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plus dans ses méthodes et en est écœuré. On lui aurait


ainsi demandé d’exécuter deux civils innocents, ce
L’armée colombienne a assassiné des
qu’il a refusé.
milliers de civils pour les faire passer pour
des guérilleros
PAR PAUL BEJANNIN
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 23 JUILLET 2020

Depuis plus de 13 ans, Raul Carvajal cherche à


connaître la vérité sur la mort de son fils. © PB

Quelques semaines plus tard, Raul apprend la mort de


Raul junior, tué dans un combat contre la guérilla des
Depuis plus de 13 ans, Raul Carvajal cherche à
connaître la vérité sur la mort de son fils. © PB Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie) à
En une vingtaine d’années, l’armée colombienne a tué la frontière vénézuélienne. Selon lui, tout est faux, il
au moins 6 000 civils pour gonfler les chiffres de sa en est aujourd’hui convaincu. L’armée l’a exécuté et
politique antiterroriste. Depuis les accords de paix de a maquillé cet assassinat. Le jeune soldat était devenu
2016, les langues commencent à se délier mais les une menace, car il souhaitait dénoncer l’assassinat de
crimes d’État continuent. civils par l’armée pour gonfler les chiffres de la lutte
Bogota (Colombie).– À quelques mètres seulement antiterroriste et toucher des primes. Un système connu
du fameux musée de l’Or, Raul Carvajal finit sous le nom de « Faux positifs ».
d’installer les pancartes devant son camion. Comme À la fin des années 1990, la guerre civile dure
chaque matin, l’homme de 73 ans s’est réveillé à déjà depuis trente ans. Les Farc sont parvenues
l’aube sur le parking d’une station-essence de la à s’emparer de plusieurs bases militaires et se
capitale colombienne où il gare son véhicule pour rapprochent dangereusement de Bogotá. Le président
passer la nuit. Depuis plus de treize ans, il en a fait Andrés Pastrana engage alors des discussions avec
sa maison pour parcourir la Colombie en demandant son homologue américain Bill Clinton. Son objectif
l’ouverture d’une enquête officielle sur la mort de son est de lutter plus efficacement contre cet ennemi de
fils soldat en septembre 2006, à l’âge de 29 ans. l’intérieur mais aussi de rassurer l’opinion, car on le
Peu avant, Raul Carvajal fils – ils ont le même prénom, soupçonne d’entretenir des liens avec les cartels.
comme souvent en Amérique latine – l’avait appelé Les Farc sont alors prises pour cible par les deux
pour lui apprendre une bonne nouvelle : « Tu vas être pays, en raison de leur rôle dans le narcotrafic,
grand-père d’une petite fille ! » La communication est mais surtout de leur idéologie anti-impérialiste.
fluide entre eux et le jeune homme lui confesse aussi En effet, dans le même temps, selon un rapport
qu’il souhaite quitter l’armée, car il ne se reconnaît du gouvernement colombien daté de 2001, les
paramilitaires, des milices mises en place pour
lutter contre les guérilleros, pourtant à l’origine de 40
% des exportations de drogues – contre 2,5 % pour les
Farc –, sont quant à eux peu inquiétés.
Le plan Colombie est mis en place. En quinze ans
d’application, les États-Unis investissent dix milliards
de dollars dans le pays, ce qui constitue le plus
important budget d’aide militaire américaine après

