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COUR D'APPEL

CANADA
PROVINCE DE QUÉBEC
GREFFE DE MONTRÉAL

No: 500-09-001357-953
(500-05-001438-892)

DATE: 13 MARS 2001


___________________________________________________________________

EN PRÉSENCE DE: LES HONORABLES MARC BEAUREGARD J.C.A.


MARIE DESCHAMPS J.C.A.
MICHEL ROBERT J.C.A.
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PIERRETTE MONTAMBAULT
et
FRANÇOIS MONTAMBAULT,
APPELANTS / INTIMÉS INCIDENTS - (demandeurs en reprise d'instance)
et
JACQUES MONTAMBAULT,
(demandeur)
c.
HÔPITAL MAISONNEUVE-ROSEMONT,
INTIMÉ / APPELANT INCIDENT - (défendeur)
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ARRÊT
___________________________________________________________________

[1] LA COUR statuant sur les pourvois principal et incident contre un jugement de la
Cour supérieure du district de Montréal prononcé le 31 juillet 1995 par l'honorable Paul
P. Carrière qui accueillait en partie l'action des appelants et condamnait l'intimé à payer
aux appelants la somme de 54 092,56 $ avec les intérêts, l'indemnité et les dépens;

[2] Après étude du dossier, audition et délibéré;

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[3] Pour les motifs exprimés dans l'opinion de la juge Deschamps auxquels souscrit le
juge Robert;

[4] REJETTE avec dépens le pourvoi principal;

[5] ACCUEILLE en partie sans frais le pourvoi incident et réduit à 18 332,72 $ le


montant de la condamnation.

[6] Pour les motifs exprimés dans son opinion, le juge Beauregard aurait rejeté sans
frais le pourvoi principal, accueilli sans frais le pourvoi incident et réduit la
condamnation à 53 000 $.

________________________________
MARC BEAUREGARD J.C.A.

________________________________
MARIE DESCHAMPS J.C.A.

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MICHEL ROBERT J.C.A.

Me Denis Boudrias, Me Guy Chaput


Boudrias, Panet-Raymond
Avocats des appelants

Me Luc Bigaouette
Desjardins Ducharme
Avocats de l'intimé

Date d'audience: 11 mai 2000


Domaine du droit: RESPONSABILITÉ
ADMINISTRATIF (DROIT)

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OPINION DE LA JUGE DESCHAMPS


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[7] Un hôpital est-il à l'abri des poursuites lorsqu'il suspend les privilèges de pratique
d'un médecin ou, plus généralement, dans quelles circonstances un corps public peut-il
être tenu aux règles de la responsabilité civile extracontractuelle?

[8] Devenu omnipraticien en 1977, le docteur Jacques Montambault détient des


privilèges de pratique au Centre hospitalier Maisonneuve-Rosemont (C.H.M.R.). Il
s’intéresse à la gériatrie. Le 10 février 1986, bien qu’il ne détienne pas de certificat
dans cette spécialité, il est nommé chef du service d’évaluation gériatrique. Le 11
novembre 1986, il est confirmé dans ce poste pour une période de deux ans se
terminant le 31 décembre 1988. Il a peu de contacts avec les malades. Il s’occupe
surtout de l’aspect théorique de la gériatrie et de l’organisation d’un congrès de
gérontologie.

[9] Après plusieurs plaintes du personnel par suite d’incidents inacceptables survenus
depuis décembre 1986, le docteur Jean Duckett, chef du département de médecine
générale du C.H.M.R., le 11 décembre 1987, propose au docteur Montambault de
prendre un congé avec solde et de consulter un psychiatre pour une évaluation. En
janvier 1988, le docteur Jacques Gagnon, psychiatre, voit le docteur Montambault. Il
note une personnalité narcissique et de type limite (borderline). Il remarque aussi que
le docteur Montambault ne reconnaît pas ses problèmes de comportement et qu’il
serait imperméable à une psychothérapie.

