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DE LA CALLIGRAPHIE CHINOISE À L'ÉCRITURE DU NŒUD BORROMÉEN

Ferdinand Scherrer

ERES | « Essaim »

2013/2 n° 31 | pages 153 à 174


ISSN 1287-258X
ISBN 9782749239255
Article disponible en ligne à l'adresse :
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De la calligraphie chinoise
à l’écriture du nœud borroméen 1

Ferdinand Scherrer

La leçon du 9 février 1972 du séminaire …ou pire 2, s’ouvre par une


phrase écrite en chinois par Lacan au tableau avant d’en donner la traduc-
tion à son auditoire : « Je te demande de me refuser ce que je t’offre parce
que ça n’est pas ça. » Cette même leçon se termine avec l’irruption subite
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et inattendue de la première occurrence du nœud borroméen, ce qui m’a
convié à tenter de comprendre ce que je supposais comme lien entre
ces deux écritures, d’autant que les références au chinois, si fréquentes
jusque-là, disparaissent totalement dans les séminaires ultérieurs. La
phrase en chinois est présente dans les différentes versions inédites du
séminaire, son absence dans la version établie par Jacques-Alain Miller
m’a surpris car je pense que Lacan a trouvé avec le nœud borroméen une
calligraphie à sa main. Il s’agit maintenant de l’étayer.
Je m’étais interrogé d’abord sur la raison des références fréquentes,
bien qu’apparemment marginales, au chinois, au-delà d’un pur intérêt
personnel – voire d’une coquetterie – de Lacan dont la curiosité et l’avidité
insatiables sont légendaires. J’ai cru constater une scansion du chinois
dans le Séminaire à des moments cruciaux et charnières de son développe-
ment vers une logique du trou 3 : à des moments de crise où s’entremêlent

1. Je remercie ici Guy Flecher pour l’aide précieuse concernant la graphie et les références
chinoises.
2. J. Lacan (1971-1972), Le Séminaire, Livre XIX, …ou pire, Paris, Le Seuil, 2011.
3. Je l’avais appelée une « opétique » dans mon article, « La fugue ou les paradoxes de la jouis-
sance », Essaim, n° 25, 2010, p. 122. J’avais forgé ce néologisme sur le modèle de celui créé par
Heidegger, die Sigetik, dans Beiträge zur Philosophie, Gesamteausgabe, Band 65, Vittorio Kloster-
mann, 2003, p. 78. Il est la condensation du mot grec Sigé, le silence, et de Logik, la logique. « La
Sigetik est l’essence de la logique et c’est en elle seulement qu’est comprise l’essence du langage »,
dit Heidegger. Das « Geläut der Stille », la résonance et l’appel du silence, est l’essence du langage
couverte par la voix articulée du logos. De même « opétique », composé de la contraction du grec

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des difficultés personnelles, des crises institutionnelles et politiques ; à


chaque fois qu’il navigue au plus près des limites de sa pensée ; à chaque
fois qu’il s’affronte au sens et à la singularité de l’expérience analytique
et de la position de l’analyste. Scansion donc, depuis la formulation de
l’algorithme inaugural S/s jusqu’à cette fameuse séance du 9 février 1972
où Lacan introduit le nœud borroméen. En 1971, dans le séminaire D’un
discours qui ne serait pas du semblant, que certains ont appelé, à tort à mon
sens, « le séminaire chinois », Lacan disait : « Je me suis aperçu d’une chose,
c’est que, peut-être, je ne suis lacanien que parce que j’ai fait du chinois
autrefois. Je veux dire par là que, à relire des trucs que j’avais parcourus
ânonnés comme un nigaud, avec des oreilles d’âne, je me suis maintenant
aperçu que c’est de plain-pied avec ce que je raconte 4. » Le plain-pied il le
retrouvera avec « la bague au doigt » du nœud. J’en livrerai ici quelques
jalons avant de revenir à la séance du 9 février 1972.

Le chinois, les crises et les tournants

1941 : en chemin vers les langues O.

C’est dans un contexte particulièrement douloureux et tragique que


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Lacan, dans les années sombres 1941-1942, traverse la rue de Lille pour se
rendre aux langues O., au coin de la rue des Saints-Pères, pour s’initier au
chinois. Dans un CV rédigé par Lacan en 1957 5 on peut lire : « Dispersion
et regroupement de la psychanalyse en France – La guerre mobilise le
docteur J. Lacan au Val-de-Grâce. Démobilisé en 1940, il ne pourra qu’éla-
borer son expérience sans relation avec le groupe dispersé et décimé, conti-
nuant sa consultation au service de la clinique de la faculté à Sainte-Anne,
voire complétant aux langues orientales (M. le professeur Demiéville) une
information linguistique dont on verra quelle est pour lui l’exigence. »

opé, l’ouverture, le trou, et de logique, désigne le dernier enseignement de Lacan comme une
logique du réel et du trou visant à la fois l’au-delà et le point-nœud de surgissement de la logique
du signifiant, du silence et du manque.
4. J. Lacan (1971), Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Le
Seuil, 2006, p. 36.
5. Curriculum présenté pour une candidature à une direction de psychanalyse à l’École des hautes
études, 1957, publié dans le Bulletin de l’Association freudienne, n° 40, p. 5 à 8, qui mentionne avoir
conservé la présentation de ce curriculum dactylographié.

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1959-1960 : L’éthique de la psychanalyse 6 –


Demiéville, Antigone et Mencius

On y trouve plusieurs allusions au chinois. Je ne retiendrai que les plus


significatives de la fin du séminaire. Dans la séance du 22 juin 1960 7, il dit :
« Je n’y étais pas seul, mais avec quelqu’un qui veut bien m’accompagner
dans la vie, et dont une caractéristique est une extrême présence à l’unicité.
Au matin cette personne, mon épouse, me dit tout à trac – le professeur D.
est ici. Il s’agit d’un de mes maîtres, quelqu’un qui fut mon maître à l’École
des langues orientales. » Il s’agit de toute évidence de Paul Demiéville,
« mon cher maître Demiéville », comme Lacan le nommera à nouveau dans
le livre XVIII 8. Et dans la séance du 6 juillet apparaît le nom de Mencius à
côté de celui d’Antigone. Il est cité par deux fois au début de la séance et
dans les dernières lignes 9. Lui aussi resurgira, et longuement, dans le livre
XVIII de 1971 lorsqu’il s’agira de croiser le fer avec les linguistes – et les
psychanalystes. Dans ce dernier il demandera alors sa protection :
« Si je sais à quoi m’en tenir, il me faut dire en même temps, que Mencius me
protège, que je ne sais pas ce que je dis. Autrement dit, je sais ce que je dis, c’est ce
que je ne peux pas dire. Ça, c’est la date que marque ceci, qu’il y a Freud, et qu’il a
introduit l’inconscient 10. »
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En 1960 par contre il ne l’évoque que succinctement en faisant le
rapprochement des lois du ciel avec celles du langage et du désir. Mais
il ne développe pas plus devant son auditoire. La référence est discrète.
La relation entre Lacan et Mencius reste pour ainsi dire confidentielle.
Elle a tout l’air d’un aparté. Le surgissement inopiné fin juin de P. Demié-
ville et de Mencius dans le séminaire s’explique peut-être par le contexte
institutionnel. En effet, en mai et juin 1960, ont commencé les premières
démarches auprès de la SFP d’un comité dirigé par Pierre Turquet qui avait
pour mission d’enquêter sur les activités de la Société française et plus
particulièrement sur les pratiques de Lacan. Son arrivée fut annoncée le
21 mars depuis Londres par William H. Gillepsie à Angelo Hesnard, prési-
dent de la SFP. Les premiers nuages de la tourmente qui aura pour issue la
mise au ban de l’IPA. Et c’est le 18 mai que Lacan annonce, non par hasard,
me semble-t-il, son commentaire d’Antigone pour la séance suivante du
25 mai à laquelle J.-A. Miller donne le beau titre : « L’éclat d’Antigone ».
Les implications de la référence à Antigone sont multiples. Nous en retien-
drons trois qui correspondent aux trois incarnations d’Antigone :

6. J. Lacan (1959-1960), Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986.
7. Op. cit., p. 343.
8. D’un discours qui ne serait pas du semblant, op. cit., p. 46.
9. L’éthique de la psychanalyse, op. cit., respectivement p. 360 et p. 37.
10. D’un discours qui ne serait pas du semblant, op. cit., p. 44.

