Vous êtes sur la page 1sur 8

« POUR LA GLOIRE DE DIEU ET LE SALUT DU MONDE »

VATICAN II ET LA LITURGIE

Une étude de la Constitution Conciliaire sur la Liturgie (Sacrosanctum Concilium) est sans doute
plus nécessaire que jamais. De tous les documents du Concile, celui-ci est certainement le plus
méconnu. En effet, les vagues successives de la réforme liturgique qu’elle a engagée, puis un
certain reflux, à partir des années 80, devant les erreurs et les dérives que son application, souvent
maladroite, avait provoquées, ont empêché la plupart des catholiques engagés bon gré mal gré dans
cette aventure de se mesurer directement et sereinement avec le texte du Concile. C’est pourquoi ils
continuent à lui prêter des intentions qui n’étaient pas les siennes et des positions qu’il n’a pas
défendues. Combien de gens, par exemple, croient de bonne foi que le Concile s’est prononcé sur la
manière de communier (à genoux ou debout, dans la main ou sur les lèvres) ou qu’il a réglé la
question de l’orientation de l’autel, alors qu’il n’en est rien ?
Plus gravement, cet aspect essentiel de l’œuvre conciliaire a été sans doute plus que d’autres
déformé par une vision manichéenne largement répandue dans bien des milieux : ou bien, avant,
tout était noir, hypocrite, contraignant et le Concile est l’acte de naissance d’une religion enfin
éclairée, ou bien on a irrémédiablement perverti la sainte religion qui jusque-là se conservait malgré
les attaques du temps. On ne pourra sortir de l’impasse, sur ce point comme sur d’autres d’ailleurs,
qu’en acceptant de relire la Constitution « dans la tradition de l’Église », comme nous y a invité
Jean-Paul II, en accueillant les approfondissements qu’elle contient incontestablement par rapport à
l’enseignement antérieur, en repérant les réorientations qu’elle indique, en profitant aussi de
l’expérience qui est la nôtre quarante ans plus tard pour mettre en perspectives ses diverses
affirmations et reconnaître son apport durable au-delà des affirmations liées à la conjoncture.

1. Le contexte : le climat des années cinquante et l’attente d’une réforme


2. Le texte du Concile : son objectif et sa rédaction
3. L’apport du texte conciliaire : à la recherche d’un point d’équilibre

