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Philologus 147 2003 1 70-90

D A N I E L BABUT

CHRYSIPPE A L'ACAD£MIE

(Diogene Laerce VII, 183-184)

Vers la fin du livre VII de Diogene Laerce, dans la courte Biographie de Chrysippe
qui suit Celles de Cleanthe et de Sphairos et precede le catalogue (incomplet) de ses
Oeuvres, on trouve le passage suivant, qui revient sur la question de la formation philo-
sophique du personnage, abordee un peu plus haut: «Pour finir, il philosopha ä
l'Academie aupres d'Arcesilas et de Lacydes, selon ce que dit Sotion dans son livre
V H P . C'est pour cette raison qu'il argumenta ä la fois contre rexperience commune
et pour la defense de celle-ci, et aussi qu'il eut recours ä la construction con9ue par les
Academiciens pour ce'qui est des grandeurs et des quantites»^.
Ce temoignage de Sotion d'Alexandrie, auteur d'un volumineux ouvrage intitule
Succession(s) des philosophes^, dont Diogene Laerce nous a conserve un nombre
appreciable de fragments'', a suscite le scepticisme ou l'embarras de plus d'un historien
du stoicisme. On a d'abord releve que Sotion etait le seul ä faire etat de cet episode de
la carriere de Chrysippe^, et estime qu'il serait difficilement concevable que füt passe
inapergu des adversaires du Portique un ralliement ä l'Academie du philosophe qui
devait s'opposer de la maniere la plus constante au courant de pensee devenu

' Sotion, fr. 22 (Wehrli).


2 183-4 = Stoicorum Veterum Fragmenta (SVF), ed. H. von Arnim, II, 1, p. 2, 8-12: TeXo; ö' 'AQKeaiXÄw
KTTI A A K Ü Ö T I , KTTOA cpnoi SCÜTICOV tv X Ü öyööcü, jiaQavEvönEvo? ev ' A K A 6 T I ( i 8 ( < ; I ouv6(PIXOOÖ(ptiae- 6i' flv alxiav

Kai, Kaiä Tfjg auvri^ia^ Kai VJWQ aÜTfj^ ^nexeiQTioe, Kai Jiegi neyeMjv Kai nXtfOtöv if) TÜV 'AKaörmaiKüv
ODOxdoEi xßTlöaiiSVO^. Pour le sens de ovoxöoei dans le dernier membre de phrase, voir la note ad locum dans
A . A . Long-D.N. Sedley, The Hellenistic philosophers, II, Cambridge, 1987, p. 191. Autre explication de
P. Steinmetz, dans Die hellenistische Philosophie (F. Ueberweg, Grundriss der Geschichte der Philosophie,
Die Philosophie der Antike, 4 , 1 - 2 , ed. par H. Flashar, Basel 1994), p. 585, selon lequel il s'agirait de la Solution
imaginee par Chrysippe et inspiree par les methodes academiciennes pour resoudre les arguments eristiques
appeles sorites (cf. deja F. Wehrli, Die Schule des Aristoteles, Suppl. II (Sotion), Basel - Stuttgart 1978, p. 54).
^ Cf. Diogene Laerce (D. L.), II, 12, et, pour le nombre de livres que comprenait cette compilation, ibid.,
1,1 et 7, avec la note de R. Goulet dans Diogene Laerce, Vies et doctrines des philosophes illustres, traduction
fran9aise sous la direction de M. O . Goulet-Caze, Paris, 1999, pp. 6 5 - 6 , note 6 de la page 65; voir aussi au sujet
de Sotion F Wehrli dans Die Philosophie der Antike (ci-dessus, n. 2), 3, ed. Flashar, 1983, p. 584.
" Voir ä ce sujet F. Aronadio dans Elenchos 11 (1990), pp. 203-35.
5 Cf. Goulet, ibid., p. 784, n. 5, et Dictionnaire des philosophes antiques (DPhA), ed. par R. Goulet, II,
Paris 1994, C121 (Chrysippe de Soles), p. 334.

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Philologus 147 (2003) 1 71

prevalant dans cette ecole ä partir d'Arcesilas^. D'oü l'hypothese que cette notice ne
serait rien d'autre qu'une construction doxographique ayant pour but de rendre
compte de la coexistence dans l'oeuvre de Chrysippe de deux ecrits auxquels fait
allusion Diogene Laerce tout de suite apres avoir cite Sotion, et qui doivent cor-
respondre au K a t ä tfjg owndeiag et au FleQl (ou 'Yneg) tfig owirO^eiag, titres qui se
repondent de maniere antithetique dans le catalogue partiellement conserve a la fin du
livreVIF.
Mais si l'auteur des Successions de philosophes avait seulement voulu expliquer
que Chrysippe ait pu ä la fois se faire le detracteur et l'apologiste de «l'experience
commune», on voit mal pourquoi il aurait ajoute ä son invention «etiologique» un
detail manifestement superflu et apparemment saugrenu, en associant curieusement
au sejour suppose du futur scholarque stoi'cien ä l'Academie les noms d'Arcesilas et de
Lacydes, son successeur ä la tete de l'ecole. C'est peut-etre pourquoi meme ceux qui
nourrissaient de serieux doutes sur la veracite du temoignage de Sotion ne se sont pas
toujours resolus ä le rejeter purement et simplement®.
D'autres ont pense resoudre le probleme en recourant ä un argument chrono-
logique: Sotion se refererait ä un moment de la formation philosophique de Chry-

' Cf. dejä Brehier, Chrysippe et l'Ancien stoi'cisme, Paris 1951 (1910), pp. 10-1, qui parle de «l'invrai-
semblance intrinseque d'un Chrysippe academicien» et, apres avoir envisage la possibilite d'une «brouille »
survenue entre Chrysippe et son maitre Cleanthe et ayant entralne par la suite «la palinodie complete» que
rapporte Sotion, renonce a juste titre a cette explication - inconciliabk, de fait, avec le contexte de Diogene
Laerce (cf. surtout les paragraphes 179 et 182, et voir ci-dessous pp. 73-74 sur la nature des relations personnelles
qu'eurent Tun avec l'autre Cleanthe et son illustre eleve). Voir egalement J. Glucker, Consuetudo oculorum,
dans Classical Studios in Honour cf David Sohlberg, Ramat (Bar Ilan University Press) 1996, pp. 106-7, n. 4,
qui juge convaincantes les raisons invoquees par F. Wehrli (ci-dessus, n. 2, pp. 53-4) pour rejeter l'historicite
du temoignage de Sotion, et ajoute que s'il avait existe une tradition fiable concernant des etudes de Chrysippe
ä l'Academie, Ciceron et Plutarque auraient ete trop Contents d'en faire etat. Que d'autre part la vie de Sotion
ne soit posterieure que d'une generation ä la mort de Chrysippe ne changerait rien, selon lui, ä l'affaire:« As an
Alexandrian, and an author of books on öiaöoxai xwv qjiXooöcpürv, he would clutch at any piece of informa-
tion to deduce such <facts> from it».
' § 198 = SVF II, 16, p. 8, 22-3. Pour le second titre, la le^on unanime des mss. est itegl, que l'on corrige
souvent depuis Cobet en teeg d'apres le paragraphe 184, cf. Glucker, ibid., p. 105, n. 1 - ä tort selon M. Pohlenz,
Die Stoa. Geschichte einer geistigen Bewegung, IF, Göttingen 1955, p. 17. Sur cette explication «etiologique»
du fragment de Sotion, voir Brehier (ci-dessus, n. 6): «... le recit de Sotion n'est qu'une simple supposition,
destinee ä expliquer la presence des theories academiciennes exposees pour elles-memes dans les ecrits de
Chrysippe»; voir aussi H. Dörrie, RE (Realencyclopädie der classischen Altertumswissenschaft) Suppl. XII
(1970), p. 149, 13-20; T. Tieleman, Galen and Chrysippus on the soul. Argument and refutation in the De
pUcitis books II-III, Leiden - New York - Köln 1996, p. 184.
' Cf. Dörrie, ibid., p. 149, 12-3; de meme W. Görler, Die hellenistische Philosophie (ci-dessus, n. 2),
pp. 793-4: «Nicht ganz unverdächtig ist die bei Diogenes Laertios VII183f. aus Sotion ... stammende Nach-
richt über Chrysipp. Das kann heissen, dass Chrysipp sich als Arkesilaos' Schüler vorübergehend zur skepti-
schen Lehre bekannt hat; wahrscheinlicher ist - sofern dieses Schulverhältnis nicht nur doxographisch ist -
dass sich Chrysipp lediglich mit der dialektischen Methode vertraut machen wollte.»

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72 DANIEL BABUT, Chrysippe Ä l'Academie

sippe qui aurait precede son adhesion au stoi'cisme'. L'hypothese fut notamment
soutenue par l'eminent Historien du stoi'cisme que fut Max P o h l e n z S e l o n lui, le
goüt du jeune Chrysippe pour la dialectique l'aurait d'abord Oriente, une fois etabli ä
Athenes, vers l'Academie, oü au cote d'Arcesilas s'affirmait dejä son futur successeur
Lacydes. Ii s'y serait alors familiarise ä fond avec les techniques de la confrontation
systematique de theses opposees, quel que soit le sujet discute (enixeiQTiöig eig eKaxe-
Qov, disputatio in utramque parternY^. Mais par la suite, son esprit incisif se serait
revele trop epris de certitudes pour pouvoir se satisfaire de la suspension du jugement
pronee par les philosophes de l'Academie depuis Arcesilas. Aussi se serait-il tourne
(certainement apres la mort de Zenon)^^, ä l'instar de ses compatriotes Aratos et
Athenodore [de Soles], vers le Portique, en mettant alors au Service du dogmatisme
stoicien la virtuosite dialectique qu'il avait acquise. C'est ainsi qu'apres avoir ecrit
dans un premier temps les six livres d'un traite Contre l'expirience commune, qui
devaient plus tard causer quelque embarras aux Stoi'ciens de son temps et des generations
posterieures il leur aurait oppose plus tard sept livres dans lesquels il prenait la
defense du sensualisme dogmatique consubstantiel ä la doctrine du Portique. Ii n'y
aurait des lors plus lieu de s'offusquer de ce que nous rapporte Sotion sur le passage de
Chrysippe ä l'Academie

' Cf. dejä H. von Arnim, dans R E III, 2 (1899), 2502, 50-5 et 2503,2-4: «Dass die Schrift K a t a xfj? OWT)-
Oeiag einer akademischen Epoche seiner Entwicklung entstammte, geht aus Plutarch de Stoic. 10 mit Sicher-
heit hervor .... Aber bald wandte er sich selbst von der Skepsis ab und dem stoischen Dogmatismus zu ».
Die Stoa (ci-dessus, n. 7), 1,1972 (1948), pp. 28-9.
" Cf. D. L., IV, 28 = Arcesilas, T 1», 26-9 (Mette); Ciceron, De orat. III, 21, 80 = Arcesilas, T 5», 14-7 (M.)
et Carneade, F 4«, 25-8 (M.); De nat. deorum I, 5, 11 = Arcesilas, F 13- (M.) et Carneade, F 8, 13-6. Voir ä ce
sujet J. Glucker, Antiochus and the late Academy, Göttingen 1978, p. 34, n. 79; C. Levy, Cicero Academicus.
Recherches sur les « Academiques » et sur la philosophie de Ciceron, Rome 1992, pp. 319-21.
Les donnees chronologiques permettraient ä la rigueur que Chrysippe eüt ete pour un temps l'eleve de
Zenon, mais le temoignage contraire de Diocles de Magn&ie, suivi, selon D. L. VII, 179, par la majorite des
auteurs, et tout le contexte de la biographie esquissee par le meme auteur incitent ä rejeter resolument, comme
le fait Pohlenz, cette supposition depourvue, en realite, de tout fondement.
" Cf. Plutarque, De Stoicorum repugnantiis 1036 C9 (Cherniss) = SVF II, 109, p. 33, 34-7; Ciceron, Lu-
CUIIHS27, 87 = SVF, ibid., p. 34,10-3.

