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Le Discours Véritable de Celse

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Le Discours Véritable de Celse


-- Du jéhovisme - Le fondamentalisme - La Bible - Formation du canon biblique --

Publié le mercredi 4 janvier 2006


Modifié le mardi 30 janvier 2007
Fichier PDF créé le vendredi 13 avril 2007

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Le Discours Véritable de Celse

Celse fait au deuxième siècle de notre ère une critique du christianisme, le texte ne nous est
connu que de manière indirecte par Origène - censure officielle oblige.

Sources
<h3 class=\"spip\">LE DISCOURS VERITABLE DE CELSE</h3>

A. Lynxe

Vers 180 de notre ère, le païen Celse, dont nous ne connaissons que le nom, écrit contre les chrétiens un traité
intitulé Discours véritable. De nombreux extraits en ont été préservés dans l'ouvrage de réfutation Contre Celse
qu'écrivit Origène vers le milieu du IIIe siècle. Ces extraits révèlent des points de vue païens en partie analogues à
ceux qu'exposera Julien deux siècles plus tard. Nous en proposons un compte-rendu (1).

I. L'ENSEIGNEMENT CHRETIEN EST TRADITIONNEL

\"Les chrétiens n'enseignent rien de neuf\" (II, 5), non seulement par rapport au judaïsme, mais aussi par rapport au
paganisme. Celse va jusqu'à dire :

\"La doctrine (judéo-chrétienne) a une origine barbare. Les barbares sont capables de découvrir des doctrines.
(Mais) pour juger, fonder, adapter à la pratique de la vertu les découvertes des barbares, les Grecs sont plus
habiles.\" (I, 2)

Et :

\"Tout cela a été mieux dit chez les Grecs\" (VI, 1).

Les chrétiens enseignent-ils le Logos (Verbe) ? Celse exhorte lui aussi :

\"à n'accepter de doctrines que sous la conduite du Logos et d'un guide dépendant du Logos, car l'erreur est
inévitable quand, sans cette précaution, on donne son adhésion à certains.\" (I, 9)

\"Il est un Logos d'une haute antiquité, toujours respecté par les peuples les plus sages, les villes, les sages. Les
Egyptiens, les Assyriens, les Indiens, les Perses, les Odryses, les habitants de Samothrace et d'Eleusis, les
Hyperboréens (sont) parmi les peuples les plus anciens et les plus sages. Les Galactophages d'Homère, les Druides
de la Gaule, les Gètes sont des peuples antiques et de haute sagesse qui professent des doctrines apparentées à
celle des Juifs. (Les) sages anciens qui ont bien mérité de leurs contemporains et, par leurs écrits, de la postérité,
Linos, Musée, Orphée, Phérécyde, le Perse Zoroastre et Pythagore ont traité de ces questions, et leurs doctrines
sont consignées dans des livres et ont été conservées jusqu'à ce jour.\" (I, 14 et 16)

Les païens reconnaissent donc, quoique sous d'autres noms, le Dieu des Juifs et des chrétiens :

\"Ces gardeurs de chèvres et de moutons crurent en un seul Dieu Très-Haut, Adonaï, Ouranios, Sabaoth, ou tout
autre nom qu'ils se plaisent à donner à ce monde, et ils n'en savent pas davantage. Il n'importe en rien qu'on appelle
le Dieu suprême \"Zeus\" du nom qu'il a chez les Grecs, ou \"un tel\" comme par exemple chez les Indiens, ou \"un
tel\" comme chez les Egyptiens.\" (I, 24)

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\"Or, je pense qu'il est indifférent d'appeler Zeus Très-Haut, Zen, Adonaï, Sabaoth, Amon comme chez les Egyptiens,
Papaeos comme chez les Scythes.\" (V, 41)

La doctrine sur le Fils de Dieu vient des anciens Grecs (VI, 47). Ceux-ci enseignent aussi la manifestation divine
sous forme humaine (VII, 35). Le Fils de Dieu manifesté n'est donc pas l'apanage du christianisme :

\"Les chrétiens citent les prophètes qui ont prédit l'histoire de Jésus. Il en est une infinité d'autres auxquels les
prophéties peuvent s'adapter avec bien plus de vraisemblance qu'à Jésus.\" (II, 28)

Celse demande au Sauveur :

\"Si tu dis que tout homme né conformément à la divine Providence est fils de Dieu, en quoi l'emporterais-tu sur un
autre ? D'autres par milliers réfuteront Jésus en affirmant qu'à eux-mêmes s'applique ce qui est prophétisé de lui.\" (I,
57)

\"Pourquoi serait-ce à toi plutôt qu'à une infinité d'autres nés depuis la prophétie que s'appliquerait ce qui est
prophétisé ? Les uns, enthousiastes, les autres, mendiants, déclarent venir d'en haut en qualité de Fils de Dieu.\" (I,
50)

Asclépios, par exemple, s'est-il montré inférieur à Jésus ?

\"Une grande foule d'hommes, Grecs et barbares, reconnaît l'avoir vu souvent et le voir encore, non comme un
fantôme, mais en train de guérir, de faire du bien, de prédire l'avenir.\" (III, 24)

Qu'en est-il du Saint-Esprit des chrétiens ?

\"En disant que Dieu est Esprit, (ils n'ont) sur ce point aucune différence avec les Stoïciens parmi les Grecs, qui
affirment que Dieu est un esprit pénétrant tout et contenant tout en lui-même.\" (VI, 71)

\"Et si vous croyez qu'un Esprit descend d'auprès de Dieu pour annoncer d'avance les choses divines, ce peut être
cet esprit qui proclame tout cela ; en vérité, c'est tout pénétrés de lui que les Anciens ont annoncés tant d'excellentes
doctrines. Si vous ne pouvez les entendre, taisez-vous, cachez votre ignorance, ne traitez pas d'aveugles ceux qui
voient, de boiteux ceux qui courent, quand c'est vous-mêmes qui êtes boiteux et mutilés dans l'âme, et ne vivez que
pour le corps, c'est-à-dire une chose morte.\" (VII, 45)

La doctrine de la résurrection est un emprunt aux païens (VII, 32). Combien n'ont pas, comme Jésus, parlé de leur
propre résurrection ?

\"Ce fut le cas, dit-on, en Scythie de Zamolxis, esclave de Pythagore, de Pythagore lui-même en Italie, de
Rhampsinite en Egypte. Ce dernier, chez Hadès, \"jouant aux dés avec Déméter\", obtint d'elle \"une serviette lamée
d'or\" qu'il remporta comme présent. Ainsi encore Orphée chez les Odryses, Protésilas en Thessalie, Héraclès à
Ténare, et Thésée. Mais ce qu'il faut examiner, c'est si un homme réellement mort est jamais ressuscité avec le
même corps. Pensez-vous que les aventures des autres soient des mythes en réalité comme en apparence, mais
que vous auriez inventé à votre tragédie un dénouement noble et vraisemblable avec son cri sur la croix quand il
rendit l'âme, le tremblement de terre et les ténèbres ?\" (II, 55)

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\"On pourrait en citer bien d'autres de même genre. (Votre) culte pour ce prisonnier mis à mort est pareil à la
vénération de Zamolxis au pays des Gètes, de Mopsos en Cilicie, d'Amphilochos en Acarnanie, d'Amphiaraos à
Thèbes, de Trophonios à Lébadia.\" (III, 34)

\"(Vous vous moquez) de ceux qui adorent Zeus sous prétexte qu'on montre en Crète son tombeau, (vous) qui
néanmoins (adorez) un homme sorti du tombeau, sans savoir pourquoi ni comment les Crétois agissent de la sorte.\"
(III, 43)

La doctrine sur Satan s'inspire de ce qu'enseignent les païens (VI, 42). Quant à celle de l'enfer :

\"Par dessus tout, mon brave, comme tu crois à des châtiments éternels, les interprètes des mystères sacrés,
initiateurs et mystagogues, y croient aussi. Les menaces que tu adresses aux autres, ils te les adressent à toi-même.
Il est permis d'examiner lesquelles des deux sont les plus vraies ou plus puissantes. Car en paroles chacun affirme
avec une égale énergie la vérité de ses doctrines propres. Mais quand il faut des preuves, les autres en montrent un
grand nombre de manifestes, présentent des oeuvres de certaines puissances démoniaques et d'oracles, et
résultant de toutes sortes de divinations.\" (VIII, 48)

Et à celle du Ciel :

\"Même leur doctrine sur le ciel ne leur est pas propre, mais, pour omettre tous les autres exemples, c'était aussi
depuis longtemps la doctrine des Perses\" (V, 41).