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celui octroyé à Israël. Mais ce soutien financier banlieue sud de Bogotá, cette municipalité de 500 000
et militaire implique l’obtention de résultats, et habitants est connue pour sa grande pauvreté et un taux
rapidement la pression américaine se fait sentir. de chômage très élevé.
C’est dans ce climat qu’Álvaro Uribe est élu président
de la République en 2002. Son passé trouble et les liens
avérés de son entourage avec les narcotrafiquants ne
poseront là encore pas de problème dans sa conquête
du pouvoir. La lutte contre les Farc est alors renforcée
par l’aide américaine et le gouvernement commence à
reprendre le dessus sur la guérilla.
Gloria Martinez dans sa cuisine, à Soacha. À gauche, le
Dans ce contexte, le gouvernement émet la directive portrait de son fils Daniel, assassiné par des militaires. © PB
secrète numéro 29 en novembre 2005. Celle-ci se Au matin du 6 février 2008, Daniel, l’unique fils de
présente sous la forme d’un tableau qui met en Gloria, alors âgé de 21 ans, quitte la maison. Il a
correspondance des cibles rebelles à éliminer et des rencontré un peu plus tôt Pedro Gamez, un homme
primes attribuées pour chaque « positif », c’est-à-dire du quartier qui lui propose un emploi temporaire très
pour chaque « ennemi neutralisé ». Dans un pays où bien rémunéré dans le nord du pays. Sa mère tente en
la peine capitale est abolie depuis 1910, le pouvoir en vain de le dissuader. Deux jours plus tard, le téléphone
place vient de légitimer et d’encourager les assassinats sonne et la sœur de Daniel répond. Il est au bout du
d’État. fil et sa voix est très fatiguée. « Dis à maman que je
Cette directive vient renforcer une politique du suis désolé. Je ne pourrai pas tenir ma promesse pour
chiffre et du résultat déjà bien établie. Selon de qu’elle n’ait plus à travailler. Je vous aime fort, dis-
nombreux témoignages, chaque bataillon reçoit ainsi le-lui bien. » Le téléphone coupe.
des objectifs précis sur le nombre de guérilleros à Gloria l’apprendra plus tard : son fils Daniel a été
abattre. Parmi eux, le colonel Róbinson González del exécuté le jour même par des membres de l’armée
Río, impliqué dans la mort de 27 civils. En 2014, il colombienne, après deux jours de séquestration durant
confesse avoir entendu son supérieur le général Mario lesquels on l’a forcé à boire des alcools forts et
Montoya lancer à d’autres militaires de haut rang : « Je à ingérer différentes drogues pour l’empêcher de
ne veux pas de rigoles de sang, je veux des rivières s’enfuir.
de sang ! Il nous faut des résultats ! » Il affirme que
Blanca Monroy est la mère de Julian. Le jeune homme
celui-ci réalisait même un « top 10 » des unités les plus
a 19 ans et vient de décrocher un nouveau travail dans
meurtrières du pays.
le nord du pays quand il part le 2 mars 2008 en fin
Gloria fait partie de l’association Mafapo (pour de journée. Il est allé rejoindre un des deux recruteurs
« Madres de Falsos Positivos », « Mères des faux qu’il a rencontrés 15 jours plus tôt et demande à
positifs »). Les mères qu’elle a rejointes se battent sa mère de lui garder de quoi dîner. Mais il ne
pour faire la lumière sur l’assassinat de leurs proches rentre pas. Dès le lendemain, ses parents se mettent
par l’armée colombienne et traduire les coupables à sa recherche. Comme Gloria, ils se heurtent à des
devant la justice. Elles se sont rassemblées en 2008 moqueries ou des refus. Blanca parvient finalement
lorsqu’elles ont compris qu’elles étaient nombreuses à faire une déposition le 5 mars 2008. Ne recevant
à Soacha à être dans la même situation. Située en aucune nouvelle, elle continue les recherches avec sa
famille pendant les six mois suivants, mais en vain.
Début septembre 2008, des bruits commencent
à circuler dans Soacha. Les jeunes disparus
réapparaîtraient morts dans le nord du pays, à Ocaña.

