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Cahiers de l'Association

internationale des études


francaises

Poésie pastorale et classicisme


Professeur Jean-Pierre Collinet

Citer ce document / Cite this document :

Collinet Jean-Pierre. Poésie pastorale et classicisme. In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1987,
n°39. pp. 79-95;

doi : https://doi.org/10.3406/caief.1987.2425

https://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1987_num_39_1_2425

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POESIE PASTORALE ET CLASSICISME

Communication de M. Jean-Pierre COLLINET

(Dijon)

au XXXVIIIe Congrès de l'Association, le 22 juillet 1986

Après avoir atteint le sommet de sa vogue dans les


décennies qui précèdent 1650, le genre pastoral, sans disparaître
complètement, comme en témoigne par exemple Segrais,
qui le cultive avec assez de bonheur pour mériter, à la fin
de L'Art poétique (1), une mention de Boileau, subit une
sorte d'éclipsé, avant de renaître, grâce aux Modernes, qui
compteront Madame Deshoulières parmi leurs précurseurs,
et prendront Fontenelle pour chef de file. Les raisons de
ce discrédit temporaire se comprennent facilement. La
doctrine classique préconise la simplicité, le naturel et le vrai.
La pastorale, artificielle et convenue, sonne souvent faux.
Ses bergers ne ressemblent guère à ceux de la réalité, sauf
par l'habit. Encore portent-ils un costume galamment stylisé,
qui leur donne l'air de comédiens travestis pour le seul
plaisir et jouant un rôle. Charles Sorel déjà s'en moquait,
non sans quelque lourdeur, en 1627, au long de son
interminable Berger extravagant, que doublait encore un pesant
appareil de Remarques.
En outre, le classicisme prêche la décence, exigeant même,
après Horace (2), qu'on joigne à l'agrément l'utilité. Or
quoi de plus futile et surtout dangereux qu'un genre qui
ne peint que l'amour et ses tendresses, sous des dehors trop

(1) Chant IV, v. 201.


(2) Epître aux Pisons, v. 343.
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séduisants, même s'il en montre aussi les cruelles blessures,


pour ne pas risquer d'intoxiquer, principalement chez les
jeunes lectrices, les imaginations portées aux chimères du
romanesque ? Dès lors, qu'importe que La Silvanire de
Mairet, vers 1630, et sa fameuse Préface, véritable manifeste
de la nouvelle école, aient pesé si lourd dans la bataille
en faveur des unités ? Pastorale et classicisme,
foncièrement opposés par leur esthétique, paraissent à première vue
incompatibles. On s'attend donc à voir les grâces factices
de ce genre suranné réprouvées et rejetées par les poètes
classiques. Et, certes, ils ne lui ménagent ni leur défiance,
ni leur dédain, prenant avec lui leurs distances, notamment
par l'ironie. Mais leur attitude, à la regarder mieux, s'avère
plus complexe et nuancée. Car, même de loin, ils
continuent à subir l'attrait du mirage pastoral et ne cessent d'en
ressentir comme la nostalgie : le regret, chez eux, se mêle
au rejet, suivant une dialectique dont il vaut la peine
d'analyser les modalités. J'en examinerai seulement deux
exemples, mais riches d'enseignements : celui de La
Fontaine, sur lequel on me pardonnera de m'étendre un
peu, puis celui de Boileau, sur lequel je passerai très vite.
Prenons le premier à l'orée de ses œuvres maîtresses,
lorsqu'il vient de se découvrir une vocation de conteur. Dès
1665, d'entrée, il dénonçait, pour les besoins de sa cause,
l'insidieux danger des romans :

S'il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire


impression sur les âmes, ce n'est nullement la gaieté de ces
contes ; elle passe légèrement : je craindrais plutôt une douce
mélancolie où les romans les plus chastes et les plus modestes
sont très capables de nous plonger, et qui est une grande
préparation pour l'amour (3).

Peu s'en faut qu'il ne vante la vertu prophylactique de


sa propre « gaieté » pour prémunir, d'avance, contre le
bovarysme ! Urfé n'est pas nommé. Nul doute, cependant,
que le préfacier ne songe tout spécialement à ÏAstrée.

(3) La Fontaine, Contes et nouvelles en vers, Paris, Garnier-Flammarion,


1980, [Première] Préface, p. 49.
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Livre condamnable donc ? Mais, à l'autre extrémité du


même recueil, le conteur chante la palinodie. Il se confesse,
ou plutôt se vante, de se plonger depuis l'enfance, avec
délices, dans l'œuvre « exquise » de « Messire Honoré » :

Etant petit garçon je lisais son roman,


Et je le lis encore ayant la barbe grise (4).

