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Revue Économie, Gestion et Société N°12 décembre 2017

COMMUNICATION ET DEVELOPPEMENT DURABLE AU MAROC

Par

Amal AIT SAKKOU OUZAID

Chercheur en « Langue, Communication et Culture », Faculté des Lettres


et des Sciences Humaines de Meknès-Université Moulay Ismail.

&
Mohamed BENASER

Professeur en Sociologie, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de


Meknès- Université Moulay Ismail.

&
Mokhtar BELARBI

Professeur en Communication, Faculté des Lettres et des Sciences


Humaines de Meknès - Université Moulay Ismail.

Résumé:

De nos jours, la question environnementale s’impose comme une préoccupation majeure au


Maroc et ailleurs dans le monde. Il semble claire que le concept de développement durable
pose un certain nombre de questionnements, dans la mesure où il n’arrive pas à avancer une
définition précise, ce qui soulève la possibilité des contradictions. Dans cet article il s’agit
d’abord d’analyser les critiques qui portent sur les difficultés du concept de « développement
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durable », qui sont plutôt d’ordre historique, puis nous attarderons sur le rôle crucial de la
communication dans l'accompagnement du changement comportemental des citoyens
marocains en rapport avec le développement durable.

Mots-clés: Développement, croissance, Développement Durable, changement


comportemental, consommation, communication engageante.

Abstract:

Nowadays, the environmental issue is a major concern in Morocco and worldwide. It seems
clear that the concept of sustainable development raises a certain number of questions, as long
as no sharp-cut definition is offered, which raises the possibility of contradictions. In this
article we analyse, first, the various critical reading into the complexities of the concept of
"sustainable development", which are rather of a historical motivation. Second, we will focus
on the crucial role of communication in accompanying behavioural change in relation to
sustainable development.

Keywords: Development, growth, Sustainable development, behavioral change,


consumption, engaging communication.

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Introduction :

Les notions d’environnement et de développement durable sont récentes, elles ne sont


en vogue que depuis quelques dizaines d’années. Ils font actuellement partie des expressions
de la vie courante, aussi bien dans la langue orale que dans les écrits de la communication et
de la politique. De nos jours, note Audouin Alice, « le Développement Durable connaît une
véritable exposition médiatique et occupe une place croissante dans la conscience collective
et les préoccupations du développement. »1 Au Maroc, la conscience écologique s’est
développée depuis la participation du pays au sommet de Rio en 1992 et a connu une nouvelle
dynamique par l’adoption de la nouvelle constitution en 2011 où a été ancré le principe du
Développement Durable et la protection des ressources naturelles (Article 31), et, surtout,
l’article 12 qui reconnait et renforce le rôle des O.N.G et de la société civile dans
l’engagement pour la protection de l’environnement. Selon l’organisme indépendant Climate
action tracker, « le Maroc pointe dans le 3ème rang mondial dans la lutte contre le changement
climatique et s’engage à réduire ses émission de CO2 à 13% à l’horizon 2030.»2 Ce virage
écologique marocain s’est concrétisé par l’organisation de la COP 22 en novembre 2016 et
aussi par le lancement de nombreux projets de grande envergure tel que le Maroc vert et la
centrale solaire d’Ouarzazate. Dans cette perspective, le rôle du citoyen marocain est central,
car il représente une marge d’action très importante dans la protection de l’environnement.
Cependant, faire changer les comportements des gens est une entreprise complexe car ils
dépendent de multiples facteurs et sans compter les résistances au changement qui est un
comportement général chez les individus.

Dans notre communication, nous commencerons par analyser les critiques qui portent
sur les difficultés de définition du concept du Développement Durable, qui sont plutôt d’ordre
historique, puis nous attarderons sur le rôle crucial des comportements humains dans
l'accompagnement au développement durable. A cet effet, nous nous sommes posé trois
questions centrales, à savoir :