En ce qui concerne le récit de la Création :

\"C'est donc cette doctrine, courante chez les nations sages et les hommes illustres, que Moïse a connue par
ouï-dire et qui lui valut un nom divin.\" (I, 21)

La Terre promise a été enseignée par Homère et Platon (VII, 28). Venons-en à la morale chrétienne :

\"Elle est banale et, par rapport aux autres philosophes, n'enseigne rien de vénérable ni de neuf.\" (I, 4)

Par exemple, la manière dont les chrétiens pensent qu'il convient de résister à l'outrage a été exprimée par Socrate
(VII, 58). La doctrine de l'humilité s'inspire de Platon (VI, 15). La sentence de Jésus contre les riches est
platonicienne (VI, 16). Ce que disent les chrétiens sur la folie de la sagesse humaine s'inspire d'Héraclite et de
Platon :

\"(Ils l'ont) imaginé, ou emprunté aux sages de la Grèce disant qu'autre est la sagesse humaine, autre la sagesse
divine.\" (VI, 12)

En conclusion, pour Celse l'enseignement chrétien est traditionnel. C'est là moins un reproche qu'un rappel
fondamental. En effet, n'y a-t-il pas du côté des chrétiens une contradiction singulière à prôner un enseignement qui
se veut à la fois \"traditionnel\" et radicalement nouveau et différent ? N'est-ce pas une absurdité de renier
soudainement ce qui a été enseigné depuis des millénaires et d'y substituer une nouvelle \"tradition\" ? Selon Celse,
ce désir chrétien d' \"innover\", est lié à la volonté d'opérer une révolution sociale et politique. Nous en reparlerons au
chapitre III.

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II. LES CHRETIENS APOSTATS

Si Celse reconnaît en substance l'authenticité de la doctrine chrétienne, il prétend cependant que les chrétiens s'y
expriment moins bien que les païens, les anciens Grecs notamment. Ce reproche fait allusion sans doute au manque
de génie poétique et oratoire (selon les canons grecs) des Ecritures. Mais Celse en veut aussi explicitement aux
chrétiens d'avoir mal compris certaines doctrines et de les avoir altérées. Pour s'être écartés, sur ces points, à la fois
de l'enseignement païen et de celui des Juifs, les chrétiens sont coupables d'apostasie. Le mot vient du grec
aposthnai, \"se dresser à l'écart, s'éloigner, se distancier\" : un apostat s'écarte de la tradition ancestrale. Les païens
condamnaient l'apostasie avant que les chrétiens n'en accusent leurs coreligionnaires :

\"Et je ne veux pas dire que celui qui a embrassé une bonne doctrine, s'il vient à courir un danger de la part des
hommes, doive y renoncer (aposthnai), qu'il feigne d'y renoncer (afesthken) ou la renie.\" (I, 8.)

Les païens qui, convertis au christianisme, renient leurs traditions ancestrales sont naturellement des apostats :

\"Quel malheur vous est donc survenu, mes compatriotes, que vous ayez abandonné la loi de nos pères, et que,
séduits par celui avec qui je discutais tout à l'heure (Jésus), vous ayez été bernés de la plus ridicule façon, et nous
ayez désertés pour changer de nom et de genre de vie ?\" (II, 1)

Cette religion vers laquelle ils se sont tournés, est inspirée du judaïsme qui lui-même, à certains égards, représente
une forme d'apostasie :

\"Sous la conduite de Moïse leur chef, des gardeurs de chèvres et de moutons, l'esprit abusé d'illusions grossières,
ont cru qu'il n'y a qu'un seul Dieu. Sans raison, (ils) se sont détournés (apostantwn) du culte des dieux.\" (I, 23) (2)

Enfin, même par rapport au judaïsme, les convertis se révèlent infidèles. Celse met dans la bouche d'un Juif ce
reproche adressé aux chrétiens :

\"C'est hier ou avant-hier, quand vous avons puni celui qui vous menait comme un troupeau, que vous avez déserté
(apesthte) la loi de vos pères. Comment, débutant par nos textes sacrés, pouvez-vous, en progressant, les mépriser,
n'ayant d'autre origine à alléguer pour votre doctrine que notre loi ?\" (II, 4)

\"Je leur demanderai d'où ils viennent, quel est l'auteur de leurs lois traditionnelles. Ils ne pourront désigner
personne. En fait, c'est de là qu'ils sont venus eux aussi, ils ne peuvent indiquer pour leur maître et chef de choeur
une autre origine. Néanmoins, ils se sont séparés (afesthkasin) des Juifs.\" (V, 33)

En résumé, les païens devenus chrétiens sont triplement coupables d'apostasie : ils ont renié leur culte ancestral ; ils
se sont ralliés à une forme de judaïsme qui renie le culte des dieux ; ils se sont détachés du judaïsme pour s'attacher
à une nouvelle croyance, dite chrétienne. Pour camoufler ou justifier leur apostasie, ils sont obligés de se déclarer
seuls héritiers de la seule tradition véritable :

\"La race des Juifs et des chrétiens (ressemble) à une troupe de chauves-souris, à des fourmis sorties de leur trou, à
des grenouilles tenant conseil autour d'un marais, à des vers formant assemblée dans un coin de bourbier, se
disputant pour savoir qui d'entre eux sont les plus grands pécheurs, et disant : \"A nous Dieu révèle et prédit tout
d'avance : il néglige le monde entier et le mouvement du ciel, et sans souci de la vaste terre, pour nous seuls il
gouverne, avec nous seuls il communique par ses messagers, ne cessant de les envoyer et de chercher par quel
moyen nous lui serons unis pour toujours.\" ... Voilà des sottises plus supportables de la part de vers et de

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grenouilles que de Juifs et de chrétiens dans leurs disputes !\" (IV, 23)

Voici que Celse évoque \"leurs disputes\". La terrible division qui régnait parmi les chrétiens ne lui a effectivement
pas échappé. Quand le maître entre avec retard dans la classe où les élèves se lancent allégrement des encriers à
la tête, ils chercheront tous à s'innocenter en pointant le doigt vers le voisin. Que feront donc des apostats réunis en
l'absence du Maître ?