^ Pohlenz a ete suivi notamment par F. H. Sandbach, The Stoics, London 1975, p. 112: « He [Chrysippus]
began in the Academy, working with the sceptics Arcesilaus and Lacydes, before becoming a pupil of
Cleanthes»; M. Hossenfelder, Stoa, Epikureismus und Skepsis, München 1995 (1985), p. 45: «Nachdem er
nach Athen gekommen war, schloss er sich zunächst der Akademie an, wie es ihm sein dialektisches Talent
nahelegen musste. Später trat er in die Stoa ein»; A. M. loppolo, Opinione e scienza. Ii dibattito tra Stoici e
Academici nel III e nel II secolo a. C , Napoli 1986, p. 108, n. 7: «... £ piu comprensibile che l'abbia composta
[sc. l'opera ... che difendeva la ouvf|d£La] dopo aver abbandonato l'Accademia». LG. Kidd, dans Fragment-
sammlungen philosophischer Texte der Antike, ed. par W. Burkert, L. Gemelli Marciano, E. Martelli,
L. Orelli, Göttingen 1998, p. 294: «... According to D.L. 7, 184 (from Sotion), Chrysippus wrote this werk
[sc. Kaza xflg auvTideia?] when studying in the Academy before becoming a Stoic». L'interpretation de
Pohlenz semble d'autre part implicitement admise par H. Cherniss, Plutarch's Moralia, XIII, 2, London,
1976, p. 441, n.a.

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Philologus 1 4 7 ( 2 0 0 3 ) 1 73

O n peut cependant demontrer que cette tentative de justification de la notice de


Sotion par la chronologie supposee des etudes philosophiques de Chrysippe apres
son installation ä Athenes est irrecevable pour au moins trois raisons, dont chacune
suffirait ä la faire ecarter - si bien qu'on est surpris qu'elle ait ete si facilement agreee
par plusieurs des meilleurs connaisseurs de la philosophie hellenistique.
En premier Heu, en effet, on doit constater que l'hypothese de Pohlenz est dementie ä
la fois par le temoignage de Sotion et par le contexte de Diogene Laerce. Car le
premier affirme en tout etat de cause pour sa part que c'est dans l'ultime etape de sa
formation philosophique que Chrysippe a frequente l'Academie, Te>.Oi; 8e prenant la
suite de JIQWTOV [xev et e'jteixa, qu'on lit au paragraphe 179'^ - meme si les materiaux
divers inseres dans l'intervalle tendent ä dissimuler cette continuite.
De son cote Diogene suggere nettement que le maitre auquel s'attacha Chrysippe ä
son arrivee ä Athenes fut Cleanthe, « d'apres Diocles et la plupart des auteurs » (dKCiJ-
oag ... K^edvö-ODI; cbi; AiOKXfjg KOI ol JtXeiovi;) D e plus, dans la suite de la courte
Biographie intellectuelle du philosophe, Cleanthe est encore mentionne ä trois reprises,
chaque fois pour evoquer la relation personnelle qu'eut avec lui Chrysippe. D'abord il
est precise que le disciple quitta le maitre du vivant de ce dernier, pour devenir alors
par lui-meme «quelqu'un d'important en philosophie» (^wvTog äjreoTTi a-OTOfi Kai
oiJX 6 Tuxwv evEvexo Kaxd (piX,oöocpLav, 179 = S V F II, 1, p. 1 , 5 - 6 ) . U n peu plus loin, le
biographe note que non seulement ce disciple exceptionnellement doue fut sur de
nombreux points de doctrine en desaccord avec le fondateur de son ecole, mais que ce
fut le cas meme avec Cleanthe {aXka Kol JiQÖg KXeävOiiv), « ä qui il disait souvent que,
pour sa part, il avait seulement besoin qu'on lui enseignät les doctrines, et qu'il
trouverait ensuite par lui-meme les demonstrations» (ibid. = SVF, ibid., p. 1, 8 - 9 ) .
Cela n'impliquait pas pour autant qu'il n'eüt pas d'estime ou d'affection pour ce
maitre, car, ajoute Diogene, chaque fois qu'il s'enervait contre Cleanthe, il le regrettait,
et, parodiant Euripide, disait que meme si, d'une fa^on generale, il etait un homme
heureux, il n'en etait plus de meme quand il pensait ä Cleanthe, ä l'egard duquel il
avait mauvaise conscience. S'ajoute enfin une anecdote oü Ton voit Chrysippe prendre
la defense de Cleanthe malmene par un dialecticien qui lui proposait des sophismes ä
resoudre, et s'attire cette belle admonestation de Chrysippe: « Cesse de detourner ce
vieil homme des choses serieuses, et propose ce genre de questions ä nous qui sommes
jeunes»(182 = S V F 11,9).
D e tout cela, il ressort que Cleanthe a bien ete le premier, et apparemment le seul
maitre qu'ait jamais eu Chrysippe, maitre que celui-ci n'a jamais renie ni rejete, meme

" Cf. dejä Glucker (ci-dessus, n. 6), meme s'il rejette la notice de Sotion et se deraande si c'est a ce dernier
ou ä Diogene lui-meme qu'il faut attribuer iiKo<; öe au debut de la phrase; egalement Goulet (ci-dessus, n. 5 )
qui, bien qu'il h&ite ä retenir le temoignage de Sotion, note cependant que «Diogene (qui suit Sotion) situe [le
sejour de Chrysippe ä l'Academie] au terme (xdXog) d'une evolution intellectuelle». Voir aussi Hossenfelder
(note precedente), p. 2 1 1 , n. 19: « Sotio behauptet sogar, Chrysipp sei schliesslich zur N e u e n Akademie über-
getreten . . . » ( e n contradiction avec ce qu'il ecrit p. 45).
§ 179 = S V F II, 1, p. 1 , 3 - 5 . Cf. ci-dessus, n. 12.

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74 DANIEL BABUT, C h r y s i p p e Ä r A c a d e m i e

si, conscient de sa propre superiorite intellectuelle, il prit progressivement quelque


distance par rapport ä lui
D'un autre cote, il apparait que meme si Sotion et Diogene Laerce n'attestaient pas,
chacun ä sa maniere (et sans que le second depende sur ce point du premier), que le
sejour de Chrysippe ä rAcademie a ete posterieur ä son entree dans l'ecole de Cleanthe
et a son adhesion ä la philosophie stoi'cienne, les donnees chronologiques dont nous
disposons sur les vies et les carrieres de Cleanthe, d'Arcesilas et de Lacydes, ainsi que
de Chrysippe lui-meme, nous ameneraient necessairement ä la meme conclusion.
Nous savons en effet tout d'abord que Cleanthe succeda ä Zenon ä la tete de l'ecole
stoi'cienne ä la mort de son fondateur, en 262-261 et qu'il y fut scholarque pendant
trente-deux ans, jusqu'ä sa mort, en 2 3 0 - 2 2 9 ' ' . D'autre part, la mention du nom de
Lacydes, apres celui d'Arcesilas, ä propos du sejour de Chrysippe ä l'Academie peut
difficilement se concilier avec l'idee selon laquelle cette periode de la formation philo-
sophique du futur scholarque du Portique aurait suivi de peu son etablissement ä
Athenes et precede son entree dans l'ecole stoi'cienne alors dirigee par Cleanthe^®.
Meme si nous ignorons la date de naissance de Lacydes, nous savons en effet qu'il etait
de beaucoup le cadet d'Arcesilas, puisqu'il lui succeda quand ce dernier mourut en
241-240^' ä l'äge de soixante-quinze ans^^, et qu'il exerga des lors pendant trente-six
ans la fonction de scholarque, jusqu'ä sa mort survenue en 206-20523. Qn peut donc

" Les indications que nous a transmises a ce sujet Diogene Laerce paraissent confirmees et precisees par
un texte d'Origene, Contre Celse II, 12, 25-38 et 30-1 = SVF II, 21: «Chrysippe ... en bien des passages de
ses livres, semble s'attaquer ä Cleanthe, et propose des innovations contraires aux theses de celui qui fut
son maitre alors qu'il etait jeune et abordait la philosophie (Yevo|jiva} avxov bibaoKaku) eti vtov Kai dQxä?
EXOVT05 (fiLXoaoqpia^) ... pourtant ... Chrysippe fut ... a l'ecole de Cleanthe pendant assez longtemps ...
(ovK öXiYOV 8E xeovov KOI Ö XQWimio^ [^eystai] nejioifiodaL t ä ? öiatQißä^, trad. M. Borret legerement
modifiee)». Mais il finit par quitter son ecole, pour aller enseigner lui-meme ailleurs (cf. D. L. VII, 185 = SVF II,
1, p. 2,26-8, «le premier il eut l'audace de tenir ecole en plein air au Lycee ...», trad. Goulet; voir aussi Plutarque,
De Stoic. rep. 1033 E 2 - 3 = SVF I, 27, p. 11, 18-9, sur un enseignement stoicien qui pourrait concerner
Chrysippe, cf. D. L. VII, 184 = SVF II, 1, p. 2, 13-5 = Hermippos, fr. 59 [Wehrli], mais le contexte du second
passage montre que la scene se situe ä l'extreme fin de la vie du philosophe, alors qu'il dirigeait l'ecole depuis
plus de vingt ans).
18 Cf. d'unepart D. L. VII, 37, p. 3 1 3 , 2 3 - 4 (Long; omis dans les SVF) et 174 = SVF 1,463, pp. 103,35-104,
2; Strabon XIII, 1, 57, C 610 = SVF 1,479; d'autre part Philodeme, De Stoicis, V, 9 - 1 4 (Dorandi, Cronache Er-
colanesi [CrErc], 12 (1982) p. 99) = Apollodore (F. Jacoby, Die Fragmente der griechischen Historiker
[FGrHist], II B, Leiden 1962), 244 F 44.
" Cf. Philodeme, Hist. Stoic., col. X X I X , 1-5 (T. Dorandi, Filodemo, Storia dei filosofi: la stoä da
Zenone a Panezio (PHerc. lOlSj, Leiden 1993, p. 82; ibid., col. X X V I I I , 9-11, p. 80). Sur ces dates, voir
Dorandi, Ricerche sulla cronologia dei filosofi ellenistici, Stuttgart 1991, pp. 23-8.
Cf. Goulet (ci-dessus, n. 5): « . . . l'association des noms d'Arcesilas et de Lacydes ... ne permet pas en
tout cas de limiter ä une breve periode initiale de la vie de Chrysippe ce sejour d'etudes ».
21 Cf. D. L. IV, 61 = Lacydes, T 1«, 2 0 - 5 (Mette).
22 Cf. D. L. IV, 44 = Arc&ilas, T 1', 202 (M.) = Hermippos, fr. 43 (W.).
" Cf. Philodeme, Hist. Acad., col. X X V I I , 1-7 = Apollodore, FGrHist 244 F 47 (Dorandi, Storia dei filo-
sofi: Piatone e l'Academia (PErc. 1021 e 164), Napoli 1994, p. 164). II semble cependant qu'äge et en mauvaise
sante, Lacydes ait du se faire assister dans ses dix dernieres annees par un conseil d'anciens membres de l'ecole.