Vatican II et la liturgie 1 www.ceremoniaire.net


1. Le contexte : le climat des années cinquante et l’attente d’une réforme

On mesure mal aujourd’hui l’ébullition qui a préparé le document conciliaire et les réformes qui ont
suivi. Dans toute l’Église catholique, la question liturgique était posée à tous les niveaux, des
évolutions plus ou moins radicales étaient attendues, dont on espérait un regain de participation des
fidèles et, à terme, une ouverture sur les foules déchristianisées 1.
L’histoire du « mouvement liturgique », parfois appelé « renouveau liturgique » (par ressemblance
avec le « renouveau biblique » ou le « renouveau patristique », datés, eux, des années de l’immédiat
avant-guerre), sort des limites du présent article. Ce mouvement remonte en réalité beaucoup plus
haut et doit être associé aux intuitions de Dom Guéranger, le fondateur de Solesmes, en incluant
d’autres expériences monastiques comme celles de Maria Laach en Allemagne, par exemple. Mais,
pour faire bref, on peut dire que l’évolution perceptible dans les années 30 en France et dans
quelques autres pays d’Europe occidentale, consiste en un retour encore timide de la piété
catholique vers la liturgie. Jusque là, le renouveau spirituel du 19e siècle s’était porté massivement
vers ce que l’on peut appeler les dévotions : chapelets, processions, expressions variées du culte des
saints, avec force saluts du Saint Sacrement etc… Dans les séminaires, par exemple, le chant de
l’office divin était encore presque inconnu dans le premier tiers du 20e siècle, on lui préférait des
paraliturgies assez sentimentales, destinées à former le cœur du futur prêtre dans l’intimité de Jésus
et de Marie. Les diacres (seuls tenus au bréviaire) recevaient une formation simplement destinée à
leur permettre de s’y retrouver dans les rubriques d’un office qu’ils auraient surtout à dire en privé,
une fois devenus prêtres diocésains.
La réappropriation de la grande prière liturgique de l’Église par le peuple chrétien et ses pasteurs
était un projet grandiose. Certes celle-ci n’avait pas disparu, elle était présente dans les monastères,
elle existait en principe dans les cathédrales autour de l’évêque, la grand’messe paroissiale, malgré
ses déformations, en portait la trace encore vivante. La première urgence parut de la rendre
accessible au plus grand nombre, en l’expliquant et en en fournissant les textes. L’année Liturgique
de Dom Guéranger avait frayé la voie à une présentation intelligente et valorisante de la liturgie, de
nombreux missels « expliqués », « commentés », « bibliques » suivirent cette voie. On reste frappés
de la richesse de ces livres qui donnaient aux catholiques un accès privilégié aux textes et aux rites,
avec des explications historiques et doctrinales, souvent de grande valeur.
Dans le même temps, les expériences pastorales issues notamment de la guerre et des mouvements
de jeunesse (on pense à l’essor du scoutisme) influaient sur la liturgie. La messe en plein air dans
les camps, la messe « dialoguée », « lue », souvent commentée, même si elle ne changeait pas en
apparence le rituel immuable, privilégiait une forme de célébration où le contact direct entre le
célébrant et les assistants passait avant la solennité des rites et l’exactitude d’un programme musical
fixé a priori.
La fin de la deuxième guerre mondiale vit la convergence de ces différentes expériences dans ce qui
devint, au moins en France et Allemagne, une « pastorale liturgique » officielle sous la
responsabilité des évêques, avec congrès, secrétariat, publications etc… Le courant fut assez fort
pour créer le sentiment qu’il fallait faire quelque chose, non seulement pour améliorer la
participation à la liturgie, mais pour rendre la liturgie elle-même mieux adaptée, plus recevable par
le peuple chrétien. Des expériences eurent lieu, comme celles autour de la Vigile pascale, qui
donnaient le sentiment d’un salutaire retour aux sources.

1
On consultera sur ce sujet avec profit l’article de P.M. Gy « Situation historique de la Constitution », dans
La Liturgie après Vatican II (sous la direction de J.P. Jossua et Y. Congar), Coll. Unam Sanctam 66, Paris
Cerf 1967. pp. 111-126. La plupart des acteurs de ces années ont laissé des mémoires qu’il est maintenant
possible de consulter (Mgr Antonelli, Mgr Bugnigni, celles du P. Bouyer sont encore à paraître).
Vatican II et la liturgie 2 www.ceremoniaire.net
Le besoin de réformes fut ressenti à Rome même, où le Pape Pie XII, en 1947, avait consacré une
encyclique entière à la liturgie (Mediator Dei), – une vraie nouveauté dans le genre ! L’année
suivante était fondée une commission préparatoire en vue d’une réforme générale de la liturgie.
Entre 1951 et 1956 paraissaient les documents réglant la réforme des offices de la Semaine Sainte,
point de départ hautement symbolique, puisque les offices solennels des Jeudi, Vendredi et Samedi
Saints, à la fois les plus riches et les plus complexes de toute l’année, étaient regardés à bon droit
comme un trésor insuffisamment accessible aux catholiques, ne fût-ce qu’à cause de l’heure
matinale de leur célébration. Les principes qui présidèrent à la réforme : vérité de l’heure,
cohérence du rite, lisibilité de la progression furent d’une certaine manière ceux-là mêmes qu’on
retrouvera, quinze ans plus tard, dans les différentes réformes de la liturgie de la messe, de l’office
et des sacrements. Ils reposaient sur la conviction que l’autorité centrale de l’Église, responsable
unique de la liturgie dans l’Église latine depuis le Concile de Trente, pouvait en changer, si besoin
était, tout ou partie pour correspondre aux nécessités de l’heure et au bien spirituel des fidèles. La
même voie autoritaire avait prévalu pour la réforme très contestée du bréviaire par saint Pie X en
1911. Mais, pour la plupart des acteurs du moment, elle ne posait pas de problème. Restait à en
déterminer le champ et l’ampleur.
Et c’est là que s’affrontèrent pendant une décennie les partisans et les adversaires de la
concélébration sacramentelle, de l’usage des langues vivantes pour l’ordinaire et le propre de la
messe, de la communion sous les deux espèces etc…, dans des débats où Rome intervint souvent
pour rappeler les principes doctrinaux, tout en laissant ouverte la porte à des changements
ultérieurs.
On comprend dans ces conditions que l’introduction d’un schéma de Sacra Liturgia parmi les
thèmes à aborder par le futur Concile œcuménique convoqué par le pape Jean XXIII ait paru
normale, malgré la nouveauté du sujet.