\"Ces gens-là se chargent les uns les autres de toutes les horreurs possibles, rebelles à la moindre concession pour
la concorde et animés de haines implacables... Tous ces gens si radicalement séparés (diesthkotwn), qui dans leurs
querelles se réfutent si honteusement eux-mêmes, on les entendra répéter : le monde est crucifié pour moi et je le
suis pour le monde.\" (V, 63-64)

\"Si tous les hommes voulaient être chrétiens, les chrétiens ne le voudraient plus. A l'origine, ils étaient en petit
nombre, animés de la même pensée ; à peine se propagent-ils en multitude, ils se divisent et se séparent, et chacun
veut avoir sa propre faction : ils y aspiraient dès l'origine. Séparés (diistamenoi) de nouveau par l'effet de leur
multitude, ils s'anathématisent les uns les autres ; ils n'ont plus de commun, pour ainsi dire, que le nom, si tant est
qu'ils l'aient encore ! C'est du moins la seule chose qu'ils aient eu honte d'abandonner ; pour le reste chacun a
embrassé une secte différente.\" (III, 9-12)

III. LES CHRETIENS REVOLUTIONNAIRES

Ce n'est pas sans raison que le verbe grec kainotomein signifie à la fois, sur le plan des idées, \"innover, inventer\"
et, au niveau politique, \"accomplir une révolution, opérer un changement dans l'Etat\". L'ordre établi et la tradition
religieuse ne faisant qu'un, tout propagateur d'idées nouvelles est un anarchiste ou un révolutionnaire. Inversément,
une véritable révolution ne peut se baser que sur des idées nouvelles, non traditionnelles. Selon Celse, l'esprit de
révolte est ancré dans la mentalité juive depuis que les Hébreux se sont libérés du joug égyptien :

\"Les Juifs sont des esclaves fugitifs jadis échappés d'Egypte, qui n'ont jamais rien fait de mémorable, ni compté par
le rang et le nombre.\" (IV, 31)

\"Des gens, Egyptiens de race, se (sont) révoltés contre des Egyptiens, (ont) abandonné l'Egypte, et (sont) venus en
Palestine habiter la région appelée maintenant Judée.\" (III, 6)

Les convertis au christianisme ont hérité de cet esprit :

\"Les Juifs, Egyptiens de race, (ont) abandonné l'Egypte après s'être révoltés contre l'Etat égyptien et avoir méprisé
les cérémonies religieuses usitées en Egypte. Ce qu'ils ont fait aux Egyptiens, ils l'ont subi de ceux qui ont pris le
parti de Jésus et cru en lui comme au Christ. Dans les deux cas, la cause de l'innovation (thj kainotomiaj) fut la
révolte contre l'Etat.\" (III, 5)

\"Les Hébreux, qui étaient des Egyptiens, ont dû leur origine à une révolte. D'autres, qui étaient des Juifs, se sont
révoltés, au temps de Jésus, contre l'Etat juif, et mis à la suite de Jésus. C'est une révolte qui fut jadis l'origine de la
constitution politique des Juifs, et plus tard, de l'existence des Chrétiens.\" (III,[]

\"Leur société est d'autant plus étonnante qu'on peut mieux prouver qu'elle ne repose sur aucun fondement solide.
Elle n'a de fondement solide que la révolte, l'avantage qu'on en espère et la crainte de ce qui vient du dehors : telle
est l'assise de leur foi.\" (III, 14)

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\"C'est là un cri de révolte de gens qui se retranchent en eux-mêmes et rompent avec le reste du genre humain.\"
(VIII, 2)

Pour répandre cet esprit, les zélateurs de la nouvelle foi s'attaquent à la pierre de fondement de l'Etat : la famille.

\"Voici encore, dans les maisons particulières, des cardeurs, des cordonniers, des foulons, les gens les plus incultes
et les plus grossiers. Devant les maîtres pleins d'expérience et de jugement, ils n'osent souffler mot. Mais
prennent-ils à part leurs enfants accompagnés de sottes bonnes femmes, ils débitent des propos étranges : sans
égard au père et aux précepteurs, c'est eux seuls qu'il faut croire ; les autres ne sont que des radoteurs stupides,
ignorant le vrai bien, incapables de l'accomplir, préoccupés de viles balivernes ; eux seuls savent comment il faut
vivre, que les enfants les croient, ils seront heureux et le bonheur éclairera la maison ! Tout en parlant, voient-ils
arriver un des précepteurs de cette jeunesse, des hommes de jugement, ou le père lui-même, les timides s'enfuient
en tremblant, les effrontés excitent les enfants à la révolte : ils leur chuchotent qu'en présence du père et des
précepteurs, ils ne voudront ni ne pourront rien expliquer de bon aux enfants, tant leur répugnent la sottise et la
grossièreté de ces gens tout à fait corrompus et enfoncés dans la voie du vice et qui les feraient châtier. S'ils le
désirent, ils n'ont qu'à planter là le père et les précepteurs, venir avec les bonnes femmes et les petits compagnons
de jeux dans l'atelier du tisserand, l'échoppe du cordonnier ou la boutique du foulon, pour atteindre la perfection.
Voilà par quels propos ils persuadent !\" (III, 55)

Les chrétiens traduisent encore leur révolte par l'organisation de réunions secrètes, interdites par la loi :

\"Les chrétiens forment entre eux, au mépris des lois établies, des conventions secrètes. Parmi les conventions, les
unes sont publiques, toutes celles qui se conforment aux lois, les autres sont occultes, toutes celles dont
l'accomplissement viole les lois établies.\" (I, 1)

\"En cachette les chrétiens pratiquent et enseignent ce qui leur plaît. Ils ont une bonne raison de le faire : ils écartent
la peine de mort suspendue sur leur tête.\" (I, 3)

Ouvertement, les chrétiens minent la société en encourageant tout refus de participation aux actes cultuels dont
l'accomplissement garantit le bon fonctionnement de l'Etat :

\"(Ils évitent) d'édifier des autels, des statues et des temples, (selon) le mot d'ordre convenu de (leur) association
secrète et mystérieuse. Assurément Dieu est commun à tous, est bon, n'a besoin de rien, ignore l'envie. Qu'est-ce
donc qui empêche ceux qui lui sont le plus dévoués de prendre part aux fêtes publiques ?\" (VIII, 17-21)

\"S'il en est ainsi, pourquoi cette crainte de chercher la faveur de ceux qui commandent ici-bas, et entre autres des
princes et des rois parmi les hommes ? Ce n'est pas sans une force divine (daimoniaj) qu'ils ont obtenu leur dignité
sur terre. (Ils ont) la folie de courir exciter contre (eux) la colère de l'empereur ou du prince, braver les mauvais
traitements, les supplices et même la mort. (Ils ne jurent) point par la fortune de l'empereur. Assurément, s'il arrive
qu'adorateur de Dieu, on reçoive l'ordre de commettre une impiété ou de dire quelque autre chose de honteux, il ne
faut absolument pas obéir, mais au contraire s'endurcir à toutes les épreuves et endurer mille morts, plutôt que de
dire ou même de penser la moindre impiété envers Dieu. Mais si l'on t'ordonne de bénir le soleil ou de chanter avec
enthousiasme un beau péan en l'honneur d'Athéna, il paraîtra d'autant mieux que tu adores le grand Dieu quand tu
les chantes. Car la piété envers Dieu est plus parfaite quand elle s'étend à toutes choses. Même si l'on t'ordonne de
jurer par un empereur parmi les hommes, il n'y a rien à craindre. Car les choses de la terre lui ont été remises, et tout
ce que l'on reçoit en cette vie on le reçoit de lui.\" (VIII, 63-67)

N'est-ce pas un écho de la recommandation de Jésus : \"Rendez à César ce qui appartient à César ?\" Celse

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enchaîne :

