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MALADRÔN : REFLEXIONS SUR UN DETOURNEMENT CULTUREL

On aura sans doute remarqué l'étroite relation qui existe entre le titre de certains des romans
d'Asturias et les personnages qu'ils mettent en scène. C'est le cas pour El Senor Présidente,
Hombres de maiz, El Alhajadito, Mulata de tal et El papa verde. On observera que chaque fois, ce
n'est pas tant un nom qui est ainsi mis en exergue qu'une qualité essentielle, ou une fonction, du ou
des personnages concernés. Cette caractéristique nous semble impliquer la valeur significative,
exemplaire, de personnages qui du même coup deviennent, au sens étymologique, des personae,
des masques prêts à représenter le rôle que leur créateur leur a assigné. Ces rôles ont tous un trait
commun, qui est de nature culturelle. Il est évident pour les quatre derniers romans évoqués ci-
dessus ; pour le voir dans le premier, il suffit de se souvenir qu'il a longtemps eu pour titre Tohil, qui
est, on le sait, l'un des noms du dieu maya de la pluie Quiconque a lu ces œuvres conviendra
aisément que leur contenu est, lui aussi, essentiellement culturel ; pour résumer, disons que le
syncrétisme des civilisations judéo-chrétienne et amérindienne y tient une place considérable, et se
manifeste dans la langue même utilisée par Asturias. Malgré les apparences, cela est vrai aussi
pour El papa verde, dans la mesure où il s'agit d'un des volets d'une trilogie dont les deux autres
titres, Viento fuerte et Los ojos de los enterrados font explicitement allusion au monde et aux
croyances indigènes du Guatemala. On peut donc dire que ces titres, par leur connotation, éclairent
d'emblée
 
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le propos d'Asturias, davantage sans doute que chez la plupart des autres écrivains, dont les titres
sont le plus souvent de simples désignateurs, ou encore des résumés- programmes de l'ouvrage
qu'ils introduisent. Ici, il s'agit bien "d'annoncer la couleur" (et pour Mulata de tal ce n'est pas une
simple image) et l'on ne saurait apporter trop de soin à l'étude de ce qui peut être tenu pour le
premier des indices symboliques de ces œuvres où ces derniers foisonnent. Il nous semble donc de
bonne méthode de nous attarder un instant sur le mot de "Maladrôn" considéré comme signe, avant
d'analyser, dans le roman, le rapport existant entre titre et contenu.
Remarquons d'abord que ce nom a sur la couverture et les pages de titre et de faux-titre une valeur
absolue, qu'il ne retrouvera plus dans le cours du roman. En effet, il est partout dans le texte
précédé de l'article, et c'est toujours «el» Maladrôn qui apparaît, alors que dans le titre, par absence
de tout présentateur, il acquiert une spécificité, une unicité encore plus grande ; il n'est pas le
mauvais larron, mais Mauvais Larron : il est tentant d'extrapoler - le contenu du livre le permet - en
disant que ce mauvais sujet, soudain privé de son article, devient ipso facto l'égal de Dieu1. En effet,
ce «mal ladrôn» contracté en Maladrôn est bien le vrai dieu de la conquête, du moins pour Asturias,
car ses zélateurs n'ont de chrétiens que le nom. Pour ajouter à leur ignominie, rappelons que pour
eux le «Maladrôn» ne mérite pas son nom, puisque selon les enseignements de Zaduc de Côrdoba
à Duero Agudo (ch. XV) ce n'était pas un voleur, mais un philosophe juif. Or, cela ne les empêche
pas de se conduire, eux, comme des voleurs, et de professer pour se débarrasser de tout scrupule
encombrant une philosophie au pragmatisme quelque peu expéditif :
j Menos ângeles y mas tejuelos de oro ! Menos indios conversos y mas esclavos en las minas ! j
Menos Cristos y mas cruces del Maladrén, Senor de todo lo creado en el mundo de la codicia,
desde que el hombre es nombre!2
et aussi :
-£ No créis en el Senor Jesucristo ?