Cependant le poète ne se bornera pas, toute sa vie, à


flirter avec la pastorale en lecteur impénitent d'Urfé. Dans
ses Contes les plus audacieux, ceux de 1674, il tente une
transposition du roman qu'il a tant aimé dans le registre,
propre à ses nouvelles, du réalisme rustique. La
transmutation est si bien réussie que la source n'en a pas été
découverte avant ces derniers temps. Le Cas de conscience montre
en effet un jeune berger au bain qu'épie, dissimulée par des
saules, une petite paysanne. Qui songerait à chercher la
source de cette scène si scabreuse dans L'Astrée ? Elle
dérive pourtant de l'épisode où la magicienne Mandrague
surprenait Damon dans des circonstances analogues et
s'éprenait pour lui d'une passion sénile. Notre conteur
a changé les âges, substituant à la vieille décrépite une
charmante ingénue. Ses personnages ne portent plus des noms
de pastorale : ils gardent ceux de vrais villageois qui
fleurent bon la campagne. La Fontaine le souligne dans le
prologue :

Et s'il me plaisait de dire,


Au lieu d'Anne Sylvanire,
Et pour messire Thomas,
Le grand druide Adamas,
Me mettrait-on à l'amende ?
Non, mais, tout considéré,
Le présent conte demande
Qu'on dise Anne et le curé (5).

L'intégration du roman pastoral à l'univers des Contes


est ici, discrètement, mais parfaitement réalisée.

(4) Ballade (des « livres d'amour »), v. 14, 7, 15-16.


(5) Le Cas de conscience. Nouveaux Contes, IV, v. 26-33.
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Passons à Psyché : l'on y rencontre une triple référence


à l'œuvre d'Urfé. Deux de ces trois passages se situent dans
le Livre premier. L'un nous montre Psyché, que, dans le
Palais de l'Amour, des Nymphes, toutes semblables à celles
qui servaient, chez le romancier, la princesse Galathée,
initient « aux secrets de la poésie » :

Cette corruptrice des cœurs acheva de gâter celui de notre


héroïne, et la fit tomber dans un mal que les médecins
appellent glucomorie (6), qui lui pervertit tous les sens et la ravit
comme à elle-même. Elle parlait, étant seule,
Ainsi qu'en usent les amants
Dans les vers et dans les romans ;
allait rêver au bord des fontaines, se plaindre aux rochers,
consulter les antres sauvages (7).

Voilà qui rappelle, dans la Préface des Contes, la


dénonciation des ravages que de trop capiteuses lectures peuvent
provoquer sur de jeunes imaginations. Ni la poésie
pastorale, ni le roman pastoral ne sont nommément désignés.
Mais on en reconnaît le décor, et La Fontaine ironise sur
les clichés du genre. Néanmoins, sous l'ironie, commence
à percer déjà la connivence : le romancier, s'il se moque,
peint subtilement aussi la découverte, par un être encore
ingénu, de la « douceur secrète » (8) qu'on goûte dans une
solitude consacrée aux rêveries tendres.
La deuxième référence à UAstrêe figure dans le débat
qui met aux prises Ariste avec Gélaste sur le plaisir comparé
des larmes et du rire. Aux « plaintes » d'un Silvandre,
qu'alléguait le premier en faveur de sa thèse, le second
préfère les « bons mots » d'un Hylas qu'il proclame « le
véritable héros â'Astrée » et juge « plus nécessaire dans le
roman qu'une douzaine de Céladons » (9). La Fontaine-
Polyphile, quant à lui, même si son naturel incline plutôt

(6) Autrement dit : folie douce.


(7) Psyché, I, dans La Fontaine, Œuvres complètes, édition Pierre Clarac,
Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1968, p. 155.
(8) Le Songe d'un habitant du Mogol, Fables, XI, 4, v. 22.
(9) Psyché, I, éd. cit., p. 177.
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à la gaieté, ne choisit pas : il aime, de l'œuvre, ses