1
AUDOUIN Alice, COURTOIS Anne, RAMBAUD-PAQUIN Agnès, La Communication responsable, Editions
d’Organisation, Paris, 2009, p.12
2
BENMALEK, Samir, « Lutte contre le changement climatique » in Journal le Matin-Eco, rubrique
Ecodéveloppement, 25 juin 2015, p.34.
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- D’abord Qu’est ce que le développement durable ? Ici, notre objectif à ce niveau est
de comprendre l’origine du concept du Développement qui a été discrédité au profit
du Développement Durable.
- Dans un deuxième lieu nous tenterons de comprendre pourquoi il est difficile de faire
changer les comportements des individus pour favoriser des pratiques plus
écologiques dans une société où l’on cherche à prévaloir le sentiment de
consumérisme ? Enfin Pourquoi les campagnes médiatiques traditionnelles, comme la
récente campagne marocaine intitulée « zero-mika »1, ont une efficacité limitée
concernant la protection de l’environnement ?
1. Du développement au développement durable : Approche historique

1.1.Origine de l’expression

Le terme « développement » apparait officiellement pour la première fois dans « la théorie


économique après la seconde guerre mondiale, parallèlement à la mise en œuvre de la
décolonisation. »2 Dans son célèbre discours officiel de 1949, Harry Truman, le Président des
Etas Unis d’Amérique évoque pour la première fois l’importance d’apporter une aide
économique urgente à ces pays qu’il nomme de « sous-développés »3. Ce discours avait une
double vocation, la première est pragmatique et argumentative visant la réalisation des
intérêts économiques car les pays dit sous développés constituent à la fois des fournisseurs de
la matière première et des débouchés potentiels pour évacuer leurs produits manufacturés 4,
mais, il s’agissait aussi « d’empêcher les pays pauvres de basculer vers le camp
communiste »5. La seconde vocation était purement persuasive, car le but était de pouvoir
convaincre l’opinion publique américaine de l’importance et de la bonne volonté de cette
décision, cela est justifié par des raisons morales en disant qu’il est impératif pour l’Occident
développé et riche de combattre la misère et la pauvreté dans le monde.

1
La campagne de communication « zero mika » a été lancée, vendredi 10 juin 2016, par la coalition marocaine
pour la justice climatique, dans le but de sensibiliser les marocains à l’impact des déchets plastiques sur la santé
et l’environnement et de les mobiliser pour leur ramassage.
2
BRUNEL, Sylvie, Le développement durable - Que-sais-je?, PUF, Paris, 2010, p. 45.
3
GODIN Christian, Le jour où le sous-développement fut inventé, disponible sur http://archives-
lepost.huffingtonpost.fr/article/2009/07/11/1616016_le-jour-ou-le-sous-developpement-fut-invente.html
(consulté le 02/01/2017).
4
TRAORÉ, Aminata, Lettre au Président des Français, Fayard, Paris, 2005, p 47.
5
BRUNEL, Sylvie, Le Développement durable - Que-sais-je?, op.cit., p 35.
4
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Dans cette perspective, nous pouvons dire que la notion du développement sous-entend aussi
que les pays dits « sous-développés doivent connaitre un cheminement et un parcours
équivalent aux pays développés qui les conduisent de la pauvreté à la société de
consommation.»1 Ce parcours a été théorisé par l’américain Rostow dans son ouvrage les
Etapes de la croissance économique2. Selon lui, le développement serait un phénomène
inévitable. Certains pays ont simplement entamé le processus avant d'autres, tout ne serait
donc qu'une question de temps. Mais, en respectant certaines modalités, le développement
pourrait être accéléré. Il explique que les sociétés parcourent au cours de leur développement
cinq différentes étapes : la société traditionnelle, les conditions préalables au décollage, le
décollage (le take off), le progrès vers la maturité et l’ère de la consommation de masse. Selon
cette théorie qui a régné tout au long de la période d’après guerre, Le tiers monde doit suivre
le modèle des pays riches, celui des sociétés industrialisées et par conséquent des sociétés de
consommation.
Dans ce cadre, le développement était considéré simplement comme un synonyme de la
croissance économique qui met en avant la production et la consommation de biens matériels.
Il s’avère donc important pour nous de distinguer entre croissance et développement. La
première constitue une « augmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues
d’un indicateur de dimension. »3 Par exemple, pour un pays on considère l’augmentation du
Produit Intérieur Brut comme indicateur de croissance. Par contre, le développement ne doit
pas se réduire à la croissance, il s’agit plutôt d’une « combinaison des changements mentaux
et sociaux qui rendent la nation apte à faire croître, cumulativement et durablement son
produit réel global. »4 Ainsi, nous pouvons dire que le développement ne se limite pas
simplement à la croissance, cette dernière est quantitative alors que le développement est
plutôt d’ordre qualitatif, il doit d’abord miser sur la satisfaction des besoins fondamentaux, la
réduction des inégalités, du chômage et de la pauvreté.
Enfin, cette pensée du développement qui a régné tout au long de l’après guerre et qui le
réduit à ses dimensions économiques tout en négligeant fortement le côté humain et
environnemental a été fortement critiquée et discréditée dès le début des années 1970.

