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Subjectivité, socialité, spatialité : le corps,

cet impensé de la géographie1

Subjectivity, sociality, spatial ity :


The body in geography

Guy Di Méo
Professeur à l'université de Bordeaux - ADES UMR 5185 du CNRS

Résumé Cet article argumente en faveur de la prise en compte du corps humain comme

objet géographique. Il constate que le corps reste, à ce jour et à quelques

exceptions près, plus nombreuses depuis le début des années 2000, un impensé
de la géographie française, à la différence de ce que l'on observe dans les écrits
géographiques en langue anglaise. C'est-à-dire une réalité toujours présente dans
son propos, mais jamais explicitée ni évoquée dans les problématiques, théories
et méthodes que construisent ou utilisent les géographes. L'auteur replace ici
le corps dans une conception personnelle de la géographie sociale. Il en fait le

point de rencontre des rapports du social, du spatial et du sujet. Le corps est

envisagé sous cinq angles qui en éclairent l'intérêt géographique. Il est d'abord

conçu comme un espace générateur d'espaces, puis comme un organisme vivant,


objet et sujet d'une écologie humaine. L'accent est mis ensuite sur sa fonction
de médium des interactions et de la communication des individus dans l'espace
social. Les deux dernières parties portent sur son rôle identitaire : d'abord observé
en regard de l'image de soi qu'il contribue à produire et du point de vue de la
distinction sociale ; puis analysé en tant qu'incorporation du social, du sexe et
du genre, mais aussi des attaches territoriales (embodiment).

Abstract This article argues that the human body should be considered as a geographicaI

object. The body is still largely unthought of in the field of French geography
-very différent from the situation in the English language texts-, even if more and
more exceptions can be found, particularly since the beginning of the 2000s.

Although always présent, it never appears clearly in the problems, théories, and
methods used or constructed by geographers. The author of this article puts the

body in a personal conception of social geography. According to him, the body


constitutes the place in which the relations between subject, space, and social
factors intersect. The body is considered in five différent ways that shed light on
its geographical interest. First, it is seen as a space generating spaces, then as a

living organism that is both the object and the subject of a human ecology. The
article also lays stress on its function as medium allowing individuáis to interact
and to communicate within social space. The last two parts are devoted to the
role the body plays regarding questions of identity : first, it is studied in relation
to the self-image it contributes to produce and in relation to the point of view
of social distinction ; then it is studied as an incorporation of social, sex-related,

gender and territorial dimensions (embodiment).

1 Mes remerciements vont à Marie-]osé Claverie, pour ses recherches documentaires et pour ses
traductions.

Ann. Géo., n° 675, 2010, pages 466-491, © Armand Colin

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Mots-clés Communication, corps, écologie humaine, espace géographique, incorporation,


identité, individu, interaction symbolique, société, sujet, territoire.

Keywords Body, communication, geographicaI space, human ecology, identity, embodiment,


individual, society, subject, symbolic interaction, territory.

La géographie sociale (Di Méo, 1998 ; Di Méo, Buléon, 2005) s'efforce de


comprendre la nature des rapports qui se nouent entre les êtres humains, sujets

conscientisés, individus organisés en sociétés, personnes socialement qualifiées et


l'espace géographique. Attentive aux jeux de co-construction qui se développent
entre rapports sociaux et spatiaux, entre individus et groupes d'une part, espaces

géographiques d'autre part (jeux producteurs de lieux et de territoires), elle


tient le plus grand compte des processus de territorialisation et de mobilité
qui configurent de tels rapports. Cette démarche accorde un fort crédit à la
structuration sociale de l'espace géographique. Elle fait tout autant cas de
la compétence et de la mémoire de chaque sujet socialisé, percevant et se

représentant, par son expérience personnelle, les situations de son existence, mais

agissant aussi au gré des interactions multiples qui accompagnent, au quotidien,


ses pratiques de l'espace.
À partir de ce canevas, je voudrais mettre l'accent, ici, sur un continuum

majeur, que je n'hésite pas à qualifier de fondateur de toute géographie sociale.


Il s'agit du continuum, ou succession quasi-insensible d'états de l'être humain
passant par les figures enchaînées, voire confondues du sujet (conscience), de
l'individu, de la personne, de l'acteur, du groupe social (communauté, classe,
caste...). Continuum que l'on pourrait d'ailleurs étendre, en se référant aux

phénomènes de co-construction plus haut pointés, aux lieux, territoires et réseaux

spatialisés fonctionnant comme autant de scènes vivantes, constitutives d'une

activité sociale qui, en même temps, les produit.


Ce continuum, comme les éléments ou états qui le composent est, bien

entendu, une représentation. On peut le rattacher à une interprétation spinozienne


de la réalité s'opposant au dualisme cartésien. Le monisme de Baruch Spinoza
rétablit en effet une sorte d'unité de l'humain et de l'espace, de l'idéel et du

matériel, en leur donnant le statut d'une « substance infinie » et à la


unique,
fois matière et esprit dont les attributs tangibles seraient la pensée et l'étendue.

Ces deux dernières se manifesteraient à notre perception, à nos sens, par les

et les corps confondus, spatialisés ; ceux des humains, des animaux, sans
esprits

parler, dans leur plus simple matérialité (jamais unique), de tous les objets qui se
situent dans le rapport géographique. Cette conception offriraitla caractéristique
de ne substantiellement les corps des esprits et, par conséquent, de
pas séparer
confondre la matérialité géographique des premiers avec l'idéalité et l'abstraction
des seconds. Elle conférerait ainsi aux consciences une sorte de surface ou de

consistance géographique (corporelle, incorporée), une appartenance légitime à

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l'étendue, redonnant au corps toute sa puissance, aussi bien ontologique que

géographique, ontique.
Je peux représenter ce continuum par un triangle équilatéral dont les sommets

seraient, extrêmes, le humain dans toute sa profondeur, intime et


pôles sujet

secrète, ses groupes sociaux constitués et l'espace à la fois nature et produit par
l'action de tous (figure 1). La base du triangle figurerait le passage en continu du
sujet au groupe, par les étapes fictives de l'individu, de la personne et de l'acteur.
Le côté groupes sociaux/espace serait, de la même façon, jalonné par les stades
du lieu et du territoire. Quant au côté sujet/espace, il égrainerait les moments
tantôt phénoménologiques de la « géographicité », tantôt plus structuraux de la
spatialité ; voire des séquences participant de ces deux ordres de la connaissance
et de sensible, comme dans le cas de la territorialité.
l'expérience
Dans cette optique, je pose comme postulat (en m'inspirant de Spinoza) que
d'un point de vue anthropologique et géographique, on ne saurait réduire un
tel continuum à de seuls états de consciences, à des flux sociaux ou à des jeux
abstraits de représentations, comme déconnectés de toute matérialité. Pas plus
d'ailleurs qu'on ne saurait le ramener à une pure réalité objective, matérielle et
distancée du sujet humain qui la vit ou qui l'observe. C'est à ce niveau que le corps
humain1 (bien sûr conscientisé, socialisé, sexué/genré, ethnique, particularisé -
- et
handicaps, âge, etc. spatialisé) doit faire son entrée sur la scène sociale et
géographique, en tant qu'interface active, que protagoniste à part entière des

procès et systèmes spatiaux. La figure 2 traduit de quelle façon le corps occupe


des positions articulaires sur chacun des trois côtés stratégiques du triangle de
la géographie sociale. Si l'on projette fictivement le « sujet » (pure conscience)
sur le côté opposé du triangle (groupes sociaux/espace), son installation dans

