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Cahiers de l'Association

internationale des études


francaises

Autour de Nicolas Foucquet : poésie précieuse ou coquette ou


galante ?
Antoine ADAM

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ADAM Antoine. Autour de Nicolas Foucquet : poésie précieuse ou coquette ou galante ?. In: Cahiers de l'Association
internationale des études francaises, 1970, n°22. pp. 277-284;

doi : https://doi.org/10.3406/caief.1970.965

https://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1970_num_22_1_965

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AUTOUR DE NICOLAS FOUCQUET :

POÉSIE PRÉCIEUSE OU COQUETTE

OU GALANTE ?

Communication de M. Antoine ADAM


{Sorbonně)

au XXIe Congrès de V Association, le 25 juillet 1969.

Nous savons tous la place que Foucquet a tenue dans la


vie littéraire française durant les dix années qui ont précédé
sa chute. A coup sûr, d'autres financiers souhaitèrent jouer
aux mécènes. Certains écrivaient des vers. Mais aucun d'eux
ne peut lui être comparé. La thèse de Châtelain sur Le
surintendant Nicolas Fouquet, protecteur des lettres, des arts et des
sciences, 1905, illustre cette vérité de façon éclatante.
Cette action a été telle qu'il est légitime de placer le
surintendant au centre du mouvement littéraire dans les années
qui précèdent le règne personnel de Louis XIV, et d'étudier
dans cette perspective la poésie de cette époque. Légitime,
mais peut-être, aussi, nécessaire. Car la confusion des idées
est grande.
Deux mots sont alors en usage pour désigner certains
aspects de cette poésie. Les contemporains disent poésie
galante et poésie coquette. Et nous, nous avons pris la fâcheuse
habitude de parler beaucoup de la préciosité.
Le mot galanterie est alors probablement le plus employé.
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Si l'on cherche le sens de ce mot, il semble qu'il signifie


élégance mondaine, extrême politesse du langage, délicatesse
des sentiments, finesse de l'esprit. Il suffira de citer une
phrase, dans Y Avis au lecteur des Poésies de Serey en 1653 :
« C'est tout ce qui s'est fait de plus spirituel et de plus galant
depuis que la poésie est venue à ce point de délicatesse où
elle est maintenant ».
Cette galanterie, ces formes galantes de la vie mondaine
et de la nouvelle poésie, nous les trouverions naturellement
dans tous les salons de l'époque. Et naturellement aussi, elles
régnaient dans l'entourage de Foucquet. Il est « le lieutenant
général du royaume de galanterie ».
Le mouvement n'était pas nouveau. Nous trouvons en Italie
et en Espagne, au XVIe siècle, des cercles qui ont déjà le style
de vie, de pensée, d'expression de la société galante. Ce même
style est apparu alors en France, et s'est développé surtout
sous le règne d'Henri III. Puis, après l'interruption des
guerres civiles, il a connu une renaissance dont le salon de
Mme de Rambouillet reste, pour nous, le symbole.
Mouvement profond et général. Une indication suffira. Voiture,
le plus galant des poètes, le modèle parfait de la galanterie,
fixe le goût nouveau vingt ans avant que Foucquet ait
commencé à jouer un rôle.
Cette poésie galante, expression d'une société galante,
a des caractères très précis. Elle est moderne, et ce sont des
sentiments modernes, c'est un style de vie moderne qu'elle
traduit. Les modèles grecs et latins ne l'inspirent pas. Elle
les laisse à l'Université, qu'elle méprise. Ses modèles, à elle,
c'est l'Arioste, c'est le Tasse, c'est la littérature espagnole
du Siècle d'or.
Elle ne vise pas à la grandeur, mais au charme. Elle est
écrite avant tout pour les dames de la belle société. Elle vise
à les amuser, car elle est essentiellement un jeu. Un jeu
tantôt gracieux, tantôt ingénieux. Mais toujours élégant.
Elle a ses formes préférées. C'est le rondeau lancé par
Voiture. Puis ce sont, en 1638, les énigmes, puis, en 1640, les
métamorphoses. On vit fleurir, bientôt après, les sonnets
en bouts rimes, les almanachs d'amour. Les thèmes les plus
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frivoles plaisaient. On rimait des vers sur une levrette, ou