[10] En février 1988, après plusieurs rencontres, le docteur Duckett demande au


docteur Montambault de démissionner, ce que ce dernier refuse de faire. Peu après, le
docteur Raymond Barcelo, président du Conseil des médecins, dentistes et
pharmaciens (C.M.D.P.) conseille au docteur Montambault de prendre congé, ce qui
est aussi refusé par ce dernier. Le docteur Montambault est alors avisé que des
mesures disciplinaires seront probablement prises contre lui.

[11] Le 11 mars 1988, après consultation avec le directeur général du C.H.M.R.,


monsieur Claude Desjardins, le docteur Barcelo décide de suspendre d'urgence les
privilèges de pratique du docteur Montambault. Cette décision est expliquée par
monsieur Desjardins qui relate que, devant le comportement du docteur Montambault,
il a été décidé de prévenir plutôt que d’attendre qu’une crise ne se produise. La
suspension d'urgence est ratifiée le 14 mars 1988 par le conseil d'administration du
C.H.M.R.

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[12] Au début de juin 1988, monsieur Desjardins propose au docteur Montambault de


réorienter sa pratique vers le département de santé communautaire. Selon monsieur
Desjardins, comme le docteur Montambault n’a ni les aptitudes d’un clinicien ni celles
d’un gestionnaire, il est souhaitable qu’il puisse se faire valoir dans un département où
il ne rencontre pas de patients et où il n’a pas à diriger une équipe. Le docteur
Montambault refuse cependant la proposition; il estime que sa crédibilité sera affectée
dans le milieu de la gériatrie s’il ne conserve pas son titre de chef de service en
gériatrie.

[13] Le 13 juin 1988, le comité de discipline entend une plainte portée contre le
docteur Montambault. Après avoir rencontré les nombreux témoins et étudié deux
expertises, l’une faite à la demande du C.H.M.R. et l’autre émanant d’un psychiatre
retenu par le docteur Montambault, le comité de discipline, tout en reconnaissant
l'existence de troubles psychiatriques ou de personnalité, recommande que soit
annulée la suspension des privilèges de pratique du docteur Montambault.

[14] Le 15 juin 1988, le C.M.D.P. recommande à son tour au conseil d’administration


du C.H.M.R. d’annuler la suspension des privilèges de pratique. Le C.M.D.P. approuve
cependant la destitution comme chef de service et recommande que la réintégration se
fasse au département de santé communautaire.

[15] Le 27 juin 1988, le conseil d’administration entend les observations du docteur


Montambault et de son avocat. Le procès-verbal indique qu’il ressort des
commentaires de ces derniers que la seule décision qui pourrait satisfaire le docteur
Montambault est sa réintégration à titre de chef du service d’évaluation gériatrique. Le
conseil d’administration s’y refuse, le destitue de son poste de chef de service et
révoque ses privilèges de pratique.

[16] Le même jour, soit le 27 juin 1988, le docteur Montambault est informé qu’il a
échoué à l’examen oral clinique de gériatrie de la Corporation professionnelle des
médecins du Québec.

[17] En juillet 1988, le docteur Montambault se pourvoit contre la suspension de ses


privilèges de pratique devant la Commission des affaires sociales (C.A.S.). La
destitution comme chef de service n’est pas sujette à révision.

[18] À compter du 15 juillet 1988, sur les conseils de son avocat, le docteur
Montambault accepte de suivre une thérapie.

[19] Pendant l’été 1988, le docteur Montambault travaille à temps partiel dans
différents centres. Au début de septembre 1988, il est exclu du comité organisateur du
congrès de gérontologie.

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[20] En octobre 1988, il postule comme directeur du programme de gériatrie à


l’hôpital Douglas. Sa candidature comme directeur n’est pas retenue, mais il est invité
à faire partie de l’équipe comme praticien, ce qu’il refuse.

[21] À l’automne 1988, sa santé se détériore. Il est hospitalisé pendant plus d’un
mois au début 1989. Le 6 février 1989, il poursuit le C.H.M.R., lui reprochant d’être la
cause de ses problèmes.