le continuum social/spatial passe inévitablement par le principe d'incorporation

Réalité finalement beaucoup plus fluide qu'objet matériel aux limites indiscutables, le corps ne se
définit pas aisément. La manière dont le cerne E. Crosz (1992) est, sans doute, parce que large et
globale, l'une des plus satisfaisantes. Pour E. Crosz : « human body coincides with the shape and space
ofa psyché, a body whose epidermic surface bounds a psychicat unity, a body which thereby defines
the limits of experience and subjectivity. »
La question des appartenances de sexe et de genre souligne combien les frontières et les fonctions
symboliques identitaires du corps humain sont plus indécises et complexes qu'il n'y paraît a priori.
L'expérience des bisexuels, transsexuels et autres transgenres montre, d'une part, que le sexe (ou plutôt
les préférences sexuelles et choix de sexualité) n'est (ne sont) pas uniquement une donnée biologique
absolue, et, d'autre part, que le lien univoque entre sexe (soi-disant biologique) et genre (socio-culturel)
ne revêt aucun caractère automatique. Ainsi, l'athlète sud-africaine, championne du monde du 800
mètres en 2009 à Berlin, Caster Semenya, se considère sincèrement comme une femme, depuis sa
naissance (genre), dans un corps sexuellement imprécis et indécis : femelle, mâle, hermaphrodite ?
Son cas et bien d'autres remettent en question nombre de dualismes classiques, conférant, au sein de
leur combinaison binaire, un effet déterminant du premier terme sur le second : du sexe sur le genre,
de l'esprit sur le corps, de la nature sur la culture, de l'essentialisme sur le constructivisme, etc. (cf.
Halberstram, 2005 ; Hester, 2004 ; Shilling, 1993 ; Kirby, 1992 ; Gatens, 1991 ; Butler, 1990...). Parmi
ces auteurs, Chris Shilling adopte un point de vue dialectique tout à fait convaincant. Elle argue que le
corps ne peut se réduire ni à une stricte réalité biologique, ni à une construction sociale indépendante de
la nature, mais correspond à une interaction dynamique constante de ces deux ordres du réel. Un rapport
dialectique similaire pourrait expliquer les relations sexe/genre, tous deux incorporés (embodiment)
par les individus.

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spatiale du social subjectivé. Le corps (Ci), en tant qu'expression concrète du

sujet, témoigne simultanément, sur cet axe, de ses autres natures : sociale et

La similaire du « social » sociale à des


spatiale. projection (appartenance groupes)
sur le côté sujet/espace du triangle, engendre une nouvelle manifestation du

corps (C2) ; ce dernier apportant la consistance sociale du sujet spatialisé ou se

Enfin, dernier effet de celle du sommet « » sur


spatialisant. projection, espace
le continuum (base du triangle) sujet/social (C3). Dans ce cas, l'irruption de la
matérialité du corps confère une forme spatiale aux figures abstraites, mais de

plus en plus sociales de l'individu, de la personne, de l'acteur... Pour se résumer,


si l'on projette, comme je viens de le faire, chaque sommet du triangle équilatéral
sur son côté opposé, le point de concours des hauteurs/bissectrices ainsi tracées
-
(orthocentre) est occupé par le corps (C). Ses trois formes (espèces) subjective
-
(Ci), sociale (C2) et spatiale (C3) se déclinent alors par sa projection sur chacun
des trois côtés du triangle. Ceux, respectivement, des rencontres du social et du

spatial (Ci), du sujet (subjectif) et du spatial (C2), du sujet et du social (C3).

Sp ir
(Spatialite)

*
(Territorialite)

(Geographicite)

G S
P A
(Individu) (Personne) (Acteur)
(°o°iaux^

Fig. 1 Le triangle de la géographie sociale

The triangle of social geography

Compris de la sorte comme une articulation subjectivée et substantielle du


social et du spatial (ou si l'on veut, en se plaçant à un niveau plus abstrait, de
l'idéel et du matériel), le corps (C) affiche des postures, des comportements,
des pratiques, des consommations, des habillages et des ornementations. Il se

déplace selon des parcours et des cheminements. Tous ces éléments contribuent à

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C2, _C1
(Socialisation du corps) \ (Subjectivation du corps)

C3 G S
(Spatialisation du corps)

Fig. 2 Le corps, point focal de la géographie sociale

The body, focal point of social geography

la production permanente et normative (co-construction consubstantielle en fait)


de l'espace géographique, de ses lieux et de ses territoires. Le corps devient dès

lors le point focal d'une rencontre inéluctable, permanente, entre une conscience

(sujet) qu'il inclut et qui l'inclut, des normes sociales que véhiculent les habitus
au travers de Vhexis corporelle, l'espace enfin qui forme, au même titre que la

pensée, sa substance.

Dès lors, c'est par la médiation de ce corps conscientisé, socialisé (la sexuation

et le genre participant de ces composantes) et spatialisé, dans le mouvement de

son vécu, que des mots (géographiques) comme environnement, nature, paysage,
lieu et territoire (et bien d'autres : vivre ensemble, qualité de vie et bien-être,

etc.) prennent sens.

Dans ces pages, je mettrai l'accent sur ces spatialités du corps. C'est alors

question devient obsédante : comment expliquer cette absence ou, pour le


qu'une
moins, cette discrétion du corps, en France, dans le propos géographique savant ?

L'idée d'un impensé de la réflexion géographique, au sens d'une réalité omnipré


sente et néanmoins - des raisons ? Pour des causes de
négligée pour idéologiques

partage disciplinaire ?- par la recherche et ses modèles théoriques (affirmation


que je serai amené à nuancer quelque peu), vient alors à l'esprit.

Cet effacement du corps de l'univers conceptuel de la géographie, n'est-ce

pas, finalement, la rançon de ce qu'elle doit, en tant que discipline scientifique

construite, à la modernité du XIXe et du premier XXe siècle ? Comme l'explique


David Le Breton (1990) : « La définition moderne du corps implique que

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Subjectivité, spatialité

l'homme soit coupé du cosmos, coupé des autres, coupé de lui-même (en tant

que conscience). Le corps est le résidu de ces trois retraits. » Ainsi (dé)spatialisé,
(dé)socialisé, (dé)subjectivisé par la modernité (j'y reviendrai), rejeté dans l'ordre
du biologique, le corps pouvait-il émerger en géographie, dans la tradition pesante
du positivisme qui fonda les sciences modernes et leurs spécificités, leurs partages
disciplinaires ? (cf. Figure 3).
Notons par ailleurs que l'une des conséquences de cette réduction biologique
du corps fut sa séparation radicale de l'esprit (Johnson, 1989). Comme l'ont bien
montré les géographes féministes anglophones, cette division fut exploitée par
l'idéologie patriarcale, hégémonique en Occident, afin de masculiniser à outrance
l'esprit, la pensée, la raison et leur potentiel (philosophiquement élaboré en
valeur universelle) d'autonomie humaine, de transcendance, d'objectivité (Gatens,
1988). Le corps, frappé du sceau de la féminité, fut affligé pour sa part de tous les
stigmates de l'impureté, mais aussi de cette capacité émotive, passionnelle (jusqu'à
l'hystérie) et néanmoins passive dont on affuble couramment et négativement le
genre féminin (Grosz, 1989 ; Kirby, 1992 ; Rose, 1993). Autoprodamé rationnel
et universel, esprit dégagé des entraves du corps, le genre masculin incorporait
alors son exclusive compétence à produire les savoirs savants (Le Doeuff, 1987)
et, concomitamment, à exercer un pouvoir sans partage sur la société. Baignés
et nourris de ces pseudos évidences, les habitas féminins ont fini par en partager
l'illusion.
Quant aux géographes du XIXe et du XXe siècle, ne devaient-ils pas répondre
à d'autres bien plus criantes que celle du corps, dans leur effort
urgences,
de fondation disciplinaire ? Sur le plan scientifique, le corps n'avait-il pas été
abandonné à la biologie et à la médecine, voire à l'anthropologie, d'abord
morphologique, puis sociale et culturelle ? Sans accuser les anciens, cet article
s'efforce de mettre l'accent sur la richesse d'un recours au corps
simplement
pour qui veut promouvoir une géographie sociale et culturelle holiste, globale,

intégrant la structuration du monde et l'expérience vécue, forcément corporelle,


des humains. La géographie n'est certes pas mieux armée ou plus légitime que
l'anthropologie pour traiter du corps. Parce que l'anthropologie jouit d'une
et féconde en la matière, le géographe a besoin de s'inspirer
longue expérience
de ses méthodes pour forger les modalités de sa propre approche scientifique
du corps. Mais il ne saurait faire l'économie de celle-ci s'il souhaite proposer
une science vivante et compréhensive des rapports humains et sociaux à l'espace

géographique.
Une autre idée pourrait également expliquer ce silence du corps en géographie.
C'est le corps forme le creuset des routines, des habitudes, de tous ces rituels
que

apparemment insignifiants du quotidien. Dans ces conditions, le corps ne figure-t


il pas une sorte « d'évidence oubliée », une réalité naturelle/naturalisée, allant de
soi, ne méritant guère d'attention particulière de la part des géographes ? Comme
l'écrit David Le Breton (1990) : « Le corps est le présent - absent, à la fois pivot
de l'insertion de l'homme dans le tissu du monde et support sine qua non de
toutes les sociales. Il n'existe à la conscience du sujet que dans les seuls
pratiques