contrastes et sa diversité ; s'accuserait-il, sinon, de la relire
si volontiers ?
Ainsi se trouve mise en relief la dualité de L'Astrée, qui
contient, à côté d'un amour idéalisé finissant par menacer
de paraître fade, un tout autre versant, propre à séduire
les amateurs d'un romanesque plus léger et badin. Les
deux aspects coexistent, offrant de quoi satisfaire tous les
goûts.
Mais le troisième passage pousse plus loin le plaidoyer
pour l'ouvrage d'Urfé, puisque La Fontaine, à la faveur
d'un épisode, pastoral précisément, qu'il emprunte à La
Jérusalem délivrée (10) et à quelques autres sources
romanesques pour le joindre au récit d'Apulée, va jusqu'à
proclamer l'utilité morale de ce livre dans l'éducation
sentimentale des jeunes personnes. La cadette des deux bergères
chez qui, l'on s'en souvient, Psyché répudiée a trouvé
refuge, lit L'Astrée en secret, malgré l'interdiction de son
grand-père. Bonne occasion pour conseiller aux mères d'en
autoriser, sinon d'en préconiser à leurs filles la lecture :

Elles défendent à leurs filles cette lecture pour les empêcher


de savoir ce que c'est qu'amour ; en quoi je tiens qu'elles ont
tort ; et cela est même inutile, la Nature servant à'Astrée (11).

. Si Madame de Chartres, mère de la Princesse de Clèves,


avait pu lire les lignes suivantes, elle en aurait sûrement
approuvé la pertinence :

II est de l'amour comme du jeu ; c'est prudemment fait que


d'en apprendre toutes les ruses, non pas pour les pratiquer,
mais afin de s'en garantir. Si vous avez des filles, laissez-les
lire (12).

Paradoxe, assurément. Mais la pastorale n'en est pas


moins récupérée par le classicisme, et l'on comprend dès

(10) Le Tasse, La Jérusalem délivrée, chant VII : épisode ďHerminie.


(11) Psyché, II, éd. cit., p. 205-206.
(12) Ibid., p. 206.
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lors pourquoi, par une autre modification de sa source


latine, La Fontaine s'est plu, sans hésiter, à travestir son
héroïne en bergère de ce moment-là jusqu'au terme de ses
tribulations. Aussi bien, séparée du dieu qu'elle aime, elle
souffre avant sa résurrection finale, les affres d'une agonie,
et même d'une véritable mort, qui permettent de voir en
elle comme le double féminin, la touchante réplique de
Céladon banni par Astrée, dès le début du roman qui conte
ses épreuves, jusqu'aux retrouvailles du dénouement. Sous
le conte mythologique imité de l'Antiquité se laisse deviner
et lire en filigrane la trame du célèbre roman moderne, avec
une simple transposition dans le sexe des personnages. La
Fontaine annexe en somme Urfé, qu'il condense, abrège et
classicise par contamination avec Apulée.
Voyons enfin les Fables, avant de quitter La Fontaine
pour Boileau. Concernent, tout d'abord, spécialement notre
propos celles qui comportent un berger nommé Tircis,
comme on en trouve depuis Virgile dans la poésie de
caractère bucolique. Encore écarterons-nous Le Berger et la Mer,
édifiante histoire d'un imprudent qui, de « Corydon ou
Tircis », artisan de son propre malheur, va se retrouver
« Pierrot, et rien davantage » (13) : douloureuse déchéance
qui, dissipant comme un rêve la félicité pastorale, rappelle
à la réalité par un retour tardif ce frère aîné de Perrette,
la chimérique laitière (14). Des trois autres Tircis, le
premier, furtivement, se glisse, comme un voleur, ou plutôt
comme un voyeur indiscret, dans la fable Contre ceux qui
ont le goût difficile, qui sert de prologue au Livre II. Imitée
de Phèdre, elle est destinée à prouver que le fabuliste n'est
pas mieux doué pour la poésie pastorale que pour l'épopée.
Après avoir, en effet, comme son modèle, feint de céder aux
récriminations de la critique, et tâté sans succès de
l'inspiration héroïque, pour laquelle très vite il manque d'haleine,
plus persévérant que son prédécesseur latin, il tente une
seconde expérience, dans le registre de Péglogue, qui, moins

(13) Le Berger et la Mer, Fables, IV, 2, v. 12-13.


(14) Dans La Laitière et le pot au lait, Fables, VII, 10.
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élevé, semble convenir davantage à ses forces. Mais on


l'interrompt plus vite encore sous prétexte de je ne sais
quelle rime insuffisante. N'avait-il pas bien préludé
cependant ?

La jalouse Amarylle
Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins
N'avoir que ses moutons, et son chien pour témoins.
Tircis, qui l'aperçut, se glisse entre des saules ;
II entend la bergère adressant ces paroles
Au doux Zéphire et le priant
De les porter à son amant
« Je vous arrête à cette rime,
Dira mon censeur à l'instant » (15).