pour accompagner un envoi de fruits. La mort du perroquet
de Мюе du Plessis-Bellière inspira quantité de sonnets.
Mais, sur ce fond commun de galanterie, des attitudes
différentes pouvaient se développer. Certains salons,
certains poètes pouvaient insister sur l'aspect de jeu. Et c'est
ainsi qu'apparaît la poésie coquette.
Le mot avait d'abord servi pour désigner des hommes
et des femmes particulièrement mal préparés à l'austérité
des mœurs. Vers 1650, une femme coquette n'est pas une
femme dévergondée, mais elle n'en est pas loin. Les coquets
ne manquent pas non plus, toujours prêts à faire leur cour
à une jolie femme. Thomas Corneille fait leur portrait dans
sa comédie de L'Amour à la mode. En 1654, l'abbé d'Aubi-
gnac compose la Carte du royaume de coquetterie. Désormais,
le coquet et la coquette sont des types littéraires.
Voilà qui nous explique l'existence d'une littérature qui
ne se dit plus seulement galante, mais coquette. Un recueil
paraît, la Mme coquette ou Recueil de diverses poésies d'amours
et de galanteries. On y lit, parmi des pièces simplement
galantes, d'autres qui affichent, dans le titre même, leur
rapport avec la moderne coquetterie : Fantaisie coquette, La
Coquette musicienne, La Coquette malade, des Stances coquettes.
La même année 1659 Рага^ Le Portrait ou le véritable
caractère de la coquette. Encore une fois, il n'y a pas de différence
tranchée entre poésie galante et poésie coquette : il y a
simplement, chez les poètes du royaume de coquetterie, un goût
plus marqué pour la frivolité, moins de sentiment, une
manière plus ironique de parler de l'amour.
La petite cour de Foucquet n'avait certainement pas
inventé la coquetterie. Quand les contemporains prononcent
un nom, c'est celui de Boisrobert. Ils l'appellent « le
directeur du royaume de coquetterie », et ses ennemis nous disent
qu'il est « le grand prêtre des coquettes ». Mais nous sentons
bien que la poésie qui plaît aux amis de Foucquet met dans
sa galanterie des nuances qui pourraient être dites coquettes.
Dans la Description de l'État incarnadin, qui nous dit les
idées et les goûts de l'entourage du surintendant, nous lisons
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que les Incarnadins ont pour inclination dominante l'amour


de la beauté, et qu'ils sont ardents en leurs désirs. A coup
sûr, c'est encore là de la galanterie, mais c'est une galanterie
qu'il ne serait pas tellement injuste d'appeler coquette.
La préciosité est certainement très différente. Mais qu'est-
elle donc ? La question ne serait pas difficile si elle n'avait
été embrouillée depuis plus d'un siècle. Lorsque nous
lisons certaines descriptions qui en ont été données, nous
comprenons qu'aux yeux de Sainte-Beuve par exemple, et de bien
d'autres, la poésie précieuse est tout simplement synonyme
de poésie galante. Les délicatesses excessives, les affectations
inévitables d'une poésie devenue jeu de société, ses
mignardises et ses afféteries, voilà ce que serait la préciosité. Et
par conséquent, dans la question qui nous occupe, il faudrait
lire que la poésie en honneur à la cour de Foucquet était une
poésie précieuse.
Naturellement, si nous acceptons, comme une convention
utile, comme une routine commode, cette signification du
mot précieux, l'inconvénient n'est pas grave. Mais en ce cas,
nous devons comprendre que nous employons le mot
précieux dans un sens qui n'est pas celui qu'il avait au xvne
siècle. Une précieuse, à cette époque, c'est une femme qui
se méfie des galants, qui ne veut pas imiter les coquettes et
les dévergondées. Elle s'est fait de l'amour une idée très
épurée. Elle en a trouvé le modèle dans l'Alcidiane de Gomber-
ville. Elle a, sous l'impulsion de Mme de Sablé, cherché des
leçons dans les romans espagnols. Elle ne serait pas loin de
prôner l'amour platonique, aux dépens de toute autre forme
de l'amour. Charles Sorel a écrit dans son Discours pour et
contre V amitié tendre hors le mariage : « On attribue cette
doctrine et cette pratique à ceux qu'on appelle aujourd'hui
précieux et précieuses, de qui on tient que la coutume est de
vieillir en s'aimant sans se marier, et de blâmer partout le
mariage ».
Trente ans plus tard, la notion de précieuse restait la même.
Charles Perrault, dans les Souhaits ridicules, mettait en scène
une précieuse qui s'offusquait d'une certaine grossièreté
de son conte :
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une Précieuse
qui toujours tendre et sérieuse
Ne veut nous parler que d'affaires de cœur.