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Philologus 147 (2003) 1 75

presumer que le successeur d'Arcesilas etait, ä peu de choses pres, le contemporain de


Chrysippe, dont on sait qu'il est ne entre 280 et 276 et mort entre 208 et 204, ä Tage de
soixante-treize ans
II en ressort que pour preciser la periode au cours de laquelle Chrysippe et Lacydes
ont pu se cotoyer ä rAcademie, on doit exclure les premieres annees du scholarcat
d'Arcesilas, qui a dü commencer entre 268 et 264 ^^ jj ^j^jj ^Iq^s assurement trop
tot pour que Lacydes füt en äge de s'imposer comme un des disciples les plus en vue
d'Arcesilas, au point que son nom püt etre etroitement associe ä celui de son maitre.
Chrysippe, pour sa part, entre dans l'ecole de Cleanthe au plus tot en 262-261, y est
vraisemblablement reste assez longtemps, comme on l'a vu^^ avant de s'en eloigner
progressivement (sans pour autant rompre les liens qui l'unissaient ä son vieux maitre)
et de dispenser lui-meme son propre enseignement. Le sejour de Chrysippe ä l'Acade-
mie doit par consequent etre repousse jusque vers la fin du scholarcat d'Arcesilas,
alors que Lacydes tenait le role de successeur designe et prenait une part croissante ä
l'enseignement dispense aux membres de l'ecole ainsi qu'ä la direction de celle-ci^^,
Arcesilas etant dejä septuagenaire, tandis que le futur successeur de Cleanthe avait
sans doute sensiblement depasse la trentaine.
Cette conclusion s'harmonise bien, par ailleurs, avec l'anecdote rapportee par Diogene
Laerce au sujet de la maniere dont Chrysippe aurait fait la legon ä un dialecticien qui
tourmentait Cleanthe en lui posant des questions captieuses^®: le philosophe lui aurait
en effet reproche de detourner le vieux maitre des vrais problemes auxquels il enten-
dait se consacrer, et l'aurait invite ä se tourner plutot, pour ce genre de debat, vers ceux
qui, tel lui-meme, etaient encore jeunes (ti|aiv öe tä TOiama Jieoxeive xoiq veoig). La
phrase, qui a plus de chances d'etre authentique que nombre de bons mots recueillis
dans les biographies de philosophes anciens, pourrait aisement avoir ete prononcee ä
l'epoque oü Chrysippe s'exer9ait au debat dialectique en compagnie d'Arcesilas et de
Lacydes. Car si son passage ä l'Academie doit bien etre situe dans les dernieres annees
du scholarcat d'Arcesilas, il pouvait alors assurement etre compte encore au nombre

cf. D. L. IV, 60, Philodeme, Hist. Acad., col. XXVII, 7-XXVIII, 34, et voir Dorandi, ibid., pp. 65-8. Sur cette
Chronologie, cf. Görler (ci-dessus, n. 8), pp. 830-1, aux conclusions duquel se rallie maintenant Dorandi, cf.
Diogene Laerce, Vies (ci-dessus, n. 3), p. 533, n. 3, et The Cambridge History of Hellenistic Philosophy, ed. by
K. Algra, J. Barnes,]. Mansfeld, M. Schofield, Cambridge 1999, pp. 32-3.
" Cf. D. L. VII, 184 = Apollodore, FGrHist 244 F 46 = SVF II, 1, p. 2,15-7.
Cf. D. L. IV, 23 = Apollodore, ibid., F 14, et voir Dorandi, Diogene Laerce, Vies, p. 508, n. 7.
Cf. le temoignage d'Origene, ci-dessus, n. 17.
Rappeions que quelques decennies plus tard Lacydes lui-meme se fit assister dans sa täche de scholarque
par un College d'anciens, avant de deleguer ses fonctions ä Telecles et fivandre, cf. ci-dessus, n. 23. De meme,
on sait que Panaitios, avant de succeder ä Antipater de Tarse, supplea en partie celui-ci quand, age et malade, il
ne fut plus en mesure de se deplacer, cf. Philodeme, Hist. Stoic., col. LX, 7-11 (Dorandi) = Panaitios, Fr. 1
(Van Straaten) = T 1,11-2 (Alesse).
Cf. ci-dessus, p. 73.

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76 DANIEL BABUT, Chrysippe Ä rAcademie

des VEOL, tandis que Cleanthe, qui devait mourir centenaire une quinzaine d'annees
plus tard^', avait dejä nettement depasse las quatre-vingts ans.
Enfin, l'idee que le traite de Chrysippe K a t ä Tfjg oirni-ötiag aurait reflete Tinfluence
exercee sur lui par renseignement qu'il avait re§u ä l'Academie se revele, ä l'examen,
depourvue de fondement. Partant de la mention, dans la notice de Sotion, de deux
CEuvres du philosophe dont l'une argumentait contre la ovvri'ötLa et l'autre en faveur de
celle-ci, on a en effet suppose que la premiere, qui paraissait faire le jeu des adversaires
du stoi'cisme et jeter le trouble dans l'esprit de ses adeptes, aurait suscite u l t e r i e u r e -
m e n t de la part de son auteur une refutation en bonne et due forme, dans laquelle il
prenait fait et cause pour le dogmatisme du Portique^°.
Cette these se heurte pourtant aux maigres informations dont nous disposons ä ce
sujet. D'une part, en effet, il n'est pas vrai que le K a t ä Tfj^ oiJViTÖ-Eiag ait embarrasse
les fideles du stoicisme. Tant s'en faut. Car Plutarque nous apprend qu'apres la
disparition de Chrysippe ses admirateurs des generations suivantes, parlant des livres
dans lesquels il s'en prenait ä l'experience commune, exprimaient bruyamment leur
admiration et allaient jusqu'ä proclamer avec emphase que les arguments de tous les
Academiciens reunis ne meritaient pas d'etre mis en balance avec ceux des ecrits
dans lesquels Chrysippe vilipendait les sensations^'. Autrement dit, la virtuosite
dialectique de l'auteur du K a t ä tfjg owirö-eiag, loin d'embarrasser les adeptes du
stoicisme, suscitait leur enthousiasme, ce qui montre bien que l'oeuvre n'etait pas
per§ue par eux comme une attaque contre leur doctrine, ce qui eüt evidemment ete le
cas si eile leur avait paru marquer un ralliement aux positions de l'Academie

Sur la date de la mort de Cleanthe, voir ci-dessus, p. 74 avec note 19; sur sa date de naissance, cf. Philo-
deme, Hlst. Stoic., col. X X I X , 1-5 (D.), et voir Dorandi, Ricerche (ci-dessus, n. 19), ainsi que la contribution
du meme auteur ä la Cambridge History of Hellenistic Philosophy (ci-dessus, n. 23), p. 38.
Ainsi Pohlenz (ci-dessus, p. 72), dont la tentative de justification chronologique de la notice de Sotion a
ete acceptee par plusieurs eminents historiens de la philosophie hellenistique (cf. ci-dessus, note 14).
Cf. De Stoic. rep., 1036 C2-7 = SVF II, 109, p. 33, 31-5.
II est vrai que Ciceron, dans un texte des Premiers Academiques (Luc., 27, 87) qu'on a rapproche
(cf. Glucker, ci-dessus, n. 6, pp. 105-6) de celui de Plutarque cite ä la note precedente, dit que les Stoi'ciens
reprochaient frequemment a Chrysippe d'avoir soigneusement recueilli tout ce qu'on peut dire contre les
sens, contre l'evidence, contre l'experience commune {consuetudinem = owf|feiav) et contre le raisonnement,
et de s'etre ensuite trouve lui-meme assez peu capable de repondre ä ses propres objections (ipsum sihi respon-
dentem inferiorem fuisse), si bien qu'il avait fourni des armes ä Carneade {itaque ab eo armatum esse Camea-
dem). Mais il faut se rappeler que c'est le personnage de Ciceron, porte-parole, dans ce livre, de l'Academie
carneadienne, qui s'exprime de la sorte, et on peut douter que des adeptes du stoicisme aient jamais adresse a
celui que l'on tenait pour le second fondateur du Portique (cf. D. L. VII, 183 = SVF II, 6, p. 3, 38) des reproches
de ce genre. En tout cas, dans deux autres temoignages anciens qui nous sont parvenus, ce sont des adversai-
res, et non des partisans du stoicisme qui accusent Chrysippe d'avoir ete inferieur ä lui-raeme lorsqu'il a
entrepris de prendre la defense de l'experience sensible dans le IleQL Tflg ouviröetag apres avoir argumente
contre eile dans les six livres du K a t a Tf)5 owiT&Eia^; ainsi en va-t-il de Ciceron lui-meme dans un autre
passage des Premiers Academiques (24, 75 = SVF II, 109, p. 34, 18-20): «Que d'objections il [Chrysippe] a
reunies contre les sens, contre les preuves tirees de l'experience commune! Mais, dites-vous, il les a refutees.
Tel n'est pas mon avis personnel {Mihi quidem non videtur, trad. Ch. Appuhn legerement retouchee).» De
meme Plutarque, De Stoic. rep., 1036 C9-12 = SVF, ibid. p. 33, 35-7: «Ce qui est vrai, c'est que lorsque

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Philologus 147 (2003) 1 77

D'autre part, tout suggere que les deux traites de Chrysippe K a t ä et IleQi tfjg
öDVTTÖ-eiag, loin d'avoir ete congus ä des epoques et ä des fins differentes, ont ete
deliberement elabores l'un ä la suite de l'autre pour etre complementaires, ä seule fin
de permettre la confrontation systematique des arguments qu'il etait possible d'aligner
d'un cote et de l'autre. C'est pourquoi les deux oeuvres sont toujours mentionnees
conjointement dans nos sources, aussi bien dans les passages de Plutarque et de
Ciceron cites ci-dessus que dans ce qui nous est parvenu du catalogue des ecrits du
philosophe stoi'cien", oü elles forment ä elles seules la derniere subdivision de la
quatrieme partie des titres ressortissant ä la logique.
Un detail encore plus revelateur a ete neglige par les commentateurs du texte de
Diogene Laerce qui a fourni le point de depart de la presente etude. Le premier de ces
traites, intitule Contre Vexperience commune, est dedie ä un certain Metrodore, et le
second, qui lui repondait, ä Gorgippides. Or, si ces deux destinataires sont pour nous
des inconnus, il n'en reste pas moins que leurs noms reparaissent dans le meme catalogue,
Chrysippe leur ayant dedie encore respectivement huit et cinq autres traites de logique
ou d'ethique, parfois d'une ampleur considerable (jusqu'ä dix livres)''*. On peut en
inferer sans risque d'erreur que les dedicataires faisaient partie (comme c'est le cas des
autres personnes dont le nom figure ä de nombreuses reprises dans le catalogue, tels
Aristocreon, Dioscourides, Zenon [de Tarse], Pasylos, Philomathes ...) du cercle des