A peine, par conséquent, le premier Tircis, comme en


fraude, s'est-il introduit dans l'apologue, qu'il s'en voit
honteusement chassé comme un intrus d'un lieu dans lequel
il aurait indûment pénétré. Nulle part on ne saisit mieux
l'ironique hostilité du classicisme à l'égard des fadaises
pastorales. Déjà, pourtant, ce court fragment atteste à lui
seul que La Fontaine aurait, s'il avait voulu, su « prendre
la fleur » (16) d'Urfé, comme d'Esope ou de Boccace, et
mettre en vers tel épisode du roman dont, sous d'autres
noms, il semble ici rappeler et paraphraser le célèbre début.
Mais la pastorale ne se tient pas pour battue et revient
avec plus de vigueur à l'assaut de la fable dans Tircis et
Amarante, où nous attend notre second Tircis. Point de
fusion encore, néanmoins, entre les deux genres, mais une
cohabitation pacifique. Car l'églogue, exceptionnellement
utilisée ici pour plaire à M116 de Sillery, sert au poète de
passerelle volante, qu'il jette entre ses contes et ses fables
afin de pouvoir, par son intermédiaire, moins abruptement
rompre avec les premiers avant de se remettre aux secondes.
Il revient à l'apologue par la poésie pastorale, mais elle s'en
distingue, ainsi que le précise le prologue :

(15) Contre ceux qui ont le goût difficile, Fables, II, 1, v. 3947. Les
« saules » du v. 42 annoncent ceux qui dissimuleront Annette dans Le Cas
de conscience : même thème, avec inversion des rôles et changement
de registre.
(16) Fables, I-VI, Epilogue, v. 4.
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Amenons des bergers, et puis nous rimerons


Ce que disent entre eux les loups et les moutons (17).

On voit bien ce qui sépare les deux genres : d'un côté, le


langage raffiné de la bergerie galante ; de l'autre, une poésie
attentive à toutes les voix de la nature dont elle s'applique
à capter le timbre et l'accent. Cette leçon d'amour dans un
pré qu'Amarante s'entend donner par Tircis trouve
toutefois, pour peindre les symptômes d'une inclination
naissante et la douceur insidieusement prenante de la rêverie
amoureuse, des inflexions d'une délicatesse exquise. Que
sent-on quand on aime ? demande la bergère :

Des peines près de qui le plaisir des monarques


Est ennuyeux et fade : on s'oublie, on se plaît
Toute seule en une forêt.
Se mire-t-on près d'un rivage,
Ce n'est pas soi qu'on voit, on ne voit qu'une image,
Qui sans cesse revient et qui suit en tous lieux.
Pour tout le reste on est sans yeux.
Il est un berger du village
Dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :
On soupire à son souvenir ;
On ne sait pas pourquoi ; cependant on soupire ;
On a peur de le voir encor qu'on le désire (18)

On se laisserait presque prendre au charme de cette


variation sur un thème déjà rencontré dans Psyché, s'il
n'était brusquement rompu par une chute piquante qui
réintroduit brutalement la distance de l'ironie et frappe
d'inanité cette éloquence captieuse :

Tircis à son but croyait être


Quand la belle ajouta : « Voilà tout justement
Ce que je sens pour Clidamant » (19).

Ce soudain rappel à la réalité détruit le rêve de la fiction


pastorale, qui crève comme une bulle à la surface de l'apo-

(17) Tircis et Amarante, Fables, VIII, 13, v. 28-29.


(18) Ibid., v. 41-53.
(19) Ibid., v. 57-59.
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logue, et la fable remplit une de ses principales missions,


qui consiste à mettre en garde contre les illusions ou les
chimères. Eglogue et apologue coexistent. Loin de se fondre,
néanmoins, ils s'opposent comme, en psychanalyse,
l'instance du plaisir et le principe de réalité.
Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte semble
accentuer encore la dissonance entre l'idéalisation
pastorale et la dure vérité qu'enseigne l'apologue. La chanson
qu'y chante un troisième et dernier Tircis, s'accompagnant
sur sa musette, rappelle Théophile et sa Maison de Sylvie :

Citoyens de cette onde,


Laissez votre naïade en sa grotte profonde.
Venez voir un objet mille fois plus charmant.
Ne craignez point d'entrer aux prisons de la belle ;
Ce n'est qu'à nous qu'elle est cruelle :
Vous serez traités doucement,
On n'en veut point à votre vie :
Un vivier vous attend plus clair que fin cristal.
Et quand à quelques-uns l'appât serait fatal,
Mourir des mains d'Annette est un sort que j'envie (20).

