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Enzo Traverso:

Paul Celan et la poésie de la


destruction
in "L'Histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et les intellectuels" ISBN 2-204-05562-X © Les
Éditions du Cerf 1997

« Du dedans de la langue-de-mort »


L'oeuvre poétique de Celan semble s'inscrire, avant la lettre, contre les thèses d'une
prétendue « incommunicabilité » ou « indicibilité » de l'anéantissement. Depuis la fin de la
guerre, sa courte vie ne fut qu'une longue souffrance, qu'un chemin douloureux à la
recherche des mots pour dire la brisure d'Auschwitz. Sa déportation dans un camp de
travail et la perte de ses parents, engloutis dans l'univers concentrationnaire nazi,
produisirent une fracture insurmontable dans son existence qui ne put être supportée,
pendant vingt-cinq ans, que par un travail forcené d'écriture, par un besoin presque
biologique d'expression1, au-delà des limites de la langue et des apories de la raison.
L'extrême difficulté d'approche de sa poésie tient, tout d'abord, à l'originalité d'une
recherche lexicale qui puise à plusieurs idiomes, qui exploite tout le spectre des possibilités
sémantiques des mots, qui n'hésite pas, si nécessaire, à en forger de nouveaux, qui invente
une nouvelle langue du deuil à la fois universelle et irréductiblement personnelle, « un
chant aux limites extrêmes de l'orphisme -- a écrit Claudio Magris -- qui descend dans la
nuit et dans le royaume des morts, qui se dissout dans l'indistinct murmure vital, et brise
toute forme, linguistique et sociale, pour trouver le mot de passe magique qui ouvre la
prison de l'Histoire2 ».

Un lecteur parmi les plus attentifs et profonds de l'oeuvre de Celan, George Steiner, a
écrit que peut-être la seule langue par laquelle on puisse vraiment pénétrer l'énigme
d'Auschwitz c'est l'allemand, c'est-à-dire en écrivant « du dedans de la langue-de-mort elle-
même3 ». Quoique discutable en termes absolus -- après Antelme, Levi et des poètes de
langue yiddish --, cette remarque définit assez précisément la démarche de Celan. Le but de
ce dernier n'a jamais été celui de « comprendre » au sens philosophique ou historique du
terme -- le verbe verstehen n'appartient pratiquement pas à son vocabulaire -- mais plutôt
celui de saisir, de restituer par les mots le sens d'une déchirure de l'histoire à partir de la
souffrance qui a marqué ses victimes. Or, tout en puisant à la richesse de son bagage
culturel de Juif de Bucovine, à la croisée de plusieurs langues et cultures, il a choisi de faire
de l'allemand sa langue d'expression poétique, parfaitement conscient de toutes les
conséquences qu'une telle posture impliquait tant sur le plan de l'élaboration que sur le plan
de la réception de son oeuvre.

Ce choix fut explicitement formulé à plusieurs reprises, notamment au début de son


activité d'écrivain, lorsque la possibilité d'une adoption de la langue roumaine n'était pas
encore complètement exclue (en 1946, il compose des poèmes et traduit Kafka en
roumain). En 1948, peu après avoir quitté Bucarest pour Vienne, il se définit par la formule
de « triste poète de la langue teutonique4 ». Quelques mois plus tard, au moment où il
s'installe définitivement à Paris, sa fidélité à la langue allemande est réaffirmée dans une
lettre à ses amis de Roumanie : « Il n'y a rien au monde qui puisse amener un poète à cesser
d'écrire, même pas le fait qu'il soit juif et l'allemand la langue de ses poèmes » (ibid., p. 56).
Le sens de cette fidélité est précisé, à la même époque, dans une lettre à ses familiers
émigrés en Israël : « Peut-être suis-je l'un des derniers qui doivent vivre jusqu'au bout le
destin de la spiritualité juive en Europe » (ibid., p. 57).