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VENDREDI 24 JUILLET 2020

L’été des idées décryptage | 29

C’
est un joli mot : anthropo­
cène, du grec anthropos
(« être humain ») et kainos
(« nouveau »), il signifie « l’âge
de l’homme », et pourrait être
riche de promesses. Dans les
faits, il pointe le responsable du désastre
écologique en cours. Popularisé en 2000,
par le spécialiste de l’atmosphère Paul Jo­
sef Crutzen, Prix Nobel de chimie 1995, le
terme désigne une époque géologique
qui a débuté il y a environ deux siècles,
lorsque notre espèce est devenue le prin­
cipal moteur des changements qui affec­
tent la planète.
Le développement de nos sociétés mo­
dernes repose en effet sur un implicite : la
maîtrise de la nature comme ressource il­
limitée – soit, précisément, ce que remet
aujourd’hui en question le bouleverse­
ment des équilibres écologique et clima­
tique de la Terre. Cette domination at­
teint des sommets depuis l’avènement
de la révolution industrielle. Mais elle
plonge ses racines bien plus profondé­
ment dans le temps : au moins jusqu’au
Moyen Age occidental.

NOTRE APPÉTIT SANS LIMITES


En 1967, l’historien nord­américain Lynn
White publiait, dans la revue Science, un
article qui fit couler beaucoup d’encre :
Les Racines historiques de notre crise éco­
logique (réédité par les PUF en 2019). Ce
spécialiste des sciences et techniques
médiévales y situe les origines du désas­
tre actuel dans les premiers siècles du se­
cond millénaire chrétien. Selon lui, c’est
le christianisme qui a livré la nature à
notre appétit sans limites. « Dans l’Anti­
quité, écrit­il, chaque arbre, chaque
source, chaque colline avait son propre
genius loci, son gardien spirituel. (…) En CHRISTELLE ENAULT
détruisant l’animisme païen, le christia­
nisme a permis l’exploitation de la nature
dans un climat d’indifférence à l’égard de
la sensibilité des objets naturels. »
Si la thèse de White fut très contestée

AUX ORIGINES
– notamment pour sa lecture de la reli­
gion chrétienne, jugée trop simplifica­ amélioré la terre. » Il suffira donc, pense­
trice –, elle n’en continue pas moins t­on alors, de les coloniser pour que le cli­
d’inspirer la réflexion. Dans L’Occupation mat s’améliore également chez eux.
du monde (Zones sensibles, 2018), Sylvain Dans son récent ouvrage Abondance et