Mais le nouvel Orphée échoue : le poisson ne mord pas.


Tircis devra se résoudre à lancer le filet. Que peuvent « ses
paroles miellées » (21) sur une jolie pêcheuse qui répond
au nom d'Annette, comme à celui d'Anne et non de Sil-
vanire, la charmante pécheresse qu'évoquait, dans les
Nouveaux Contes, Le Cas de conscience ? Ces flatteries trop
recherchées jurent avec la fraîche simplicité de la bergère
qui se les entend décerner. Le mensonge pastoral, à l'épreuve
du naturel et du vrai, s'évente : ses sortilèges n'opèrent plus.
La fable, définitivement, le discrédite et le démystifie. Celle
du Berger qui joue de la flûte ne comporte point, à la bien
prendre, d'autre leçon.
Faut-il en conclure au divorce irrémédiable entre la
pastorale et l'apologue ? Le mouvement dialectique à trois
temps — de la condamnation radicale au pastiche furtif

(20) Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte, Fables, X, 10, v. 14-23.
Cf. Théophile de Viau, La Maison de Sylvie, Ode II, v. 1-20.
(21) Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte, v. 26.
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et passager, puis à l'intégration — que nous avons jusqu'à


présent rencontré se trouverait-il cette fois pris en défaut ?
Un texte, au moins, dans les Fables, témoigne que la
question ne se laisse pas si facilement trancher. Car si les fables
examinées auparavant prenaient toutes quelque distance à
l'égard du genre pastoral, celle des Deux Pigeons, pour ne
point mettre en scène de personnage appelé Tircis, n'en
atteste pas moins que le fabuliste sait intérioriser les valeurs
de la poésie pastorale, en extraire la quintessence poétique,
afin de l'amalgamer aux multiples composantes de son
œuvre si riche et si diverse. Certes, à l'origine, rien de
pastoral dans les thèmes développés à la fin par la confidence
lyrique à laquelle s'abandonne le poète et qui chante dans
toutes les mémoires. Car une lettre de juin 1671 à la
duchesse de Bouillon nous en montre comme un premier
crayon qui permet par comparaison de mesurer le travail
de cristallisation, de délicate alchimie par lequel s'est opérée
la transmutation du clinquant pastoral en or pur — plus fin
même encore, peut-être, qu'on en pouvait trouver en Italie
aux sources du genre, notamment chez le Tasse. Logé pour
le deuxième été consécutif, à l'époque de cette lettre, dans
le château qui domine sa ville natale, le poète ne peut moins
que de témoigner sa gratitude par un tribut de louanges
à l'aimable châtelaine qui lui donne, absente elle-même,
une si gracieuse hospitalité. D'abord, il compose deux
couplets d'alexandrins à mettre en chant. Plus à l'aise dans
les vers irréguliers, il trace ensuite ce preste croquis de la
destinataire :

Peut-on s'ennuyer en des lieux


Honorés par les pas, éclairés par les yeux
D'une aimable et vive princesse,
A pied blanc et mignon, à brune et longue tresse,
Nez troussé, c'est un charme encor selon mon sens ;
C'en est même un des plus puissants (22).

(22) La Fontaine, Œuvres diverses, éd. cit., p. 577.


POÉSIE PASTORALE ET CLASSICISME 89

II ne contemple pas la Ville éternelle depuis le Janicule,


comme Stendhal plus tard le contera dans la page liminaire
de son autobiographie. Mais, du haut des remparts, sa vue
plonge sur le toit de la maison paternelle, qui lui rappelle
tant de souvenirs. Soudain, il s'avise aussi qu'il court sur
ses cinquante ans. Age des bilans. Point besoin pour lui,
comme pour Henry Brulard, de détacher sa ceinture pour y
copier la liste cryptographique de ses conquêtes : il vient
de les énumérer dans son Elégie première, de Chloris, sur
qui s'ouvre le cortège, à Clymène, qui le ferme. Age aussi
de la retraite sentimentale, dont le poète ne s'attriste pas
plus que de raison :

Pour moi, le temps d'aimer est passé, je l'avoue,


Et je mérite qu'on me loue
De ce libre et sincère aveu
Dont pourtant le public se souciera très peu :
Que j'aime ou n'aime pas, c'est pour lui même chose (23).