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Quelque temps après, Blanca croise une amie de son la Colombie. Cette ONG internationale a beaucoup
fils dans Soacha qui lui dit qu’un autre jeune homme travaillé sur le sujet et tente d’alerter depuis des années
avait lui aussi disparu et qu’ils ont retrouvé son corps sur ces assassinats d’État.
à Ocaña, à côté de celui de Julian. Selon Omar Eduardo Rojas, un ancien policier
colombien, le nombre de personnes assassinées
dépasserait les 10 000. Aujourd’hui réfugié en Europe,
cet ancien policier colombien a écrit un ouvrage sur
les « faux positifs » dans lequel il décrit notamment
un système mis en place à l’échelle nationale, que
la plupart des témoignages recueillis depuis viennent
confirmer.
Blanca Monroy chez elle. Elle regarde la gravure sur bois
rendant hommage à son fils Julian, qu'elle a réalisée. © PB Selon les deux principaux recruteurs, incarcérés il
Quelques semaines plus tard, d’autres corps de jeunes y a peu, la machine était bien huilée. Chaque civil
de Soacha sont retrouvés à l’extérieur d’Ocaña dans qu’ils parvenaient à amener de Soacha à Ocaña pour
les fosses communes du cimetière de Las Liscas. C’est les livrer à une mort certaine leur rapportait un
notamment le cas de Daniel, le fils de Gloria. Il avait peu plus de 300 euros en monnaie de l’époque. La
quitté Soacha le même jour que Jaime, le petit frère sélection s’effectuait en amont et avait pour objectif
d’Anderson, un autre habitant de Soacha. Recrutés par de repérer les personnes les plus vulnérables, mettant
le même homme, ils ont pris le même bus, le même ainsi en place un « nettoyage social ». Ils emmenaient
jour, et ont été exécutés ensemble deux jours plus tard. en priorité des personnes démunies, des handicapés
Jaime avait 16 ans. mentaux, des sans-abri ou encore des personnes
sujettes à des addictions.
Le rapport médico-légal datant de deux jours après sa
mort indique que Jaime a été tué au cours d’un combat Les militaires qui les assassinaient pouvaient eux
contre l’armée colombienne. Son identité étant alors prétendre à une prime dépassant les 1 000 euros,
officiellement inconnue, son corps est déposé dans une jusqu’en 2008, puis à des congés supplémentaires
fosse commune avec les cadavres d’autres jeunes tués par la suite. Malgré les témoignages de ces deux
par l’armée. Le rapport du prétendu combat ce jour-là hommes et de très nombreuses preuves, la plupart
fait état de trois ennemis abattus, dont on saura plus des militaires incriminés sont encore libres à l’heure
tard qu’il s’agissait de Daniel, Jaime et d’un troisième actuelle. L’armée les a couverts depuis le début et la
jeune de Soacha nommé Diego. Selon ce rapport, ils justice militaire a souvent pris le relais sur la justice
auraient mené une attaque contre la brigade mobile colombienne pour leur éviter l’enfermement.
n° 15 en tendant une embuscade à une quinzaine de
kilomètres au nord d’Ocaña. Au cours de cette attaque,
aucun militaire colombien n’a été blessé et la brigade
mobile a mis la main sur plusieurs armes, notamment
deux fusils et un revolver.
« ¿ Quién dio la orden ? » (« Qui a donné
l’ordre ? »)
À Bogotá, un mur couvert de slogans demandant que la vérité
Ces cas ne sont malheureusement pas isolés et l’on soit faite sur l'affaire des "faux positifs". © PB

sait, notamment depuis un rapport de Human Aujourd’hui, la plupart des familles de victimes
Rights Watch (HRW) datant de 2015, que le nombre choisissent le silence plutôt que de s’exposer, car
de victimes s’élève à plus de 5 000 dans toute celles qui parlent sont régulièrement menacées.
Certaines personnes ont été frappées ou violées. La