\"On ne doit pas refuser créance à l'auteur ancien qui a jadis proclamé : \"Qu'un seul soit roi, celui à qui le fils de
Cronos le fourbe aura octroyé de l'être !\" (3) Si tu refuses cette doctrine, il est probable que l'empereur te punira. En
effet, que tous les hommes fassent comme toi, rien n'empêchera que l'empereur ne reste seul et abandonné, que
tous les biens de la terre ne deviennent la proie des barbares très iniques et très sauvages, et qu'on n'entende plus
parler sur la terre ni de ta religion ni de la véritable sagesse. Tu ne vas certes pas dire que si les Romains,
convaincus par toi, négligeaient leurs rites habituels de piété envers les dieux et les hommes pour mieux invoquer
ton Très-Haut ou qui tu voudras, il descendrait combattre pour eux et qu'il ne leur faudrait pas d'autre force que la
sienne. Jadis, le même Dieu promettait à ses dévots cela et même bien davantage, comme vous-mêmes en
convenez, et voyez les services qu'il a rendus soit à eux soit à vous-mêmes ! Eux, loin de dominer toute la terre,
n'ont plus ni feu ni lieu ; de vous, ce qui reste à errer en cachette, on le traque pour le conduire à la mort.\" (VIII,
68-69)

Ce passage est remarquable. Ecrit à un moment où l'Empire était à son apogée politique et militaire, et où rien ne
laissait entrevoir sa chute future, il la prédit pourtant d'une manière précise : la chrétienté se répand et isole de plus
en plus le pouvoir impérial ; les rites païens sont négligés ainsi que les devoirs envers l'Etat ; les barbares
envahissent l'Empire ; la sagesse (païenne) s'éteint. Celse semble s'être trompé à propos de la disparition de la
religion chrétienne, puisque celle-ci fut précisément adoptée par les envahisseurs barbares. Mais on peut
légitimement se demander si la chose a profité au Christianisme. Quoi qu'il en soit, la prévoyance de Celse explique
son inquiétude et justifie l'appel pathétique à la fin de son discours, où il exhorte les chrétiens :

\"à secourir l'empereur de toutes (leurs) forces, collaborer à ses justes entreprises, combattre pour lui, servir avec
ses soldats s'il l'exige, et avec ses stratèges, à prendre part au gouvernement de la patrie s'il en est besoin pour la
défense des lois et de la piété.\" (VIII, 73-75)

IV. LES CHRETIENS RUSTIQUES

Avant même que les chrétiens ne qualifient avec dédain leurs adversaires de \"païens\", ce titre prestigieux leur avait
été attribué par ces derniers. Les chrétiens sont des \"paysans\", des gens incultes, rustiques, grossiers, qui
exposent \"des choses ridicules\" (III, 73) et \"des considérations exigeant pour auditeurs des sots ou des esclaves\"
(VI, 23). Ou encore :

\"Ce sont des gens par ailleurs grossiers et impurs qui, sans raison aucune, sont contaminés par la révolte.\" (VIII,
49)

Cette grossièreté éloigne les hommes instruits, et inversément, fait que ceux-ci sont craints et évités par les
chrétiens :

\"Nul homme sensé ne croit à cette doctrine, dont l'éloigne la foule de ses adeptes.\" (III, 73)

\"Voici leurs mots d'ordre : Arrière quiconque a de la culture, quiconque a de la sagesse, quiconque a du jugement !
Autant de mauvaises recommandations à nos yeux ! Mais se trouve-t-il un ignorant, un insensé, un inculte, un petit
enfant, qu'il approche hardiment ! En reconnaissant que de telles gens sont dignes de leur Dieu, ils montrent bien
qu'ils ne veulent et ne peuvent convaincre que les gens niais, vulgaires, stupides : esclaves, bonnes femmes et
jeunes enfants... Mais voici, je suppose, sur les places publiques, ceux qui divulguent leurs secrets et font la quête.
Jamais ils n'approcheraient d'une assemblée d'hommes prudents avec l'audace d'y dévoiler leurs beaux mystères.
Aperçoivent-ils des adolescents, une foule d'esclaves, un rassemblement d'imbéciles, ils s'y précipitent et s'y

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pavanent !\" (III, 44-50)

\"(C'est) aux plus incultes, aux esclaves, aux moins instruits que l'on divulgue les secrets de la sagesse divine.
Imposteurs, (ils fuient) en désordre les gens distingués, non disposés à être dupes, mais (prennent) au piège les
rustres.\" (VI, 13-14)

La conversion au christianisme n'a donc pas à être basée sur la connaissance et l'expérience, mais sur la
persuasion, sur une forme de séduction :

\"Quel ramassis (attirent-ils), quels contes terrifiants (forgent-ils) ! Forgeant les déformations de l'antique tradition, (ils
commencent) par étourdir les hommes aux sons de la flûte et de la musique, comme ceux qui battent du tambour
autour des gens qu'on initie aux rites des Corybantes.\" (III, 16)

\"J'affirme qu'ils offensent et insultent Dieu pour attirer des gens pervers par des espérances vaines et les persuader
insidieusement de mépriser des biens supérieurs, sous prétexte qu'ils gagneront à s'en abstenir.\" (III, 78)

Présenté d'une certaine façon, l'enseignement chrétien sert à attirer une catégorie de gens douteux :

\"(Ils soutiennent que) la sagesse humaine est folie devant Dieu. La raison de cette maxime a été dite depuis
longtemps. La raison qui (leur) fait tenir ce langage est la volonté d'attirer les seuls gens incultes et stupides.\" (VI,
12)

\"Je n'accuse pas avec plus d'aigreur que la vérité ne m'y contraint, qu'on veuille bien en accepter cette preuve. Ceux
qui appellent aux autres initiations proclament : \"Quiconque a les mains pures et la langue avisée\", et d'autres
encore : \"Quiconque est pur de toute souillure, dont l'âme n'a conscience d'aucun mal, et qui a bien et justement
vécu\" : voilà ce que proclament ceux qui promettent la purification des péchés. Ecoutons, au contraire, quels
hommes appellent ces chrétiens : \"Quiconque est pécheur, quiconque faible d'esprit, quiconque petit enfant, bref
quiconque est malheureux, le Royaume de Dieu le recevra.\" Or, par pécheur, n'entendez-vous pas l'injuste, le
voleur, le perceur de murailles, l'empoisonneur, le pilleur de temples, le violateur de tombeaux ? Qui d'autre qu'un
brigand appellerait-il dans sa proclamation ? (Ils disent) : Dieu a été envoyé aux pécheurs. Pourquoi n'a-t-il pas été
envoyé à ceux qui sont sans péché ? Quel mal y a-t-il à être sans péché ? Que l'injuste s'humilie dans le sentiment
de sa misère, Dieu l'accueillera ; mais que le juste dans sa vertu originelle lève les yeux vers lui, il refusera de
l'accueillir... Pourquoi donc cette préférence accordée aux pécheurs ? (Ils disent) cela pour encourager les pécheurs,
dans l'impuissance où (ils sont) d'attirer aucun homme réellement honnête et juste et, pour cette raison, (ils ouvrent)
les portes aux plus impies et aux plus dépravés.\" (III, 59-63)

Beaucoup de chrétiens sortent d'un milieu méprisé par l'élite romaine, celui des petits commerçants (III, 55). Alors
que cette élite défend une religion qui s'adresse aux instruits et donc aux socialement favorisés, celle des chrétiens
(quelle que fût sa destination première) a été vulgarisée et ouverte à tous. Il s'ensuit qu'elle adapte son
enseignement à un public issu de couches sociales inférieures. Voilà ce qui explique, au moins en partie, les
tensions entre les représentants des deux religions. Bien que Celse, nous l'avons vu, reconnaisse un enseignement
traditionnel dans le christianisme, il discerne pourtant dans la manière dont les chrétiens le présentent et divulguent
une volonté d'opérer une révolution sociale et politique. La rusticité des chrétiens a une autre conséquence, encore
inédite dans l'histoire religieuse de l'Occident : le reniement de la GNOSE.

