirent vraiment réussir, mais aussi qu’ils s’investissent dans le processus de
démocratisation. Pour Norbert Lechner, une dimension cruciale qui doit être prise en
compte dans la réussite des transitions reste la capacité des acteurs à « synchroniser les
différentes temporalités sociales »227. Nous rejoignons son point de vue, dans la mesure
où, dans les ex pays communistes, les changements de régimes ont suscité des
désynchronisations entre les volontés des différents acteurs : soit en faveur de la
démocratie, soit en faveur du statu quo, ou encore en faveur de la révolution ou de la
« rupture négociée » sans penser à la suite. Dans l’hypothèse qui est la nôtre d’une
transition démocratique suivie d’une consolidation, la prise en compte de l’élément
temporel s’impose donc comme la condition sine qua non dans la compréhension de ce
processus.

225
Ibid, op. cit. p. 1080
226
Nous faisons référence au temps long tel que décrit et conceptualisé par Fernand Braudel. Cf.
BRAUDEL, Fernand, Grammaire des civilisations, Champs, Flammarion, Paris, 1993, op. cit.
227
Citation reprise dans l’article de Javier Santiso. Il fait référence à l'article de Lechner, Norbert, « El
realismo politico, una cuestion de tiempo», dans LECHNER, Norbert, Los patios interiores de la
democracia, Santiago de Chile, Flasco, 1988, p. 72

182
Quant à la dimension subjective du temps, des auteurs tels Guy Hermet ou
encore Guillermo O’Donnell ont effectué des études à ce sujet. De leur point de vue, le
temps tel que vécu par les acteurs dans un pays donné s’inscrit dans une logique de
« temps mondial », dont il ne peut pas être dissocié. Pour Javier Santiso : « Par ailleurs,
cette insertion dans le temps mondial est parfois une réinsertion dans le temps des
démocraties : la légitimité et la réalité démocratiques sont rétablies nouvellement et non
pas créées ex nihilo, de sorte que le passé démocratique du pays, dans certains cas, vient
renforcer et consolider le nouvel horizon démocratique » 228. Cette hypothèse rejoint le
point de vue de certains auteurs, dont Michel Dobry, pour lesquels l’héritage du passé
autoritaire, ainsi que l’existence préalable d’institutions démocratiques avant
l’instauration du régime communiste, sont des éléments favorables à la démocratie.
Nous retrouvons ainsi la logique du temps mondial. Selon Guillermo O’Donnell, afin de
mieux comprendre la dimension temporelle, les dimensions objectives et qualitatives
doivent être prises en compte comme un tout, car la démocratisation est un processus
qui se déroule dans le temps présent, tout en prenant en compte le passé et l’impact que
celui-ci peut avoir dans la mémoire collective. A ce titre : « la démocratisation se
présente comme l’invention d’un futur démocratique à construire, un horizon d’attente à
partir duquel présent et passé sont reconsidérés »229.

A. Les perspectives de la « path dependence » dans l’espace


postcommuniste

La théorie de la path dependence s’est affirmée essentiellement lors des


transitions des pays de l’Europe Centrale et Orientale. De manière encore plus marquée
que la transitologie classique, cette théorie met l’accent sur les chemins par le biais
desquels des sociétés autoritaires sont sorties du communisme, pour s’engager dans une
voie démocratique. Cette perspective se veut une alternative à la transitologie classique
(telle que décrite et analysée par les pères fondateurs, à l’image de Philippe C.

228
SANTISO, Javier, « A la recherche des temporalités de la démocratisation», in Revue Française de
Science Politique, vol. 44, no. 6, 1994, op. cit. p. 1084
229
SANTISO, Javier, ibid, op. cit. 1083

183
Schmitter, Guillermo O’Donnell ou encore Laurence Whitehead). Parmi les différences
avec la transitologie classique, outre l’analyse des voies empruntées par les différentes
sociétés ex-communistes, il convient de rappeler la question de l’aboutissement du
processus de transition, ainsi que celle de la dépendance vis-à-vis du passé. Cette
perspective a été théorisée essentiellement par David Stark et Laszlo Bruszt.
Pour Michel Dobry, ces deux auteurs expliquent la dépendance vis-à-vis du passé
à travers « deux séries de facteurs analytiquement en décalage, mais étroitement liés
dans le processus réel :
- d’une part, des éléments issus, ‘hérités’, des systèmes préexistants, notamment
leurs formes et ressources organisationnelles, réseaux sociaux informels et liens de
solidarité, et capitaux sociaux, habitudes, ou routines des acteurs eux-mêmes ;
l’hypothèse typique (…) est à ce regard que : ‘le nouveau ne vient pas du nouveau – ou
de rien- mais d’une reconfiguration, ou remodelage des ressources existantes… C’est
pourquoi la transformation ressemblera davantage à de l’adaptation innovante, qui
combine des éléments en apparence disparates - du bricolage - plutôt qu’un plan
d’architecte ‘.
- d’autre part, le ‘passé’ doté d’un effet de détermination revêt également un
autre visage : celui, non pas seulement de ces ‘survivances’ éclatées de l’ancienne
société, mais de la particularité, dans chacun des pays concernés, des voies d’extrication
du système préexistant, elles-mêmes conçues comme ‘dépendantes’ des points de départ
de ce processus, c'est-à-dire, des caractéristiques propres à chacun de ces systèmes
préexistants (…)230.
Soulignons que l’approche de la path dependence, par les auteurs qui
s’identifient comme faisant partie de cette mouvance, met en évidence le fait que, dans
les pays de l’Europe Centrale et Orientale, il n’y a pas « de processus unitaire et
homogène de transition, il y a une pluralité de transitions, dépendantes chacune des
particularités locales des deux séries de facteurs subsumés sous la notion de path ; la
survie du ‘passé’ obéit à des particularités locales »231. Si nous suivons cette logique, il
nous semble important de distinguer, au sein de chaque processus de transition, les
particularités propres à chaque chemin qu’un pays peut emprunter, mais aussi les
épisodes de transformation qui accompagnent les espaces sociaux.

230
DOBRY, Michel, « Les voies incertaines de la transitologie. Choix stratégiques, séquences
historiques, bifurcations et processus de path dependence», in Revue française de science politique,
vol.50, no. 4-5, Août-Octobre 2000, op. cit. p. 594
231
Ibid, op. cit. p. 594-595

184
De ce point de vue, on peut parler, non pas d’un type, mais de plusieurs types de
transition vers des types différents de démocratie, tout comme vers des types différents
d’économies de marché. David Stark considère que le processus de path dependence
n’est pas synonyme de vecteur, car les trajectoires suivies par des différents pays ne
sont pas les mêmes, elles peuvent même varier dans le temps. Ce qui mérite d’être
souligné, c’est aussi le fait que, en fonction du type d’événement historique qui est à
l’origine du changement de régime dans un pays, celui-ci peut parfois suivre des
trajectoires qui sont, du moins à première vue, contraires aux intérêts des acteurs, ou en
tout cas pas des plus simples.
Soulignons aussi que la perspective de la path dependence fait référence non
seulement aux changements structurels mais aussi conjoncturels qui caractérisent les
pays où un changement de régime est en marche. Si nous prenons comme exemple les
changements structurels qui vont de pair avec la nécessité de mettre en place une
économie de marché fonctionnelle, il est évident que ce processus devra prendre en
compte des éléments du passé communiste (nous assistons le plus souvent à une
recombinaison des facteurs issus d’une économie d’Etat centralisée) 232 . De plus, la
notion de contrainte imposée aux acteurs doit également être prise en compte. Aussi,
l’instauration volontariste d’un Etat de droit et d’une économie de marché peut-elle
imposer un certain type de développement économique, qui suit une voie tracée
d’avance, même si celle-ci peut s’avérer inefficace à court terme.
Enfin, selon Michel Dobry, la perspective de la path dependence appliquée aux
pays de l’Europe Centrale et Orientale reste une combinaison de plusieurs éléments :
« d’abord une vision en définitive assez classique (…) dans les liens entre, d’une part,
les particularités des points de départ des processus et des trajectoires d’’extrication’
suivies et, d’autre part, les particularités des résultats (outcomes) ; ensuite (…) une
indétermination, à la fois théorique et empirique, de ce en quoi consiste le processus par
lequel les éléments de l’ancienne société se déstructurent ou se détachent les uns des
autres (fell apart) et se recombinent (…) ; enfin, une réelle ambigüité sur ce qui ; dans
le ‘passé’ ou les trajectoires des sociétés concernées, est constitutif du processus de path
dependence lui-même »233.

232
STARK, David, « Sommes-nous toujours au siècle des transitions? », in Politix, no, 47, troisième
trimestre 1999, op. cit. Nous faisons référence à la notion de « propriété recombinante », telle que
théorisée par l'auteur.
233
DOBRY, Michel, op. cit. pp. 602-603

185
Nous nous proposons d’analyser d’abord le poids du passé communiste et son
impact lors des « conjonctures critiques » à l’origine d’un changement du régime, puis
le poids des mobilisations collectives durant les crises politiques.

1- Le poids du passé et les critical junctures

Il est bien connu que le rôle et l’influence de l’Union Soviétique ont été cruciaux
dans l’évolution des ex pays communistes. Cette influence imposée de l’extérieur a
laissé peu de choix aux pays satellites, tant dans la gestion des affaires internes et/ou
externes que dans l’économie planifiée. Après la chute du Mur de Berlin, le modèle
démocratique est considéré comme le meilleur modèle possible et la quasi-totalité des
pays ex communistes vont souhaiter l’adopter. Deux éléments doivent être soulignés.
Tout d’abord, l’influence soviétique a eu un impact différent selon les pays, favorisant
l’implantation de la démocratie plus facilement dans certains pays que dans d’autres.
Ensuite, avec la chute du Mur de Berlin, le communisme s’est effondré comme un
château de cartes, et presque simultanément, la vague des transitions démocratiques a
touché tous les ex pays communistes comme par un effet de domino.
Deux phénomènes distincts peuvent expliquer cette situation. En premier lieu,
« la démocratie comme modèle politique se trouvait fortement contestée pendant
l’entre-deux guerres par les alternatives : fascisme, socialisme et corporatisme.
Seulement suite à la dé légitimation des autres idéologies pendant la seconde guerre
mondiale, puis la guerre froide, la démocratie allait s’imposer sur la scène
internationale comme un régime politique viable et légitime »234. En deuxième lieu, en
tant que régime politique qui a fait ses preuves, la démocratie a trouvé un terrain fertile
à l’Est ; son implantation y a été facilitée non seulement par sa réputation, mais aussi
par la proximité géographique des pays concernés et leurs liens culturels qui favorisant
la démocratisation de pays autoritaires.
Au delà de ces précisions, une grande partie des spécialistes des transitions post
communistes s’accordent à dire qu’à ce jour, le poids du passé reste une variable qui
doit être nécessairement prise en compte dans les études de transition ; également, dans

234
GORES, Laura, « Qu'est-ce qui influence la réussite des processus de transition démocratique ? »,
dans AMMON, Gunter et HARTMEIER, Michael, Démocratisation et transformation économique en
Europe Centrale et Orientale, L'Harmattan, Paris, 2010, p. 27

186
l’étude des « conjonctures critiques », qui créent un climat propice au changement de
régime. Il convient donc de mettre en avant l’importance du point de départ d’un
changement de régime, d’autant plus qu’il peut avoir une influence non négligeable sur
l’orientation ultérieure du processus, ainsi que sur le type de trajectoire suivie par tel ou
tel pays.
On rappellera ici la définition donnée par Ruth Berins et David Collier de la
notion de critical junctures : « Une ‘critical juncture’ peut être définie comme étant une
période de changement significatif, qui intervient de manière différente selon les pays
(ou d’autres unités d’analyse) et qui est supposée produire des héritages distincts. (…)
De ce fait, le concept de ‘critical junctures’ contient trois composants : l’affirmation
qu’un changement significatif intervient dans chaque cas, l’affirmation que ce
changement se réalise de façon différente selon les cas, et les hypothèses explicatives
concernant les conséquences du changement » 235 (traduction libre). De plus, selon les
mêmes auteurs, d’autres éléments doivent nécessairement être pris en compte : les
conditions antérieures qui constituent la ‘base’ en fonction de laquelle les critical
junctures et l’héritage du passé vont être estimés ; le clivage ou la crise qui émerge
suite aux conditions antérieures et qui déclenche la ‘critical juncture ; les trois
composantes de l’héritage du passé (les mécanismes de production hérités, les
mécanismes de reproduction de l’héritage du passé, la stabilité des attributs centraux de
l’héritage de l’ancien régime) ; les explications antagonistes relatives aux causes (
‘constant causes’) enfin, la fin éventuelle de l’héritage du passé, laquelle interviendra
de toute façon à un moment ou à un autre.
Soulignons que la notion de ‘critical junctures’ peut couvrir une période de
transition courte, de la même manière qu’elle peut correspondre à une période plus
longue, pouvant coïncider avec des mandats présidentiel et administratifs. En outre, il
est nécessaire de bien différencier la notion de ‘critical junctures’ de celle de
conjonctures de crise. Nous rejoignons ainsi le point de vue de Valenzuela &
Valenzuela qui considèrent que les crises ou les clivages peuvent être à l’origine de
critical junctures, et ils les nomment ainsi : « generative cleavages »236. De ce fait, au

235
BERINS COLLIER, Ruth, COLLIER, David, in Shaping The Political Arena: Critical Junctures,
the Labor Movement, and Regime Dynamics in Latin America, Princeton University Press, Princeton,
New Jersey, 1991, pp. 29-33
236
VALENZUELA, J. Samuel, VALENZUELA, Arturo, in « Modernization and Dependency:
Alternative Perspectives in the Study of Latin America Underdevelopement », in From Dependecy to
Development, ed, Heraldo Munoz, Boulder, Colorado, Westview Press, 1981

187
sein du processus de path dependence, ce sont des événements qui ne peuvent pas être
anticipés, synonymes de hasard qui sont à l’origine des conjonctures critiques
génératrices à leur tour des ‘critical junctures’. Aussi, l’ambigüité de cette notion vient
du fait que si le label ‘critical juncture’ fait référence au point de départ du processus de
path dependence (synonyme de point de bifurcation initial), la notion de conjoncture de
crise peut être aussi vue comme étant à l’origine d’un changement, mais il s’agirait,
dans ce cas, d’un changement de régime.
Dans le contexte particulier qu’est celui de l’Europe Centrale et Orientale, des
auteurs tels que Adam Przeworski ont théorisé les bifurcations, en termes de situations
de choix. Néanmoins, nous pensons qu’il est utile de rester vigilant dans nos analyses
afin de mieux identifier si toutes les crises et/ou les conjonctures critiques constituent
des critical junctures, point de départ de la path dependence.

2- Les transitions démocratiques : crises politiques et mobilisations


collectives dans l’espace postcommuniste

Comme nous l’avons déjà souligné, l’effondrement du communisme dans les


pays de l’Europe Centrale et Orientale est le résultat d’une crise sociopolitique majeure
au sein de cet espace. Pour Michel Dobry, ces crises politiques sont le résultat d’une
« désectorisation conjoncturelle de l’espace social » dans un contexte de « mobilisations
multisectorielles» 237 . Ces conjonctures critiques traduisent des choix politiques qui
illustrent des clivages sociaux profonds. On peut donc considérer les transitions vers la
démocratie comme des situations de crise qui affectent l’ensemble des rapports
économiques, sociaux et politiques. Richard Banegas prend comme point de départ
l’idée que chaque transition implique à la fois une crise conjoncturelle et une crise
structurelle et prolonge la thèse de Michel Dobry sur la désectorisation conjoncturelle
de l’espace social (elle-même ayant comme point de départ une lecture critique du
modèle de d’Almond et Flanagan). Il appréhende les transitions comme des situations
de fluidité politique.

237
DOBRY, Michel, in Sociologie des crises politiques, Presses de la Fondation Nationale des Sciences
Politiques, Paris, 2009, 3e édition

188
Pour Richard Banegas : « Penser les transitions, comme des situations de fluidité
politique, c’est partir d’une double hypothèse : d’une part l’incertitude structurelle des
transitions dérive de ces propriétés, est liée à un état particulier des ‘structures’, des
rapports sociaux, qui subissent sous l’effet des mobilisations de profondes
transformations conjoncturelles. D’autre part, les problèmes qui se posent aux acteurs
de la gouvernabilité, la gestion à court terme des transitions (perspective linzienne) tout
comme à moyen terme les modalités de légitimation et de consolidation démocratique
sont à rapporter ces propriétés contextuelles de la fluidité politique »238. On se trouve
donc en présence de rapports sociaux complexes, qui génèrent des crises, avec des
variations de la valeur des ressources (coercitives, institutionnelles, etc.).
L’auteur rejoint le point de vue de Michel Dobry selon lequel, lors des
mobilisations collectives, la valeur des ressources subit de fortes fluctuations, ce qui
implique à son tour un déplacement de l’épicentre de décision et/ou de l’action politique
vers un site où les jeux d’influence des nouveaux acteurs se développent. Cette
déstructuration de l’espace social et politique fait que les rapports entre les acteurs ne
sont plus objectifs, ce qui implique une fragilisation encore plus grande des régimes
politiques. Cependant, malgré son importance, la question des mobilisations collectives
en amont de la transition démocratique reste délaissée par les différentes approches des
transitions, excepté quelques travaux en France, notamment l’étude de Michel Dobry.
S’agissant de l’espace postcommuniste, seuls les chercheurs d’area studies ont réalisé
des travaux sur les manifestations en faveur de la démocratie lesquelles qui ont eu une
ampleur considérable dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale. Comme nous
l’avons déjà souligné, avec la troisième vague de transitions, l’accent a été mis sur les
variables micro politiques et sur le rôle des acteurs, plus particulièrement des élites. Ce
qui explique, peut être, pourquoi les mobilisations collectives n’ont suscité que peu
d’intérêt et aussi le fait que les études effectuées concernent plutôt la société civile.
Les travaux de Terry Lynn Karl ou ceux de Philippe Schmitter et Guillermo
O’Donnell se concentrent sur le rôle et le poids des mobilisations dans l’effondrement
du régime et non pas sur leur rôle dans le processus de transition démocratique. Tarrow
estime que le rôle des institutions est sous-évalué et qu’il faut dépasser la perspective
olsonienne de l’action collective dans l’analyse des mobilisations collectives dans

238
BANEGAS, Richard, « Les transitions démocratiques: mobilisations collectives et fluidité politique
», in Culture & Conflits, no 12, 1993, pp. 105- 140, op. cit.

189
l’espace post communiste. Charles Tilly reste sensible aux changements de régime post-
89 et estime que les mobilisations collectives ont joué un rôle majeur. Enfin, Albert
Hirschman s’interroge sur le moment du basculement des acteurs d’une attitude passive
à un comportement de résistance. Tous ces points de vue ont leur intérêt, dans la mesure
où, à ce jour des questions restent encore sans réponse et le débat ouvert.

190
DEUXIEME PARTIE

LE CAS ROUMAIN AU REGARD DES THEORIES


DE LA TRANSITION DEMOCRATIQUE

191
Le 25 décembre 1989, Ion Iliescu, nouveau leader à la tête d’un pays en plein
chaos, a déclaré Place de l’Université que « la Révolution est finie ». Une fois arrivé à
la tête du Front du Salut National, Ion Iliescu annonçait à la Télévision d’Etat que la
Roumaine prenait le chemin de la transition démocratique afin de rejoindre l’Occident.
Il pensait déjà à une trajectoire définie d’avance, la démocratie était synonyme pour lui
d’« un socialisme au visage humain ». Pourtant, 20 ans après, Iliescu n’est plus au
pouvoir, le pays a évolué, mais la Roumanie est toujours en transition. Le quotidien
roumain « Adevarul » a consacré une série d’articles au processus de transition, pour se
poser la question en 2003 « sommes nous coincés dans le processus de transition ? »239.
En janvier 2002 déjà, dans un rapport présenté à Bucarest par la Banque
Mondiale et intitulé « L’Analyse et les leçons de l’Europe de l’Est et l’ex Union
Soviétique », le chef de la mission, Ziad Alahbad, affirmait que la Roumanie « reste très
vulnérable aux chocs internes et externes (…) et qu’une des leçons de base de la
transition démocratique est la discipline politique et économique »240.
En mars 2003, le Premier Ministre Adrian Nastase, a déclaré : « Il y a un
sentiment de frustration au sein de la population roumaine dans cette période de
transition démocratique (…) Parallèlement aux négociations pour l’adhésion à l’Union
Européenne, dans deux ans approximativement, la transition démocratique roumaine
touchera à sa fin »241.
Par contre, plus tard, dans un rapport publié le 4 décembre 2003, la Banque
Européenne pour Reconstruction et Développement (BERD) mentionnait : « En
Roumanie, l’implémentation des réformes a stagné, et c’est pour cela, que pour la
troisième année consécutive, la Roumanie a obtenu une mauvaise note sur l’échelle
242
d’évaluation de sa transition démocratique » . Peter Sanfrey, déclarait : « La

239 Adevarul, 4 décembre 2003, Romania a ramas intepenita pe scara tranzitiei

240 Rapport de la Banque Mondiale, présenté en janvier 2002 à Bucarest et intitulé L'Analyse et les leçons de

l'Europe de l'Est et de l'ex Union Soviétique

241
Adevarul, 9 mars 2003, entretien avec Adrian Nastase
242 Rapport de la BERD, publié le 4 décembre 2003, Peter Sanfrey

192
Roumanie peut adhérer à l’Union Européenne d’ici 2007 à condition qu’aucun mois ne
soit perdu, et que les reformes continuent a un rythme plus accélérée »243.
L’année 2007 à été marquée par deux événements majeurs : l’adhésion de la
Roumanie à l’Union Européenne et la publication du Rapport présidentiel concernant la
dictature communiste. Alors qu’une partie de la population et des intellectuels roumains
associent cette date à la fin de la période de transition démocratique ; d’autres, plus
sceptiques, considèrent que cette période n’est pas finie et que ce rapport aura des
implications et des conséquences quant à la l’évolution future du pays. Autant dire,
qu’en 2007, le pays est encore en transition.
Pourtant, l’ouverture des dossiers secrets de la Securitate et l’adhésion à l’Union
Européenne sont deux symboles puissants, d’un côté, de l’expérience communiste et du
passé, de l’autre, de l’intégration dans le monde capitaliste et du futur. Il est important
de souligner combien l’expérience communiste reste ancrée dans la culture roumaine et,
plus particulièrement, dans la façon d’appréhender la transition vers la démocratie.
Catherine Durandin, dans son ouvrage collectif intitulé Perspectives
Roumaines souligne une vérité poignante : « Quinze ans après le renversement du
régime des Ceausescu, il n’est plus lieu de parler de transition mais plutôt de
dynamiques ou d’entraves à ces dynamiques, de tropisme de la Roumanie vers les Etats-
Unis, de processus de travail pour une intégration dans l’Union Européenne et/ou de
piétinements, de pauvreté et de paupérisation qui touchent de larges parties de
populations laissés-pour-compte : fonctionnaires de l’Etat, retraités, secteurs importants
de la population rom. Les Roumains se souviennent et veulent ou, parfois voudraient
oublier. 1989 à réanimé la mémoire encore proche d’entre deux guerres avec ses
aspirations démocratiques et libérales, avec ses tentations totalitaires »244.
Comment expliquer que vingt ans après, la Roumanie soit toujours en transition ?
Comment se fait il que d’autres pays voisins se soient parfaitement intégrés et que les
Roumains soient considérés parmi les « mauvais élèves » de l’expérience
démocratique ? Quelles réalités se cachent derrière cette « stagnation », ce statu quo ?
Afin de mieux comprendre la transition roumaine et ses spécificités, il semble essentiel
d’essayer de comprendre le peuple. Les Roumains sont-ils différents des autres ? Leur

243 Ibid., op.cit

244 DURANDIN, Catherine, Perspectives roumaines: du post communisme à l'intégration européenne, Paris

L'Harmattan, 2004, ntroduction


I

193
histoire, leur trajectoire, leur culture, leurs croyances peuvent-elles constituer un
élément d’explication ? Pourquoi des modèles théoriques presque universellement
valables ne peuvent-ils pas expliquer cette transition ?
Suivant l’opinion de Catherine Durandin il s’agit de comprendre afin de pouvoir
tenter d’expliquer : «entre des nostalgies et des paris audacieux qui expriment une sorte
de malaise à penser un présent qui ne va pas si mal à l’aune des développements des
Balkans Occidentaux ou des dernières années des Ceausescu, mais qui ne va pas bien à
l’aune des exigences de la Vieille Europe, il importe de s’interroger sur un état des
lieux, sur les tendances, les capacités et les directions évolutives. Qu’il s’agisse de
processus politiques ou des choix voulus comme prioritaires dans le domaine
économique et social »245.
Nous nous proposons donc dans un premier temps de souligner les particularités
de la Roumanie, pour mieux expliquer ensuite la naissance de la révolution roumaine
(Titre 1). Dans un deuxième temps, nous mettons en lumière les singularités de la
transition démocratique roumaine, afin de pouvoir valider ou invalider les théories
explicatives des transitions (Titre 2).

245
Ibid, p. 6

194
TITRE 1

LES PARTICULARISMES DE LA TRANSITION


DEMOCRATIQUE EN ROUMANIE

195
Avec la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du communisme il y a eu dès
1990 à une croissance significative de l’intérêt porté à ce que l’on appelle aussi,
«l’Autre Europe ». Située au carrefour des grands axes de transport et commerciaux
entre l’Est et l’Ouest, disposant une sortie stratégique à la Mer Noire, la Roumanie est
le 7eme pays le plus peuplé de l’Union Européenne et le deuxième, de par sa superficie,
de l’Europe de l’Est. La Roumanie est un Etat moderne, qui s’est formé comme entité
politico-territoriale au XIXème siècle, lorsque l’union des anciennes principautés
médiévales de Moldavie et Valachie (que se partageaient les empires Russe et Ottoman)
ont contribué à la création d’un Royaume en 1861. Mais ses frontières ont connu de
multiples variations et mutations toutes en lien direct avec les changements politiques
sur le vieux continent européen. Il est important de souligner que l’espace roumain s’est
trouvé pendant longtemps à la confluence des grands empires russe, austro-hongrois et
ottoman. Ces variations de frontières, ces mutations constantes ont fait que, pour la
plupart des roumains, le meilleur voisin est considéré comme étant la Mer Noire.
Les prises de positions controversées de la Roumanie pendant les deux Guerres
Mondiales lui ont couté cher en termes de territoire. Il y a des parties qu’elle a perdu (la
Bessarabie et le nord de la Bucovine, au profit de l’ex URSS ; le nord de la
Transylvanie au profit de la Hongrie). Le Traité de Paris, conclu en 1947, confirma les
cessions au profit de l’Union Soviétique, mais garantit la frontière fixée en 1920 avec la
Hongrie et donc la Transylvanie comme partie intégrante de la Roumanie. Ainsi, si
l’Etat moderne roumain date du XIXème siècle, son territoire actuel date du XXème
siècle.
Les Roumains s’identifient surtout par leur langue latine, car leur histoire
commence avec les Daces. Cette population, établie au nord des Balkans est ensuite
colonisée par les Romains au IIème siècle après J.C., donnant ainsi naissance à l’actuel
peuple roumain. Les grandes migrations n’ont pas réussi à le déplacer ; les occupations
des grands Empires qui ont occupé son territoire et assujetti le peuple n’ont pas réussi à
l’anéantir. Ce sont les élites politiques et culturelles roumaines (une grande partie ayant
effectué des hautes études à Paris) qui, au XIXème siècle, vont tout faire pour contribuer
à la construction de l’identité nationale. Ce sont elles, aussi, qui vont tenter de
moderniser la politique et de reproduire le modèle européen. Néanmoins, au XIXème
siècle, la société est essentiellement agraire et les idées européennes et de
modernisation ont du mal à s’imposer.

196
Malgré une forte fracture idéologique entre les intellectuels de l’époque et les
paysans, la notion de nation prend de plus en plus forme. Mircea Vultur, dans son livre
« Collectivisme et transition démocratique » décrit cette période de la façon
suivante : « A la fin de la Première Guerre Mondiale, le processus de constitution de
l’Etat national s’achève (avec l’incorporation de la Transylvanie), et la Roumanie entre
dans la période de l’entre-deux-guerres avec pour impératif la modernisation politique,
sociale et économique. Temps de la ‘vraie démocratie roumaine ‘, dont la nostalgie
apparaît dans la contemporanéité post communiste, la période d’entre-deux-guerres
marque le début d’un processus inachevé de transformation d’une ‘nation de paysans’
en une ‘nation des citoyens’ »246.
La signature du Traité de Paix de Paris en 1947 est le point d’entrée de la
Roumanie dans le monde communiste. On assiste alors à une rupture très prononcée
entre le bloc soviétique et le reste du monde occidental. Pendant plus de 50 ans, il n’y
aura plus aucune forme d’accomplissement civique de la nation roumaine. Deux
éléments importants sont à souligner avant de commencer l’étude de la transition
roumaine.
Le premier, c’est l’autre composante de l’identité roumaine, qui trouve ses
origines dans l’Empire Byzantin : la religion, orthodoxe (pour plus de 85%), qui a joué
un rôle essentiel dans l’évolution de la nation roumaine ; un rôle et un poids non
négligeable pendant la dictature communiste et un rôle fluctuant pendant la révolution
roumaine et les années qui l’ont suivi. Pour le peuple roumain, c’est la religion et non
pas la foi qui est la plus importante.
Emil Cioran, une des figures emblématiques des jeunes philosophes roumains,
écrivait déjà en 1936 sur le drame spirituel de sa génération face à la société
roumaine : «Nous nous sommes contentés de peu, fiers de n’être rien. (…) La Roumanie
est géographie, elle n’est pas histoire. (…) L’accomplissement dans la religion tient de
l’essence de la destinée d’une nation. (…) La religion, opposant constamment l’éternité
au temporel, paralyse l’élan qui remue ciel et terre. (…) La religiosité roumaine est
mineure, manquant de passion et surtout d’agressivité. Ceux qui ont fait un mérite de
notre tolérance ont transformé une insuffisance en une vertu ! (…) Notre christianisme
est pastoral et, dans un certain sens, anhistorique »247.

246
VULTUR, Mircea, Collectivisme et transition démocratique: les campagnes roumaines à l'épreuve du marché,
Les Presses de l'Université de Laval
247
CIORAN, Emil, Schimbarea la fata a Romaniei, Humanitas, Bucarest, 1992. Citation reprise dans
PELISIER, Nicolas, MARRIE, Alice, DESPRES, François, La Roumanie Contemporaine, op. cit.