1
Ibid., p 8
2
Rostow, Les Cinq étapes de la croissance économique, Le Seuil, Paris, 1970, p.15
3
Voir : Dictionnaire économique et social, Paris, Hatier, 1990, p.115
4
François Perroux, L’Economie du XXème siècle, Paris, PUF, 1964, p.155
5
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1.2.Le développement discrédité.


A cette époque, une inquiétude commence à être exprimée concernant les activités
économiques qui génèrent des dommages environnementaux visibles et localisés (déchets,
fumées d’usines, pollution des cours d’eau, etc.). Ces inquiétudes ont été médiatisées et
rendues public suite aux résultats d’un rapport resté célèbre intitulé « Les limites de la
1
croissance » publié en 1972 par des chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of
Technology). Leur idée est simple : « la croissance infinie dans un monde aux ressources
limitées est impossible. »2 Par conséquent, le rapport explique que si les hommes ne mettent
pas fin à leur quête de croissance eux-mêmes, la nature le fera pour eux. C’est aussi le premier
rapport à dénoncer le caractère anthropique sur la nature, c'est-à-dire que l’homme est la
principale cause de la destruction environnementale.
Au cours des années 1980, c’est l’émergence de pollutions et de dérèglements globaux, tels
que le trou dans la couche d’ozone, les pluies acides, les changements climatiques et la
déforestation qui sont découverts et portés à la connaissance du public3.
Les années 1990 ont été marquées par un événement fort politiquement, il s’agit de la
disparition de l’empire soviétique et l’annonce de la fin de la guerre froide. Par conséquent
les aides économiques accordées au pays dits « sous-développés » ont perdu soudainement
leur utilité stratégique. Ces pays se sont sentis donc enfermés dans « l’étau de la dette »4 selon
Aminata Traoré qui développe dans son analyse que ces aides ont été un fiasco total pour les
pays africains car ils ont permis d’encourager le gaspillage et la corruption. L’accent est mis
sur les conséquences du développement comme l’accroissement des inégalités, la persistance
de la grande pauvreté et aussi la destruction de la nature, des cultures et des ressources
naturelles. Ainsi Samir Amine dans son ouvrage Le Développement inégal, place l’échange
inégal au centre de ses analyses : pour lui, « le sous-développement naît de la domination
volontaire qu’exercent les pays développés capitalistes, ceux-ci organisant les échanges
internationaux à leur profit. »5

1
Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, Les limites à la croissance dans un monde fini. Le
Rapport Meadows, 30 ans après, Montréal, Écosociété, 2013, p14.
2
Ibid., p.10
3
Rapport de l’Unicef, LE DEVELOPPEMENT HUMAIN DURABLE, 2010, disponible sur
https://www.unicef.fr/sites/default/files/userfiles/dev-humain-durable-11.pdf (consulté le 03/12/2016)
4
TRARORE, Aminata, L'Etau. : L'Afrique dans un monde sans frontières, Poche, 2001.
5
Samir, AMIN, le Développement inégal, Paris, Ed. Minuit, 1973.
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Ces critiques sévères formulées contre l’aide au développement, jugée inefficace et même
« contre-productive » suscite la condamnation du développement dénoncé comme pensée
impérialiste et un moyen par lequel l’Occident exerce son hégémonie sur les pays du Sud.
Dans ce sens, Claude Levis Strauss dénonce cette hégémonie occidentale qui veut que les
pays du Nord imposent leur vision de développement sur ceux du Sud. Selon lui, il faut
reconnaitre à chaque culture son droit à la différence. En fait, il affirme que « la civilisation
occidentale tend par certains de ses éléments clés comme l’industrialisation, à se répandre
dans le monde. »1 D’ailleurs, plusieurs auteurs tels que Serge Latouche se demandent
« pourquoi le tiers monde devrait suivre le modèle des pays développés, pourquoi vouloir
calquer sur les pays du sud des critères occidentaux, lorsqu’on constate à quel désastre ils
ont aboutit. »2