V. GNOSE ET FOI

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Le Discours Véritable de Celse
Dans les milieux catholiques les plus \"traditionalistes\", on oppose la foi à la gnose comme s'il s'agissait de deux
choses incompatibles et en quelque sorte ennemies. Pourtant, la véritable GNOSE (en latin SCIENTIA), qui est la
Science de Dieu, n'est-elle pas un des sept dons du Saint-Esprit ? Et n'est-il pas étrange que dans les articles écrits
contre la gnose, on ne parle jamais de la GNOSE prêchée par les Saintes Ecritures ? Quoi qu'il en soit, déjà au
temps de Celse, les chrétiens, reniant la science divine, demandent aux convertis de se contenter de croire sans
chercher à comprendre. C'est là la preuve, à notre avis, que la Grande Eglise, très tôt, s'est vue dépossédée de la
tradition gnostique. Cela explique aussi son acharnement contre tous les cercles chrétiens cultivés, rapidement
devenus minoritaires, qui prétendaient s'y rattacher. \"La raison du plus fort est toujours la meilleure.\"

\"(Les chrétiens ressemblent) à ceux qui croient sans raison aux prêtres mendiants de Cybèle et aux devins, aux
dévots de Mithra et de Sabazios, à tout ce qu'on peut rencontrer, apparitions d'Hécate, d'un autre ou d'autres
démons. Car, de même que souvent parmi eux des hommes pervers prennent avantage de l'ignorance de gens
faciles à tromper et les mènent à leur guise, ainsi en va-t-il des chrétiens. Certains, ne voulant pas même donner ni
recevoir de raison sur ce qu'ils croient, usent de ces formules : \"N'examine pas, mais crois ; la foi te sauvera. La
sagesse dans ce siècle est un mal, et la folie un bien.\" (I, 9)

\"(Ils demandent) une foi immédiate.\" (VI, 7)

\"Crois que celui que je te présente est le fils de Dieu, malgré des liens honteux et un supplice infâmant, et bien
qu'hier ou avant-hier on l'ait traité avec la dernière des ignominies aux yeux de tous. Raison de plus pour croire.\"
Les uns proposent celui-ci, les autres celui-là, et tous n'ont à la bouche qu'un mot : \"Crois si tu veux être sauvé ou
va-t-en !\" Que feront donc ceux qui désirent être vraiment sauvés ? Est-ce à un coup de dés qu'ils devineront de
quel côté se tourner et à qui se rattacher ?\" (VI, 10-11)

A l'attitude chrétienne, Celse oppose la QUETE d'un Platon :

\"Le Bien est connaissable (gnwston) à un petit nombre, parce que c'est avec un injuste mépris, pleins d'un espoir
hautain et inconsistant, comme s'ils avaient appris des secrets sublimes, que la plupart présentent comme vrai
n'importe quoi. Platon l'avait dit, cependant, il ne donne pas dans le merveilleux, il ne ferme pas la bouche à ceux qui
veulent s'enquérir de ce qu'il promet, il n'exige pas aussitôt de croire que Dieu est tel, qu'il a tel Fils, que celui-ci est
descendu s'entretenir avec lui.\" (VI,8.) (4)

\"Voyez donc comment les interprètes de Dieu et les philosophes cherchent la voie de vérité, et comment Platon
savait qu'il était impossible à tous d'y marcher.\" (VII, 42)

Ce refus de chercher s'explique par l'ignorance et la présomption associées :

\"Ils s'égarent dans une impiété extrême, due à cette profonde ignorance qui les avait déjà de la même manière
entraînés loin des énigmes divines.\" (VI, 42)

\"Eh bien ! même si leur religion n'a aucun fondement, examinons la doctrine elle-même. Il faut d'abord dire tout ce
qu'ils ont mal compris et gâté par l'ignorance, la présomption les faisant aussitôt trancher à tort et à travers sur les
principes en des matières qu'ils ne connaissent pas.\" (V, 65)

Celse s'attaque notamment au mythe du PROGRES, qui fait croire aux chrétiens qu'avec la naissance de Jésus et
l'avènement du christianisme, la face du monde a changé, et que le fond de l'humanité s'est amélioré :

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Le Discours Véritable de Celse
\"Il ne saurait y avoir ni plus ni moins de mal dans le monde, autrefois, aujourd'hui, à l'avenir : car la nature de
l'univers est une et la même, et l'origine du mal est toujours la même. L'origine du mal n'est pas facile à connaître
pour qui n'est pas philosophe ; mais il suffit de dire à la foule que le mal ne vient pas de Dieu, qu'il est inhérent à la
matière et réside dans les êtres mortels ; la période des êtres mortels est semblable du commencement à la fin, et,
au cours des cycles déterminés, ont été, sont et seront nécessairement toujours les mêmes choses. Les choses que
l'on voit n'ont pas été données à l'homme ; chacune naît et périt pour le salut de l'ensemble, selon le changement
que j'ai déjà dit des unes aux autres. Il ne peut y avoir plus ou moins de bien et de mal dans les êtres mortels. Dieu
n'a pas besoin d'appliquer de nouvelle réforme. Ce n'est pas à la manière d'un artisan qui a fabriqué un ouvrage
défectueux maladroitement charpenté que Dieu apporte une réforme au monde quand il le purifie par le déluge ou
l'embrasement.\" (IV, 62-69)

\"Est-ce donc maintenant, après tant de siècles, que Dieu s'est souvenu de juger la vie des hommes, alors
qu'auparavant il n'en avait cure ?\" (IV, 7)

Cependant, certains chrétiens reconnaissent que leur doctrine exige une recherche en profondeur :

\"Il y a aussi parmi eux des gens modérés, raisonnables, intelligents et prêts à comprendre l'allégorie.\" (I, 27)

\"Les plus raisonnables des Juifs et des chrétiens allégorisent tout cela.\" (IV, 48)

\"Mais avec des hommes imbus de telles opinions et rivés au corps, cette discussion ne vaut pas la peine... Mais
bien sûr, je discuterai avec ceux qui espèrent l'éternité près de Dieu pour leur âme ou leur intelligence, qu'ils veuillent
l'appeler principe spirituel, esprit intelligent, saint et bienheureux, âme vivante, rejeton céleste et incorruptible de la
nature divine et incorporelle, ou de quelque nom qu'il leur plaise de lui donner. Ils ont au moins cette opinion droite
que ceux qui ont mené une vie vertueuse seront heureux, mais que les gens injustes seront pour toujours accablés
de maux éternels. C'est une doctrine que ni eux ni personne d'autre ne doivent jamais abandonner (aposth).\" (VIII,
49)

Enfin, sur la GNOSE décriée par les ignorants et les envieux :

\"Celui qui enseigne la doctrine chrétienne ressemble à celui qui promet la guérison des corps en détournant de
consulter les médecins compétents de peur d'être alors convaincu par eux d'ignorance. (Il cherche) refuge près de
petits enfants et de rustres stupides en leur disant : Fuyez les médecins ; prenez garde qu'aucun de vous n'acquière
la science ; la science est un mal ; la GNOSE fait perdre aux hommes la santé de l'âme ; (on est) perdu par la
sagesse ; attachez-vous à moi ; moi seul vous sauverai ; (les médecins) tuent ceux qu'ils promettent de guérir.\" (III,
75)

\"D'ailleurs, quel mal y a-t-il donc à être cultivé, à s'être appliqué aux meilleures doctrines, à être prudent et à le
paraître ? Est-ce un obstacle à la GNOSE de Dieu ? Ne serait-ce pas plutôt une aide et un moyen plus efficace de
parvenir à la vérité ?\" (III, 49)

\"Ce n'est pas pour lui que Dieu désire être connu, c'est pour notre salut qu'il veut nous donner la GNOSE de
lui-même : pour que ceux qui la reçoivent, devenant vertueux, soient sauvés, et que ceux qui la refusent, manifestant
leur malice, soient châtiés.\" (IV, 7)

VI. LES CHRETIENS ET L'IDOLATRIE

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Le Discours Véritable de Celse
Celse signale comme ridicule la \"sagesse\" des chrétiens qui consiste à ne reconnaître dans les statues des dieux
païens que des idoles sans vie ni force. Les Anciens, répond-il, ne se sont jamais imaginé le contraire.