197
C’est, par contre, son maître à penser, Nae Ionescu qui a fait de l’Orthodoxie une
principale caractéristique de l’âme roumaine, établissant une identité entre la roumanité
et le christianisme de type oriental. Celui-ci a mis en place une idée simple : le peuple
roumain est orthodoxe et, par conséquent celui qui n’est pas orthodoxe n’est pas
roumain. Dans les années 30, il écrivait : « Catholicisme et orthodoxie ne sont pas que
des confessions ayant des différences dogmatiques et culturelles, mais deux moyens de
valoriser généralement l’existence. Les différences dogmatiques sont, je pourrais dire,
les points les moins frappants. La grande incompréhension, l’incompatibilité,
l’impénétrabilité catégorique entre le catholicisme et l’orthodoxie ont leurs racines
ailleurs : dans les structures spirituelles, historiques et concrètes qui forment le support
à l’intérieur duquel elles se réalisent. Ce n’est pas un hasard si l’Est de l’Europe est
orthodoxe et le Sud Ouest Catholique »248.
Aux côtés d’autres philosophes de l’époque, et main dans la main avec le
Patriarche de l’Eglise Orthodoxe de l’époque Miron Cristea, Nae Ionescu a promu les
valeurs de l’orthodoxie et du nationalisme. Selon eux, nationalisme et orthodoxie vont
de pair avec l’idée d’un Etat corporatiste, c'est-à-dire, le retour aux valeurs paysannes,
le refus de la modernité et de la démocratie. Ces idées seront être reprises et utilisées
par les dirigeants du Parti Communiste avec l’appui fervent de l’Eglise.
Le deuxième élément qui mérite d’être pris en compte est la remise en cause de
l’idée même de l’Occident. Est-il bon pour la Roumanie de rejoindre l’Occident ? Faute
de pouvoir le faire, au vu du retard accumulé dans tous les domaines dans le pays, et
pour mieux se justifier auprès du peuple de cet échec, l’idée que la Roumanie n’a pas
besoin de l’Occident pour survivre trouve ses racines dans la période d’entre-deux-
guerres.
Dans les années 30, Nae Ionescu se demandait déjà : «Quels sont les éléments
constitutifs de la réalité roumaine qui plaiderait pour une politique orientée vers
l’Occident ? (…) La formule de notre civilisation et de notre culture roumaine n’est pas
occidentale. (…) Qu’est-ce qui est latin en nous ? L’idée de droit, telle qu’elle apparaît
dans notre droit coutumier ? Probablement thrace. L’idée d’Etat ? Byzantine. L’idée de
Dieu ? Orthodoxe, donc catégoriquement Orientale. L’attitude dans la vie ?
Contemplative, sans rien à voir avec l’attitude pratique de Rome. Qu’est-ce qui nous lie
à la latinité, lorsque chez nous il n’y a eu que les raisons politiques qui aient permis aux

248
Ibid., p. 209

198
essais de catholicisation de se développer ? » 249.Cette remise en cause sera reprise et
exploitée par le pouvoir communiste, mais aussi par Ion Iliescu dans les mois qui ont
suivi la Révolution. Mais au delà des cinquante années de communisme, une évidence
frappe « Nous avons commis l’erreur de croire que le mal était réduit à Ceausescu et à
ses acolytes (…). Ceausescu est tombé, mais la dictature est restée en nous »250. C’est
dire qu’il y a des spécificités propres au peuple roumain.
Catherine Durandin résume parfaitement les ambiguïtés de l’histoire roumaine,
sur la base d’une reconsidération du passé : « La Roumanie appartient à un espace
oriental, celui de l’orthodoxie, celui des périphéries russes et soviétiques. Elle s’inscrit
dans un champ européen occidental qui puise dans le souvenir des Printemps des
Peuples de 1848 et des ambiguïtés de 1968. Pays déchiré, obsédé par une quête
d’identité, la Roumanie vit et subit toutes les tourmentes de l’Ouest et de l’Est
251
européen, en prétendant inventer une spécificité hors de l’Histoire » . C’est
précisément, dans ce pays, qui a subi une des dictatures les plus sanglantes d’Europe,
dont la relation avec l’Union Soviétique relève du « je t’aime, moi non plus », avec un
héritage complexe et explosif, qu’a eu lieu en décembre 1989 une Révolution.
Décembre 1989 est, sans doute, la rencontre entre cet héritage partagé par plusieurs
générations, les engagements communistes et la complexité et la confusion des
espérances. Un cocktail explosif qui a donné naissance à une révolte populaire
sanglante. Reste à savoir si l’on est en présence d’un coup d’Etat ou si l’on se situe dans
le cadre d’une Révolution -Chapitre 1.
Une fois fixés sur cette question, nous souhaitons mettre en avant
l’instrumentalisation de passé communiste par la nouvelle élite arrivée au pouvoir. De
ce fait, nous nous proposons d’illustrer la trajectoire de la transition roumaine par le
biais des alternances politiques au pouvoir. Cette trajectoire sinueuse du communiste,
au socialisme au visage humain, pour enfin arriver à un régime démocratique, constitue
donc le sujet du Chapitre 2.

249
Ibid., p.211
250
Le Monde, 12 Avril 1990, interview de l'intellectuel roumain Octavian Paler
251
DURANDIN, Catherine, PETRE, Zoe, La Roumanie Post 1989, L'Harmattan, Paris, 2008,
introduction

199
200
CHAPITRE 1

De la révolution à la transition :
un itinéraire singulier

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Section 1 La genèse de la transition démocratique roumaine

Revisiter décembre 1989 et la Révolution est synonyme d’une longue


investigation dans le temps, afin de comprendre quel a été le moment déclencheur, le
point de non retour. Les événements de décembre 1989 ont été d’emblée catalogués de
« révolution », tant par le groupe formé autour d’Ion Iliescu, que par la coalition anti-
Iliescu quelques années plus tard.
Avec le recul et les informations dont nous disposons aujourd’hui, il est clair que
la Révolution roumaine se compose de deux éléments distincts : tout d’abord, un coup
d’Etat, préparé depuis des mois dans les coulisses du pouvoir avec l’aide de
Gouvernements étrangers ; ensuite, une révolte, un soulèvement populaire sans
précédent, qui a surpris par sa rapidité, sa violence et sa soudaineté. Et c’est celui-ci
qui, ensuite, a été confisqué, utilisé, manipulé par les nouveaux dirigeants, de sorte que
plus personne n’a évoqué le complot, pourtant bien orchestré en coulisses par un groupe
de 2ème et 3ème niveau des membres de la nomenklatura communiste.

A. Un coup d’Etat communiste en coulisses

Nous souhaitons démontrer que la révolution roumaine, en tant que mouvement


spontanée a bel et bien été confisquée par les anciennes élites communistes arrivés au
pouvoir en décembre 89. Pour cela, nous nous basons sur des événements qui ont eu
lieu en amont ; en effet au moins une tentative de coup d’Etat, (restée totalement
inconnue par la population) a échoué, celle de décembre 1989 a été mieux préparée, et
la révolution a été une occasion inespérée de la mettre en pratique.

1- Les signes précurseurs d’avant 1989 au sein de la population

Deux événements majeurs peuvent être considérés, a posteriori, comme des


signes précurseurs des événements de décembre 1989 : le premier, national, concerne la

202
révolte des ouvriers de l’usine «Tractorul» de la ville de Brasov en novembre 1987 ; le
second, international, concerne la rencontre entre Gorbatchev et Ceausescu en mai
1987. Au préalable, il convient de souligner que, dans les années 1980, la situation de la
Roumanie était déjà très inquiétante. Certes la dette extérieure était entièrement
remboursée, mais la situation dans le pays était catastrophique. Non seulement il y a eu
un durcissement de l’encadrement de la population (interdiction de l’avortement en
1966, durcissement des lois concernant le divorce, allongement des horaires de travail
et une discipline plus que sévère dans les entreprises), mais dans même temps, il y a eu
un isolement de la Roumanie au niveau international.
Pour mieux marquer son indépendance vis-à-vis du monde, le régime de
Bucarest avait mis en place une industrialisation forcée, vouée d’avance à l’échec du
fait de la faiblesse de la productivité et l’insuffisance des ressources énergétiques. En
outre, Bucarest avait renoncé a ‘la clause de la nation la plus favorisée’ accroissant ainsi
encore plus son isolement. La famille Ceausescu avait occupé progressivement tous les
postes clés et le régime allait tout faire pour permettre un niveau de vie élevé aux
membres de la nomenklatura. Le régime perdait ainsi toute crédibilité aux yeux des
milieux ouvriers, car le froid et le manque de produits de première nécessité, associées à
la faim, ont amené le peuple à douter du bien fondé du communisme. Ceausescu et son
prédécesseur Gheorghe Gheorghiu-Dej ont fait partie de la classe ouvrière. Une fois au
pouvoir, tous deux ont œuvré pour que cette couche de la population soit bien intégrée
dans la vie du parti. A tel point que, dans le Parti Communiste, la classe ouvrière s’est
trouvée mieux représentée que les scientifiques et les intellectuels.
En Roumanie, la vie de la population était de plus en plus dure : magasins vides,
pas de chauffage, deux heures d’électricité par jour seulement, pas d’eau chaude. Ainsi,
l’arrivée de l’hiver hantait tous les esprits. Dans une interview accordée bien plus tard,
en 1997 à l’Express, Virgil Magureanu, peint ce tableau de la peur, de l’angoisse et de
l’insécurité : «L’horizon spirituel était réduit à quelques mots d’ordre primitifs, infligés
à une population écrasée par une propagande intensive. Il suffisait, pour entretenir la
frayeur, d’évoquer le passé et l’existence d’un appareil de soumission
tentaculaire… »252 .
Ce sont les mineurs de la Vallée de Jiu qui sont les premiers à mettre en place un
mouvement de protestation. Leurs revendications sont purement économiques (hausse
des salaires, approvisionnement en nourriture, chauffage), sans revendications

252
L'Express, 5 Février 1997, interview de l'ex Chef de la Securitate, Virgil Magureanu

203
politiques et sans remise en cause du système non plus. Malgré tout, Ceausescu se
déplace les meneurs sont arrêtés, les familles éclatées, et le mouvement étouffé dans la
vallée. Pour la première fois, une révolte avait lieu, et le monde ouvrier était ébranlé. Il
n’y a pas eu d’autres mouvements populaires dans la Vallée de Jiu. Par contre, les
baisses de productivité, les sabotages divers et variés, les vols trahissent le malaise qui
gagnait ce monde ouvrier, sans que personne ne s’en soucie vraiment.
Ce n’est qu’en novembre 1987 qu’un autre mouvement de protestation éclata
dans le monde ouvrier. Cette fois ci, pas dans une région minière comme la première
fois, mais dans une ville, Brasov, située au centre du pays, qui compte environ 400 000
habitants. Plusieurs éléments importants sont à souligner : il s’agit d’une ville avec une
tradition industrielle très ancienne, où 20% de la population est d’origine allemande ou
magyare, mais aussi un centre universitaire et culturel reconnu. La ville est un
important nœud ferroviaire, qui permet des liaisons faciles avec la capitale, mais aussi
avec d’autres grandes villes roumaines.
C’est précisément à Brasov que sont situées les deux plus grandes usines de
construction automobiles de la Roumanie : la première, « Steagul Rosu », fabrique des
camions et emploie plus de 25 000 ouvriers ; la seconde, « Tractorul », spécialisée dans
la fabrication des tracteurs, emploie plus de 20 000 ouvriers. Un grand nombre
d’ouvriers appartiennent aux Jeunesses Communistes, et la propagande communiste leur
faisait « comprendre » qu’ils étaient des privilégiés puisqu’une partie des commandes
partait à l’Ouest ou était destinée aux marchés du COMECOM. Mais ce n’est pas pour
autant que leur niveau de vie était meilleur.
La situation était, en réalité, catastrophique dans tout le pays. A l’approche de
l’hiver, un décret-loi stipulait que la température dans les appartements ne devrait pas
dépasser 12°C, que la consommation de pain serait limité a 300grammes par jour et
celle de beurre à 50g par semaine. Aussi, la productivité était en baisse constante, avec
des chiffres d’exportations très bas, et des pièces de main d’œuvre de plus en plus rares.
A la menace de licenciement de plus de 2500 ouvriers, s’ajoutait l’obligation de
travailler les nuits de samedi et dimanche. Or, à Brasov, ville située dans l’arche des
Carpates, avec un micro climat très particulier ; les températures peuvent descendre, en
hiver, jusqu’à moins 40°C.
La perspective de passer un nouvel hiver dans le froid, sans nourriture, sans
travail, explique que le peuple était en ébullition. Sauf qu’à la différence des mineurs de
la Vallée de Jiu, ici les revendications sont devenues politiques. Le point déclencheur
de ce conflit social a la réception des fiches de paie reçues un dimanche matin. Les

204
ouvriers voient leurs salaires diminués de plus de 50%, sans raison apparente ; certains
ont juste reçu 1 leu symbolique. S’il y a une chose dont on peut être sûr aujourd’hui,
c’est le fait qu’il n’y a jamais eu de concertation entre les ouvriers des deux l’usine. La
révolte a été spontanée, les ouvriers de l’usine ‘Steagul Rosu’ ont quitté leurs postes de
travail pour aller demander des comptes aux dirigeants du Parti Communiste, rejoints
par d’autres ouvriers de l’entreprise « Tractorul ».
Ces événements se sont passé un dimanche, dans la matinée. Le mouvement qui
se dirige vers le siège du Parti Communiste, voit ses rangs grossir au fur et à mesure
qu’il avance dans les rues, avec des familles de retour de la messe de dimanche, des
étudiants, des lycéens, des enfants et des personnes âgées. En outre, ce dimanche là était
un jour d’élections des membres locaux du parti ; des élections gagnées d’avance,
comme d’habitude, avec un score « historique » de 99,99%.
Des revendications liées tout simplement à la pure subsistance (« rendez- nous
notre argent ! » ; « à manger pour nos enfants ! » ; « nous voulons de la lumière et du
chauffage »), les manifestants en sont rendus à des revendications politiques (« A bas
Ceausescu ! » ; « A bas le communisme ! » ; « A bas le tyran ! » ; « A bas le
dictateur ! ») 253 . Pour la première fois depuis l’instauration du communisme en
Roumanie, le système tout entier était remis en cause, y compris la suprématie de son
chef. Pour la première fois aussi, la population osait exprimer ouvertement son
désaccord avec le pouvoir en place ouvertement, sans penser aux conséquences, sans
peut être mesurer la portée de ses actes. Comme un cri parti du fond du cœur, un cri de
désespoir, des années de frustration, l’hymne révolutionnaire « Desteapta-te Române »
(Eveille toi, Roumain), chanté pour la première fois depuis près de cent quarante ans,
revenait comme une évidence. La foule le chantait sur la même place, avec la même
force, pour demander la liberté.
Entendre cet hymne un dimanche était tellement inhabituel que tout le monde
était aux fenêtres. Mais tous avaient peur car dans la Roumanie de Ceausescu, les trois
F étaient dans tous les cœurs (faim/foame, frica/peur, frig/froid). La population chantait
pour se donner du courage, pour ne pas avoir froid, pour oublier la faim. Dans les
témoignages donnés après 1989, des ouvriers de Brasov racontaient à la Télévision
Roumanie (devenue libre) qu’il y avait ce jour-là, parmi eux des gens qui n’avaient pas
mangé depuis plusieurs jours.

253
Citation reprise dans DURADIN, Catherine, La mort des Ceausescu. La vérité sur un coup d'Etat
communiste, Bourin Editeur, Paris, 2009, p. 163

205
C’est dans cet état d’esprit que la foule arrive au siège du Comité Départemental
du Parti. Et là, changement total de décor. Les manifestants trouvent les membres du
Parti en train de fêter leur victoire par avance, pris par surprise par cette foule
déchaînée, qui constate alors, la douce chaleur des bureaux et des salles de fête (un des
manifestants dira plus tard qu’à sa grande surprise même les couloirs étaient chauffés),
les odeurs de nourriture et l’insouciance de ces cadres du Parti qui ne voulaient rien
savoir de la souffrance du peuple. La foule déchaînée, incontrôlable, à bout d’elle-
même, va distribuer cette nourriture abondante au peuple dehors. La rage et la colère
vont prendre le dessus, et une partie de l’édifice va être totalement dévastée.
A l’intérieur du siège, et dehors aussi, c’est la panique et le chaos le plus
complet. Parce qu’il est déjà tard, personne n’ose réveiller Ceausescu afin de le mettre
au courant de la situation. Alors les Services de Securitate sur place vont prendre tant
bien que mal les choses en main. Habillés en civil, des membres de la Militia et de la
Securitate vont tout d’abord infiltrer la foule, pour photographier et filmer le plus grand
nombre. Ceux-ci estiment le nombre des participants à plus de trente mille personnes,
chiffre qui s’est avéré inexact par la suite ; il y avait tout au plus cinq milles personnes.
Les Roumains qui découvrent alors pour la première fois les Unités d’Elite
appartenant aux Services Secrets, se trouvent face à face avec des individus lourdement
armés (matraques électriques, fusils d’assaut, canons, etc.). Rapidement, la Militia
reprend le contrôle de la ville, et les services de Securitate bloquent totalement l’accès
dans la ville. Plus de quatre cents personnes sont arrêtés et torturés pendant des
semaines, grâce aux photos, aux films mais aussi aux faux témoignages et au système de
désinformation si bien mis en place par le système. Les leaders présumés du mouvement
sont transportés à Bucarest, battus, torturés. Tous vont faire de la prison et seront vont
être interdits de retourner dans la ville de Brasov.
Officiellement, pour les « responsables » au sein de l’usine, il n’y a pas eu de
drame. Le directeur a été renvoyé et le travail a repris, avec l’engagement des ouvriers
restés sur place de travailler plus et mieux à la gloire du Parti. Tout à été fait pour que
cet événement reste sans écho dans le pays. Il y a eu d’autant moins d’informations que,
pendant les jours qui ont suivi, la ville a été encerclée par la Securitate. Mais une partie
de la révolte avait été filmée avec la camera amateur d’un touriste étranger de sorte que
les médias occidentaux se sont emparés du sujet. Pour le pouvoir en place à Bucarest,
rien ne s’est passé à Brasov. Tous les mouvements de solidarité avec les ouvriers de
Brasov (étudiants à Sibiu ou Timisoara, et autres usines du pays) ont été annihilés.

206
Deux personnalités vont quand même oser admettre que les choses ne vont pas
bien et qu’il s’est bien passé quelque chose à Brasov. Silviu Brucan tout d’abord.
Personnalité ambigüe, opposant à Ceausescu, toujours à Bucarest et qui va jouer un rôle
particulier dans les événements de la fin 1989. C’est lui qui va déclarer aux journalistes
de BBC et United Press International qu’ « une période de crise s’est ouverte dans les
relations entre le Parti Communiste et la classe ouvrière. (…) La classe ouvrière
n’accepte plus d’être traitée comme un serviteur soumis. Le récent décret sur l’énergie
électrique demande aux travailleurs de se suicider par le froid dans leurs propres
chambres »254. De fait, S.Brucan était déjà conscient de la puissance des médias et de
l’importance de la communication. Dans la même interview, il va déclarer : « L’opinion
publique mondiale est une formidable force pour la défense des droits de l’homme. La
répression peut aboutir à l’isolement total non seulement de la part des pays
occidentaux, mais aussi de la part des pays de l’Est »255.
Avec le recul qui est le notre aujourd’hui, la question se pose de savoir comment,
dans un pays aussi fermé que la Roumanie d’avant 1989, Silviu Brucan a eu accès aux
médias étrangers. Comment se fait –il que la Securitate n’ait pas empêché cet
interview ? Celle-ci était forcement au courant, puisque Brucan était surveillé jour et
nuit par les services secrets. A moins que, depuis ce moment là déjà, la Securitate ait
commencé à trahir le système, ce qui expliquerait mieux les événements de décembre
1989.
Seconde personnalité, Mihai Botez, brillant mathématicien et sociologue, qui se
trouve en exil à Paris au moment des faits de Brasov. Soutenu par la Ligue Française
des Droits de l’Homme, ce cadre du Parti Communiste, opposant au régime ; avait pu
quitter le pays et vivre en France mais contraint de couper les liens avec sa famille et
ses amis roumains, de peur des représailles du régime. Par le biais de Radio Free
Europe, il émet une déclaration, affirmant qu’il s’attendait à de telles manifestations, à
un « rejet des stratégies politiques et économiques du pouvoir »256, qui sont à ses yeux
« un sévère avertissement de la part de la classe ouvrière »257.
Son message, comme les déclarations de Brucan ont été repris par une grande
partie des médias occidentaux. Les Roumains qui écoutaient en cachette Radio Free

254
Ibid., p. 49
255
Ibid. , pp,49-50
256
« Romania: Stalinism in One Country. An interview with Mihai Botez», in Uncaptive Minds, Julliet -
Août, 1988
257
Ibid., op. cit.

207
Europe, BBC ou Voice of America, ont pu ainsi en savoir un peu plus sur les
événements de Brasov, mais aussi voir que des Roumains osaient défier le pouvoir en
place à Bucarest. Les médias roumains n’ont pas dit un mot sur cet épisode, pourtant
significatif, et Ceausescu a continué de suivre son agenda politique comme si de rien
n’était.
Catherine Durandin écrit à ce sujet : « Le moment Brasov est entré comme un
signe avant coureur de la chute du régime dans les études postérieures à 1989. Certains
y virent la préfiguration d’une alliance ouvriers/étudiants, quelques étudiants de Brasov
et de Sibiu s’étant ralliés aux manifestations alors qu’aurait régné la tension à
l’Université de Bucarest. Déjà le sang coule en Roumanie : selon le quotidien
Libération du 23 novembre 1987, les témoignages de voyageurs font état de centaines
de blessés et de deux morts chez les forces de l’ordre lors des manifestations. Interrogée
sur ses souvenirs, sur Brasov 1987, l’ex conseillère du président Emil Constantinescu,
Zoe Petre, reconnaît avoir été impressionnée, avoir conçu un peu d’espoir, sans plus.
Brasov ébranlée ne débouche pas sur un projet alternatif et est loin de renverser
Ceausescu »258.
Dans la Roumanie d’avant 1989, il n’y a pas trace d’autres révoltes
significatives. Ou alors, si révolte il y a eu, le régime communiste a tout fait pour
l’étouffer. Par contre, dans le cercle très restreint du pouvoir, des tentatives de
renversement du tyran ont eu lieu, avec où sans l’appui des Gouvernements étrangers,
sur lesquelles, nous nous proposons de revenir, ainsi que sur les acteurs qui y ont
participé.

2- Les signes avant coureurs au sein même de l’appareil d’Etat

Des événements, des faits, des échanges, des confidences ont eu lieu dans les
coulisses du pouvoir à Bucarest, bien avant ce sanglant décembre 1989. Aujourd’hui
nous sommes en présence de témoignages précis sur les tentatives manquées et/ou
ratées de renversement du pouvoir communiste. Dans son livre intitulé « Romania »,
Nestor Ratesh, directeur de la Section Roumaine de Radio Free Europe, affirme que,
dans les années 70, plus précisément en 1974, le Général Nicolae Militaru a rencontré le

258
DURANDIN, Catherine, PETRE, Zoe, La Roumanie Post 1989, L'Harmattan, Paris, 2008, op. cit.

208
Premier Ministre Ion Gheorghe loin des bunkers de la Securitate, dans le but de se
mettre d’accord sur une éventuelle stratégie pour renverser le régime communiste de
Ceausescu.
Le même Général, devenu Ministre de la Défense dans le Gouvernement post
révolutionnaire, va accréditer cette thèse dans une interview pour le journal français Le
Nouvel Observateur. Non seulement il confirme cette rencontre, mais il confirme qu’ils
étaient plusieurs à préparer un coup d’Etat, depuis plusieurs années, et qu’ils avaient
comme date buttoir le début de l’année 1990, au plus tard le printemps.
N. Militaru a donné aussi des détails sur les autres membres impliqués dans ce
complot, dont les plus importants sont : le ministre de la Défense Ion Ionita, un haut
cadre de la Securitate, Virgil Magureanu (qui deviendra le Chef du Service Roumain
d’Informations), le général Costyal et Ion Iliescu (qui avait une double mission au sein
du parti : Premier Secrétaire de l’Union des Jeunesses Communistes, mais aussi chef de
la propagande au sein du Comité Central du Parti Communiste Roumain). Ce n’est que
plus tard, une fois Président, Iliescu a exprimé ouvertement son désaccord avec la
politique agraire et économique du régime.
Il semblerait que l’idéologue de ce mouvement, « l’instigateur » de ce complot
ait été un personnage très complexe, Silviu Brucan, l’éditeur en chef du journal
quotidien du Parti, « Scanteia », auquel les membres du parti avaient l’obligation d’être
abonnés. Ambassadeur à Washington (1956- 1961), représentant permanent de la
Roumanie auprès des Nations Unies (1959-1961), il a pu être l’acteur clé de ce complot
d’autant mieux que, de par ses fonctions il avait des appuis très importants à Londres, à
Moscou ou à Washington.
IL faut souligner que les Généraux Militaru, Ionita et Costyal étaient des
camarades de classe de l’Académie Militaire Vorochilov de Moscou pendant la période
1956- 1958. Quant à Ion Iliescu, il avait aussi étudié à Moscou, dans un haut institut
d’ingénieurs, où il avait fait la connaissance de Mikhaïl Gorbatchev, à l’époque un des
leaders du Komsomol, mais aussi étudiant en droit à l’Université d’Etat de Moscou. Les
deux hommes s’appréciaient, paraît-il beaucoup, information bien évidemment très
difficile à prouver.
Dans son livre intitulé symboliquement The Wasted Generation 259 et publié en
1993, Silviu Brucan explique par contre que l’idée de cette première tentative de coup

259
BRUCAN, Silviu, The Wasted Generation: Memories of the Romanian Journey from Capitalism to
Socialism and Back, Westview Press, Boulder, Colorado, 1993

209
d’Etat militaire venait du Ministre de la Défense Ion Ionita et du Premier Ministre, le
Général Ion Gheorghe. Le processus était très bien enclenché, et quelque chose aurait
du se passer en1984, déjà. Pourtant tout a échoué. A priori, il y a eu une fuite
d’informations, dont on ne sait pas bien qui eu a été l’instigateur. D’après les auteurs du
complot, il s’agirait de Virgil Magureanu. L’unité de la Securitate, qui devait jouer un
rôle primordial et se trouvait sous les ordres de Magureanu a manqué à l’appel ; quand
les unités militaires de la garnison de Bucarest avaient été envoyées dans les champs
pour aider à la cueillette du maïs. Les trois Généraux ont eu des sérieux problèmes :
Costyal a été arrêté et les généraux Ionita et Militaru ont eu, par la suite, des graves
problèmes de santé. Dans le même livre, Brucan reste convaincu que les deux ont subi
des empoisonnements, avec des effets à longue durée.
Quoi qu’il en soit, la tentative de 1984 pour renverser le régime aura été la plus
importante et la mieux organisée. Mais si cette tentative a échoué, les mêmes acteurs
vont refaire surface pendant les événements de décembre 1989. Il est pratiquement
impossible, à ce jour, de savoir quelle importance Ceausescu avait accordé Ceausescu à
toute cette affaire, mais très clairement, il eu sous estimé sa vraie portée et ses réelles
ramifications. Mais il est vrai que, sans la manifestation de décembre 1989 à Timisoara
et ses échos dans le pays, les membres du complot n’auraient jamais pu atteindre leur
but.
Même si cette tentative de coup d’Etat entièrement interne a échoué, les choses
ne vont pas en rester là. Très probablement, au vu du comportement de Ceausescu,
plusieurs Gouvernements étrangers ont souhaité que le vieux dictateur soit remplacé.
Que ce soit à Washington, ou à Moscou, à Budapest ou à Paris, le monde voulait en
finir avec Ceausescu. Dans l’année 1988, les médias français, se font l’écho de
désaccords, de plus en plus nombreux, avec le régime de Bucarest. Le Monde du 4
octobre 1988, publie ainsi un article de l’historien Joseph Rovan,
affirmant :« Dictature. Un ‘Khmer Rouge’ à Bucarest…L’affreux petit tyran sanguinaire
ne manque pas d’astuce (…). Ce qui fonctionne au service du clan Ceausescu, du mari,
de la femme, du rejeton, c’est la machine à décerveler du Père Ubu »260.
On dispose aujourd’hui de témoignages précis et complets sur ce qui s’est
réellement passé dans les coulisses et sur le poids de l’intervention et du soutien des
Gouvernements américain et soviétique. Le premier vient de l’ex chef des Services
d’Informations Roumains, le Général Ion Mihai Pacepa, qui a déserté et s’est enfui aux

260
Le Monde, 4 Octobre 1988, article signé par l’historien français Joseph Rovan

210
Etats-Unis en 1978. Pacepa a déclaré dans le quotidien roumain « Ziua » qu’il avait
connaissance d’un coup d’Etat dirigé de l’extérieur depuis qu’il était chef de la
Direction des Informations Extérieures en charge de l’espionnage extérieur et en tant
que haut cadre de la Securitate.
Selon son témoignage, le plan était de remplacer Ceausescu par un Secrétaire
Général plus loyal envers les Soviétiques. Ceausescu devait être au courant de cette
manœuvre, car des informations lui avaient été transmises par le biais de la base
militaire 0920/A, une base spéciale de contre-informations coordonnée par le Général
Pacepa. Celui-ci a même déclaré dans le même journal qu’il savait personnellement qui
allait exécuter ce plan : Iliescu et le Général Militaru.
En vérité, Ceausescu avait des relations de plus en plus compliqués avec Moscou
comme avec Washington. Gorbatchev avait instauré la perestroïka et le vieux dictateur
avait compris que les fondements même du communisme, tels que vues par Lénine et
Staline étaient remises en cause. Il essayait de tenir tête au Président russe, mais il s’est
trouvé de plus en plus isolé. Or l’administration américaine de Reagan et de G. Bush,
apportait tout son soutien à Gorbatchev. Les deux chefs d’Etat russe et américain étaient
d’accord pour dire qu’il fallait faire quelque chose en Roumanie. En octobre 1988, le
Secrétaire américain John Whitehead prenait position, pour la première fois, contre la
politique de Ceausescu. Cette prise de position, historique fût reprise par les médias
occidentaux, AFP et Reuters compris, dans ces termes: « C’est la première fois qu’un
haut responsable occidental indique avoir personnellement visité des villages détruits
dans le cadre du programme de modernisation rurale roumain qui prévoit la démolition
de quelques sept mille villages dans ce pays et le relogement dans des centres agro-
industriels »261.
Cette vaste politique de systématisation allait non seulement pousser une partie
de la population roumaine à Transylvanie de quitter le pays, mais aussi des membres du
Comité Central à réagir. Le Haut Commissariat des Nations Unis pour les réfugiés
devait constater l’ampleur des « dégâts » en Hongrie, ou le nombre des réfugiés ne
cessait d’augmenter, plus de dix mille personnes. Et si des membres du Comité Central
avaient déjà exprimé leur désaccord avec cette politique de destruction des villages ils
firent de même avec la politique générale de Ceausescu.

261
Citation reprise dans DURADIN, Catherine, La mort des Ceausescu. La vérité sur un coup d'Etat
communiste, Bourin Editeur, Paris, 2009, p. 54

211
Six éminents membres ont « osé » exprimer leur désaccord dans un document
devenu célèbre : « La lettre des Six » (voir Annexe 1), qui a fait le tour du monde, mais
que Ceausescu a pratiquement ignorée. Les six signataires n’ont reçu que des
« punitions » relativement « douces » (comme des assignations à domicile, ou
l’interdiction de se parler entre eux), d’une part parce qu’ils étaient très respectés au
sein du Parti Communiste, mais aussi à cause de leur réseau de relations avec
l’Occident. Michael Shafir, politologue et ancien chef de la Section RFE/RFL a écrit :
« D’une certaine manière, j’ai été quelque peu surpris, parce que c’était le premier
mouvement collectif de dissidence émanant du sein du Parti. Je dois clarifier ici deux
aspects connexes : j’ai insisté dans mes travaux (…) sur la nécessité d’une dissidence au
sein du système du Parti pour le lancement de quelque mouvement de réforme que ce
soit en Europe Orientale. Que de fois n’ai-je pas écris que le vide de véritable tradition
marxiste avait empêché la naissance d’un tel mouvement en Roumanie, facteur auquel
j’ajoutais d’autres données de culture politique »262.
Deux points doivent ici être mis en valeur. Tout d’abord, il s’agit du premier
mouvement collectif de dissidence au sein du Parti connu et médiatisé. Shafir ne semble
pas prendre en compte le complot qui avait échoué en 1984. Les événements de 1984 se
sont passés dans l’ombre et c’est pour cela qu’ils sont restés totalement méconnus. La
question reste posée de savoir si, justement, cette médiatisation de la Lettre des Six
n’était pas prévue d’avance comme signe annonciateur de ce qui allait se passer vers la
fin de l’année D’après le témoignage de Brucan lui même, il avait été à l’étranger et a
eu des entretiens importants à Moscou et à Washington ; et, si finalement il a accepté
d’être le sixième signataire de cette lettre, c’est qu’il savait aussi que celle-ci n’était pas
synonyme de sa propre fin, bien au contraire.
Ensuite, M. Shafir, confirme la théorie de Przeworski, selon laquelle, pour qu’un
changement de régime se produise, un des éléments nécessaires est sans aucun doute
l’existence d’une dissidence au sein du parti. Or, cet élément, tout comme l’opposition
et la société civile était inexistant en Roumanie. Cet aspect est décisif dans l’analyse de
la révolution et de la transition démocratique en Roumanie. A cet égard, M. Shafir
précise la notion de dissidence : « Je dois aussi clarifier que par ‘dissidence’ (pour la
distinguer d’opposition), j’entends précisément la désillusion face au système venue de
l’intérieur du système (systémique) et le fait que pour être pris en compte, les dissidents
doivent être prêts à être comptés, c’est-à-dire que leur désaffection doit être rendue

262
Ibid., pp. 64-65

212
publique »263. Nous allons revenir sur cette « spécificité » roumaine dans la deuxième
partie de ce travail.
Après le Général Pacepa, le deuxième personnage clé qui a confirmé avoir été au
courant depuis longtemps que des Gouvernements étrangers souhaitaient le
renversement du régime en Roumanie est Virgil Magureanu ; l’homme resté dans
l’action avant et après les événements de décembre 1989. Silviu Brucan est à priori
l’homme de l’ombre, le metteur en scène de tout s’est passé à la fin de l’année 1989.
C’est peut être pour ne pas perdre toute crédibilité en tant qu’ancien chef du Service de
Contre Espionnage au sein des Services Secrets de la Securitate que Virgil Magureanu
affirme avoir été au courant de tout et depuis longtemps. Mais, Silviu Brucan est
décédé en 2006 ; il n’a pas pu confirmer ce témoignage. Magureanu a du attendre 2008,
pour faire ce témoignage : « Le moment 89 en Roumanie n’est pas spontané et je ne nie
pas et ne veux pas nier le rôle qu’ont joué les foules quand il s’est déclenché. Les
préliminaires de ces événements nous conduisent à penser au rôle que diverses
personnes ont eu, parmi lesquelles Silviu Brucan, au cours des négociations conduites
pour la mise ne place du nouveau régime et pour l’installation de la succession. (…)
Lorsqu’il s’est engagé dans cette négociation, il avait déjà mis au point un plan et reçu
un mandat (…). Le cas Brucan représente, en toute hypothèse, une confirmation : les
services secrets soviétiques travaillaient main dans la main avec les américains »264.
Ainsi donc, on dispose aujourd’hui des témoignages de deux hautes personnalités
de la nomenklatura communiste, qui confirment l’existence de négociations avec
d’autres services secrets étrangers afin de renverser Ceausescu. Silviu Brucan lui-même,
dans ses interviews et ses ouvrages, a donné les détails de ces négociations. Dés lors,
peut-on affirmer aujourd’hui avec certitude que tout était prêt et que la foule a juste
donné un coup de main inespéré, que cette révolte a précipité les plans ? C’est sans
doute vrai ; reste à savoir dans quelle proportion.
Né à Bucarest de parents juifs, Silviu Brucan est rentré au sein du Parti
Communiste à l’âge de 19 ans. Très proche du leader Gheorghe Gheorghiu-Dej, il
devient vite l’idéologue du Parti. Une fois Ceausescu nommé Secrétaire Général du
Parti Communiste, il montre tout de suite ses différences avec celui-ci et songe même à
changer d’orientation. Ses amis et collaborateurs proches vont réussir à le convaincre de

263
Ibid., p. 64
264
MAGUREANU, Virgil, dialogue avec Alex Mihai Stoenescu, De la regimul comunist la regimul
Iliescu, Edition Rao, Bucarest, 2008, pp. 47-49

213
rester, mais c’est un personnage qui n’aime pas Ceausescu et qui va lui tenir tête. En
même temps, c’est un homme très respecté, et qui aura une carrière montante jusqu’à
son opposition ouverte aux événements de Brasov. Par le biais de ses amis, il obtient un
visa pour les Etats-Unis en 1988, où il va séjourner pendant six mois. Le pouvoir en
place à Bucarest espérait ainsi qu’il n’allait jamais revenir, mais Brucan va non
seulement revenir, mais aussi montrer à nouveau, son désaccord avec le régime, en étant
cosignataire de la Lettre des Six.
S. Brucan affirme avoir préparé son départ aux Etats-Unis à Bucarest via
l’ambassadeur de la Grande Bretagne et celui des Etats-Unis. A priori, les deux étaient
au courant du projet de la Lettre des Six. Il reçoit son passeport avec son visa pour les
Etas Unis en juin 1988, et il est attendu à Washington au Département d’Etat, où il va
rencontrer des responsables, chargés de l’Europe Orientale, dont Thomas Simmons. Ce
n’est qu’en novembre qu’il part pour Londres, où, indépendamment du fait qu’il va être
reçu au Foreign Office et qu’il a dispensé des cours dans des universités prestigieuses,
il va rencontrer deux personnages clé : William Waldegrave, alors Ministre d’Etat, et
Martin Nicholson, le conseiller pour l’Europe de Margaret Thatcher. Brucan a déclaré
par la suite : « Je peux affirmer de manière catégorique que tant à Washington qu’à
Londres, j’ai reçu des assurances encourageantes d’aide pour nos plans. Plus encore,
les ambassadeurs des Etats-Unis et de Grande Bretagne à Bucarest ont reçu l’instruction
de maintenir un contact permanent avec moi »265.