Dans ce contexte de nouveaux acteurs sont apparus. Il s’agit des Organisations Non
Gouvernementales provenant même du monde occidental et utilisant les nouveaux moyens de
communication pour transmettre et amplifier leurs accusations contre l’idéologie du
développement. Cependant, ce discours ne connait pas l’unanimité car « le dialogue parait
impossible entre ces ONG qui remettent en question le développement à l’occidental causant
le gaspillage des ressources naturelles et d’autres pays sous la contrainte de la pauvreté
revendique leurs droit à suivre le même modèle capitaliste. »3 Par conséquent, une solution
existe. Elle porte le nom du développement durable, un développement respectueux non
seulement des hommes mais aussi de la nature.

Qu’est-ce que le développement durable, pourquoi l’ajout de l’adjectif « durable » et dans


quel contexte ? Dans ce qui suit nous tenterons aussi d’analyser la première définition
officielle du développement durable et les principales critiques portées à son égard. Enfin,
nous essaierons d’étudier quel rôle peut jouer la communication pour infléchir les
comportements des citoyens dans une perspective environnementale.

2. Développement durable et conduite au changement comportemental


2.1. Le développement durable, émergence d’un nouveau concept

1
Claude, Lévi-Strauss, Race et histoire, collection Folio essais, Ed. Poche, 1987, p.52.
2
LATOUCH, Serge, Faut-il Refuser le Développement ? : Essai sur l'anti- économique du Tiers-monde, Presses
universitaires de France, 1986, p.66.
3
BRUNEL, Sylvie, Le Développement durable , op.cit , p. 17.
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Face à cette prise de conscience évoquée ci-dessus, l’idée d’un « développement durable »
pouvant à la fois réduire les inégalités sociales et réduire la pression sur l’environnement fait
son apparition. Dans la notion du développement durable se côtoient deux mots
« développement » et « durable ». Il apparaît que le concept pose un certain nombre de
difficultés, en particulier au sens où il ne parvient pas à dégager une définition précise, il
existe actuellement plus de 200 définitions du développement durable1. Ces nombreuses
définitions ne sont pas une activité linguistique, mais présentent des différences entre les
interprétations du concept. Ce grand ensemble de définitions montre également la difficulté de
combiner l'idée de développement avec les considérations environnementales. Ainsi, parmi
les questions incontournables qui ont façonné le concept du développement durable, se trouve
l'une des plus contestées: la question de contradiction entre Développement et Durabilité. Le
développement durable serait donc, selon Sylvie Brunel, « un oxymore, l’association de deux
mots contradictoires : le développement ne peut par essence être durable puisqu’il emploi un
mode de production prédateur pour la planète. »2

C’est en 1987 que la Commission mondiale sur l’environnement et le développement


(Rapport Brundtland), propose la première définition officielle du développement durable: «
Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans
compromettre la possibilité, pour les générations à venir, de pouvoir répondre à leur propres
besoins. »3 De cette définition nous relevons deux concepts fondamentaux qui sont « les
besoins » et « l’équité générationnelle ». Pour ce premier concept, il s’agit d’un modèle de
développement permettant de satisfaire les besoins tout en précisant dans le rapport
Brundtland qu’il s’agit des besoins des populations démunies. Il est important pour nous, de
nous attarder sur la notion des besoins humains quand on étudie le développement durable,
c'est-à-dire nous nous demandons quels sont les besoins à satisfaire pour vivre une vie durable
dans le respect de notre environnement ? D’après la fameuse pyramide de Maslow, il existe
cinq grandes catégories de besoins classés hiérarchiquement, l’être humain passe d’un besoin
à un autre, et ce, d’une manière hiérarchique, autrement dit il doit absolument satisfaire un
besoin d’ordre inférieur pour pouvoir accéder à un autre d’ordre supérieur, par exemple pour