- No lo negamos tanto como lo hacen con sus hechos los que se llaman conquistadores en su solo
nombre. Nuestro credo amparado por la cruz de Gestas, el ladron, cubre mejor las ganancias y
riesgos de la conquista3
Ces arguments sont dignes de maîtres en casuistique, et on voit avec quelle habileté les adorateurs
de Maladrôn adaptent leurs croyances à leurs actes : voilà
 
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bien un détournement, par inversion, des principes chrétiens. Bien entendu, c'est Asturias qu'il faut
entendre derrière ses personnages, et c'est dans le passage suivant qu'il s'exprime le plus
clairement sur la "morale" des conquistadors. Ce passage se situe vers la fin du chapitre XV, au
moment où Angel Rostro se prépare à quitter ses compagnons. Pour lui, le mauvais larron est bien
un criminel, et dans une sorte d'examen de conscience, refusant l'hypocrisie des autres il finit par
proclamer :
i Pues si es por lo de bandolero y no por lo de Senor de la muerte sin mas
alla, también llevamos su cruz, después del saqueo de estas tierras a sangre
y fuego !
j Lo tornado de estas tierras nos pertenece, no porque lo robamos !, grito ;
(...) i Nos pertenece por derecho de conquista, es como el que toma lo suyo
y que ha tenido en abandono y olvidado !
i Por la senal de la cruz del Maladrdn, persignaos, Conquistador !4
Le masque ici est jeté : les conquérants sont des voleurs, et ils n'ont pas d'autre justification
religieuse que celle du dieu de leur corporation. L'intention de l'auteur est limpide; ce ne sont pas
tant les sectateurs du Mauvais Larron, à tout prendre simples créatures de son esprit, qu'il dénonce
dans son roman, mais bien la caution accordée par l'Église, sinon par la religion chrétienne, aux
exactions des conquistadors. On sait qu'à la fin du roman, les Indiens ne seront pas longtemps
dupes des arguments des Espagnols, comme ces derniers l'apprendront à leurs dépens.
Il s'agit donc là, disions-nous, d'un premier détournement de la vérité historique, justifié d'ailleurs par
le point de vue de l'auteur, qui a choisi de regarder cette conquête par le petit bout de la lorgnette,
en délaissant la tradition des chroniques pour s'intéresser à un petit groupe de véritables marginaux.
Nous y reviendrons.
Le mauvais larron de l'évangile - celui de saint Luc, en particulier - est une vieille obsession chez
Asturias. Dorita Nouhaud5 rappelle qu'on trouve sa trace, de façon fugace, dès Leyendas de
Guatemala (1930) et Hombres de Maîz (1949) ; mais c'est surtout dans El Alhajadito (publié en 1961
mais rédigé en grande partie dans les années 27-30), et dans une moindre mesure dans Mulata de
tal (1963) que le personnage prend l'essentiel de sa consistance. Il semble également que Maladrôn
(1969) ait été ébauché dès 19516. Citons pour mémoire quelques unes des occurrences du nom
dans El Alhajadito, où l'on voit clairement qu'il s'agit déjà du «personnage» qu'on retrouvera dans le
roman qui nous occupe :
 
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Rendîa culto al Mal Ladrôn. En su calvario, en lugar de Jésus colocô la imagen de Gestas, a la
diestra Dimas, y a la siniestra Jésus. Hace mucho tiempo en el corredorcito se encontraron unos
papeles amarillos con oraciones al Mal Ladron7.
ou encore :
... ante la imagen del Mal Ladron, crucificado para quien el cadâver es el término de todo lo del
nombre que nace y termina en la materia por grande y poderoso que este sea". (...) " - Detesto a
Lucifer - seguïa -, ângel tonto que rodé al infierno porque quiso ser Dios, y te adoro a ti, porque
consciente de tu condition humana, reo de existencia amarrado a una cruz, rechazaste la oferta del
celestial asilo, seguro de que eras lo que somos, solo materia8.
et surtout :
Venîan (...) a encomendar sus cuerpos al Mal Ladron, en cuya presencia, ocupando la espaciosa
capilla se acolchonaron en un gran silencio, como si apostaran a quién callaba mas y quién de
todos hacia mâs gestos que era la forma de rendirle culto al horrible crucificado9.
Ces exemples montrent donc que le «Mal Ladrôn» est pourvu dès son apparition de ses principales
caractéristiques : il est horrible et ses adorateurs le prient en faisant des gestos. Si les deux
majuscules le sacralisent déjà, il n'acquerra son vrai statut que dans un bref passage de Mulata de
toi, où apparaît pour la première fois le nom contracté de «Maladrôn» :
La ûnica visita que llego a la iglesia de par en par abierta ese Viernes Santo tenebroso, fue Gabriel
Santano, farmacéutico de Tierrapaulita. Era devoto del Mal Ladron, el crucificado materialista, a
quien Uamaban San Maladrôn los que seguian su doctrina de no créer en el cielo ni en el mâs alla.