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472 • n° 675 • 2010
Cuy Di Meo Annales de Géographie,

moments où il cesse de remplir ses fonctions habituelles, lorsque la routine de la

vie quotidienne disparaît ou lorsque se rompt le silence des organes. »


Pour être juste, il convient toutefois de signaler que si le poids de la routine,
du banal, du quotidien qui l'accable, discrédite la scientificité du corps, d'autres
facteurs jouent en sens contraire. C'est en particulier le cas du retour en force

de l'individu sous toutes ses facettes (homme, femme, enfant, gay, lesbienne,
queer, transgenre et transsexuel, handicapé, membre d'une minorité ethnique
ou religieuse, avec telle ou telle couleur de la peau, etc.), du sujet, de l'acteur
et de l'intime (Sennett, 1979), dans la vie sociale comme dans les sciences qui
l'étudient. Ces réalités et ces aspirations ne militent-elles pas, de nos jours, en
faveur de l'introduction des corps différenciés dans le propos comme dans les
méthodes de la géographie sociale et humaniste ?
Dans ce texte, je partirai du principe selon lequel le corps intervient au moins
à quatre niveaux dans la production sociale des espaces géographiques. Primo (1),
en tant qu'élément constitutif à part entière de tels espaces, mais aussi en tant que
force génératrice de leur production et de leurs dynamiques. Secundo (2), en tant
qu'organisme vivant parmi tant d'autres, peuplant la terre et constituant avec elle

un système d'échanges (écosystème). Tertio (3), en tant que source et médium


de connaissance (sensible et intellectuelle), de perception et de représentation,
de communication et d'interaction sociale, de savoir. Ce dernier registre annonce

et prépare, quarto, la fonction identitaire du corps humain. Je l'examinerai ici


sous deux angles. D'abord (4), en tant que productrice d'image de soi et de
distinction sociale, ensuite (5) dans ses extensions spatiales.

1 Le corps : un espace générateur d'espaces


NNNMRNMHMNMHNHBNNHNMMNNNBMMMHMHNnMNMMMMMMMI

Le corps est un élément constitutif à part entière de l'espace physique, de même

que celui-ci le constitue. Le corps est également un générateur de l'espace social :

que serait une description et, a fortiori, une analyse/explication de l'espace


géographique qui négligerait les corps qui l'occupent, le (reproduisent et en
dessinent les principales dynamiques ?

1.1 La réalité spatiale et paysagère des corps

Des géographes comme Jean Brunhes l'avaient bien compris (édition 1934) :
« Ici et là, tout, ce sont des masses ou des ou moins
par-dessus groupes plus
denses d'êtres humains. Ces êtres humains, en eux-mêmes et eux-mêmes,
par
sont des faits de surface et partant des faits géographiques. Ils vivent sur la terre.
Ils sont soumis aux conditions atmosphériques et terrestres. Us à
appartiennent
certains climats, à certaines altitudes, à certaines zones. En outre, ils vivent sur
la terre : c'est en se subordonnant eux-mêmes aux faits naturels qu'ils assurent
à leur corps l'entretien indispensable et à leurs facultés le développement et
l'épanouissement. Dans la géographie biologique, les êtres humains occupent
une place incomparable, une place unique. Ils méritent de la part des géographes

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Articles Subjectivité, socialité, spatialité : le corps, cet impensé de la géographie • 473

une attention singulière et exceptionnelle [...] par la réalité du revêtement que


leurs vivants forment en tels ou tels de l'écorce terrestre. »
corps points
L'être humain, s'avère donc un « fait de surface » (dimension horizontale, celle
du ou de la carte), un « revêtement de l'écorce terrestre » son
plan [...] par corps.
Plus encore, peut-être, le corps est une composante paysagère (verticale) active

de l'espace géographique. En témoignent éloquemment deux choses. D'abord


notre expérience quotidienne, celle des parcours que nous effectuons dans les

rues, celle de notre fréquentation des plages, des sentiers de montagne ou de la

forêt. Le partage des lieux de travail, du logement, de la maison, du village, du


quartier, des systèmes de transport s'inscrit aussi dans cette première catégorie

d'expériences pratiques. Outre que ces dernières, indissociablement sociales et


spatiales, transitent par notre corps (outil sensoriel et spatialité active), celui-ci
fonde les notions mêmes de rue, de plage, de maison, édifiées pour son usage
et à sa mesure. Au point que ces espaces se configurent par rapport au corps,
sa station debout ou son déplacement, sa vision panoramique qui fonde, je le
répète, le paysage.
Ensuite, notre expérience artistique découvre la double dimension d'un corps
géographique, à la fois élément (horizontal) de la surface terrestre et producteur de
verticalité paysagère. Ainsi, dans Les Patineurs, dans Jeux d'enfants et bien d'autres
tableaux, Breughel brosse des paysages géographiques, ceux de la campagne et de
la ville. Cependant, loin de les élaborer en fonction du seul jeu d'une nature mise
en perspective, plus ou moins transformée par l'homme, il les soumet totalement

à l'emprise des corps : ceux des patineurs et des enfants joueurs. Autre exemple,
celui de La pradera de San Isidro, où Goya peint une vue de Madrid depuis la
rive du Manzanares opposée à celle de la ville. Ce qui frappe au premier plan
du tableau, jusqu'à sa ligne médiane que dessine la rivière, ce sont les corps
innombrables de petits personnages en parade, en promenade ou folâtrant. Ils
investissent, humanisent et produisent ce paysage de Madrid, au même titre que
la rivière, le bâtiment du Palais Royal, les espaces de verdure, le ciel...
Mais il y a plus. Les anthropologues et les sociologues ont mis l'accent sur

une attitude et une cinétique particulière du corps dans l'espace géographique :


la marche à pied. Nombre de leurs travaux considèrent en effet la marche

comme une manière d'imposer le corps, de lui conférer une place éminente dans

le jeu/spectacle de l'espace. Pierre Sansot (1996) signale justement que «la


ville (espace) se compose et se recompose, à chaque instant, par les pas de ses

habitants ». Or, observe-t-il, « marcher engage le corps ».


À vrai dire, sans mépriser la marche, d'autres postures du corps s'inscrivent, de

façon (peut-être ?) encore plus singulière et frappante, dans l'espace géographique.


Ainsi en est-il des positions du corps assis à la terrasse d'un café, du corps faisant
le pied de grue dans l'attente d'un rendez-vous, du corps couché du SDF sur
la bouche d'air du métro... Si les corps ont, par leur posture, la capacité de
(re)produire l'espace géographique au quotidien, c'est peut-être parce que les
uns et l'autre (espace) participent d'une même nature et se construisent
(corps)
l'un l'autre, l'un à travers l'autre, au quotidien (Nast et Pile, 1998).

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474 • Guy Di Méo Annales de Géographie, n° 675 • 2010

1.2 Corps et espace : une même substance, une co-construction

De fait, corps et espaces n'ont pas de statut ontologique en dehors des actes

performatifs, inscrits dans des rapports de pouvoir, qui matérialisent leur double
réalité. Ainsi, rappellent H. Nast et S. Pile (1998), «nous vivons nos vies à
travers les lieux et les (nos) corps », compris comme des matières conjointes,
simultanément réelles, concrètes, imaginaires, politiques et symboliques.
Cette dimension politique de la co-construction corps/espace ressort bien
du constat que les corps imprégnés de leurs caractéristiques diverses (sociales,
ethniques, sexuelles, de genre et d'âge...), selon le principe de l'embodiment des
chercheurs anglophones (L. Johnson, 1989), ne sont pas forcément bienvenus en
tout lieu. Doreen Massey (1994) s'est penchée sur les inégalités sociales liées (en
particulier) à la race et au genre, en relation avec des pratiques spatiales mettant
en scène les corps des femmes et des noirs. Elle utilise à ce propos la notion de
« Space invaders » pour exprimer le malaise produit par une présence féminine
dans certains espaces ordinairement et uniquement fréquentés par les hommes.
Nirmal Puwar (2004) parle alors de « bodies ont ofplace ». Ces exemples suggèrent
que les corps sont liés entre eux par d'innombrables rapports de pouvoir qui
prennent consistance et se réalisent à travers l'espace. Toutes ces relations de