Si Brucan a été surveillé et « protégé » à Bucarest, cela n’aurais été sans doute
pas possible sans l’aide et la complicité de la Securitate. Considéré quasiment comme
persona non grata à Bucarest, il a été nécessairement surveillé de très prés, surtout
après son retour de l’étranger. Il est sûr aussi qu’il a été très étroitement surveillé à
l’étranger, mais rien n’est consigné dans les rapports des Services Secrets. Il ne s’agit
certainement pas d’un oubli ou d’une négligence, mais plutôt d’une complicité au sein
même du Service. Après l’ouverture des archives secrètes de la Securitate, certains
dossiers n’ont pas été « consultables » pour des raisons d’Etat. Brucan, quant à lui,
soutient qu’il a pu récupérer son dossier en 1990 déjà, et que rien concernant ses
déplacements à Washington ou à Moscou n’y était mentionné. Preuve que la complicité
venait sans doute de l’intérieur, ce confirme la thèse de Virgil Magureanu, alors chef
des Services Secrets en charge du contre espionnage.

265
BRUCAN, Silviu, O biografie intre doua revolutii, Nemira, Bucarest, 1998, pp. 71 -78

214
De fait, Brucan a continué sans problèmes ses déplacements à l’étranger, d
d’abord à Moscou. Pendant ses fonctions d’Ambassadeur de la Roumanie aux Etats-
Unis dans la période 1956-1961, il avait rencontré Anatoly Dobrinin, Ambassadeur de
l’Union Soviétique à Washington (et futur conseiller de Gorbatchev). L’amitié qui liait
les deux hommes explique que Brucan a été bien reçu à Moscou et que Dobrinin lui ait
« arrangé » un entretien avec Gorbatchev, censé demeurer secret. Dans un entretien
accordé au journal français Libération en novembre 1996, Brucan a de nouveau
confirmé non seulement l’existence de cet entretien, mais aussi le fait d’avoir obtenu la
« protection » de Moscou : « (Gorbatchev) était d'accord pour le renversement de
Ceausescu, tout en soulignant que l'URSS ne voulait pas se mêler des affaires
intérieures roumaines. Il promit des mesures pour ma sécurité personnelle» 266 . De
Moscou, Brucan s’est rendu ensuite à Vienne où il s’est il exprimé une fois de plus à la
radio (BBC, Voice of America et Radio Free Europe). Il critique le régime en place à
Bucarest, son leader, mais ne remet pas en cause l’idée même du communisme. Une fois
de retour en Roumanie, il est de plus en plus surveillé par les services secrets de la
Securitate, ce qui ne l’empêche pas de garder contact avec les anciens du Parti :
Birladeanu, Raceanu, Apostol. En attendant le dernier congrès du Parti Communiste,
tout était prêt.
Radu Portocala, dans son livre L’exécution des Ceausescu , va dans le même
sens et corrobore la thèse du complot : « Une fraction de la Securitate et probablement
l’ensemble de la Direction du Renseignement Militaire non seulement étaient au courant
de l’imminence (des) évènements, mais participaient à leur préparation, se livrant ainsi,
qui sait depuis combien de temps ?, à double jeu : soumises à la volonté de Ceausescu,
d’une part, et acceptant les règles du jeu de la dictature, elles complotaient contre lui,
d’autre part, non pas animées par des considérations de morale politique, mais dans
l’espoir de récupérer une partie du pouvoir qu’il allait perdre »267.
Pour paraphraser Alexandru Birladeanu, « la Securitate a trahi Ceausescu », il ne
manquait que le signal aux membres du deuxième cercle du pouvoir pour agir. Mais en
décembre 1989, les choses vont se passer tout à fait différemment que prévu.

266
Libération, 16 Novembre 1996, interview avec Silviu Brucan
267
PORTOCALA, Radu, L'exécution des Ceausescu. La vérité sur une révolution en trompe l'œil,
Larousse, Paris, 2009 p. 34

215
B. Une révolution sur la scène nationale et internationale

Le dernier congrès du Parti Communiste s’est passé comme prévu, sans que rien
ne change, sans que rien ne se passe. Ce XIVème congrès voulait montrer aux frères
socialistes la réussite du modèle roumain, avec une dette extérieure entièrement payé,
une industrialisation de plus en plus complexe et un développement du monde agraire.
Ceausescu et son épouse font des visites à l’étranger, la vie continue son cours. Rien ne
laisse augurer les violences qui vont suivre.
En même temps, au delà des frontières roumaines, il y a la chute du Mur de
Berlin, l’ouverture de la frontière austro-hongroise, le démantèlement des régimes
communistes dans les pays voisins. A Malte, George Bush et Mikhaïl Gorbatchev font
une rencontre historique, où il est question de la chute du mur de Berlin, de l’unification
allemande et de respect des droits de l’homme. Un télégramme de la part de l’avocate
Eva Barki, qui travaille pour Amnesty International, les informe du génocide contre la
minorité hongroise de Transylvanie et leur demande d’intervenir pour un pasteur
protestant. Un certain Laszlo Tokes.
A Paris, Josep Rovan écrivait dans Le Monde en octobre 1989 : « Que le régime
de Ceausescu soit dénoncé urbi et orbi pour ce qu’il est, une tyrannie indigène, et
l’URSS finira peut être par le trouver assez compromettant pour s’en débarrasser. Le
monde n’a-t-il pas salué l’intervention du Vietnam au Cambodge avec un soulagement
unanime en dépit de son caractère nationaliste et impérialiste à peine caché, tant était
grand le dégoût inspiré partout par la terreur macabre des Khmers rouges ? Ne laissons
pas Ceausescu étaler impudiquement en Europe la mentalité du génocide moral, en
attendant que celle-ci devienne physique »268.
Mais le Quai d’Orsay à Paris était plutôt mobilisé par les transformations qui
avaient eu lieu en Bulgarie, Hongrie, Tchécoslovaquie. L’ouverture de la frontière
austro-hongroise et la perspective de cette « grande Allemagne » avait accaparé toute
son attention. Il était au courant qu’un certain pasteur protestant en Roumanie osait
critiquer ouvertement le régime dans ses prêches le dimanche, mais il pensait que la
Securitate allait vite le mettre hors d’état de nuire, à l’image de l’action habituelle du
Parti et de son leader.

268
Le Monde, 15 Octobre 1989, article signé par l’historien français Joseph Rovan

216
Les Roumains sont au courant de ce vent de changement, par l’intermédiaire des
radios écoutées la nuit en cachette. Une atmosphère lourde domine le pays, car malgré
le fait que la dette extérieure soit entièrement réglée depuis le début de l’année, la
pénurie alimentaire est à son paroxysme. Les magasins sont vides, il n’y a pas de
chauffage, ni d’eau courante, pas d’électricité. Les hôpitaux manquent de médicaments.
Dans tout le pays, les gens attendent que quelque chose se passe. De Doina Cornea à
Cluj, à Mircea Dinescu ou encore Ana Blandiana à Bucarest, des intellectuels à
Timisoara, tout le monde est dans l’expectative. C’est justement le pasteur Tokes, pour
qui les puissants de ce monde n’ont rien fait, inconnu ailleurs qu’à Timisoara, qui va
être l’élément déclencheur d’un des moments les plus sanglants de l’histoire de la
Roumanie moderne.

1- « Aujourd’hui à Timisoara … »

Nous sommes le 15 Décembre 1989 et le pasteur ainsi que toute sa famille


doivent être évacués par la Securitate ; ils sont dans l’obligation de quitter Timisoara. Il
est accusé « d’indiscipline » et d’être en contact avec des « radios et télévisions
étrangères dans le but de dénigrer et de présenter de manière faussée les réalités du
pays ». Mais le pasteur refuse de quitter sa maison et diffus l’information de son
expulsion imminente de chez lui, via Radio Free Europe.
Preuve que les radios étrangères étaient très écoutées en Roumanie, les
nombreux fidèles se sont réunis autour de la maison du pasteur, Place de la Cathédrale,
en signe de soutien pour lui et sa famille. L’appel du pasteur a été entendu à Timisoara,
une des villes les plus importantes du pays (plu de 300 000 habitants), avec une forte
minorité hongroise (plus de 20% de la population), ayant une tradition industrielle
importante, mais aussi un des centres universitaires les plus prestigieux du pays.
Il est important de souligner que la maison du pasteur était située en plein centre
ville, à l’intersection de plusieurs lignes de tram et de bus. Le fait que ses fidèles aient
allumé des bougies à la tombée de la nuit donnait à cette place une connotation presque
mystique, car les bougies ne sont allumées en Roumanie que pour des fêtes religieuses
très importantes. De voir une foule agenouillée, des bougies à la main, en plein cœur de
la ville, un jour ordinaire, a incité beaucoup de passants à s’arrêter, vite rejoints par des
étudiants et des ouvriers ralliés très vite. Que s’est il passé ensuite ? Les témoignages de
plusieurs participants confirment la même chose.

217
Tout d’abord, l’arrivée parmi cette foule silencieuse de quelques « agitateurs »,
habillés en civil, qui ont soudainement commencé à jeter des pierres sur la maison de
pasteur en criant « Dehors les hongrois !» entraînant la foule à réagir, en signe de
désapprobation. Ces individus, qui se nommaient eux-mêmes des « touristes
soviétiques », ont joué un rôle important : « servir de catalyseur, dans un premier temps,
inciter les manifestants, les pousser à aller aussi loin que possible dans leur colère ;
ensuite, donner à la manifestation un caractère agressif, produire des dégâts, déclencher
la réaction brutale des forces de l’ordre »269.
Deuxième élément important, la présence visible de la Securitate, mais qui reste
impassible, regardant comment les choses évoluent. Egalement, mais pas moins
important, la présence de représentants du Parti Communiste, le pouvoir venu négocier.
On peut s’interroger sur cet état de fait. Normalement, la Securitate règle les
« problèmes » et ni elle, ni le Parti ne négocie. D’où l’incompréhension des
observateurs étrangers, en particulier celle de l’Ambassadeur de France, Jean Michel Le
Breton, pour qui « l’affaire ‘Tokes’ a été donc un cas de dissidence mal traité par les
organes de la Securitate » 270.
Dans son livre « L’exécution des Ceausescu », R. Portocala se pose les mêmes
questions. « Il est sans doute indispensable de savoir qui a tiré. Mais il est tout aussi
indispensable de se demander pourquoi a-t-on tiré- et de surcroît, avec l’intention
manifeste de faire des morts. Fallait-il, quel qu’en soit le prix, qu’il y ait des martyrs
pour que la ville entière, et finalement, le pays se soulèvent ? Les tirs visaient-ils un but
monstrueux de catalyse ? Etant donné l’importance de l’enjeu, il est fort probable que
ce soit le calcul qui a été fait »271.
Avec le recul et les données dont on dispose aujourd’hui, il est opportun de se
demander si cette situation n’était pas beaucoup plus complexe qu’elle semblait l’être.
Et si la Securitate était en train de trahir ? Quoi qu’il en soit, une manifestation de
soutien silencieuse s’est transformée, dans les jours suivants en un bain de sang. Elle a
constitué l’étincelle dont d’autres avaient besoin pour faire éclater leur colère et leur
mécontentement. L’apparition presque soudaine de tracts et d’affiches anti Ceausescu et

269
PORTOCALA, Radu, L'exécution des Ceausescu. La vérité sur une révolution en trompe l'œil,
Larousse, Paris, 2009, p. 45
270
LE BRETON, Jean Marie, La fin de Ceausescu: histoire d'une révolution, L'Harmattan, Paris, 1996,
Introduction
271
PORTOCALA, Radu, L'exécution des Ceausescu. La vérité sur une révolution en trompe l'œil,
Larousse, Paris, 2009, pp. 61-64

218
anti communiste, accompagnés de slogans prêts à l’emploi, démontrent bien que, dans
les coulisses, il y en avait qui attendaient une opportunité pareille.
Le 16 décembre, le spectacle est le même, sauf que les manifestants sont de plus
en plus nombreux. Il y a de plus en plus de jeunes, surtout des lycéens et des étudiants,
qui bloquent le centre ville et crient aux passants « Qui n’est pas avec nous, est contre
nous ! ». Une fois la nuit tombée, ceux-ci vont dévaster des magasins, mettre le feu à
l’une des plus grandes librairies de la ville (celle qui diffusait les œuvres de Ceausescu)
et vont ensuite s’en prendre à la Mairie et au siège du Parti. Les échauffourées durent
jusqu’à l’aube. Pourtant, le calme semble revenu le matin du 17 décembre. Mais
l’annonce, ce jour là, de l’arrestation du pasteur et de son épouse, enceinte, vont
déchaîner les foules. Ceausescu est mis au courant de la situation (partiellement sans
doute), car il va dépêcher sur place de hauts cadres de l’Armée et de la Securitate (le
Général Stefan Gusa et Victor Stanculescu), afin de remettre de l’ordre dans la ville. Il
décide aussi de maintenir son déplacement à Téhéran et, fait inhabituel, de laisser son
épouse Elena à la tête du pays.
La version officielle du Parti est donnée dès le 18 décembre. L’arrestation du
pasteur est due au fait qu’il est responsable de la manifestation. Reste à l’Armée la
tache de protéger le siège du Parti contre les « hooligans », certainement des éléments
dispersés, influencés de l’étranger et manipulés. Le Parti demande l’aide des
travailleurs, non seulement pour protéger le Parti, mais aussi ses membres. Et si
l’Armée a ouvert le feu contre des manifestants à bras nus, c’est pour obéir aux ordres,
pour défendre le siège du parti, ou parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. Des
détachements militaires circuleront désormais dans la ville, sans cesse.
Le 18 décembre, l’Armée tire a bout portant sur des jeunes qui prient sur les
marches de la Cathédrale. Elena donne l’ordre de ramasser les cadavres et de les
envoyer à Bucarest, afin d’y être incinérés. Ce bain de sang va faire réagir beaucoup de
monde. Les ouvriers refusent de jouer le rôle que leur a donne Ceausescu, et malgré les
menaces de la Securitate et de l’Armée, ils rejoignent les manifestants. Le 19 décembre,
des colonnes entières d’ouvriers de toutes les usines de la ville envahissent la Place de
l’Opéra. Ils se comptent par milliers. Les Généraux se rendent alors compte qu’il ne
s’agit plus que de quelques jeunes incontrôlables, mais de gens sérieux, de toute une
classe sociale en colère contre le pouvoir en place.
Plusieurs éléments importants sont à souligner. Les démonstrations de Timisoara
ont été essentiellement ouvrières. Les intellectuels ont joué un rôle minimal : ils ont
rejoint le mouvement plus tard, une fois la mobilisation bien engagée, comme orateurs

219
et organisateurs. Les revendications sont venues plus tard, une foi que le renversement
du régime était devenu une évidence. Ce qui a commencé comme une manifestation de
soutien au pasteur et à son épouse s’est vite transformé en une démonstration à grande
échelle, après que les ouvriers se soient organisés et déplacés en grande masse. Certains
d’entre eux ont vu la foule de jeunes devant la maison du pasteur et ont même participé.
Mais, pour le plus grand nombre, ils attendaient un signal, quelque chose. Leur rage
était silencieuse. De voir l’Armée tirer sur des innocents, de voir couler le sang de leurs
enfants innocents, les a rendu incontrôlables. Leur mouvement a été, tout d’abord, en
signe de protestation contre ces actes de violence, avant de se transformer en
protestation contre le pouvoir en place. Et, malgré les intimidations, les interrogatoires,
les menaces, ils ont continué dans leur voie
C’est le 20 décembre qu’étudiants et ouvriers vont occuper le siège du Parti et, la
Mairie, et siègent sur la Place de l’Opéra. C’est le 20 décembre aussi que le Premier
Ministre, Constantin Dascalescu, va tenter de négocier. Mais la seule chose que la foule
demande est la démission immédiate, non négociable, de Ceausescu. Le Premier
Ministre se cache derrière son chef, Ceausescu. Il ne peut pas répondre, il va voir…
A Timisoara, les autorités militaires et les cadres de la Securitate avaient compris
dès le 18 décembre que les ouvriers ne soutenaient plus Ceausescu. Mais ce n’est
qu’après le bain de sang et les violences qui ont suivi que l’Armée a fraternisé avec le
peuple. Le 20 décembre, les troupes se retirent, mais sont en réalité du côté des
manifestants. Timisoara est libre, au sein de la grande prison qu’était devenue la
Roumanie. Le Consul de Yougoslavie à Timisoara en est informé, car les manifestants
souhaitent que le monde entier le sache.
A partir de ce moment-là, les informations vont arriver par vagues, plus ou
moins précises, plus ou moins proches de la réalité. Dans une dépêche AFP, on peut
lire : « les témoignages confirment la violence de la répression : enfants écrasés par les
blindés, manifestants achevés à coup de baïonnettes, tirs de mitraillette contre les
passants, incursion de l’Armée dans les hôpitaux »272. En se référant à tous les médias,
on peut juste dire, avec le recul de plus de vingt ans, qu’il y a eu trop de sang, trop de
morts, trop des précisions, alors que dans le pays le chaos était indescriptible. Tout
autre commentaire semble inutile. Les faits sont, comme d’habitude, plus parlants que
les commentaires. Dés le 20 décembre, des trains remplis d’ouvriers sont venus de tout

272
Citation reprise dans DURADIN, Catherine, La mort des Ceausescu. La vérité sur un coup d'Etat
communiste, Bourin Editeur, Paris, 2009, op. cit.

220
le Banat rejoindre Timisoara. Il y a une explosion de joie, le soir. La ville est libre, le
peuple goûte à la liberté.
Entre ordre et contre ordre au fur et à mesure des changements à la tête de
l’Armée, une vraie solidarité s’est nouée entre le peuple et l’Armée. « L’Armée est avec
nous ! L’Armée du peuple ! ». Sur les chars qui roulaient, en ville et autour pour
protéger cette liberté retrouvée, il y avait des jeunes, presque des adolescents, et des
militaires, brandissant côte à côte le drapeau roumain, dont l’emblème de la République
socialiste avait été découpe. Le 20 décembre, à son retour d’Iran, Ceausescu va parler.
Il veut parler et il convoque une grande assemblée populaire à Bucarest. Il cherche le
soutien de la population. Et c’est lui-même qui sans le savoir, va donner le la, pour que
tout le pays s’embrase.

2 « …Demain dans tout le pays »

Les informations selon lesquelles quelque chose se passait à Timisoara ont


envahi tous les esprits, toutes les maisons. On le savait via les radios, comme
d’habitude, ou parce que un tel avait de la famille dans la région. Il se passait quelque
chose, mais quoi ? Dans les grandes villes, les gens s’interrogeaient, mais pas de
mouvement de foule. Pas encore.
A 19 heures, débout, entouré par ses conseillers les plus proches, Ceausescu
s’adresse au peuple roumain à la Télévision Nationale. Il confirme l’intervention de
l’Armée à Timisoara, et la justifie comme nécessaire pour la sécurité nationale. Pour
lui, il s’agissait d’étrangers qui voulaient restaurer la domination étrangère en
Roumanie. Ceausescu accuse les médias hongrois de mener une campagne très
agressive pour calomnier le pays et son leader, et accuse le Gouvernement de Budapest
de vouloir s’immiscer dans les affaires internes de la Roumanie. Il convoque donc le
peuple à un meeting pour le 21 décembre, Place du Palais. Il souhaite s’adresser à la
population et confirmer qu’il va punir ceux qui ont osé détruire les biens du parti, car
ceux-ci appartiennent au peuple.
Tout est donc prévu pour cette journée du 21 décembre. L’organisation du
meeting est laissée aux bons soins des membres du parti. Tous les responsables des
grandes usines, fabriques et entreprises de Bucarest et alentours doivent convoquer les
ouvriers et les obliger à venir manifester. C’est une machine de guerre qui se met en
route, bien rodée, dans laquelle chacun connaît sa place. Les mêmes bus, les mêmes

221
pancartes, les mêmes slogans, les mêmes visages fatigués et résignés. Dans le cercle
très restreint du pouvoir, il y a des voix qui osent déconseiller ce meeting à Ceausescu.
Mais Elena insiste : ce n’est pas une poignée de « hooligans » qui va lui faire peur, le
peuple doit être là pour écouter son Conducator.
C’est ainsi que le 21 décembre au matin, presque comme d’habitude, pour les
plus anciens, des bus entiers d’ouvriers débarquent Place du Palais. Ils sont là, par
milliers. Fait inhabituel, des étudiants et des lycéens aussi .Malgré l’ordre donné aux
étudiants depuis quelques jours déjà par le Ministère de l’Enseignement, de rentrer chez
eux (les vacances d’hiver commençaient exceptionnellement une semaine plus tôt), ils
étaient tous restés. Vers 12heures, Ceausescu commence son discours, avec rien à dire,
sinon rappeler la grandeur de la République, les bienfaits du communisme et quelques
lei d’augmentation pour les salaires les plus modestes.
Puis il a osé parler de Timisoara et de ses morts. Et quelque part, loin, un tir.
Quelqu’un a tiré. C’est à partir de cet instant précis que Ceausescu a perdu le contrôle
de la foule. Plus personne ne l’écoutait et lui, qui n’était pas habitué à ce genre de
désobéissance, a perdu tout contrôle. Son dernier regard de Conducator d’une des
dictatures communistes les plus dures en Europe est celui d’un homme qui n’a rien
compris. Il voit juste cette foule qui lui désobéit, qui lui échappe, qui n’en n’est plus
une. Le peuple, son peuple, lui tourne le dos. Et non seulement lui tourne le dos, mais
pire, il entend des cris « A bas Ceausescu ! », « A bas le communisme ! ». Elena
demande des punitions exemplaires pour ces perturbateurs. Elle est furieuse, mais lui
ne comprend plus rien. Où sont les camarades qui ont scandé son nom et l’ont ovationné
pendant des heures lors du XIVème Congrès ?
La foule se dirige vers Calea Victoriei (Avenue de la Victoire) et va rejoindre la
Place de l’Université. Les manifestants vont tout détruire sur leur passage. L’Armée les
attend et leur tire dessus, pendant des heures. Le 21 décembre, dans d’autres villes, la
population, forte de ce qu’elle a entendu à Radio Free Europe et des informations
qu’elle reçoit par des amis et les familles qui habitent Timisoara ou Bucarest, sort dans
les rues. Les ouvriers des combinats sidérurgiques de Galati et Resita vont se rebeller.
Ils sont dans les rues avec la population. A Iasi, ce sont les étudiants qui ont initié la
révolution.
La prophétie de Timisoara est devenue vraie : « Aujourd’hui à Timisoara,
demain, dans tous le pays ! ». Les agences de presses étrangères confirment que les
forces de l’ordre roumaines ont ouvert le feu sur les manifestants, que des chars sont
dans les rues, et qu’il y a des morts et des centaines de blessés. Toute la nuit, il y a eu

222
des échanges de tirs entre la population et l’Armée. Ceausescu est encore là et il nomme
Victor Stanculescu, Ministre de la Défense. Sa première décision en tant que ministre
est de demander aux forcés armées, désormais sous ses ordres, de quitter la Place du
Palais et de se diriger vers la Place Romane et la Place de l’Université. Comment
expliquer cette décision qui laisse le Comité Central et ses membres, Ceausescu y
compris, sans aucune défense, sinon par un complot ?
Ceausescu essaie de réunir les ouvriers des usines bucarestoises mais une foule
en colère et criant « Liberté ! », « A bas Ceausescu ! » envahit la Place du Palais. Drôle
de décision que de laisser le siège du Comité Central sans défense. Les manifestants
l’ont envahi en un rien de temps et, avec l’aide des derniers fideles au sein de l’Armée,
Ceausescu s’échappe en hélicoptère du toit du bâtiment. Tout ordre de tirer sur le
peuple est annulé. Désormais l’Armée est avec son peuple. Ceausescu s’est enfui et les
forces armées ont fraternisé avec le peuple. Les derniers gardes communistes vont
disparaître, le désordre règne dans le pays.
Les choses se compliquent encore à partir de ce moment là. Tous les
commandants des forces armées vont demander de défendre le siège de la Télévision
Nationale, de la Radio Nationale et certains objectifs clé. Mais contre qui ? Le Ministre
de l’Intérieur demande à ses troupes de gagner leurs casernes et de déposer leurs armes.
Les forces armées sont avec le peuple. La population elle-même n’est pas armée. Et
pourtant, selon plusieurs témoignages et des images vidéo il y a eu des tirs de partout
Sans doute était-ce la Securitate, qui souhaitait pouvoir récupérer les événements à son
profit.
Deux lieux symboliques ont marqué les esprits à jamais : la Place de l’Opéra à
Timisoara et la Place de l’Université à Bucarest, deux hauts lieux de liberté, appartenant
au peuple, et qu’il a défendu corps et âme. Parce qu’ils étaient le centre du pouvoir
naissant, les jeunes et l’Armée les ont tenus. De même, au siège du Comité Central.
Mais un nouvel élément est venu marquer la révolution du peuple. A la Télévision, de
nouveaux visages, qui semblent inconnus aux manifestants, parlent au peuple. Étaient-
ils dans les rues ?
Un nouveau jeu de coulisse va avoir lieu et de nouveaux visages apparaissent à
la Télévision Nationale : Victor Stanculescu, le Ministre de la Défense, Dumitru
Mazilu, Nicolae Militaru (agent du service soviétique d’espionnage militaire), Ion
Iliescu (signataire de la lettre des six et directeur d’une maison d’édition communiste),
Silviu Brucan (le voyageur de l’ombre, l’homme des coulisses). Un témoignage bien
des années plus tard, confirme que cette homme unique dans son genre, était conscient

223
qu’une page de l’histoire roumaine se tourne, pour qu’une nouvelle, meilleure s’ouvre
« «C'est terrible de détruire ce que l'on a fait après avoir compris que l'idéal d'une vie a
échoué», assure Brucan, (….). «La première des deux révolutions où je fus engagé a
produit une catastrophe, je veux maintenant tout mettre en œuvre pour que l'issue de la
seconde soit différente.»273
Le nouveau pouvoir se met en place en direct, en ‘ live’, à la Télévision
Nationale, et tout est fait pour que ces nouveaux visages deviennent des héros. Le sont-
ils vraiment ? Selon Radu Portocala, « Ils sont, en somme, la partie visible, ostentatoire
même, de ce que l’on peut appeler, le complot »274.
Les manipulations se feront par la suite sur plusieurs tableaux. Tout d’abord, la
plus grande partie de la foule est massée autour du Comité Central et Place de
l’Université. Puisqu’il y a des tirs depuis les toits, le bruit court qu’il s’agit de
« terroristes », de « sécuristes », qui font tout pour récupérer le pouvoir pour Ceausescu.
En direct, à la Télévision, la décision est prise d’armer le peuple afin qu’il défende la
« liberté ». Ce sont ces images de bruit des tirs, des jeunes blessés qui vont défiler toute
la nuit à la télévision. C’était, sans doute, un moyen d’entretenir ce sentiment de peur,
de terreur et d’insécurité, pour mieux légitimer le nouveau pouvoir.
Cette information est validée par Petre Roman, qui se trouve là depuis le 22
décembre, et qui va aussi faire partie du Front du Salut National : « Après mon discours
au Comité Central, le 22, j’étais devenu membre du Front du Salut National. D’anciens
communistes d’étaient greffés aux révolutionnaires, tel Iliescu, qui apparaissait comme
un moderniste. La panique régnait, car des snipers, tiraient depuis les immeubles et
faisaient des nombreuses victimes. Bien des années plus tard, on a appris qu’il s’agissait
d’une diversion, organisée par des dirigeants de l’Armée »275.
Il s’agit bien d’un nouveau pouvoir, qui se mettait en place. Appelé Front du
Salut National, autoproclamé « gardien de la nouvelle liberté si cher payé », ce sont
tout simplement les membres du complot qui prenaient les rênes du pays, sous les yeux
du peuple pour qui ils étaient des héros (puisqu’ils étaient en train de braver les balles,
mettaient leurs vies en péril, faisaient tout pour garder la Télévision libre, au cas où
Ceausescu reviendrait)… Le paradoxe de la révolution roumaine, qui n’en est pas une,
c’est tout d’abord qu’elle échappe au peuple, en direct. Le peuple entier avait devant ses

273
Libération, 16 Novembre 1996, interview avec Silviu Brucan
274
PORTOCALA, Radu, L'exécution des Ceausescu. La vérité sur une révolution en trompe l'œil,
Larousse, Paris, 2009, op. cit.
275
L'Express, 25 Décembre 2009

224
yeux la preuve que les communistes étaient toujours là, mais sous un autre nom, et
personne ne disait rien. Le nouveau Front du Salut National, était composé de 14 ex
agents de la Securitate et des services secrets.
Autre élément important, faire croire en la possibilité du retour de Ceausescu.
Information totalement fausse, car il s’est enfuit avec l’aide de Stanculescu, Ministre de
la Défense, qui suivait son parcours heure par heure et qui savait exactement où le
couple présidentiel se trouvait à chaque instant. Mais faire planer ce doute, ce sentiment
de peur et d’insécurité faisait sans doute partie du plan. C’est dans les coulisses de la
Télévision que la décision de fusiller Ceausescu a été prise, très vraisemblablement par
Brucan, avec l’accord tacite de Stanculescu (qui devait faire « le sale boulot ») et avec
la « bénédiction » du nouveau « chef » (à défaut de pouvoir le nommer déjà Président),
Iliescu.
Dans les témoignages livrés des années après, Stanculescu admet qu’il était au
courant de tout ; non seulement du fait que le couple avait été arrêté, mais aussi du
procès qui allait suivre, ainsi que de leur condamnation à mort. Le couple Ceausescu
était arrêté depuis le 22 décembre au soir déjà, mais il fallait continuer la mise en scène,
« installer » le nouveau pouvoir sur des bases stables, avant d’annoncer deux jours plus
tard que le dictateur avait été arrêté. Il fallait légitimer le pouvoir en place, de telle
façon que les décisions et les actes pris par la suite trouvent un fondement légal. C’est
Ceausescu lui-même qui avait nommé le Général Stanculescu, Ministre des Armées.
Quand celui-ci est venu à la caserne militaire de Targoviste, Ceausescu pensait que
c’était pour le sauver, lui et son épouse. Quand il s’est rendu compte qu’il a été trahi,
c’était trop tard. Lui et son épouse auront un simulacre de procès et ils seront exécutés.
Les témoignages de Stanculescu s’avèrent d’une importance capitale. Tout
d’abord il confirme sa duplicité, son double jeu au sein de ce coup d’état, dont il est
metteur en scène et acteur « Ce jour-là, j’étais comme déchiré entre deux pelotons
d’exécution, celui du pouvoir en place et celui de la révolution. J’ai dû choisir… Quand
ils ont été exécutés, je n’ai pas pu les regarder dans les yeux »276. Ensuite, il confirme,
si besoin était, la nécessité de cet acte, même si juridiquement il était en tort. « C’est
vrai que le décret autorisant le tribunal militaire d’exception n’a été signé que le 26 par
Iliescu, mais il fallait légitimer le nouveau pouvoir. Les laisser en vie aurait créé une
situation inextricable »277.