2. Le texte du Concile : son objectif et sa rédaction

La constitution Sacrosanctum Concilium sur la Liturgie fut le premier texte à être voté au Concile,
puisqu’elle fut promulguée dès le 4 décembre 1963. Paul VI, devenu pape entre temps, ne manqua
pas de saluer le fait et d’y voir la reconnaissance de la primauté de la prière, parmi toutes les tâches
assignées à l’Église : « l’Église est une société religieuse ; elle est une communauté de prière ; elle
est un peuple chez qui la foi et la grâce font fleurir la vie intérieure et spirituelle ». Loin de remettre
en cause l’importance du culte divin, les Pères voulaient seulement donner à la prière « plus de
pureté et d’authenticité », la « rapprocher de ses sources de vérité et de grâce », et ainsi lui
permettre de « devenir le patrimoine spirituel du peuple chrétien ».
La relative rapidité avec laquelle le texte fut voté ne signifie pas qu’il ne fut pas âprement discuté.
Le schéma élaboré par la commission préconciliaire après consultation de l’épiscopat du monde
entier fut plusieurs fois remanié. Lors des débats d’octobre et novembre 1962 on a recensé près
d’un millier d’interventions orales et de remarques écrites. La question de la langue liturgique et
celle de la concélébration furent, comme on pouvait s’y attendre, parmi les plus débattues, celles
relatives à l’office divin ou à la musique liturgique retinrent beaucoup moins l’attention.
Il s’agit d’une « constitution dogmatique » et non d’un simple décret, c’est-à-dire que le texte, à
l’instar de ceux consacrés à l’Église (Lumen Gentium) ou à la Révélation (Dei Verbum), a une
intention doctrinale marquée et ne se présente donc pas d’abord comme un programme de réformes.
Concourt à cet objectif le fait que les dites réformes ne peuvent s’appliquer qu’à l’Église latine
(celle qui dépend de la juridiction directe de Rome), puisque les Églises orientales entrées dans la
Vatican II et la liturgie 3 www.ceremoniaire.net
communion de l’Église catholique (Église gréco-catholique d’Ukraine, Église maronite du Liban,
Église melkite du Proche-Orient, Église copte-catholique etc…) ont en principe le même rite que les
Églises correspondantes restées séparées de Rome (Église orthodoxe russe, grecque etc…).
Appliquer unilatéralement des réformes à la liturgie de ces Églises aboutirait à creuser encore le
fossé avec les « Églises-sœurs », comme on dira un peu plus tard. D’ailleurs, aucune revendication
de même ampleur que celles enregistrées en Occident ne s’était fait sentir pour réclamer une
quelconque réforme de ces rites, fixés depuis longtemps dans un invariant qui n’excluait pourtant
pas la souplesse. Si l’Église toute entière réunie en Concile réfléchit sur sa liturgie, ce ne peut donc
être qu’à un niveau de principes qui se situe d’emblée au delà de la distinction des rites, même s’il
faudra en venir, à la fin, à fixer des « normes pratiques » applicables principalement au rite romain
(SC n. 4).