(...) - j Gloriate - le rezaba Santano, la voz amortiguada por el sagrado miedo a la materia -, porque
en ti reconocemos al que proclamé la mâs grande de las libertades humanas: la libertad de dudar, y
porque moriste entre inmortales, orgulloso de ser mortal...!10
Si donc le personnage est définitivement élaboré - et avec quelle épaisseur - en 1969, on constate
que sa première émergence remonte très loin dans le temps, et précisément aux premières années
de la production littéraire de Miguel Angel Asturias : en fait, sa gestation s'étend sur la quasi totalité
de la période créatrice de
 
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l'auteur. On admettra par conséquent qu'il s'agit d'un personnage important, et il est permis de
postuler que ce qu'il représente mérite une analyse approfondie, qui doit renseigner sur le sens que
lui accordait Asturias, et par-là même sur la vision qu'il avait de la conquête de son pays par les
Espagnols ; vision au demeurant perceptible entre les lignes - et parfois même très explicitement -
d'une histoire amplement nourrie de réflexions sur l'aspect religieux de cette conquête.
En soi, le nom de «Maladrôn, contraction de «mal ladrôn», est bien sûr connoté négativement, et
cette valeur s'applique, par projection, à la conquête tout entière. Le Mauvais Larron honoré par les
héros du roman symbolise, en effet, la civilisation espagnole, c'est à dire la civilisation chrétienne
dans son avatar ibérique, vue forcément comme antagonique de la civilisation indigène, ici celle des
Maya- Quichés. Cet antagonisme est d'ailleurs décelable dès l'épigraphe du livre, «Ellos y los
venados, ellos y los pavos/ azules poblaban aquel mundo de golosina./De otro planeta llegaron por
mar/seres de injuria...», et ce, non seulement à travers l'opposition des termes désignant chacun
des deux mondes, mais aussi, nous semble-t-il, dans les sonorités mêmes et dans le rythme des
deux parties de ce texte, la dureté des phonèmes et la sécheresse du rythme de la seconde
contrastant fortement avec la douceur et la fluidité de la première. On peut observer en particulier
entre les deux une nette opposition liquides/vibrantes, les 1 abondants des deux premiers vers - ce
sont bien des vers - face aux r des deux derniers ; le suave chuintement du premier dystique (avec,
ne l'oublions pas, la réalisation "américaine" du z de «azules», qui lui ôte toute dureté) et la
prédominance des phonèmes sonores, à l'inverse du second, qui présente des groupes phoniques
plus heurtés, tels que -trou -pi- ; l'effet très contrasté de l'enjambement "pavos/azules", avec la mise
en exergue de la couleur céleste, et du rejet par hyperbate de ces "seres de injuria" qui, dans une
sorte de pie quebrado, portent en eux tout le malheur de l'Amérique. Ajoutons l'opposition entre
l'imparfait poblaban, qui implique une durée vitale, et le prétérit llegaron qui marque la brutalité de
l'interruption de cette vie édénique. Quant aux points de suspension qui terminent le verset, ils
ouvrent la longue perspective des catastrophes provoquées par cette interruption. Et point n'est
besoin d'insister sur la valeur du mot planeta qui désigne ici le monde des Espagnols : il s'agit d'une
hyperbole propre à souligner l'impossible coexistence des deux univers qui se sont rencontrés.
Cette interprétation ne nous semble pas abusive, s'agissant d'un auteur qui a constamment le souci
de sa langue, conçue comme un véritable matériau dont on
 
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peut obtenir une grande variété d'effets. Qu'on pense simplement à la fameuse incantation qui ouvre
El Senor Présidente, ou encore à la première page de Hombres de Maiz et, ici même, aux répliques
des Buscadores des derniers chapitres. Quoi qu'il en soit, le titre et l'épigraphe de ce roman
permettent d'en orienter d'emblée la lecture, et de comprendre que les choses y sont fort tranchées,
presque sans nuances, comme il sied à l'art de la fresque. De même, mais de façon plus subtile, le
sous- titre Epopeya de los Andes Verdes ouvre-t-il une perspective intéressante. En effet, si l'on se
réfère à la définition de l'épopée, telle que la donnent le dictionnaire de la Real Academia, par
exemple (Poema narrativo extenso, de elevado estilo, action grande y pûblica, personages heroicos
o de suma importancia, y en el cual interviene lo sobrenatural o maravilloso), ou encore à celle du
Robert (Long poème (et plus tard, parfois, récit en prose de style élevé) où le merveilleux se mêle
au vrai, la légende à l'histoire, et dont le but est de célébrer un héros ou un grand fait. - Par ext.