276
Ibid., op. cit.
277
Ibid., op. cit.

225
En conclusion, il convient de souligner plusieurs aspects de cet événement
historique. Tout d’abord, la révolution roumaine et les changements qu’elle a induits se
caractérisent par leur nature d’une extrême violence. Cette genèse si violente a atteint
son paroxysme le jour de Noel, avec l’exécution du couple Ceausescu. Aucune des
révolutions dans les pays de l’Europe Centrale et orientale n’a connu un tel
déchaînement de violence.
Ensuite, il y a une dissociation, une désarticulation entre la révolte de la rue, si
soudaine et si inattendue (que beaucoup définissent comme étant une révolution) et
l’attribution du pouvoir en direct à la Télévision Nationale à d’anciens membres de la
nomenklatura communiste. Par définition, une révolution c’est « un mouvement
politique amenant, ou tentant d’amener, un changement brusque et en profondeur dans
la structure politique et sociale d’un Etat, et qui se produit quand un groupe de révolte
contre les autorités en place et prend ou tente de prendre le pouvoir »278. En Roumanie,
la foule, qui a tout fait pour renverser Ceausescu, n’avait pas de leader connu ; de sorte
que le pouvoir a été accaparé par des ex cadres communistes, qui ont instrumentalisé cet
événement historique afin de légitimer leur prise de pouvoir.
Cette hypothèse est confirmée par l’historien Marius Oprea, qui dirige l’Institut
pour l’Investigation des Crimes du Communisme en Roumanie. Il qualifié la journée du
22 décembre 1989 comme synonyme de la « décapitation de la famille Ceausescu »279 ;
ce qui a permis, dans la foulée, l’accaparement du pouvoir par « la seconde ligne du
Parti Communiste ». Comme d’autres historiens et analystes, il rejoint la thèse selon
laquelle la révolution a été spontanée, du moins dans une certaine mesure. Par contre,
selon lui, « l’élément du complot est apparu le 22 décembre, quand il est devenu évident
que Ceausescu ne pouvait pas rester au pouvoir. C’est alors qu’une activité fébrile
d’écriture des programmes et des combinaisons de pouvoir a commencé au Palais.
Lorsqu’Ion Iliescu est arrivé, tout était déjà mis en place. Le contrôle de la Télévision
était dans les mains des conspirateurs. Le reste fût de la manipulation »280.

278
Définition de la révolution telle que donnée par le site www.fr.wikipedia.org/wiki/révolution
279
Romania Libera, 21 Décembre 2009
280
Ibid., op. cit.

226
Section 2 Le cheminement de la transition démocratique

En comparaison avec d’autres pays de l’Europe Centrale et Orientale, la


Roumanie fait figure de « mauvais élève » de la transition démocratique. Malgré des
débuts prometteurs (du moins en apparence), la Roumanie est restée à la traîne et cela
pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la faiblesse de ses ressources. Même si Ceausescu
avait remboursé intégralement la dette extérieure nationale, sa soif de devises étant
illimitée ; de sorte que l’exportation des ressources nationales restait un des moyens à
sa disposition pour les acquérir. Cet héritage très limité en matière de ressources,
combiné à l’ambivalence des élites postcommunistes, ainsi qu’à une société civile quasi
inexistante, expliquent les doutes émis, au plan national et international quant à la
capacité du pays de rompre avec son lourd passé communiste.
Ce retard dans la construction démocratique est dû également à d’autres facteurs
que Catherine Durandin analyse ainsi : « … je crois que l’on peut identifier deux
composantes du retard historique de la Roumanie postcommuniste manifestera, à la fois
dans ses actions et décisions politiques et dans le comportement de son élite politique et
de ses citoyens : il y a, d’un côté, un retard dû aux conditions historiques spécifiques de
la société roumaine pendant le communisme, des conditions en partie héritées et en
partie découlant du stalinisme persistant de son élite dominante, qui a marqué
l’ensemble de la société. Il y eut, de plus, des retards sciemment provoqués par le
nouveau régime instauré le 22 décembre 1989, afin de permettre aux anciennes
structures du régime Ceausescu de s’adapter à la nouvelle règle du jeu, voire de la
détourner à son propre bénéfice »281.
En accord avec son souhait d’intégrer les structures européennes et euro-
atlantiques, la Roumanie entame une transition démocratique comme la plupart des pays
de l’ancien bloc de l’Est. A ce titre, elle doit relever plusieurs défis : tout d’abord, la
nécessité d’instaurer un système politique démocratique, ensuite, finir la privatisation
des entreprises de l’Etat très peu rentables, dénationaliser les grands complexes
industriels et agricoles et passer à une économie compétitive de marché et, pour finir,
créer un système de protection sociale en concordance avec les nouvelles réalités du
pays afin de remplacer au plus vite le système social communiste.

281
DURANDIN, Catherine, PETRE, Zoe, La Roumanie Post 1989, L'Harmattan, Paris, 2008, op. cit.

227
Pour mettre en lumière les avancées, mais aussi les retards de la Roumanie
postcommuniste sur le chemin de la transition démocratique, l’analyse sera menée ici en
deux temps : d’abord, une mise en perspective des principaux partis politiques et des
questions économiques ; ensuite, une explication des politiques sociales et régionales
conformes aux standards européens, afin de préciser l’impact des aides de l’Union
Européenne dans l’évolution de la transition et dans la construction démocratique.

A. La renaissance de l’Etat et des structures étatiques

Analyser la Roumanie d’après 1989 signifie, en particulier, analyser les bases sur
lesquelles va se construire le nouvel Etat. De par son histoire, la Roumanie fait partie
des Etats de « l’Autre Europe », celle où l’influence russe dans un premier temps,
soviétique par la suite, a été très marquante. Les nouveaux partis politiques qui vont
occuper la nouvelle scène politique vont suivre, en règle générale, la même logique que
les autres partis des pays d’Europe Centrale et Orientale. Il est toutefois très important
de prendre en compte les spécificités historiques et culturelles de à la Roumanie, car
elles ont eu une influence déterminante dans la définition des rapports entre les partis
politiques, vis-à-vis des échéances électorales, de leur capacité à gouverner, ainsi que
dans leurs rapports avec la société civile. De la nature même des partis politiques vont
découler et le choix du régime politique mis en place, et celui des mesures
économiques, sociales et juridiques.
La Roumanie a hérité d’une économie planifiée ; ce qui signifie non seulement
que l’idée même de propriété privée n’existait pas, mais aussi qu’il n’y avait aucune
initiative pour entreprendre. Ceci a constitué un handicap majeur dans l’évolution
ultérieure du pays, puisque ce sont là les deux piliers de base de l’économie de marché.
Ceausescu, désirant sortir la Roumanie du domaine agraire, avait imposé une
industrialisation forcée, avec un accent mis sur l’industrie lourde et des services réduits
au minimum nécessaire. La transition démocratique allait devoir jouer parallèlement sur
les facteurs politiques et économiques, comme également avec les standards européens
de la politique sociale.

228
1- L’union étroite du politique et de l’économique

S’agissant de l’analyse des partis politiques roumains, quelques précisions


s’imposent. Tout d’abord, la Roumanie a connu plus de quarante années de
communisme, avec un seul parti à la tête du pays ; les autres partis existants entre les
deux guerres mondiales avaient été totalement anéantis. Pourtant, après la chute de la
dictature, les partis politiques sont devenus des acteurs clé dans l’évolution du pays, en
étant, (comme dans d’autres pays de l’Europe Centrale et Orientale), « les formations
sociales les mieux structurés » et « des instruments indispensables pour consolider et
même perpétuer le système démocratique »282.
Ensuite, la reconstruction des partis traditionnels ainsi que la naissance de
nouveaux partis, ont dépendu de la volonté du Front du Salut National, car, au moins
dans un premier temps, tout était orchestré par ce dernier. Le passage souhaité de la
dictature à la démocratie, de l’économie planifiée, à l’économie de marché est bien mis
en valeur du point de vue analytique par J.M. De Waele, qui démontre que c’est la
première fois dans l’histoire qu’un Etat va « passer en même temps de la dictature à la
démocratie parlementaire et de l’économie planifiée à l’économie de marché. Cette
double transition est inouïe (…). Il n’y avait donc aucun autre modèle précédent qui
puisse servir d’inspiration aux acteurs et aux scientifiques »283. Or, la scène politique
roumaine a été dominée, pendant les premières années qui ont suivi la révolution, par un
nouveau parti issu directement du Parti communiste roumain.
Dans le chaos et l’incertitude qui ont caractérisé les journées des 22 et 23
décembre, une nouvelle structure du pouvoir a vu le jour sous les yeux de millions de
téléspectateurs roumains : le Front du Salut National, formation qui, du moins à ses
débuts, se voulait apolitique et prétendait garder le pouvoir en attendant qu’un nouveau
Gouvernement démocratique et non communiste voit le jour. Pourtant, les membres du
FSN s’engagent (dans leur proclamation officielle lue à la Télévision) à ce que la
Roumanie respecte ses engagements dans le Pacte de Varsovie, en oubliant de
mentionner que celui-ci est dirigé par Moscou. C’est une première indication, parmi
bien d’autres, des incohérences caractérisant la transition démocratique roumaine.

282
DE WAELE, Jean -Michel, Partide politice in Europa Centrala si de Est, Humanitas, Bucarest, 2003,
p.7
283
Ibid., op. cit., p. 177

229
Une fois au pouvoir, Ion Iliescu et son équipe donnent l’impression de vouloir
instaurer la démocratie, aux yeux de la population comme des Gouvernements
Occidentaux, en intégrant dans l’équipe gouvernementale des dissidents, connus au plan
national et international : Doina Cornea, Mircea Dinescu, Ana Blandiana. Mais, malgré
cette image d’ouverture, la population commence à comprendre que le pouvoir lui
échappe. Teodor Maries, Président de l’Association des révolutionnaires du 22
décembre, a écrit plus tard qu’avec la création du FSN, la révolution avait été dérobée
au peuple.
En janvier 1990, le Front du Salut National se transforme en Conseil du Front du
Salut National, et malgré les déclarations faites quelques semaines auparavant, son
leader, Ion Iliescu, annonce que celui-ci est désormais une formation politique et que,
par conséquent il participera aux élections législatives. Brucan justifie ce choix en
affirmant : « Ce mouvement spontané n'avait ni programme, ni direction: avec le Front
de Salut National, nous avons fourni les deux»284. Et le choix de transformer le FSN en
parti politique est justifie, d’abord par le fait que personne n’était capable d’assumer ce
choix, ensuite parce qu’une telle opportunité ne pouvait pas être délaissée.
Conformément au principe démocratique, la Roumanie légalise alors tous les
partis politiques, hormis le parti communiste, désormais mis hors la loi (un décret du 31
janvier 1990 proclamant la légalité de tout parti politique). Etonnant de la part d’Iliescu
qui souhaitait continuer dans la lignée de Moscou. Il est vrai que sa vision du
multipartisme était très originale. Lors de sa rencontre avec l’Ambassadeur de Moscou à
Bucarest en décembre 1989, il avait déclaré « Nous avons proclamé l’idée de pluralisme
politique, mais pas plus, nous n’avons pas fait de confusion entre le pluralisme et le
pluripartisme. Nous n’excluons pas l’apparition des partis, de toutes sortes
d’organisations, et même, de notre point de vue, plus il y en aura, mieux ce sera, c’est
moins dangereux pour l’unité que s’il se créait une seule force. On va les laisser se
diffuser, et ensuite on acceptera le dialogue à l’intérieur du Front »285.
Beaucoup de manipulations vont avoir lieu à partir de la mise en place de cette
décision. Car les partis politiques d’avant guerre avaient été complètement détruits et
leurs leaders (ayant survécu aux prisons communistes), discrédités. Un nombre
important de partis politiques ont vu le jour, avec parfois des noms très proches de ceux
des partis historiques, lesquels avaient beaucoup de mal à trouver leur place, et surtout

284
Libération, 16 Novembre 1996, interview avec Silviu Brucan
285
Citation reprise dans Durandin Catherine, Petre Zoe, La Roumanie post 1989, op. cit.

230
des adhérents. Ce sont ces partis-là qui faisaient partie de ce qu’Iliescu appelait « le
pluralisme du Front ». Cela explique le frein qu’a mis le nouveau pouvoir pour qu’une
réelle transition démocratique se mette en place.
Une fois cette décision actée, des Comités du Salut vont être créées dans toutes
les entreprises, usines et institutions du pays (sur les mêmes principes que les
organisations de l’ex parti communiste), dans le but affiché d’intégrer toutes les
structures du pouvoir. En janvier 1990 déjà, le Front du Salut National contrôlait le
budget de l’Etat, l’ensemble de l’économie, la justice, l’armée, les services de santé et
sociaux ainsi que l’Education Nationale. Ainsi, le fait que cette manière le parti
d’Iliescu remplaçait le Parti Etat communiste. Et la décision de se transformer en force
politique a poussé des membres du CFSN, comme Doina Cornea ou Ana Blandiana, à
démissionner du FSN, car cette fusion entre un parti politique et un Gouvernement dit
« provisoire » issu de la Révolution, était synonyme d’un coup d’Etat.
Le nouveau parti ainsi formé se veut une formation politique démocratique avec
une très grande participation sociale, proposant l’instauration d’une économie de
marché et d’institutions démocratiques en douceur, par étapes successives. Mais la
différence des points de vue entre la majorité conservatrice autour d’Iliescu et les
valeurs démocratiques pour un vrai changement portés par quelques uns de ses
membres, vont conduire à une rupture, une scission au sein du Front, avec d’un côté le
Front du Salut National de Roman Petre (ex Premier Ministre déchu) et le Front
Démocratique du Salut National, FDSN.
Le FDSN gagne les élections de 1992, puis change de nom pour devenir le
PDSR ; c’est sous ce nom qu’il va perdre les élections en 1996 et les gagner à nouveau
en 2000. Et, en 2001, ce nouveau parti incorpore plusieurs petits partis, dont le Parti
Social Démocrate Roumain, par le biais duquel il devient membre de l’Internationale
Socialiste. A la suite de cette fusion, il change à nouveau de nom pour devenir le PDS
(Parti Social Démocrate). Ce n’est qu’à partir de 200, que le rôle d’Iliescu est devenu
plus consultatif, et ses attributions diminuées, mais les luttes internes sont loin d’être
terminées.
Le Parti Démocrate (PD), est le successeur légal du FSN, mais il passe dans
l’opposition à partir de 1992. Le but est de partir à zéro, sur des bonnes bases, procéder
à une modernisation rapide du pays. Son électorat est constitué principalement des ceux
qui n’avait plus confiance en Iliescu et son crédo de gouvernance, mais aussi de ceux
qui étaient réticents vis-à-vis de partis historiques. Le score obtenu lors des élections de
1996, va assurer à Petre Roman la Présidence du Sénat, mais aussi les Affaires

231
Etrangères, de l’Intérieur et de la Défense. Même si le parti était pour une orientation
pro occidentale, des membres de la coalition au pouvoir se sont vivement opposés
contre des réformes économiques jugées trop strictes, bien que nécessaires.
A la suite de désaccords internes au parti, Petre Roman est remplacé par le futur
Président de la République, en poste à ce moment là au Ministère des Transports, Traian
Basescu. Malgré des hauts et des bas, le PD a continué de revendiquer une identité
sociale-démocrate ; la popularité de son leader Petre Roman ne se dément pas et le parti
bénéficie d’une bonne opinion au sein de la population.
Quant aux partis historiques, traditionnels dans la période de l’entre Deux
Guerres, ils réapparaîtront dés le 22 décembre 1989, comme réveillés d’un long
sommeil de plus de quarante années. Parmi ceux-ci, on trouve le Parti national paysan,
ancien parti des petits propriétaires ruraux (PNTCD) et le Parti national libéral (PNL).
Ce n’est qu’en janvier 1990 que les partis historiques obtiennent une reconnaissance et
un statut légal, mais, en réalité, ils ont perdu de leur vigueur d’avant guerre. Il est aussi
important de souligner que les leaders de ces partis avaient, pour la plupart, été
emprisonnés dans les prisons communistes, une partie d’entre eux ayant réussi à fuir en
Occident. De fait, plus de quarante années de communisme ont presque réussi à détruire
définitivement leur réputation dans l’esprit des Roumains.
Le Parti National Libéral s’est reconstitué avec à sa tête un homme à forte
personnalité, de retour d’exil de Paris, Radu Câmpeanu. Ce dernier a voulu reconstruire
son parti dans la même lignée idéologique que le parti fondateur en 1875, prônant la
libéralisation économique et sociale. Il faut mentionner que le parti avait dirigé le pays
pendant les moments historiques de son évolution, dont les plus importants :
l’indépendance de 1878, le rattachement à l’Etat roumain des provinces des Empires
austro-hongrois et russe en 1914-1918. Le parti constitué après 1990 mettra l’accent sur
le libéralisme économique ; dans la continuité, une des mesures phare a été
l’introduction de l’impôt à taux unique (16%), faisant ainsi de la Roumanie le pays
ayant une des politiques fiscales les plus libérales de toute l’Europe.
Parmi les autres idées phares défendues par le parti, on trouve la neutralité de
l’Etat vis-à-vis de la religion (d’autant plus difficile en à mettre en place Roumanie qu’
il existe un lien très fort entre politique et religion, au point qu’il est habituel de
demander au Chef de l’Eglise orthodoxe de donner sa bénédiction avant une séance de
travail du Gouvernement), la dénationalisation de l’économie, la privatisation des
entreprises appartenant à l’Etat et peu rentables (et encore moins concurrentielles) et
une indépendance accrue pour les régions. Après des débuts extrêmement difficiles, le

232
Parti National Libéral fera partie de la coalition qui prendra le pouvoir en 1996, où il
détiendra des portefeuilles aussi importants que ceux de la Justice, des Finances et de
l’Industrie. Il est aujourd’hui un des acteurs clés de la vie politique roumaine.
Le Parti National Paysan Chrétien Démocrate (PNTCD), a depuis toujours
revendiqué ses liens de continuité avec le Parti National Paysan (PNT) de l’entre-deux-
guerres. Deux grandes figures vont marquer le renouveau de ce parti : Corneliu Coposu
(qui avait passé presque vingt années dans les prisons communistes) et Ion Ratiu, figure
emblématique du parti qui avait passé plus de quarante années en exil à Londres. Les
deux hommes politiques avaient un point en commun, celui d’avoir débuté leurs vies
politiques très jeunes dans le parti fondé par leurs pères. L’un est devenu une figure
marquante de la résistance anti communiste, l’autre un homme d’affaires très prospère à
Londres, mais qui gardait des liens forts avec les autres exilés et la diaspora roumaine.
Le parti « père » avait vu le jour en 1926, à la suite de la fusion entre le Parti
National (principale formation politique des Roumains dans l’Empire Austro- Hongrois)
et le Parti Paysan (qui a eu un rôle décisif dans l’unification de la province de
Transylvanie à l’Etat national roumain). Ces deux partis militaient ensemble pour une
« démocratie paysanne » et étaient devenus ainsi un des principaux partis politiques du
pays. Malgré des résultats électoraux enviables en 1928, le parti fut interdit pendant la
dictature de Ceausescu. Corneliu Coposu reste l’un des leaders les plus importants du
parti, a pris l’initiative de faire renaître le parti de ses propres cendres. Mais, le 22
décembre 1989, Iliescu et Brucan lui ont interdit l’accès à la Télévision Nationale, pour
l’empêcher de montrer son soutien à la Révolution.
Son immense popularité avant Ceausescu fait naître des craintes quant à sa
capacité de mobiliser encore des masses et Brucan va tout faire pour semer la discorde
au sein même de ce parti, par le biais de pseudos militants qui sont en réalité des
membres des services secrets. Mais Coposu tient à ce que le parti survive et accepte de
faire partie de la coalition CDR, qui va gagner les élections en 1996. Le parti deviendra
ainsi le parti le plus important de la coalition, le plus populaire aussi. Mais les vieilles
querelles internes feront que petit à petit le parti perdra du terrain, jusqu’à mois de 2%
aux élections de 2004. Malgré sa défaite, temporaire espérons le, le PNTCD reste dans
l’inconscient collectif le parti anti communiste par excellence, celui qui a enfin entamé
des vraies réformes aussi.
Après ce rappel des partis les plus importants qui vont avoir une réelle influence
sur la scène politique roumaine, une conclusion s’impose. Tout d’abord, comme dans
d’autres pays de l’Europe Centrale et Orientale, les partis postcommunistes vont porter

233
l’empreinte de plus de quarante années de communisme. Sans doute est-il très difficile
de construire une opposition, quand l’idée même d’opposition n’existe plus depuis plus
de quarante années et qu’un climat de peur, d’angoisse et de méfiance s’est instauré.
Les premiers partis qui se sont constitués après décembre 1989, et dont les
membres sont des anciens dirigeants communistes, ont comme but premier la volonté de
conserver le pouvoir, au moins partiellement. Ce sont ces partis qui vont essayer de se
construire une identité nouvelle, anti-communiste, dans le but non seulement de garder
encore le pouvoir, mais surtout d’empêcher un changement trop radical de régime. En
Roumanie, le cas le plus emblématique est celui du Front du Salut National.
Deuxièmement, les partis politiques historiques vont renaître après 1989, même
s’ils n’ont pas de base sociale, ou alors extrêmement limitée. Ce sont des partis qui
souhaitent accéder au pouvoir, mais par le biais d’une légitimation historique, tout en
gardant la même idéologie que le parti d’origine. Dans la grande majorité des cas, ce
sont des partis anti communistes, comme c’est le cas du PNTCD et PNL.
Enfin, on trouve des partis issus de la révolution de décembre 1989, qui
s’inspirent des partis des démocraties occidentales, mais qui n’ont pas de légitimité
historique. En Roumanie, comme ailleurs, ces partis souhaitent un changement profond
dans la société et une accélération des réformes économiques.

Le second volet de cette analyse concerne l’économie. Le régime communiste a


créé en Roumanie une économie centralisée et planifiée, au sein de laquelle le politique
avait une place très importante et qui ne reconnaissait aucune forme de propriété ou
d’initiative privée. Le changement de régime, en Roumanie comme dans d’autres pays
de l’Europe Centrale et Orientale a laissé non seulement un vide de pouvoir, mais aussi
une situation économique, politique et sociale catastrophique. Pendant plus de quarante
années, l’économie avait été entièrement subordonnée au politique ; dans les années
post décembre 1989, cette tendance était encore latente, ce qui a empêché l’économie
nationale d’évoluer selon ses logiques propres. La difficulté du nouveau régime en
place à Bucarest à gérer cette situation économique si difficile a engendré une perte de
légitimité des dirigeants, non seulement vis-à-vis de la population, mais aussi à l’égard
des partenaires extérieurs.
Une étude générale sur les PECO, effectuée pour le Conseil de l’Europe, résume
clairement cette situation : « La combinaison d’une dictature et d’une économie
planifiée a crée un cercle perpétuel. Comme tous les sous-systèmes étaient liés entre
eux, autrement dit, n’étaient pas autonomes, les perturbations dans les différents sous-

234
secteurs ont eu tendance à se diffuser, provoquant des crises à l’échelle du système tout
entier. En raison de leur nature, exagérément politiques, les Etats, n’avaient aucun
moyen d’appliquer des remèdes efficaces. Les instruments de gestion des crises se sont
révélés dysfonctionnels parce qu’ils étaient incapables de corriger les causes des
problèmes, tenant à la primauté du politique, sans remettre en question la domination du
parti unique lui-même »286.
Le changement de régime en décembre 1989, et la volonté de la Roumanie
d’intégrer les structures européennes et euro-atlantiques, mettront la Roumanie dans
l’obligation de se doter d’une économie de marché concurrentielle et d’un régime
démocratique basé sur l’Etat de droit. Ces changements vont exiger non seulement la
stabilité politique interne pour que les réformes économiques puissent advenir, mais
aussi la stabilité économique et juridique.
En outre, il convient de souligner le fait que comparativement aux autres pays de
l’Europe Centrale et Orientale, la Roumanie a commencé sa transition démocratique
avec un handicap majeur : le régime en place à Bucarest avant 1989 a laissé en héritage,
une population épuisée moralement et physiquement, une économie au bord de la
faillite, des retards structuraux chroniques ainsi qu’un niveau de centralisation parmi
les plus élevés d’Europe. Ceausescu avait choisi de changer profondément ce pays
essentiellement agraire et de le transformer en un pays industrialisé ; il a mis en marche
un processus d’industrialisation intensif, qui devait avoir par la suite de graves
conséquences. Cette industrie a manqué cruellement, non seulement de matières
premières (une fois la dette extérieure remboursée, Ceausescu avait stoppé l’importation
de la plupart des matières premières), mais aussi de nouvelles technologies, pour avoir
des produits compétitifs sur le marché international. Les produits industriels roumains
ne sont pas compétitifs de point de vue de la qualité et restent parmi les plus chers du
marché mondial. C’est à cause de cette impasse que Ceausescu avait alors décidé
d’exporter le peu de produits internes qui avaient une chance de lui rapporter des
devises étrangères.
A la fin des années 80, la situation économique pouvait se résumer de la façon
suivante : « la création d’un secteur industriel surdimensionné, dominé par des grandes
entreprises appartenant à l’Etat ; des monnaies non convertibles et des marché

286
PHILIPOV, Dimiter, DORBRITZ, Jurgen, « Les conséquences démographiques de la transition
économique dans les pays de l'Europe Centrale et Orientale », Etudes démographiques, no 39, Editions
du Conseil de l'Europe, Strasbourg, 2004. L'article dont provient la citation est signé Pallinger, p.13

235
financiers sous développés, des marchés fermés et des prix fixés par l’Etat sans
communication avec le marché mondial ; une priorité accordé aux dépenses
d’équipement »287.
Dans un contexte politique plutôt stagnant (les minériades des années 90 vont
faire peur, non seulement aux Gouvernements, mais aussi aux investisseurs étrangers) et
pour être en concordance avec ses logiques intégrationnistes, une thérapie de choc était
absolument nécessaire pour sortir le pays de sa torpeur. Cette politique exigeait non
seulement par la privatisation des grandes entreprises appartenant à l’Etat, mais aussi la
libéralisation des prix et, surtout, la réduction, voire la suppression des subventions
accordées par l’Etat aux grandes entreprises. Elle a été instrumentalisée par le pouvoir
en place, pour consolider sa position et assurer sa pérennité, également à des fins
électorales. Nous reviendrons plus en détail sur cet aspect dans le chapitre suivant.
Quoi qu’il en soit la Roumanie s’est vue dans l’impossibilité d’éviter ce choc
économique et a entamé une transition démocratique qui va s’avérer plus longue et plus
compliquée que dans d’autres pays d’Europe Centrale et Orientale. Dans un climat
politique relativement stable, les luttes de pouvoir entre ceux qui voulaient vraiment
faire des réformes et d’anciens membres du Parti communiste qui rêvaient juste de
conserver le statu quo, la Roumanie s’est trouvée à la traîne dans le processus de
transition démocratique et vérifie, aujourd’hui encore, son statut de « mauvais élève ».