Le style du document, encore une fois le premier à franchir le cap des discussions, retient tout de
suite l’attention. Il ne s’agit ni d’un traité de théologie, ni d’un texte juridique, le ton est d’abord, au
début de chaque section, celui d’une élévation dans la veine biblique et patristique, il s’agit de
reconnaître la place de la liturgie au cœur du mystère divino-humain qui constitue l’Église : « en
elle, ce qui est humain est ordonné et soumis au divin ; ce qui est visible à l’invisible ; ce qui relève
de l’action à la contemplation ; et ce qui est présent à la cité future que nous recherchons » (n. 2).
Les références sont avant tout bibliques (quatrième évangile, épître aux Éphésiens, Hébreux etc…),
mais aussi empruntée à la liturgie elle-même : on retiendra surtout l’admirable formule citée au n. 5
et prise au sacramentaire léonin qui déclare que par l’Incarnation du Fils « la plénitude du culte
divin est entrée chez nous ».
La dépendance du texte conciliaire vis-à-vis de l’Encyclique de Pie XII Mediator Dei est évidente,
de nombreuses expressions de l’Encyclique sont citées sans guillemets et sur bien des points la
doctrine est la même : la liturgie est une œuvre du « Christ total » (tête et membres), c’est toute
l’Église qui unie à son chef présente de par le monde une offrande pure. Les rites ne valent donc pas
seulement comme œuvre prescrite, requise par l’obéissance, et moins encore à cause de leur effet
subjectif sur ceux qui y participent, ils rendent présent dans l’histoire l’acte essentiel de
glorification du Père pour lequel le Christ est venu sur terre. Celui-ci trouve son point culminant
dans l’eucharistie, où se rejoignent l’oblation du Christ et celle de son Corps mystique. La
« participation » du peuple saint n’est donc pas facultative.
Néanmoins la différence de ton est sensible, là où Pie XII assortissait chaque affirmation ou presque
d’une mise en garde contre des erreurs ou des gauchissements, le texte conciliaire déploie
sereinement son propos sans paraître soupçonner les écueils qu’il côtoie. D’un autre côté, on
remarque que Sacrosanctum Concilium est plus sensible au contexte historique et à ses
implications. Les vérités ne sont rappelées que pour amener à la prise de conscience d’une évolution
générale, laquelle à son tour amène à la nécessité de prendre certaines mesures. Ce sera le thème de
la « restauration » et du « progrès » sur lequel nous reviendrons. Mais notons que, même sur ce
terrain, le Concile retrouve des préoccupations qui étaient celles de Pie XII, soucieux dans Humani
Generis (1950) de marquer la légitimité d’un retour aux sources, sans pour autant gommer l’apport
des générations ultérieures.
Après le préambule qui donne les motifs qui amènent le Concile, dans son œuvre de renouveau
général de la vie chrétienne, à se pencher sur la liturgie, le premier chapitre, le plus développé, traite
précisément de la réforme à apporter, de ses raisons et de ses normes. Les motifs sont pris à
l’essence même de la liturgie qui, étant la prière d’un peuple rassemblé, doit pouvoir être vécue
pleinement par tous ses membres. Or, pour y parvenir, il est certes nécessaire de l’expliquer pour en
faciliter l’intelligence (comme l’a tenté le mouvement liturgique des années 30). Mais une réforme
de la liturgie elle-même est devenue nécessaire. Mais elle ne peut être menée de façon anarchique,
c’est pourquoi des normes sont édictées, qui sont partagées en quatre rubriques :

Vatican II et la liturgie 4 www.ceremoniaire.net


a. normes générales (qui a autorité sur la liturgie, quelle place à la nouveauté, rôle de la
Sainte Écriture) ;
b. normes tirées du caractère hiérarchique et communautaire de la liturgie (souhait
d’une célébration commune et le moins privée possible, où chacun participe à sa
place, le Peuple de Dieu y étant officiellement partie prenante) ;
c. normes tirées du caractère didactique et pastoral de la liturgie (nécessaire
compréhension des rites et des paroles, place de l’instruction au cours de la liturgie
elle-même, question de la langue liturgique) ; enfin
d. normes pour l’adaptation et aux conditions des différents peuples.
Suivent des instructions pour la mise en œuvre pratique dans le cadre des paroisses et des diocèses.
Reste à appliquer le principe de base à chacun des grands domaines de la liturgie : eucharistie,
sacrements, office divin, année liturgique, musique, arts sacrés. Dans chaque chapitre, le procédé
est à peu près le même : exprimer le mystère qui est en jeu, puis indiquer les améliorations possibles
et souhaitables pour rendre les fidèles plus conscients et plus participants à l’action liturgique. Ne
pouvant entrer dans chacun de ces domaines, nous allons nous efforcer maintenant, en nous tenant
aux généralités, de voir ce qui constitue l’apport permanent du texte conciliaire.