pouvoir s'organisent différemment en fonction des variables de race, de sexe, de


genre, d'âge, de classe, etc., qui imbibent les corps comme les espaces. Ainsi
les géographes de langue anglaise invitent le chercheur, soucieux de dévoiler le
sens social et politique de tout espace, à tenir compte de ces jeux de variables
incorporées par les individus.
La référence à ces travaux nous conduit à remarquer que le corps fut loin d'être
absent de la recherche géographique (je reviendrai sur ce point). Cependant,
comme le signale R. Longhurst (1995), ce corps pris en compte par la géographie
fut longtemps le corps « as Geography's Other » ; comme si l'identification de
soi ou du même (les deux termes classiques de l'identité) imposait à chaque
locuteur de poser l'existence d'un autre (Other) radicalement différent de lui, si
possible chargé du poids d'un cortège d'attributs péjoratifs : le sauvage, le noir,
la femme... Face au mâle blanc occidental dominateur, s'identifiant à l'humain
universel doué de raison.
Si le corps se spatialise, l'espace, lui, acquiert une corporéité. Il se façonne à la
mesure des corps qui l'habitent. « L'espace acquiert une corporéité » (Fournand,
2008) parce que le corps reste pour l'être humain la mesure phénoménologique
et pratique de toute chose. Maurice Merleau-Ponty (1949-1987) a justement
enseigné que notre corps constitue le point de notre du
d'ancrage expérience
monde. En tant qu'espace et réceptacle de toutes les sensations,
expressif originaire
il est à la source de notre de notre d'information sur le monde.
perception, prise
De façon plus concrète, la personne à mobilité réduite ramène la rue à ses

espaces accessibles, aux obstacles qui la parsèment et se dressent en barrières


infranchissables (marches, trottoirs, etc.) pour son corps prisonnier d'un fauteuil
roulant. Prenons ici l'exemple de la rue et considérons de les
quelle façon corps
qu'elle canalise la façonnent à leur tour. La rue est une scène un
d'interaction,

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contexte comportemental d'ambiance pour les corps. La structuration, le contenu,

l'atmosphère et la forme des rues instaurent un cadre d'action pour les citadins.
Ce cadre leur suggère des trajets et dresse des limites à leurs cheminements, à

l'engagement de leurs corps dans l'espace. Ce cadre ou (mieux) contexte des

lieux instaure une sorte de liberté surveillée des corps et des vécus individuels.
Avec Rachel Thomas (2005), on peut retenir la notion de « milieu ambiant »
pour exprimer la manière dont la structuration sociale des rues propose des cadres

aux citadins. Comme l'écrit R. Thomas, « l'environnement


d'expression corps
sensible de l'espace public urbain possède un efficace moteur » : il encadre le
déplacement des corps, facilite leur orientation dans l'espace.
Pour autant, on ne saurait imaginer les attitudes corporelles d'un citadin

strictement conditionnées par les contextes de son vécu, par des réactions

behaviouristes aux excitations sensorielles du corps. Comme le remarque J.-F.


Augoyard (1979), « tout cheminement, tout habiter se donnent non seulement
comme structures, mais aussi comme configurations, c'est-à-dire [...] comme
recréation de l'espace par le sentir et la motricité », tous deux éminemment
Il « existe bien une relation de codétermination entre l'ambiance des
corporels.
lieux et la conduite du passant » (Le Breton, 2000), les postures de son corps, sa
gestuelle.
Par ailleurs, nous savons que le corps, lui-même, est un espace. Il est doté

d'une spatialité. Cette dernière lui donne place et l'inscrit, de fait, au cœur du
propos géographique. L'espace interdit au corps toute ubiquité (un même corps
en plusieurs places) et toute confusion (plusieurs corps en une même place ; sauf
pour l'expérience féminine de la grossesse). Dans ces conditions, on peut faire
l'hypothèse d'une co-construction du corps et de ses espaces, des espaces.
Il peut résulter de ces logiques de co-construction des corps et des espaces,
ce qu'Anne Fournand appelle un phénomène de « corpospatialité ». Celle-ci se
confond avec un « dans le corps et l'espace environnant ne
espace-temps lequel
sont délimités, où les limites du sont »
plus corps repoussées (Fournand, 2008),
comme pour une femme enceinte dans la salle d'accouchement d'une maternité.

Le corps : organisme vivant et sujet/objet


d'une écologie humaine

D'un point de vue géographique, le corps peut également être considéré en

tant vivant, peuplant la terre avec d'autres entités biotiques et


qu'organisme
avec elles, à des écosystèmes complexes. C'est ce qu'avaient retenu
participant,
nombre de géographes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Pour eux,
l'adaptation des corps humains à leurs milieux de vie, leur approvisionnement
nécessaire en denrées alimentaires, les problèmes liés à la santé et à la maladie,
relevaient d'une sorte d'écologie humaine. L'anthropologie contemporaine a
revisité ces questions en insistant sur leur dimension culturelle.

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476 • Guy Di Méo Annales de Géographie, n° 675 • 2010

2.1 Les besoins alimentaires du corps : nature et culture

À la fin du premier tiers du XXe siècle, Jean Brunhes (édition 1934) estimait
que « les hommes, par leurs besoins alimentaires (ceux de leur corps), modifient
la géographie de façon ininterrompue ». De fait, l'occupation agricole du sol
traduit dans l'espace, en fonction de réalités sociales et d'interprétations culturelles
diverses, les besoins alimentaires du corps. En fait, bien d'autres nécessités des
corps, physiques et culturelles, telles que se vêtir, s'abriter, circuler, produire et
se reproduire, se posent aussi en tant que principes de modification permanente
et remarquable de l'espace géographique.
Quoi qu'il en soit, la question de la nourriture et des besoins élémentaires
de l'être humain introduit un rapport puissant entre celui-ci et son espace
géographique (la terre nourricière et pourvoyeuse de ressources vitales), rapport

géré par la médiation du corps. Ce rapport ne relève pas uniquement d'un principe
naturaliste et matériel (réponse aux besoins énergétiques et nutritionnels du

corps) ou strictement géographique (la production alimentaire mobilise l'espace


géographique et le modifie). On sait qu'il revêt aussi des dimensions symboliques,
idéologiques et politiques fondamentales (Giard, Mayol, 1980).
Dans sa dimension
politique, la nourriture des corps concerne à la fois le
pouvoir social, au sens large, et le pouvoir familial. Au sein de la famille, la
préparation de la nourriture et des repas quotidiens ne constitue-t-elle pas une
forme d'exercice du pouvoir de la mère/épouse sur ses enfants et sur son mari ?

En imposant ses recettes et les plats qu'elle juge bons pour ses enfants, elle affirme

une autorité symbolique sur le ménage. Il arrive d'ailleurs que des membres de
la famille la lui contestent. Parfois, les enfants refusent obstinément les mets

qu'elle cuisine, s'opposant ainsi à ce pouvoir. Il peut s'agir, dans les cas opposés
et pourtant assez similaires sur le plan symbolique de l'anorexie et de la boulimie,
d'un refus par l'enfant de son propre corps sexué, voire, avec la puberté, du refus
de s'installer dans une catégorie de genre. À vrai dire, les correspondances entre

sexe et nourriture sont nombreuses.

Notons enfin que cette valeur symbolique des aliments dans leur rapport
au corps s'accompagne désormais d'une dimension nouvelle, éminemment

géographique pour le coup. Il s'agit d'une représentation qualitative des produits


alimentaires que leurs consommateurs souhaitent sains et savoureux, de
exempts
contaminations chimiques, non modifiés génétiquement, produits selon les règles
strictes d'une agriculture épargnant l'environnement.