Après cela, nous sentons sur quel contresens reposait l'idée


d'Emile Magne, qu'il fallait distinguer précieuses prudes et
précieuses coquettes. Double contresens, en vérité. Car les
précieuses étaient acquises à la galanterie de la nouvelle
société, et donc n'étaient pas prudes. Mais elles étaient, comme
dit Perrault, « tendres et sérieuses », et par conséquent elles
n'étaient pas coquettes.
Du même coup, nous comprenons qu'il ne serait pas exact
de parler de poésie précieuse dans l'entourage de Foucquet.
Ces Incarnadins qui, nous venons de le voir, sont ardents
en leurs désirs, et qui ont pour inclination dominante la
recherche de la beauté, auraient été bien étonnés d'apprendre
qu'ils étaient des précieux. Continuons, si nous y tenons,
de les appeler de la sorte, mais en sachant bien qu'en ce cas
nous donnons au mot précieux le sens de raffinement et de
galanterie qu'historiquement il n'avait pas. La société de
Vaux était en fait une société galante, et qui peut-être aurait
été assez près d'être une société de coquets.
Si nous avons quelque peine à mettre de la précision et de
la netteté dans les idées qui décrivent la société et la
littérature du xvne siècle, c'est peut-être que nous restons
dominés par l'idée traditionnelle que nous nous faisons de ce
siècle : siècle de la raison et de la régularité. Les
manifestations d'une esthétique différente nous semblent difficiles à
classer. Mais à cette interprétation du xvne siècle, à ce
dogmatisme de la raison classique, peut-être pourrions-nous
préférer une autre vue, fondée plus exactement sur l'histoire.
En fait l'esthétique de l'ordre, de la régularité, de la grandeur
austère, n'a été, à aucun moment de ce siècle, la doctrine
unique et reconnue de tous. Il en existait une autre que nous
pourrions appeler une esthétique de la grâce et de la joie.
Non pas du tout de la démesure et du désordre. Mais un
idéal de beauté qui devait inspirer la joie de l'esprit, et le
plus souvent par la grâce des formes.
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Cette esthétique de la joie, nous l'avions connue en France à


l'époque de Marot, et l'architecture du temps de François Ier
en avait été la merveilleuse illustration. Au xvne siècle,
l'ordre une fois rétabli, la société aristocratique devait être
tout naturellement séduite par une conception de la beauté
qui répondait si bien à ses goûts. A l'hôtel de Rambouillet,
on respecte certes la doctrine représentée par Chapelain
parce qu'elle signifie bon sens et raison. Mais ce sont les
poésies de Voiture qui font la joie de Mme de Rambouillet
et de ses amis. C'est l'hôtel de Rambouillet qui lance la mode
des rondeaux, c'est lui qui remet en vogue la poésie et même
la langue de Marot, et Marot est pour les Français le
représentant par excellence d'une tradition de poésie inspirée par
la fantaisie, par les grâces de l'esprit, par la joie.
Pas un instant, les amis de Mme de Rambouillet ne songent
à découvrir une opposition entre le bon sens et le bon goût
d'une part, et les jeux de cette poésie galante. Même les
appuis de la tradition malherbienne, Chapelain et Conrart,
n'y songent pas. L'opposition est apparue plus tard, après
Boileau.
Ce qu'il faut dire plutôt, c'est que de bons esprits étaient
inquiets de la frivolité grandissante. Daniel Huet se faisait
l'écho de cette inquiétude lorsqu'il écrivait : « Notre nation,
notre âge, notre goût, sont ennemis des grands ouvrages.
Nous sommes dans le siècle des colifichets ». La Ménardière
reprochait à ses contemporains d'avoir fait perdre à la poésie
le « sérieux » pour l'abaisser à la galanterie et au badinage.
Des Marets de Saint-Soriin notait dans la poésie à la mode
un souci exclusif de « politesse », c'est-à-dire de galanterie
élégante et spirituelle, alors que la vraie poésie a besoin,
disait-il, de cette « haute majesté » que donne la combinaison
de la politesse et de la force.
Là était la vraie question, et non pas entre la raison et
l'extravagance, entre le bon et le mauvais goût. La poésie
galante des modernes devenait de plus en plus frivole, elle
était de plus en plus, pour reprendre le mot de Daniel Huet,
une littérature de colifichets. Il nous suffit, pour nous en
rendre compte, de comparer la poésie galante de Voiture à
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celle de Montplaisir et des poètes qui rimèrent sur la mort du