2- Du niveau interne au niveau européen : les politiques sociales


dans la Roumanie postcommuniste

La Roumanie d’avant 1989 était un pays très renfermé sur lui-même, sur lequel
le monde entier disposait en définitive de très peu d’informations. La « révolution
spectacle » a permis non seulement à des milliers de Roumains de regarder les faits en
direct, mais aussi, pour la première fois depuis des années sans doute, de voir la réalité
en face : c’en était fini des chants patriotiques, des fleurs, des visages souriants des
enfants et des beaux immeubles appartenant au Parti et gardés bien propres. Le peuple
roumain « découvre », en même temps que le monde entier, la misère qui règne dans le
pays, les immeubles délabrés, des magasins complètement vides, des librairies remplies
de livres à la gloire du Parti et de son Conducator. Mais le plus grave, ce n’était pas

287
Ibid., op. cit.

236
seulement d’admettre que, pendant des années, la population avait survécu sans eau
courante, sans chauffage l’hiver, avec seulement deux heures d’électricité par soir, mais
surtout de découvrir les orphelinats remplis d’enfants dont certains enchaînés à leur lits,
et aussi les maisons pour les personnes âgées à la limite de la survie.
Ce désastre social a ému la communauté internationale, des aides ont afflué vers
la Roumanie, vers ses hôpitaux, ses orphelinats, ses maisons de retraite. Et les
Roumains ont eu des revendications sur la politique sociale du Gouvernement, qui s’est
vu face à un choix important, entre le modèle de l’Etat Providence et celui de l’Etat
minimaliste. Avec un héritage communiste particulièrement lourd, une « voie
nationale » a été trouvée, un savant mélange des deux modèles. Pour analyser les
politiques sociales et régionales en Roumanie, il convient au préalable de rappeler
quelques données essentielles.
La Roumanie est un pays essentiellement agricole, les paysans représentent un
pourcentage important de la population et la famille y joue un rôle très important.
Deuxième facteur, la religion y est un facteur d’union : les Roumains eux mêmes se
présentent comme des « Roumains orthodoxes ». C’est grâce à ces deux facturs que
l’entraide joue un rôle primordial : le système de l’aide réciproque et de la
« débrouillardise » ont considérablement aidé les familles à tenir le coup pendant les
quarante années de communisme. Les Roumains ont plus de confiance dans l’Eglise que
dans l’Etat, même s’ils restent très attachés aux aides de l’Etat et, en même temps, très
réfractaires à l’initiative privée.
Afin de mieux comprendre les résultats obtenus au bout de plus de vingt années
de transition démocratique et en matière de politique sociale aujourd’hui, il convient de
mettre en lumière l’héritage communiste, puis d’analyser les transformations et les
changements apportés par les différents Gouvernements en place à Bucarest.
L’héritage communiste est sans soute cet illusoire « bien être » fourni par un Etat
paternaliste avec l’aide du Parti unique, le Parti Communiste. En apparence, le peuple
roumain disposait d’emplois stables (même si ceux-ci étaient parfois mal payés), de
services gratuits de santé (avec également des allocations, des crèches d’enfants), d’un
système de pensions financé par l’Etat et d’une politique de logement très avantageuse.
Dans la Roumanie d’avant décembre 1989, à tout adulte ayant un travail, l’Etat
fournissait un logement en location, qu’il pouvait acheter avec le temps.
Officiellement, le chômage n’existait pas en Roumanie, car le pouvoir faisait
travailler deux à trois personnes sur le même poste, pour le même salaire. Il est
impossible de chiffrer à ce jour l’étendue des dégâts causés par ces mesures. Mais

237
derrière ce « bien être » social, se cachait la misère la plus profonde : manque de biens
de consommation et de première nécessité, chômage caché, rareté de l’argent en
circulation dans l’économie roumaine.
Comparativement aux autres pays de l’Europe Centrale et Orientale, la Roumanie
a cumulé quelques handicaps : l’instauration d’une politique anti-avortement très
offensive depuis 1965 (le nombre d’avortements clandestins avait explosé, le nombre
d’enfants abandonnés dans des orphelinats aussi), le rationnement drastique des
produits de base (huile, sucre, pain), mais aussi l’isolement total du pays et
l’interdiction formelle (sous peine d’emprisonnement) d’avoir des contacts avec des
étrangers.
Devant l’ampleur de la catastrophe sociale que le Gouvernement de 1990 à
trouvée, la première réaction, celle du Gouvernement comme celle de la population, a
été de se tourner vers le nouvel Etat, qui se voulait un nouvel Etat Providence. Celui-ci
a d’abord légalisé l’avortement, juste avant d’avoir rempli les magasins avec de la
nourriture et des biens de consommation courante, dans le but espéré d’élever un peu le
niveau de vie. D’autres mesures prises dans la foulée ont permis, au moins
temporairement, une augmentation du niveau de vie. Le Gouvernement a fixé les prix
les plus bas possibles pour le gaz et l’électricité et supprimé les exportations des
produits alimentaires.
Mais une des mesures les plus importantes, pour une grande partie de la
population, fut assurément l’augmentation des lopins de terre attribués aux agriculteurs,
afin qu’ils puissent le cultiver et se fournir eux-mêmes en denrées alimentaires. Le
Gouvernement prit aussi d’autres mesures populaires : mise en place d’un salaire
minimum garanti et d’une allocation en cas de chômage, obligation pour l’employeur de
payer les heures supplémentaires, mais aussi abaissement de l’âge légal de la retraite
afin de libérer de nouveaux emplois.
Dans le même sens, et afin de préserver des emplois au sein des grandes
entreprises d’Etat très peu rentables, l’Etat leur a accordé des subventions de plus en
plus coûteuses. Malheureusement, ces mesures non seulement ont constitué un frein à
une éventuelle réforme économique, mais ont aussi été détournées et utilisées à des fins
électorales. Dans la même logique de l’Etat Providence, et parce que le peuple roumain
restait très attaché à ses acquis sociaux d’avant 1989, les systèmes de l’enseignement et
de santé sont restés sous la houlette de l’Etat. C’est le Premier Ministre Adrian Nastase
qui a instauré en 2002 le programme « Le Croissant et le Lait » pour les écoles
primaires, toujours comme mesure électorale et pour maintenir cette image d’un Etat

238
paternaliste. Le système de soins est resté à la charge de l’Etat, mais très peu
d’investissements y ont été faits et le système de santé roumain reste le moins fiable de
toute l’Europe, partiellement gratuit mais de très mauvaise qualité. Le système
d’enseignement est également à la charge de l’Etat, mais avec un niveau qui a beaucoup
baissé. Aussi, des écoles et des universités privées ont vu le jour depuis plusieurs
années, qui se veulent de plus en plus performantes. L’Etat maintient des allocations
mensuelles pour les mineurs de moins de 15ans, d’environ 10 euros, somme qui
représente dans beaucoup de familles pauvres la seule source de revenus.
Face à une transition démocratique beaucoup plus longue que prévue, et qui se
prolonge encore, le choix de ce modèle est de plus en plus remis en cause. Tout
d’abord, les exportations roumaines ont chuté dramatiquement dans les années qui ont
suivi la révolution, entraînant une réduction de devises. La situation s’est dégradée
progressivement, à partir des années 1992. Le coût de la transition est énorme, et le
pays n’a pas la solidité financière nécessaire pour supporter un tel coût. Tout d’abord
l’arrête des exportations signifie qu’il n’y a plus des devises qui rentrent dans le pays.
Tous ces paramètres ont eu pour conséquence inéluctable, non seulement un
abaissement du niveau de vie de la population et l’augmentation de nombre de pauvres,
mais surtout, ils ont engendré une crise de confiance et de dé-légitimation de l’Etat. Et
plus grave encore, l’Etat n’est pas du tout préparé pour faire face à une telle crise, du
fait de l’absence totale des mesures sociales réparatrices (arrêtées en 1991, faute de
ressources financières suffisantes).
A vrai dire, pour la classe politique, la priorité est la transformation en
profondeur de l’économie. Entre son devoir de rééquilibrage macro économique, son
souhait de lutter contre l’inflation et la nécessité de réduire au minimum les dépenses
budgétaires, le Gouvernement a laissé peu de place aux politiques sociales. La
Roumanie a du s’aligner sur les standards européens, en réformant en profondeur son
système social (dans le domaine de la santé, de l’éducation nationale, et de l’assistance
pour la reconversion professionnelle). Plusieurs mesures très populaires ont été
adoptées comme des crédits à taux favorables pour l’achat d’un premier logement, la
mise en place d’un médecin de famille (afin de favoriser le suivi des patients, mais aussi
dans un souci de réduction des coûts) ou encore des tickets de restauration pour les
salariés des entreprises (ce qui implique aussi la légalisation d’une pause-déjeuner,
pratique inexistante en Roumanie, il y a peu de temps encore).
Néanmoins, une très grade disparité existe entre les différentes classes sociales
et, surtout, entre les ouvriers et les classes moyennes. Mais le Gouvernement semble

239
incapable de réduire ces écarts. En parallèle, afin de financer les nouvelles mesures
mises en place, mais aussi dans le but de continuer à payer les pensions de retraite, les
taxes prélevées ont été de plus en plus élevées. Mais l’absence de visibilité et de
transparence en ce qui concerne l’utilisation de cet argent public entraîne un manque de
confiance de la population dans le Gouvernement, et aussi une perte de légitimité. Et la
stagnation, voire la dégradation des prestations sociales ne vont pas arranger cette
situation de défiance.
Dans ce contexte, la plupart de la population se désengage et ne paie plus
d’impôts. Elle perd confiance dans la capacité de l’Etat à répondre à ses attentes, mais
aussi à créer de nouveaux emplois. Une économie grise et informelle se met en marche,
qui emploie de plus en plus de personnes, mais qui fait perdre à l’Etat des millions
d’euros. Indépendamment du travail clandestin en Roumanie (qui représentait en 2004,
environ 35% du PIB), avec l’ouverture de l’espace Schengen, de plus en plus de
Roumains sont partis travailler à l’étranger. L’aspect positif est le fait qu’une grande
partie de ce qu’ils gagnent est envoyé dans le pays, et investi aussi, permettant une
circulation des devises. Par contre, tous ces individus ne paient pas d’impôts, ni de
taxes, ce qui induit des baisses au niveau du budget de l’Etat. Malgré tout, la Roumanie
tend vers un modèle social européen, ce qui implique qu’elle doit respecter de nouvelles
contraintes. C’est désormais la Commission Européenne qui donne la ligne directrice.
L’adoption du chapitre 13 de l’Acquis Communautaire sur le domaine social, (étant une
condition sine qua non de l’intégration) a eu une influence bénéfique, puisque pour la
première fois, le Gouvernement Nastase a pu négocier ce chapitre dans un délai record
de 20 mois environ.
Malgré de nettes améliorations ces derniers années, la gestion de la politique
sociale et économique de la Roumanie ressemble de plus en plus à « la culture
gouvernementale de la pauvreté »288, concept mis en place par le sociologue américain
Oscar Lewis en 1995. Selon l’auteur, il s’agit d’un Gouvernement avec des ressources
financières faibles, incapable de résoudre les problèmes sociaux. En même temps, la
gouvernance de la société avec des ressources si faibles engendre des désordres
économiques et sociaux. Autre élément aggravant, la Roumanie a une position
marginale dans les relations internationales et manque d’indépendance financière à
cause des nombreux emprunts et créances à l’étranger (qui induit une incapacité de

288
OSCAR, Lewis, anthropologue américain, est connu pour avoir été le premier a définir le concept de
«culture de la pauvreté.

240
remboursement de sa dette et, par conséquent l’obligation de demander de nouveaux
emprunts à la Banque Mondiale afin de rembourser justement une partie de cette dette).
Pour Oscar Lewis, le but recherché par ce type de Gouvernement dans de telles
circonstances, est d’abord de pouvoir solutionner les problèmes les plus urgents afin
d’apaiser les mouvements sociaux, ce qui laisse très peu de marge pour résoudre et
mettre en place des solutions pour le futur. Selon le même auteur, ce type de
Gouvernement se trouve dans l’incapacité de financer la totalité des politiques
d’éducation et de santé, ou la création d’un marché de l’emploi, ce qui contribue à la
naissance d’économies parallèles. On reconnaît ici, tout à fait, la situation de la
Roumanie : une situation qui conduit non seulement à l’exclusion sociale, mais aussi à
une redistribution inéquitable du bien être social, ce qui provoque l’apparition d’une
nouvelle couche sociale d’exclus, de plus en plus pauvres.
Si, d’après une étude des Nations Unies effectuée en 1998, 6,8% de la population
roumaine vivait dans une situation d’extrême pauvreté selon les standards de la Banque
Mondiale, 44,5% des roumains étaient alors considérés comme pauvres. Mais même si
les habitudes changent difficilement, beaucoup d’efforts ont été faits en Roumanie afin
de garantir un minimum de bien être social. Selon le modèle occidental, la loi no
23/2007 a légalisé l’obligation de cotiser à un fond de pension privé, surveillé par l’Etat
mais géré par des organismes indépendants, afin de pouvoir subvenir aux demandes de
la population en matière des retraites.
La politique sociale reste inachevée, elle est à ce jour un savant mélange entre
tradition et modernité, entre héritage communiste et standards européens ; en somme,
presque une nouvelle exception roumaine.

B. Un bilan en demi-teinte de la transition roumaine

Une étude effectuée sous l’égide de Conseil de l’Europe affirmait dés 1997 :
« Chaque transition est une voie de combinaisons et recombinaisons des ressources en
vue de la croissance et du développement et d’institutionnalisation des standards à
travers lesquels la société peut entrer et se maintenir dans la modernité » 289. Dans le

289
Citation reprise dans Stark David, « Sommes-nous toujours au siècle des transitions ? » in, Changer
de Régime, Politix, no 47, 1999, op. cit.

241
même sens, David Stark souligne le fait qu’il n’y a pas de chemin unique pour la
transition démocratique, ni de recette miracle qui fonctionne pour tout le monde.
Chaque pays évolue ainsi à son rythme, selon des paramètres qui lui sont propres.
« Comme dans toutes les versions des théories de la modernisation, écrit l’auteur, la
problématique de la transition commence par une destination. Dans ses applications
d’ingénierie sociale, l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord constituent l’image du
futur de l’Europe de l’Est. Mais, même quand les analystes renoncent aux projets
détaillés, aux plans, recettes, thérapies, formules, et autres ordres de marche pour passer
du socialisme au capitalisme en six ou soixante étapes, un modèle de changement qui
décide de la destination à l’avance (‘vers le marché’ ; ‘vers le capitalisme’ ; ‘vers la
démocratie’) s’expose à une téléologie sous-jacente dans laquelle les concepts sont
forgés à partir de l’hypostasie d’une fin.(…) ; la société franchit un seuil, suspendu
entre un ordre social et un autre, chacun conçu comme un équilibre stable organisé
autour d’une logique cohérente et plus ou moins unitaire »290.

1- Panorama d’ensemble du processus de transition roumain

Dans la même optique, Jadwiga Staniszkis, précise que : non seulement les
structures profondes d’une société vont résister aux changements, mais plus important
encore, « la manière même dont une société institue le changement est gouvernée par
des logiques structurales socioculturelles spécifiques ». Selon cet auteur, « les
continuités dans le changement ont une double signification : ces structures sont des
‘grammaires génératives’ si pérennes qu’elles n’expliquent pas seulement ces
continuités, mais également les particularités des discontinuités »291. Les points de vue
des deux auteurs précités sont sans nul doute très utiles pour l’analyse de la transition
roumaine, en apportant un début de réponse du retard roumain dans le processus de
transition démocratique.
Slobodan Milacic remarquait en 1996 : « Les ex- pays socialistes ont vécu
pendant de nombreuses décennies à un rythme quinquennal, ainsi fortement imprimé

290
STARK, David, « Sommes-nous toujours au siècle des transitions? », in Politix, no, 47, troisième
trimestre 1999, pp, 89-131
291
STANISZKIS, Jadwiga, « Ontology, Context and Chance: Three Exit Routes from Communism»,
Working Papers on Central and Easter Europe, Center for European Studies, Harvard University Press,
1993, p. 31

242
dans les faits et notamment dans les mentalités. Les effets induits de ce rythme
historique n’ont pu être effacés par quelques mois ‘d’événements révolutionnaires’. Sur
cette lancée renforcée par ‘l’accélération de l’histoire’, les cinq années écoulées depuis
1989 constituent un délai suffisant pour tenter légitimement un bilan plus ambitieux du
postcommunisme »292. Les spécialistes des transitions post communistes dans les pays
de l’Europe Centrale et Orientale sont d’accord pour affirmer que la Roumanie a
commencé le processus de transition dans des conditions plus défavorables que d’autres
pays. Lucian Boia, historien roumain, donne un aperçu de l’intérêt d’étudier la
transition démocratique : « Aucun pays n’est entré de manière aussi spectaculaire dans
le post communisme que la Roumanie. Aucun pays non plus n’y est entré si peu
préparé »293.
Une des études les plus représentatives est celle des chercheurs Philipov &
Dorbritz, d’après laquelle les pays de l’Europe Centrale et Orientale suivent des étapes
de la transition démocratique à des rythmes différents. Dans leur étude intitulée « Les
conséquences démographiques de la transition économique dans les pays de l’Europe
centrale et Orientale »294, ils effectuent une hiérarchisation des pays en fonction de leur
vitesse d’évolution et proposent la classification suivante :
- les pays économiquement performants ayant atteint un stade avancé de
transition : Croatie, République Tchèque, Hongrie, Pologne, Slovaquie, Slovénie,
Estonie, Lettonie, Lituanie ;
- les pays parvenus à un stade moyen de reforme : Albanie, Arménie, Bulgarie,
Géorgie, Kazakhstan, Kirghizstan, Macédoine, Moldavie, Roumanie, Fédération de
Russie, Ukraine et Ouzbékistan ;
- les pays qui se trouvent aux premiers stades de la transition démocratique :
Azerbaïdjan, Belarus, Tadjikistan, Turkménistan.
Ces disparités ont fasciné les chercheurs, tant il est vrai que les pays de l’Europe
Centrale et Orientale, dans la période postcommuniste, représentent un laboratoire de

292
MILACIC, Slobodan, «Critique de la transition unique. Notre épistémologie du post communisme
dans le rétroviseur de la pensée unique», in Revue Internationale de Politique Comparée, no 1, vol. 3,
1996
293
BOIA, Lucian, La Roumanie. Un pays à la frontière de l'Europe, Editions Les Belles Lettres, Paris,
2003
294
PHILIPOV, Dimiter, DORBRITZ, Jurgen, « Les conséquences démographiques de la transition
économique dans les pays de l'Europe Centrale et Orientale », Etudes démographiques, no 39, Editions
du Conseil de l'Europe, Strasbourg, 2004, op. cit.

243
recherche plus vrai que nature. Jacques Rupnik tente d’expliquer ainsi en 2003 pourquoi
les pays en transition démocratique ont suivi des trajectoires différentes : « Le fait que
la Hongrie et l’Albanie, ou la République Tchèque et la Biélorussie, ou la Pologne et le
Kazakhstan, ont partagé un passé communiste explique très peu des choses sur les
chemins qu’ils ont pris depuis. En effet, il est frappant de constater que les résultats de
la transition démocratique ont été très différents dans les pays de l’Europe Centrale et
Orientale. Néanmoins certaines tendances se dégagent. Une nouvelle géographie
politique tripartite de l’Europe ex communiste se dessine : une nouvelle Europe
Centrale (dite du groupe de Višegrad, ainsi que les pays baltes et la Slovénie) comme
une « succes story » évidente ; les Balkans, ou la transition démocratique a souvent été
‘déraillée’ soit par des priorités de construction d’un Etat Nation, ou minée par
l’héritage du communisme et du retard économique, et enfin la Russie, à la recherche
d’une identité post impériale et au bord du désastre économique (le sort de la
démocratisation en Ukraine, en Biélorussie ou en Moldavie va dépendre en grande
mesure de ce qui se passe en Russie) »295.

2- Les résultats mitigés du processus de transition roumaine

Au-delà du fait que la Roumanie présente des caractéristiques spécifiques,


qu’elle a un parcours qui lui est propre, quel résultat affiche-t-elle après 20 ans de
transition démocratique ? Et si elle n’est pas dans le peloton de tête, a-t-elle une chance
de le rattraper ? Pour répondre a cette question, différents aspects doivent pris en
compte. C’est Ralf Dahrendorf, qui, dés 1990, avait souligné les trois dimensions
complémentaires, interdépendantes, mais asynchrones de la transition démocratique :
« des élections libres et un Etat de droit (six mois), une économie de marché (six ans),
une société civile (soixante ans). La démocratie crée, en quelque sorte, ses propres
conditions d’existence et l’un des problèmes clefs de la transition est précisément
l’articulation entre les trois niveaux, par conséquent la gestion du temps par les
nouvelles élites politiques»296.

295
RUPNIK, Jacques, « L'Europe Centrale et les Balkans à la recherche d'un substitut d'empire», dans
Entre Kant et Kosovo, Presses de Sciences Po, Paris, 2003
296
DAHRENDORF, Ralf, Reflexion on the Revolutions in Europe, London, Chatto, 1990

244
Jacques Rupnik ajoute deux autres dimensions utiles pour la présentation d’un
bilan : « l’existence d’un cadre étatique légitime (la territorialisation du politique),
d’autre part, le rôle des élites politiques ou plus largement de la société politique (c’est
-à- dire les institutions politiques, le système de partis, les élites politiques) »297. Si l’on
prend en compte seulement ces éléments, où en est-on aujourd’hui de la transition
roumaine ? Une brève analyse de ces dimensions suffit à expliquer, au moins
partiellement, le retard et la réussite en demi-teinte de la transition roumaine.
S’agissant de l’économie, outre les retards systémiques, la lourde
industrialisation et les retards de la privatisation, un autre facteur explique le
ralentissement de la transition démocratique. Les règles du jeu de la transition roumaine
n’ont jamais été très claires. Les Ambassadeurs des pays membres de l’Union
Européenne avaient adressé une lettre commune au Premier Ministre Vacaroiu, afin de
l’informer, mais aussi de le mettre en garde au sujet de l’instabilité et de l’incohérence
du milieu économique et politique roumain, qui risquait de poser de problème pour
l’intégration de la Roumanie dans l’UE :
« Les entreprises sont confrontées à un double langage continuel. D’une part, au
plus haut niveau de l’Etat, on se plaint du manque d’empressement des investisseurs
étrangers à s’intéresser à la Roumanie. D’autre part, la lenteur des reformes, en
particulier de la privatisation de masse due à la peur du changement, et un nationalisme
toujours vivace qui s’insurge contre la vente du pays aux étrangers créent un climat peu
favorable aux investisseurs étrangers (…). ‘La Bureaucratie’, ‘le harcèlement fiscal’,
‘l’insécurité juridique’ sont le lot des entreprises qui, ayant foi en ce pays, ont décidé
finalement de s’y installer »298.
Autre frein majeur et spécifique de la Roumanie : la corruption. Dans l’histoire
de l’élargissement de l’Union Européenne, le cas roumain restera, puisque l’Union s’est
vue dans l’obligation d’assujettir son adhésion à une « clause de sauvegarde », due à
son très haut niveau de corruption. Sans doute y a-t-il un lien de cause à effet entre
l’échec ou le retard de la transition démocratique et la corruption. En toute hypothèse,
la Roumanie se trouve dans ce domaine derrière la Syrie ou la Turquie.
Si la corruption existait déjà pendant la période de Ceausescu, elle a pris une
ampleur plus importante après 1989, en raison du vide juridique existant et de l’absence

297
RUPNIK, Jacques, « L'Europe Centrale et les Balkans à la recherche d'un substitut d'empire», dans
Entre Kant et Kosovo, Presses de Sciences Po, Paris, 2003, op., cit.
298
PELISSIER, Nicolas, MARRIE, Alice, DESPRES, François, La Roumanie contemporaine, Approches
de la 'transition', L'Harmattan, Paris, 1996, p. 81

245
de fondements démocratiques. De plus, l’inexistence de la société civile et d’institutions
de contrôle autonomes et intègres explique les importants détournements de fonds liés
aux mouvements d’argent de l’Etat vers le secteur privé.
Ce qui est grave en Roumanie, c’est le fait que la corruption touche non
seulement toutes les couches de la population, mais plus encore que les membres du
Gouvernement restent intouchables, même en cas de délit avéré. Une étude du Conseil
de l’Europe concluait en 2004 : « L’inviolabilité assurée notamment aux ministres et
notables n’a fait l’objet d’aucune modification » 299 . Plus grave encore : « Le défaut
d’intégrité qui existe même au sein des instances chargées d’appliquer la loi et lutter
contre la corruption entrave les efforts déployés pour combattre la corruption »300. Sans
doute les esprits ont-ils évolué depuis, dans la mesure où, le Président Traian Basescu
déclara lors de sa prise des fonctions en 2005 : « En Roumanie les institutions ont pour
habitude de suivre les partis en place. Ce que je dis à présent c’est : ‘suivez la loi et
agissez en conséquence’ »301.
Si la transition démocratique roumaine, a incontestablement pris du retard, le
bilan économique reste mitigé, même si le pays a connu une croissance économique
avoisinant les 8%, une de l’Union Européenne. Quant aux élections libres et à l’Etat de
droit, tout reste discutable. Les élections ont suivi la logique communiste, quant à l’Etat
de droit, beaucoup reste encore à faire.
La société roumaine est, à ce jour, non seulement divisée, mais aussi fragmentée
par l’ampleur des mutations liées à la transition démocratique. A ce stade de son
évolution, la transition démocratique non seulement n’est pas finie, mais les résultats
obtenus sont mitigés. Une fois la société civile en place, une économie viable assuré, un
cadre juridique et des institutions stables, la transition aura alors accompli sa mission et
la démocratie pourra enfin advenir.

299
CONSEIL DE L'EUROPE, GRECO, Direction Générale - Affaires Juridiques, Service des problèmes
criminels. « Premier cycle d'évaluation. Rapport de conformité sur la Roumanie», Adopté par la GRECO
lors de sa 19ème réunion plénière (Strasbourg 28 juin- 2 juillet 2004), 16 pages
300
Ibid, op. cit.
301
http://www.eurosduvillage.eu/ROUMANIE-corruption-la-guerre.html, entretien avec le président
Traian Basescu

246
CHAPITRE 2

L’instrumentalisation du passé communiste


dans la transition roumaine

En préalable, il convient de mettre l’accent sur deux difficultés qui conditionnent


les analyses qui suivront. La première difficulté concerne le terme
« instrumentalisation ». Selon la définition donnée par le Centre National des
Ressources Textuelles et Lexicales, il s’agit du « fait de considérer une personne ou une
chose comme un instrument »302. Quelle que soit la définition retenue, notre intention,
dans cette analyse, est de mettre en lumière l’instrumentalisation d’un phénomène (le
passage du communisme à la démocratie) pendant une période par définition complexe,
la transition démocratique.
La deuxième difficulté tient au fait qu’il est compliqué de faire l’analyse de la
transition démocratique dans un pays où le communisme est encore présent. L’historien
Marius Oprea affirmait en 2008 : « Je dois livrer aujourd’hui un diagnostic
impitoyable…(…). Le communisme n’a pas disparu en Roumanie, il a seulement été
privatisé. Il semblait être mort, s’être suicidé en 1989, mais ce n’était en réalité qu’une
mort apparente. Son cerveau, son dictateur, son idéologie sont bien morts, mais les
cellules sont encore vivantes »303. Après un changement politique radical (au moins en
apparence), le passé et ses souvenirs sont repensés à la lumière des valeurs qui sont
mises en avant par le nouveau régime. Dans la Roumanie d’après 1989, il y aura aussi
une réinterprétation du passé communiste, avant que ce passé, ainsi que l’héritage qui
en découle, ne soient instrumentalisés par le nouveau pouvoir en place.
Il faut souligner que, dans la Roumanie d’avant 1989, aucun groupe anti
communiste ne s’était constitué. D’abord parce qu’il était quasiment impossible d’en
créer (la Securitate avait des ramifications tellement étendues que les gens se méfiaient
même de certains membres de leur propre famille). Ensuite, parce que le communisme

302
http://www.cnrtl.fr/definition/instrumentalisation
303
Observatorul Cultural, 18 Septembre, 2008, interview avec Marius Oprea

247
semblait si encré dans le pays qu’il était difficile d’imaginer sa fin un jour. Le
politologue Stelian Tanase parle même du « mythe de l’irréversibilité du
304
communisme » . Enfin, parce que l’idéologie communiste elle-même n’était pas
remise en cause dans la population, ce qui était contesté, pas très ouvertement par peur
des représailles, c’était ce que Ceausescu avait fait de l’idée de communisme : la
perversion de l’idéal de Staline. Première instrumentalisation ?
Cela explique sans doute que, dans les heures et les jours qui ont suivi les
événements de décembre 1989, il n’y a pas eu de mobilisation anti communiste
structurée des intellectuels et des dissidents, comme dans d’autres pays de l’Europe
Centrale et Orientale. Ce type de mouvement apparaîtra après la révolution, mais là
encore, non pas comme un mouvement anti communiste, mais anti Gouvernement en
place. Il est important de remarquer que le peuple roumain, comme ses dirigeants,
rejettent le régime communiste, mais approuvent et soutiennent les valeurs promues par
celui-ci.
Historiens, politologues, écrivains, journalistes, tous pensent que le régime de
Ceausescu survit encore d’une manière ou d’une autre. Pavel Câmpeanu, rejoint
Catherine Durandin ou Vladimir Tismaneanu, en affirmant que « l’organisation qu’a
engendrée Ceausescu et sa dictature par des voies déroutantes continue de survivre à
son abolition formelle » 305 . C’est dans ce contexte très particulier que la nouvelle
Roumanie naît et que les nouvelles formations politiques voient le jour. Et c’est cet
héritage communiste, ainsi que ce nouveau contexte, qui seront au moins partiellement
instrumentalisés par les politiques.
A vrai dire, en Roumanie, outre la manipulation (qui a fait partie du quotidien
des Roumains et qui est rentrée dans les mœurs), l’instrumentalisation d’une idée, d’une
classe sociale, d’un événement, n’est pas neuve. Le régime communiste, une fois au
pouvoir, a instrumentalisé non seulement les paysans, mais aussi les ouvriers. Ces deux
classes sociales ont subi, sans s’en rendre compte, un refaçonnement identitaire pendant
plusieurs décennies par le régime de Ceausescu, par le biais de la propagande et avec
l’aide constante de la Securitate. Ce qui explique, sans doute, la grande surprise de
Ceausescu lui-même quand il se rend compte que les masses ouvrières ne le suivent plus
et que l’entreprise d’instrumentalisation à son profit personnel (officiellement, au profit
du Parti), ne porte plus ses fruits. Iliescu a « joué » la même carte avec les mineurs,

304
TANASE, Stelian, Revolutia ca esec. Elite & Societate, Iasi, Polirom, 1996, p.134
305
CAMPEANU, Pavel, Ceausescu, Anii numaratorii inverse, Iasi, Polirom, 2002, p. 6

248
mais une fois encore, l’instrumentalisation n’a pas eu l’effet escompté. La question
posée est, ici, celle de savoir s’il est plus facile d’instrumentaliser des individus, des
masses, ou bien une idée.
Autre instrumentalisation encore, dans les années 1948-1950, celle de l’Eglise par
le régime communiste, car les idéologues du Parti étaient très conscients de la place très
importante de la religion dans l’inconscient collectif roumain, comme dans la vie de
tous les jours. A tel point que deux faits concomitants ont eu lieu : d’abord,
l’interdiction par le Parti de la religion en tant qu’idéologie, mais aussi de sa pratique ;
ensuite, paradoxalement (mais pas tellement), le recrutement au sein de la Securitate
d’un nombre important de prêtres et de vicaires. Un lien idéologique a été trouvé entre
religion et nationalisme (comme, nous l’avons vu, avec certains philosophes, tels Noica
et Cioran) : le communisme a créé, en fin de compte, un lien entre Etat Nation et Eglise
Orthodoxe. Cela constituera, plus tard, un frein à la transition démocratique.
D’autres réalités ont été très fortement instrumentalisées pendant la période
communiste : la famille, les relations interpersonnelles, ainsi que les frustrations des
gens, afin de mieux maîtriser les foules. Les exemples sont en abondance. D’autres
formes d’instrumentalisation auront lieu dans les années qui ont suivi les événements de
décembre 1989. A vrai dire, le phénomène a commencé dès les premières heures et les
premiers jours de la Révolution, devant des millions de Roumains qui acquiesçaient : le
passé communiste, l’héritage communiste, l’idéologie, les hommes, tout a été utilisé
afin de manipuler et contrôler les masses, dans un seul but ultime : garder le pouvoir à
tout prix.
Nous nous proposons de mettre en lumière ces phénomènes, afin de mieux
comprendre la transition démocratique roumaine. Mais aussi pour trouver des éléments
de réponse, autres que ceux déjà connus, sur le retard de cette transition. Peut être,
aussi, pour trouver la réponse à la question posée un jour par le quotidien
roumain Adevarul : « Sommes nous coincés dans le processus de transition ? ». Pour
mieux répondre à cette question, nous avons préféré analyser simultanément les deux
mandats de la Présidence Iliescu (1990-1996 et 2000-2004) (Section 1), pour analyser
ensuite les premiers changements apportés par l’opposition (les Présidences de
Constantinescu et de Basescu).

249
Section 1 La « démocratie originale », un passage du communisme
au « socialisme à visage humain »

Outre l’euphorie ambiante, l’implosion du communisme a amené sur le devant de


la scène l’idéal démocratique comme la seule issue possible et désirable d’une transition
démocratique plus ou moins longue. On sait, historiquement, combien le processus de
construction démocratique est long, rarement linéaire, et qu’il suppose, comme
condition sine qua non, la volonté des individus de créer ce système. Dès les premières
heures de la jeune démocratie roumaine, le chemin que les nouveaux dirigeants
semblaient vouloir prendre était plutôt celui d’un « socialisme à visage humain »306.
Cette expression, inventée par Alexander Dubcek, membre du Parti Communiste
Tchécoslovaque, fait référence à un Etat communiste où l’accent est de plus en plus mis
sur l’individu (et non plus sur l’Etat, comme auparavant), mais cela signifie aussi une
plus grande liberté et moins de politiques d’oppression à l’égard du travail. Cette idée,
qui a fortement déplu à Moscou, a généré un bain de sang lors du Printemps de Prague ;
de sorte que personne ne pouvait savoir si ce type de système pouvait fonctionner.
Pourtant, dans la Roumanie d’après 1989, cette idée est reprise comme une alternative
au communisme par l’équipe qui s’est emparée du pouvoir.
Sa décision de dissimuler et d’ignorer autant que possible le caractère
anticommuniste de la Révolution a engendré des retards historiques, avec des
conséquences négatives dans tous les domaines de la vie sociale (économie, institutions,
justice, culture, etc.). L’effondrement du régime de Ceausescu, n’a pas été synonyme de
la mise en place d’un nouveau système complètement indépendant de celui d’avant, car
au fond il n’y avait pas de solution claire, ni par rapport au passé, ni vis-à-vis de
l’avenir. L’équipe en place au pouvoir à Bucarest était plutôt dans une logique de
rénovation plutôt que de transformation.
La construction démocratique de la Roumanie dépendait en grande partie de
l’aide internationale, elle-même conditionnée par le respect des droits de l’homme, du
pluripartisme, des élections libres et d’une économie de marché. Or, ces composantes de
base ont été plutôt « mimées » que réellement appliqués, car dans la plupart des cas,
l’Etat ne garantissait pas leur fonctionnement. Et, même si le peuple était prêt à assumer

306
The Prague Spring, 1968, Library of Congress, 1985, consulté le 05/09/2011

250
les nouvelles valeurs démocratiques, le temps nous a démontré qu’une grande partie de
la population ne connaissait pas la signification précise des nouveaux concepts, tels
que démocratie, élections libres, droits de l’homme, Parlement, etc.
En même temps, dans les mois qui ont suivi le choc de la révolution, l’opinion
publique était encore flexible et très facilement malléable, donc prête à tout accepter
(ou presque, à condition que ce ne soit pas un retour en arrière). L’idée d’une lenteur du
processus de construction démocratique est inculquée depuis les premiers jours, presque
comme une « nécessité objective ». Le nouveau régime en place à Bucarest va
remplacer les rites de propagande officielle communiste par des messes orthodoxes, afin
de rallier le plus grand nombre à leur cause, mais aussi pour donner l’image de vrais
porteurs des valeurs démocratiques retrouvées.
C’est le 7 janvier 1990 que, pour la première fois, Ion Iliescu, Président du Front
du Salut National, exprime son concept de « démocratie originale », une sorte de
troisième voie qu’il envisage pour la Roumanie. Nous sommes loin des démocraties
occidentales, mais pour sauver les apparences, il est prêt à faire quelques concessions et
laisser d’autres partis politiques se développer (bien évidemment avec la
« bénédiction » du Front et sous son contrôle). Dans le même ordre d’idée, le but de ce
concept était de pouvoir maintenir en place un système politique proche de Moscou ;
tout en gardant à des postes clés d’anciens membres de la nomenklatura communiste.
Or, pour pouvoir arriver à mettre en place leurs idées, les membres du Front avaient
besoin de revaloriser quelques-uns des concepts et des réalisations du passé
communiste.