Ce que je retiens ici, c'est que ce nouveau rapport anthropologique à l'ali


mentation nous renvoie beaucoup plus que jadis à l'espace géographique de
sa production et de sa distribution (recherche de circuits courts, économes en
énergie). Jusqu'alors, la géographie ne s'introduisait dans ce rapport anthropolo
gique que par l'intermédiaire des représentations du terroir. Maintenant, ce n'est
plus seulement celui-ci qui entre dans l'assiette nourricière, c'est aussi la totalité
de l'espace géographique qui s'y installe. Les exigences que le consommateur
tente d'imposer (encore timidement) à la production agricole nous renvoient de
facto à ses espaces géographiques. Le consommateur veut connaître des
l'origine

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Articles Subjectivité, socialité, spatialité : le corps, cet impensé de ia géographie • 477

produits qu'il achète. Il veut suivre leur itinéraire commercial. La territorialisation


devient, dès lors, un gage de responsabilisation du producteur, un moyen de
contrôle possible de son travail et de sa manière de produire, donc de la qualité
déduite des denrées qu'il livre sur le marché. Ainsi l'anthropologie de l'assiette
rejoint l'espace géographique de sa production, sa globalisation/mondialisation
et la conscience des risques sanitaires qui l'accompagne. La liaison entre les deux
s'opère par la médiation nécessaire du corps. Mais, plus encore, l'angoisse de
consommer une alimentation malsaine, accélérant la dégradation du corps, rejoint
l'angoisse d'une planète courant à sa perte du fait de pratiques environnementales
prédatrices. Ainsi le corps périssable, condamné à la mort et à la putréfaction,
communie avec une terre tout aussi mortelle que lui.

2.2 Adaptation du corps au milieu géographique et santé

Lucien Febvre (1922) estimait que la problématique centrale de la géographie


concerne la question des « rapports du sol et des sociétés humaines ». Cette idée
ancienne remonterait au Traité des airs, des eaux et des lieux d'Hippocrate (Ve
siècle av. J.-C.) ; texte qui fonde le principe de la détermination des sociétés par
leur milieu géographique (sol et climat).
Au milieu du XVIIe siècle, Etienne Bonnot de Condillac avait émis l'idée
que le corps subit les influences physiques de son milieu de vie (lumière,
température, etc.) et que les sensations qu'il en retire expliquent nombre de ses

comportements sociaux. Il jetait de la sorte un pont entre les déterminations

du milieu s'exerçant sur le corps humain et les attitudes sociales que celui-ci
exprime. Cet héritage déterministe resta très longtemps vivant dans les savoirs

géographiques, d'Hérodote à Humboldt, Ritter et Ratzel (XIXe siècle), en passant


par Aristote, Lucrèce, Montesquieu et bien d'autres penseurs. Pour Lucien Febvre,
il convient de voir dans ces conceptions la manifestation d'une certaine confusion
entre considérations géographiques savantes et vieilles croyances astrologiques.
Au début du XXe siècle, le géographe Paul Vidal de la Blache ne rechignait pas
non plus à traiter de « l'influence souveraine des milieux » (1921) sur les corps
et sur les sociétés. Il affirmait, « le climat sec resserre les tissus
par exemple, que
de la peau, précipite la circulation du sang ». Il en déduisait que « le sang, plus
pauvre en eau, agit vivement sur le système nerveux et en exalte la fonction ».

De telles considérations sur l'effet physiologique du climat ont été reprises, dans
la première moitié du XXe siècle, par nombre d'auteurs proches de la géographie

académique.
Loin de ces points de vue très déterministes, Max Sorre argumentait en 1947
en faveur du développement d'une nouvelle discipline : « l'écologie humaine ».
Il prétendait que « la première tâche de la géographie humaine consiste dans
l'étude de l'homme, considéré comme un organisme vivant (un corps) soumis
à des conditions déterminées d'existence et réagissant aux excitations reçues du
milieu naturel ». Dans cette relation systémique (écologique) des corps à l'espace
terrestre, Sorre retenait comme « central de l'écologie humaine, celui
problème

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478 • Cuy D¡ Meo Annales de Géographie, n° 675 • 2010

de l'alimentation » dont les effets sur les modifications des espaces géographiques
sont, comme le notait déjà Jean Brunhes (1934), considérables.
Il mettait également l'accent, au cœur de ce principe écologique, sur la notion,
essentielle à ses de « » « avec l'homme
yeux, complexe pathogène qui comprend,
et l'agent causal de la maladie, ses vecteurs et tous les êtres qui conditionnent ou

leur existence ». Dans cette Sorre considérait « le milieu


compromettent logique,
vivant comme un facteur de limitation pour l'homme et son activité » ; l'homme
entendu comme corps biologique et social.

Les idées de MaxSorre gardent une incontestable actualité. Du fait des


mobilités accrues, il conviendrait pourtant de doter aujourd'hui le « complexe
pathogène » d'une plus grande labilité spatiale. Sa dimension sociale et culturelle
mériterait aussi d'être approfondie. Mais ce n'est là que nuances, comme le

rappelle Antonio Guerci : « Le corps humain, dans ses fonctions vitales, dans ses
rapports à la santé et à la maladie, s'inscrit dans une perspective écologique et
systémique qui l'établit en composante essentielle des milieux géographiques »
(Boëtsch, Hervé et Rozenberg, 2007).

3 Le corps : médium d'interaction et de communication


dans l'espace

Dans les domaines de la connaissance (sensible et intellectuelle), de la perception


et des représentations, de la communication et des rapports sociaux, du savoir
en général, le corps médiatise toutes les formes d'interaction. Pour cela, il
instrumentalise et opérationalise l'espace dont il est pétri. En fait, il ne s'agit pas
de son seul espace constitutif. Il s'agit aussi de ces scènes spatiales (extensions du

corps ?) où il s'immisce et se fond ; lesquelles campent, au quotidien et en tout

lieu, son milieu de vie.

3.1 Le corps, émetteur et outil de communication

On sait qu'il existe un ou plutôt des langages corporels autorisant la manifesta

tion/diffusion de passions, de sentiments, d'émotions et d'intentions diverses.


Par-delà la diversité des cultures, ces langages revêtent une dimension universelle ;
ceci du fait que chacun de nous paraît en mesure de décoder un minimum
de significations intimes, repérées dans la gestuelle corporelle de tout individu
partageant sa propre culture.

Cependant, il convient de prendre garde. Cette réduction de l'intime aux


expressions du corps, ce transfert du sens au signe, de l'intention au ne va pas
geste
de soi. D'une part, chacun ne possède forcément les clés culturelles
pas permettant
de déchiffrer la gestuelle, les du d'un autre, de l'autre. D'autre
postures corps
part, Bernard Andrieu (2007) « cette réduction de l'intériorité
remarque que
dans l'externalité suppose que, de la surface extérieure du corps, la signification
soit captive malgré le contrôle volontaire du sujet ». Ce qui revient à affirmer
que « l'involontaire du corps voudrait dire la vérité du sujet, malgré lui ». Il faut

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Articles Subjectivité, socialité, spatialité : le corps, cet impensé de la géographie • 479

donc distinguer « l'intention corporelle » venant de « l'inconscient cérébral », de


« l'intention consciente ». Retenons c'est sans doute le jeu entre ces
corporelle que
deux types d'intentions (volontaires et involontaires) qui traduit, corporellement,
la réalité du sujet intime ; mais un sujet déjà imprégné de culture et « d'hexis
corporelle ». Dernier terme que P. Bourdieu (2002) définit comme un « signum
social » (bien sûr sexué et « genré ») inscrit sur et dans le corps.
Notons aussi que le psychologue Henri Wallon (1942) voyait dans les
mouvements du bien autre chose « mécanisme d'exécution ».
corps qu'un simple
Pour lui, ces expressions corporelles « rendent possibles, par degrés, des façons
de s'adapter et de réagir qui les dépassent ». Et « le corps peut conduire à la
conscience avant d'en être l'objet [...] Il y a une intelligence du mouvement en
dehors du trajet classique subordonnant le moteur à l'idée ». Il décelait ainsi des
« ressources de sens où elles ne semblaient exister : dans le corps ».
pas
Pour saisir les signes des langages corporels émis par les autres, il convient
aussi que mon corps dispose de capteurs sensibles et de transmetteurs de ces infor

mations vers le cerveau. On sait le rôle de la vue, de l'ouïe et de l'odorat, du goût


et du toucher, éminemment corporel, en la matière. Tenir compte des évitements

qui figurent comme des négatifs du toucher dans la communication corporelle,


nous conduit à envisager ici la question de l'interactionnisme symbolique et de
la place que cette théorie réserve au corps spatialisé.

3.2 Le corps et l'interaction symbolique


David Le Breton (1990) nous engage sur cette voie lorsqu'il écrit que « le corps
est au cœur de l'interaction individuelle et collective, au cœur du symbolisme
social, un analyseur d'une grande portée pour une meilleure saisie du présent ».