3. L’apport du texte conciliaire : à la recherche d’un point d’équilibre

Pour saisir tout l’intérêt du texte conciliaire, il faut à notre avis se mettre en garde contre une lecture
qui campe en opposition des termes qu’il s’agit au contraire de rapprocher : le présent et le passé,
l’éternel et l’évolutif, la piété privée et la célébration communautaire, le culte tourné vers Dieu et la
dimension pastorale de la liturgie etc… Comme le Concile a abouti, de fait, à une accentuation
passablement différente de celle qui avait eu cours jusque là dans l’Église catholique, on en a déduit
trop vite que cette accentuation était son fait et son objectif principal, alors que son propos était
beaucoup plus de rééquilibrer, de retrouver la note juste, la synthèse catholique, qu’une
accentuation inverse avait trop longtemps masquée. Pour dire la chose en un mot, la liturgie nous
rapproche de l’essence surnaturelle de l’Église, le danger est toujours de « naturaliser le
surnaturel », de le ramener à un terme plus facile à comprendre, que nous avons l’illusion de
maîtriser, mais qui finalement nous éloigne de l’inépuisable richesse du Don de Dieu.
Partons du côté évolutif de la liturgie, qui semble si affirmé à Vatican II, alors que toute une
apologétique du 19e siècle, dans la suite de Chateaubriand, se plaisait à marquer le côté intangible
des rites échappant à l’usure du temps. Le n. 21 nous enseigne qu’il y a certes dans la liturgie une
partie qui est « immuable », celle qui est d’institution divine, mais qu’il y en a d’autres qui
sont « sujettes à changement », qui « peuvent varier et même le doivent », « s’il s’y est introduit des
éléments qui correspondent mal à la nature intime de la liturgie, ou si ces parties sont devenues
inadaptées ». Passons sur le deuxième critère qui est assez vague (inadapté à quoi ?), le premier est
de toute première importance, c’est celui qui avait depuis toujours présidé aux révisions des livres
liturgiques : éliminer les éléments étrangers au véritable esprit de la liturgie.
La réforme envisagée par le Concile est désignée, dans le titre de la première partie, comme
« restauration » et « progrès » de la liturgie. Autant le deuxième terme est inconnu de la tradition
liturgique (et sera d’ailleurs peu repris dans le texte), autant le premier a un passé incontestable. Au
cours de l’histoire, bien des réformes ont été menées au nom d’un retour, vrai ou supposé, à la
pureté des origines, à la « simplicité romaine », à l’âge d’or de la liturgie romaine etc… la période