A. La « démocratie originale » comme mode d’expression


des liens avec le passé (1990-1996)

Dans un article paru en 1978, René Rémond avait écrit « Les guerres sont, avec
les révolutions, la brèche par laquelle le changement fait irruption dans la société »307.
Ce qui est sûr, c’est le fait que le changement est dans tous les esprits dès le mois de
décembre 1989. Moins évident est le fait que le nouveau régime ne souhaite pas un

307
REMOND, Rene, « Le catholicisme français pendant la seconde guerre mondiale», in Revue de
l'histoire de l'Eglise de France, 1978, vol. 64, no. 173, pp. 203-213

251
changement en profondeur du pays. L’historien François Fejto déplore en 1992 les
conditions difficiles dans lesquelles vit la population à la sortie du communisme :
« L’apprentissage de la démocratie, le passage du dirigisme à l’économie de marché,
éviter la tentation nationaliste, et surtout, intégrer l’Europe : voici quelques missions
surhumaines pour des populations fatiguées, démoralisées, appauvries »308.
Il est très important de souligner cette situation, car elle aura des implications
dans l’évolution future du pays. Le système de partis est, au moins partiellement,
manipulé par le Front du Salut National et la société civile n’est pas assez forte pour
contrôler et empêcher les dérapages. Egalement, la Roumanie bénéficie d’une aide
externe très importante, afin de pouvoir continuer son processus de démocratisation, ce
qui implique le respect et l’application, au moins en apparence, de quelques règles
démocratiques.
On retiendra le fait que le vide de pouvoir, laissé par la chute du régime
communiste de Ceausescu, est rempli par un Gouvernement intérimaire qui compte
dans ses rangs un nombre très important d’individus qui faisaient partie de l’ancienne
élite communiste, de nombreux membres de l’Armée ainsi que des intellectuels, des
étudiants, sans oublier les « cadres » de l’Eglise orthodoxe. C’est Iliescu qui prend la
tête de ce gouvernement par intérim et qui assure vouloir la fin du communisme, ainsi
que des élections libres. Mais l’apparition sur la scène politique roumaine de nombreux
partis politiques et le retour des partis historiques tels le PNL ou le PNTCD, vont
bouleverser les plans de ce gouvernement par intérim.
Etant donné que le Front du Salut National intègre dans ses rangs d’anciens
membres reconnus du parti communiste, mais aussi qu’il garde sous son contrôle
exclusif l’intégralité des médias du pays, il est permis de se poser des questions sur la
signification qu’il donne aux vraies valeurs démocratiques. Quant aux partis
historiques, ils accusent le Front de néo communisme et s’inquiètent de son souhait, à
peine voilé, de maintenir une certaine forme d’autoritarisme dans le pays. L’apogée de
ce désaccord majeur est atteint quand le Front, par le biais de son Premier Ministre
Petre Roman, décide de se « transformer » en parti politique et de participer ainsi aux
élections législatives de mai 1990. Plusieurs participants des manifestations de
Timisoara, des écrivains, d’anciens dissidents, affirmeront par la suite avoir vécu cette

308
FEJTO, François, KULESZA, Ewa, La fin des démocraties populaires: Les chemins du post -
communisme, Paris, Seuil, 1992, p. 177

252
décision avec résignation, même s’ils prenaient conscience que la révolution avait été
«confisquée » au peuple roumain. Il était désormais trop tard pour faire marche arrière.
Des paradoxes existent pourtant. Tout d’abord, dans les mois qui ont suivi les
événements de décembre 1989, on a assisté à une véritable explosion du nombre de
partis (plus de deux cents). Malgré cela, la scène politique roumaine est restée dominée
par l’omniprésence du Front du Salut National, « grâce » à une opposition fragilisée,
éclatée et en manque de légitimité. Ainsi, le paysage politique roumain est dominé par
des hommes du passé (soit des anciens membres de la nomenklatura reconvertis aux
valeurs de l’économie de marché, soit des leaders des partis historiques partie intégrante
de cette « génération sacrifiée »), qui doivent composer avec de nouveaux leaders,
beaucoup plus jeunes et qui désirent réellement le changement.
Dans ce contexte, les tendances autocratiques vont se multiplier dans la nouvelle
République roumaine. Avant 1992, le pouvoir du Président Iliescu n’est pas clairement
défini juridiquement, ce qui ne fait qu’augmenter ses tendances vers l’autocratie
(neutralisation du rôle du Premier Ministre et recentralisation administrative). Son
discours sur la « démocratie originale » revisite des thèmes connus, comme celui de
« l’insularité » roumaine, ou encore, de la « spécificité roumaine » 309 . Autre élément
important, l’évolution du pays vers l’Etat de droit est ralentie par la pesanteur du
rythme d’autonomisation et de structuration de la société civile.
Dans ces conditions, la Roumanie des années 90 répond parfaitement aux
critères de « démocrature »310 de Pierre Hassner : un régime politique post autoritaire,
qui donne l’apparence externe d’une démocratie, mais au sein de laquelle existent des
pratiques dignes de la dictature d’avant. En effet, durant les mandats du Président
Iliescu, la société civile est tolérée, mais pas acceptée, et rarement consultée. La
« démocratie originale » n’est en aucun cas favorable à une société civile indépendante,
unie, structurée et potentiellement en opposition avec le Gouvernement en place à
Bucarest. C’est pourquoi tout est fait pour d’empêcher son émancipation. Dans la
Roumanie post révolutionnaire, les médias sont sous le contrôle exclusif de l’Etat, qui
tient l’information et la diffuse. Celui-ci a toujours une très grande influence sur le
secteur public national et territorial. C’est lui qui gère le calendrier de
démonopolisation et de décentralisation.

309
DURANDIN, Catherine, PETRE, Zoe, La Roumanie Post 1989, L'Harmattan, Paris, 2008, op. cit.
310
GREMION, Pierre, HASNER, Pierre, «Vents d'Est », Politique Etrangère, 1990, vol. 55, no. 2,
pp. 431-432

253
Dans le domaine de l’économie, la situation n’est pas meilleure. Pour Iliescu,
comme pour Ceausescu, les ouvriers constituent une grande partie de l’électorat.
Maintenir (avec d’importantes subventions de l’Etat) en état les grands combinats
sidérurgiques non rentables, ou pire, en situation de faillite, afin de s’assurer un soutien
électoral, relève de la manipulation de la population, déguisée en bienveillance. La
lenteur du démembrement des anciennes fermes agricoles d’Etat est due au fait qu’après
1989, une très grande partie est achetée par d’anciens membres du Parti Communiste et
ceux-ci ne sont pas favorables aux lois qui redistribuent les terres agricoles aux anciens
propriétaires. Mais ils restaient des soutiens fidèles au régime en place à Bucarest.
La lourdeur et l’inertie administrative et judiciaire constituent alors des vrais
freins pour les investisseurs étrangers. D’ autant qu’une des idées force de la
« démocratie originale » est « nous ne vendons pas notre pays » (‘nu ne vindem tara’).
Dans ces conditions, les initiatives individuelles et collectives ne sont pas encouragées,
pire, elles sont détruites. Plus grave encore, il y a les restrictions à la liberté
d’expression (plusieurs journalistes qui ont osé exprimer leur désaccord avec le pouvoir
en place ont été menacés et même emprisonnés) et les limitations à la liberté de
manifester (droit accordé sur des critères obscurs par les préfectures, après des délais,
souvent improbables).
Dans un tout autre registre, le dicton « diviser pour mieux régner » trouve toute
sa place dans les structures sociales de la société roumaine. Il est vrai que, pendant la
période communiste, la population était extrêmement compartimentée, afin d’être mieux
contrôlée. Une logique sélective, très drastique à l’entrée combinée à une tolérance
interne, expliquent qu’il y a eu une communication restreinte entre les différents
compartiments et, quand elle existait, elle s’est toujours faite par le biais de la
hiérarchie du Parti.
Cette logique a perduré et a été remise au goût du jour par le régime post
décembriste. Celui-ci a toujours prôné une culture égalitariste, « l’égalité effective des
rémunérations quelle que soit l’intensité du travail fourni ». Par conséquent, les valeurs
de l’économie de marché étaient regardées avec méfiance et la notion de liberté de
choix n’était pas vraiment intégrée. Une image nostalgique et paternaliste a été
véhiculée de plus en plus souvent, celle d’un parti unique capable de tout prendre en
charge, de s’occuper du peuple entier et d’assurer sa sécurité matérielle. Dés lors, il
n’est pas étonnant, que le cordon ombilical qui nous liait au passé n’ait pas été coupé,
puisque la survie du Front du Salut National résidait dans sa capacité de maintenir ces
liens avec le passé communiste.

254
1- Le Front du Salut National, entre continuité communiste et politique
de l’oubli

Les élections de mai 1990, qualifiées d’élections libres post communistes, vont
légitimer Iliescu comme nouveau Président de la République, élu avec plus de 60% des
votes, suite à une participation aux urnes qui avoisine les 76%. Et, même si le Front du
Salut National ressemble quelque peu à l’ancien parti communiste (c’est le Front qui
organise les élections, a le contrôle des médias et dispose d’importants moyens
financiers de l’Etat, ce qui n’est pas le cas pour les autres candidats). C’est lui qui,
malgré tout, gagne les élections : le Président Iliescu et son Premier Ministre Petre
Roman vont diriger ensemble le pays jusqu’en septembre 1991.
La position officielle de l’Etat et le discours contradictoire d’Iliescu vont être
fonction de la nouvelle position du leader du Front du Salut National, de ses liens
étroits avec le passé communiste, ainsi que de la « réussite » de cette nouvelle
formation politique. Afin de mieux comprendre l’instrumentalisation du passé
communiste, il convient d’analyser le discours du FSN vis-à-vis du parti communiste,
les décisions prises par la Front du Salut National concernant l’héritage communiste,
ainsi que l’impact et l’influence de la culture politique communiste sur la « démocratie
originale».
Tout en étant des anciens membres de la nomenklatura communiste, les
dirigeants du Front du Salut National, doublement légitimés (par la Révolution une
première fois, et par les élections libres et démocratiques une deuxième fois) veulent
donner l’impression d’une rupture définitive avec l’ancien parti communiste et son
idéologie. Ces mêmes membres vont progressivement récupérer leur discours anti
communiste, et dans son allocution sur la « démocratie originale », Iliescu va présenter
les risques et les dangers d’un éventuel processus de décommunisation totale du pays et
de ses institutions.
C’est pour éviter toute remise en cause par rapport à leur passé communiste et
pour montrer leur souhait de changement, que le FSN va rompre définitivement avec
l’idéologie communiste. Mais, idéologie propre et sans projet politique explicite, leur
seule alternative restait en effet « une démocratie originale », une sorte de troisième
voie entre les valeurs communistes et les valeurs opposées (mais désirées par le peuple)
de la démocratie occidentale. Ce qui explique, sans doute, pourquoi leur position et leur
discours gardent des incohérences et des ambiguïtés.

255
Ainsi qu’on l’a déjà souligné, en décembre 1989, il n’y avait pas de réelle
opposition constituée comme dans d’autres pays de l’Europe Centrale et Orientale, pas
de leaders non plus qui pouvaient mener le mouvement. Iliescu et son groupe se sont
emparés du pouvoir en se substituant à l’Etat, sans avoir de réels adversaires en face. A
l’exception de soi-disant « terroristes » (qui tiraient sur les toits et qui se sont avérés
être des soldats roumains obéissant à des ordres contradictoire d’une Armée en quête
d’une ligne de conduite logique), le FSN n’a pas été confronté à une réelle opposition.
En se substituant à l’Etat et à ses structures, au niveau national et local, le
nouveau pouvoir est reconnu par le peuple, et son chef Ion Iliescu se présente comme
un professionnel du pouvoir, rôle qui lui confère indirectement un statut d’autorité.
Mais, pour gagner en crédibilité, celui-ci se doit de réformer le système ; ce qui aura
lieu, seulement en apparence. C’est ainsi que, dès le 22 décembre 1989, le Front du
Salut National rassure l’ensemble de la bureaucratie étatique (qui va constituer la base
pour la construction du nouvel Etat), tout en essayant de répondre aux attentes de la
foule concernant la séparation des pouvoirs et les élections libres : « tous les ministères
et les organes centraux dans leur structure actuelle continueront leur activité
normale »311.
Cette première incohérence resurgira comme un boomerang lors de conflits
ultérieurs, qui déboucheront sur la scission du FSN en deux entités politiques en
opposition. On peut se demander si, pour le FSN et son leader, cette normalité n’est pas
synonyme de continuité institutionnelle, et la révolution comprise comme une étape
dans le processus d’accaparement du pouvoir. On remarque précisément que, le
nouveau Président opère une distinction entre les organes centraux, qui vont continuer
de fonctionner et d’autres institutions, qui vont être dissoutes.
Cette distinction réapparaîtra plus tard, d’abord dans le discours présidentiel
concernant l’héritage économique (souvent montré comme seul responsable du retard
économique du pays) ; également pour justifier le sort de quelques uns des membres de
l’ancien Parti Communiste, arrêtés et emprisonnés, car « directement impliqués dans les
mesures de répression et liés aux abus de pouvoir en ce qui concerne les finances de
l’Etat, commises par les anciens dictateurs roumains »312.
Pourtant, le nouveau Gouvernement prend conscience du fait que des
changements sont malgré tout nécessaires, voire indispensables afin de continuer à

311
Monitorul Oficial al Romaniei, an 1, no. 1, 22 décembre 1989, Communiqué au pays du FSN
312
Romania Libera, 2 Janvier 1990 (publication du communiqué du FSN du 1 er janvier 1990)

256
garder le pouvoir. Cela n’empêche pas Iliescu d’encourager le retour à la vie politique
de certains de ses anciens collègues (même si cet encouragement passe inaperçu au
départ, comme c’est le cas avec le Parti Socialiste du Travail ; cet encouragement est
clairement affiché plus tard lors des élections de 1992), retour justifié selon lui par leur
expérience.
L’attitude ambigüe du Front du Salut National et de ses membres va déclencher
une remise en cause de celui-ci dès janvier 1990. Une commémoration des victimes de
décembre 1989 va se transformer en manifestation de rue, pendant laquelle les
participants réclament la mise hors la loi du Parti Communiste, mais aussi la
réinstauration de la peine de mort, afin de l’appliquer aux bourreaux des prisons
communistes.
Le Gouvernement va signer les deux décrets sous la pression de la rue, mais les
deux vont être annulés une fois les esprits calmés. Finalement, le Parti Communiste
n’est pas mis hors la loi ; ses biens sont seulement confisqués au profit de l’Etat. Le
processus d’instrumentalisation continue et porte ses fruits : en dépit des protestations
de la part des « partis historiques », le 28 janvier 1990, le Front du Salut National avec
la « bénédiction » du Conseil du Front du Salut National, annonce sa transformation en
parti politique, ainsi que son intention de participer aux élections législatives.
Autre remarque importante, la plupart des institutions sont juste transformées, et
non pas dissoutes : l’exemple le plus flagrant, mais aussi le plus problématique est celui
du Service Roumain de Renseignements (SRI), qui n’est plus subordonné au
Gouvernement, mais directement au chef de l’Etat. Afin de pouvoir réhabiliter la police
politique, mais aussi de la mettre au service direct du Président, Iliescu avait calculé et
légitimé cette continuité institutionnelle, impensable en décembre 1989.
Quant aux structures de l’Etat, il y a toujours au sein de celles-ci des membres
qui avaient participé aux répressions, mais qui assurent leur fidélité au FSN. Que ce
soient les institutions ou des membres de l’ancienne dictature, tous bénéficient d’une
continuité sélective en fonction des besoins de FSN. Iliescu aura un discours plutôt
conservateur à leur égard, certainement avec la volonté d’écarter autant que possible, ou
d’au moins réduire le danger constitué par l’opposition (justement par le biais des
« partis historiques », avant la création d’une opposition plus consolidée au sein de la
société civile), mais un discours plus réformiste vis-à-vis de la population.
La plus haute institution du pays, le Conseil du Front du Salut National, va
prendre la décision de soutenir la participation du FSN aux élections, non seulement en
tant que représentants directement issus de la révolution de décembre 1989, mais aussi

257
comme des représentants de tous les dissidents. Dans un communiqué de janvier 1990,
celui-ci présente la situation de la manière suivante : « Le Front du Salut National n’est
pas et ne se constituera pas en parti. Le Front se présentera aux élections d’avril en tant
qu’organisation politique large, réunissant toutes les personnalités et les groupes qui se
sont levés avec courage pour la défense de la liberté et de la dignité pendant les années
de la tyrannie totalitaire »313.
Deux remarques découlent de cette déclaration. Tout d’abord, celle-ci rejoint la
conception d’Iliescu sur la « démocratie originale », notamment son idée d’un ensemble
de partis qui existent et exercent sous la houlette du Front du Salut National. De sorte,
dans un souci d’apparente ouverture, le Front acceptera dans son sein non seulement des
dissidents, mais aussi des exilés de la période communiste. Ensuite, à aucun moment,
dans ce communiqué ou dans les médias, le terme de dictature ‘ceausiste’ n’apparaît ; il
est remplacé par tyrannie totalitaire, afin de légitimer la présence du FSN à tous les
niveaux de l’Etat et des entreprises (ce qui rappelle la présence du Parti Communiste
dans tous les niveaux de la vie étatique et politique).
Il reste, comme fait particulier et marquant de cette période, la volonté du FSN
de repousser, aussi loin que possible dans le temps, la séparation entre sa structure
partisane et celle de l’Etat. L’absence de distinction claire entre le FSN (et le parti
politique qu’il est devenu) et les structures étatiques conforte l’idée qu’elle a été
bénéfique au FSN, qui s’est approprié cet héritage institutionnel, sans que personne ne
s’y oppose.
Daniel Barbu, dans un livre intitulé symboliquement La République Absente, tira
une sonnette d’alarme quant à cette continuité des institutions, des élites, de la
Constitution, sans que pour autant l’opposition ou la société civile ne s’y oppose : « le
texte constitutionnel est conçu pour assurer la continuité de l’Etat et des élites qui ont
appris à gouverner, non pas pour faciliter l’apparition d’une fonction politique dans la
société roumaine, mais pour empêcher que la politique n’engendre une élite de type
différent »314.
La bureaucratie étatique va, à son tour, jouer un rôle important dans
l’accaparement du pouvoir par le FSN, mais aussi plus tard, dans son maintien au
pouvoir. Dès les premières heures de la Révolution, Iliescu s’empresse de rassurer cette

313
ILIESCU, Ion, Momente de istorie, décembre 1989- juin 1990, tome 1, Bucarest, Ed. Enciclopedica,
1995, p. 85
314
BARBU, Daniel, Republica Absenta. Politica si societate in Romania post-commuiste, Bucuresti,
Nemira,2004, pp. 126-127, réédition.

258
« armée » de fonctionnaires, qui vont lui être des serviteurs fidèles pendant de longues
années. Iliescu va légitimer leur maintien en place par le biais de deux éléments : la
culpabilité, la compétence. Le FSN met en avant d’abord la présomption d’innocence
des fonctionnaires, et ensuite, les compétences des anciens membres de la
nomenklatura ; ce qui lui permet non seulement de légitimer l’ensemble de l’élite ex
communiste, mais aussi de la maintenir au pouvoir.
L’ancien régime est renié, mais ses dirigeants vont trouver une légitimité
nouvelle, car de par leurs réseaux, ils représentent un électorat très important. Il existe
donc une opposition limitée vis-à-vis de l’ancien régime, car même s’il y a une
condamnation du passé, il existe un attachement aux réalisations faites par le régime
communiste.

2- De la défense des réalisations du régime antérieur au discours nationaliste

Dans le quotidien Azi, le FSN exprime clairement son souhait de construire « une
société de l’équité et non de l’égalitarisme communiste » 315 . Deux points forts
découlent de cette décision du FSN. Tout d’abord, dans ce même quotidien, Iliescu
affirme dès 1990, que « on ne peut pas ne pas tenir compte de l’activité constructive et
des efforts du peuple des 45 derrières années » 316 . A ce titre, il met en avant les
avantages de la propriété collective afin de justifier la lenteur des réformes, mais aussi
dans le but de revaloriser le passé et de rappeler ses aspects positifs.
Un autre point fort reste la mise en doute du modèle occidental, considéré
comme inadapté au cas roumain, ainsi qu’à l’hostilité aux privatisations de l’industrie
lourde, et à l’installation des investisseurs étrangers, avec le slogan (devenu désormais
célèbre) « nous ne vendons pas notre pays ». Iliescu a toujours défendu les réalisations
du régime communiste (d’où le refus de restituer les terres aux anciens propriétaires et
la défense de la propriété de l’Etat) et s’est présenté souvent comme le continuateur de
l’évolution entamée par le régime communiste.
Trois volets ont attiré notre attention en ce qui concerne la défense des
réalisations de l’ancien régime : l’économie, le social et la politique. L’économie tout
d’abord. La première phase de la transition économique s’est caractérisée par une

315
Azi, 25 avril, 1990
316
Azi, 1er avril, 1990

259
récession relativement longue. Des réformes économiques inadaptées, une baisse de la
production ainsi qu’une inflation accrue, autant de facteurs qui ont créé la première
récession roumaine, entre 1990 et 1993. En plus de la dette extérieure, de la chute de la
production et du vide institutionnel, l’absence de mesures économiques adaptées à la
nouvelle situation du pays, explique que l’environnement économique interne soit
devenu de plus en plus incertain et volatile. Malgré les incohérences qui caractérisent
cette période, deux lois vont néanmoins voir le jour pendant le Gouvernement de Petre
Roman. La loi 15/1990 qui autorise la vente des entreprises d’Etat et la loi 58/1991
relative à la privatisation.
Pourtant, la volonté réelle du Gouvernement est la préservation, autant que
possible, du statu quo, ce qui explique qu’une grande partie des réformes aient été
vidées de toute substance : par exemple, la privatisation des entreprises sans qu’une loi
sur la concurrence ne soit votée et sans que les droits de propriété ne soient fixés. Dans
le même ordre d’idée, la Roumanie se caractérise par un mimétisme institutionnel vis-à-
vis du monde occidental, sans aucune harmonisation avec la réalité du pays, sans
concordance avec les structures locales et sans une logique de séquentialité dans leur
introduction. Ce mimétisme institutionnel n’explique pourtant que partiellement
l’instabilité législative dont a fait preuve la Roumanie durant cette période.
Les divergences de points de vue entre Petre Roman, conscient de la nécessité
d’une réforme réelle, et Ion Iliescu, partisan du changement progressif, en douceur, tout
en préservant les acquis du communisme quel qu’en soit le prix, vont accentuer les
désaccords entre les deux hommes. D’autre part, après les élections de 1990, le pouvoir
est remis en cause ouvertement par l’opposition. Iliescu va répondre de manière
agressive à cette contestation de sa légitimité. De même que Ceausescu en décembre
1989, Iliescu va faire appel aux classes ouvrières contre les intellectuels protestataires.
Les manifestations des étudiants contre le régime d’Iliescu, la réticence de celui-ci vis-
à-vis des autres partis politiques, notamment les partis historiques et son appel aux
mineurs de la Vallée de Jiu afin de « restaurer l’ordre » dans la capitale, va se solder par
la démission de son Premier Ministre. Cette démission est accompagnée de la première
scission importante au sein du FSN, car Petre Roman crée alors son propre parti
politique, ouvert au changement attendu dans le pays.
En 1991, le Gouvernement Roman est remplacé par celui de Teodor Stolojan, qui
hérite de problèmes économiques de plus en plus graves. L’équilibre est de plus en plus
précaire et, malgré les hésitations et les lenteurs administratives, une partie des terrains
appartenant aux entreprises agricoles d’Etat va être restituée aux anciens propriétaires,

260
sans qu’une définition précise du droit de la propriété ne soit donnée. Le sujet reste
ambigu et tabou, car le Gouvernement demeure malgré tout réticent à cette
redistribution des terres. Le nouveau Gouvernement va encourager l’augmentation des
exportations, mais il ne va pas réussir à rééquilibrer la balance export/import, car la
production nationale est relativement basse et peu compétitive, ce qui explique
l’explosion des importations. North Douglass, va démonter en 1990 que « Si une société
ne connaît pas de croissance économique, c’est parce que l’initiative économique n’y
est pas encouragée »317.
Iliescu a toujours soutenu les anciennes entreprises d’Etat (en particulier les
combinats sidérurgiques et les exploitations minières, non compétitives et qui
enregistraient des pertes colossales depuis la révolution, mais dont les ouvriers
assuraient une partie importante de l’électorat du Front) et son opposition constante à
leur privatisation a alourdi la dette roumaine. Ce n’est qu’en 1996, avec le changement
de Gouvernement, et suite aux pressions du FMI et de la Banque Mondiale, que ces
privatisations auront lieu.
D’autre part, le FSN et son leader restent convaincus que la meilleure solution
pour la Roumanie reste la voie nationale, c'est-à-dire, la mobilisation des ressources
propres, et par conséquent, une proportion très réduite d’investissements étrangers,
jugés synonymes de perte de l’indépendance économique et politique. Iliescu donne
l’exemple de pays de l’Asie Pacifique qui, malgré des investissements étrangers réduits
(environ 10% de capital étranger), connaissent un développement spectaculaire, parce
qu’ils ont été dirigés de manière autoritaire : « Le développement économique d’abord,
la démocratie ensuite (…) les seuls pays du Tiers Monde qui soient arrivés au bien être
et à la démocratie, comme Taïwan, Singapour ou la Corée du Sud, ont été dirigés de
manière autoritaire »318.C’est un exemple qui démontre non seulement les convictions,
mais aussi le souhait cher à Iliescu, de garder une économie plus au moins nationalisée,
mais aussi une préservation de la gestion du pays de manière proche de l’autoritarisme
(à ce titre les subventions accordées à l’économie ont représenté en 1992 environ 13,6%
du PIB, et en termes plus généraux, la part des dépenses pour les activités économiques
dans le budget des dépenses, est passé de 35% en 1991, à 40,5% en 1993).

317
DOUGLASS, North, Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge,
Cambridge University Press, 1990, Introduction
318
ILIESCU, Ion, Le Grand Choc d'une fin de siècle trop court, communisme, post-communisme et
démocratie, Ed. du Rocher, Monaco, 2004

261
Une autre dimension essentielle dans la défense des réalisations du régime
communiste, concerne la politique sociale. En Roumanie, la politique sociale a une
sphère d’application extrêmement large : la redistribution des gains, la régularisation
sociale et l’octroi des droits sociaux. Après les événements de décembre 1989, les
Roumains sont appelés à faire un choix en terme de politique sociale, entre deux voies :
soit le modèle de l’Etat Providence avec un support idéologique de gauche, socio-
démocrate (larges bénéfices accordés à la population en contrepartie des taxes
relativement importantes, mais l’Etat répond à l’ensemble des besoins de la
population) ; soit le modèle de l’Etat libéral, avec un support idéologique de droite
calqué sur l’économie de marché (taxes réduites et bénéfices sociaux accordés aux plus
démunis), et une diminution de l’intervention de l’Etat.
En effet, jusqu’en décembre 1989, la Roumanie avait une politique sociale qui
tenait le peuple en état de dépendance totale, car le système de sécurité sociale
socialiste roumaine était parmi les plus généreux d’Europe et du monde (environ 15 à
30% du PIB). Et, même si l’Etat était censé répondre à tous les besoins de ses citoyens,
l’histoire nous a montré que ce n’était pas le cas, car ce type de système social a généré
une masse importante d’individus certes malléables, mais dépourvus de toute
responsabilité individuelle. A cause d’une qualité des prestations sociales devenue
parmi les plus basses d’Europe, pour les Roumains, l’aide insuffisante de la part de
l’Etat est perçue comme étant la première source de pauvreté. (Sondage Gallup 2003)319.
Dans ce contexte, on aurait pu s’attendre à ce que les Roumains choisissent le
modèle social de l’Etat minimaliste, mais, une fois de plus, les élites politiques ont
choisi une « voie nationale », dans le même registre que la « démocratie originale ».
Une troisième voie, un savant mélange des deux modèles, car les Roumains restent très
attachés aux acquis sociaux de l’époque communiste. C’est en avril 1990, sous la
direction de Tudorel Postolache, qu’un programme est créé afin de mettre en place non
seulement l’économie de marché, mais aussi une politique sociale plus efficace. La
stratégie proposée par ce groupe d’étude consiste en ce que la transition vers une
économie de marché complémentaire à une protection sociale accentuée devienne un
objectif du nouveau gouvernement : « l’essence de la stratégie consistait en ce que la
transition vers une économie de marché se fasse en termes les plus courts (mais évitant
des coûts sociaux difficilement supportables), (…) dans les conditions d’un programme
de protection sociale efficace des groupes défavorisés, d’un niveau acceptable de

319
http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/cceb/2003/2003.2_rapport_fr_15-10.pdf

262
sécurité sociale de toute la collectivité et de promotion d’une politique cohérente, qui
assure l’augmentation progressive, mais efficace du niveau de vie, de la qualité de
vie »320.
En réalité, l’initiative privée reste peu développée et les entreprises privées si
peu nombreuses que la population préfère s’appuyer sur l’aide de l’Etat, même si celle-
ci est réduite au minium. Le modèle social roumain garde une continuité avec son passé
communiste, car des lois sociales anciennes existent encore, en même temps que de
nouvelles mesures censées les compléter, mais qui sont souvent contradictoires.
Décembre 1989 a dévoilé au monde entier une population démunie, qui se tourne encore
une fois vers l’Etat, d’où la raison de cette logique de continuité avec le modèle ancien ;
par contre, quelques années plus tard, les dépenses spectaculaires engendrées par cette
politique sociale expliquent sa remise en cause (augmentation des dépenses sociales de
plus de 2,1% en 1992 par rapport à 1989, sans aucune contrepartie qualitative).
Les nouvelles élites politiques de Bucarest sont d’accord sur deux aspects
complémentaires : tout d’abord, la nécessité et l’urgence de sortir la population de la
misère dans laquelle l’a plongée la dictature communiste, et ensuite la préservation, au
moins temporaire, des acquis de l’ancien modèle social communiste. Cette préservation
a été un outil d’instrumentalisation politique, afin de protéger un électorat pauvre et
peureux d’un avenir social incertain. Il convient de rappeler que le but de la politique
sociale communiste avait été de créer une uniformisation sociale du niveau de vie de la
population, mais aussi des ressources, avec les même conditions de vie, de logement,
d’éducation, de culture et de sport pour tout le monde. Le modèle social communiste
était construit de telle façon qu’il tirait sa légitimité du fait qu’il garantissait aux
citoyens une protection et des moyens de survie.
Dans la première moitié des années 1990, des mesures réparatoires ont été
adoptées afin d’augmenter le niveau de vie de la population. Mais, en raison des coûts
de plus en plus élevés, globalement, la tendance de l’Etat a été de « se retirer de la
fonction de protection sociale, plutôt que d’assurer une protection sociale soutenue »321.
Tant et si bien que ni l’économie, ni la politique sociale du Gouvernement ne peuvent
être considérées comme une réussite.