1
Pearce, A. et Walrath, L., Definitions of SUSlainability from Ihe lileralure, 2000, disponible sur
http://aquadoc.typepad.com/files/sustainability_definitions.pdf. (Consulté le 25 Novembre 2016)
2
BRUNEL Sylvie, Le développement durable, op.cit, p 60
3
Commission mondiale sur l'environnement et le développement, Notre avenir à tous, Éditions du Fleuve, 1989,
p.51
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pouvoir percevoir les besoins d’appartenance à un groupe sociale il faut d’abord que les
besoins physiologiques et de sécurité soient satisfaits. Cette hiérarchie a été fortement
critiquée par Max-neef qui considère que les besoins humains ne sont pas substituables et
doivent être vu comme tout présent. La satisfaction des besoins humains fondamentaux ne
peut être réellement assurée de manière simple en fournissant des biens et des services à ceux
qui sont dans le manque. Il ne considère donc pas le besoin comme un manque mais plutôt
une potentialité et une force. Il suggère « que vouloir pallier l’insatisfaction des besoins
fondamentaux par une course à la productivité non seulement est illusoire mais peut même se
révéler destructeur.»1

Concernant l’équité générationnelle, elle fait référence ici à la notion de durabilité. C'est-à-
dire qu’il existe des limites au développement et ces limites sont imposées par la capacité de
l’environnement à répondre aux besoins humains. Concrètement il s’agit d’utiliser des
ressources plus durables comme les énergies renouvelables pour maintenir l’activité
économique.

Thieryy Libaert dans son ouvrage Communication et environnement, le pacte impossible,


explique que le choix sémantique de l’adjectif « durable » au lieu de son appellation originale
anglaise « soutenable » n’est pas neutre, car « le développement n’est plus contesté tant que
son caractère durable est réalisé, or le développement est marqué par une prégnance
économique. Il place la croissance comme moteur de l’activité.»2 Ainsi, nous pouvons dire
que la traduction française présente certaines ambigüités, dans la mesure où cette dernière est
acceptée facilement par le grand public et surtout par les entreprises qui ont trouvé un
nouveau moyen de « ré-enchanter » leurs activités commerciales par l’utilisation des
techniques publicitaires récentes comme la publicité écologique et les labels bio.

2.2.Communication et développement durable au Maroc

Dans ce cadre, s’il y a un engouement vis-à-vis des idées du développement durable au


Maroc, il arrive que le changement du comportement puisse rencontrer aussi certaines

1
GROUSSIN, Thierry, Le développement et les besoins humains fondamentaux selon Manfred Max-Neef,
disponible sur : http://base.socioeco.org/docs/le_developpement_et_les_besoins_humains_fondamentaux.pdf
(consulté le 12/01/2017).
2
LIBAERT Thierry, Communication et environnement, le pacte impossible, PUF, Paris, 2010, p.37.
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résistances qu’elles soient explicites ou implicites. Pourtant, il est crucial aujourd’hui que les
attitudes de vie des citoyens se modifient dans l’objectif d’une protection de l’environnement,
au Maroc les chiffres sont alarmants : « 93% de l’énergie consommée par le Maroc est
importée. Ce chiffre témoigne de l’importante dépendance énergétique du Royaume. Près de
50% de la population marocaine vit directement de l’agriculture »1. Aussi, « l'analyse des
coûts de la dégradation de l'environnement montre que le Maroc présente l'un des niveaux
les plus élevés de la région méditerranéenne. »2 Or, pour limiter ces pertes de patrimoine
naturel, des changements de comportement et de mentalité sont nécessaires. Il convient alors
d’orienter les citoyens vers la réalisation d’actes plus responsables envers l’environnement.
Des gestes simples pourtant contribuent au sauvetage de notre environnement comme ne pas
laisser couler l’eau quand on se lave les dents, manger bio et moins de viande, rouler à vélo au
lieu d’utiliser la voiture, éteindre la lumière dans les pièces vides, trier les déchets, et ne plus
utiliser les sacs en plastique etc. Nous remarquons toutefois qu’il est long et difficile de
modifier durablement le comportement des individus. Malgré les efforts de communication et
d’éducation fournis par les organismes spécialisés, les résultats demeurent souvent décevants,
car « la communication lorsqu’elle poursuit un objectif de modification d’attitude dans une
perspective citoyenne, obéit à des règles strictes et que les campagnes nationales fondées
exclusivement sur une publicité télévisuelle, radiophonique ou par affichage conduisent vers
une faible efficacité. »3 Ces campagnes médiatiques peuvent même faire appel à la terreur
pour attirer l’attention du public et reposent essentiellement sur « une série d’injonctions sur
les actes à accomplir et cela en l’absence fréquente de tout processus d’auto-
responsabilisation et d’identification »4.