Chrysippe a voulu par la suite se faire l'avocat de Texperience commune et des sensations, il s'est montre
inferieur ä lui-meme, son second traite n'ayant pas le mordant du premier (... ekeivo 6' äXtlöeg, öxi ßo^Xtldelg
a^öig airvEUteiv ifi oirvrr&eCg koi lalg aloflriaeoiv hbeeaxeQoc, ye^ovev axjxov Kai t 6 ouvrayna xov
ouvT^YHaTo; naXaKCüTEQOv)». La fin du premier texte de Ciceron, oü il est dit que l'incapacite de Chrysippe ä
offrir une defense de l'experience sensible aussi convaincante que la critique qu'il en avait faite aurait eu pour
consequence que c'est finalement lui-meme qui a fourni a Carneade ses meilleures armes, a egalement un
parallele remarquable chez Plutarque, De Stoic. rep., 1036 B8-C2 = SVF II, 32, p. 12, 16-20: les Stoi'ciens,
pour vanter le talent sans egal de leur champion, «affirment que Carneade ne disait rien d'original, mais
s'appuyait sur les arguments contradictoires developpes par Chrysippe pour s'en prendre ä ses theses {äXK'
(bv ^niEXEiQtioe e'i? xoiJvavTiov ög|ico|X8vov Eitixtdeo-Öat xoig Xöyoii; aiiTov) - si bien qu'il lui
arrivait souvent de murmurer en aparte: <homme extraordinaire, ta fougue te perdra> [Iliade, 6,407] - voulant
dire par lä qu'il offrait ä ceux qui voulaient saper et decrier ses doctrines des armes considerables contre
lui-meme (ü? neyÄXa^ dcpOQuag kq-ö-' EairtoO 8i6övxa xoig klveiv xa 6oYHaxa Kai öiaßäXXeiv ßouXonevoi^)».
Tout se passe comme si, retournant en quelque Sorte contre leurs adversaires les eloges dithyrambiques que
ceux-ci faisaient de la virtuosite dialectique de leur champion, les Academiciens leur avaient malicieusement
fait dire que l'auteur du IleQl xfj? owTiöeLag s'etait montre incapable de renouveler sa Performance quand il
s'etait agi de refuter sa propre critique de l'experience sensible, reprise plus tard victorieusement a son compte
par Carneade. Une confirmation de cette Interpretation des textes commentes dans la presente note pourrait
etre trouvee chez Plutarque, De comm. not., 1059 C12-D9, trop long pour etre cite ici. Une explication
alternative, moins probable, serait qu'un Stoicien ait un jour regrette que le coryphee de son ecole ait ainsi
fourni gratuitement des armes ä ses adversaires.
" Cf. D. L. VII, 198 = SVF II, 16, p. 8,22-3.
Cf., pour Metrodore, D. L. VII, 190 = SVF II, 13, p. 4,40; 191 = SVF, ibid., p. 5,35; 199 = SVF, ibid., 16,
p. 8,33; ihid = SVF, ihid,p. 8,34; ibid. = SVF, ibid., p. 8,35; ibid. = SVF, ibid., p. 8,36; ibid = SVF, ibid., p. 8,
37; ibid = SVF, ibid., p. 9,3; pour Gorgippides, 191 = SVF, ibid., 13, p. 5,17; ibid. = SVF, ibid., p. 5,18; 192 =
SVF, ibid, p. 5,19; ibid. = SVF, ibid., p. 5,21; 200 = SVF, ibid, 16, p. 9,7.

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78 DANIEL BABUT, Chrysippe Ä l'Academie

intimes ou des disciples proches du maitre, qui tenaient une place importante dans
l'ecole stoicienne de son temps On a ainsi la preuve que c'est bien en relation avec la
doctrine de cette ecole, que ce soit avant ou aprb l'accession de Chiysippe au scholarcat,
que les traites pour et contre l'experience commune ont ete con§us et elabores.
Le bilan des resultats auxquels on est parvenu jusqu'ici peut s'etablir comme suit.
Le sejour de Chrysippe ä l'Academie, dont il ne semble pas y avoir de raison valable
de mettre en doute la realite, n'a pu prendre place que bien des annees apres l'arrivee
du jeune homme ä Athenes, au terme d'une periode consacree d'une part ä son
apprentissage philosophique (d'abord sous la direction de Cleanthe, ensuite de
maniere autonome), d'autre part ä une activite d'enseignement exercee en dehors de
l'ecole stoicienne, toujours dirigee alors par son ancien maitre. Le terminus ante quem
de ce sejour est fixe par la date de la mort d'Arcesilas, en 241-240, tandis que la
mention du nom de Lacydes dans la notice de Sotion incite ä ne pas remonter trop
loin en de§ä de cette date. On ne peut guere douter qu'ä cette epoque non seulement
I'ancien deve de Cleanthe se considerait depuis longtemps comme un fid^e du
stoicisme, mais qu'il avait gagne autorite et prestige aupres des membres de l'ecole
Restent maintenant deux importantes questions ä examiner. Si Chrysippe etait dejä
un Stoi'cien convaincu quand il est passe par l'Academie, ä quel titre et dans quelles
conditions y est-il venu? et d'autre part, que cherchait-il en se mettant ainsi ä l'ecole
d'Arcesilas et Lacydes, qu'attendait-il de l'enseignement qu'il pouvait recevoir d'eux?
Qu'un Stoi'cien de l'envergure de Chrysippe, que son neveu et disciple Aristocreon
devait louer, dans une epigramme, d'avoir su «trancher les noeuds captieux de
l'Academie ait pu neanmoins frequenter assidüment cette ecole, malgre l'anti-
dogmatisme qui s'y etait impose depuis Arcesilas et avait pris pour cible favorite, des
l'origine, la doctrine du Portique^^, est souvent apparu difficilement comprehensible,
et explique sans doute pour une bonne part le peu de credit qu'on a accorde au
temoignage de Sotion.
De fait, on a souhgne ä juste titre qu'ä la difference des universites d'aujourd'hui,
les ecoles philosophiques de l'Antiquite constituaient des communautes intellectuelles
dont les membres adheraient nprmalement ä l'orientation definie par le fondateur et
maintenue, au moins dans sa ligne generale, par ses successeurs^'. L'exemple le plus

" Cf. Goulet, D P h A III, 1 9 9 9 , G 2 9 (Gorgippides), p. 4 9 2 : « D e tels ouvrages ne pouvaient guere etre
dedies qu'ä des disciples o u ä des collegues au sein de l'ecole stoicienne.»
Si l'on prend au serieux l'anecdote rapportee par D i o g e n e L a e r c e au sujet de sa replique au dialecticien
qui s'en prenait ä Cleanthe (voir ci-dessus, pp. 73 et 7 5 - 6 ) , on peut risquer l'hypothese que des ce m o m e n t il se
preparait ä prendre un jour la succession de son vieux maitre . . .
' ' Cf. D e Stoic. rep., 1 0 3 3 E 3 - 8 = S V F II, 3 b.
' ' Cf. n o t a m m e n t Sextus E m p i r i c u s , Adv. math. VII, 1 5 0 - 8 = Arcesilas, F 2 (M.), et voir la raonographie
d ' A . M . l o p p o l o ä laquelle il est fait reference dans la note 14 ci-dessus, ch. 4, pp. 1 0 7 - 2 0 .
" C f . C . Natali, L i e u x et ecoles du savoir, dans L e savoir grec, ed. p a r J. B r u n s c h w i g et G . L l o y d , Paris
1 9 9 6 , p. 2 3 0 : « . . . D a n s les universites modernes, etre m e m b r e de l'institution n'engage pas a adherer ä u n
courant de pensee; au contraire, dans le m o n d e antique, l'etonnement eüt ete general si un fidMe de l'Academie
avait soutenu, l'epee ä la main, la superiorite de l'ethique d'fipicure ».

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Philologus 147 (2003) 1 79

probant de cette fidelite attendue des adeptes d'une ecole philosophique de l'epoque
hellenistique ä la doctrine de celui qui en avait ete l'initiateur est sans doute celui des
£picuriens'^°, mais meme chez les Stoiciens, la volte-face d'un Denys d'Heraclee,
passe du Portique ä l'ecole cyrenai'que, lui valut le surnom peu flatteur de « Denys le
T r a n s f u g e » C e p e n d a n t , avant de s'etonner de voir Chrysippe pactiser apparem-
ment avec les representants d'une ecole depuis longtemps rivale de celle dont il se
reclamait, on devra tenir compte de trois sortes de considerations.
Tout d'abord on notera, d'une maniere generale, qu'en depit des rivalites et des
polemiques qui ont souvent oppose, ä l'epoque hellenistique, les ecoles philosophiques,
en particulier l'Academie et le Portique, il n ' y a pas eu entre elles de cloison etanche,
qui eüt interdit tout echange pacifique. A u contraire, on constate ä cet egard une
certaine permeabilite, permettant ä tel ou tel adepte d'une ecole de s'informer directe-
ment de doctrines professees par l'autre''^. Ainsi, nous apprenons par Hippobote,
auteur d'un traite Sur les ecoles de pensee (IleQi alQeoecüv)''^ et d'un Registre des
philosophes ('AvayQacpf) xöbv (pi^.oöocpcov)'^'', que Zenon, le fondateur du Portique,
avait frequente Diodore, «aupres duquel il travailla en realite ä fond la dialectique»''^.
Diogene Laerce rapporte egalement, sans citer cette fois sa source''^ que le meme
Zenon « debattait serieusement avec le dialecticien Philon et assistait meme ä ses le9ons »
('EJiifi,eXä)5 8e Kai JIQOG <I>i)TA)va TOV 8ia>teKTiKÖv öieKQivexo Kai o v \ ^ o x o k a t , t \
aiiTcp). E t il ajoute: « C ' e s t pourquoi Zenon eut autant d'admiration pour le jeune
disciple [Philon] que pour Diodore, maitre de celui-ci (ö-ö-ev Kai -ö-aD|i.ao#fivai üirö
Zrivcovog xöv VECOTEQOV O'UX fjtTov AioöcbQOv TCÖ öiöaöKdXou aittoü)'^^».

Voir Sen^ue, Ep. 33, 4, et Nurnenius, fr. 24, 22-38 (Des Places), opposant tous deux sur ce point les
Stoiciens aux fipicuriens (dont il ne faut pourtant pas, semble-t-il, exagerer 1' «immobilisme culturel et philo-
sophique », cf. T. Dorandi, dans Lucretius and his intellectual background [ed. par K. A. Algra, M. H. Koenen
et P. H. Schrijvers], Amsterdam 1997, pp. 4 2 - 5 ) .
Cf. D. L. V, 92-3 = SVF1,245; VII, 23 = SVF, ibid., 423; ibid., 166-7 = SVF, ibid., 422.
Cf. Dörrie (ci-dessus, n. 7), col. 149,12-3, ä propos de la notice de Sotion: « . . . an sich glaublich, denn es
bestanden stets solche Querverbindungen von Schule zu Schule.»
« D. L. 1,19 = Hippobote, fr. 1 (M. Gigante, dans Melanges Piero Treves, Padoue, 1983, pp. 151-93).
« D. L. 1,42 = Hippobote, fr. 6.
« Cf. D. L. VII, 25 = SVF I, 5, p. 6, 3 - 4 = Hippobote, fr. 10 = Diodore, fr. 103 (Döring): SDVÖiETQlipe 6e
KTTI AIOÖÜ)Q(U K O M (ptiaiv 'IjCTÖßoxog- noQ' (& Kai xä öiaXeictiKä e^Hiovtioev, trad. Goulet legerement modi-
fiee (sur la valeur de KOi dans la derniere proposition, voir J. D. Denniston, Greek Particles, Oxford, 1954,
pp. 316-7 et 320-1).
Mais Selon J. Mansfeld, Elenchos 7 (1986), p. 325 = Studies in the Historiography of Greek Philosophy,
Assen-Maastricht, 1990, p. 371, il s'agirait egalement d'Hippobote.
D . L . VII, 16 = SVF I, 4, p. 5, 29-32 = FDS (Die Fragmente zur Dialektik der Stoiker, Bad-Cannstatt,
1987-8 [K. Hülser]), 108 = Diodore, fr. 104 (Döring) = II F 3 (G. Giannantoni, Socratis et Socraticorum
reliquiae, Napoli, 1990). Pour le texte et la signification (tres controverses, cf. Goulet, Diogene Laerce, Vies,
pp. 800, n. 4 et 801, n. 1) de la deuxieme phrase, voir Mansfeld, ibid., pp. 325-6 = 371-2. Une Information du
meme genre nous est transmise par Ciceron ä propos, cette fois, de l'Academicien Carneade, qui aurait
reclame ä Diogene de Babylone le remboursement de la somme qu'il lui avait versee pour que ce Stoicien lui
enseigne la dialectique (cf. Luc. 30, 98 = Carneade, F 5, 88-91 [M.] = Diogene de Babylone, fr. 13, SVF III,
p.212).