Vatican II et la liturgie 5 www.ceremoniaire.net


de référence variant d’ailleurs beaucoup, des temps apostoliques (sur la liturgie des quels on est
vraiment très peu renseigné !) jusqu’à l’apogée des grandes basiliques (le temps de saint Léon),
voire même le siècle suivant qui vit l’activité de saint Grégoire le grand. Le concile n’entre pas dans
ces discussions, le thème de la restauration, avec son corollaire, la nécessité d’expurger les rites des
additions et des boursouflures, est là pour montrer qu’il ne s’agit pas tant de suivre l’évolution des
mœurs et des sensibilités, dans une recherche toute humaine d’adaptation, que de retrouver le roc de
la grande tradition de l’Église, plus large et plus profonde que chacune de ses expressions
historiques.
L’immobilisme érigé en principe est faux et finalement destructeur de ce qu’il prétend conserver.
La totale fixité n’a jamais existé, même dans les temps où la codification avait atteint un point
extrême (entre le Concile de Trente et les approches de Vatican II). Il n’est que d’entendre les
soupirs de certains liturgistes des années 50 pour comprendre que beaucoup d’usages s’étaient
établis dans la Sainte Église qui ne rappelaient que de loin les règles du Cœremoniale Episcoporum
en vigueur ; la messe dialoguée s’était introduite, nous l’avons dit, en total décalage avec les
anciennes formes. Et que dire des périodes plus anciennes qui avaient vu l’émergence d’usages
variés, propres à des ordres ou des diocèses, et qui, peu à peu, s’étaient imposés sur des aires
géographiques plus larges, avant de devenir, dans certains cas, le bien de l’Église latine toute
entière ? Pour remonter plus loin encore, comment rendre compte de l’existence d’une pluralité de
rites aujourd’hui reconnus par l’Église, sans penser qu’un canevas primitif avait été repris de
différentes façons dans les grandes métropoles de l’antiquité chrétienne, non sans l’intervention de
certaines personnalités marquantes de l’Église (c’est pourquoi on parle d’une liturgie de saint Basile
ou de saint Jean Chrysostome) ? Ce mouvement d’émergence progressive avait d’ailleurs toujours
été corrigé par un mouvement contraire de retour aux sources, de purification des ajouts non
suffisamment coordonnés à l’ensemble. Le refus de faire appel à une saine évolution ne peut aboutir
qu’à sacraliser des habitudes ou des oublis.
Le Concile Vatican II devait sans doute être plus sensible à cet aspect des choses qu’on ne l’avait
été jusque là pour deux raisons : le progrès des études historiques qui permettait de disposer sur
bien des points des antécédents de la liturgie romaine codifiée à la fin du Moyen Age et au XVIe
siècle, mais surtout la conscience plus vive qu’il prenait du côté pérégrinant de l’Église, comme le
dit la Constitution Lumen Gentium (n. 48) : « dès ici-bas l’Église est auréolée d’une sainteté
véritable (…), mais tant qu’il n’y aura pas de nouveaux cieux et de terre nouvelle où habite la
justice, l’Église voyageuse portera, dans ses sacrements et dans ses institutions, qui appartiennent à
l’ère présente, le reflet de ce monde qui passe ».
Pour autant, le document conciliaire est loin de cautionner l’évolutionnisme qu’on serait tenté de lui
prêter, le souhait que « soit maintenue la saine tradition » (n. 23) est mieux qu’une clause de style.
Les barrières mises à l’invention débridée, le souhait d’une étude sérieuse avant chaque
changement, même si dans la réalité ils n’ont pas réussi à endiguer les erreurs, prouvent que
l’intention n’était pas de livrer le patrimoine à l’encan. Mais il est certain qu’il a fallu l’expérience
des années qui ont suivi pour qu’on comprenne toute la différence qu’il y avait entre l’œuvre de
restauration souhaitée par le concile et les expériences évolutives auxquelles on s’est livré. On
comprend mieux aujourd’hui qu’un véritable progrès du sens liturgique s’adapte mal à des
mutations trop rapides et à l’impression d’un mouvement jamais achevé ; les rites ont besoin d’une
patine que seul confère le travail du temps. Même si tout dans la liturgie a été un jour composé par
un homme, il n’est pas bon que la main de l’artisan se voie trop, surtout quand son œuvre ressemble
à du bricolage dont les intentions didactiques, ou même quelquefois polémiques, se révèlent vite.
De plus, il n’est pas sûr qu’en écartant trop vite certaines formes jugées redondantes ou superflues,
on n’ait pas perdu quelque chose de la richesse qui y était déposée. Et cela aussi, il faudra pouvoir
le récupérer.