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– sa beauté incarne la métaphore de la métaphore, la métaphore pure.


L’éclat de la beauté oui, mais d’une beauté aveuglante pour le spectateur
qui ne voit pas qu’au-delà il n’y a rien, rien de saisissable. La source de la
métaphore échappe à son procès de création. La beauté est un voile qui
couvre l’horreur, de même que le masque sidérant de la tête de Méduse
cache l’informe qu’il recouvre et protège de l’effroi ;
– elle est l’incarnation du désir pur. « Elle se présente comme αντόνομος,
pur et simple rapport de l’être humain avec ce quelque chose dont il se
trouve être miraculeusement porteur, à savoir la coupure signifiante qui
lui confère le pouvoir infranchissable d’être, envers et contre, tout ce qu’il
est. […] C’est pour autant qu’Antigone mène jusqu’à la limite l’accomplis-
sement de ce qu’on peut appeler le désir pur, le pur et simple désir de mort
comme tel. Ce désir, elle l’incarne 11 » ;
– elle incarne aussi la solitude de l’analyste qui au terme de son analyse
didactique est confronté à « cette Hilflosigkeit, la détresse, où l’homme dans
ce rapport à lui-même qui est sa propre mort – mais au sens que je vous ai
appris à la dédoubler cette année – n’a à attendre d’aide de personne. Au
terme de l’analyse didactique, le sujet doit atteindre et connaître le champ,
le niveau de l’expérience du désarroi absolu, au niveau duquel l’angoisse
est déjà une protection 12 ».
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Ces propos sont tenus sur fond de l’expérience tragique de la vie. Ils
entrent en résonance avec ceux, le plus souvent occultés, qu’il énonce dans
la séance du 8 mai 1960 sur l’inconscient :
« Le redoutable inconnu au-delà de la ligne, c’est ce que, en l’homme, nous
appelons l’inconscient, c’est-à-dire la mémoire de ce qu’il oublie. Et ce qu’il oublie
– vous pouvez voir dans quelle direction – c’est ce à quoi tout est fait pour qu’il ne
pense pas – la puanteur, la corruption toujours ouverte comme un abîme – car la
vie, c’est la pourriture. […] Qu’y a-t-il au-delà de cette barrière ? N’oublions pas
que si nous savons qu’il y a barrière et qu’il y a au-delà – ce qu’il y a au-delà, nous
n’en savons rien 13. »

C’est dans ce contexte que P. Demiéville est évoqué et Mencius invité,


discrètement, au séminaire.

1971-1972 : Un discours qui ne serait pas du semblant –


Nouvelle exclusion et solitude

En 1969, Lacan était confronté au Quatrième groupe et il venait d’être


chassé de la rue d’Ulm par Robert Flacelière pour des raisons obscures,
mais il semblerait bien que cette exclusion fut orchestrée par les linguistes

11. L’éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 328-329.


12. Ibid., p. 351.
13. Ibid., p. 272.

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universitaires. Lacan y répondra, d’abord dans L’envers de la psychana-


lyse par les quatre discours puis, de façon encore plus directe, lors du
séminaire XVIII suivant où il s’en prendra directement au « dédain » et à
« l’aigreur » des linguistes universitaires qui se « réservent le privilège de
parler du langage ». La référence au chinois sera un point d’appui solide,
le chinois dont il dit : « Cela m’a beaucoup aidé quand même à généraliser
la fonction du signifiant, même si cela fait mal aux entournures à quelques
linguistes qui ne savent pas le chinois 14. »
Au lendemain de son exclusion, semble-t-il, Lacan reprendra le chemin
des langues O. pour y rencontrer François Cheng, peut-être recommandé
par Demiéville, avec qui il travaillera assidûment le chinois jusqu’en 1973.
1973 – est-ce une coïncidence ? – sera aussi l’année du retour du nœud
borroméen, à la fin d’Encore et dans les séminaires suivants.
Quant à Mencius, lui-même confronté en son temps à des courants
de pensée divergents et de violentes polémiques, il semble convoqué par
Lacan comme un point d’appui extraterritorial, à un moment où lui aussi
doit faire face à de toutes aussi âpres polémiques avec le monde univer-
sitaire, notamment les linguistiques qui au nom de la science raillent sa
conception de la métaphore et du signe, mais aussi avec Serge Leclaire et
le philosophe Jacques Derrida sur la question des rapports entre parole
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et écriture. Sans oublier ceux qui brandissent le Petit livre rouge de Mao et
auxquels Lacan oppose un lettré chinois du IIIe siècle av. J.-C., Mencius. Il
aborde au cours de cette année 1971 des questions cruciales. Il revient sur
la théorie du signe et du symptôme, la question de l’homme et de la femme
et du rapport sexuel, des relations du langage avec la jouissance. Il dispute
avec Freud et sa théorie du père, avec en particulier une reprise critique du
mythe d’Œdipe et de Totem et tabou. Après avoir mis le projet freudien à
l’endroit en replaçant le langage et la parole au centre, il s’agit maintenant
de le reprendre « par l’envers ».

Il le fait avec un grand sentiment de solitude.


Est-ce une des raisons de l’appel à la protection de Mencius ? Lacan a
souvent évoqué sa solitude et son impression d’exil, y compris et surtout
dans sa relation à la psychanalyse. « Aussi seul que je l’ai toujours été
dans ma relation à la cause psychanalytique », écrira-t-il dans l’acte de
fondation de son école. Il aura vécu certains événements comme une
exclusion, voire une excommunication. Il manifestera de plus en plus des
signes de déception et de défiance à l’égard du monde psychanalytique et
cherchera ses interlocuteurs en dehors de lui. C’est dans de telles circons-
tances qu’il se tournera vers le chinois et qu’il travaillera avec F. Cheng

14. D’un discours qui ne serait pas du semblant, op. cit., p. 47.

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qui a, lui aussi, connu le désespoir de l’exil et une intense solitude. Lacan
lui « avait demandé expressément d’oublier le peu qu’il connaissait de la
psychanalyse en général et de sa théorie en particulier 15 ». Lacan cherche
le souffle ailleurs. Il créera le poème du nœud borroméen. F. Cheng, lui,
deviendra un grand écrivain et un poète auquel Lacan rendra explicite-
ment hommage à côté de Jakobson dans la séance du 19 avril 1977 16. Le
jour où F. Cheng mettra un terme à leur collaboration pour se consacrer
à son travail personnel, Lacan s’exclamera : « Mais que vais-je devenir ? »
Il lui dira encore lors d’une ultime entrevue à Guitrancourt au printemps
1977 :
« Voyez-vous, notre métier est de démontrer l’impossibilité de vivre, afin de
rendre la vie tant soit peu possible. Vous avez vécu l’extrême béance, pourquoi ne
pas l’élargir encore au point de vous identifier à elle ? Vous qui avez la sagesse de
comprendre que le vide est Souffle et que le souffle est métamorphose, vous n’avez
de cesse que vous n’aurez donné libre cours au souffle qui vous reste, une écriture,
pourquoi pas crevée ! »

Et F. Cheng d’ajouter : « Ce jour-là, Lacan m’a rendu ma liberté, il m’a


rendu libre 17. »

Lien entre calligraphie chinoise


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et l’écriture du nœud borroméen