La mélancolie qui l'effleurait s'est effacée dans un sourire.


Incorrigible, le voilà tout disposé à courir sur nouveaux
frais quelque aventure galante. Sa correspondante n'offre-
t-elle pas pour lui l'attrait piquant d'une frimousse espiègle,
qu'il oppose plaisamment à la longue figure de sa propre
femme ?

Mais s'il arrive que mon cœur


Retourne à l'avenir dans la première erreur,
Nez aquilins et longs n'en seront pas la cause (24).

Page charmante, sans rien pourtant de ce mystère et de


cette poésie qui rendent sa transposition dans Les Deux
Pigeons si miraculeusement belle et poignante. A quoi tient
la différence ? Au bémol, sans doute, que le fabuliste ajoute
à la clé, dès lors qu'au simple thème de l'absence il
substitue celui du souvenir et de la référence à sa jeunesse enfuie ;
au tour interrogatif aussi, qui, corrigeant d'un secret espoir

(23) Ibid., p. 577-578.


(24) Ibid., p. 578.
90 JEAN-PIERRE COLLINET

la stupeur navrée du vers final, donne à sa résonance une


si pénétrante indécision. Mais également à deux légères
touches de pastorale, l'une plus diffuse, et discrète au point
de passer presque inaperçue, l'autre au contraire toute
ponctuelle, bien visible cependant au cœur même du passage :

J'ai quelquefois aimé ; je n'aurais pas alors


Contre le Louvre et ses trésors,
Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux,
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
De l'aimable et jeune bergère
Pour qui, sous le fils de Cythère
Je servis engagé par mes premiers serments (25).

La double antithèse établie au début entre le Louvre ou


le firmament et le séjour champêtre habité par le souvenir
d'une personne tendrement aimée reprend pour le
développer le thème apparu fugitivement dans la lettre à la
duchesse de Bouillon, poussant l'expression de la ferveur
amoureuse jusqu'à l'hyperbole et l'enrichissant d'une
savante orchestration. Or, cette antithèse dérive
directement des deux strophes par où Maynard, jadis, commençait
une de ses odes les plus fraîches et les mieux venues sur
les charmes d'une beauté rustique :

Ces antres et ces rochers,


Jeanne, qui te virent naître,
Me sont plus beaux et plus chers
Que le Palais de mon Maître.
J'égale au plus beau des lieux
La province reculée
Que l'Orient de tes yeux
A si doucement brûlée (26).

Se bornant à les transposer en vers irréguliers, La Fontaine


met sur des paroles toutes semblables une autre musique,
plus flexible et plus mélodieusement expressive. Mais cela

(25) Les Deax Pigeons, Fables, IX, 2, v. 70-77.


(26) François Maynard, Poésies, éd. Ferdinand Gohin, Paris, Garnier,
1927, p. 138.
POESIE PASTORALE ET CLASSICISME 91

suffit pour que la pastorale se retrouve magnifiée et


transfigurée. Seulement cette modification première en entraîne
une seconde : la princesse de la lettre doit céder la place à
la bergère de la fable : unique détail explicitement pastoral,
le mot n'est pas plus tôt prononcé qu'il ramène avec lui,
comme la madeleine de Proust, à la surface de la mémoire,
la saveur même d'un temps, passé depuis, mais pour un
instant miraculeusement retrouvé, temps où le poète, jeune
lecteur, découvrait émerveillé, grâce à L'Astrée, le délicieux
tourment d'aimer. On voit ici mieux que nulle part ailleurs
ce que la pastorale peut gagner à s'allier avec le
classicisme, qui l'épure, et quel enrichissement la poésie
classique devient capable d'en recevoir en retour lorsqu'au lieu
de s'en défier, elle se l'associe.
L'examen de Boileau conduit à des conclusions analogues.
Son point de vue sur la pastorale varie avec le genre qu'il
choisit pour l'exprimer : s'il se moque dans les Satires, dans
L'Art poétique il légifère et ses Epîtres lui procurent
l'occasion d'illustrer ses vues en prêchant d'exemple. Il a,
comme La Fontaine, aimé les romans dans sa jeunesse. Mais,
de son engouement pour eux, il est revenu plus vite, et
pour jamais. Si, dans un Dialogue bien connu, composé sur
le modèle de Lucien, il épargne à L'Astrée les railleries
qu'il prodigue à tant d'autres héros de roman, si même
il en loue la « narration également vive et fleurie », les
« fictions très ingénieuses », les « caractères aussi finement
imaginés qu'agréablement suivis », il en blâme « la Morale »,
qu'il juge « fort vicieuse, ne prêchant que l'amour • et la
mollesse, et allant quelquefois jusqu'à blesser la
pudeur » (27). Il apprécie trop le vrai pour donner dans ces
billevesées. Aussi, feignant de s'interroger sur le genre qu'il
pourrait élire à la place de la satire pour apaiser la meute
de ses victimes devenues ses adversaires, ne s'imagine-t-il
guère tâtant de l'ode, et moins encore de l'églogue. Ne le
trouverait-on pas avec raison ridicule s'il se mettait à
vouloir