[22] Le 20 septembre 1989, la C.A.S. annule la suspension d’urgence au motif qu’il


n’y avait pas de risque pour la santé et la sécurité des patients. Elle infirme la décision
révoquant les privilèges du docteur Montambault. Elle la remplace par une suspension
de trois mois, soit du 27 juin au 27 septembre 1988. Elle estime que le docteur
Montambault a fait preuve d’inconduite, mais que le problème était plus psychiatrique
que disciplinaire. Elle précise qu’elle n’a pas à tenir compte de la capacité du docteur
de reprendre le travail après la suspension. Pour elle, la sanction disciplinaire, seul
point sur lequel elle a compétence, ne doit pas être plus sévère du fait de l’incapacité
possible résultant d’une maladie psychiatrique.

[23] Le C.H.M.R. demande la révision judiciaire de la décision. Le 13 août 1990, la


Cour supérieure rejette la demande.

[24] Le 4 octobre 1990, l’avocat du docteur Montambault demande au C.H.M.R. de le


réintégrer mais de le considérer en congé de maladie, ce qui est refusé. Le docteur
Montambault n’est pas en mesure de travailler. Il est hospitalisé à de nombreuses
reprises.

[25] Le 29 avril 1993, le docteur Montambault se suicide. Sa mère et son frère


reprennent l’instance.

[26] Deux thèses s’affrontent en ce qui a trait à la cause des problèmes du docteur
Montambault.

[27] Selon le docteur Denis Morrison, témoignant pour le docteur Montambault, la


suspension d’urgence du 11 mars 1988, la révocation des privilèges hospitaliers et la
signification de la requête en révision judiciaire sont les facteurs qui ont provoqué la
dépression et l’effondrement du docteur Montambault.

[28] Pour le docteur Pierre Y. Létourneau, témoignant pour le C.H.M.R., les résultats
des tests sont caractéristiques d’une dysfonction cérébrale plutôt que d’un problème de
santé mentale. Selon lui, la structure de personnalité très détériorée qui existait bien
avant les événements survenus en 1988 constitue la cause probable du renvoi du
docteur Montambault du C.H.M.R.

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[29] Le docteur Lionel Béliveau, psychiatre, témoigne aussi à la demande du


C.H.M.R. Il diagnostique un trouble grave de personnalité narcissique qui paraît plus
important en raison de la présence concomitante d'un trouble de personnalité limite.
Selon lui, bien que la suspension d’urgence ait pu provoquer des blessures
narcissiques, la destitution comme chef de service et la terminaison de ses fonctions au
comité organisateur du congrès de gérontologie sont beaucoup plus graves. Les
problèmes psychiatriques sont personnels et n’ont pas été causés par la suspension
des privilèges.

[30] Le juge de la Cour supérieure accepte l’opinion du docteur Béliveau pour ce qui
est de la source des problèmes du docteur Montambault. Il estime par contre que le
docteur Barcelo, président du C.M.D.P., a agi avec négligence lors de la suspension
d’urgence en ne faisant pas enquête pour déterminer s'il y avait vraiment urgence et en
ne dévoilant pas au docteur Montambault toutes les allégations à son sujet, ni les
intentions du C.H.M.R. Le C.H.M.R., en ratifiant la décision du docteur Barcelo,
devenait responsable au même titre que ce dernier.

[31] Quant à la révocation des privilèges du docteur Montambault, le juge conclut


qu'il y a aussi faute du conseil d'administration du fait d'avoir permis, lors de sa réunion
du 27 juin 1988, que l’avocat du C.H.M.R. fasse une présentation hors la présence du
docteur Montambault et de son avocat. De plus, le conseil n'a pas motivé sa décision
de suspendre définitivement les privilèges du docteur Montambault, provoquant ainsi
un appel à la C.A.S. Enfin, le conseil d'administration a commis une faute en ne
réintégrant pas le docteur Montambault après la décision de la C.A.S. Le juge
reproche implicitement au C.H.M.R. d’avoir privilégié la voie disciplinaire par opposition
à une solution prévue par l'article 48 du Code des professions, L.R.Q. c. C-26,
(problème psychique incompatible avec l’exercice de la profession).