\"S'ils ne reconnaissent pas de divinités fabriquées de mains d'hommes, c'est qu'il n'est pas conforme à la raison que
soient des dieux les objets façonnés par des artisans tout à fait vils et de caractère misérable, souvent même
fabriqués par des gens injustes. \"S'approcher des objets inanimés comme s'ils étaient des dieux, c'est faire comme
si l'on bavardait avec des maisons.\" (5) Les Perses aussi eurent cette idée. Hérodote le raconte.\" (I, 5)

\"Tenons-nous en là ! Ils (les chrétiens) ne peuvent tolérer la vue des temples, des autels, des statues. Mais les
Scythes non plus, ni les Nomades de Libye, ni les Sères, peuple sans dieu, ni d'autres nations sans foi ni loi (6).
C'est aussi le sentiment des Perses, ainsi que le rapporte Hérodote : \"Les Perses, à ma connaissance, observent
les coutumes suivantes : ils n'ont pas l'usage d'élever des statues, ni des temples, ni des autels ; au contraire, ils
taxent de folie ceux qui le font ; la raison en est, à mon avis, qu'ils n'ont jamais pensé, comme les Grecs, que les
dieux soient de même nature que les hommes.\" Bien plus, voici à peu près ce que déclare Héraclite : \"Et encore
ces statues qu'ils prient, comme si l'on bavardait avec des maisons. Ils ne savent rien de la vraie nature des dieux et
des héros.\" Que nous enseignent-ils donc de plus sage qu'Héraclite ? Lui, du moins, insinue qu'il est stupide de prier
les statues quand on ne connaît pas la vraie nature des dieux et des héros.

Telle est la pensée d'Héraclite. Eux méprisent ouvertement les statues. Est-ce parce que la pierre, le bois, l'airain,
l'or ne peuvent par le travail de tel ou tel artisan devenir un dieu ? Bien risible sagesse ! Qui donc, à moins d'être tout
petit enfant, les prend pour des dieux et non pour des offrandes votives consacrées aux dieux et des images des
dieux ? Serait-ce qu'on ne doit point admettre des images divines parce que Dieu est d'une autre forme, comme le
pensent aussi les Perses ? A leur insu, ils se réfutent eux-mêmes quand ils disent : Dieu a fait l'homme à son image
et d'une forme semblable à la sienne. Ils conviendront bien que ces statues sont en honneur de certains êtres,
semblables ou différents de forme, mais ils pensent que ces êtres à qui elles sont consacrées ne sont pas des dieux
mais des démons, et qu'on ne doit pas rendre un culte aux démons quand on adore Dieu.\" (VII, 62)

Les idoles des païens font allusion à des énigmes. Mais qu'en est-il, demande Celse, pour l'idole des chrétiens,
Jésus ?

\"Chez (les Egyptiens), dès l'abord, on rencontre de magnifiques enclos et bois sacrés, des vestibules immenses et
beaux, des temples admirables entourés d'imposants péristyles, des cérémonies empreintes de respect et de
mystère ; mais dès qu'on entre et pénètre à l'intérieur, on y contemple, objet d'adoration, un chat, un singe, un
crocodile, un bouc, un chien...

(Les chrétiens) se moquent des Egyptiens. Cependant, ils proposent bien des énigmes qui ne méritent pas le mépris,
puisqu'ils enseignent que ce sont là des hommages rendus non à des animaux éphémères, comme le pense la
foule, mais à des idées éternelles. Tandis que c'est une sottise de n'introduire dans les explications sur Jésus rien de
plus vénérable que les boucs ou les chiens de l'Egypte.\" (III, 17-19)

Celse semble retourner contre les chrétiens l'accusation de saint Paul adressée apparemment aux Egyptiens : \"Se
vantant d'être sages, ils sont devenus fous ; et ils ont échangé la majesté du Dieu incorruptible pour des images
représentant l'homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles\" (Rom. 1, 23). Tant il est vrai que le
Dieu qu'adorent les chrétiens est représenté, encore de nos jours, par \"des images représentant l'homme
corruptible\" (les crucifix notamment). Or, l'homme supplicié n'est rien d'autre que celui qui véhicule le Logos ou
Verbe de Dieu :

\"Les chrétiens usent de sophismes quand ils disent que le Fils de Dieu est son propre Logos. Tout en proclamant

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que le Logos est Fils de Dieu, ils présentent au lieu du Logos pur et saint, un homme ignominieusement battu de
verges et conduit au supplice.\" (II, 31)

\"Et certes on les convainc manifestement de n'adorer ni un dieu, ni un démon, mais un mort.\" (VII, 68)

Les morts parlent-ils ? De quel côté est l'idolatrie ?

VII. ANGES OU DEMONS ?

Une question importante soulevée par Celse concerne la nature des êtres à qui s'adresse le culte païen. Païens et
chrétiens s'accordent à dire que ces êtres sont des démons :

\"D'abord, je leur demanderai : pour quelle raison ne faut-il pas rendre un culte aux démons ? Cependant est-ce que
tout n'est pas régi conformément à la volonté de Dieu, et toute providence ne relève-t-elle pas de lui ? Ce qui existe
dans l'univers, oeuvre de Dieu, des anges, d'autres démons ou de héros, tout cela n'a-t-il point une loi venant du
Dieu très grand ? A chaque office ne trouve-t-on pas préposé, ayant obtenu la puissance, un être jugé digne ?
N'est-il donc pas juste que celui qui adore Dieu rende un culte à cet être qui a obtenu de lui l'autorité ? Non certes,
dit-il, il n'est pas possible que le même homme serve plusieurs maîtres.\" (VII, 68)

Ces êtres, que les païens ont appelés anges, héros et démons, ont été préposés par Dieu à toutes les activités de la
vie humaine et servent comme intermédiaires entre lui et l'homme :

\"Vraisemblablement les différentes parties de la terre ont été dès l'origine attribuées à différentes puissances
titulaires et réparties en autant de gouvernements, et c'est ainsi qu'elles sont administrées. Dès lors, ce qui est fait
dans chaque nation est accompli avec rectitude si c'est de la manière agréée de ces puissances ; mais il y aurait
impiété à enfreindre les lois établies dès l'origine dans chaque région.\" (V, 25)

Pour Celse, l'argument chrétien de \"plusieurs maîtres\" ne tient pas :

\"Rendre un culte à plusieurs dieux, c'est rendre un culte à l'un de ceux qui appartiennent au grand Dieu et, par là
même, lui être agréable. Il n'est pas permis d'honorer celui à qui Dieu n'a pas donné ce privilège. Par conséquent,
l'honneur et l'adoration rendus à tous ceux qui appartiennent à Dieu ne peuvent le chagriner, puisqu'ils sont tous à
lui.\" (VIII, 2)

Les chrétiens auraient d'ailleurs du mal, avec un tel argument, à justifier leur vénération pour les anges (fêtes de S.
Michel Archange, par exemple, de S. Gabriel Archange, ou des Saints Anges Gardiens) ainsi que pour les saints qui,
au même titre que les héros païens, servent d'intermédiaires entre Dieu et l'homme. Oui, diront peut-être les
chrétiens, mais les démons honorés par les païens, notamment lors des fêtes et festins publiques, sont de faux
dieux. Veulent-ils dire que ce sont des êtres sans existence réelle, sans force ni efficacité, auxquels leurs statues
seules confèrent une apparence d'être ? Non, répond Celse, ils ont une puissance très réelle et efficace :

\"Assurément Dieu est commun à tous, est bon, n'a besoin de rien, ignore l'envie. Qu'est-ce donc qui empêche ceux
qui lui sont le plus dévoués de prendre part aux fêtes publiques ?