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80 DANIEL BABUT, Chrysippe Ä TAcademie

Ces mouvements de va-et-vient parmi les usagers des ecoles philosophiques


semblent avoir ete particulierement frequents chez ceux qui en etaient encore ä
chercher leur voie, pendant leurs annees de formation. On peut citer derechef l'exemple
de Zenon, qui fut l'eleve de G r a t e s m a i s passait pour avoir ete ensuite l'auditeur de
Stilpon, de Xenocrate (ce que la Chronologie rend plus que douteux)"*', et aussi de
Polemon'o - sans parier de Diodore et de Philon le dialecticien, dont il a ete question
ci-dessus. De meme, Arcesilas avait d'abord ete l'eleve de Theophraste, puis l'avait
quitte pour passer ä l'Academie oü l'avait attire Crantor^i. Certaines sources
affirment meme qu'il y aurait ete, quand Polemon la dirigeait, le condisciple (öVOXO-
>taöTT|5) de Zenon, qui devait fonder par la suite l'ecole stoi'cienne^^. D'autres jeunes
philosophes ont egalement manifeste plus tard le meme eclecticisme dans le choix des
maitres auxquels ils confiaient leur formation philosophique, tel Antiochos d'Ascalon
qui, au temoignage de Ciceron, fut longtemps le disciple de Philon de Larissa ä
l'Academie mais, selon d'autres sources, suivit aussi, et peut-etre en meme temps,
l'enseignement du Stoicien Mnesarque^''. Ii en alla souvent de meme des Romains
qui s'initierent ä la philosophie grecque, notamment dans les derniers temps de la
Republique, comme l'orateur L. Crassus, dont Ciceron nous apprend (De orat. 1,11,45)
qu'il fut l'auditeur ä Athenes des Academiciens Charmadas, Clitomaque, Eschine et
Metrodore, mais aussi du Stoicien Mnesarque et du Peripateticien Diodore - ou
encore Ciceron lui-meme, que son attachement ä son premier maitre Philon de
Larissa^^ gj fidelite hautement proclamee ä l'Academie de Carneade n'empecherent
pas de suivre plus tard, ä son arrivee ä Athenes, l'enseignement d'Antiochos
d'Ascalon56.

Aux raisons generales qui permettent de comprendre qu'un jeune homme ait pu
frequenter une ecole de pensee qui n'avait pas necessairement ses preferences, s'en
ajoute une autre qui tient cette fois au caractere propre de l'Academie. Celle-ci s'est en

« D.L.VI,105.
Cf. notamment D.E. Hahm, The origins of Stoic cosmology, Colombus 1977, p. 223 sq.; A.A. Long,
dans The Stoics, ed. par J.M. Rist, Berkeley - Los Angeles 1978, p. 122, n. 11; Mansfeld (ci-dessus, n. 46),
p. 328 = 374, n. 63.
50 Cf. D. L. Vn, 2 = SVF I, 2, p. 3, 12-4 = Polemon, fr. 85 (M. Gigante, I frammenti di Polemone Acade-
mico, dans Rendiconti della Accademia di Archeologia, Lettere e Belli Arti, Napoli, N. S. 51 [1976],
pp. 91-144); Ciceron, De fin. IV, 2,3 = SVF 1,13, p. 9,12-3 = Polemon, fr. 85.
51 Cf. D. L. IV, 29 et 30 = Arcesilas, T 1», 35-6 et 44-5 (M.).
Cf. Strabon XIII, 1, 67, C614 = SVF 1,10 = Arcesilas, T = Polemon, fr. 77; egalement Numenius, fr.
25, 4-5 (Des Places) = Arc&ilas, T 2 = Polemon, fr. 78; Ciceron, Acad. I, 9, 34-5 = SVF I, 13, p. 9, 9-11. Ces
temoignages sont cependant mis en doute aujourd'hui ou rejetes au nom de la Chronologie, cf. A. A. Long
dans Elenchos 7 (1986), p. 438, et Görler (ci-dessus, n. 8), p. 790.
55 Cf. Luc. 22,69 = Antiochus, F 5,109sqq. (Mette).
5-' Cf. Numenius fr. 28,13 (Des Places), Augustin, C. Acad. III, 41, et peut-etre Ciceron, Luc. 22, 69, p. 61,
5-7 (Piasberg). Voir J. Dillon, The Middle Platonists, London, 1977, pp. 52-3, avec note 2; J. Barnes dans
Philosophia Togata I (ed. par M. Griffin et J. Barnes), Oxford, 1989, pp. 53-4.
55 Cf. Plutarque, Vie de Ciceron 3,1 = Carneade, T 1 3 , 1 - 4 (M.).
5' Cf. Plutarque, Vie de Ciceron 4,1 = Antiochus, T 4' (M.).

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Philologus 147 (2003) 1 81

effet distinguee des l'origine par I'absence de sectarisme et par la volonte de favoriser
l'esprit de libre recherche plutot que d'exiger de ses adeptes une stricte orthodoxie^^.
De lä, sans deute, l'esprit de liberalisme et de tolerance qui se fit sentir dans les
rapports que plus d'un Academicien entretint avec des philosophes appartenant ä
d'autres ecoles. Diogene Laerce raconte par exemple qu'Arcesilas «etait tellement
modeste qu'il conseillait ä ses disciples d'aller ecouter les legons des autres. Et comme
un jeune homme de Chics n'etait pas satisfait de son ecole et preferait celle
d'Hieronymos ..., il l'accompagna lui-meme et le recommanda au philosophe apres
l'avoir exhorte ä bien se comporter»^®. Une autre anecdote rapportee par Plutarque
illustre I'absence de sectarisme et la bienveillance avec laquelle Arcesilas pouvait
traiter un philosophe appartenant ä une autre ecole que la sienne: il «interdit son ecole
ä Baton pour avoir glisse dans une comedie un vers contre Cleanthe, et attendit pour
se reconcilier que Baton eüt apaise Cleanthe et manifeste son repentir»^^.
Cette ouverture d'esprit pouvait aller jusqu'ä faire recommander par un maitre de
l'Academie ä l'un de ses eleves de suivre les le^ons d'une autre ecole pour etre mieux
informe de ses methodes et etre ainsi en mesure de donner la replique ä ses represen-
tants. C'est ce dont temoignait Cotta, I'ami de Ciceron, si l'on en croit ce que lui fait
dire ce dernier dans le De natura deorum: «Pendant mon sejour ä Athenes^°, j'ai
souvent ete l'auditeur de Zenon [de Sidon], que mon maitre Philon [de Larissa] appelait
le coryphee de l'epicurisme. Philon lui-meme m'y engageait {2enonem ... audiebam
frequenter et quidem ipso auctore Philone) afin qu'ayant connu les theses d'£picure
par le plus marquant de ses disciples je puisse mieux apprecier la fa9on dont elles
etaient refutees»^'. Rien ne nous interdit de penser qu'un motif semblable ait ete ä
l'origine de la venue de Chrysippe ä l'Academie.
Enfin et surtout, la veracite de la notice de Sotion n'aura plus lieu d'etre contestee
ou suspectee si l'on s'avise que celle-ci n'implique en aucune fa^on un ralliement,
meme partiel et momentane, du futur scholarque stoicien aux vues philosophiques de

^^ Cf. Natali (ci-dessus, n. 39), p. 235: Piaton «faisait fonction d'architecte et proposait des problemes,
mais il n'imposait aucune orthodoxie doctrinale », ä la difference de Pythagore. Ii n'exigeait pas comme ce
dernier «Tacceptation sans discussion de la parole du maitre» (coraparer ce que dit Ciceron ä ce sujet dans
De nat. deor. I, 5, 10), et institua par lä meme un type de rappons plus libres avec ses eleves. Voir aussi ibid.,
p. 237: « Pour l'Academie, l'appartenance ne dependait pas d'une stricte obedience doctrinale...», ce qui explique
que, sans «eclater en factions opposees», eile n'ait jamais constitue non plus un ensemble monolithique. Voir
dejä a ce sujet J.P. Lynch, Aristotle's school, Berkeley - Los Angeles 1972, pp. 55-8 et 61-2, qui cite
des temoignages (Philodeme, Olympiodore), et se refere ä H. Cherniss, The Riddle of the Early Academy,
Berkeley 1945.
IV, 42 = Arcesilas, T 1', 176-9, trad. Goulet.
5' De adul. et am., 55 C 5 - 8 (trad. J. Sirinelli) = SVF1,470 = Arcesilas, T 21'.
Sur la date de ce sejour, voir J. L. Ferrary, Philhellenisme et imperialisme. Aspects ideologiques de la
conquete romaine du monde hellenistique, Rome 1988, pp. 4 4 5 - 6 , avec la note 37, qui montre que c'est bien ä
Cotta, et non ä Ciceron se substituant ä son personnage, qu'il faut attribuer ce temoignage.
" 1,21, 59, trad. Appuhn legerement retouchee. Cf. le commentaire de J. Glucker dans Assent and Argu-
ment. Studies in Cicero's «Academic books», ed. par B. Inwood et J. Mansfeld, Leiden 1997, p. 77: «This
sounds like the practice encouraged by the sceptical Academy ».

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8 2 DANIEL BABUT, Chrysippe ä T A c a d e m i e

l'Academie. La source du malentendu, ä cet egard, a vraisemblablement ete l'emploi


dans ce texte du mot oiJ^qJiXooocpetv. Ce verbe ne peut guere en effet y avoir le sens de
«partager avec quelqu'un l'amour ou la passion de la philosophie»", compte tenu de
l'opposition radicale qui s'etait dejä manifestee, bien avant rapparition de Chrysippe,
entre le Portique et TAcademie. O n a signale par ailleurs deux autres emplois du mot,
concernant respectivement «un rapport d'eleve ä eleve» et la «relation du disciple au
maitre»^^. Mais meme si l'un et l'autre sens ne peuvent etre exclus du contexte, il
semble difficile de rapporter en m e m e t e m p s l'un ä la relation de Chrysippe avec
Arcesilas (qui etait en äge d'etre son maitre - sans qu'aucune source antique l'ait
jamais designe comme tel) et l'autre ä son rapport avec Lacydes (qui etait son
contemporain)^. Ii faut plutot preferer le sens de «etudier ou s'exercer ä la philosophie
avec quelqu'un», que l'on trouve par exemple chez Strabon (XVI, 2 , 2 4 , C 757, ov^cpi-
>t0ö0cpeiv Tivi TQ 'AQiOTOxeXeia), ce qui en fait le q u a s i - s y n o n y m e de öWXoXd^Eiv,
rencontre ci-dessus dans un texte de Diogene Laerce ä propos du stage que fit Zenon
aupres de Philon le d i a l e c t i c i e n ^ ^ ^ tandis que le substantif o-uöxoXaoTrig est applique
par Strabon ä Arcesilas, «camarade d'etudes» de Zenon chez Polemon^^. D'aucun de
ces textes il n'est evidemment licite de conclure que l'etudiant concerne ait necessaire-
ment partage les vues de celui dont il suivait les le§ons, ainsi que nous le rappellent
deux eminents historiens de la philosophie ancienne^^.
Ii est clair par ailleurs que la notice de Sotion doit etre rapprochee du ou des
temoignages d'Hippobote transmis par Diogene Laerce au sujet des etudes que fit
Zenon aupres de Diodore et de son disciple Philon pour s'initier et s'exercer ä la
d i a l e c t i q u e ^ s ' j ' o m - confirme en effet ä present^' que le but de la venue de Chrysippe a

l'Academie ne peut avoir ete different. Car nous savons que Zenon et Chrysippe
eurent l'un et l'autre la preoccupation de mettre la doctrine stoicienne ä l'abri des

" Cf. LSJ, s.v., citant Aristote, fithique ä Nicomaque IX, 1072 a5, Plutarque, Vie de Ciceron 24, 8, et
Luden, Dialogues des morts 18, 2, references auxquelles il faut ajouter Celles que l'on trouve dans la bio-
graphie et le testament d'fipicure chez D. L. X, 3, 17, 18 et 20, oü le mot est pris dans le sens de cpiXooocpEiv
ö i l ö T L V 0 5 , «philosopher selon la doctrine de quelqu'un».