Dans ses ouvrages, Erving Goffman (1973,1974) décrit les différentes postures
que les corps au de la vie sociale. Pour cet auteur, dans toutes les
expriment gré
situations qui les mettent en face à face avec les autres, les individus établissent une

interaction, un rapport très sommaire de prise en considération. Us s'entourent

pour cela de précautions. Ils s'arrangent pour que cette relation s'apparente soit

à un évitement préservant le territoire (espace proche) d'autrui, soit à un contact

ritualisé et policé, obéissant à des règles sociales très strictes. Pour Goffman, ces

loin d'être relèvent de la plus banalité. Il « le terme


rites, sacrés, grande emploie
rituel parce qu'il s'agit d'actes dont le composant symbolique sert à montrer

combien la personne agissante est digne de respect, ou combien elle estime que
les autres en sont dignes » (Marcellini, Miliani, 1999). De tels rites accompagnent
donc les interactions qui se déroulent sur la scène du social.
Cette scène goffmanienne, ce sont les unités d'interaction sociale au quotidien
(individus s'évitant ou se rencontrant) révélant l'ordre normatif dans lequel
elles évoluent. du respect de soi et du respect de l'autre est telle
L'importance

que, pour chaque protagoniste, le moindre stigmate physique (handicap, tenue


vestimentaire, couleur de peau, vieillesse, etc.) provoque un malaise relationnel.
Ainsi, de l'apparence même du corps dépendent la possibilité et l'efficacité sociale
de l'interaction. Comme l'observent Anne Marcellini et Mahmoud Miliani ( 1999),

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480 • Cuy Di Méo Annales de Géographie, n° 675 • 2010

sa méthode, « Goffman de tout relativisme culturel, en remarquant


par s'émancipe

que les organisations rituelles varient, certes, d'un groupe culturel à un autre,
mais que le rituel, voire le principe ritualiste lui-même, comme dispositif de
socialisation et de figuration, au sens théâtral du terme, est partout observable ».
Je regrette pourtant que les scènes de l'interaction, chez Goffman, fassent

aussi peu cas de leur contexte géographique, alors que nous avons pu mesurer,

plus haut, combien le corps, lui-même, s'en imprègne. Notons à ce propos que

Julia Cream s'efforçait, dès 1994, de reconfigurer les « contours du corps » à la


lumière de variables géographiques comme les territoires communautaires ou les
discours sur l'espace.

4 Le corps identitaire (1) : image de soi et distinction sociale

Savoir, perception et représentation peuvent s'entendre, pour chacun, en regard


de son propre corps comme de celui des autres. On comprendra que ces images
de soi et des autres, impliquant le corps, participent grandement à l'identification
individuelle comme à la production des modèles de distinction sociale et spatiale.

4.1 Un corps pour soi, « immanent au sujet » et identitaire

Pour chacun, « le corps est de fait immanent au sujet » (Andrieu, 2006), il se


confond avec lui, avec son identité. Il y a identification concomitante du sujet et
de son corps.

Longtemps pourtant, avant que ne se dessine la modernité, le sujet aurait

oublié ou occulté son corps (figure 3). Que ce corps soit interprété comme la

mauvaise part de l'humain, perçue et subie comme une fatalité, entachée du péché

originel. Que ce corps se confonde avec le cosmos, la nature, la communauté et,


du coup, s'évade de son enveloppe sensible.

Le corps d'aujourd'hui n'est pas, non plus, celui de la modernité qui émergea
aux temps de la Renaissance. Cette première modernité (xvie-xvile siècle) l'avait
érigé en « élément isolable de l'homme auquel il prête son visage » (Le Breton,
1990). Une telle relégation du corps à l'écart de l'esprit, de la société, mais aussi
de l'espace terrestre et du cosmos n'a certainement pas contribué, comme je le

signalais déjà dans l'introduction de cet article, à lui conférer une place et un
rôle dans la géographie savante qui naquit à la fin du XIXe siècle. Cette dernière
se replia surtout sur l'étude de la nature et des effets spatiaux de l'action des

collectivités humaines. Plus tard elle s'orienta vers l'analyse des rapports qui se
tissent entre les lieux.
Aujourd'hui, en des temps que l'on peut, très grossièrement, qualifier de
postmodernes, de (sur)modernes ou d'hypermodernes selon les auteurs, la

situation s'inverse. Le constitue, de en le « seul lieu identitaire


corps plus plus,
du sujet » (Andrieu, 2006). Quand ils le peuvent, quand ils en ont les moyens
économiques ou techniques, les individus travaillent à le rendre de plus en
plus attrayant, performant, satisfaisant ou simplement original. Ils l'inventent

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GS

A - Le corps premoderne
(le corps sans borne deborde sur le
cosmos, par-dela I'espace social)

GS
B - Lecorps moderne
(le corps se coupe de I'espace,
du social, du sujet)

""
S G S
C - Le corps
postmoderne
(le corps spatialise, socialise, subjective,
devient le "lieu identitaire du sujet")

Fig. 3 Les paradigmes des rapports du corps à l'espace social

The paradigms for the relationship between the human body and the social space

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482 • Cuy Di Meo Annales de Géographie, n° 675 • 2010

ou le réinventent dans le souci de s'identifier. Cette construction identitaire,


édifiée autour du corps, peut être qualifiée « d'identité hybride » ; à la carte en
quelque sorte. Elle se bâtit à l'aide d'éléments et de patrimoines héréditaires, en
référence aussi à diverses appartenances : territoriale (locale, régionale, nationale,
mondiale...), religieuse et ethnique, sociale et de genre (caractères sociaux féminins
ou masculins, associés ou non au sexe biologique, voire à une préférence sexuelle).
Elle inclut également des jeux de postures particulières et d'apparences fabriquées :
Piercings, tatouages, prothèses et implants... Bref, une personnalisation de la
matière corporelle, de la chair.
Cette identification devient parfois, pour chacun, une « fabrication imaginaire
du soi », un « mode de subjectivation par lequel le sujet se met en culture en
construisant une matière corporelle » (Andrieu, 2008), compatible à l'image
qu'il se fait de lui-même, plus qu'aux normes sociales en vigueur... Sous-culture
particulière mise à part. Ainsi, le corps contemporain, hybride et transformé,
tendrait à épouser les représentations que s'en fait son propre sujet. Riche de
nouveaux savoirs sur lui-même, instruit de techniques mises à sa portée, l'être

humain qui en a les moyens procède à l'invention (réinvention) de son propre


corps. Ce dernier, naguère simple objet, « serait désormais sujet, reflet de soi,
l'individu devenant maître de son image corporelle, véritable support identitaire »
(Mottot, 2008). Le corps, ainsi modelé, se transforme en outil d'identification,
on l'a vu, mais aussi en instrument de conquête et d'ascension sociale dans la

lutte pour les places (Lussault, 2007), sur l'échiquier social et géographique.

4.2 Corps, constructions sociales et premières ébauches


de structures territoriales

Le corps des autres nous apprend beaucoup sur leur condition sociale. C'est que,
comme l'observe Georges Vigarello (2004) : « Le corps est le premier lieu où
la main de l'adulte marque l'enfant. Il est le premier espace où s'imposent les
limites sociales et psychologiques données à la conduite. Il est l'emblème où la
culture vient inscrire ses comme autant de blasons. » La rectitude du
signes corps,
au premier rang de ses postures sociales (à la ville et au champ, au travail ou dans
les loisirs), fournit, sur ce point, une indication majeure.
Longtemps (toujours ?) signe de distinction sociale, « la verticalité qui est le
premier critère d'humanité s'obtient et se conserve par des manières de se tenir
(debout, assis, accroupi ou allongé) qui sont produites par un modelage social
où interfèrent le physiologique, le sacré et le psychologique. Rêve de rectitude,
morale et dorsale, constamment retravaillé par la quête de la souplesse » (Histoire
du corps, tome I). La rectitude du corps s'établit en véritable symbolique de
l'humain : être debout, vertical, indique le refus de l'animalité et traduit une
intention de domination. On sait que la prestance et la rigueur du maintien
incorporent et attestent l'appartenance à une classe supérieure. Ajoutons, du

point de vue de la géographie, que la droiture du corps fonde aussi une troisième
dimension de l'espace : celle de la hauteur, du paysage qui s'élève du sol, qui
s'évade de la carte et du plan. Il n'existe pas de paysage sans élévation.