Si ces idoles ne sont rien, quel danger y a-t-il à prendre part au festin ?

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Le Discours Véritable de Celse
Et si elles sont des démons, il est évident qu'eux aussi appartiennent à Dieu, qu'il faut croire en eux et leur offrir
selon les lois des sacrifices et des prières pour les rendre bienveillants.

Si c'est par respect d'une tradition qu'ils s'abstiennent de victimes de ce genre, ils devraient complètement s'abstenir
de toute chair animale, comme faisait Pythagore dans son respect de l'âme et de ses organes.

Mais si, comme ils disent, c'est pour ne pas festoyer avec les démons, je les félicite pour leur sagesse de
comprendre tardivement qu'ils ne cessent d'être les commensaux des démons. Mais ils n'y prennent garde qu'en
voyant une victime immolée. Et cependant le pain qu'ils mangent, le vin qu'ils boivent, les fruits qu'ils goûtent, l'eau
même qu'ils boivent et l'air même qu'ils respirent ne sont-ils pas autant de présents des démons qui ont chacun pour
une part la charge de leur administration ?

Ou bien donc il faut absolument renoncer à vivre et à venir ici-bas, ou si on est venu à la vie dans ces conditions, il
faut rendre grâce aux démons qui ont reçu en partage les choses de la terre, leur offrir des prémices et des prières
toute sa vie, afin d'obtenir leur bienveillance...

Quoi ! Le satrape, le gouverneur, le général, le procurateur du roi de Perse ou de l'empereur de Rome, voire ceux
qui exercent les charges, offices ou services inférieurs, auraient le pouvoir de causer de graves dommages si on les
néglige, tandis que les satrapes et ministres de l'air ou de la terre n'en causeraient que de légers si on les
outrage ?...

Les chrétiens disent : voici que je me tiens devant la statue de Zeus, d'Apollon ou de quelque autre dieu, je l'injurie et
le frappe, et il ne se venge pas de moi... Mais le prêtre d'Apollon ou de Zeus dit : \"Lentement tournent les meules
des dieux, même sur les fils des fils qui naîtront dans l'avenir\" (7). En insultant leurs statues tu te moques des
dieux ; mais si tu avais insulté Dionysos lui-même ou Héraclès en personne, tu ne t'en serais peut-être pas tiré à si
bon compte... Nos dieux, du moins, se vengent sévèrement du blasphémateur, réduit pour cela à fuir et se cacher ou
à être pris et mis à mort. Faut-il énumérer tous les oracles rendus dans les sanctuaires d'une voix divine par les
prophètes et prophétesses et d'autres inspirés, hommes et femmes ; toutes les merveilles qu'on a entendues au fond
de leurs sanctuaires ; toutes les révélations obtenues des victimes et des sacrifices ; toutes les manifestations
venant d'autres prodiges ? D'autres ont bénéficié d'apparitions notoires. La vie entière est remplie de ces faits !
Combien de cités ont été bâties grâce aux oracles ou délivrées d'épidémies ou de famines ! Combien, pour les avoir
méprisés ou négligés ont misérablement péri ! Combien furent fondées de colonies sur leur ordre, et qui ont prospéré
pour avoir suivi leurs prescriptions ! Combien de princes, combien de particuliers ont dû au même motif leur succès
ou leur échec ! Combien de personnes désolées de n'avoir pas d'enfants ont obtenu ce qu'elles ont demandé et
échappé à la colère des démons ! Combiens d'infirmités corporelles ont été guéries ! Combien, en revanche, pour
avoir outragé des sanctuaires, en ont été aussitôt châtiés ! Les uns furent à l'instant frappés de démence, les autres
avouèrent leurs forfaits, ceux-ci se donnèrent la mort, ceux-là furent saisis de maladies incurables. Il y en eut même
qui furent anéantis par une voix redoutable venant du sanctuaire.\" (VIII, 21-45)

\"De deux choses l'une, comme la raison l'exige. S'ils refusent de rendre le culte habituel à ceux qui président aux
activités que voici, qu'ils renoncent à parvenir à l'âge d'homme, à prendre femme, à accepter d'avoir des enfants et à
rien faire d'autre dans la vie, mais qu'ils s'en aillent tous d'ici-bas sans laisser la moindre postérité, et qu'ainsi leur
engeance débarrasse totalement la surface de la terre. Mais s'ils entendent prendre femme, avoir des enfants,
goûter aux fruits, prendre part aux joies de cette vie et supporter les maux qu'elle implique - car la nature veut que
tous les hommes éprouvent des maux, l'existence des maux est nécessaire, et ils ne sauraient trouver place ailleurs
que dans cette vie -, alors il faut rendre aux êtres qui y président les honneurs qu'ils méritent, s'acquitter du culte dû
en cette vie jusqu'à ce qu'ils soient délivrés de leurs liens, pour ne pas sembler ingrats envers eux. Il serait en effet
injuste d'avoir part à leurs biens sans rien leur payer en retour.

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Le Discours Véritable de Celse
Qu'en ces matières même les plus minimes il y ait un être auquel a été confiée l'autorité, on peut l'apprendre des
Egyptiens. Ils disent que trente-six démons ou certains dieux de l'air ont reçu en charge le corps de l'homme
distribué en autant de parties - d'autres parlent même d'un bien plus grand nombre -, et que chacun d'eux a reçu
l'ordre de prendre en charge une de ces parties. Ils savent les noms de ces dieux dans la langue du pays :
Chnoumen, Chnachoumen, Knat, Sikat, Biou, Erou, Erébiou, Rhamanor, Rheianoor, et tous les autres qu'ils
nomment dans leur langue. En les invoquant, ils guérissent les maladies des diverses parties. Qu'est-ce donc qui
empêche d'honorer ceux-ci ou ceux-là si l'on préfère être en bonne santé plutôt que malade, avoir une vie heureuse
plutôt que misérable, échapper autant que possible aux tortures et aux supplices ?\" (VIII, 55-58)

Ces larges extraits appellent quelques remarques. Il n'est pas inutile de souligner que les Pères et docteurs de
l'Eglise - l'élite chrétienne de jadis - n'ont jamais mis en doute, eux, l'existence même des dieux païens, ni leur
efficacité. Zeus, Héra, Arès, Aphrodite, Hermès et autres Apollon n'étaient pas le fruit de l'imagination, mais
intervenaient réellement dans la vie. Seulement, ils les distinguaient du leur, appelant les uns \"démons\", l'autre,
Dieu. Cette distinction se remarque d'ailleurs aussi chez les auteurs païens. Ainsi, en se plaçant bien du point de vue
païen, Celse, dans les passages cités plus haut, distingue les dieux ou démons du \"grand Dieu\" ou \"Dieu très
grand\".

La question est de savoir si les démons méritent un culte, et cette question est liée à celle de leur rôle ou de leur
essence. Précisons qu'au départ, le mot \"démon\" n'a rien d'injurieux : étymologiquement, c'est un être \"qui sait\".
Effectivement, païens et chrétiens instruits reconnaissent que les démons savent beaucoup : prédire l'avenir, guérir
de maladies, délivrer de famines, etc., par l'intermédiaire notamment d'oracles. En général, les chrétiens refusent de
les honorer sous prétexte qu'ils seraient essentiellement méchants (ce qui a fini par attacher au terme \"démon\" une
connotation négative), et qu'honorer les démons reviendrait à servir les ennemis de Dieu.