DU DÉSASTRE ÉCOLOGIQUE
Piron maintient ainsi que l’Américain, en liberté. Une histoire environnemen­
situant les origines de cette domination tale des idées politiques (La Découverte,
dans les premiers siècles du second mil­ 464 pages, 24 euros), le philosophe
lénaire, avait vu juste. En explorant les Pierre Charbonnier explore longuement
rôles entremêlés du christianisme et de cette modernité préindustrielle des
la pensée économique, cet historien XVIIe et XVIIIe siècles, « quand le travail
montre comment l’arrière­plan théolo­ de la terre constituait encore la base de la
gique de la culture médiévale a fourni LA FIN DE LA NATURE ? 4|6  subsistance ». Il montre bien comment le
« un encouragement puissant à l’exploita­ pacte entre croissance et démocratie,
tion intensive du monde naturel, placé à Il existe une véritable sur lequel se sont fondées nos sociétés
la disposition de l’activité humaine ». historiographie modernes, n’aurait pas été possible
A l’appui de sa démonstration : le Traité sans une mise en coupes réglées des res­
des contrats, rédigé à Narbonne, vers du désastre écologique. sources naturelles.
1293­1295, par le franciscain Pierre de Pour les uns, « Au XVIIIe siècle, résume­t­il, tous les dé­
Jean Olivi. Abondamment diffusé Bourg, « une nouvelle approche de la réa­ Précisant qu’il existe des formes d’ex­ bats d’économie politique portent sur la
autour du XVIe siècle, tombé dans l’ou­ lité sociale qui finira par déboucher sur l’avènement ploitation agricole très organisées dès le manière d’avoir plus de grains à manger,
bli puis redécouvert dans les années l’idée qu’il existe un domaine spécifique, du christianisme serait haut Moyen Age, que des polders sont plus de bois à couper. La conquête des li­
1970, ce texte constitue un moment­clé celui des relations économiques ». créés dans les Flandres dès le XIIe siècle, bertés politiques s’appuie alors solidement
dans l’histoire de la pensée économique A cette lecture de l’Occident médiéval, un élément­clé. Pour que les cours du Rhône et de la Loire sont, sur la dynamique du développement éco­
occidentale. Destiné à réglementer les l’historien Etienne Anheim propose d’autres, le Moyen Age à la même époque, l’objet de remanie­ nomique et marchand. “Nous ne serons ja­
échanges marchands et financiers qui se une vision complémentaire, moins glo­ ments, que les forêts médiévales, à partir mais aussi riches que si nous sommes li­
développaient alors dans le Bas­Langue­ balisante et plus pragmatique. « Sans ou encore la modernité du XIVe siècle, font l’objet d’une gestion bres, nous ne serons jamais aussi libres
doc, Olivi défend l’idée qu’il faut pour doute faut­il changer d’échelle d’analyse préindustrielle des attentive et que, dans le même temps, se que si nous sommes riches, et nous allons
cela ouvrir un espace de pensée qui ne et cesser de manipuler des entités aussi développent, partout en Europe, des mi­ nous défaire de l’humiliation que consti­
relève pas à proprement parler de la vastes que la “nature” ou l’“Europe mé­
XVIIe et XVIIIe siècles nes et des carrières dans le but d’une ex­ tuent les limites naturelles” : telle est la
théologie, mais, écrit Piron, d’une « zone diévale” pour comprendre plus précisé­ joueraient un rôle ploitation commerciale, il rappelle que thèse des libéraux anglais au XVIIIe siècle,
inférieure de moralité dans laquelle la jus­ ment la production historique du rap­ « le Moyen Age est un temps de prédation qui caractérise le projet moderne. » Pour la
tice divine n’est que faiblement impli­ port entre l’homme et son milieu », souli­
fondamental où le monde est livré aux hommes, qui y puissante Angleterre comme pour tous
quée ». Ce traité aborde également la gnait­il, en octobre 2017, lors du puisent largement, sans crainte de son les empires coloniaux, une telle assertion
question du juste prix, et celle du profit colloque de rentrée du Collège de épuisement ». Une action « collective et dé­ ouvre alors des horizons illimités. D’im­
futur d’un « capital » investi dans des France, organisé par l’anthropologue libérée qui vise à modeler l’environne­ portants transferts écologiques s’opèrent
opérations commerciales. Il marque Philippe Descola sous le titre Les Natu­ ment », et qui façonne durablement notre à l’intérieur des empires : l’arbre à pain
ainsi, selon le philosophe Dominique res en question (Odile Jacob, 2018). rapport au monde. est déplacé de Tahiti aux Antilles, le thé
chinois se retrouve en Inde, le mérinos,
UNE NATURE MAÎTRISÉE, CONTRÔLÉE mouton espagnol, est introduit en France
Le processus s’accélère avec l’époque mo­ et en Angleterre. Les plantations de

LA SOLUTION « SIMPLE ET RADICALE » DES PLANTEURS PORTUGAIS


derne, durant laquelle sciences et techni­ canne à sucre à grande échelle se déve­
ques semblent pouvoir triompher de loppent, au Brésil d’abord, puis aux Caraï­
tout. « Desséchons ces marais, animons bes, fondées sur le travail des esclaves.
ces eaux mortes en les faisant couler, for­ C’est pourquoi certains chercheurs, à
EXTRAIT issues de cultures lointaines et iso­
lées. Ce modèle de scalabilité du pay­
point de vue des exploitants : ils
n’avaient aucun lien social sur place
mons­en des ruisseaux, des canaux ; met­
tons le feu à ces vieilles forêts déjà à demi
commencer par l’anthropologue améri­
caine Anna Tsing (voir extrait), de l’uni­