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Parallèlement, c'est bien par l'éducation en général, celle du corps en par

ticulier, dans ses formes les plus matérielles et les plus spatialisées (celles de
l'école, du gymnase, du stade, du terrain de manœuvre, etc.), que passa la dif

fusion du nouvel ordre social : celui de l'État et de la nation, nantis de leur


territoire, organisé et borné. Ainsi les rangs, le dispositif quadrillé des gymnastes
dans la salle de gymnastique, celui des équipes sportives sur le terrain du stade,
dessinent l'image métaphorique d'une société et d'un territoire bien ordonnés,
organisés dans l'ordre et dans l'efficacité, avec des individus droits, patriotes, forts
et disciplinés. C'est ce que pensait Michel Foucault (1975), pour qui « le grand
livre de l'homme-machine aurait été rédigé, simultanément, sur deux registres :
celui anatomo-métaphysique dont Descartes avait écrit les premières pages et
que les médecins, les philosophes ont continué ; celui technico-politique, qui fut
constitué par tout un ensemble de règlements militaires, scolaires, hospitaliers, et
par des procédés empiriques et réfléchis pour contrôler ou corriger les opérations
du corps ».

Observant la rupture avec cette modernité, Jean Baudrillard (1966) a bien


noté que, de nos jours, le corps épouse le monde technique hypermoderne où
« le problème du réglage et de l'adaptation (des systèmes) efface quasiment celui
de la dépense (de force et d'énergie) ». Pour Baudrillard, désormais, « dans une
multiplication de rétroactions, machines et corps échangent leurs modèles ».
Le corps est entré dans l'âge cybernétique et informatique, il participe de
l'hyperespace. Il s'inscrit en parallèle dans une logique d'individuation qui l'amène
à se singulariser par des pratiques (sportives en particulier) et des expressions
moins institutionnalisées que naguère, plus libres et plus ouvertes, accomplies
dans le cadre d'espaces (privés ou publics) moins normés.
Pour Georges Vigarello (2004), cette évolution ne manque pas de consé
quences géographiques : « L'espace est parcouru différemment. La cartographie
qui arrêtait un réseau de tracés suivi par les mouvements, infléchit ses intérêts

vers un réseau de attendus. » C'est donc bien de la fin annoncée


premiers signaux
du et du territoire classique, avec ses lieux contigus et
paradigme topographique
son continu qu'il s'agit. Tous deux tendent à s'effacer devant les réseaux
espace

topologiques et des territoires de plus en plus idéalisés et virtuels. La mobilité


ébranle, sans le discréditer ni le détruire, mais en le transformant profondément,
le vieil ancrage territorial.

5 Le corps identitaire (2) : du sujet social à son incorporation


territoriale

Par-delà sa rectitude ou son effacement, d'autres du corps nous ren


postures
de manière sur la manière dont s'incorporent dans cette
seignent, plus théorique,
chair humaine subjectivée les marques des appartenances sociales, culturelles et
ethniques, de sexe et de genre, mais aussi spatiales ou géographiques de chaque

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484 • Guy Di Méo Annales de Géographie, n° 675 • 2010

individu. Les géographes français ont, au total, médiocrement contribué à cette


recherche sur les territorialités incorporées.

5.1 Hexis et inscription corporelle des territoires

Pour Pierre Bourdieu (1980) : « Les conditionnements associés à une classe


particulière de conditions d'existence produisent des habitus, systèmes de disposi
tions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner

comme structures structurantes, c'est-à-dire en tant que principes générateurs et

organisateurs de pratiques et de représentations. » L'intériorisation objective des


conditions concrètes d'existence dont témoigne, pour chacun, l'habitus, fournit

une matrice incorporée de perception, de jugement et d'action. Cette matrice

donne forme, également, aux sensations corporelles et aux affects des individus.

Pierre Bourdieu appelle « hexis corporelle » cette sorte de dimension intime


de 1''habitus dont le corps lui-même, par ses postures habituelles, par sa struc
turation/construction même, porte témoignage. J'ajouterai que l'espace social
(non celui de Bourdieu, mais celui des géographes) entre dans la constitution
structurelle du corps et contribue à son hexis. Le rapprochement de deux textes

(l'un d'un géographe ou assimilé, l'autre de Bourdieu) illustre ce phénomène


d'incorporation de son espace social par l'individu.

Texte 1 : Henri Prat, L'Homme et le Sol, Paris, Gallimard,


coll. « Géographie humaine », 1949

« Le paysan endurci dès l'enfance, supporte sans broncher le soleil, le vent, la pluie, la
neige qui inscrivent leur marque sur son visage tanné. Bien qu'il soit capable d'efforts
considérables et prolongés, son corps n'évoque pas l'idée d'un athlète. Dès quarante
ans, il peut devenir courbé, noueux, sec comme un vieil arbre. Mais qu'on ne s'y trompe

pas : il gardera la même robustesse jusqu'à l'extrême vieillesse [...] Un autre caractère
qui le vieillit avant l'âge, c'est la lenteur de ses mouvements. Le paysan ne court jamais,
ne précipite jamais son geste. C'est que le sol est une matière lourde, compacte qui
ne se laisse pas manipuler à gestes vifs. Allez donc courir avec des sabots alourdis de

plusieurs livres de glaise. Un de ses traits physiques les plus remarquables, ce sont ses
mains : larges, épaisses, recourbées comme des pattes de taupe, avec la pomme cornée
et les ongles puissants, des extrémités d'animal fouisseur. »

Jamais, à ma connaissance, la littérature géographique n'est allée aussi loin en matière

d'expression (avant la lettre) de Y hexis corporelle. Renée Rochefort, elle-même, l'une


des fondatrices de la géographie sociale française, dans sa célèbre thèse sur Le travail
en Sicile (1961), n'en dit pas autant sur l'incorporation des espaces sociaux. Certes,
son texte montre la lenteur des corps, leur faible implication dans un travail aux limites
mal définies. Il évoque leur fatigue, leur écrasement, tant par les effets du climat que

par ceux de la structure sociale qui définit la nature et les conditions du travail. Mais

l'expression de Y hexis corporelle n'atteint pas, dans sa thèse, l'acuité (un peu forcée ?)

qui ressort du texte de Prat.

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Texte 2 : Pierre Bourdieu, Le Bal des célibataires, Paris, Le Seuil, 2002

À la différence de Prat, P. Bourdieu n'objective pas Yhexis corporelle du paysan béarnais


de l'après-guerre. Il la présente comme l'observation critique et caustique des citadins qui
mettent l'accent sur « la lenteur et la lourdeur de sa démarche ». Pour eux, dit Bourdieu,
« l'homme de la brane (champs, campagne) c'est celui qui, lors même qu'il foule le

goudron de la carrère (route), marche toujours sur un sol inégal, difficile et boueux ; celui
qui traîne de gros sabots ou des bottes pesantes, lors même qu'il a mis ses souliers du
dimanche ; celui qui va toujours à grands pas lents, comme lorsqu'il marche, l'aiguillon
sur l'épaule, en se retournant de loin en loin pour appeler les bœufs qui le suivent. Sans
-
doute, ne s'agit-il pas d'une véritable description anthropologique ajoute Bourdieu
mais d'une part, l'ethnographie spontanée du citadin appréhende les techniques
du corps comme un élément d'un système et postule implicitement l'existence d'une
corrélation au niveau du sens, entre la lourdeur de la démarche, la mauvaise coupe du
vêtement ou la maladresse de l'expression ; et d'autre part, elle indique que c'est sans
doute au niveau des rythmes que l'on trouverait le principe unificateur du système des
attitudes corporelles caractéristiques du paysan ».
Il n'empêche que Yhexis corporelle (objectivée chez Prat, ramenée au regard du

bourgeois chez Bourdieu) parle sans conteste de l'espace social du géographe. C'est
une avancée en regard de la manière dont Hume, dans son Traité de la nature humaine
(livre II), considérait la socialisation du corps humain : « La peau, les pores, les muscles
et les nerfs d'un journalier diffèrent de ceux d'un homme de qualité ; de même ses

sentiments, ses actions et ses manières. Les différentes conditions de vie influencent
toute la structure, externe et interne. » Norbert Elias (1977) avait étudié de la même

façon la question de l'incorporation des contraintes et des normes sociales, sans faire

plus de place à leur dimension spatiale.