perroquet de Mme du Plessis-Bellière. Ou bien encore de
leur comparer les poètes du temps de Louis XIII, les
Tristan, les Malleville, les Saint-Amant, les Scudéry. La
fantaisie de ceux-ci était tournée vers le libre jeu des images.
Mais ce jeu se fondait sur la richesse pittoresque des
évocations, sur la vigueur et la santé de la langue. La fantaisie des
poètes galants du temps de Foucquet n'est plus que jeu
plaisant et mièvre. Bensserade, l'abbé Cotin, les poètes des
recueils de Sercy et de Chamhoudry sont les indignes
successeurs des vrais et authentiques poètes qui les avaient
précédés. La preuve en est que les poètes de l'ancienne
génération ne cachèrent pas leur réprobation. Sarasin, le galant
Sarasin écrivit Dulot vaincu contre les poètes qui avaient
pleuré le trop fameux perroquet. Scudéry traita de sots et
de sottes ceux et celles qui les avaient admirés.
C'est sur un autre nom que peut-être il conviendrait de
finir, un nom bien plus illustre, et qui nous ramène tout droit
à Foucquet et à la cour de Vaux, celui de notre cher La
Fontaine. Il est à coup sûr l'un des plus grands noms de notre
littérature classique. Et il n'en est pas moins l'un des
représentants les plus éminents de cette esthétique de la grâce et
de la joie dont nous venons de nous entretenir.
Un article excellent de M. Jean Lafond dans le plus récent
fascicule de la Revue d'histoire littéraire a mis dans une
nouvelle lumière cet aspect de l'esthétique de La Fontaine. Il
a rappelé des textes qui n'avaient sans doute pas été envisagés
dans toute leur portée. Lorsque La Fontaine écrit que la
beauté parfaite de Psyché ne lui vaut que « de la vénération,
du respect, de l'admiration», nous comprenons que La
Fontaine n'est pas satisfait d'une esthétique de la grandeur. C'est
l'esthétique de la grâce qui l'inspire.
Elle n'existe pas seulement, à ses yeux, dans le domaine
de la poésie. Elle est partout, et notamment dans les beaux
arts. L'architecture doit être « exquise », et dotée « d'autant
de grâce que de majesté ». Esthétique de la grâce, mais aussi
de la joie. La Fontaine emploie le mot de gaîté. Et c'est pour
créer cette gaîté qu'il insiste tellement sur l'art de plaire.
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M. Jean Lafond rappelle, dans son article, le curieux


passage où les amis, visitant la ménagerie, s'enchantent de «
l'artifice et des diverses imaginations de la nature, qui se joue
dans les animaux comme dans les fleurs ». Il commente
heureusement ce texte en notant que, dans cette vision des choses,
la nature apparaît comme un grand jeu où se donne libre cours
une imagination créatrice incessante.
Il y a là une idée capitale pour l'histoire des lettres et des
arts au XVIIe siècle, et il ne sera sans doute pas inopportun de
rappeler le si important traité de Giovanni Antonio Massani
publié en tête d'un volume de gravures d'Annibal Carrache
en 1646, et que M. Mahon a réédité en 1947 dans ses Studies
in Seicento art and theory. La Nature, écrit Massani, se donne
du plaisir en créant des formes, II lui arrive même de
s'amuser, et c'est alors qu'elle altère les objets, fait un gros nez,
une grande bouche. L'artiste suit son exemple. A son tour,
il se donne du plaisir, et ses dessins deviennent alors
doublement agréables.
Nous comprenons bien que cette théorie de Massani sert
à illustrer la caricature d'Annibal Carrache. Mais nous
sentons aussi qu'elle correspond à une vue très générale, à une
philosophie de l'art. Les formes sont des jeux que la nature
a créés pour son plaisir. Le poète et l'artiste ont pour
vocation de l'imiter dans ce jeu.
Il semble raisonnable de conclure. Deux esthétiques ont
coexisté au long du XVIIe siècle : une esthétique de la raison
et de la grandeur, une esthétique de la grâce et de la joie.
Autour de Foucquet, la seconde régnait. C'est elle qui
explique les formes que la poésie a revêtues dans ce milieu.
C'est elle qui a inspiré les œuvres charmantes de Sarasin et
de Pellisson. Et c'est elle qui rend compte d'un aspect
essentiel du génie de La Fontaine.
Antoine Adam. ,