Suite d'événements historiques qui, par leur caractère historique et sublime, s'apparentent aux récits
des épopées), on observera que si elles s'appliquent bien à Maladrôn, elles ne s'y appliquent qu'en
partie, ou alors qu'il s'agit d'une espèce détournée d'épopée, en mode mineur, puisqu'il est difficile
de dire que les personnages principaux du livre soient des "héros" au sens plein du terme, c'est à
dire à celui qu'on lui donne quand on parle d'épopée. Difficile également de dire de leurs actes qu'ils
sont sublimes, et le contraste formé par les 23 derniers chapitres avec les 7 premiers est à cet égard
fort éclairant. Ce sous-titre a d'ailleurs pu paraître pour cette raison inadéquat à certains, comme par
exemple Giuseppe Bellinill11, que nous citerons in extenso à ce propos :
Lo que a primera vista no pareceria del todo exacto es el subtitulo de la novela, "Epopeya de los
Andes verdes", puesto que esa epopeya ocupa tan solo los ocho (sic) primeros capitulos del libro,
por un total de 49 paginas sobre las 217 que forman la edition bonaerense. La novela pareceria, por
ello, sufrir de cierto desequilibrio, en cuanto se présenta formada de dos partes no declaradas, de
diversa dimension y diferente intention \ (...) Un corte tan neto entre las dos partes de la novela no
ayuda a su unidad, que hubiese sido mayor si Asturias eliminaba (sic) el subtitulo. Aunque, al fin y al
cabo, se trata de un detalle que Maladrôn hace olvidar fâcilmente, en cuanto siempre de epopeya
se trata: antes la de los vencidos, que desemboca en tragedia, luego la de algunos valientes
espanoles cuyo fin también ocurre bajo colores de tragedia...
Si nous avons rapporté cette longue opinion, c'est qu'elle nous semble exemplaire d'une lecture
hâtive du roman, par ailleurs bien excusable étant donné la
 
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richesse touffue de ce dernier et la date de l'article en question, écrit presque immédiatement après
la parution du livre qu'il commente. Hâtive et erronée, dans la mesure où elle ne perçoit pas que ce
"corte tan neto" fait partie du projet de l'auteur, qui entend justement priver ses personnages de la
stature de héros qui est généralement la leur dans les livres d'histoire et dans l'hagiographie. L'epos
est limité aux sept premiers chapitres, et il est réservé aux seuls Indiens, l'armée espagnole n'étant
vue que dans son ensemble, et de façon anonyme : les seuls blancs qui apparaissent, fugitivement,
sont quelques-uns des personnages qui viendront au premier plan par la suite, mais qui n'ont ici
pour rôle que celui de "garder les prisonniers". Ce qui n'est guère une occupation épique, on
l'admettra. Au sens strict, comme le dit Bellini, le sous-titre ne s'applique qu'aux sept premiers
chapitres, mais les vingt-trois suivants ont par rapport à eux une fonction contrastive, car on peut
dire que malgré l'altitude des régions où se déroule cette histoire, les pensers et les actes des
principaux personnages n'ont plus grand-chose de sublime : pour l'un d'eux, même, cela va, dans un
passage qui évoque irrésistiblement certaines pages de Quevedo, jusqu'à la mort dans un bain
d'excréments, peu sublime certes, mais tout à fait adaptée en revanche à un acteur caractérisé par
sa foi - même vacillante sur la fin - en la primauté de la matière sur le spirituel. Inter merdas
morimur, pourra-t-il affirmer quant à lui. C'est là un procédé de destruction dont on trouve de
multiples exemples dans le livre12. Mais au-delà des effets - assez grossiers, sans doute - produits
par ce procédé, on peut se rappeler ces quelques lignes de Mulata de tal, qui montrent bien qu'il
s'agit chez Asturias de quelque chose qui ne tient pas uniquement du plaisir de tomber dans la
scatologie13. Le fameux pharmacien de Tierrapaulita adorateur de San Maladrôn, qui porte un nom
fort significatif (il s'appelle Gabriel Santano) est ainsi présenté devant la croix de son idole :
De uno de sus bolsillos extrajo Santano una esponja y de un potecito tomô un engrudo purgante a
base de tereniabfn, no para ayudarlo a bien morir, sino a defecar, ya que en la escultura lo
representaban, venganza de imagineros idealistas, no como agonizante atado a una cruz, sino
como varon de vientro seco, senor de estrenidos, en el trance del mas inacabable retortijôn.14
Le Maladrôn est donc bien lié à la matière, et à sa forme la plus vile ; il est image inversée du Christ
comme plus haute représentation de l'esprit ; et par-là, dans notre roman, Asturias désacralise-t-il
une conquête qui se voulait, et qui fut aussi, quoi qu'en dise la leyenda negra, conquête spirituelle.