Vatican II et la liturgie 6 www.ceremoniaire.net


Non moins décisive est la question de la participation. Bien que le thème ne soit pas nouveau (il
avait déjà inspiré les interventions du pape saint Pie X, notamment le Motu Proprio de 22 novembre
1903, dont on célébra le soixantième anniversaire durant le Concile), il a paru comme l’une des
revendications majeures de Vatican II, par laquelle s’est engouffrée dans la suite une quantité
d’évolutions de détail qui ont changé complètement le style de la célébration des offices
catholiques : désir de tout entendre des paroles prononcées par le prêtre, abandon du latin et de tout
chant savant qui pourrait être réservé à un chœur spécialisé, répartition du maximum de fonctions
entre tous les participants, y compris pour des fonctions ministérielles comme la lecture ou la
distribution de la sainte communion, simplification des rites pour en faire disparaître tout ce qui
pourrait n’être pas immédiatement saisissable par le public concerné etc…
Avant de nous demander si cette évolution était bien celle que visait le Concile quand il parlait de
participation « pleine, consciente et active » (n. 14), il faut nous pencher sur les motifs qui l’ont
amené à mettre ainsi l’accent, de façon extrêmement forte, sur la participation des simples fidèles à
l’action liturgique, pour en faire les acteurs et non plus seulement les bénéficiaires d’un œuvre
accomplie par des clercs. Ceci est évidemment préparé par la réflexion sur le sacerdoce commun
des baptisés, qui aura son aboutissement dans la Constitution Lumen Gentium : « les fidèles, en
vertu de leur sacerdoce royal, ont part à l’offrande eucharistique » (n. 10), mais dont Pie XII avait
déjà posé les bases en affirmant dans Mediator Dei : « l’offrande du peuple aussi appartient au culte
liturgique lui-même » (Denz. 3852). La nouveauté du texte conciliaire est de prévoir une mise en
œuvre concrète de cette vision de foi, dont on peut penser qu’elle n’a jamais été absente de la
conscience de l’Église : il stipule par exemple que « dans la révision des livres liturgiques, on
veillera attentivement à ce que les rubriques prévoient aussi le rôle des fidèles » (n. 31), celui-ci ne
sera donc plus seulement sous-entendu, alors qu’on réglerait soigneusement le rôle des officiants.
Dans le cadre de la messe, on officialise l’homélie, comme acte d’enseignement à chaque fois que
c’est possible (n. 52), on prévoit une « prière des fidèles » pour donner forme à la supplication du
peuple de Dieu (n. 53), on encourage la communion des fidèles au cours de la messe, comme
participation plénière au sacrifice du Christ (n. 55), et on règle la question de la langue liturgique,
dans le but de permettre à tous de s’associer par le chant et les réponses à la prière de l’Église
(n. 54).

Par le fait même, le Concile prend tout simplement acte du fait que la liturgie est faite pour des
fidèles concrets, et qu’elle n’est pas une mécanique rituelle, fonctionnant en circuit fermé et qui
vaudrait pour elle-même : rencontre de l’objectivité du don de Dieu et de la subjectivité humaine,
elle a pour mission de soulever cette dernière et de l’amener au devant de la Lumière et de la Vie
qui lui viennent d’en haut. Il lui faut donc tenir compte des conditions concrètes de ce "peuple", de
cette "assemblée", comme on va commencer à dire (ecclesia, église, en son sens étymologique),
sans pour autant renoncer à la faire évoluer pour qu’elle entre dans la plénitude du Mystère de Dieu.
Ce côté pédagogique, pastoral de la liturgie avait pu paraître occulté par une attention exclusive
portée à l’exactitude et à la dignité du rituel, en réalité il n’avait jamais pu être totalement oublié. En
le mettant en avant, le Concile ne faisait que rééquilibrer ce qui devait l’être.
Mais il n’oublie pas l’autre versant, même s’il ne le met pas autant en avant, sans doute parce qu’à
l’époque ce dernier était plus évident que maintenant. Ainsi, quand nous ouvrons le paragraphe sur
les "normes tirées de la nature didactique et pastorale de la liturgie" (n. 33), trouvons-nous la phrase
suivante bien révélatrice de l’intention générale : « bien que la liturgie soit principalement le culte
de la divine majesté, elle comporte aussi une grande valeur pédagogique pour le peuple fidèle » (la
note ici attachée renvoie aux décrets du Concile de Trente). On peut penser que, quelques décennies
plus tard, il faudrait redire le même enseignement, mais en inversant les termes, tant l’insistance est
allée dans l’autre sens : « bien que la liturgie comporte une grande valeur pédagogique, il ne faut
pas oublier qu’elle est principalement le culte de la divine majesté »…