5.2 Le maigre apport des géographes français à la connaissance


des rapports corps/espace

Il faut bien admettre que, dans l'ensemble, les géographes français se sont assez
peu essayés à cette géographie par les corps. Leur approche du corps s'est plutôt
orientée vers deux autres directions que l'on retrouve dans la collection consacrée

à la Géographie Humaine, fondée et dirigée chez Gallimard (NRF), dès les années
1930, par l'élève de Jean Brunhes : Pierre Deffontaines.
L'une de ces directions relève de l'anthropologie physique ou de l'anthropo
biologie. Elle fut surtout empruntée par des anthropologues appelés à contribuer

à la collection. Ainsi, Ernst Manker, auteur de l'ouvrage Les Lapons des montagnes

suédoises (1954), présente leur corps de la façon suivante, strictement morpho


logique : « Petite taille, jambe relativement courte, crâne brachycéphale, visage
large à pommettes saillantes, mâchoire inférieure très étroite, amincie, menton
pointu et profil du nez concave, partie inférieure de la face nettement triangulaire.
Chez les la couleur de la peau est claire avec une nuance brune, les yeux
Lapons,

bruns, les cheveux foncés et raides, la barbe peu fournie. Le repli mongoloïde
des paupières ne fait pas tout à fait défaut mais est rarement très marqué. Le
menton est le plus souvent et rappelle celui de certains peuples de
proéminent
l'intérieur de l'Asie. » Rien dans cette description qui n'évoque l'incorporation
d'une condition sociale ou même de traits culturels. Il s'agit uniquement de

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486 • Guy Di Méo Annales de Géographie, n° 675 • 2010

notations spécifiques à caractère morphologique et biologique. Lorsque les géo


graphes du siècle passé se livraient à de semblables descriptions, il n'était pas rare
que leur démarche, d'abord inspirée par l'anthropologie biologique, sombrât
rapidement dans l'évocation du pittoresque et de l'exotique : une manière de
définir « l'Autre Géographique », colonisé et dominé, « The Body as Geography's
Other » (Rose, 1993 ; Longhurst, 2001 ; Staszak, 2008). Même Jean Brunhes
n'échappait pas toujours à ce travers lorsqu'il décrivait, par exemple, le corps des
Laotiens de Napé (1934). L'autre manière des géographes de traiter du corps
tenait plus de l'héritage déterministe de la géographie que de sa constitution
sociale ou anthropologique. J'ai abordé plus haut cette question.
Mais ne nous y trompons pas, au total, dans la plupart des ouvrages de

géographie, d'hier ou d'aujourd'hui, publiés en France, il n'est à peu près jamais


question du corps. Le corps est bien l'impensé de la géographie française, sociale
ou non. En revanche, dans les pays de langue anglaise, comme le constate

S. J. Callard (1998) : « Le corps devient une préoccupation de la littérature


géographique, une figure centrale autour de laquelle se construit la réflexion

théorique, l'analyse sociale et celle du discours politique. » Les géographes de


l'aire anglophone, qui s'intéressent de la sorte au corps, sont ceux qui ont

successivement assimilé et intégré, dans leurs démarches de recherche, les feminist


studies (Rose, 1993), puis les ßender studies (Vaiou, 1992 ; Mac Dowell, 1992),
lesgay and lesbian studies (Bell, 1991 ; Cant, 1997), enfin les queers studies (Bell
et Valentine, 1995 ; Halberstam, 2005 ; Gorman-Murray, 2007). La géographie
sociale et culturelle de langue française gagnerait à s'inspirer des problématiques
et des méthodes de ces chercheurs.
Dans cette perspective, je ne retiendrai ici que le concept opératoire d'incor

poration (embodiment). Liz Bondi et Joyce Davidson (2005) le présentent de la


sorte : « Some important studies in culturalgeography have argued that people and

places are embodied [...] Radically intertwined with each other. » Cette incorpora
tion peut, en fait, se lire sur plusieurs niveaux combinés : celui des corps et de

l'espace comme dans cette citation, mais aussi celui des corps et de toutes leurs

caractéristiques physiques (handicaps), sociales, culturelles et ethniques, raciales,


démographiques (âge, sexe), de genre... À titre d'exemple, je reprendrai sommai
rement l'étude des migrations entre et ville, menée Andrew
queers campagne par
Gorman-Murray (2007). Dans son article, l'auteur considère cette migration
comme une « quête identitaire queer incarnée ou incorporée (embodiment) »,
menant à une « sortie du placard », au sens d'une évasion d'un ghetto étouffant,
dressant un obstacle au libre choix de sa sexualité, de son expression corporelle,
bref de son identité. Dans cette étude, le concept & embodiment fournit une
bonne expression du caractère intentionnel et performatif (en terme de décision
de migrer notamment) que revêt, le désirant ardemment vivre sa
pour queer
vie, le mélange, l'amalgame de matérialité, de représentations mentales et de
valeurs qui le propulsent littéralement hors du « ». Dans ce
placard type d'étude,
le corps apparaît donc, de façon particulièrement et
expressive compréhensive,
comme une sorte d'amalgame complexe (esprit, matière biologique, espace et

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Articles Subjectivité, socialité, spatialité : le corps, cet impensé de la géographie • 487

lieux, culture, sexe, genre et identité, caractéristiques physiques et morales...)


doué d'une puissante intentionnalité et, avant tout, vécu en toute légitimité
existentielle.

Cette géographie du corps est aussi, à ce titre, une géographie militante.


Comme l'écrit R. Longhurst (2001), oser parler en géographie des matérialités
lourdes de la chair et des fluides corporels, c'est, d'une certaine façon, un
acte politique. C'est lutter contre toutes les expressions hégémoniques, contre

les silences du corps qui masquent la domination (politique) d'un pseudo


universalisme de l'esprit niant toute corporalité spécifique et triviale. Inscrire ce
corps dans un espace géographique qui l'entrelace, lui donne sens et envie, c'est
lui conférer, n'en doutons pas, une densité encore plus forte.

6 Conclusion

La prise en compte que l'on entrevoit si féconde du corps dans le propos, les
objets, les méthodes et les univers théoriques de la géographie, reste donc encore
à promouvoir en France. Pourtant, le corps est bien un élément constitutif,
mais aussi générateur des espaces et des systèmes spatiaux. Le corps est bien un

organisme vivant parmi les autres, peuplant la terre et constituant, en symbiose


avec elle, un système d'échanges. Le corps est à la fois source et médium de

connaissance (sensible et intellectuelle), de perception et de représentation, de


communication et d'interaction sociale, de savoir sur l'espace et par l'espace. Le

corps est identitaire. Il enregistre, il incorpore des données spatiales, territoriales,


au même titre qu'il parle du sujet, de ses particularités, de ses appartenances
sociales, ethniques, sexuelles, d'âge et de genre (embodiment)...
Il a fallu attendre des temps très contemporains et l'arrivée d'une nouvelle

génération de géographes, dans les années 2000, pour que le corps fasse enfin
son entrée (encore timide) dans la géographie française et francophone, avec Jean

François Staszak, Béatrice Collignon, Francine Barthe-Deloizy, Claire Hancock,


Djémila Zeneidi, Mélina Germes, Jean-Pierre Augustin, Yves Raibaud, Anne
Fournand et bien d'autres... Un corps désormais sexué et « genré ».

Il était temps que les processus de spatialisation du corps et de corporisation


de l'espace, quand il ne s'agit pas, parfois, d'une (con) fusion des corps et des
(ou « », selon la formule d'Anne Fournand), attirent enfin
espaces corpospatialité
l'attention des géographes. Ces implications du corps dans l'espace et de l'espace
dans les corps, la rencontre empathique, indifférente ou conflictuelle des corps
dans les espaces du quotidien ne constituent-elles pas les clés de la lecture et de
la compréhension de l'espace social, particulièrement de celui des villes ? C'est
la question que je pose ici, en vue de recherches futures. Les chercheurs anglo
saxons l'ont bien compris quand ils parlent des « frontières fluides du corps »

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488 • Cuy Di Meo Annales de Géographie, n° 675 • 2010

(Longhurst, 2001), incluant parfois le genre comme facteur supplémentaire de


ces incertitudes (Massey, 1994 ; Ainley, 1998).

UMR 5185 ADES


CNRS - Université de Bordeaux
Maison des Suds
12, esplanade des Antilles
33607 PESSAC Cedex
g.dimeo@ades.cnrs.fr

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