Autre détournement de
 
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l'histoire pour la défense d'une cause, celle des valeurs culturelles indigènes anéanties par les
conquistadors. L'intention est évidente, et encore une fois, il faut lire Maladrôn comme une fresque,
comme un de ces murales mexicains qui manifestent une prise de position, un engagement plutôt
qu'un réel souci de vérité historique. Et faut-il rappeler qu'Asturias est aussi l'auteur lucide d'une
pièce intitulée Las Casas, el obispo de Dios ? En dernière analyse, le sous-titre, d'ailleurs mis entre
parenthèses, comme pour signifier qu'il s'agit d'une définition somme toute secondaire et donc
incomplète, est presque une antiphrase, et peut être tenu pour le premier exemple de la dérision qui
caractérise nombre de pages de ce roman, arme choisie par Asturias pour détruire ses anti-héros,
lesquels ne sont en fin de compte que de pauvres hères aveuglés par un rêve trop grand pour eux.
Le personnage du Mauvais Larron, transcendé en «Maladrôn», pèse donc fortement sur le roman :
en lui donnant son nom, il le marque, en quelque sorte, du signe de sa croix, et surtout, il devient le
support de la métaphore du métissage culturel, signification fondamentale du livre, selon la
déclaration expresse d' Asturias lui-même15, et dont une autre métaphore est la naissance du fils
d'Antolinares et de "Titil-Ic"16. C'est là sa fonction romanesque, et par conséquent il constitue l'un
des axes principaux du livre. Or, il n'apparaît que tardivement, à la page 65 d'un roman qui n'en
compte guère que 245 dans notre édition : c'est que nous nous situons alors au début de la
deuxième partie du livre (partie non déclarée, et donc, en fait, il n'y a pas solution de continuité avec
le début), c'est à dire au moment où le narrateur abandonne les deux armées espagnole et indienne,
après la défaite de celle-ci, pour s'intéresser aux quatre soldats partis à la recherche de la jonction
des océans. Jusque là, le récit s'apparentait à une sorte de "démarquage" épico-lyrique des
chroniques de l'époque de la conquête, avec bien entendu cette particularité, qui en fait l'une des
originalités, de présenter les choses à partir des positions et des visions indigènes. Mais quoi qu'il
en soit, nous avions affaire à un roman de type historique, c'est à dire grosso modo conforme aux
données de l'histoire événementielle "officielle", puisque cette guerre fait implicitement référence -
par les dates disséminées çà et là dans le texte - aux nombreuses expéditions qui tout au long des
XVIe et XVIIe siècles marquèrent la conquête de l'actuel Guatemala. Désormais, l'attention va se
porter exclusivement sur ce groupe d'Espagnols qui ont choisi de s'écarter du gros de l'armée17
pour poursuivre leur propre quête, c'est à dire de se marginaliser. Or, Asturias nous dit qu'il a trouvé
l'idée des sectateurs du Mauvais Larron dans l'imposant ouvrage de Menéndez Pelayo, Historia de
los Heterodoxos espamles. Il a
 
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retiré de sa lecture la conviction que "la mayorfa de los espafioles que fueron a America eran
judaizantes y entre ellos habfa un grupo de adoradores del Maladrôn"18 ; cette affirmation est peut-
être trop catégorique (lorsqu'elle parle de mayoria), mais l'important est que les hétérodoxes dont il
s'agit sont bien des marginaux culturels, et que Miguel Angel Asturias, en les projetant au centre de
son histoire, les démarginalise et du même coup les donne implicitement pour exemplaires des
Espagnols de la Conquête. De même, alors que les croix qui apparaissent avec une insistance
significative dans les combats du début ("Quelonios gigantes cubiertos de cruces de Santiago,
cruces de empunadura de espada, cruces de escapularios, cruces de palosanto..."19) étaient des
représentations du symbole, du signe des chrétiens, c'est désormais la croix du Mauvais Larron, à
savoir le marginal du Golgotha, qui prend cette fonction. C'est selon nous le sens de l'étrange vision
de fray Damiân, à la fin du chapitre XI (p. 86), vision dont on apprendra plus tard (ch. XIX, p. 145, et
encore, ch. XXIII, p. 170) qu'elle était connue de Ladrada et de tous. Or cette vision n'est rien d'autre
qu'une espèce de déformation, une transfiguration inversée, de signe négatif, pourrait-on dire, de la
scène du Golgotha. Elle est de ce point de vue puissamment subversive, dans la mesure où la croix
du Mauvais Larron de l'évangile est occupée ici par un "caballero con armadura y yelmo",
"crucificado en su posteridad y por antelaciôn." (p. 145) Quant à la moquerie qui est mise dans sa
bouche ("j Agora decid a vuestro pariente que estais un un lecho de rosas !", Ibid ) elle renvoie à la
tradition populaire qui met ces mêmes paroles dans la bouche de Cuauhtemoc (j'ai vérifier mes
sources) torturé par ses bourreaux. Le crucifié mystérieux ainsi moqué serait donc un Christ indien.