Vatican II et la liturgie 7 www.ceremoniaire.net


La valeur de la liturgie ne se limite évidemment pas à la participation de l’assemblée. Le Concile
sait fort bien que la messe offerte même en l’absence de fidèles a une valeur infinie, c’est pourquoi
il préserve le droit de chaque prêtre de dire la messe privément (n. 57 §2, 2). Certes, il est parfois
nécessaire, pour intéresser une catégorie de fidèles à l’action liturgique, de donner à ceux-ci un rôle
et une place, et, après tout, l’Église l’a toujours fait (en faisant appel, par exemple, aux artistes, ou
en réservant aux autorités civiles une place particulière), mais on ne fait grandir personne en
réduisant l’acte sacré par excellence qui nous unit à Dieu à être un prétexte pour mettre en avant
Monsieur ou Madame un tel. Il n’est pas possible que la participation enseignée par le Concile ait
voulu dire cela : les fidèles ne sont pas des enfants qu’il faudrait amuser en leur donnant "quelque
chose à faire" pendant le Saint Sacrifice, il suffit de relire le n. 48 pour s’en convaincre : « L’Église
se soucie d’obtenir que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi (la messe) comme des
spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils
participent consciemment, pieusement et activement à l’action sacrée, soient formés par la Parole
de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâce à Dieu ; qu’offrant la victime
sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi ensemble avec lui, ils apprennent à
s’offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés par la médiation du Christ dans l’unité
avec Dieu et entre eux pour que, finalement, Dieu soit tout en tous ». C’est à cette hauteur-là que se
situe le souhait d’une meilleure participation. L’équivoque sur le mot "active" (en latin actuosa) a
été depuis longtemps soulignée : la participation est active parce qu’elle mobilise tout l’homme
intérieur dans ses facultés, et non parce qu’elle réclamerait qu’il "fasse quelque chose" ou qu’il
s’exprime pendant la messe ! 2
Là encore, le recul du temps nous permet de mieux cerner l’objet du document conciliaire, en
évitant de le confondre avec ses contrefaçons. Nous savons mieux à présent le danger que court la
liturgie quand elle est livrée sans réserve à une interprétation constamment « pastorale ». Il ne faut
sans doute pas renoncer pour autant à faire participer les fidèles, mais il s’agit de les mener jusqu’au
sanctuaire secret où l’on accède avec crainte et tremblement. Il ne faudrait pas que l’aplatissement
auquel a conduit la volonté de rendre tout immédiatement audible et accessible dans la langue des
participants amène par réaction à une liturgie muette ou entièrement inaccessible aux fidèles. Le
point d’équilibre difficile auquel le texte du Concile veut nous conduire demandera encore bien des
efforts et des précisons.
La réflexion que nous avons menée ici se situe volontairement en deçà de la réforme ou des
réformes liturgiques qui n’ont pratiquement pas cessé depuis, avec un effort très net depuis
quelques années de reprise en main par Rome. Ces réformes, explicitement fondées sur le texte
conciliaire, n’en sont sans doute pas la seule expression possible, c’est pourquoi nous avons voulu
éviter de lire le décret du Concile en partant de l’évolution ultérieure, ce qu’on a sans doute trop
souvent fait.
Resterait néanmoins à voir comment les avancées essentielles auxquelles nous invite Vatican II se
sont prolongées dans le rite « restauré »3, auquel il manque encore sans doute et la patine du temps
et certains rééquilibrages pour qu’il donne tous ses fruits. Mais c’est un autre sujet…

Père Michel Gitton


Communauté Aïn Karem

2
Surtout, le Cardinal Ratzinger, dans l’Esprit de la Liturgie, Ad Solem Genève 2001, p.137.
3
Nous l’avons tenté dans notre livre Initiation à la Liturgie Romaine, Ad Solem Genève 2003, ch V.
Vatican II et la liturgie 8 www.ceremoniaire.net