1961-1962 : L’identification 18 – Un tournant dans la théorie du signifiant –


Calligraphie et topologie

C’est dans un contexte de tension croissante avec l’IPA que Lacan


revient dans ce séminaire, sur la théorie du signifiant pour la refonder en
promouvant le trait unaire et prévenir ainsi toute tentation de considérer le
signifiant comme « une chose, puisque c’est faille, et de structure 19 ». Il
introduit le trait unaire comme le support et l’essence même du signifiant
qui, comme tel, sert à connoter la différence à l’état pur. Le signifiant n’est
ni une chose, ni une substance. Ce qui fait son unité, c’est justement de
n’être que différence, différence absolue, c’est-à-dire sans rapport. C’est

15. F. Cheng, « Lacan et la pensée chinoise », dans Lacan, l’écrit, l’image, Paris, Flammarion, 2000,
p. 133.
16. J. Lacan (1976-1977), Le Séminaire, Livre XXIV, L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre. L’Une-
bévue, n° 21, Paris 2003-2004, p. 119.
17. F. Cheng, L’Âne, n° 25, février 1986. Propos qui me font incidemment penser à ceux d’un analy-
sant qui ne connaît rien de Lacan, « l’analyse me permet d’affronter le tragique de la vie dans un
monde sans Dieu ».
18. J. Lacan (1961-1962), Le Séminaire, Livre IX, L’identification, inédit. Il existe une excellente version
établie par Michel Roussan.
19. J. Lacan (1970), « Radiophonie », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 413.

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De la calligraphie chinoise à l’écriture du nœud borroméen • 159

en tant que pure différence que l’unité dans sa fonction signifiante se


structure, se constitue. Et la fécondité du signifiant provient justement de
ce qu’il ne peut, en aucun cas, être identique à lui-même.
Dans les premières séances, la référence au chinois est explicite. Au
Laozi peut-être, à Shitao probablement. Shitao fut peintre, calligraphe,
philosophe, poète, jardinier, architecte et rebelle et l’auteur d’un traité où
il créa le concept de l’Unique trait de pinceau Yi hua 一畫 20.
Dans la séance du 6 décembre 1961 Lacan dit :
« Le trait unaire, donc, qu’il soit comme ici vertical – nous appelons cela faire
des bâtons – ou qu’il soit, comme le font les Chinois, horizontal, il peut sembler que
sa fonction exemplaire soit liée à la réduction extrême, à son propos justement, de
toutes les occasions de différence qualitative. »

Lacan pense ici, en particulier, au caractère chinois yi


dont F. Cheng nous dit qu’il est « le plus important sans doute parmi
les traits de base et il peut être considéré comme le “trait initial” de l’écri-
ture chinoise. Son tracé, selon l’interprétation traditionnelle, est un acte qui
sépare (et unit en même temps) le ciel et la terre. Aussi le caractère yi 一
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veut-il dire à la fois “un” et “unité originelle”. En combinant les traits de
base et en s’appuyant, dans bien des cas, sur les “idées” qui les sous-tendent,
on obtient d’autres idéogrammes 21 ». Le caractère yi n’a aucun équivalent
dans notre écriture alphabétique. Il est nécessaire d’ajouter qu’il ne doit pas
être envisagé de façon statique mais toujours avec le mouvement de son
engendrement, « le mouvement du pinceau comme feu illuminant la cendre
du trait 22 ». Le lecteur chinois d’ailleurs lit en réécrivant dans l’air ou sur
sa main, ou tout autre support, le caractère et en cherchant à reproduire la
gestuelle du calligraphe. C’est ce que suggère également Lacan en évoquant
les 1 de l’instituteur : « Il s’agit très précisément du un en tant que trait
unique ; nous pourrons raffiner sur le fait que l’instituteur écrit le un comme
cela, 1, avec une barre montante qui indique en quelque sorte d’où il émerge.
Ce ne sera pas un pur raffinement d’ailleurs parce qu’après tout c’est juste-
ment ce que nous aussi nous allons faire, essayer de voir d’où il sort 23. »

20. P. Ryckmans, Les propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère, traduction et commentaire de
Shitao, Paris, Plon, 2007.
21. F. Cheng, L’écriture poétique chinoise, Paris, Le Seuil, 1996, p. 13.
22. Le grand peintre calligraphe Mi Fu (1052-1107), citée par Léon Vandermeersch à la page 196 de
son article « L’écriture folle, facette chinoise de l’extase lettrée », Savoirs et clinique, n° 8, 2007/1,
p. 195-199.
23. L’identification, op. cit., 29 novembre 1961. Notons au passage que le grand dictionnaire Ricci de
la langue chinoise (Cerf, 2006), donne comme premier sens de yi, qui en a de multiples, celui du
nombre cardinal 1.

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Il importe de préciser que le caractère n’est pas réductible à un banal


et simple trait horizontal. Il est, en fait, intraçable pour un Occidental,
comme Lacan le souligne à maintes occasions. Il présente une structure
très spécifique qui n’a pas pu échapper à sa sagacité. Ce n’est jamais un
banal trait uniforme et plein tracé à la va-vite. Il est le fruit d’un maniement
extrêmement compliqué du pinceau qui fait varier subtilement l’encrage
et qui fonctionne comme un véritable « sismographe » des mouvements
et des émois du corps et de la pensée du scripteur. Le tracé de yi porte
donc la marque de « l’Unique trait de pinceau », du S1, du trait unaire de
la singularité du calligraphe, la marque de son intention 24 ou de son désir,
du surgissement de sa résonance intérieure. Enfin, comme le montre Jean
François Billeter dans son superbe ouvrage 25, le trait présente souvent
une structure qui laisse transparaître en son intérieur, quasiment en 3D, la
présence d’un os. « L’os de la structure 26 » ?
J’émets l’hypothèse que Lacan tentera par la suite de trouver une
écriture de ce trait unaire, d’inventer en quelque sorte l’équivalent du
caractère chinois 一. Une écriture, où un caractère, qui porterait aussi la
marque de son origine, la coupure et le trou, à l’instar du 1 de la barre
montante de l’instituteur. Ce sera tout d’abord le tore, le trou du tore.
« C’est cela l’origine du trait unaire : un trou 27 », dira-t-il en se référant aux
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figures de la topologie. Et à la fin du Sinthome ce sera la droite infinie :
« Du fait du nœud borroméen, j’ai donné un autre support à ce trait unaire. Cet
autre support, je ne vous l’ai pas encore sorti. Dans mes dernières notes, je l’écris DI.
Ce sont les initiales de droite infinie. La droite infinie […], je la caractérise de son
équivalence au cercle. C’est le principe du nœud borroméen. En combinant deux
droites avec le cercle, on a l’essentiel du nœud borroméen. Pourquoi est-ce que la
droite infinie a-t-elle cette vertu, ou cette qualité ? Parce qu’elle est la meilleure illus-
tration du trou, meilleure que le cercle. La topologie nous indique que le cercle a un
trou au milieu […]. La droite infinie, elle, a pour vertu d’avoir le trou tout autour.
C’est le support le plus simple du trou 28. »

24. L’intention en chinois s’écrit 意, mais se prononce yì. À ne pas confondre avec le yi évoqué par
Lacan dans la séance du 10 février 1971 du Livre XVIII qui s’écrit 義 et veut dire « justice »,
« équité ».
25. L’art chinois de l’écriture, SKIRA, 2005, p. 68.
26. « L’écriture n’est jamais, depuis ses origines jusqu’à ses derniers protéismes techniques, que
quelque chose qui s’articule comme os dont le langage serait la chair », dit Lacan dans D’un
discours qui ne serait pas du semblant, op. cit., p. 149. Il reprend là une formulation des calligraphes
pour lesquels le trait de pinceau comprend l’os – qui donne vie ou mort, fermeté et droiture – et
la chair – lorsque les pleins et les déliés expriment la réalité des choses (indication donnée par
Guy Flecher).
27. L’objet de la psychanalyse, le 8 décembre 1965, inédit. Il existe une tout aussi excellente version
établie par Michel Roussan, Paris, 2006.
28. J. Lacan (1975-1976), Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, p. 145.