" Cf. J.P. Schneider, dans DPhA (ci-dessus, n. 5), B 48 (Boethos de Sidon), p. 127, avec les references
bibliographiques.
" Cf. ci-dessus, pp. 74-5, avec les notes 21-4.
" Cf. p. 79, et comparer ODVÖiaTQlßeiv chez D. L. VII, 25 (ci-dessus, n. 45).
' ' Cf. ci-dessus, p. 80 avec n. 52.
Cf. Mansfeld (ci-dessus, n. 46), p. 326 = 372 (ä propos de D . L . VII, 16): «It should be recalled that
ODOXoXä^eiv not only means <to study along with>, to be someone's fellow-pupil, but also <to attend the
classes or lectures of > (Plutarch Cic. 4 , 5 = Posid. T 29 E.-K., 10 Th.).»; J. Barnes (ci-dessus, n. 54), p. 54 (ä propos
des temoignages de Numenius et Saint Augustin selon lesquels Antiochus, bien que depuis longtemps disciple
de Philon, aurait frequente egalement l'ecole du Stoi'cien Mnesarque): « . . . even if Antiochus was once a pupil
of Mnesarchus, we may not infer that he was a f o l l o w e r of Mnesarchus. Historians of philosophy
frequently assume that if X studied under Y then X must share the philosophical views of Y. The assumption
is insidious. But it is patently absurd.»
Cf. ci-dessus, p. 79 avec notes 45 et 47.
" Voir dejä ä ce sujet ci-dessus pp. 7 3 - 4 et 81.

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Philologus 147 (2003) 1 83

attaques venues de l'exterieur et susceptibles d'ebranler la foi philosophique de leurs


eleves^°. Ainsi, Plutarque nous apprend que le fondateur du Portique s'etait exerce
lui-meme ä refuter des sophismes''^, et qu'il exhortait ses disciples ä inclure la dialec-
tique dans leur programme d'etudes, parce que cette discipline donne les moyens
d'atteindre cet objectif^. Quant ä Chrysippe, on sait qu'il fut considere dans son
ecole, et meme en dehors de celle-ci, comme le dialecticien par excellence^^, et il est
sür qu'il consacra ä cette partie de la philosophie une part considerable de son enseig-
nement et de son oeuvre ecrite^'', parce qu'il etait convaincu qu'elle constituait le
soubassement indispensable de l'ensemble de la doctrine, dont dependait la stabilite
de tout l'edifice^^.
Des lors, on ne peut s'empecher de penser qu'en allant «philosopher ä l'Academie
auprb d'Arcesilas et de Lacydes », Chrysippe n'a rien fait d'autre, tout bien considere,
que ce qu'avait fait quelques decennies plus tot le fondateur de son ecole, quand il
s'etait adresse aux deux plus fameux dialecticiens de l'epoque pour apprendre d'eux le
maniement des armes dont il avait besoin pour repousser les assauts des adversaires du
stoi'cisme - ä commencer par le jeune Arcesilas^^. S'il en est ainsi, il faut dire que non
seulement le sejour de Chrysippe ä l'Academie n'impliquait de sa part aucune concession
aux vues philosophiques de cette ecole, mais que, ä l'inverse, il n'avait d'autre but que
de lui emprunter les armes qu'il allait par la suite retourner contre elle^^!
Ces considerations peuvent du reste etre precisees et confirmees de maniere decisive
par plusieurs citations de Chrysippe lui-meme, qui nous ont ete conservees par
Plutarque au chapitre 10 de son traite Sur les contradiaions stoiciennes. Le premier de

Cf. D. L. VII, 4 6 - 8 = SVF II, 130, p. 39,21-37.


" Le catalogue des Oeuvres de Zenon chez D. L. VII, 4 = SVF I, 41, p. 15, 5 - 6 , mentionne deux titres,
Aüoeig et "EXeyxoi (ce dernier en deux livres) qui pourraient se rapporter ä ce genre d'exercice; voir aussi VIT,
25 = SVF 1,279.
Cf. De Stoic. rep., 1034 E l 1 - F l = SVF 1,50 = FDS, 84.
Cf. D. L. VII, 180 = SVF II, 1, p. 1 , 1 3 - 5 ; voir aussi Ciceron, De fia IV, 4 , 9 = SVF II, 45, p. 18,6.
Le catalogue (incomplet) de ses ecrits comporte 119 titres relevant de la rubrique «loglque» et
comprenant au total 311 livres, sur un ensemble constitue de plus de 705 traites, cf. D. L. VII, 198 = SVF II,
p. 8,37, et ibid., 180 = SVF, ibid., 1, p. 1,16-7.
Cf. D. L. VII, 4 7 - 8 (ci-dessus, n. 70), et Plutarque, De comm. not, 1059 E l O - F l , oü il faut conserver le
texte transmis, sauf ä corriger (if) (El 1) en öf] (Cherniss): Oü yöq oiovrai 6f|mov [sc. oL djtö xfjg Sxoäg ^xaiQOi,
cf. 1059 C 1 2 - 3 ] KOLTO^noiKOöonoü|.i£va 6?) ßeßata Keladai kol jidyLa, xüv jiqüxcov hti hevövxwv ditogCag
6e Kttl xaQaxö^ ^xovxcov XTlXlKOma?: «Car ils [les camarades stoiciens de l'interlocuteur de Diadoumenos]
n'imaginent assurement pas que les parties superieures de la construction puissent rester fermes et solides
quand les fondations sont instables et comportent tant d'aleas et de motifs de trouble» (traduction et
commentaire justificatif dans Plutarque, CEuvres Morales, XV, 2, Paris, C.U.F., 2002 [ed. par M. Casevitz et
D. Babut],p. 132, n. 45).
Cf. ci-dessus, p. 79. Sur les polemiques qui opposerent alors Zenon et Arcesilas, voir ci-dessus, n. 38, et
cf. Eusebe, P. E. XIV, 6, 9 - 1 4 = Numenius, fr. 2 5 , 1 0 4 - 6 1 (D. P.), partiellement reproduit dans SVF 1,12.
" On peut d'ailleurs se demander si ce n'est pas la prise de conscience de cet etat de choses qui a inspire
plus tard ä Carneade la remarque sarcastique rapportee par Plutarque dans De Stoic. rep., 1036 B 1 1 - C 2 (voir
ci-dessus, n. 32).

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84 DANIEL B A B U T , C h r y s i p p e ä l ' A c a d e m i e

ces textes provient d'un passage^® d'une ceuvre intitulee Sur les genres de vie, citee ä
plusieurs par Plutarque dans ses ecrits antistoiciens^'. Le contexte developpe l'idee
qu'il faut etre prudent quand on expose deliberement des theses opposees sur un
meme sujet, de peur que ceux qui n'ont pas une apprehension absolument süre de la
realite des choses ne soient persuades par des arguments captieux, et pour ainsi dire
empörtes «par les interrogations des Megariques ou par d'autres interrogations, plus
nombreuses et susceptibles de faire plus d'effet» (XJJTO T W V M E Y A Q I K Ü I V EQCOXRMDTWV
K a i V7i' äXXcüv JtXeiovcDV Kai öwajxiKCOieQCOV EQOOTTijictTcav, 1036 E 7 - 9 ) . Chrysippe
distingue donc ici tres nettement entre les «interrogations des Megariques » e t d'autres
«interrogations », plus poussees et plus efficaces, dont il ne precise pas l'origine. Mais
deux autres citations, dans la suite du chapitre, toutes deux empruntees ä la meme
ceuvre de Chrysippe, Sur l'usage de la raison (IleQi Xoyov XQiHöewg), qui semble avoir
ete familiere ä Plutarque'^ nous permettent de lever le voile.
Tout d'abord nous est communique le jugement severe que portait Chrysippe sur
ceux qu'on appelait les Megariques: «C'est ä peu pres ce qui est arrive aussi au
discours de Stilpon et de Menedeme®^. Car si on leur avait fait une immense reputation,
aujourd'hui, inversement, leur discours est devenu objet d'opprobre, parce qu'il est
juge tantot trop primaire, tantot manifestement sophistique»^^. Meme si Chrysippe
ne nomme expressement ici que les «Megariques» Stilpon et Menedeme, que l'on
tend aujourd'hui ä distinguer des «dialecticiens» comme Diodore (Cronos) et
Philon^'', aux services desquels recourut Zenon pour travailler serieusement la dialec-
tique^', on sait que les deux ecoles etaient aussi plus ou moins confondues dans
l'historiographie ancienne de la philosophie, ainsi notamment par Hippobote^^, ä qui

' ' La traduction de Tensemble de cette citation est donnee ci-dessous, p. 87-8.
' ' Pour le releve de ces citations voir mon livre Plutarque et le stoi'cisme, Paris, 1969, p. 226.
II s'agit d'arguments destines ä desar^onner un adversaire et originellement formules sous forme de
questions auxquelles il fallait repondre par oui ou par non; cf. J. Glucker dans Illinois Classical Studies XIII, 2
(1988), pp. 482-6, et comparer l'emploi du verbe egwTöv dans le meme traite de Plutarque, 1034 E l l et 1037
A3 - ä rapprocher par ailleurs de celui que fait Ciceron du mot interrogationes (^gCüTiq(iaTa) dans un texte du
LuchUus qui semble inspire, directement ou indirectement, du pr&ent passage de Chrysippe, cf. ci-dessous,
n. 101.
Cf. Plutarque et le stoi'cisme (ci-dessus, n. 79), pp. 33, n. 5 et 228.
O n ne sait rien du contexte immediat de la citation, mais il semble sür que l'auteur y evoquait le cas
d'autres philosophes tombes dans l'oubli ou le discredit apres avoir connu leur heure de gloire.
" 1036 F3-1037 AI = SVF II, 271 = Stilpon, fr. 186 (Döring) = II O 28 (Giannantoni). Ä la fin de la
deuxieme phrase, la plupart des mss. ont Tüv (iEV naxuiEQOV Tüv 8' ^Kqxjvüg aoqjl^onEVCOV, diversement
corrige par les editeurs. Nous proposons de lire TCÖV nev naxwegov < exövta)v> K. T. X. Voir notre commen-
taire ad locnm dans l'edition de la C. U. F. (ci-dessus, n. 75), XV, 1, n. 112 du commentaire.
Cf. D. Sedley, Diodorus Cronus and Hellenistic Philosophy, dans Proceedings of the Cambridge Philo-
logical Society 203 (N. S. 23), 1977, pp. 74-120; Sedley a ete suivi par plusieurs historiens de la philosophie
hellenistique, mais contredit par d'autres, tels K. Döring, dans Phronesis 34, 1989, pp. 293-310; voir aussi
R. Muller dans DPhA II, D 124 (Diodore Cronos), p. 781.
Cf. ci-dessus, p. 79.
86 Cf. D. L. 1,19, et voir Mansfeld (ci-dessus, n. 46), pp. 313, avec note 27 = p. 359, et 325 = 371.