320
PELISSIER, Nicolas, MARRIE, Alice, DESPRES, François, La Roumanie contemporaine, Approches
de la 'transition', L'Harmattan, Paris, 1996, p. 186
321
Ibid., p. 187

263
Par son comportement et son discours, le Front du Salut National s’inscrit dans
une logique nationale populiste, agressive, plaidant pour une troisième voie de la
démocratie, plus conforme et mieux adaptée aux conditions spécifiques de la Roumanie.
Le caractère nationaliste est une constante de la politique suivie par Iliescu et le FSN ;
celui-ci est visible dans deux directions. D’abord dans le champ économique et social e
faisant tout pour garder la main sur les entreprises roumaines, et en maintenant cette
logique de nationalisation, avec une réticence de plus en plus accentuée vis-à-vis de
l’Occident (dont le modèle de réussite économique et sociale est ouvertement remis en
cause). Ensuite, dans le champ politique, en critiquant l’association au Gouvernement
de l’UDMR (parti de la minorité magyare), jugé par Iliescu comme un parti « aux
revendications irrationnelles et aberrantes »322.
Jusqu’en 1996, la politique du FSN a été celle des lourdes subventions de l’Etat
pour soutenir une industrie agonisante (qui lui garantissait un électorat fidèle), mais qui
faussait le jeu de la concurrence économique. Catherine Durandin résume parfaitement
cette période sombre de la transition roumaine : « Il ne s’agissait pas uniquement
d’acheter la fidélité électorale de cette masse qui dépendait pour survivre des subsides
de l’Etat et du maintien des mécanismes économiques protectionnistes qui faussaient le
jeu économique. La référence au thème des ‘vingt années de Mr Brucan’ était le sous
texte du rythme lent, inégal et cahotant des quelques réformes entreprises à contrecœur
entre 1990 et 1996, car la nouvelle élite technique et politique, la directocrature, comme
on a proposé de l’appeler (…). Alors pour gagner du temps, une propagande éhontée et
même des actions politiques brutales, comme les invasions des mineurs soutenus par le
FSN, allaient mettre en fuite les investisseurs étrangers, alors que l’agonie des grandes
entreprises était artificiellement prolongée, le temps de s’en approprier la substance. En
échange des subsides qui appauvrissent de plus en plus le budget de l’Etat, de soi-disant
emprunts bancaires sans espoir de remboursement qui minaient de façon dramatique le
système financier du pays, la nouvelle classe dirigeante devint l’agent de spoliation
sauvage de la propriété de l’Etat, dont elle a exploité les secteurs les plus
profitables »323.
En ce sens, le programme d’Iliescu intitulé « Je crois dans un changement en
bien pour la Roumanie » est un échec et la transition vers la démocratie synonyme de
pauvreté, source de déséquilibres et de conflits sociaux. Le chômage touche 13% de la

322
Azi, 19 avril, 1990
323
DURANDIN, Catherine, PETRE, Zoe, La Roumanie Post 1989, L'Harmattan, Paris, 2008, op. cit.

264
population et l’inflation atteint des taux record (170,2% en 1991 et 256% en 1993). Aux
élections législatives de 1996, Iliescu est vaincu par le candidat de l’opposition Emil
Constantinescu.

B. Le retour aux « sources », ou comment réécrire et mettre à profit


le passé communiste (2000-2004)

Elu sénateur après avoir perdu la Présidence en 1996, Iliescu rentre dans
l’opposition, à la tête du groupe parlementaire du PDSR (Parti de la Démocratie Sociale
de Roumanie). Avec son programme « Près des gens, avec les gens », il revient au
pouvoir en 2000 pour un nouveau mandant présidentiel de quatre ans. Le 20 décembre
2000, il prête serment devant les deux Chambres réunies et, dans son discours
d’investiture, annonce les objectifs suivants pour son mandat : consolider la démocratie
et l’Etat de Droit, redresser l’économie et augmenter le niveau de vie des citoyens,
réformer et moderniser le pays, mettre en place les réformes nécessaires pour
l’intégration dans l’Union Européenne et dans l’Otan, garantir la paix et la stabilité
sociale.
L’élection d’Iliescu en tant que nouveau leader de la Roumanie s’explique par le
fait que la population s’est trouvée devant un choix difficile : le retour d’Iliescu ou le
leader d’extrême droite populiste Corneliu Vadim Tudor. De retour au pouvoir, Iliescu
se positionne comme « le Président des Pauvres » et s’attaque à la corruption (que sa
politique a entretenue lors de ses deux premiers mandats), même au sein de son propre
parti. En se différenciant des autres membres de son parti, il se montre comme un
président incisif, présent sur tous les « fronts », impliqué dans toutes les réformes et
tentant des nouer des relations stables et durables avec l’Occident, mais aussi avec
Moscou. De fait, il est un nouveau Président, de plus en plus conscient de la fragilité de
sa légitimité et qu’un changement radical de politique est la condition sine qua non de
sa survie politique. Restaurer l’image de l’Etat de Droit est un de ses premiers objectifs.
Son attachement à la continuité de l’Etat masque en réalité, sa volonté d’assurer la
continuité de l’élite politique ex communiste, aussi sa volonté de remettre en cause les
capacités et la légitimité des antis communistes à représenter l’intérêt national.

265
François Frison Roche décrit ainsi le « nouveau » Président Iliescu et ses
ambitions : « Dix ans de transition démocratique ont, tout d’abord, fait leur œuvre au
sein des élites politiques roumaines et le président I. Iliescu a, lui aussi, évolué, dans sa
conception de l’exercice du pouvoir. Ce second mandat ne peut être pour lui, que le
dernier et le souci de laisser une trace, la plus positive si possible, dans l’Histoire de
son pays peut être une stimulation très forte chez un homme politique de sa dimension,
d’autant plus que son irruption sur la scène politique nationale, fut, pour le moins,
appréciée de manière polémique, y compris à l’étranger. (…) Après les élections de
2000, I. Iliescu se trouve contraint de ne pouvoir jouer, globalement, qu’un rôle de
‘régulateur’ et non de ‘décideur limité’, car, bon gré mal gré, il n’est plus le leader
politique incontesté de la majorité parlementaire »324.

1- L’Etat de droit comme valeur refuge du Parti Présidentiel

Le 21 novembre 1991, la nouvelle Constitution roumaine est adoptée, et le


Gouvernement exprime son souhait d’orienter la société roumaine vers l’économie de
marché et la démocratie. La Constitution met en place des institutions modernes,
calquées sur le modèle occidental (français en particulier), mais adaptées, au moins en
apparence aux spécificités roumaines (poids important des minorités nationales, du
monde rural ainsi que la place de plus en plus importante de la religion orthodoxe). Le
texte de 1991 est extrêmement ambitieux, car il prône une rupture avec le passé et le
« retour à l’Europe »325. Il est donc surprenant qu’en Roumanie la « (…) Constitution
donne au gouvernement des pouvoirs lui permettant de faire pression sur le Parlement
pour qu’il adopte ses projets de lois. Cette affirmation doit être toutefois modulée
puisque la récente adoption d’une réforme constitutionnelle par référendum limite
désormais cette capacité du gouvernement. La formule roumaine initiale, intitulée ‘la
délégation législative’, était prévue à l’article 114. Elle s’inspire manifestement, de
certains principes tout au moins dans l’article 38 de la Constitution française et c’est, là
encore, une similitude supplémentaire que l’on peut relever entre les deux textes. Le

324
FRISON ROCHE, François, Le 'modèle semi -présidentiel' comme instrument de la transition en
Europe post communiste, Ed. Bruylant, Bruxelles, 2005, p. 434
325
Monitorul Oficial al Romaniei, 21 novembre 1991, La nouvelle constitution roumaine

266
Parlement roumain peut adopter une loi spéciale habilitant le Gouvernement à prendre
des ordonnances dans les domaines ne faisant pas l’objet des lois organiques »326.
Néanmoins cette nouvelle Constitution demeure contestée, car il est extrêmement
difficile de transposer un modèle semi présidentiel étranger dans un pays ayant une
tradition constitutionnelle vieille de plus d’un siècle (de plus, la Roumanie fait partie
des quelques Etats qui donnent au seul Président de la République la possibilité de
décider d’un référendum). Mais malgré les critiques qui lui ont été apportées, la
Constitution va permettre, au moins partiellement, une pluralisation du paysage
politique ainsi qu’un rééquilibrage des pouvoirs. Ainsi, pour rappel, pendant la période
allant de 1990 à 1992, nous assistons d’une part à l’apparition sur la scène d’une
myriade de partis politiques, et d’autre part, le paysage politique roumain est dominé
par la présence écrasante du FSN. « Dans le cas de la Roumanie, le contexte politique
de l’époque permet également de penser que les acteurs de la transition, sûrs de leur
immense influence sur l’opinion, avaient besoin, à la fois de légitimer au plus vite leur
pouvoir de fait et de ménager leur avenir électoral à long terme. Disposant de tous les
leviers du pouvoir, y compris ceux de l’information, l’acteur unique de la transition
roumaine, le Front du Salut National, élabora un mode de scrutin identique pour les
deux chambres du futur Parlement. (…) Cette méthode est reconnue par les spécialistes
pour favoriser les petits partis. C’était manifestement l’objectif des acteurs de la
transition roumaine qui, assurés d’une écrasante victoire dans le contexte politique de
l’époque, ne voulaient pas ruiner leur tentative de légitimation par les urnes en étant
accusés d’empêcher l’opinion d’être représentée dans toute sa diversité par un mode de
scrutin restrictif »327.
Depuis 1992, et jusqu’à nos jours, l’Opposition rentre en scène, et est
massivement représentée au Parlement, ce qui implique que le Président ait une marge
de manœuvre un peu plus réduite. Pourtant, avant cette date, l’opposition a été éclatée,
désorganisée, et même réprimée (notamment en juin 1990 avec l’intervention des
mineurs, épisode honteux de la première présidence d’Iliescu).
En Roumanie, le paysage politique est structuré autour de deux axes : le parti
présidentiel (PDSR) et ses alliés, et l’opposition libérale et réformiste dominée par les
partis qui formaient jadis la Convention Démocratique Roumaine. La principale tribune

326
FRISON ROCHE, François, Le 'modèle semi -présidentiel' comme instrument de la transition en
Europe post communiste, Ed. Bruylant, Bruxelles, 2005, pp. 51-53
327
Ibid., pp. 351-357

267
d’expression pour les partis de l’opposition est devenue le Parlement, qui devient non
seulement un miroir du changement politique mais aussi du changement social. Nous
assistons ainsi progressivement à une professionnalisation de la vie politique roumaine.
Mais, il ne faut pas oublier, que l’évolution de la Roumanie vers l’Etat de Droit a
souvent trouvé des empêchements sur son chemin, que ce soit à cause de la lenteur du
rythme de l’autonomisation, ou des freins existants pour ralentir la structuration de la
société civile.
En dépit de ces lenteurs, Ion Iliescu demeure très attaché à l’Etat de Droit tel que
défini par la Constitution de 1991, car sa volonté affichée reste la même : composer un
Etat Parti.. Il reste donc dans une logique de légitimation de ce dernier une fois remis en
place. Plusieurs points demeurent nécessaires à souligner. Tout d’abord, dans son
souhait de remettre en place son Parti Etat, Iliescu compte sur le soutien de la Securitate
et de son ami, l’infaillible Virgil Magureanu. Malgré les années passées, ce dernier
demeure un fidèle d’Iliescu et, plus important, la Securitate, devenue le Service
Roumain d’Informations (SRI), a « réussi à se maintenir dans une intéressante et
énigmatique neutralité » 328 . Du reste, en 2000, le Premier Ministre Adrian Nastase
indiquait l’inutilité et la perte de temps et d’argent public aux Roumains qui
demandaient l’ouverture des archives de la Securitate, ainsi que son opposition à l’étude
des ces archives et à la recherche des responsables des différents moments cruciaux de
l’histoire communiste et post décembre 1989 ; il contribuait ainsi a réhabiliter
indirectement l’ancien service de la police politique fidèle à Ceausescu.
François Frison Roche analyse cet état de fait de la façon suivante : « En
Roumanie, l’opposition a accusé le Président Ion Iliescu d’avoir largement bénéficié de
l’appui de l’ancienne police secrète, la ‘Securitate’, non seulement pour occuper le
pouvoir après l’exécution de N. Ceausescu mais aussi pour le conserver dans les mois
qui suivirent. Le traumatisme avait été tellement profond au sein de l’opinion que même
le pouvoir constituant, issu principalement du Front du Salut National, estime
nécessaire de faire inscrire dans la Constitution le mode de nomination du futur
‘directeur du service de renseignement’. On peut constater, toutefois, que le rôle du
Président de la République dans cette nomination n’est pas négligeable mais qu’une
ambigüité existait puisque le service de renseignement roumain (civil et militaire) fut
rapidement divisé en sept organismes différents dont trois sont directement rattachés au

328
MAGUREANU, Virgil, dialogue avec Alex Mihai Stoenescu, De la regimul comunist la regimul
Iliescu, Edition Rao, Bucarest, 2008, op. cit.

268
Conseil Supérieur de Défense que préside le Président de la République. La récente
réforme constitutionnelle, adoptée par référendum le 19 octobre 2003, vient de préciser
que, désormais, le Parlement nomme, toujours sur proposition du Président, ‘les
directeurs des services de renseignement’ »329.
Deuxièmement, le gros travail de la coalition de l’opposition au Gouvernement
entre 1996 et 2000 reste très impopulaire au sein de la population car les résultats ne
sont pas visibles immédiatement et le coût des reformes pèse lourd sur la population.
Cet état de fait est exploité au maximum par le nouveau parti présidentiel. L’ancien
Président du Sénat, Ovidiu Gherman, souligna : « Jamais dans son histoire la Roumanie
ne s’est trouvée dans une situation plus dramatique qu’en ce moment. Pratiquement, les
effets du gouvernement CDR-PD-UDMR sont, selon nous, les plus dévastateurs que
ceux d’une guerre » 330 . Quant à Iliescu, il déclare dans un journal roumain que :
« Aujourd’hui, la situation est encore plus désastreuse qu’en 1989 »331. A partir de cette
situation défavorable, il va tenter une réhabilitation de la réalité communiste, en ne
soulignant que les aspects les plus favorables. Le Président va mettre l’accent sur les
points positifs de la réalité communiste, qui ont continué à exister dans les années qui
ont suivi la Révolution de décembre 1989, mais que la transition démocratique et
surtout l’opposition ont détruits.
L’Etat reste au centre des préoccupations du Président, car la suprématie de
l’Etat induit la suprématie de son Président. Par le biais de son parti, le PDSR, le
Président exprime la nécessité de la continuité de l’Etat : « Sous le prétexte de
‘reformes morales et institutionnelles’, on a mis en discussion toutes les valeurs
intellectuelles, morales et historiques du peuple roumain. Le véritable objectif de cette
querelle avec l’histoire nationale, est le dénigrement de la Révolution roumaine, dans le
but de contester ses leaders et ses réalisations »332. Mais, « indépendamment du régime,
des structures politiques et sociales, qui se sont succédées sur cette terre, le peuple
roumain a accumulé un patrimoine qui ne peut pas être gaspillé pour des raisons
idéologiques » 333. Ce discours constitue un véritable hymne à la gloire de l’ancienne

329
FRISON ROCHE, François, Le 'modèle semi -présidentiel' comme instrument de la transition en
Europe post communiste, Ed. Bruylant, Bruxelles, 2005, op. cit.
330
Monitorul Oficial al Romaniei, no. 153, 16 septembre 1999, p. 2
331
Adevarul, 21 décembre 2001
332
Adevarul, 29 août 2000
333
Dimineata, 21 mai 2001

269
élite communiste, mais aussi, plus important, un véritable plaidoyer pour la continuité
de l’Etat.
Autre point important, Iliescu se pose à nouveau en tant que leader paternaliste,
en fusion totale avec les masses. Son slogan électoral va évoluer de « Des nôtres, pour
nous » en 1990, à « Issu des gens et pour les gens » en 2000. Aussi le « nous » dans le
discours a non seulement une connotation nationaliste, mais souligne surtout que
l’autorité d’Iliescu ne vient pas des institutions, mais du peuple, et que le peuple forme
l’Etat roumain. En tout cas, renfoncer la position de l’Etat, afin de le rendre plus fort et
son Président plus crédible, reste un des objectifs majeurs de ce dernier mandat
présidentiel d’Ion Iliescu. Dans son projet, Iliescu sait que le modèle semi présidentiel
roumain est un atout, car adopté par les acteurs de la transition, par une « contrainte de
gouvernabilité ». Ainsi pour son rêve de reconstruire un Etat, il s’appui sur son peuple,
qui craignait « aussi bien les dérives d’un parlementarisme anarchique que celles d’un
présidentialisme autoritaire à la latino-américaine et dans la personnalité du Président
Ion Iliescu. Plus modéré et démocrate que la presse occidentale a bien voulu le répéter,
mieux conseillé qu’on l’a pensé, il sut, notamment, anticiper les réactions de l’électorat
roumain qui ne souhaitait certainement pas un retour à une forme de dictature, fût-elle
potentielle »334.

2- L’ouverture démocratique comme réponse à la crise de légitimité

Même s’il est réélu à la Présidence en 2000, contre Emil Constantinescu, pour
barrer la route vers le pouvoir de Corneliu Vadim Tudor, leader du très controversé
Parti de la Grande Roumanie, Iliescu sait que sa popularité ne suffit plus pour contenter
la population. Les innombrables scandales de corruption au sein de son propre camp ont
alimenté les chroniques, en Roumanie comme à l’étranger. Dans ce contexte
particulièrement volatile, la politique d’Iliescu va s’orienter vers deux directions
importantes : d’abord, le Président part dans une véritable « chasse » à la corruption,
même au sein de son parti ; ensuite, il initie une politique d’ouverture vers d’autres
partis politiques.

334
FRISON ROCHE, François, Le 'modèle semi -présidentiel' comme instrument de la transition en
Europe post communiste, Ed. Bruylant, Bruxelles, 2005, op. cit.

270
C’est cette ouverture vers d’autres partis politiques que nous souhaitons mettre
en lumière d’abord. Selon Jean Michel De Waele, en Roumanie, comme dans d’autres
pays postcommunistes, « la situation partisane pourrait facilement s’assimiler au
développement cellulaire. A la division binaire de départ (communiste/anticommuniste)
a succédé une prolifération, à un rythme plus ou moins accéléré, des formations,
mouvements et groupuscules divers à partir d’une cellule souche, tous cherchant à se
partager le pouvoir mais ne reposant sur aucune base sociologique solide du fait des
caractéristiques des sociétés communistes. Certes, on retrouvera très vite les principaux
‘clivages structuraux’, définis par la doctrine (centre/périphérie, Eglise/Etat,
ville/campagne et même plus tardivement possédant/travailleur) même si certains
auteurs ont pu argumenter, avec pertinence nous semble-t-il, la cohérence globale de
cette analyse en Europe post communiste »335.
En Roumanie, peut être plus encore qu’ailleurs, le nombre des partis politiques a
« explosé » après 1989. D’abord, avec le retour sur la scène politique roumaine des
anciens partis politiques, les partis d’avant guerre, qui peinent pourtant à trouver leur
vraie place et se trouvent en manque massif d’électorat. Ensuite, en raison d’une loi par
le biais de laquelle le nouveau Gouvernement a décidé d’attribuer une somme d’argent
et un siège à tout mouvement pouvant justifier de 250 signatures d’électeurs et qui
avait fait une demande et déposé les documents nécessaires pour devenir un nouveau
parti politique. Il va sans dire que cette décision a attiré beaucoup de monde, et plus
d’un s’est trouvé des talents de politicien. Au delà d’être une mesure favorable à la
démocratie, celle-ci reste pour la Roumanie des années 90 un moyen de contrôler et de
connaître toutes les nouvelles forces politiques naissantes du pays. Ces nouvelles
forces politiques du pays, sont en lien plus ou moins étroit avec l’ancien Parti
Communiste. D’ailleurs, les spécialistes sont d’accord pour dire que « les nouveaux
partis socialistes ou sociaux-démocrates d’Europe postcommuniste, sont tous les
héritiers directs des anciens partis communistes totalitaires. Leur mutation idéologique
n’a pas suivi, c’est le moins que l’on puisse dire, une évolution identique dans tous les
pays. Leurs conversions sont plus ou moins sincères et profondes. »336.
Comme nous l’avons déjà vu, pendant ses premières années de présidence,
Iliescu et son parti ont tout fait pour avoir une concentration de pouvoir au sein de leur

335
DE WAELE, Jean -Michel, Partide politice in Europa Centrala si de Est, Humanitas, Bucarest, 2003,
op. cit.
336
Ibid., p.51-57

271
groupe, ou avec les partis satellites. Son charisme, son aura, son pouvoir légitimé par la
Révolution et les élections qui ont suivi, lui ont donné les armes nécessaires pour
gouverner presque sans opposition. Les élections du printemps 1990, vont permettre à
Iliescu d’accéder à la présidence avec 85% des voix et plus de 66% des voix pour son
parti aux législatives. Leur victoire écrasante va leur permettre de gouverner le pays,
presque à leur guise. L’opposition va avoir seulement 10% des voix pour le Parti
Libéral et environ 3% des voix pour les Parti National Paysan.
Pourtant, dès juin 1990, un malaise subsiste au sein de la population, car après
les élections, le pouvoir en place décide de réprimer toute opposition. Il s’en suit le
douloureux épisode des mineurs, les fameuses « minériades », car Iliescu, (à l’image de
Ceausescu en décembre 1989, quand il demande aux ouvriers non seulement de le
soutenir, mais de lui venir en aide), va demander l’aide des mineurs de la Vallée de Jiu
pour ramener l’ordre dans la capitale. Cet épisode, censé décourager différentes
catégories d’adversaires politiques potentiels (des intellectuels, des étudiants et des
dirigeants d’organisations civiques, les partis politiques dont les sièges ont été
complètement dévastés, les journalistes d’opposition et leurs rédactions, ou encore de
simples passants), va non seulement être totalement remis en cause du fait de son
illégalité, mais va éclabousser à jamais l’image de leader paisible et rassurant pour le
peuple. Bien des années plus tard, un long procès politique va remettre en cause Iliescu
et les leaders des mineurs, dont le plus connu demeure encore Miron Cosma.
La situation avait bien changé à son retour au pouvoir en 2000. La scène
politique roumaine était devenue plus ouverte, même si le temps avait été très court
pour l’opposition. Catherine Durandin, résume particulièrement bien la situation du
pays, une fois qu’Iliescu et son parti sont de retour au pouvoir : « Après 2000, revenu
au pouvoir, le PSD, dernier avatar du parti créé et dirigé par Ion Iliescu, s’est surtout
ingénié à consolider la position d’une oligarchie d’héritiers, de nantis de la Révolution,
et d’apparatchiks recyclés qui menaçaient de suffoquer le pays et qui bloquaient les
négociations avec l’Union Européenne par des manœuvres protectionnistes qui
enrayaient le fonctionnement libre du marché, par le poids avec lequel cette oligarchie
pesait impitoyablement sur la justice et par le contrôle politique des médias. Les
élections de 2004 ont cassé le monopole politique de cette oligarchie et fissuré sa base
économique par des actions en justice, même si ces dernières semblent loin d’avoir

272
acquis la clarté et le mordant que l’opinion publique, ainsi que la Commission
Européenne, leur demande. »337
Les élections de 2000 vont constituer un tournant pour Ion Iliescu. Tout d’abord,
il se trouve en position de devoir gouverner et négocier avec des partis de l’opposition,
et parmi eux, le parti d’extrême droite, le Parti de la Grande Roumanie de Corneliu
Vadim Tudor (leader extrémiste roumain, à l’image de Le Pen), ou encore le parti des
minorités nationales, dont le plus important l’UDMR (Union démocrate des magyars de
Roumanie). Malgré le souhait d’Iliescu de récréer un Etat-Parti fort, les conditions
sociales, politiques et économiques roumaines ne sont plus du tout semblables à celles
d’après décembre 1989.
La Roumanie poursuit, d’une part, son processus d’intégration dans les structures
européennes et euro atlantiques (ce qui implique qu’elle se doit de respecter un
minimum de règles démocratiques, et donc une marge de manœuvre plus réduite pour le
Président nouvellement réélu). D’autre part, Iliescu ne peut plus s’appuyer sur un
Premier Ministre à son écoute et ayant le charisme de Petre Roman. « Ion Iliescu reste
un bon communiste réformiste, un vrai gorbatchévien, mais il n’arrive pas à être autre
chose. Il est prisonnier de ses schémas mentaux. Pendant les six années passées au
pouvoir, il n’a été capable de faire des vrais pas en avant que sur des questions de
politique extérieure en amorçant l’approche de la Roumanie vers l’Union Européenne
ou l’Otan », souligne Silviu Brucan, dans Libération.338
On se trouve alors dans un contexte politique particulier, dans lequel le Président
de la République doit agir sur plusieurs fronts à la fois. Il faut composer avec les autres
partis politiques, et confirmer ainsi l’ouverture politique, gérer son Premier Ministre et,
enfin, combattre la corruption. Et si le Premier Ministre de 1992 -1996, était « de faible
envergure, non seulement comme élément moteur de la vie politique mais aussi comme
le garant essentiel de la continuité de l’Etat »339, la situation est tout autre dans le cas du
nouveau Premier Ministre Adrian Nastase. Non seulement il prend la tête du PDSR
(devenu entre temps PSD) mais, pendant son mandat de Premier Ministre, il affiche
clairement ses ambitions politiques et son souhait de devenir Président de la
République. En le choisissant à ce poste, Iliescu est conscient que Nastase est une

337
DURANDIN, Catherine, PETRE, Zoe, La Roumanie Post 1989, L'Harmattan, Paris, 2008, op. cit.
338
Libération, 12 décembre 2000
339
FRISON ROCHE, François, Le 'modèle semi -présidentiel' comme instrument de la transition en
Europe post communiste, Ed. Bruylant, Bruxelles, 2005, op. cit.

273
personnalité d’envergure internationale, dont la fermeté et le pragmatisme politique
vont lui laisser peu de marge de manœuvre. Des rumeurs sur les désaccords entre les
deux hommes ont souvent circulé, mais une chose est sûre, si ces deux personnalités ont
bien partagé leur leadership, ils n’ont jamais eu la même vision de la corruption.
Conscient du fait que ce mandat est son dernier, Iliescu va tout faire pour réduire la
corruption dans le pays, et même au sein de son propre camp.
En 2000, lors du lancement de sa campagne présidentielle, le futur Président,
affirmait déjà : « Je veillerai à ce que la Justice ainsi que tous ceux qui ont des
attributions dans ce domaine, fassent leur devoir, à ce qu’ils s’engagent dans une lutte
décisive pour combattre le plus grave fléau de cette période, celui qui mine la cohésion
sociale ainsi que les fondements de l’Etat de droit, la corruption et la bureaucratie
paralysante de l’appareil de l’Etat. Personne ne doit se retrouver humilié par des
fonctionnaires de l’Etat ou obligé de faire des chemins inutiles »340.
Il faut dire qu’en Roumanie, la corruption est ancrée dans les mœurs. Il est
pourtant nécessaire de faire une distinction essentielle entre la haute corruption qui
touche la sphère politico – administrative et la petite corruption quotidienne qui touche
un pourcentage relativement élevé de la population. Ce phénomène de petite corruption
est bien connu au sein de la population depuis l’époque communiste, durant laquelle
donner « spaga », ou « avoir pile » étaient des monnaies courantes pour avancer et
obtenir soit des avantages, soit, souvent, des choses et des services qui étaient pourtant
dus. Mais, la corruption a pris une telle ampleur que l’adhésion de la Roumanie à
l’Union Européenne a même failli être retardée d’un an. A cela s’ajoute la haute
corruption, au niveau de l’Etat. Longtemps cachée, et peu médiatisée, elle est devenue
sujet de controverse avec le Premier Ministre Nastase. Bien connu pour son charisme et
ses capacités de juriste, il va se démarquer aussi par ses actes de corruption dans un but
d’enrichissement personnel : « Les actes abusifs du Premier Ministre ont atteint leur
apogée au début 2002, lorsque l’apparition sur Internet d’un texte dénonciateur de ses
malversations l’a mis à tel point en colère, qu’il a ordonné l’arrestation en pleine rue de
son prétendu auteur, Mugur Ciuvica, ancien directeur de cabinet de Président
Constantinescu. Cette imprudence a déclenché un tollé général de la presse, jusqu’alors
plutôt favorable à Nastase, présenté comme un réformateur, opposé au réactionnaire

340
Discours de Monsieur Ion Iliescu, le candidat du Parti de la Démocratie Sociale de Roumanie, à
l'occasion du lancement de sa candidature aux élections présidentielles de 2000 :
http://presidency.ro/ptsiteiliescu/mesaje

274
Iliescu » 341 . Catherine Durandin encore une fois fait une analyse critique de cette
période et explique en partie la défaite aux présidentielles de 2004, du PSD. Et malgré
les intentions d’Iliescu de faire cavalier seul pendant cette législature, les effets
néfastes de cette corruption naissante pour lui, vont lui coûter cher dans le futur. Le
PSD va tomber à moins de 20% dans les sondages et Iliescu va quasiment disparaître de
la scène politique roumaine. Ses efforts surhumains pour réduire et pour dénoncer la
corruption au sein de son propre camp n’ont pas porté leurs fruits. Ce fléau a rongé son
parti et Iliescu n’a pas réussi à conserver son image de père protecteur. La Roumanie
des années 2000 à 2004 est devenue un no man’s land juridique, et la corruption, le
maître mot pour avancer.
François Frison-Roche, quant à lui, caractérise cette période de la manière
suivante : « (…) Le système législatif (…) ne sanctionnait ni le blanchissement
d’argent, ni le délit d’initiation, ni les conflits d’intérêt, ni les crédits découverts. La loi
portant sur la responsabilité ministérielle ne fut adoptée qu’en 1999. (…) le
gouvernement PDS des années 2000-2004 s’étant acquis une triste réputation dans la
manipulation de la justice à des fins personnelles et dans l’institutionnalisation de la
corruption de très haut niveau, le dossier de la justice est devenu la pièce centrale des
objections à l’intégration de la Roumanie dans l’Union Européenne. Indissolublement
liée à la réforme de la justice, la lutte contre la corruption est devenue un leitmotiv du
discours politique, aussi bien en Roumanie qu’en Occident, lorsqu’il s’agit du discours
sur la Roumanie». 342 Tous ces éléments réunis expliquent qu’Iliescu et son parti ont
échoué. Mais le processus de transition vers la démocratie est en marche et il est certain
que personne ne souhaite un retour en arrière.
Nous avons mis en lumière dans cette section le parcours d’Iliescu à travers la
trajectoire de son propre parti. Peu de choses ont été dites sur l’opposition en Roumanie
pendant cette période. En effet, nous avons choisi d’analyser l’opposition et l’alternance
au pouvoir, séparément, tellement les deux passages au pouvoir d’Iliescu nous
semblaient inséparables, car sa ligne de conduite et son rêve ont été les mêmes depuis
son premier discours en tant qu’homme politique et jusqu’à la fin de son dernier mandat
en 2004. Il a continué à rêver d’une démocratie roumaine, originale et unique : « La
démocratie originale. C'est-à-dire roumaine. C'est-à-dire vraie. La démocratie originale

341
DURANDIN, Catherine, PETRE, Zoe, La Roumanie Post 1989, L'Harmattan, Paris, 2008, op. cit.
342
FRISON ROCHE, François, Le 'modèle semi -présidentiel' comme instrument de la transition en
Europe post communiste, Ed. Bruylant, Bruxelles, 2005, op. cit.

275
est notre seule source de résistance (…) Chacun élabore son propre modèle de vie
sociale et de vie politique » 343 . Malgré une mise en cause constante du modèle
occidental, son projet échoue, et une première avancée vers la démocratie a lieu
finalement pendant la Présidence d’Emil Constantinescu.