Il n'est pas sans importance non plus que ce soit un moine acharné à poursuivre les hérétiques qui
ait cette vision, et qu'elle le fasse tomber dans une étrange maladie du sommeil dont il ne se
remettra pas. C'est sans doute l'impuissance ou l'incapacité de l'Église à faire observer les principes
de la religion chrétienne autrement que par l'intolérance et la répression, qui est ainsi fustigée par
Asturias, par les moyens de la dérision ; nous sommes, répétons-le, dans une fresque peinte par un
artiste qui adopte sans nuances le point de vue des vaincus. C'est ce qui explique que la religion
chrétienne soit ici entièrement rejetée, car elle n'apparaît que comme l'alibi spirituel des
conquérants. Il n'y a pas de place dans Maladrôn pour Bartolomé de Las Casas, même si la statue
animée le cite, sans le nommer autrement que par une périphrase - uno de los mas justos varones
venidos a estas tierras -, au début du chapitre XXIV. Asturias, par la bouche des personnages
indiens, et en particulier du prêtre Guinakil, ôte aux Espagnols leur masque de chrétiens ; en
arrachant le cœur de Bias Zenteno et de
 
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Duero Agudo, il leur arrache du même coup leur bonne conscience : ils ont bien pour dieu un voleur
de grand chemin, comme le montrent d'abondance leur cupidité et leurs crimes. Car il ne faut pas
s'y tromper : s'ils cherchent la jonction des océans, ce n'est pas tant par idéal de découvreurs qu'en
prévision des honneurs et des richesses que cet exploit leur vaudrait. Et il est fort significatif que l'un
des passages où s'expriment leur profession de foi souligne leur volonté de s'affranchir du poids des
interdits religieux, en faisant fi des trois dangers qui dans le monde médiéval mettent en péril la vie
éternelle des chrétiens :
Duero, el tuerto, lo mareaba siguiéndolo por todas partes so pretexto de razonarle que la religion de
Jesucristo no era concertada para hombres como ellos dados al trato de lo material, en la guerra
con la sangre y en la paz con el oro. Paz y guerra. Oro y sangre. El mundo, el demonio y la carne
placentera de anadidura.29
L'hypocrisie, on le voit, laisse la place au cynisme. Les Indiens apprécieront le changement
II nous reste à évoquer un dernier point. D'un bout à l'autre du livre, dans la bouche de ses
zélateurs, le Mauvais Larron est décrit comme un supplicié au visage horrible, figé pour l'éternité
dans la grimace qu'il a adressée au Christ au jour de leur mort. Notons aussi que la plupart de ses
adorateurs n'ont rien à lui envier, à commencer par Zaduc de Côrdoba, dont nous avons un portrait
saisissant au chapitre XVI, ou par Antolinares, alias Carantamaulas, que Claude Couffon traduit
expressivement par «Gueule-de-Singe». Les nombreuses évocations de ce visage déformé, les
discussions qui naissent lorsqu'il s'agit de représenter le Maladrôn par une statue, sont par leur
insistance autant de signes de l'importance qu'Asturias accorde à ce détail. C'est aussi par sa figure
que le Maladrôn est l'antithèse du Christ, dont la tradition signale la grande beauté. D'ailleurs, et
c'est une preuve de plus, le premier amant de "Titil-Ic" porte le nom d'Angel del Divino Rostro de
Jésus - tout un programme21. On comprend qu'il n'est pas à sa place dans cette belle compagnie,
et qu'il doive disparaître pour que puisse être proclamé l'avènement du Maladrôn, et ce n'est en effet
qu'après son départ, c'est à dire précisément à la moitié du roman (fin du chapitre XV, sur un total
de XXX) que l'histoire sera vraiment centrée sur le Mauvais Larron. Les deux chapitres suivants
constituent de ce point de vue un nouveau début, après l'élimination du dernier tenant de
l'orthodoxie. Les marginaux peuvent désormais occuper le centre, et tenter d'imposer aux Indiens
leurs croyances.