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De la calligraphie chinoise à l’écriture du nœud borroméen • 161

Leçon du 15 décembre 1965, dans L’objet de la psychanalyse – Calligraphie


chinoise et topologie

Lacan introduit cette séance de 1965 par l’écriture au tableau d’une


calligraphie chinoise avant de faire retour aux figures topologiques intro-
duites dès 1961. La séance présente donc le même mouvement que celle
de février 1972 qui commence, elle aussi, par l’écriture d’une phrase en
chinois, mais dont il est dans ce cas l’auteur, pour sortir dans sa finale le
dessin du nœud borroméen. C’est une manière de signifier que l’écriture
chinoise écrit le vide aussi bien dans sa forme que dans la gestuelle de la
calligraphie. La topologie en acte fait de même. Lacan commence donc par
reproduire au tableau la calligraphie chinoise accompagnée d’un cercle à
l’encre noire du moine japonais Jiun Sonja,

幾 三
人 千
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et d’ajouter concernant le tracé du cercle :


« Ceci tracé d’un coup de pinceau… dont sans doute il n’est pas sûr que nous
puissions apprécier la vigueur particulière qui est pourtant, pour un œil exercé,
assez frappante… ce coup de pinceau, c’est lui qui va m’importer, c’est sur lui que
je vais fixer votre attention pour supporter ce que j’ai, aujourd’hui à avancer dans
le chemin que nous avons ouvert. Il n’est pas douteux qu’il est là dans la position
propre qui est celle que je définis pour être celle du signifiant. Qu’il représente le
sujet, et pour un autre signifiant, ceci étant assuré par le contenu de l’écriture qui,
ici, s’aligne et se lit comme écriture chinoise. »

Un cercle que Lacan nommera un peu plus loin le « trou de Jiun


Sonja ». Pour Lacan, le cercle est ici un signifiant du sujet et un représentant
du vide. Le vide qui a son importance dans la pensée chinoise. Laozi, par
exemple, évoque le vide du moyeu central de la roue, le vide de la cruche,
de la fenêtre de la porte… Le vide est aussi un élément de la calligraphie
elle-même, ainsi l’espace vide entre les caractères et le blanc de feuille. Le
vide est souvent plus important que le plein, le non-tracé plus que le tracé.
C’est encore plus patent dans la peinture qui a d’étroites relations avec
l’écriture. Il y a même une subtile dialectique entre la peinture, le dessin et
la calligraphie. Dans cette séance par exemple, le dessin du cercle du moine
peut être envisagé comme une écriture et sa calligraphie comme un dessin

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162 • Essaim n° 31

et réciproquement. Lacan d’ailleurs joue de ces subtilités. Les figures


topologiques pouvant être considérées comme des dessins, des figura-
tions, voire des œuvres d’art, comme l’ont fait des artistes, ou comme une
écriture. Mentionnons encore l’importance du vide laissée par la béance
du creux de la main qui tient le pinceau, le « poignet vide », dit Shitao. La
position de la main du calligraphe forme en effet une cavité ovoïde qui est
le médium, « l’enforme » dirait peut-être Lacan, de l’énergie, du souffle,
de l’intention, yi 意, du calligraphe. Tous ces éléments viennent figurer un
trou qui n’est pas pur vide ou pur néant abstrait. C’est un trou intensif d’où
sourdent les pulsions, le désir et la pensée, le réel de l’inconscient :
« L’ancienne notion de l’inconscient, l’Unerkannt, prenait précisément appui de
notre ignorance de ce qui se passe dans notre corps. L’inconscient de Freud, c’est
justement le rapport qu’il y a entre un corps qui nous est étranger et quelque chose
qui fait cercle, voire droite infinie, et qui est l’inconscient, ces deux choses étant de
toute façon l’une à l’autre équivalentes 29. »

Dans cette séance de 1965, Lacan considère le tracé du cercle comme


un caractère, comme un signifiant, qu’il réécrit – « dans ma propre calligra-
phie », dit-il explicitement
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dans la forme de la double boucle du huit intérieur, qui peut être consi-
déré comme la structure topologique du trait unaire, du un de la différence
et comme l’ébauche du nœud borroméen en latence. Cette double boucle
– dont Lacan souligne l’homéomorphie avec le cercle chinois – assure ici la
transition à la topologie. La foison des figures topologiques qui s’enchaî-
nent, bande de Mœbius, cross-cap, bouteille de Klein, tore, leur transfor-
mation l’une dans l’autre et leurs combinaisons se présentent en quelque
sorte comme le développement, le dépliement du huit intérieur qui est
lui-même une traduction, une réécriture du cercle. On assiste à un véritable
jeu de traduction, de translittération qui va du cercle chinois aux figures
topologiques. Lacan en les traçant au tableau se fait à son tour calligraphe
qui, comme son homologue chinois, pense avec son corps.

29. Ibid., p. 149.

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De la calligraphie chinoise à l’écriture du nœud borroméen • 163

Dessin ou écriture 30 ? Lacan semble hésitant et ne tranche pas et à la


fin de la séance il évoque plutôt la figure du tapissier qui choisit ses fils
pour sa trame. Mais même dans ce cas la dimension scripturale n’est pas
loin. Elle est là en filigrane, voire au détour d’une phrase : « Que j’écrive,
même quand je parle, n’est pas douteux. » C’est avec le nœud borroméen
que Lacan trouvera son écriture, la calligraphie à sa main et de plain-pied
avec ce qu’il dit.

Avec le nœud borroméen Lacan retrouve cet idéal de simplicité qu’il


revendique dans son enseignement et qu’il avait reconnu au trait unaire :
« Pourquoi le réel serait-il simple ? Qu’est-ce qui peut même nous permettre
un seul instant de le supposer ? Eh bien rien – rien d’autre que cet initium subjectif
sur lequel j’ai mis l’accent ici pendant toute la première partie de mon enseignement
de l’année dernière [il s’agit de L’identification], à savoir qu’il n’y a d’apparition
concevable d’un sujet comme tel qu’à partir de l’introduction première d’un signi-
fiant, et du signifiant le plus simple qui s’appelle le trait unaire. Le trait unaire est
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avant le sujet. Au commencement était le verbe veut dire au commencement était
le trait unaire. Tout ce qui est enseignable doit conserver le stigmate de cet initium
ultra-simple. C’est la seule chose qui puisse justifier à nos yeux l’idéal de simplicité.
Simplex, singularité du trait, c’est cela que nous faisons entrer dans le réel, que le réel
le veuille ou ne le veuille pas 31. »

Ce qui a peut-être fasciné Lacan dans la calligraphie chinoise, c’est que


le trait unaire, elle l’écrit, elle en produit le caractère : 一

Lituraterre, séance du 12 mai 1971

Je me limiterai ici à citer le passage où Lacan regrette de ne pas


disposer de l’équivalent de la calligraphie chinoise pour écrire la rature et
la béance. Le nœud borroméen introduit l’année suivante lui en fournira
l’occasion.
« Le ruissellement est bouquet du trait premier et de ce qui l’efface. Je l’ai dit :
c’est de leur conjonction qu’il se fait sujet, mais de ce que s’y marquent deux temps.
Il y faut donc que s’y distingue la rature. Rature d’aucune trace qui soit d’avant,
c’est ce qui fait terre du littoral. Litura pure, c’est le littéral. La produire, c’est repro-
duire cette moitié sans paire dont le sujet subsiste. Tel est l’exploit de la calligraphie.

30. En chinois hua 畫 désigne tout autant le fait d’écrire, l’écriture, que dessiner, dessin, peinture…
(indication donnée par Guy Flecher).
31. J. Lacan (1962-1963), Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004 p. 31.