Section 2 La transition de l’anti-Ceausescu à l’anti-communisme :


la naissance d’une opposition

Tout changement politique en Roumanie puise ses racines et ses forces dans la
Révolution de décembre 1989. Ce moment historique pour le peuple roumain restera
comme le point de référence, car il est implicitement lié à la chute du communisme dans
tout le bloc des pays de l’Est. Il constitue donc un tournant, très puissant
symboliquement, car avant de parler d’un autre régime alternatif, il faut parler du
changement de cap dans la vision du monde politique. Si la Révolution a été un tournant
et si le peuple a demandé avec force le départ du couple Ceausescu, (« A bas
Ceausescu !), les revendications des Roumains ont changé. Ce n’est pas seulement le
départ d’un homme qu’il demande, mais la fin du système politique que celui-ci
représente. Passer du communisme à la démocratie n’est que la suite logique. Pourtant,
le plus difficile à faire, étant donné que le pouvoir reste dans les mains des anciens
communistes, c’est de constituer une opposition. Il est donc essentiel de comprendre les
prémisses de la formation de la Convention Démocratique Roumaine (CDR), qui va
s’avérer être la première et principale force d’opposition au Front du Salut National.
Comme nous l’avons déjà mentionné, dans Roumanie communiste, la dissidence
était quasi inexistante et les partis historiques avaient été détruits pas la dictature.
Malgré leurs efforts pour reconquérir la scène politique roumaine, leurs leaders ont du
mal à gagner la confiance de la population. Sans aucune tradition de résistance au parti
unique, les seuls individus capables de s’opposer au Front du Salut National vont être
constamment pénalisés par leur manque d’expérience politique et de gestion (à la

343
Entretien de Ion Iliescu à Radio Europe Libre, 23 septembre 1992, ILIESCU, Ion, Momente …, op.
cit., tome 3, Enciclopedica, Bucarest, 1996, pp. 438 -442

276
différence des ex-communistes convertis en démocrates qui avaient l’habitude de la
gestion du pouvoir) et par leur manque de crédibilité quant à leurs capacités à gouverner
le pays. Ce désir de décommunisation du pays et de ses gouvernants est visible dès
1990, quand des slogans « Jos Comunismul ! » envahissent tous les espaces publics et
tous les débats. Ce seul slogan exprime à lui seul le souhait de tirer un trait sur quarante
cinq années de communisme, d’éloigner les ex communistes du pouvoir, mais aussi le
désir de décommunisation de la nation entière. Réaliser ce défi, alors même que le
Président de la République est un ancien cadre communiste et que la plupart des
membres du Gouvernement sont des anciens du régime de Ceausescu, semble, au moins
en apparence, insurmontable.
Pourtant, avant même 1990, les anciens partis historiques et quelques
organisations civiques (étudiantes, société civile) s’étaient déjà fait remarqués par leur
discours anticommunistes. Les principaux partis historiques (le Parti National Paysan
Chrétien Démocrate, le Parti Libéral et le Parti Social Démocrate de Roumanie) sont
perçus par la population comme des continuateurs de la politique anticommuniste et
aussi d’une tradition démocratique, comme les seuls à avoir au moins tenté de résister à
un régime qui s’est avéré néfaste pour le pays. Pourtant, leurs leaders manquent de
moyens et d’électorat ; cinquante ans de communisme ne s’effacent pas facilement de la
mémoire des Roumains. Ces partis ont « un véritable monopole symbolique de la
revendication du statut d’opposition au pouvoir en place, monopole qui s’explique aussi
par la coïncidence entre le développement, dans les médias libérés de la censure, d’une
critique du type anticommuniste du FSN, et la tradition, elle aussi caractérisée par l’anti
communisme, dont se revendiquait ces partis » 344 . Pour ces partis historiques, la
mémoire du passé récent reste une source de légitimation et d’identification, et cette
mémoire douloureuse va constituer un des éléments marquants de leur opposition au
FSN. A leur côté, une partie de la population les a rejoint dans l’opposition dès janvier
1990.
Une commémoration en hommage aux victimes de décembre 1989, se transforme
en opposition au CFSN, car on lui reproche de ne pas chercher les coupables, mais plus
grave encore, de ne rien faire pour empêcher le Parti Communiste de revenir au
pouvoir. Ion Iliescu va aller dans la sens de la population avec deux décrets lois : l’un
met le Pari Communiste hors la loi, l’autre réinstaure la peine de mort (il faut souligner

344
GUSSI, Alexandru, La Roumanie face à son passé communiste: Mémoires et cultures politiques,
Paris, L'Harmattan, 2011, p. 144

277
que les deux décrets vont être abrogés un peu plus tard, par Iliescu lui-même). Même si
les partis historiques ne participent pas à la manifestation de janvier 1990, ils sont les
seuls à tenir un discours anti communiste et, par conséquent, les seuls à pouvoir
proposer une alternative politique au CFSN. Les réactions violentes de la population
contre la décision du FSN de se transformer en parti politique et de participer aux
élections législatives, la restriction du droit de manifester (décret-loi qui n’autorisait des
manifestations que dans quelques lieux restreints de la capitale, le weekend et les jours
fériés, mais aussi la peine de prison pour toux ceux qui vont organiser des
manifestations autres que celles autorisés par la loi), vont accroître le mécontentement
de la population envers le FSN.
A son tour, le FSN, directement issu du Comité Central du Parti Communiste,
lance une propagande contre les partis historiques, contre les quelques dissidents encore
en vie, dans le but de délégitimer toute éventuelle opposition. Des slogans « A bas les
étrangers ! » ou « Nous ne vendons pas notre pays ! », sont issus des idées largement
véhiculées par le FSN qui assimile l’opposition à l’Occident, ces étrangers qui veulent
seulement assujettir et voler le pays et ses biens. En réponse aux manifestations anti
communistes des étudiants, des intellectuels, et des partis historiques, le FSN va
répondre dans un premier temps par des contre manifestations, via les cellules FSN dans
les entreprises, et au sein des institutions de l’Etat. Mais Iliescu va faire appel aux
ouvriers des usines bucarestoises, ainsi qu’aux mineurs de la Vallée de Jiu, pour venir
dans la capitale afin de rétablir l’ordre et défendre les acquis de la Révolution et ses
leaders. La Place de l’Université devient symboliquement un « lieu du non
communisme », mais les mineurs vont tout détruire sur leur passage. Les sièges des
partis historiques vont être saccagés, leurs leaders vont être évacués en urgence par les
militants. Petre Roman en personne, alors Premier Ministre, est obligé d’intervenir afin
d’évacuer le leader de PNTCD, lynché par les mineurs.
La Proclamation de Timisoara, les violences de Targu Mures, le grand meeting
Place de l’Université, « l’invasion » des mineurs à Bucarest, vont marquer un tournant
dans l’histoire du post communisme en Roumanie. Dorénavant, les partis historiques
pourront se considérer non seulement comme victimes du communisme, mais aussi
comme victimes du FSN. Le Rapport sur le régime communiste en Roumanie dit sans
aucune réserve : « Les successeurs (du régime communiste) regroupés dans le Front du
Salut National et dirigés au début par le groupe Ion Iliescu –Petre Roman, ont continué
de cultiver les méthodes pratiquées par les communistes : la démonisation de la société
civile et des partis démocratiques, la manipulation symbolique, la propagande éhontée

278
et jusqu’à l’utilisation des fasciés des mineurs pour étrangler le fragile pluralisme né en
décembre 1989… Les mentalités des successeurs de Ceausescu étaient imprégnées
d’anti-intellectualisme, anti-occidentalisme et anti-pluralisme, ces traits définissant le
stalinisme national pendant toute son existence. Le régime Iliescu, en fonction de 1990
jusqu’en 1996, a été une combinaison de collectivisme oligarchique et d’autoritarisme
fondé sur le mystique de la prééminence de l’Etat sur toute réalité sociale »345.
Tous ces événements, et d’autres encore non précisés ici, ont eu le mérite de
démontrer clairement que, pour d’avoir une opposition plus stable et plus forte,
l’unification des forces de l’opposition était plus que nécessaire. Cette prise de
conscience a été à l’origine de la naissance de la première force unie d’opposition
contre le diktat des ex communistes. Et les élections de 1996 vont enfin donner
l’occasion à cette opposition de s’imposer sur la scène politique roumaine.

A. La Présidence d’E. Constantinescu (1996-2000) :


quatre ans de ‘démocratie non originale’

« Par un tragique coup du destin, depuis plus de six ans, trop de Roumains se
haïssent les uns les autres. Ils se haïssent pour des raisons politiques, ils se haïssent
pour des raisons sociales, ils se haïssent pour des raisons ethniques. Le long de ces six
années, j’ai vu des Roumains battre sauvagement d’autres Roumains, j’ai vu des
Roumains souhaiter la mort d’autres Roumains ; j’ai vu des Roumain effrayés, j’ai vu
des Roumains tristes, j’ai vu des Roumains pauvres et incapables d’espérer. Pendant ces
six années on a semé la discorde dans les familles, entre les voisins, entre les
générations. C’en est assez : le passé nous a séparés, voici le temps arrivé où le présent
nous unisse. J’ai fait mon début de campagne à Ruginoasa, où l’esprit de l’union de
Cuza est toujours vivant ; je continue ici à Alba-Iulia, où l’on a accompli la Grande
Union, et à Blaj, là où les Roumains se sont rassemblés pour la liberté et pour le

345
TISMANEANU, Vladimir, Comisia Prezidentiala pentru analiza dictaturii comuniste din Romania:
Raport Final, Bucarest, Presidence Roumaine, 2006

279
progrès. Pendant ces deux mois que je vais passer à traverser le pays d’un bout à l’autre,
je vais parler de la réconciliation entre les Roumains (…) »346.
C’est avec ces mots qu’Emil Constantinescu, candidat aux présidentielles de
novembre 1996, va lancer sa campagne électorale. Dès le 8 septembre 1996, L’appel à
la réconciliation nationale à Alba –Iulia rencontre un vif succès. Mais avant d’arriver à
ce discours, avant même d’avoir un candidat aux présidentielles de 1996, l’opposition
roumaine a du s’organiser afin de pourvoir contrecarrer la constante montée en
puissance du FSN. C’est à l’automne 1991 qu’a vu le jour la Convention Démocratique
Roumaine, alliance incontestable de 16 partis et organisations, qui se définissaient dès
le départ comme une alliance électorale. Mais, plus qu’une union politique, il faut
souligner qu’au sein de cette alliance chaque organisation pouvait et allait conserver ses
intérêts et ses valeurs. Le succès foudroyant et inattendu de cette alliance, d’abord aux
élections locales, a encouragé ses membres à continuer dans cette logique et à désigner
un candidat aux élections présidentielles de novembre 1996. Le Collège des électeurs
de la Convention désigne comme candidat, Emil Constantinescu, professeur de
minéralogie, universitaire réputé, juriste de formation et récemment nommé Recteur de
l’Université de Bucarest. Non seulement Constantinescu faisait partie des élites
intellectuelles du pays, mais, plus important, encore, il n’était membre d’aucun parti
politique, (il venait de l’Alliance Civique). Pourtant, il a réussi à fédérer autour de son
projet, non seulement des partis politiques, mais, plus important, la société civile.

1- L’unification de l’opposition

Dès le 22 décembre 1989, un groupe d’intellectuels dissidents forme le


désormais célèbre Groupe de Dialogue Social et sa publication Revue 22. Le GDS va
acquérir une notoriété exceptionnelle par sa réflexion critique e tant qu’élite
intellectuelle engagée dans la lutte pour la démocratie. Avec la Société Timisoara
(organisation civique des intellectuels ayant participé aux événements sanglants et
chargés d’histoire dans cette ville), la Ligue Pro Europa (organisation civique née a
Targu Mures qui promeut un dialogue libre et constructif entre les Roumains et les

346
Romania Libera, 9 septembre 1996, p. 6, « L'appel à la réconciliation nationale, lancé à Alba Iulia le
8 septembre 1996 », par CONSTANTINESCU, Emil, Président de la Convention Démocrate de
Roumanie, candidat de la CDR aux élections présidentielles de novembre 1996.

280
Hongrois), ou encore la Ligue des Etudiants (organisation réunissant tous les
universitaires du pays), le débat civique naissant s’organise dans la Roumanie
postcommuniste. Mais l’organisation la plus marquante reste l’Union Démocrate des
Magyars de Roumanie, l’UDMR, organisation à la fois civique et politique, dont le but
reste de défendre les droits et de promouvoir l’image de la minorité magyare qu’elle
représente.
De l’autre côté, se trouvent les partis historiques qui faisaient partie du Conseil
Provisoire de l’Unité Nationale. Mais à ce stade, aucune alliance entre ces différentes
formations n’a eu lieu. Pourtant, dès le 10 avril 1990 et en vue des élections de mai, ces
trois formations politiques (PNTCD, PNL et PSDR) vont affirmer leur solidarité
réciproque : « Quel que soit le résultat des élections, nous sommes décidés de rester
solidaires et à ne pas participer à un éventuel Gouvernement auquel participerait une
formation politique constituée à partir des anciennes structures communistes (…)
L’alliance du PSDR avec le PNL et PNTCD est déterminée par le passé commun de
lutte contre le communisme et pour la démocratie, et n’implique pas la superposition
des programmes »347.
Il faut se référer aux mouvements de la Place de l’Université de Bucarest,
manifestations qui ont duré 52 jours, entre le 22 avril et 13 juin 1990, pour trouver les
premières traces d’opposition au FSN, sans la participation des partis historiques. A ce
stade, il n’existe pas en Roumanie de structures civiques organisées et crédibles, ni des
projets politiques alternatifs, ce qui implique que les manifestations de rue restent la
principale forme d’opposition au pouvoir en place. Même si les partis historiques n’ont
pas participé directement aux manifestations de la Place de l’Université, leurs messages
de soutien à ce mouvement anti communiste sont nombreux. Le politologue Daniel
Barbu considère cet épisode historique comme étant « dans un certain sens, une
révolution refaite par des intellectuels »348.
Il s’agit d’un mouvement non violent, apolitique et anti institutionnel, sans doute
un désir de continuer la révolution de décembre 1989 pour faire tomber encore une fois
le nouveau régime communiste en place à Bucarest. Lieu de débat public permanent, la
Place de l’Université va accueillir cet événement unique : l’opposition pacifique,

347
PAVEL, Dan, HUIA, Iulia, Nous ne pouvons pas réussir qu'ensemble. Une histoire analytique de la
Convention Démocratique 1989-2000, Iasi, Polirom, 2003, pp. 21 -54
348
BARBU, Daniel, Republica Absenta. Politica si societate in Romania post-communiste, Bucuresti,
Nemira, 2004, p. 190

281
ouverte et durable, affichée contre le régime en place. La manifestation commence le 22
avril et les participants réclament encore une fois que les responsables des violences de
décembre 1989 soient punis. Comme ils bloquent la circulation, la manifestation est
déclarée illégale, et donc les forces de l’ordre tentent de disperser les manifestants. Le
GDS et la Ligue des Etudiants vont rejoindre le mouvement dès le 26 avril au soir. La
Place de l’Université est nommée fièrement « zone libre de néo communisme »349.
A la tribune vont se succéder des étudiants, des intellectuels, des politologues,
des citoyens ordinaires de tous âges et professions, tous en faveur de la
décommunisation de la société roumaine. Un des slogans les plus populaires « Nous ne
sommes pas des partis ! » démontre encore une fois le caractère apolitique de cette
manifestation. Et même si aucun parti ne peut interdire à ses adhérents de se joindre à la
manifestation le soir, les leaders politiques quant à eux, s’abstiennent de joindre la
Place de l’Université. La réaction du chef de l’Etat est violente, tout d’abord dans ses
paroles : il qualifie les manifestants de ‘golani’, ce qui va déclencher une immense
vague de sympathie parmi les intellectuels roumains du pays et de l’étranger ; des
personnalités connues vont volontairement s’auto proclamer ‘golani’ ; d’ailleurs leur
hymne reste gravé à jamais dans les mémoires des Roumains : « mieux vaut être gueux
qu’activiste, mieux vaut être mort que communiste ». Dans ses actes ensuite, Iliescu va
se montrer sous un autre jour. Gagnant avec plus de 85% des voix les élections
législatives du 20 mai 1990, le nouveau chef de l’Etat va s’octroyer le droit de faire
venir les mineurs de Vallée de Jiu, mais aussi ceux d’autres bassins miniers, afin de
« nettoyer » la Place de l’Université. Catherine Durandin écrit, concernant ces
événements : « (…) cette opération répressive de grande envergure met en évidence
deux traits saillants de la politique des forces gagnantes dans la compétition électorale
du 20 mai 1990 : l’incapacité foncière de se soumettre aux règles du jeu pluraliste,
comme aussi l’incapacité de comprendre la nature de l’Etat de droit. S’y ajoute la
passion des scénarios de désinformation et la croyance aveugle dans l’efficacité de ces
opérations de ‘Maksimovka’ dans un milieu où l’information ne peut plus être contrôlée
comme elle l’était jadis »350.
Quoi qu’il en soit, cette intervention des mineurs a causé la mort de six
personnes ; il y eut des milliers d’arrestations illégales, et les sièges de l’Université, du

349
GROSESCU, Raluca, « Roumanie, Un totalitarisme Ordinaire», in Communisme, no. 91-92, 2007,
p.180
350
DURANDIN, Catherine, PETRE, Zoe, La Roumanie Post 1989, L'Harmattan, Paris, 2008, op. cit.

282
Ministère de l’Intérieur, de l’Institut d’Architecture et d’autres bâtiments ont été
saccagés. La complicité de l’Armée, fidèle à Iliescu, est à souligner : les mineurs étaient
logés par l’Armée dans les casernes bucarestoises recevaient des habits militaires.
Ceux-ci ont « enlevé des suspects » interrogés ensuite par des procureurs de la
République au sein même des casernes de l’Armée. De fait, il n’y avait plus d’Etat de
droit en Roumanie pendant ces journées noires et cet épisode a terni à jamais l’image
d’Iliescu. La rage a pris la place de la résignation si longtemps connue pendant l’époque
Ceausescu, et le désir d’avoir une opposition au Gouvernement en place fut directement
proportionnel aux efforts que celui-ci a déployé pour détruire la manifestation de la
Place de l’Université. Dès juin, des jeunes, des citoyens ordinaires vont s’inscrire sur
les listes de partis historiques. Même réprimé dans le sang, le désir de liberté, de
démocratie, d’engagement civique ont été plus forts que la peur.
C’est dans ce lieu, dans ce contexte si particulier, que l’idée de la Convention
Démocratique est née. Son futur président, Emil Constantinescu, Recteur de
l’Université de Bucarest, a parlé à la tribune improvisée de la Place de l’Université. Les
prémisses de la construction de la CDR se font jour en octobre 1990, lorsque se tient à
Cluj- Napoca la Convention Nationale des Forums Démocratiques Antitotalitaires de
Roumanie. Selon son président, le FDAR est un mouvement : « anti Front, anti
communiste, anti néo totalitaire, donc radicalement et définitivement, anti
351
communiste » . Par contre, ce qui fragilise le FDAR et les autres organisations
civiques, est le fait qu’elles soient vues par la population comme mettant en danger le
nouveau régime, ce même régime qui avait rendu leur existence possible.
Le 26 novembre 1991, plusieurs organisations civiques et partis politiques
décident de former la Convention Démocratique Roumaine, formation politique créée
comme un sorte de contre pouvoir face à la croissance constante du FSN. Parmi les
membres fondateurs, on y retrouve les partis historiques, comme l’Alliance Civique ou
l’Association des Anciens Détenus Politiques; son Président fondateur était Corneliu
Coposu. A côté de cette myriade de partis, organisations et associations, se trouvent
aussi des anciens détenus politiques, des jeunes étudiants, des intellectuels, des
dissidents. Née de la collaboration étroite entre le PNTCD et l’Alliance Civique, la
CDR offre une alternative à la politique menée par le Front du Salut National. Les
membres de la Convention se rendent ainsi compte qu’ils ne peuvent pas vaincre le FSN

351
PAVEL, Dan, HUIA, Iulia, Nous ne pouvons pas reussir qu'esemble. Une histoire analytique de la
Convention Démocratique 1989-2000, Iasi, Polirom, 2003, op. cit.

283
s’ils sont dispersés, mais aussi que dans cette lutte anti communiste, ils ont un
adversaire commun.
Née comme une réponse de la société civile aux abus du Gouvernement à l’égard
des manifestations de la Place de l’Université, la CDR se démarque, tout d’abord, par
son caractère apolitique. Et au sein de la Convention, le PNTCD fait figure de guide,
tant par son ancienneté que par son programme. C’est pour cela que la plupart des
associations au sein de la Convention soutiendront le PNTCD, non seulement le parti
politique stricto sensu qu’il représente, mais surtout le discours qu’il déploie et sa
vision du monde. Mais, ce qu’il faut retenir de cette coalition extraordinaire, c’est le fait
qu’elle soit profondément anti communiste et qu’elle veuille représenter une alternative
sérieuse, fiable face à Ion Iliescu et son parti. Elle bénéficiait dès le départ du soutien
de la population, surtout de tous ceux qui avaient été déçus par le FSN. La CDR va
utiliser la frustration ressentie par les citoyens roumains vis-à-vis de la bureaucratie, de
l’immobilisme, du manque de changement et de la corruption.
Ainsi, les fondateurs de la CDR sont considérés comme les seuls partisans d’une
vraie démocratie, en opposition avec la « démocratie originale » chère à Iliescu. Ceux-ci
vont « se démarquer triplement du parti d’Ion Iliescu et de ses alliés : d’abord au niveau
de l’orientation de la politique externe, ensuite au niveau du modèle de société proposé,
enfin par cette forme de légitimation politique, qui a sa source non pas au niveau
national, mais au niveau d’institutions internationales et même de certaines valeurs vues
comme universelles (…). Deuxièmement, le message pro –européen pouvait jouer le
rôle d’un véritable programme politique, complémentaire de l’attitude anti communiste,
étant ainsi la principale partie positive du message de la CDR. Troisièmement, l’attitude
pro occidentale était une projection au niveau des relations internationales du discours
interne sur le passé communiste ».352 C’est grâce à la CDR que l’anti communisme n’est
plus perçu comme un danger et que la société roumaine se trouve en pleine mutation. La
Présidence de Constantinescu va marquer la trajectoire de la transition démocratique
roumaine.

352
Romania Libera, 19 Novembre, 1996

284
2- La Présidence Constantinescu

Dans la compétition électorale de juin 1992, la majorité des Grands Electeurs de


la Convention Démocratique Roumaine désigne le professeur Emil Constantinescu
comme candidat aux présidentielles. Personnalité académique par excellence, sa
candidature apporte un prestige intellectuel et institutionnel indéniable. Au fil des
discours de campagne, il a su affronter avec lucidité et intelligence ses adversaires
politiques, mais plus remarquable encore, il a réussi a fédérer tout le CDR autour de son
projet, en mettant en place une stratégie politique claire, en donnant une cohérence à
cette alliance à géométrie pourtant, si variable.
Progressivement, Emil Constantinescu va s’imposer sur la scène politique
roumaine, mais un épisode particulier va enfin le confirmer comme personnalité
politique incontestable. Au printemps 1996, la Roumanie s’apprête à signer un traité
avec la Russie, qui stipule que les deux pays s’engagent réciproquement à soumettre
l’une à l’autre, préalablement, toute signature d’éventuelles alliances politiques et
militaires. En d’autres termes, ce traité négocié en secret entre Iliescu et Gorbatchev
obligeait la Roumanie à obtenir d’abord l’accord de la Russie avant d’entamer les
négociations d’adhésion au sein de l’OTAN ou au sein de l’Union Européenne. Le
Ministre des Affaires Etrangères russe, Evghenii Primakov avait fait personnellement le
déplacement à Bucarest pour la signature de ce traité. Or, la CDR a réagi violement à
cette décision du Gouvernement, qui une fois rendue publique, a déclenché un tollé
général dans l’opinion publique. C’est pour Constantinescu une occasion remarquable
de dénoncer non seulement le traité en tant que tel, mais surtout la politique d’Iliescu
qui souhaitait continuer d’assujettir le pays au bon vouloir de Moscou.
Cet épisode a été sans doute un plus pour Constantinescu, qui gagne haut la main
les élections du 17 novembre 1996, avec le consentement de plus de sept millions
d’électeurs. Cette date marque symboliquement le début d’une alternance sur la scène
politique roumaine, alternance inexistante depuis plus de cinquante années ; elle
manifeste, enfin, un début de changement en Roumanie. Dans la foulée, des réformes de
la justice, de l’économie, de l’administration, de la santé et de l’éducation nationale
sont entamées. Les négociations pour intégrer l’Union Européenne et l’OTAN vont
démarrer aussi. Ces négociations permettent à la Roumanie d’adhérer à l’OTAN dès
2002 ; le processus d’adhésion à l’Union Européenne sera plus long, car souvent
retardé, soit à cause de la crise économique grave qui frappe le pays, soit à cause de la

285
lenteur des réformes ou des projets législatifs, ou encore à cause de la corruption qui
ronge le pays.
Constantinescu nomme comme Premier Ministre le maire de Bucarest, Victor
Ciorbea, dont le Gouvernement lance dès 1997 une « thérapie de choc », afin de sortir
le pays de sa torpeur. Non seulement il fallait accélérer le rythme des privatisations des
grandes industries lourdes non productives et gourmandes en subventions de l’Etat,
mais aussi restructurer l’ensemble de l’économie, afin de réduire au minimum possible
la dette de la Roumanie, rééquilibrer la balance des paiements et partir sur des bases
saines. Cet élan de réformes va être stoppé par le manque de cohérence au sein de la
coalition, car les partis la composant n’avaient en effet jamais renoncé à leur
autonomie, ni a leurs objectifs propres. Suite à de nombreuses crises internes, le
Premier Ministre finit par démissionner ; il est remplacé par Radu Vasile le 15 avril
1998.
C’est son Gouvernement qui va libéraliser le marché des devises et des prix,
jusqu’alors contrôlés par l’Etat. Cette mesure va provoquer un rééquilibrage du
marché : le déficit budgétaire est réduit à 3,7% du PIB et les réserves de la Banque
Centrale Roumaine augmentent sensiblement. Mais le manque de compétitivité des
produits roumains sur le marché international a engendré un déclin de la production,
donc une baisse sensible du PIB. Avec cette thérapie de choc, la Roumanie a connu
ainsi une récession dans le processus de transition, avec un risque de cessation des
paiements de la dette extérieure, et donc une grave crise financière. En décembre, le
Gouvernement annonce la réduction du nombre de Ministères de 24 à 17 et la fermeture
ou la privatisation de plus de 30 entreprises d’Etat déficitaires. Une nouvelle descente
des mineurs a lieu à Bucarest en janvier 1998, mais cette fois ci, leur leader Miron
Cosma est arrêté. Toutes ces réformes lourdes pour la population, la fermeture des
géants de l’industrie lourde et la restructuration de l’économie en profondeur expliquent
que le nombre de chômeurs augmente progressivement, et parallèlement le
mécontentement de la population.
En termes de politique étrangère, la Roumanie de 1996 à 2000 a prôné
l’ouverture avec des efforts visibles d’intégration dans les structures euro atlantiques.
Le Président français Jacques Chirac et celui des Etats-Unis, Bill Clinton, se sont
rendus en Roumanie pendant l’année 1997. Elle a aussi signé un traité de coopération
avec l’Ukraine et ouvre son espace aérien à l’OTAN pendant l’intervention des Casques
Bleus au Kosovo. Mais, malgré des avancées considérables sur le plan intérieur et
international, la CDR n’arrive pas à trouver de consensus, et les luttes internes vont lui

286
faire perdre les élections de 2000, au profit d’Ion Iliescu. La Convention laisse derrière
elle un bon dialogue avec le Fond Monétaire International, une timide reprise de
l’économie (une croissance de 1,5% après plus de trois ans de récession), une reprise du
marché de l’emploi et des négociations avancées pour l’intégration de la Roumanie dans
l’UE. En outre, les avancées pour le respect des droits de l’homme en Roumanie sont
fondamentales.
Sur le chemin de la transition démocratique roumaine, dans sa voie de
construction d’une nouvelle identité démocratique et politique, l’épisode
Constantinescu reste une pierre angulaire. Un nouveau départ, mais surtout pas un
échec. Et même s’il est seul à payer le coût de ce mandat, Constantinescu reste sans
l’ombre d’un doute le premier Président démocrate de la Roumanie depuis plus de
cinquante années. « (…) pour ceux qui rêvaient d’une nouvelle édition ‘revue et
augmentée’ de la révolution manquée de 1989, qui aurait dû tout chambouler et produire
instantanément une Roumanie ordonnée, bien –pensante et prospère, la première
alternance au pouvoir après 1989 fut un échec. Dans une perspective moins enfiévrée,
cependant, les priorités du programme politique de 1996 ont été pleinement atteintes,
parfois même dépassées. Car l’administration Constantinescu a été la première à
construire les bases de l’intégration européenne et euro –atlantique de la Roumanie, à la
fois par la fermeté des décisions de la politique internationale et par l’engagement
authentique dans une réforme systématique de l’économie et de la société. Le processus
de démocratisation est devenu irréversible, et la défaite électorale de 2000, n’a pas pu
changer grand-chose à cette construction et à cet acquis »353. Le retour au pouvoir de
l’opposition démocratique se réalisera en 2004, avec Traian Basescu, ancien Maire de
Bucarest et Ministre des Transports dans le Gouvernement de Victor Ciorbea, durant le
mandat de Constantinescu.

B. La Présidence de T. Basescu (depuis 2004)

Dans une interview donnée à la chaîne de télévision privée B1TV et repris par
Mediafax en 2010, le Président Traian Basescu affirme : « Si Ceausescu n’était resté
que 10 ans à la tête du pays, il aurait sans doute été l’un des plus grands présidents de

353
DURANDIN, Catherine, PETRE, Zoe, La Roumanie Post 1989, L'Harmattan, Paris, 2008, op. cit.

287
l’histoire de la Roumanie »354. Pour son deuxième mandat, il reconnaît que six années
au Palais Cotroceni commencent « à faire beaucoup »355. Pourtant, rien ne prédestinait
cet ancien officier de la marine marchande roumaine à devenir Président de la
République et pour deux mandats. Capitaine du plus grand navire de la marine
roumaine, il rejoint le monde politique après la Révolution de 89, du côté d’Ion Iliescu
et Petre Roman. Il est nommé Ministre des Transports, mais la politique conservatrice
du FSN le fait changer d’avis et il suit Petre Roman, qui crée le Parti Démocrate. Il
conserve son poste au Ministère des Transports pendant la Présidence de
Constantinescu et devient une figure de plus en plus marquante de la vie politique
roumaine. Charismatique, il utilise un langage simple, se met à la portée du peuple et
séduit. Lors des inondations de 1996 qui ont dévasté le sud de Roumanie, Traian
Basescu, alors Ministres des Transports, va passer une semaine avec des ouvriers de
CFR (Chemins de Fer Roumains) pour rétablir le trafic entre Craiova et Bucarest. Les
travaux, estimés à plus d’un mois, sont alors effectués sous sa pression en moins de dix
jours. Les médias vont lui présenter des louanges.
Elu Maire de Bucarest en 2000, il prend la tête du PD et, en vue des élections de
2004, opère une fusion avec le PL en créant « l’Alliance pour la Justice et Vérité ». Par
un concours de circonstances (le candidat, initialement prévu par l’Alliance pour se
présenter aux présidentielles, se désiste pour des motifs de santé), Basescu se voit
propulsé en tant que candidat aux Présidentielle de 2004 contre Adrian Nastase, Premier
Ministre sur des ambitions affichées lors de la Présidence d’Iliescu. T. Basescu fonde sa
campagne sur des positions très tranchées et avec un programme politique simple, mais
équitable. Il fait de l’intégration de la Roumanie dans l’Union Européenne une
promesse de campagne, tout comme l’ouverture des archives de la Securitate. Il promet
aussi de mettre définitivement fin aux privilèges des élus, d’éradiquer la corruption, de
restituer aux propriétaires les bien confisqués illégalement par le régime communiste et
jamais rendus aux intéressés, ou encore de légaliser le mariage des homosexuels. Il
souhaite aussi réduire le poids des institutions de l’Etat, laisser plus de place à
l’initiative privée, et aligner le pays sur les normes juridiques et économiques
européennes. Sa formule « Ce n’est pas l’Etat qui vous rendra heureux, c’est vous-
même ! », lancée lors d’un débat télévisé, lui a valu les ovations du public.

354
Les Nouvelles de Roumanie, no 59, mai- juin 2010, entretien avec le Président Traian Basescu
355
Ibid, op. cit.

288
Homme de terrain, hommes d’affaires, le débat ne lui fait pas peur, pas plus que
la confrontation directe avec Adrian Nastase, alors Premier Ministre. Lors du dernier
débat télévisé avec Nastase, celui-ci lui reprochait d’être un ancien communiste, mais
aussi d’être corrompu (l’affaire Flota, sur la vente des navires de la marine marchande,
dans laquelle il a été accusé d’être impliqué, sans pour autant que des preuves tangibles
ne soient trouvées). Sa réponse est la suivante : « Arrête tes conneries ! Cite moi un seul
politique, un seul candidat qui n’ait pas été communiste et qui arrive à vivre uniquement
de son salaire, et je me désiste tout de suite pour lui ! Oui j’ai été communiste, oui j’ai
fait du business, mais moi, au moins, je l’avoue »356. Son franc parler plaît, mais nous
sommes loin du discours intellectuel, recherché, plein de force de Constantinescu. Le
journal français l’Express du 22 novembre 2004, dans un article intitulé ‘Le Scrutin
incertain’, affirmait déjà que le Maire de Bucarest pourrait bien « créer la surprise »357.
En effet, la surprise fut créée, car Traian Basescu devint le quatrième Président post
communiste, avec seulement quelques points de différence sur son principal adversaire,
l’ex Premier Ministre Adrian Nastase.

1- Le premier mandat : la transition démocratique en marche (2004-2009)

Le politologue roumain Ion Mihai Pacepa est parmi les premiers à saluer la
victoire du nouveau Président. Dans un article intitulé « Welcome, President
Basescu ! » 358 , il fait des éloges sur le Président et exprime aussi son soutien à son
égard: « Le Président Traian Basescu n’est pas un politicien professionnel, et jusqu’à
présent il n’a jamais été le président de quoi que ce soit. Mais il est un capitaine de
marine, habitué à naviguer dans les eaux internationales, et il sait ramener son navire à
bon port, mêm