[32] Prenant en considération l’état de santé mentale du docteur Montambault, le


juge de la Cour supérieure conclut que le docteur Montambault aurait dû suivre des
traitements et qu’il n’aurait pu travailler à temps complet pendant la suspension
d’urgence. Selon son évaluation, le C.H.M.R. n’est donc redevable que de la moitié de
la rémunération qu'aurait touchée le docteur Montambault pendant la période de
suspension d’urgence, soit 12 400,22 $.

[33] Selon le juge, pour la période postérieure à la suspension établie par la C.A.S.,
du fait que le docteur Montambault n’était pas en état de travailler, le C.H.M.R. ne doit
aucune indemnité en relation avec son manque à gagner. Selon lui, la dégradation de
l'état du médecin n'est pas liée à la révocation de ses privilèges de pratique, mais
plutôt à sa destitution comme chef du service d'évaluation gériatrique et à son
remplacement au sein du comité organisateur du congrès de gérontologie, décisions
qui ne peuvent être reprochées au C.H.M.R.

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[34] La Cour supérieure rejette la réclamation de 300 000 $ pour troubles et


inconvénients, estimant qu’aucune preuve adéquate n’a été présentée. Une somme de
3 000 $ sur les 200 000 $ demandés est accordée à titre de douleurs et souffrances
physiques et morales en relation avec la faute du C.H.M.R.

[35] Le docteur Montambault réclamait le remboursement des frais légaux de


35 759,84 $ liés à sa représentation devant les instances administratives et devant la
Cour supérieure pour la révision judiciaire. Ils ont été accordés. Les honoraires
d’experts ont cependant été réduits de 41 777,66 $ à 3 156,25 $.

[36] La réclamation de 50 000 $ pour dommages exemplaires est refusée en raison


de l’absence de preuve du caractère intentionnel ou malicieux des gestes ou
omissions.
******

[37] Les appelants se pourvoient. Ils signalent qu’ils acceptent les conclusions de
fait de la Cour supérieure. Ils plaident que la faute ayant été constatée, les dommages
auraient dû être accordés dans leur totalité parce que les gestes de l’hôpital ont affecté
une victime vulnérable (théorie du thin skull).

[38] Le C.H.M.R. forme un appel incident. Il plaide que, comme organisme quasi
judiciaire, il jouit d’une immunité et ne peut être condamné à payer une indemnité en
relation avec des décisions prises de bonne foi.

[39] Puisque l’appel incident vise à faire échec à la responsabilité, il convient d'en
disposer avant de traiter de l'indemnité.

*****

1. Le lien de droit entre le C.H.M.R. et le docteur Montambault

[40] Pour bien cerner le débat, il est utile de mentionner que, si à première vue le
litige présente des similitudes avec un congédiement, le contexte particulier de la
relation entre le professionnel et l’établissement hospitalier impose certaines
distinctions, d’autant plus que si la C.A.S. constitue le forum d’appel des décisions des
conseils d’administration des hôpitaux, elle ne dispose d’aucun pouvoir de réparation.
Il faut donc définir la relation juridique entre l’hôpital et le médecin car cette
caractérisation influencera la détermination de la responsabilité de l’hôpital face au
médecin.

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[41] En vertu de la Loi sur les Services de santé et services sociaux, L.R.Q. 1977,
c. S-5 (L.S.S.S.S.), alors applicable, le médecin ne fait pas partie du personnel
hospitalier (dernier alinéa de l'article 1 L.S.S.S.S.). L’hôpital est cependant l’organisme
qui accorde au médecin des privilèges de pratique dans un établissement donné
(article 129 L.S.S.S.S. et article 86 du Règlement sur l'organisation et l'administration
des établissements, R.R.Q. 1981, c. S-5, r. 3.01 (Règlement). Le médecin est
rémunéré par la Régie d’assurance-maladie du Québec (R.A.M.Q.) à qui il facture, soit
à l’acte (article 22 de la Loi sur l'assurance-maladie, L.R.Q., c. A-29 (L.A.M.), soit à la
vacation (art. 17.03 de l'Entente entre la R.A.M.Q. et la Fédération des médecins
omnipraticiens du Québec). Le docteur Montambault était rémunéré à la vacation. La
R.A.M.Q. n’est concernée ni par le processus disciplinaire des articles 131 L.S.S.S.S.
ou 110 du Règlement ni par la démarche médicale à laquelle le juge de la Cour
supérieure a fait allusion en mentionnant l’article 48 du Code des professions. Si le
médecin ne fournit pas de prestation, que ce soit parce qu’il est en vacances ou parce
qu’il en est incapable, ni la R.A.M.Q., ni l’hôpital ne sont responsables de sa
rémunération. Il ne bénéficie d’aucun des avantages sociaux qui sont courants dans
un contrat de travail. Le médecin doit lui-même se pourvoir d’assurances pour
compenser l’absence de revenu.