D’ailleurs plusieurs auteurs5 s’accordent pour dire qu’une personne ne modifiera pas
nécessairement son comportement même si elle détient suffisamment d’information pour
comprendre son geste. Autrement dit, l’information ne suffit pas pour motiver l’individu à

1
ELLINOR Mahmalat, BENNIS Abdelhadi , Environnement et Changement Climatique au Maroc, Diagnostic
et Perspectives, Konrad-Adenauer-Stiftung e.V., 2012, p.8
2
Rapport N° 25992-MOR, Evaluation du Coût de la Dégradation Environnemenle, 2003, disponible sur :
http://documents.worldbank.org/curated/en/521351468773978229/pdf/259920public0version.pdf (consulté le 2
juin 2015) .
3
LIBAERT Thierry, Communication et environnement, le pacte impossible, op.cit., p.77
4
Ibid., p. 75.
5
MARLEAU Marie-Ève « Des liens à tisser entre la prise de conscience et l'action environnementale ». In
éducation et francophonie, vol.37 n 2, disponible sur : file:///C:/Users/pc/Desktop/MARLEAU.pdf (Consulté le
10 octobre2016).
10
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pratiquer un nouveau comportement pro-environnemental. Ainsi, pour essayer d’infléchir ces


comportements, il faut commencer par comprendre leur contexte socioculturel, ce qui pose la
question du rôle des normes et des représentations sociales et culturelles associées aux
comportements pro-environnementaux. Selon Jean Calvet: « les représentations sont des
créations d’un système individuel ou collectif de pensée. Elles ont une fonction médiatrice
entre le percept et le concept. En ce sens, elles sont à la fois processus et produit. Elles se
valident et se transforment dans l’interaction ¨pensée¨ et ¨action¨.»1 De ce fait, le contexte
normatif par rapport à la gestion de l’environnement en général est relativement ambigu,
puisqu’il existe une opposition entre une norme de surconsommation 2 déjà bien ancrée et une
norme pro-environnementale émergente. En effet, la propagation de la norme du
« consumérisme » (c'est-à-dire plus j’achète, plus je possède d’objets, plus je suis valorisé
dans la société) peut entraîner des comportements qui vont à l’encontre de la protection de
l’environnement parce qu’elle nous incite à acheter toujours plus et à jeter plus d’objets
relativement utiles dans leurs fonctions (par exemple les produits de haute technologie, les
sacs en plastique, etc.). Cette norme culturelle a été bien établie par le processus de la
publicité, Baudrillard souligne à ce sujet que la publicité « apparait comme un spectacle
permanent de la célébration de l’objet. »3 En même temps, nous recevons de plus en plus de
messages médiatiques4 encourageant les nouveaux comportements pro-environnementaux qui
sont ainsi porteurs de valeurs nouvelles ; déclarer faire attention à l’environnement et adopter
des pratiques écologiques dans la consommation permet à l’individu de se différencier
positivement. Ce contexte normatif est donc relativement complexe car ces deux normes
entrent en opposition et prescrivent des conduites antagonistes. D’où la question : comment
l’individu ajuste ses comportements quand la société nous envoie des messages publicitaires
contradictoires sur ce qu’il faut faire pour bien être vu ? Cela se situe dans le cœur de la
théorie de la dissonance cognitive, qui est « un état de tension intérieur résultant d’une
coexistence discordante entre des idées ou des opinions acquises antérieurement et un ou des
faits nouveaux. »5 Cette situation se produit quand une personne est coincée entre deux
cognitions contradictoires. Il s’agit donc de comprendre comment le citoyen marocain peut-il