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Essayez de faire cette barre horizontale qui se trace de gauche à droite pour figurer
d’un trait l’un unaire comme caractère, vous mettrez longtemps à trouver de quel
appui elle s’attaque, de quel suspens elle s’arrête. À vrai dire, c’est sans espoir pour
un occidenté 32. »

1972-1973 : Encore

C’est dans les dernières séances des 8 et 15 mai 1973 que Lacan renoue
avec le nœud en reprenant explicitement le fil rompu de la séance du
9 février 1972, mais aussi du livre XVIII, en particulier de Lituraterre. Il en
reprend le fil, après le « triomphe » du mathème dans …ou pire. Lacan a
peut-être rêvé d’une logique du signifiant et d’une mathématisation inté-
grale. Mais la théorie des nœuds en est précisément la ruine. Ces « petites
fabrications » se caractérisent précisément par leur résistance à la formali-
sation et à la mise à plat.
« Or nous en sommes à ceci que, jusqu’à ce jour, il n’y a aucune théorie des
nœuds. Aux nœuds ne s’applique jusqu’à ce jour aucune formalisation mathé-
matique qui permette, en dehors de quelques petites fabrications telles que celles
que je vous ai montrées, de prévoir qu’une solution comme celle que je viens de
donner n’est pas simplement ex-sistante, mais nécessaire, qu’elle ne cesse […] pas
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de s’écrire 33. »

La monstration du nœud, sa calligraphie, se présente comme l’au-delà


d’une logique du signifiant, comme la défaillance et l’au-delà du mathème.
Avec le nœud Lacan passe de la « mathématisation » à la « littéralisation »,
comme le souligne Jean-Claude Milner 34. C’est aussi dans Encore que le
nœud borroméen est clairement assimilé à une écriture. Je ne donnerai ici
qu’un exemple parmi d’autres :
« C’est là que prend sa valeur le petit signe que j’ai écrit au tableau. Ça a tous
les caractères d’une écriture, ça pourrait être une lettre. Seulement comme vous
écrivez cursivement, il ne vous vient pas à l’idée d’arrêter la ligne avant qu’elle ne
rencontre l’autre, pour la faire passer dessous, ou plutôt pour la supposer passer
dessous, parce que dans l’écriture il s’agit d’autre chose que de l’espace à trois
dimensions […] cette écriture vous représente la mise à plat d’un nœud 35. »

1973-1974 : Les non-dupes errent, 11 décembre 1973

Ici aussi je ne mentionnerai que ce propos sur le chinois qui vient en


appui de ma thèse : « Quand vous approchez certaines langues – j’ai le

32. Dans D’un discours qui ne serait pas du semblant, op. cit., p. 121.
33. J. Lacan (1972-1973), Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 116.
34. Dans Clartés de tout, Paris, Verdier, 2011.
35. Encore, op. cit., p. 110.

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De la calligraphie chinoise à l’écriture du nœud borroméen • 165

sentiment que ce n’est pas faux de le dire de la langue chinoise – vous


vous apercevez que, moins imaginaires que les nôtres, les langues indo-
européennes, c’est sur le nœud qu’elles jouent. Ce n’est pas un terrain où je
vais m’aventurer aujourd’hui, parce que j’en ai assez à dire comme ça 36… »
L’écriture chinoise exhibe dans sa calligraphie ce qui reste voilé dans notre
écriture, en particulier la barre de la coupure entre S et s. Elle écrit avec
la barre, donc avec les point-nœuds. Seule peut-être la dite association
d’idées en permet l’expérience.

Retour sur la séance du 9 février 1972

La phrase chinoise au début, le nœud borroméen à la fin. Entre


les deux un tâtonnement sur lequel je reviendrai. On peut d’ailleurs se
demander pourquoi Lacan n’amène le nœud que dans la finale, alors qu’il
en avait les ficelles dans la poche depuis le début, depuis la veille, pour être
plus précis ; il en parle en faisant allusion à une discussion lors d’un dîner
avec une jeune femme mathématicienne qui suit les cours de Georges Th.
Guilbaud 37.
Est-ce pour ménager le même effet de surprise qu’au début avec la
phrase chinoise, ou est-ce parce que l’idée d’en faire usage ne lui en est
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venue que dans le déroulé de l’élaboration ? Toujours est-il qu’il ne fait
que l’introduire, pour le laisser ensuite en jachère jusque dans les dernières
séances d’Encore 38.
Que fait Lacan en écrivant la phrase chinoise au tableau ? Plusieurs
strates de réponse sont possibles :
– tout d’abord une réplique à l’absence de Roman Jakobson. J’imagine
Lacan arrivant silencieux, écrire la phrase chinoise au tableau, se tourner
ensuite vers l’auditoire pour lui annoncer la défection de R. Jakobson,
« pris à déjeuner avec des linguistes ». Des linguistes qui ne l’ont pas
ménagé depuis quelque temps, comme en témoigne le livre XVIII. Il dit sa
déception. Il a peut-être aussi été blessé. La phrase en chinois au tableau
est sa réponse à l’absence, réponse élégante, sous forme de Witz. Dans la
foulée il parle de « la langue, lalangue », une formulation qui n’aurait peut-
être pas reçu, on peut le penser, l’assentiment du linguiste 39 ;

36. J. Lacan (1973-1974), Le séminaire, Livre XXI, Les non-dupes errent, inédit.
37. P. 91.
38. Il est peut-être bon de rappeler que le nœud vient ici, en 1972, pour illustrer plutôt la concaté-
nation de la chaîne signifiante – donc un mouvement et une temporalité qui spécifient aussi la
calligraphie – que la nodalité proprement dite. Il le rappellera dans Le sinthome.
39. Ce n’est peut-être pas aussi sûr en ce qui concerne Roman Jakobson qui écrit : « L’autonomie
initiale des nombreuses sensations sonores, dispersée, est remplacée chez l’enfant par une répar-
tition conceptuelle des sons articulés – parallèle en quelque sorte à celle des couleurs. À la place
de l’abondance phonétique du babil s’installe l’austérité phonématique des premiers paliers

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166 • Essaim n° 31

– ensuite un nouveau pied de nez dans sa polémique avec les linguistes 40


dans la foulée du séminaire précédent ;
– puis une façon de sidérer, ou de réveiller, l’auditoire. Lacan reconnaîtra
d’ailleurs explicitement utiliser des paraboles pour dérouter 41. C’est pour
ainsi dire l’équivalent du coup de pied, du sarcasme du maître zen évoqué
à plusieurs reprises par le passé et repris dans L’objet de la psychanalyse :
« Donc, reprenons notre trou. Chacun sait qu’un exercice Zen, ça a tout de
même quelque rapport, encore qu’on ne sache pas bien ce que ça veut dire, avec
la réalisation subjective d’un vide. Et nous ne forçons rien en admettant que pour
quiconque, le contemplateur moyen, verra cette figure, il se dira qu’il y a quelque
chose comme une sorte de moment sommet qui doit avoir rapport avec le vide
mental qu’il s’agit d’obtenir et qui serait obtenu, ce moment singulier, brusquerie
succédant à l’attente qui se réalise parfois par un mot, une phrase, une jaculation,
voire une grossièreté, un pied de nez, un coup de pied au cul. Il est bien certain que
ces sortes de pantalonnades ou clowneries n’ont de sens qu’au regard d’une longue
préparation subjective 42. »

« L’amusement sérieux », qui assure la transition au « sériel », de la


séance du 9 février 1972, peut, semble-t-il, s’inscrire dans cette lignée.
Un moment obligé pour Lacan dans sa recherche d’une écriture du
vide, du trou, marqué dans le titre par les points de suspension :
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« Ces trois points se réfèrent à l’usage, à l’usage ordinaire pour marquer –
c’est curieux, mais ça se voit, ça se voit dans tous les textes imprimés – pour faire
une place vide. Ça souligne l’importance de cette place vide et ça démontre aussi
bien que c’est la seule façon de dire quelque chose avec l’aide du langage. Et cette
remarque, que le vide, c’est la seule façon d’attraper quelque chose avec le langage,
c’est justement ce qui nous permet de pénétrer dans sa nature, au langage 43. »