[42] Comme chef de service, le docteur Montambault ne bénéficiait d’aucune


rémunération additionnelle. Il n’était pas un cadre de l’établissement.

[43] En accordant des privilèges de pratique à son établissement, le conseil


d’administration autorise le médecin à facturer la R.A.M.Q. pour des services qui y sont
dispensés. Il s’agit en quelque sorte pour le médecin d’un permis d'exercer sa
profession dans le centre hospitalier.

[44] La relation entre le médecin et le centre hospitalier n'est pas de la nature d'un
contrat de travail, tel que l'a affirmé notre Cour dans l'arrêt Lafrance c. Hôpital St-Luc,
[1980] R.J.Q. 497. Le médecin ne peut avoir de recours en responsabilité contractuelle
contre l'hôpital.

[45] Bien que le recours ne puisse se situer sur le plan contractuel, il faut, par
ailleurs, examiner si un exercice fautif des pouvoirs du conseil d’administration du
C.H.M.R. peut entraîner sa responsabilité sur le plan extracontractuel dans les
présentes circonstances.

[46] Le juge de la Cour supérieure conclut que, lors d'une suspension d'urgence en
vertu de l’article 110 du Règlement, la personne en autorité accomplit une fonction à la
fois administrative et quasi judiciaire. Lorsqu’il tient l’hôpital responsable, il ne fait état
d'aucune protection dont pourrait bénéficier le C.H.M.R.

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[47] Le C.H.M.R. invoque une immunité attachée à la nature des fonctions exercées
à l'occasion des décisions contestées par les appelants. Selon le C.H.M.R., les
fonctions seraient de nature quasi judiciaire et, en l'absence de mauvaise foi, elles ne
pourraient pas fonder une poursuite en dommages.

2. La défense d’immunité et la qualification de la fonction

[48] Traditionnellement, les tribunaux canadiens ont distingué les fonctions quasi
judiciaires des simples fonctions administratives. Selon cette approche, les organismes
exerçant des fonctions quasi judiciaires bénéficient d’une immunité les protégeant des
poursuites sauf au cas de mauvaise foi : Morier et Boily c. Rivard, [1985] 2 R.C.S. 716;
Harris c. The Law Society of Alberta, [1936] R.C.S. 88; Royer c. Migneault, [1988]
R.J.Q. 670 (C.A.); Patrice GARANT, Droit administratif, Vol. 2, Le contentieux, 3è
édition, E. Yvon Blais, 1991, p. 517. Cette immunité n’est pas reconnue aux
organismes administratifs qui n’exercent pas des fonctions quasi judiciaires et qui ne
bénéficient pas d’une protection législative - comme celle accordée par la Loi sur les
commissions d’enquête, L.R.Q. c. C-37, par exemple.