 
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Le thème du Maladrôn est, répétons-le, un élément constitutif de la structure du roman. Asturias
récupère pour le nourrir et camper le personnage plusieurs données culturelles, tout comme il avait
auparavant démarqué l'histoire de la Conquête militaire. On trouve chez Ernest Renan, au chapitre
13 de sa Vie de Jésus, des informations très complètes sur les Saducéens, fondateurs de la secte
dont l'un des membres sera, des siècles plus tard, le Zaduc de Côrdoba du roman. Les Saducéens,
nous dit Renan, étaient «des zélateurs laïques très exaltés (...) membres de cette aristocratie
incrédule qui s'était formée autour du temple, vivait de l'autel, mais en voyait la vanité.» Un autre
passage est encore plus éclairant :
La classe sacerdotale s'était séparée à tel point du sentiment national et de la grande direction
religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de "Saduceen" qui désigna d'abord simplement un
membre de la famille sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de matérialiste et d'épicurien
(c'est nous qui soulignons).
Que la secte, dans son avatar du XVIe siècle, soit vouée au rite de la gesticulation, et que les
déserteurs rencontrent au cours de leur périple des Indiens adorateurs de Cabracan et
gesticulateurs eux-mêmes, voila bien une de ces surprises dont l'histoire - ou Asturias - ont le
secret. En tout cas, l'occasion était trop belle pour ne pas profiter de cette coïncidence en fondant
sur elle une illustration du syncrétisme hispano-indien, mais d'une façon détournée encore une fois,
puisque cette fois c'est le "dieu" lui-même qui décide, in fine, d'abandonner ses sectateurs pour
fusionner avec le dieu indigène des tremblements de terre. Ici encore se manifeste l'ironie
destructrice d'Asturias, qui pervertit le processus habituel, à double effet, du syncrétisme provoqué :
l'histoire nous apprend que les religieux espagnols se servirent des croyances indiennes pour
imposer le Dieu et le panthéon des chrétiens, mais que les Indiens, moins dupes qu'ils ne le
laissaient croire, assimilaient purement et simplement ces nouveaux saints à leurs propres dieux.
Dans le roman, de la même façon, les Espagnols tentent de faire adorer la statue de leur idole en
prétendant qu'elle est une représentation de Cabracan. Mais contrairement aux franciscains et
autres dominicains de la conquête spirituelle, eux ne se servent de leur dieu qu'à des fins lucratives,
fascinés qu'ils sont par le petit lac regorgeant d'émeraudes au bord duquel ils veulent édifier un
temple à leur idole. Ils seront donc victimes de leur propre piège, et mourront abandonnés par leur
dieu. C'est qu'ils l'avaient sculpté à leur image, et que Maladrôn-Gestas en a été offensé, lui qui était
un beau jeune homme épris d'hellénisme: le moins qu'on puisse dire est
 
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que ce n'est pas le cas de ses adorateurs. La leçon est claire, et elle apparaît en toutes lettres au
chapitre XXV :
Otra razon dieron los fariseos cuando pidieron la crucifixion del justo. Vosotros queréis ver
crucificado a este por razones estéticas. No es el que tenéis enfrente, por mucho que sea el mismo,
el que os hace créer, si no esta colgado de la cruz. Es la imagen, tal y como vosotros la concebis, la
que da nacimiento a la creencia.22
Maladrôn-Dieu a reconnu les siens et, coup de théâtre, ce ne sont pas les Espagnols, mais les
Indiens cabracanides. Superbe revanche pour les vaincus.
«On peut violer l'histoire, a condition de lui faire un enfant», répondit fièrement Alexandre Dumas,
dit-on, à une dame qui lui reprochait d'en prendre a son aise avec la réalité historique. Dans
Maladrôn, Asturias se sert de façon souvent jubilatoire - la jouissance qu'il éprouve à écrire est
perceptible derrière chaque mot - de la liberté de l'artiste, qu'il met au service d'un combat acharné
mené sa vie durant pour l'éclosion d'une Amérique prête à reconnaître son double héritage culturel.
Il montre ici que tous les dieux sont égaux, car ils sont pour lui des créations des hommes. Sa verve
iconoclaste s'en donne à cœur joie dans une entreprise de destruction des "valeurs" espagnoles
ayant présidé a la conquête, en valorisant au contraire les mythes indigènes, dignes de respect car
ils sont fondés sur des croyances désintéressées. Prêtons-lui pour finir, en les lisant comme une
métaphore de cette improbable Amérique métisse pour laquelle il a plaidé à longueur de son œuvre,
les paroles qu'il met dans la bouche d'Angel Rostro :
- j Fabula verdad, que hay fabulas verdaderas y otras que son mentiras ! j Fabula verdad son estas
Indias, islas y tierra firme en que estamos ! Antes que la saeta os hiriera el lagrimal teniais a mentira
que por allî fluian y comunicâbanse los ojos. j Tôqueme a mi descubrir el lagrimal por donde los dos
mares fluyen, se penetran, se juntan, mezclan sus sales, funden sus colores, reûnen sus peces,
aûnan sus corrientes, la del Norte babosa de zargasos, la del Sur amorosa de especias î23
Jean-Marie SAINT-LU
 
MALADRÔN : REFLEXIONS SUR UN DETOURNEMENT CULTUREL 195
NOTES
(I) C'est pourquoi le titre de la traduction française, si heureux en lui-même, nous semble un peu
réducteur par rapport au titre original (cf. Le larron qui ne croyait pas au ciel, traduction de Claude
Couffon, Paris, Albin Michel, 1970, et Points Seuil, n°505)
(2)Maladrôn, éd. Losada-Alianza Très, 1984, p. 82. (3) Ibid., p. 146. (4)Ibid., pp. 111-112.