L'attitude des chrétiens vis-à-vis de la démonologie semble avoir quelque chose d'ambigu et de confus. D'une part,
ils ont renié et relégué plus ou moins dans l'oubli les démons, héros et anges des païens. D'autre part, ils vénèrent
les saints, les anges, archanges, chérubins, puissances, etc., qui sont préposés exactement aux mêmes activités de
la vie humaine, les uns donnant la guérison, les autres annonçant l'avenir, etc. Si leurs activités, leurs bienfaits, leurs
dons sont les mêmes, quelle différence y a-t-il entre les anges des chrétiens et les démons des païens ? Dira-t-on
que les anges ne se vengent pas du mépris, de la négligence ou de l'ingratitude qu'on pourrait leur témoigner ?

Une fois de plus Celse ne voit pas en quoi consiste cette prétendue différence :

\"Si vous parlez d'anges, qu'entendez-vous par eux, des dieux ou une autre espèce ? Une autre espèce
vraisemblablement : les démons.\" (V, 2)

Celse parle-t-il d'autre chose que des anges gardiens quand il dit :

\"Les sages de la Grèce disent que les démons ont reçu en partage l'âme humaine dès la naissance.\" (III, 34)

\"Il faut donc croire que les hommes ont été confiés à la garde de certains geôliers de cette prison.\" (VIII, 53)

\"Comme s'il était admissible que... ceux qui prédisent avec tant de clarté et d'éclat pour tout le monde, par qui sont
dispersés les pluies, les chaleurs, les nuées, les tonnerres que les Juifs adorent, les éclairs, les fruits et tous les
produits de la terre, ceux par qui Dieu se révèle à eux, les hérauts les plus manifestes d'en haut, les véritables anges
célestes, on les tienne pour rien !\" (V, 6)

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Le Discours Véritable de Celse
La discrimination des chrétiens vis-à-vis des démons, sous leur dénomination païenne, semble à première vue se
justifier par les définitions que Celse en donne : ce sont des \"ministres de l'air\" ou des \"dieux de l'air\", dit-il plus
haut. Cela rappelle singulièrement \"le prince de la puissance de l'air\" dont parle saint Paul (Eph. 2, 2). Ce \"Prince
du monde\" , esprit du mal, est bien celui qui dirige ce monde. Comment l'honorer, lui, et ses légions de démons ?

La réponse de Celse est remarquable : les chrétiens prétendent ne pas les honorer lorsqu'il y a un festin en leur
honneur. Mais ces démons sont dans \"l'air même qu'ils respirent\", dans leur boisson, leur nourriture, bref, influent
sur l'homme entier jusque dans son être le plus intime. Ou faudrait-il s'imaginer qu'ils n'ont aucun pouvoir sur lui, s'il
se contente de ne pas les honorer par des festins ?

En fait, Celse démontre que, venus dans ce bas-monde, les hommes sont tout à fait livrés au pouvoir des démons et
dépendent d'eux en tout. C'est l'enseignement même de la Chute chez les chrétiens. De même que l'homme a tout
intérêt à ne pas susciter la colère d'un supérieur parmi les hommes (général, gouverneur, etc.), de même en est-il
pour les démons. Les servir, dans cette vie, est utile, nous évite des ennuis et nous apporte des bienfaits.

Autre point important : ces bienfaits réels (guérisons, etc.) que donnent les démons, dit Celse, ne doivent pas être
regardés comme de véritables biens. Ceux-ci dépendent de Dieu seul :

\"Il faut toutefois, quand on s'unit à des démons, prendre garde qu'on ne soit absorbé par le culte à leur rendre (8) et
que par amour du corps on ne se détourne des biens supérieurs et on ne soit retenu loin d'eux en les oubliant.
Peut-être ne faut-il pas refuser de croire les sages : ils disent que la plupart des démons terrestres, absorbés dans la
génération, rivés au sang et au fumet de graisse, liés par les incantations et d'autres pratiques de ce genre, ne
peuvent rien de mieux que de guérir les corps, prédire leur destinée prochaine à l'individu et à la cité, et que leur
science et leur puissance ne s'étendent qu'aux activités mortelles.

Il faut donc rendre des honneurs religieux à ces êtres dans la mesure où c'est notre intérêt, car la raison n'exige pas
de le faire sans réserve...

Quant à Dieu, il ne faut jamais le quitter d'aucune façon, ni jour ni nuit, ni en public ni en privé, en toute parole et en
toute action d'une manière continue. Mais que, dans ces activités ou sans elles, l'âme ne cesse d'être tendue vers
Dieu.\" (VIII, 60-63)

Tout païen qu'il est, Celse semble enseigner exactement la même doctrine que les chrétiens, mais en reprochant à
ceux-ci de se défier des démons. La réaction des démons, dit-il, sera peut-être lente, mais certaine. Car ne recevant
pas ce qu'ils demandent, ne viendront-ils pas le chercher de force un jour ? Ajoutons, quant à nous, cette
recommandation biblique : \"Tu ne mépriseras pas les dieux !\" (Ex., 22, 27)

Celse paraît bien faire la part des choses : le seul bien réel - que les chrétiens identifieront à la Résurrection - n'est
pas conféré par les démons.

En fin de compte, on peut se demander pourquoi les chrétiens ont dénoncé le culte des démons pour le remplacer
plus tard par celui des anges, pourtant si semblables aux démons. Pour Celse, la raison en est politique :

\"En vérité, celui qui affirme qu'un seul être a été appelé seigneur, en parlant du dieu, commet une impiété : il divise
le Royaume de Dieu et y introduit la révolte, comme s'il y avait une faction et un autre dieu son adversaire.\" (VIII, 11)

\"De là chez eux, cette défense de servir deux maîtres : pour maintenir leur faction groupée autour de (Jésus) seul.\"

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Le Discours Véritable de Celse
(VIII, 15)

Si nous avons tellement insisté sur la question des démons, c'est pour illustrer à quel point pour Celse, Dieu,
Royaume de Dieu, anges et démons, leur rapport avec les hommes, sont des questions familières, qu'il explique
comme l'aurait fait n'importe quel chrétien. On peut donc légitimement se demander si ce n'est pas une véritable
supercherie que de prétendre que l'enseignement chrétien ait apporté, sur ces points (et par conséquent, sur
d'autres !), quoi que ce soit de neuf. Nous connaissons déjà la réponse de Celse : le véritable enseignement chrétien
n'est pas neuf ; il est traditionnel.

A. Lynxe

NOTES

(1)La traduction proposée des extraits tirés du Contre Celse est celle de Marcel Borret, parue chez Les Editions du
Cerf, collection Sources Chrétiennes. Nous avons çà et là modifié la traduction, entre autres pour relier entre eux les
extraits d'un même discours qu'Origène interrompt pour le commenter.

(2)\"Sans raison\" : car il est dit (Ex. 22, 27) : \"Tu ne mépriseras pas les dieux.\"

(3)Cfr Homère, Iliade, II, 205.

(4)Allusion à Platon, Lettres, VII, 341e.

(5)Citation d'Héraclite.

(6)La pointe est mordante !

(7)Cfr Homère, Iliade, XX, 308.

(8)Avertissement peut-être comparable chez saint Paul : \"Qu'aucun homme ne vous fasse perdre la palme du
combat, par affectation d'humilité et par le culte des anges\" (Col., 2, 18).

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