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Philologus 147 (2003) 1 85

nous devons justement le ou les temoignages concernant les relations de Zenon avec
les «dialecticiens». De plus, comme on l'a vu®^, Chrysippe tend ä envelopper dans
une reprobation generale des philosophes qui d a n s le p a s s e ont connu le discredit
pour avoir pratique une sorte de dialectique rudimentaire, qu'il qualifie de «mani-
festement sophistique », et il se pourrait donc bien qu'il ait vise dans ce passage aussi
bien les « dialecticiens » que les « Megariques »^^ - d'autant que l'ecole dite dialectique
semble avoir disparu ä peu pres au moment oü l'ecole megarique perdait son eckt,
c'est-ä-dire bien avant que Chrysippe succedät ä Cleanthe ä la tete du Portique®'.
En tout etat de cause, ia deuxieme citation du traite Sur l'usage de la raison que l'on
trouve un peu plus loin dans le meme chapitre de Plutarque permet d'exclure de fa^on
süre que les «autres interrogations plus nombreuses et plus efficaces» dont il est
question en 1036 E 8 - 9 soient ä mettre au compte des dialecticiens comme Diodore et
Philon. Plutarque nous renseigne cette fois sur le contexte de cette deuxieme citation,
puisqu'il indique que l'auteur venait de soutenir qu'il ne fallait pas «user de la puissance
de la raison - pas plus que lorsqu'il s'agit d'armes - ä des fins indues». Apres quoi,
Chrysippe ajoutait: «En vue de la decouverte de verites, il faut en faire usage, et de
meme en vue de leur commune mise en oeuvre; mais ä des fins contraires, il ne le faut
pas, meme si beaucoup le font» (jtoX,X,Ä)V JTOIOIJVTCOV T 0 I 3 X 0 ) ' ° . La fin de la phrase
suscite de la part du citateur - qui, rappelons-le, connaissait le contexte - le commen-
taire suivant: «< beaucoup >, apparemment, visait sans doute ceux qui suspendent leur
jugement (jioX,Xoi)g öt) "kbiwrw tovg ejrexovxa^)».
Le rapprochement de ces trois passages de Chrysippe acheve d'eclairer la signification
et la portee du temoignage de Sotion concernant le sejour du Stoicien ä l'Academie.
Trouvant insuffisante la formation philosophique qu'il avait re^ue de son maitre
Cleanthe^', et ressentant imperativement - comme l'avait ressenti quelques decennies
auparavant le fondateur de son ecole - le besoin d'acquerir la maitrise de l'instrument
dialectique qui lui donnerait la capacite d'assurer efficacement la defense de la
doctrine du Portique contre les assauts de ses detracteurs, le futur successeur de
Cleanthe prit le parti de s'adresser ä ceux qui etaient les plus ä meme de l'aider dans
cette täche. Ii ne pouvait s'agir, selon lui, des derniers representants de l'ecole de Megäre,
dont il avait une pietre opinion et dont il jugeait la methode depassee et grossierement
sophistique, ni meme de ceux qu'on appelait «dialecticiens», et qui avaient instruit
Zenon, avant de tomber dans un juste oubli. Chrysippe etait pleinement conscient que
ces Premiers dialecticiens avaient eu des successeurs autrement plus efficaces et redou-
tables ä l'Academie, depuis qu'Arcesilas en avait pris la direction. C'est pourquoi il
decida de s'adresser ä eux, dans la conviction qu'il saurait retourner par la suite contre

Cf. ci-dessus, n. 82.


" Deux ecrits semblent viser Philon le dialecticien dans le catologue des oeuvres logiques de Chrysippe
chez D. L. cf. VII, 191 = SVF II, 13, p. 5,23, et ibid. 194 = SVF, ibid., 14, p. 7,6.
8' Cf. Sedley (ci-dessus, n. 84), pp. 77 et 107, n. 23.
1037B9-12 = SVFII,129.
" Cf. D. L. VII, 179 = SVF II, 1, p. 1,5-9.

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86 DANIEL BABUT, Chrysippe ä 1'Academie

eux, s'il le fallait, leurs propres armes. Ii alla donc frapper ä la porte de 1'Academie, oü
on peut presumer qu'il fut bien regu par des philosophes ä l'esprit ouvert et liberal,
prets en outre ä tous les echanges et ä tous les debats. Tout donne ä penser que chacun
resta ensuite sur ses positions, Arcesilas et ses associes concentrant de plus en plus
leurs attaques contre le dogmatisme stoicien, tandis que Chrysippe se persuadait qu'il
fourbissait les armes qui lui permettraient sous peu de triompher de ses adversaires,
presents et ä v e n i r
Pour finir, il vaut la peine de s'arreter sur l'ensemble de ce chapitre du traite Sur les
contradictions stoiciennes, dans la mesure oü il nous permet, en prolongeant les
conclusions qui peuvent dejä etre tenues pour acquises, de mieux comprendre l'etat
d'esprit de Chrysippe et l'objectif qui devait etre le sien quand il etait l'auditeur
d'Arcesilas et de Lacydes ä 1'Academie'^. Le theme general de ces pages est l'usage du
developpement d'arguments opposes sur un meme sujet, tel que le concevait et le
prescrivait le Stoicien dans plusieurs passages de ses livres, que Plutarque cite litterale-
ment'"'. Ce theme est annonce des les premieres lignes du chapitre, qui introduisent la
premiere citation'^.
«S'agissant du developpement de thbes contradictoires», ecrit Plutarque, «il
[Chrysippe] dit qu'il ne rejette pas absolument cette pratique, mais recommande d'en
user avec precaution, comme on fait dans les tribunaux, sans se faire l'avocat de ces
theses opposees, mais en s'effor^ant d'en ruiner la force persuasive. < Car s'il appartient
aux gens qui pratiquent l'universelle suspension du jugement d'agir de la sorte>, dit-il.

Voir le prologue du dialogue de Plutarque Sur les notions communes, contre les Stoiciens, oü il est dit
que Tun des camarades stoiciens du compagnon de Diadoumenos se felicitait que Chrysippe füt venu apres
Arcesilas et avant Carnfede, et y voyait un effet de la Providence divine, ajoutant: « Du moins est-ce gräce ä sa
Position intermediaire que Chrysippe a pu, en ecrivant ses refutations d'Arcesilas, dresser du meme coup un
rempan contre le talent de Carneade, laissant ä la perception sensible une quantite de munitions, comme pour
soutenir un siege, tandis qu'il eliminait completement la confusion concernant les prenotions et les notions, ä
la fois en montrant l'articulations de chacune et en lui assignant la place qui lui revient. Ainsi, meme ceux qui
voudraient encore bousculer les faits et leur faire violence, en seraient pour leurs frais et seraient convaincus de
recourir ä des procedes malhonnetes et sophistiques» (1059 B3-C5 = SVF II, 33, = PDS 301).
" On peut s'etonner que ceux qui se sont interroges sur la validite et la portee de la notice de Sotion n'aient
pas pense ä rapprocher ce texte du chapitre de Plutarque. Voir toutefois Long-Sedley (ci-dessus, n. 2), oü les
deux passages sont partiellement cites dans le meme chapitre («Dialectic and Rhetoric») l'un ä la suite de
l'autre (31 O et P), sans que le rapprochement soit exploite dans le commentaire.
'>'' II le dit expressement pour la premiere des citations contenues dans le chapitre, 1036 AlO, xauti yaQ
aüxai^ Xe|eoiv elpTiKev. Pour les autres, cela ressort indirectement des paraphrases qui pr&edent et preparent
les citations proprement dites, cf. 1036 D8-10 (et dejä 1035 F7-11), F l - 2 , 1 0 3 7 A12-B2 et B6-8. Voir Plutar-
que et le stoi'cisme, pp. 28-9, avec les notes de la page 29.
L'origine de celle-ci n'est pas precisee, contrairement ä ce qui sera fait pour les suivantes, mais on peut
l'atttribuer avec confiance au traite Sur l'usage de la raison, cite, comme on l'a vu (cf. ci-dessus, pp. 84-5), ä
deux reprises dans la suite du chapitre. C'est le rapprochement avec la paraphrase precedant le texte cite en
1037 B9-12 qui autorise l'attribution de la citation initiale ä ce traite (cf. M. Baldassari, Plutarco, Gli opuscoli
contro gli Stoici, Trento, 1976, p. 64, avec note 2, et dejä SVF III, p. 201). L'absence de reference pourrait
s'expliquer par le fait que ce traite vient d'etre cite en 1035 E l - 5 = SVF II, 50 (et non 53, cf. ibid. III, p. 201,
13) = FDS25.

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Philologus 147 (2003) 1 87

<des lors que cela comribue ä leur objectif, en revanche pour ceux qui veulent instaurer
la science qui nous permettra de mener une vie coherente, c'est Tinverse: il s'agit de
donner et de mettre en place les elements de base^^ au benefice de ceux dont on
conduit l'instruction du debut jusqu'ä la fin, ce qui donne l'occasion de mentionner
meme les theses contradictoires'^ en s'effor^ant d'en ruiner la force persuasive, comme
cela se fait dans les tribunaux> (biaXvovxaq amcöv tö ijri'öavöv KaMjTEQ Kai ev xoti;

Trois enseignements importants se degagent de ce texte. Tout d'abord, si Chrysippe


«ne rejette pas absolument» la pratique du debat contradictoire, selon l'expression
dont use Plutarque dans sa paraphrase'^, il n'en souligne pas moins le caractere
relativement exceptionnel que doit garder, selon lui, le recours ä une teile pratique,
tout en la jugeant apparemment inevitable. Ii faut sans doute comprendre qu'on doit y
recourir chaque fois que le doute risquerait de s'insinuer dans l'esprit de ceux
auxquels on se propose d'enseigner methodiquement et completement les elements
de la connaissance vraie. En second lieu, l'ancien auditeur d'Arcesilas et de Lacydes
entend se dissocier formellement de ceux « qui pratiquent l'universelle suspension du
jugement», en leur opposant ä la fois la methode et la finalite de l'enseignement que
les maitres stoi'ciens doivent dispenser ä leurs eleves. Enfin, il n'hesite pas ä recom-
mander qu'on limite l'effet que peuvent avoir de tels debats contradictoires sur ceux
qui y assistent, en les accompagnant des arguments susceptibles d'enlever toute
credibilite ä la these contraire ä celle qu'il s'agit d'accrediter.
Le texte du traite Sur les genres de vie dont la fin a dejä ete citee et commentee plus
haut'°° merite par ailleurs d'etre considere dans son ensemble: «Ii ne faut pas non plus
presenter n'importe comment les theses contradictoires, pas plus que ce qui peut
entramer la persuasion dans un sens ou dans l'autre, mais il faut le faire avec precaution,
pour eviter que, fourvoye par ces theses, on ne laisse se perdre les objets de la
comprehension, faute de pouvoir entendre suffisamment les solutions, et parce que
la comprehension est alors ebranlee (rteQiojraodevxei; vn;' avTöv xäi; KaTaXifii|)eig

" Pour la justification du texte transmis (Kaiaoroixt^Elv, lefon de la majorite des mss., diversement corrigee
par les editeurs), voir le commentaire ad loc. de l'edition a paraitre dans la C. U. F., n. 85.
" E(p' (M* KaißOQ ^OTi nvtio^fjvai kqi twv ^vavxCwv Xöyaiv, litteralement« choses a propos desquelles on a
l'occasion de mentionner meme les theses contradictoires»; la preposition ^llC suivie du genitif n'a pas ici la
valeur temporelle que supposent les traductions de Cherniss et Long-Sedley, mais indique plutot la cause ou
l'occasion, cf. LSJ, s. v., A, III, 3, et R. Kühner-B. Gerth, Ausführliche Grammatik der griechischen Sprache
I, Leverkusen (1955) § 438, 2, p. 497, c et d. Chrysippe veut dire que l'initiation progressive ä la «science»,
dont depend la conduite d'une vie coherente, amene inevitablement ä aborder occasionnellement meme (koi)
des theses contradictoires sur un sujet doime, sauf ä les priver de leur force persuasive, comme font les avocats
en anticipant les arguments de la panie adverse pour les rendre inoperams.
'» 1035 F7-1036 A9 = SVF II, 127. La totalite du chapitre est reproduite dans PDS, 351, en tete de la
division 2 . 3 . 3 , «Verteidigungen gegen die Skeptiker».
" La paraphrase est confirmee, en l'occurrence, par l'emploi de Kai avant Tcöv evavxicov X,6y(UV dans le
texte meme de la citation, voir n. 97.
Voir pp. 8 3 - 4 .