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mère et la sœur d’Anderson ont par exemple dû fuir la jeunes de Medellín amenés entre 2006 et 2007 suivant
Colombie après avoir reçu des coups et des menaces le même mode opératoire que celui mis en œuvre à
de mort. La plupart des mères de l’association Mafapo Soacha.
sont ainsi sous protection. En octobre dernier, à la suite de nombreuses
Malheureusement, la sécurité des familles qui restent révélations et du travail des associations de droits de
est assurée par un service de l’État. Celui-ci est l’homme, une fresque a été réalisée dans le centre
composé majoritairement d’anciens membres du de Bogotá. On pouvait y lire le nombre de cas de
Département administratif de sécurité (DAS), le « faux positifs » reconnus par la justice transitoire à
service de renseignement d’Uribe. Celui-ci a dû être l’heure actuelle, ainsi qu’une répartition du nombre de
dissous en 2011, à la suite de la mise en lumière cas imputés à des responsables militaires. En lettres
des agissements de certains de ses responsables, qui capitales, une phrase demande : « ¿ Quién dio la
étaient devenus de véritables gangsters. orden ? » (« Qui a donné l’ordre ? »).
Dans la foulée d’un article paru en mai 2019 dans La nuit suivant sa réalisation, la fresque a été effacée
le New York Times, la population colombienne a par des militaires. Criant à la censure, le groupement
commencé à réellement prendre la mesure de ce d’associations Movice (Mouvement des victimes de
scandale. Il décrivait l’ensemble des rouages du crimes de l’État) a mis l’image en téléchargement libre
système qui permet encore actuellement à l’armée sur les réseaux sociaux et, dès le lendemain, cette
d’exécuter des civils sans être inquiétée outre mesure. affiche est apparue sur les murs de nombreuses villes
En septembre dernier, le président Duque, fidèle de Colombie.
successeur d’Alvaro Uribe, a ainsi annoncé que son En parallèle de ces actions et nouvelles exigences
armée avait éliminé 14 dissidents des Farc lors d’un de justice, que l’on retrouve également dans les
raid dans le sud du pays. Les journalistes sur place manifestations qui ont lieu depuis le 21 novembre en
ont rapidement constaté qu’il s’agissait en réalité Colombie, la justice avance elle aussi.
d’enfants et que certains avaient même été exécutés de La magistrate Catalina Diaz Gomez fait partie de la
sang-froid après le bombardement. Cette découverte JEP et est chargée avec deux collègues du cas n° 3 qui
a mené à la démission du ministre de la défense concerne les exécutions extrajudiciaires. Le principe
Guillermo Botero. de cette juridiction consiste à éviter au maximum les
Plus récemment, le chef des armées Ninacio Martínez peines de prison pour les personnes qui collaborent
a dû lui aussi quitter son poste, notamment en raison pleinement et aident à l’établissement de la vérité.
de son implication avérée dans l’affaire des « faux Elle mène donc les auditions des militaires impliqués
positifs ». Human Rights Watch avait demandé son comme des familles de victimes, afin d’essayer
départ dès sa nomination, mais il a fallu attendre que le d’établir la vérité concernant les « faux positifs ».
président se retrouve dos au mur pour que la décision Convaincue que, malgré la forte pression sur ce
soit prise. dossier, elle parviendra à punir des coupables, elle
La mise en place de la Juridiction spéciale pour la confie tout de même à demi-mot que certaines
paix (JEP, pour « Jurisdicción Especial para la Paz ») personnes restent intouchables…
et l’arrivée de témoignages militaires ont également En 2008, Juan Manuel Santos était ministre de la
mis en lumière de nouveaux scandales et permis défense d’Alvaro Uribe pendant que les jeunes de
la découverte de nombreux charniers. En décembre Soacha se faisaient assassiner par l’armée. Huit années
dernier à Dabeiba (région d’Antioquia), une fosse plus tard, il obtenait le prix Nobel de la paix pour
commune a ainsi pu être retrouvée. Elle comptait les accords de paix signés durant sa présidence avec
une cinquantaine de corps qui correspondraient à des

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les Farc. Il prit alors soin de faire inscrire dans ces


accords que « la JEP n’est pas compétente pour juger
les anciens présidents ».

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