L a volonté de monter des pro­


jets à grande échelle ne se li­
mite pas à la science. Le pro­
grès lui­même a souvent été défini
par la capacité de projets à s’étendre
sage est devenu une source d’inspi­
ration pour l’industrialisation et la
modernisation plus tardives. (…)
Premièrement, les Portugais
avaient mis au point un certain type
et donc, aussi, très peu d’alternati­
ves. Comme la canne elle­même,
qui n’avait hérité d’aucune alliance
ou contamination avec d’autres es­
pèces du Nouveau Monde, ils
consommées. (…) Une Nature nouvelle va
sortir de nos mains », affirme Buffon
(1707­1788) dans son Histoire naturelle. La
nature ne vaut que si elle est maîtrisée,
contrôlée. Alors que le « petit âge gla­
versité de Californie de Santa Cruz), préfè­
rent au terme « anthropocène » celui de
« plantationocène » pour désigner l’ère
géologique actuelle. Selon eux, l’époque
où les bouleversements de la planète de­
sans que le cadre de leurs hypothè­ de culture de la canne. (…) Transpo­ étaient isolés. Ils étaient en route ciaire », au début du XVIIe siècle, atteint viennent essentiellement imputables à
ses ne change. Cette qualité est la sée dans le Nouveau Monde, elle ne pour devenir les entités autosuffi­ son paroxysme, la foi dans le progrès est notre espèce débute avec la colonisation
“scalabilité”. (…) jouissait quasiment pas de relations santes d’une main­d’œuvre complè­ si grande qu’on lui prête même la capa­ des Amériques, et avec les plantations à
Aux XVIe et XVIIe siècles, dans les interspécifiques. A la différence des tement standardisée. (…) cité… de maîtriser le climat. grande échelle qui l’accompagnent.
plantations de canne à sucre, au autres plantes, la canne avait cette Ce fut un succès : d’immenses pro­ « A l’inverse de ce que nous vivons Cette exploitation tous azimuts ne va
Brésil, par exemple, les planteurs caractéristique d’être autosuffi­ fits furent réalisés en Europe (…). Les aujourd’hui, tout ce qui retarde le refroi­ cependant pas sans contradictions. Parce
portugais sont tombés sur une solu­ sante et indifférente à toute rencon­ plantations de canne à sucre se sont dissement du climat est alors bon à pren­ que le développement des sociétés indus­
tion simple et radicale, renouvelable tre. Deuxièmement, (…) l’exploita­ étendues et propagées à toutes les dre, raconte l’historien des sciences trielles autorise une nouvelle sensibilité
à volonté. De main de maître, ils ont tion de la canne à sucre par les Por­ régions chaudes du monde. (…) Christophe Bonneuil. Or, voilà qu’on re­ à l’égard de leur environnement, le di­
produit des éléments autosuffisants tugais a coïncidé avec l’obtention Cette formule est à l’origine du rêve marque qu’il fait plus chaud à Bordeaux lemme entre la nécessité de conquérir et
et interchangeables en phase avec d’un nouveau pouvoir : celui d’ex­ que nous en sommes venus à appe­ qu’à Montréal, bien que les deux villes celle de préserver la nature commence à
leur projet, de la manière suivante : traire des peuples d’Afrique et de les ler progrès et modernité.  soient à la même latitude. L’explication est émerger dès le XIXe siècle. Il ne fera que
exterminer les peuples et les plantes soumettre à l’esclavage. Employés toute trouvée : les Européens ont “défo­ croître au cours du siècle suivant. 
locaux, aménager à leur goût des comme main­d’œuvre dans les Le Champignon de la fin resté” et cultivé, autrement dit civilisé leur catherine vincent
terres sciemment dépeuplées, sans plantations de canne du Nouveau du monde, d’Anna Tsing environnement – d’où ce bon climat tem­
risque que quiconque les réclame, et Monde, les esclaves africains pré­ (Les Empêcheurs de penser péré qui n’existe pas en Amérique du Nord, Prochain article Protéger la nature,
enfin recruter des forces de travail sentaient de gros avantages du en rond/La Découverte, 2017) où les “sauvages” n’ont pas suffisamment mais comment ?