(5) Cf. Dorita Nouhaud, La brûlure de cinq soleils, Limoges, PULIM, 1991, p. 119.
(6) Toujours selon D. Nouhaud, op. cit., p. 120.
(7) Miguel Angel Asturias, El Alhajadito, Buenos Aires, Losada, 4e éd. 1974, p. 26.
(8) Ibid, pp. 42-43.
(9) Ibid. p. 51. C'est nous qui soulignons.
(10) Miguel Angel Asturias, Mulata de tal, Buenos Aires, Losada, 3e éd., 1968, p. 201.
(II) Giuseppe Bellini, "El laberinto mâgico de Miguel Angel Asturias", in Papeles de Son Armadans,
Num. CLXXXV-VI, Agosto-setiembre MXMLXXI, Madrid-Palma de Mallorca, p. 204.
(12) Un autre personnage du roman, Angel Rostro, est ainsi montré suspendu aux branches d'un
arbre, en train de déféquer, ce qui lui permet de proférer, en situation réelle, et au sens propre, l'un
des jurons les plus expressifs de la langue espagnole (ch. XV). Quant à Antolinares, rappelons qu'il
souffre d'hémorroïdes.
(13) II serait sans doute très intéressant de faire un rapprochement avec le fait que pour les
civilisations précolombiennes, du moins celles du Mexique et de l'Amérique centrale, l'or et l'argent
étaient considérés comme les excréments des dieux. En nahuatl ancien, par exemple, l'argent se dit
iztac teocuitlatl, "blanc excrément des dieux", et l'or coztic-teocuitlatl, "jaune excrément des dieux".
Ces renseignements nous ont été donnés par Georges Baudot, qui nous indique aussi que les
chroniques indigènes de l'époque offrent des évocations destructrices des Espagnols et de leur
cupidité, en particulier en les décrivant avec mépris en train de piller les trésors impériaux, activité
qui fait d'eux de véritables animaux grotesques. On peut se reporter à ce sujet, à G. Baudot et T.
Todorov, Récits aztèques de la Conquête, Le Seuil.
(14) Mulata de tal, p. 201.
(15) "... mi no vela Maladrôn, el mal ladrôn que no creia en el cielo. En ella intento el anâlisis del
mestizaje, pero no del mestizaje humano, sino del de las culturas.", déclaration de Miguel Angel
Asturias in Camilo José Cela, «Mi amigo el escritor», Papeles de Son Armadans, n° cite, p. 127.
(16) Sur ce dernier point, cf. notre article "Maladrôn : le rire de la première aurore", in Studi di
Letteratura ispano-americana, 7, Milan, Cisalpino-Goliardica, 1976, reprise pour l'essentiel dans
notre étude «Des noces océanes : le thème du métissage dans Maladrôn», Co-textes, n° 7,
Montpellier, Université Paul-Valéry, nov. 1984, pp. 131-144. Mais le travail le plus éclairant, de ce
point de vue, nous semble bien être l'article d'Amos Segala, «Asturias entre demonios cristianos y
mayas», Papeles de
 
196 Jean-Marie SAINT-LU
Son Armadans, n° cité, pp. 391-400, auquel nos propres études doivent beaucoup. Cet article a
malencontreusement été omis dans la Bibliographie officielle de l'Agrégation 93, omission bien
involontaire dont nous sommes responsable .
(17) "Angel Rostro, Duero Agudo, Quino Armijo y Bias Zenteno, perdieron la huella de sus
companeros, sus caballos y aparejamientos, por haberse apartado de ellos..." Mcdadrôn, p. 61 C'est
nous qui soulignons.
(18) Cf. G. Bellini, art. cité, p. 221, où l'auteur se réfère à une conversation privée avec Asturias.
(19) p. 12.
(20) p. 94 C'est nous qui soulignons.
(21) II n'est pas interdit d'y voir un souvenir du "Cara de Angel" de El Senor Présidente.
(22) p. 178. C'est nous qui soulignons.
(23) Maladràn, p. 39.