<27) Boileau, Œuvres complètes, éd. Antoine Adam, Françoise Escal,


Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1966, p. 443, Discours sur le
Dialogue suivant [Dialogue des héros de roman].
92 JEAN-PIERRE COLLINET

entouré de troupeaux,
Au milieu de Paris enfler ses chalumeaux,
Et dans son cabinet assis au pied des hêtres,
Faire dire aux Echos des sottises champêtres (28) ?

La Fontaine, dans la fable Contre ceux qui ont le goût


difficile, montrait au moins une bonne volonté méritoire :
il essayait, pastichant avec humour et finesse ; les délicats
eussent applaudi si rien pouvait jamais les désarmer.
Boileau, satirique jusqu'au bout des ongles, parodie, sarcas-
tiquement, prouvant ainsi qu'on ne gagnerait rien sur lui
si, contre son génie, on réussissait à le persuader de se
reconvertir dans la poésie pastorale.

Mais cette inaptitude personnelle ne l'empêchera pas de


lui donner, dans son Art poétique, tout au début du Chant
II, la juste place qu'elle lui paraît mériter : mise en vedette
d'autant plus significative qu'Horace, dans son Epître aux
Pisons, passait à peu près complètement ce genre de poésie
sous silence. D'entrée, pour opposer au « tour simple et
naïf » que l'églogue réclame les beautés faussement poétiques
dont elle se pare trop souvent, il emprunte à Pascal sa
comparaison avec « les reines de village » (29), qu'il met en vers
et développe ainsi :

Telle qu'une Bergère, au plus beau jour de fête,


De superbes rubis ne pare point sa tête,
Et sans mêler à l'or l'éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements,
Telle, aimable en son air, mais humble dans son style,
Doit éclater sans pompe une élégante idylle (30).

De même que la vertu, dans l'Ethique d'Aristote, se situe


à distance égale de deux vices opposés, la beauté, pour
cette poésie de genre moyen, dans l'esthétique de Boileau,
tient à ce qu'elle se garde aussi bien de l'emphase que de la
trivialité. « II faut », en effet

(28) Satire IX, v. 257-260.


(29) Pensées, Br. 33.
(30) Art poétique, II, v. 7, 1-6.
POESIE PASTORALE ET CLASSICISME 93

que sa douleur flatte, chatouille, éveille,


Et jamais de grands mots n'épouvante l'oreille.
Mais souvent dans ce style un rimeur aux abois
Jette là de dépit la flûte et le hautbois,
Et follement pompeux, dans sa verve indiscrète,
Au milieu d'une Eglogue entonne la trompette (31),

semant la panique parmi les Nymphes. On ne tombera pas


pour autant dans l'excès inverse, comme « cet autre, abject
en son langage », qui

Fait parler ses Bergers, comme on parle au village.


Ses vers plats et grossiers dépouillés d'agrément,
Toujours baisent la terre, et rampent tristement (32).

Le législateur du Parnasse, pour exemple, en donne


Ronsard, fredonnant « sur ses pipeaux rustiques » des
« idylles gothiques », et changeant

sans respect de l'oreille et du son


Lycidas en Pierrot, et Phylis en Thoinon (33).

Mieux eût valu ne pas évoquer, si mal à propos, cette


grande ombre. Toutefois l'ensemble du passage n'en perd
pas de sa valeur pour autant. « Entre ces deux excès »,
assurément, « la route est difficile », mais les Anciens,
Théocrite et Virgile, serviront de modèles et de guides :

Que leurs tendres écrits par les Grâces dictés


Ne quittent point vos mains jour et nuit feuilletés.
Seuls dans leurs doctes vers ils pourront vous apprendre
Par quel Art sans bassesse un Auteur peut descendre,
Chanter Flore, les champs, Pomone, les vergers,
Au combat de la flûte animer deux Bergers [...] (34)

Voilà donc une poétique toute classique de l'églogue,


complète, cohérente, simple, dictée par le bon sens comme
par le goût. Incompatibles, pastorale et classicisme ? Non,

(31) Ibid., v. 9-14.