La phrase écrite en caractères chinois de la séance du 9 février vient


pour ainsi dire saturer les points de suspension ou prendre leur place. Elle
est donc une autre façon d’écrire l’absence ou l’ininscriptible. Aux points
de suspension dans le titre du séminaire correspondrait la phrase écrite en
chinois en tête de la séance du 9 février ; le nœud borroméen à la fin de la
séance serait, lui, à la phrase chinoise ce qu’est celle-ci par rapport aux trois
points. Nous aurions donc affaire ici à une série d’emboîtements de traduc-
tions, à la manière de poupées russes, laissant subsister un intraduisible
que viendra « coincer » et « serrer » le nœud borroméen sans le réduire.

du langage ; une sorte de déflation vient transformer les “sons sauvages” du babil en valeurs
linguistiques », dans Langage enfantin et aphasie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1969, p. 28.
40. Lacan n’ignorait certainement pas l’assimilation par les scribes chinois de la calligraphie à une
bataille.
41. Autres écrits, op. cit., p. 414.
42. L’objet de la psychanalyse, op. cit., séance du 15 décembre 1965.
43. …ou pire, op. cit., p. 11.

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De la calligraphie chinoise à l’écriture du nœud borroméen • 167

Le titre choisi par J.-A. Miller pour la leçon est en fait la traduction,
donnée par Lacan aux auditeurs, de la calligraphie chinoise, ou plutôt
« lacano-chinoise », écrite par lui au tableau ; elle est en effet de son propre
cru et sa tentative de traduire et d’écrire en chinois l’énoncé français qu’il
a alors en tête. Pourquoi Lacan éprouve-t-il la nécessité d’écrire : « Je te
demande de me refuser ce que je t’offre/parce que c’est pas ça », d’abord
en caractères chinois avant de l’écrire en français ? Il y a de quoi être
dérouté par la démarche et ce jeu de traduction réciproque. Le titre est
pertinent, sauf que la graphie chinoise est absente.
Certes, il ne semble subsister ni dans la leçon, ni dans le reste du sémi-
naire aucune trace de cette calligraphie chinoise. Mais est-ce si vrai que
cela ? Ce qui est en jeu dans son écriture traverse pourtant comme un fil
l’ensemble de la séance avec la réitération, sous des formes diverses, des
points de suspension. Ainsi page 82 :
« … qu’est-ce qui peut bien qui peut bien se transférer de 0 à 1 [0… 1] ? C’est
ça le coton. C’est pourtant bien ce que je me suis donné comme visée cette année de
serrer …ou pire. Je n’avancerai pas aujourd’hui dans l’intervalle de ce qui se trans-
fère de 0 à 1, qui est de prime abord sans fond 44. »

Il en va de même avec les différents schémas qui suivent où Lacan


tente de donner une nouvelle traduction ou figuration, de la phrase
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chinoise et… française. Ainsi, on retrouve les points de suspension dans les
pointillés, excentrés par rapport à la figure du triangle de la page 88, qui
relient l’O à la Ç, « le grand C cédille » de la perte. On retrouve ces mêmes
pointillés dans l’espace vide entre D et O du schéma de la double tétrade
de la page 89.
« Peut-être pouvons-nous voir […] dans la distance qu’il y a entre les deux pôles
distincts de la demande et de l’offre, que c’est peut-être là qu’est le c’est pas ça. »

Toute la distance du « côté qui manque » dans le tétraèdre des quatre


discours évoqué par Lacan deux mois avant le 2 décembre 1971, le côté
qui manque de l’objet a « qui n’est pas un point qui localise quelque part
les quatre qu’ils forment ensemble, c’est la construction, le mathème tétra-
édrique de ces discours 45 ». Quelle écriture donner de ce mathème ? C’est
le 9 février 1972 que surgira l’eurêka de la lumière naissante de la construc-
tion, de « la calligraphie » du nœud borroméen :
« Chose étrange, tandis qu’avec ma géométrie de la tétrade je m’interrogeai
hier soir sur la façon dont je vous présenterai cela aujourd’hui, il m’est arrivé, dînant

44. Lacan cherchera tout au long de …Ou pire une réponse à la question du côté de la logique mathé-
matique. Mais la suite montre qu’il trouvera son miel plutôt avec le nœud borroméen.
45. J. Lacan (1971-1972), Je parle aux murs, Paris, Le Seuil, 2011, respectivement p. 68 et 70.

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168 • Essaim n° 31

avec une charmante personne 46 qui écoute les cours de M. Guilbaud que, comme
une bague au doigt, me soit donné quelque chose que je vais maintenant, que je
veux vous montrer, quelque chose qui n’est rien de moins, paraît-il, je l’ai appris
hier soir, que les armoiries des Borromées 47. »

Le nœud borroméen surgit à la pointe de tout un cheminement qui part


de l’algorithme initial S/s. Les scansions du chinois ont certainement joué
un rôle dans les transformations et les réécritures de celui-ci. Dans l’après-
coup des développements ultérieurs, on peut lire déjà dans l’algorithme
lacanien S/s la trilogie RSI telle qu’elle sera développée avec les nœuds
borroméens : S, le Symbolique, s, I’Imaginaire et la barre/qui les sépare,
le Réel. Cette barre reste encore voilée, unerkannt, non reconnue dans l’al-
gorithme inaugural, mais elle s’exhibe dans l’art de l’écriture chinoise, en
particulier avec le caractère yi 一. Cette barre, interprétée d’abord comme
résistance à la signification, puis comme coupure, deviendra le trou, puis
le Réel. Mais ce dernier n’est pas à confondre avec celui de la triade origi-
naire symbolique, imaginaire et réel. Il ne recouvre pas non plus le réel
comme désignant l’un des trois ronds du nœud borroméen initial. Mais il
s’agit du Réel du nœud, du nouage comme tel, de l’ombilic du nœud ou
« esprit du nœud » selon le titre heureux donné par J.-A. Miller aux trois
premières séances du séminaire, Le sinthome. L’esprit, comme le nom de
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l’incommensurable et de l’impossible rapport. L’esprit, comme trou au
sens où Lacan évoque l’âme du tore. Il y a donc à côté et en plus du réel
de la triade SIR du début et du nœud borroméen élémentaire le Réel de la
nodalité même du nœud. Ce n’est pas sans raison qu’il arrivera à Lacan
de remplacer le troisième rond du nœud par une droite infinie. Ce réel du
nœud porte chez Freud le nom de point-nœud (Knotenpunkt), de l’ombilic
(Nabel) de l’Urverdrängung, du refoulement originel, désignant le point de
nouage indécidable, le pli, l’entrelacs ou le « littoral » du langage et du
vivant, « de la corporéité et de la logique » selon Lacan. Il désigne aussi
le vortex inassignable de l’articulation du trépied de la psychanalyse : le
langage, le sexuel, et l’inconscient. L’inconscient pouvant être considéré
comme le ratage du pli du langage et du sexuel et le lieu de l’infinie répé-
tition du nouage.

46. Il s’agit de la jeune mathématicienne Valérie Marchand. Il n’est peut-être pas indifférent que ce
soit une femme qui soit l’origine de la rencontre avec le nœud borroméen.
47. …ou pire, op. cit., p. 91.

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De la calligraphie chinoise à l’écriture du nœud borroméen • 169

Le nœud borroméen comme « agir métaphorique »,


comme poiesis

Lacan n’emploie à ma connaissance qu’une seule fois la formule de


« l’agir métaphorique ». C’est du moins le cas dans le livre XVIII (p. 53),
après avoir commenté wei 為 écrit en chinois au tableau :
« Ceci se lit wei et fonctionne à la fois dans la formule wu wei, qui veut dire
non-agir, donc wei veut dire agir, mais pour un rien vous le voyez employé au titre
de comme, cela veut dire comme, c’est-à-dire que ça sert de conjonction pour faire
métaphore » (p. 47).