1
CALVET Jean, Pour une écologie des langues du monde, Ed. Plon, 1999, p 65.
2
BAUDRILLARD Jean, La Société de consommation, Gallimard, Paris, 1974, p25.
3
Ibid. p. 11.
4
Nous faisons référence ici aux différentes campagnes de communication organisé par le ministère chargé de
l'Environnement incitant les citoyens marocains à protéger l’environnement.
5
FISCHER Gustave Nicole, Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, Dunot, 1997, p. 68.
11
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concilier d’une part les discours médiatiques ambiants sur les dangers écologiques inhérents
au mode de consommation actuels qu’il s’est approprié ou qu’il s’approprie dans les
campagnes de sensibilisation et d’autre part ses comportements d’achat basés essentiellement
sur la publicité ? La théorie de la dissonance cognitive propose donc, que l’inconfort
psychologique induit entre attitudes et comportements contradictoires pousse l’individu à le
réduire par différentes manières. Par ailleurs et pour faire face à cette dissonance, la théorie
de la communication engageante nous offre un véritable levier d’action du fait qu’elle renvoie
à une stratégie d’influence sociale et propose d’effectuer un pont conceptuel entre
1
l’engagement et la persuasion selon JOULE et BEAUVOIS qui précisent qu’il existe un
décalage entre les attitudes ou les pensées et les comportements effectifs ( par exemple on
peut être convaincu que fumer est dangereux tout en continuant à le faire ; on ne se comporte
pas toujours conformément à nos pensées). Dans ce cadre, Henri MENDRAS, dans son
ouvrage Eléments de sociologie, nous explique « qu’il y a souvent une différence notable
entre ce que les gens font et ce qu’ils disent ; de plus ce qu’ils disent n’est pas toujours
cohérent, sans pour autant qu’ils mentent. »2 Ainsi, nous pouvons dire qu’il existe
effectivement un écart flagrant entre les attitudes et les comportements réels, en d’autres mots
entre « la conscience et l’agir »3.

La communication engageante nous propose donc, des outils utiles et exploitables dans une
perspective d’application, l’engagement constitue le lien existant entre un individu et ses
comportements, et ce lien a été prouvé comme assez fort4. Elle repose essentiellement sur
l’acte préparatoire sous forme d’une « micro-communication faiblement engageante et
permettant l’inscription progressive dans un espace public plus ambitieux en relation avec les
théories de l’engrenage, »5 Par exemple, demander aux participants ciblés par la campagne
de communication de signer une pétition ou bien de lever la main en public comme signe
d’engagement.

1
JOULE Robert et BEAUVOIS Jean-Léon, Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, Presses
universitaires de Grenoble, 1987, p. 47.
2
MENDRAS Henri, Eléments de sociologie, Armand colin, 2ème édition, Paris, 2003, p.64.
3
MARLEAU Marie-Ève « Des liens à tisser entre la prise de conscience et l'action environnementale », op.cit,
p. 13.
4
JOULE Robert et BEAUVOIS Jean-Léon, La Soumission librement consentie : Comment amener les gens à
faire librement ce qu'ils doivent faire ?, Presses universitaires de France, Paris, 1998, p. 95.
5
LIBAERT Thierry, Communication et environnement, le pacte impossible, op.cit., p.76

12
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Enfin, la communication engageante repose sur le postulat selon lequel la réalisation d’un acte
engageant rend plus sensible à un message persuasif, mais il ne faut pas oublier que
l’engagement repose sur certaines conditions, notamment : le sentiment de liberté, le caractère
public du comportement et le caractère plus ou moins coûteux du comportement.

Il ressort donc de ce qui précède, que l’objet de notre communication est de comprendre le
développement durable dans son contexte historique pour mieux cerner ses enjeux et ensuite
d’identifier les principales théories du changement comportemental dans le domaine de
l’environnement dans une société où on cherche à prévaloir le sentiment d’individualise et de
consumérisme. Ainsi, nous pouvons dire que l’histoire affirme que le développement réduit à
ses aspects économiques tel qu’il a été mené par l’occident constitue un véritable prédateur et
destructeur de notre environnement.

Conclusion :

Les sciences humaines et sociales s’intéressent de plus en plus au concept du développement


durable, il nous est parait judicieux de le traiter d’abord selon une approche historique avant
d’étudier d’autres aspects à caractère psychosociales et communicationnels. L’idéologie du
développement qui a régné tout au long de l’après guerre et qui le réduit à ses dimensions
économiques tout en négligeant fortement le côté humain et environnemental a été fortement
critiquée et discréditée pour donner naissance au projet stratégique du développement durable.
Cependant, ce dernier pour se mettre en pratique nécessite un changement au niveau de la
pensée mais aussi au niveau des comportements individuels.