(32) Ibid., v. 17-20.
(33) Ibid., v. 21-24.
(34) Ibid., v. 25-32.
94 JEAN-PIERRE COLLINET

si l'on prend soin de lui marquer son rang dans la


hiérarchie des genres et l'échelle des tons. Reste à prouver par
l'exemple comment peut se réaliser cette conciliation de la
pastorale avec les principes du classicisme. Les Epîtres vont
justement fournir bientôt à Boileau, Parisien renforcé, le
prétexte voulu pour ajouter à sa lyre cette corde qui lui
manquait. La sixième le montre en effet réfugié chez un
parent, dans l'agreste séjour de Haute-Isle. D'entrée, il s'y
révèle excellent paysagiste : on sait comme il décrit ce
« petit Village », ou plutôt ce « Hameau »,

Bâti sur le penchant d'un long rang de collines,


D'où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines (35),

et qu'arrose agréablement la Seine. Le poète évoque ensuite


les occupations diverses dont il meuble son loisir. Certes,
même aux champs, il demeure homme de lettres, mais n'en
allait-il pas de même autrefois pour Horace ?

Ici dans un vallon bornant tous mes désirs,


J'achète à peu de frais de solides plaisirs.
Tantôt, un livre en main, errant dans les prairies
J'occupe ma raison d'utiles rêveries.
Tantôt cherchant la fin d'un vers que je construis
Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui (36).

Néanmoins, sans aller, comme Les Yveteaux, jusqu'à se


travestir en illustre berger, il pratique aussi la pêche ou la
chasse, qu'il s'applique à décrire en quelques alexandrins
d'une ingéniosité laborieuse. Au retour, l'attend « un repas
agréable et rustique » (37), bien différent du festin ridicule
dont il s'est moqué jadis dans une de ses premières Satires.
Un instant même, l'enthousiasme s'empare de ce citadin en
vacances qui, pour célébrer après Horace et Virgile la
félicité des champs, devient lyrique. L'hymne, à la vérité,
tourne court un peu rapidement. L'envolée ne s'apparente
pas moins à la méditation qui prolonge, chez La Fontaine,
Le Songe d'un habitant du Mogol :

(35) Epître VI, v. 4-6.


(36) Ibid., v. 23-28.
(37) Ibid., v. 34.
POESIE PASTORALE ET CLASSICISME 95

О fortuné séjour ! ô Champs aimés des Cieux !


Que pour jamais foulant vos prés délicieux,
Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde,
Et connu de vous seuls oublier tout le monde ! (38)

Le satirique et le fabuliste, si différents, communient, on


le voit, dans le même vœu. Leur longue compétition se
poursuit cette fois sur un thème virgilien que l'un traite
avec une sorte d'austérité plus chagrine, l'autre sur un mode
plus épicurien. Par des voies différentes, tous deux ont
réussi l'intégration de la pastorale — à titre de composante
à dire vrai, plus importante chez le premier que chez le
second — dans la poésie classique. Il fallait, pour sauver
un genre guetté, surtout à la scène, par le stéréotype, cet
exemplaire effort d'appropriation personnelle.
Parti, plus encore que La Fontaine, d'une attitude hostile
à l'égard d'une poésie dont il connaissait trop bien les
défauts, Boileau finit par pressentir quel plaisir y pourraient
prendre les honnêtes gens, pourvu qu'abandonnant ses
oripeaux de théâtre elle se transforme en une peinture
agréable et vraie du monde villageois, dont, parallèlement
à lui, La Fontaine avait dans ses Fables et ses Nouvelles
en vers, proposé de si charmants échantillons.
Les Modernes, Fontenelle en tête, pouvaient désormais
venir. Les tenants du classicisme et les partisans des Anciens
leur léguaient une poésie pastorale moins enrubannée, mais
assainie, régénérée, approfondie, qui rendait un son plus
vrai. Surent-ils, à leur tour, en transmettre à leurs
successeurs du xvnie siècle le précieux héritage sans l'avoir, de
nouveau, laissé s'adultérer ? Nous allons, je pense,
l'apprendre dans un instant.
Jean-Pierre Collinet

(38) Ibid., v. 39-42.

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