Et plus haut il dit « La psychanalyse, elle, se déplace toutes voiles


dehors dans cette même métaphore » (p. 46). Et ce qui caractérise la méta-
phore c’est son ratage. La coalescence de l’agir et de la métaphore est ici
essentielle. L’écriture du nœud ne relève-t-elle pas de l’agir métaphorique,
comme c’est le cas de la calligraphie chinoise ?
Deux énoncés quasiment contemporains de Lacan me fournissent un
point d’appui. Le premier énoncé en 1975 :
« La métaphore et la métonymie n’ont de portée pour l’interprétation qu’en
tant qu’elles sont capables de faire fonction d’autre chose, et cette autre chose dont
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elles font fonction c’est bien ce par quoi s’unissent étroitement le son et le sens C’est
pour autant qu’une interprétation juste éteint un symptôme que la vérité se justifie
d’être poétique. Ce n’est pas du côté de la logique articulée, quoiqu’à l’occasion j’y
glisse, ce n’est pas du côté de la logique articulée qu’il faut sentir la portée de notre
dire, non pas bien sûr qu’il y ait quelque part quelque chose qui mérite de faire deux
versants, ce que toujours nous énonçons, parce que c’est la loi du discours, comme
système d’opposition 48. »

Le second écrit en 1976 : « Je ne suis pas poète, mais un poème. Et qui


s’écrit, malgré qu’il ait l’air d’être sujet 49. » Phrase superbe et lumineuse
qui qualifierait peut-être au mieux la praxis poétique du nœud borroméen
qui est, comme la calligraphie chinoise, un art du mouvement impliquant
la présence corporelle. Lacan dessine et trace au tableau ses figures, ses
cercles, ses tresses, et manie ses bouts de ficelle comme le calligraphe
manœuvre son pinceau.
Ce qui se perd avec l’écriture des Séminaires, c’est non seulement la
parole de Lacan scandée par ses silences et ses soupirs mais également sa
gestuelle corporelle. C’est particulièrement vrai avec le nœud borroméen.
Ce qui importe ici, ce ne sont pas les figures comme produits finis et pétri-
fiés mais leur engendrement par et dans l’acte d’écriture. La « poubellica-
tion » fige les figures comme sont figés les hiéroglyphes trouvés sur une

48. L’insu que sait de l’Une-bévue s’aile à mourre, op. cit., p. 119.
49. « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » (17 mai 1976), dans Autres écrits, op. cit., p. 572.

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pierre dans le désert, comme le sont ceux du symptôme inscrits sur le corps
de l’hystérique, comme le sont les un //// de l’os magdalénien dont on
ne sait plus qui les a inscrits et de quoi ils sont les signes 50, comme l’est le
cercle du moine japonais dont dans trois mille ans peu d’hommes sauront
qui l’a tracé et pourquoi 51. Pour en retrouver le sens ou la structure il faut
le recréer en le traçant à son tour de sa main singulière. C’est ce que dit
faire Lacan en répétant le tracé du cercle dans sa propre calligraphie du
huit intérieur pour en produire la topologie. Ce que Lacan donc retient de
la calligraphie chinoise, c’est la « singularité de la main qui écrase l’uni-
versel 52 », la gestuelle qui implique la présence du corps dont le pinceau
au bout de la main est le sismographe. Il est certes limité par l’usage de la
craie et il lui arrive de se plaindre de ne pouvoir exploiter les ressources du
pinceau du calligraphe. Il compense le manque de souplesse du bâton de
craie par l’emploi des couleurs, par des agencements et des combinaisons,
par l’art du tissage et des tresses, par le maniement des bouts de ficelle…
Il ne faut donc pas envisager le nœud borroméen de manière statique,
comme une écriture arrêtée, figée, mais à l’instar de la calligraphie chinoise
toujours comme une activité, comme un acte. L’agir métaphorique est
comme la parole, comme la calligraphie, un acte au sens plein du terme.
« Quand je parle, j’écris », dit à l’occasion Lacan.
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Ce n’est donc pas par hasard si Lacan insiste sur le caractère de chaîne
du nœud. La nodalité du nœud étant impliquée dans la chaîne par les
chaînons qui la constituent. Le nœud borroméen représente donc de façon
condensée, comme c’est le cas de S1→S2, la concaténation de la chaîne,
mais aussi le nœud de la chaîne.
Ce qui fait l’énigme de la chaîne et préside au mouvement et à la dyna-
mique de l’enchaînement ce sont bien ses maillons instables et fragiles.
C’est l’énigme de leur nouage, d’où la condensation de la chainenœud :
« Ce qui résiste à l’évidence-évidement, c’est l’apparence nodale que produit
ce que j’appelle la chaînenœud, en équivoquant sur chaîne et nœud. Cette apparence
nodale, cette forme de nœud, si je puis dire, est ce qui fait du réel l’assurance. Je
dirai donc à cette occasion que ce qui témoigne du réel, c’est une fallace, puisque
j’ai parlé d’apparence 53. »

Si on a appelé nœud la chaîne borroméenne, c’est que « ça glisse vers


le nœud 54 ». Les trois ronds du nœud représentent à la fois la chaîne,
ses maillons et l’organisation nodale du maillon. D’où la question de la

50. L’identification, op. cit., séance du 6 décembre 1961.


51. L’objet de la psychanalyse, op. cit., séance du 15 décembre 1965.
52. Dans D’un discours qui ne serait pas du semblant, op. cit., p. 120 : « Ce qui s’élide dans la cursive où
le singulier de la main écrase l’universel. »
53. Le sinthome, op. cit., p. 111.
54. Ibid., p. 106.

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nodalité elle-même, du nouage des trois ronds RSI de même consistance, du


réel du nœud. Lacan pose la nécessité d’un quatrième qui viendrait nouer
les trois. Lacan, me semble-t-il, ne se pose pas la question de l’origine de
la triade inaugurale SIR, pas plus d’ailleurs qu’il n’interroge l’origine du
langage. Il s’y refuse. C’est un invariant anthropologique. Tout être humain
a à s’inscrire dans un langage et dans une structure SIR qui lui préexistent.
Il est parlé avant de parler, il est borroméisé avant de borroméiser à son
tour. Mais l’introduction d’un quatrième rond relance implicitement la
question de son origine. En effet, le nouage du nœud n’avait jusqu’ici
pas de nom, avec l’introduction du quatrième le nouage porte un nom, le
Nom-du-Père dans RSI, le sinthome dans le séminaire Le sinthome. Quelle
en est la provenance ?

La corde de la métaphore

Les deux, le Nom-du-Père et le symptôme, ont en commun d’être des


métaphores. Du moins c’est ainsi que Lacan les désignait au départ. Il
importe donc à mon sens de souligner un déplacement d’accent. Le Nom-
du-Père n’est plus réductible simplement à ce qui s’appelait la métaphore
paternelle, pas plus que le symptôme n’est réductible à une pure méta-
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phore. C’est ce déplacement qui se traduit à mon sens par l’équivalence
donnée dans RSI du Nom-du-Père et du symptôme, et dans Le sinthome de
l’équivalence du complexe d’Œdipe et du symptôme 55.
Sur quoi porte le déplacement d’accent ? De la métaphore comme telle
à ce qui en constitue le ressort inaperçu, la bouche et le foyer ardent de la
barre de la coupure, du trou intensif que Lacan désigne comme le « Père
du nom ».
Il importe donc de souligner que le quatrième rond ne vient pas se
surajouter aux trois autres de RSI, qui lui préexisteraient en somme, pour
en assurer le nouage. Ce que désigne le quatre c’est au contraire ce qui
engendre le trois mais comme un « nœud raté » d’où la nécessité de la répé-
tition incessante de l’opération. En effet l’engendrement des trois ronds
produit aussi le trou central du nœud d’où resurgit le quatre. On ne peut
penser l’engendrement que dans l’après coup d’un nœud déjà constitué, de
même qu’on ne peut cerner l’ombilic du rêve qu’à partir du rêve déjà rêvé
ou plutôt de son récit.
Le quatrième surgit à chaque fois du trou ombilical du nœud comme
une corde tendue. Je m’appuie ici sur le nœud au point dans Le sinthome
(p. 81) :