Les compagnes de communication et de sensibilisation en rapport avec le développement


durable, ne doivent pas utiliser la terreur et la peur ni les injonctions pour espérer modifier les
comportements et encourager les pratiques écologique, les études ont montré qu’une personne
ne modifiera pas forcément son comportement même si elle détient suffisamment
d’information pour modifier son geste. Autrement dit, l’information ne suffit pas pour motiver
l’individu à pratiquer un nouveau comportement pro-environnemental. Par conséquent, la
sensibilisation doit d'abord passer par l'éducation et l’engagement au développement durable,
et ce, tout en prenant en considération le contexte socioculturel et normatif marocain en
rapport avec l’environnement pour pouvoir mettre en place un modèle de communication et
d’éducation adapté aux valeurs et à la culture marocaine.

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Enfin, nous pouvons dire que la protection de l'environnement fait partie intégrante de notre
culture et de notre religion qui proscrit le gaspillage et l’excès, cela doit donc être valorisé au
détriment des valeurs du consumérisme propagées par la publicité.

Bibliographie :
 Monographies :
 AUDOUIN Alice, COURTOIS Anne, RAMBAUD-PAQUIN Agnès, La
communication responsable, Editions d’Organisation, Paris 2009, p.12
 BAUDRILLARD Jean, La société de consommation, Gallimard, Paris, 1974
 BRUNEL Sylvie, Le développement durable - Que-sais-je?, PUF, Paris, 2010
 Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, Les limites à la croissance
(dans un monde fini). Le Rapport Meadows, 30 ans après, Montréal, Écosociété, 2013
 BRUNEL Sylvie, Le développement durable - Que-sais-je?, PUF, Paris, 2010
 Commission mondiale sur l'environnement et le développement, Notre avenir à tous,
Éditions du Fleuve, 1989
 CALVET Jean, Pour une écologie des langues du monde, Ed. Plon, 1999
 ELLINOR Mahmalat, BENNIS Abdelhadi, Environnement et Changement Climatique
au Maroc, Diagnostic et Perspectives, Konrad-Adenauer-Stiftung e.V. 2012
 FISCHER Gustave Nicole, Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale,
Dunot, 1997
 JOULE Robert et BEAUVOIS Jean-Léon, Petit traité de manipulation à l'usage des
honnêtes gens, Presses universitaires de Grenoble, 1987, p. 47
 LATOUCH Serge, Faut-il Refuser le Développement ? : Essai sur l'anti- économique
du Tiers-monde, Presses universitaires de France, 1986
 LIBAERT Thierry, Communication et environnement, le pacte impossible, PUF, Paris,
2010
 MENDRAS Henri, Eléments de sociologie, Armand colin, 2ème édition, Paris, 2003.
 JOULE Robert et BEAUVOIS Jean-Léon, La Soumission librement consentie :
Comment amener les gens à faire librement ce qu'ils doivent faire ?, Presses
universitaires de France, Paris, 1998.
 Rostow, Les cinq étapes de la croissance économique, Paris, Le Seuil, 1970.
 TRAORÉ Aminata, Lettre au Président des Français, Paris, Fayard, 2005
 TRARORE Aminata, L'étau. : L'Afrique dans un monde sans frontières, Poche, 2001

 Articles :

 MARLEAU Marie-Ève « Des liens à tisser entre la prise de conscience et l'action


environnementale ». In éducation et francophonie, vol.37 n 2, disponible sur :
file:///C:/Users/pc/Desktop/MARLEAU.pdf (Consulté le 10 octobre2016)

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 Pearce, A. et Walrath, L., Definitions of Sustainability from Ihe lileralure, 2000,


disponible sur http://aquadoc.typepad.com /files/sustainability_definitions.pdf.
(Consulté le 25 Novembre 2016)
 Rapport N° 25992-MOR, Evaluation du Coût de la Dégradation Environnemenle,
2003, disponible sur :
http://documents.worldbank.org/curated/en/521351468773978229/pdf/259920public0
version.pdf (consulté le 2 juin 2015)
 BENMALEK Samir, « lutte contre le changement climatique », in journal le Matin-
Eco, rubrique Ecodéveloppement, 25 juin 2015.

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