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88 DANIEL BABUT, Chrysippe ä l'Academie

ä c p w ö l v , OIJTE T c ö v X u o e c o v i K a v ö g ä v d K o w a i ö w a f i e v o i K a t a X a f x ß d v o v t e ^ T ' e i i o n o -

oetöTCüi;). Car meme ceux qui s'accordent avec l'experience commune dans leur
comprehension des realites sensibles et des autres qui ont leur origine dans les sensations,
meme ceux-lä sont facilement portes ä laisser echapper ces connaissances (^öicog
jrQOievrai Tat3Ta), qu'ils se laissent fourvoyer par les interrogations des Megariques
(iL)JCÖ Twv MeYaQiKÖJV eQcotTinAtwv) ou par d'autres interrogations, plus nombreuses
et susceptibles de faire plus d'effet»
Par rapport ä l'extrait du traite Sur l'usage de la raison precedemment cite par
Plutarque, cette citation du üeQi ßicov apporte surtout un complement, en meme
temps qu'une confirmation, de ce que nous avait appris l'analyse de la notice de
Sotion. Chrysippe montre en effet ici sans la moindre ambiguite que l'unique raison
qui a pu le decider ä entrer un jour ä l'Academie, pour s'instruire des methodes et des
exercices dialectiques mis en oeuvre dans cette ecole, etait la volonte d'offrir aux futurs
disciples du Portique (dont il savait sans doute dejä qu'il assurerait, dans un avenir
plus ou moins proche, la formation philosophique et l'initiation complete ä la
doctrine stoicienne) les moyens qui leur permettraient de resister aux attaques de leurs
adversaires, representes principalement par les heritiers d'Arcesilas. Pour leur eviter
de se laisser entramer et submerger par ces redoutables disputeurs, qui auraient vite
fait de leur faire abandonner leurs convictions, rien ne pouvait etre plus efficace que
de se familiariser ä fond avec les techniques de ces adversaires, afin de leur couper en
quelque sorte l'herbe sous le pied, en devalorisant par avance leurs arguments et en
fournissant aux apprentis philosophes, dont la « comprehension » pouvait encore etre
facilement «ebranlee», les «solutions» susceptibles de leur eviter de «laisser echapper»
ce que leur avait appris «l'experience commune».
On ajoutera seulement, pour conclure, que rien ne fait apparaitre plus clairement
que ce chapitre de Plutarque l'impossibilite de concilier les positions sur lesquelles
campaient respectivement Chrysippe et ses contradicteurs Academiciens. Du cote de

101 1 0 3 6 D 1 0 - E 9 = S V F II, 2 7 0 , p. 9 0 , 3 - 1 1 . O n trouve chez C i c e r o n , L u c . 1 5 , 4 6 , un parallele remarquable


de n o t r e texte, qui semble avoir echappe a u x editeurs de Plutarque, mais a ete d ü m e n t releve p a r J. S. Reid,
M. T. Ciceronis Academka, L o n d o n , ISS5, ad p. 2 3 2 , 1 4 , c o m m e me l'a obligeamment signale M. C a r l o s Levy.
Lucullus, d o n t le discours reproduit, c o m m e on le sait, les theses d ' A n t i o c h o s d ' A s c a l o n , s'exprime alors en
ces termes: « D e u x obstacles offusquent la lumiere de l'evidence, il faut donc deux moyens de la faire triompher.
L a premiere difficulte vient de ce que l'on n'arrete pas assez son esprit sur les verites evidentes et q u ' o n ne le
tend pas c o m m e il faudrait p o u r r e c o n n a i t r e de combien de lumiere elles s o n t entourees. L a deuxieme resulte
de c e que certains esprits, circonvenus et abuses par des interrogations insidieuses et captieuses (fallacihus et
captiosis interrogationibus), sont incapables d'en trouver les solutions (eas dissolvere non possunt) et se
detachent de la verite (desciscunt a veritate). Ii faut donc avoir ä p o r t e e de la main les reponses et etre a r m e de
fason ä soutenir leurs interrogations (occurrere ... interrogationibus eorum) et dejouer leurs p i e g e s . . . » (trad.
A p p u h n avec quelques modifications). L e s ressemblances q u ' o n releve entre ces d e u x textes, tant sur le fond
que dans la forme, font qu'il est difficile d'echapper ä la conclusion que la s o u r c e ultime d ' A n t i o c h o s dans ce
passage doit etre C h r y s i p p e - sinon m e m e le texte que nous a conserve Plutarque. Voir par ailleurs J . Hankinson
dans Assent and A r g u m e n t (ci-dessus, n. 6 1 ) , p. 199, n. 6 8 , qui fait le r a p p r o c h e m e n t entre cette page du Lucul-
lus et Galien, De causisprocatarcticis 1 , 3 ; V I I , 106; X , 142; X I I I , 1 6 2 , 1 7 0 - 2 .

Voir le passage du dialogue de Plutarque cite dans la note 92.

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Philologus 147 (2003) 1 89

l ' A c a d e m i e , o n ne p o u v a i t q u e souligner, c o m m e le fait ici P l u t a r q u e ' ° ^ , ce qu'il y a d e


c h o q u a n t ä n e pas t e n i r la B a l a n c e egale e n t r e des theses o p p o s e e s q u e T o n p r e t e n d
c o n f r o n t e r , en i m i t a n t p a r lä m e m e le c o m p o r t e m e n t des a v o c a t s qui d e m o l i s s e n t p a r
t o u s les m o y e n s la c a u s e d e la p a r t i e a d v e r s e , « c o m m e si o n l u t t a i t n o n p o u r la verite,
mais p o u r la v i c t o i r e »
M a i s C h r y s i p p e , d e s o n c o t e , n e s o u t e n a i t - i l pas ä b o n d r o i t qu'il fallait faire u s a g e
d e la p u i s s a n c e d e la r a i s o n e x c l u s i v e m e n t « e n v u e d e la d e c o u v e r t e d e v e r i t e s » ' ° ^ et
n ' a c c u s a i t - i l pas, en t o u t e b o n n e foi, les p a r t i s a n s d e la s u s p e n s i o n d u j u g e m e n t d e
viser e n realite u n o b j e c t i f t o u t different, p u r e m e n t eristique, sans se s o u c i e r v r a i m e n t
d ' a c c e d e r ä la c o n n a i s s a n c e v r a i e ? Ä q u o i les fideles de l ' A c a d e m i e , auxquels fait
e n c o r e e c h o P l u t a r q u e , p o u v a i e n t r e p o n d r e aussi en p r o t e s t a n t d e leur b o n n e foi et en
a r g u a n t q u e seule la p r a t i q u e d u d e b a t c o n t r a d i c t o i r e , ä d e f a u t d ' u n e a p p r e h e n s i o n
d i r e c t e d u vrai, offre « l a seule o u la m e i l l e u r e v o i e p o u r q u e la v e r i t e n o u s livre la
comprehension d'elle-meme »
A i n s i , le d e b a t e n t r e p a r t i s a n s des d e u x e c o l e s n e p o u v a i t q u e se p r o l o n g e r sans
c h a n g e m e n t , tel u n d i a l o g u e d e s o u r d s , sans q u ' u n c a m p o u l ' a u t r e f ü t jamais
c o n t r a i n t , c o m m e il etait previsible, d e r e n d r e les a r m e s .

1 1 , r o u t e d u c o l d e la L u e r e
F - 6 9 2 9 0 G r e z i e u la V a r e n n e

1036 A10-B3. Les derniers mots du passage ( E I Q I I T O I RTQÖG aixöv 6 L ' kxiQ03\) renvoient vraisemblable-
ment ä un ecrit perdu, en cinq livres, intitule Sur le debat contradictoire (negi, Ttig eli; EKÖTegov CTixeiQfioeco;,
n° 45 dans le catalogue de Lamprias), dans lequel on peut conjecturer que l'auteur prenait la defense de la
suspension du jugement pronee par les Neo-Academiciens contre les critiques que Chrysippe avait formulees
notamment dans son traite Sur l'usage de la raison (voir ci-dessus, note 81).
On notera que cette critique rappeile de pres celle que Piaton adressait regulierement aux sophistes,
accuses de chercher ä terrasser l'adversaire plutot qu'a atteindre la verite, cf. par exemple Theet. 167d-168a, et
voir mon article de la Revue des fitudes Anciennes 84 (1982), p. 62 sq. = Parerga, Lyon 1994, p. 210 sq. Voir
aussi les remarques de K. A. Algra dans Assent and Argument, pp. 112 sq., surtout 113, ä propos des citations
de Chrysippe contenues dans le meme chapitre de Plutarque: «... the quotations furnished by Plutarch
suggest that what we might call Chrysippean dialectic was not really a matter of carefully weighing off the
various possible philosophical positions and of giving credit where credit was due. As such it appears to have
been a far cry from Aristotelian dialectic.»
Cf. 1037 B9-12 (ci-dessus, p. 85 avec note 90). Ce passage du negl XÖYOD xe^oetug montre bien que la
Position de Chrysippe est aux antipodes de celle d'un Protagoras, qui entendait faire triompher la these «la
plus faible » sur «la plus forte », en recusant expressement la notion meme de verite (cf. E. Heitsch, Hermes 97
[1969], pp. 292-6 = Sophistik [Wege der Forschung, 187, pp. 298-304]).
10' 1037 C l - 4 . Le temoignage de Plutarque sur la justification mise en avant par les Neo-Academiciens en
faveur de la suspension du jugement s'accorde avec ce que dit ä ce sujet Ciceron, Luc. 3, 7; Tusc. II, 3, 9 (cf.
Cherniss [ci-dessus, n. 14], p. 447, n. c); voir aussi Luc. 18,60 {dicunt [sc. Arcesilaus et Cameades] veri inveniendi
causa contra omnia dici oportere et pro omnibus), ibid., 24, 76; De nat. deor. I, 2, 4 et 5, 11. Cette justification
est tantot acceptee tantöt recusee aujourd'hui par les historiens de la philosophie hellenistique (cf. d'une pan
C. Levy, Cicero Academicus, pp. 626 sq.; J. Opsomer, In search of the truth. Academic tendencies in Middle
Platonism, Bruxelles 1998, p. 11, avec les references de la note 12; egalement J . Allen dans Assent and
Argument, pp. 221-3; d'autre part Görler (ci-dessus, n. 8), pp. 805-6, 928-30, G. Gawlick-W. Görler, ibid.,
pp. 1091-2).

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90 DANIEL BABUT, C h r y s i p p e A l ' A c a d e m i e

Abstract

There is no reason to question the truth of Sotion's story concerning a stay by


Chrysippus at the Academy. After having been a Student of Cleanthes and having
acquired a reputation among contemporary Stoics, the future head of the Stoa
distanced himself from his former master and frequented the rival school, in the years
preceding the death of Arcesilaus. Everything indicates that his aim was to complete
his philosophical training there, among the best dialecticians of his day, just as Zeno,
the founder of the School, had done before him with the Megarian "dialecticians"
Diodorus and Philo. Confirmation of this comes from the very hand of Chrysippus
in several texts quoted by Plutarch. It is indeed clear that the Stoic's only intention, in
studying at the Academy before succeeding to Cleanthes as the head of the School,
was to protect his future students from the subversive dialectic of the Academicians,
by making them familiar with the techniques of those formidable adversaries, and by
enabling them to defeat them with their own weapons.

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