55. Ibid., p. 19 et 22.

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accompagné du commentaire suivant :


« J’opère avec les nœuds, faute d’avoir d’autres recours. Je n’y suis pas venu
tout de suite, mais ils me donnent des choses, et des choses qui me ficellent, c’est
bien le cas de le dire. Comment appeler ça ? Il y a une dynamique des nœuds. Ça
sert à rien, mais ça serre. Enfin, ça peut serrer, sinon servir. Qu’est-ce que ça peut
bien serrer ? Quelque chose que, qu’on suppose être coincé par ces nœuds. Si l’on
pense que ces nœuds, c’est tout ce qu’il y a de plus réel, comment reste-t-il place
pour quelque chose à serrer ? C’est bien ce que suppose le fait que je place là un
point. Ce point, après tout, il n’est pas impensable d’y voir la notation réduite d’une
corde qui passerait là, et sortirait de l’autre côté. »

Reprenons donc l’image du surgissement de la corde du trou central


– où vient se loger « l’os-bjet a 56 » – le point de surgissement étant marqué
dans la figure par le point noir – qui est aussi la trace de la pointe du
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pinceau, ou de la craie, au moment de l’attaque de l’écriture. C’est pour
ainsi dire la corde de la métaphore, ou mieux du processus de métaphori-
sation et de l’écriture en train de se faire. Cette corde en tension retourne
sur elle-même, comme tout le monde peut en faire l’expérience en projetant
avec force en avant une corde retenue par une de ses extrémités, comme
si elle cherchait à se boucler sur elle-même sans y parvenir. Elle retourne
sur elle-même mais sans que ses deux extrémités se rejoignent, pas plus
que les deux bouts de la boucle du graphe. La corde dans sa dynamique et
dans son retour sur elle-même enlace les trois ronds mais sans faire cercle.
Le nouage des trois est raté. Elle replonge donc dans le fond sans fond du
trou central pour répéter l’opération, indéfiniment. La corde devient droite
infinie. Ce mouvement répété de la corde engendre tout à la fois l’enchaî-
nement des nœuds borroméens les uns aux autres et le réel (le trou) du
nœud. Le nœud borroméen peut donc être regardé comme l’articulation
du Un du trait unaire, de la différence et de la répétition, introduit en 1961
avec le Un de l’Unien créé dans …ou pire.

Lacan calligraphe du Nœud

Je propose un petit artifice, un petit scénario. Imaginons Lacan traçant


les nœuds au tableau. Mais projetons-nous, non dans la salle parmi les

56. Ibid., p. 145.

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De la calligraphie chinoise à l’écriture du nœud borroméen • 173

auditeurs qui, eux, voient Lacan au tableau de dos, mais devant lui et à
l’arrière du tableau qui ne serait plus un banal tableau noir et opaque mais
un tableau transparent de sorte que l’on verrait Lacan de face en train de
dessiner les ronds du nœud borroméen, celui de la page 81 du séminaire
Sinthome par exemple. Il le trace non avec un compas qui produirait des
cercles, parfaits, géométriques, euclidiens, comme ils figurent dans le
livre, mais de sa main singulière dans le prolongement de son corps. Qui
trace, qui écrit le nœud ? Lacan ? Le sujet représenté par le nom propre de
Lacan ? Nom propre, dont il nous dit qu’il vient « suturer », « masquer »,
le « trou du sujet 57 ».
Et d’où le nœud est-il tracé, sinon des trous ou du trou du corps d’où
se projette vers le tableau le bras du dessinateur-scripteur ? « Je parle avec
mon corps, et ceci sans le savoir », nous dit Lacan dans Encore (p. 108).
Le point noir laissé sur la surface par l’attaque du pinceau, ou ici
de la craie, est le Vorstellungsrepräsentanz à la fois du trou du sujet, du
trou intensif du corps et de la source centrale de surgissement du nœud
borroméen.
Ce point, dont on sait qu’il est lui-même impossible à tracer sans le
trahir, représente donc à la fois Lacan dessinant et le lieu-source d’où s’en-
gendre le dessin du nœud. C’est de ce point que le Lacan-poème s’écrit et
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écrit le poème du nœud borroméen, « malgré qu’il ait l’air d’être sujet ». En
ce sens le nœud borroméen est la projection dans l’espace, sur la surface du
tableau, du dire de Lacan. Il est l’écriture, la calligraphie de la retombée de
« la nuée du langage » du « ruissellement » de sa parole.
Lacan disait que le nœud borroméen lui était « donné comme une
bague au doigt 58 ». Certes, mais au doigt de sa main singulière. C’est son
style, son écriture, son sinthome qui fait pendant à celui de James Joyce.
Avec le nœud borroméen Lacan écrit – comme le calligraphe chinois qui a
conquis sa liberté – son expérience propre, son rapport à Freud, à la Chose
et à la praxis de la psychanalyse. Et il le fait en en dévoilant les ressorts
et la structure, tout en s’en faisant le passant. Mais rien ne garantit que
cette bague aille au doigt de quiconque. On ne peut pas plus, me semble-
t-il, concevoir les nœuds comme une théorie achevée ou une doctrine
applicable mécaniquement à la clinique, par exemple, ou encore au social
comme certains s’y essaient, mais plutôt comme une poeïtique. Lacan dans
RSI dit qu’il s’agit d’une construction.

57. J. Lacan (1964-1965), Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, séance du 7 avril 1965, inédit. Il existe
une version toujours excellente de Michel Roussan.
58. Cette expression se retrouve dans la leçon du 8 avril 1975 de RSI : « Je suis ce trou à la trace, si
je puis dire, et je rencontre, c’est pas moi qui l’ai inventé, je rencontre le nœud borroméen qui,
comme on dit toujours, me vient là comme bague au doigt… Nous voilà encore dans le trou ! »
Lacan dit ici explicitement que la rencontre avec le nœud borroméen s’est faite sur la trace d’une
logique du trou.

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Si Lacan se prête si aisément à l’ânonnement et au mimétisme, c’est,


peut-être, paradoxalement, en raison de sa propre liberté créatrice qui
peut générer de l’angoisse. On colle alors au texte, on le récite, on se cram-
ponne aux formules, mathèmes, figures et nœuds comme un enfant apeuré
s’agrippe à la robe de sa mère, ou l’apprenti calligraphe chinois aux textes
de ses maîtres. On recule devant le risque de perdre ses appuis et d’être
confronté au désarroi. On se dérobe à l’invite à la liberté vertigineuse de la
création. Une invite contenue dans le geste de Lacan lançant les bouts de
ficelle à son auditoire. À chacun de se faire à son tour le calligraphe et le
passant de son expérience singulière. Au risque d’être confronté à « l’erre
de la métaphore 59 » et ses ratages, comme le fut Lacan, inlassablement :
« La métaphore du nœud borroméen à l’état le plus simple est impropre. Cʼest
un abus de métaphore, parce que en réalité, il n’y a pas de chose qui supporte l’Ima-
ginaire, le Symbolique et le Réel 60. »
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59. À ce propos, lire l’article d’Erik Porge, « L’erre de la métaphore », Essaim, n° 21, 2008 ; ainsi que
son ouvrage Lettres du symptôme. Version de l’identification, Toulouse, érès, 2010.
60. J. Lacan (1978-1979), Le Séminaire, Livre XXVI, La topologie et le temps, séance du 9 janvier 1979,
inédit.

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