[49] La qualification d'une fonction comme administrative ou quasi judiciaire a


cependant été délaissée pour les fins de l'application des règles d’équité procédurale:
Baker c. Canada, [1999] 2 R.C.S. 817; 2747-3174 Québec Inc. c. RPAQ, [1996] 3
R.C.S. 919; Knight c. Indian Head Sch. Div. No. 19, [1990] 1 R.C.S. 653; Syndicat des
employés de production du Québec et de l'Acadie c. Canada (Commission canadienne
des droits de la personne), [1989] 2 R.C.S. 879; Nicholson c. Haldimand-Norfolk Reg.
Police Commrs., [1979] 1 R.C.S. 311. Dans Nicholson, le juge en chef Laskin met en
lumière la fragilité de la distinction entre les fonctions en précisant que la nuance est
parfois si ténue qu’elle ne justifie pas de priver une partie du bénéfice des règles
d’équité procédurale lorsque l’application des décisions entraîne des conséquences
graves pour les personnes visées. Voici comment il l'exprime (à la p. 325) :

L’apparition de cette notion (obligation d'agir équitablement) résulte de la


constatation qu’il est souvent difficile, sinon impossible, de répartir les fonctions
créées par la loi dans les catégories judiciaire, quasi judiciaire ou
administrative ; de plus il serait injuste de protéger certains au moyen de la
procédure tout en la refusant complètement à d’autres lorsque l’application des
décisions prises en vertu de la loi entraînent les mêmes conséquences graves
pour les personnes visées, quelle que soit la catégorie de la fonction en
question.

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[50] La distinction entre les différentes catégories de fonctions a aussi été écartée
pour déterminer si une décision pouvait faire l’objet d’une révision judiciaire. Je
rappelle à ce sujet les propos du juge Gonthier dans 2747-3174 Québec Inc. c. RPAQ
(aux pp. 940-1) :

Le débat entourant cette distinction eut longtemps une grande importance en


droit administratif, et donna lieu à de nombreuses décisions de justice. Les
tribunaux supérieurs, en raison notamment de textes de loi le leur imposant, y
avaient ainsi recours afin d'identifier les actes pouvant être soumis au contrôle
judiciaire. La portée des règles de justice naturelle dépendait alors largement
d'une qualification du processus menant à la décision de l'organisme en cause.
La jurisprudence de notre Cour a cependant peu à peu délaissé cette
classification rigide, en établissant que le contenu des règles à suivre par un
tribunal dépend de toutes les circonstances dans lesquelles il opère, et non
d'une caractérisation des fonctions qu'il exerce.

[51] La distinction doit-elle survivre pour déterminer si l’organisme administratif


bénéficie de l'immunité face aux poursuites reliées à ses fautes?

[52] Déjà dans Nelles c. Ontario, [1989] 2 R.C.S. 170, le juge Lamer écartait
l'approche fondée sur la qualification des fonctions pour décider si un procureur de la
couronne bénéficie d'une immunité. Ainsi, après avoir étudié l'état du droit américain
qui, dans plusieurs affaires, avait adopté cette approche fonctionnelle, il émet l'avis
suivant (à la p. 189):

La position américaine, sous ses diverses formes, démontre l'impraticabilité


de l'approche fonctionnelle dans le domaine de l'immunité du poursuivant. À
mon avis, cette approche conduit à tracer des lignes de démarcation arbitraires
entre les diverses fonctions du poursuivant. Or, le tracé de ces lignes est rendu
presque impossible du fait qu'un bon nombre des fonctions en question sont
multidimensionnelles et ne peuvent pas être classées dans des catégories
déterminées. Il faut souligner en outre que, peu importe la façon dont on
caractérise telle ou telle fonction du poursuivant, elle n'en demeure pas moins
une fonction du poursuivant. Si l'on peut prouver qu'un poursuivant a agi sans
motif raisonnable et avec malveillance, les fonctions précises dont il s'acquittait
importent-elles vraiment? Je suis d'avis qu'avoir recours à la catégorisation
de fonctions pour déterminer l'étendue de l'immunité est une méthode qui
ne repose sur aucun principe et qui embrouille la question fondamentale:
celle de savoir si le poursuivant a fait preuve de malveillance. Si
l'immunité doit être restreinte, il faut le faire autrement qu'en traçant des
lignes de démarcation entre les fonctions quasi judiciaires et les autres
fonctions du poursuivant.

(gras ajouté)

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[53] La protection attachée aux actes de l'État dans l'exercice de son pouvoir exécutif
étant une source intarissable de conflits, il est facile de constater qu'il n'a pas été
suffisant de qualifier les fonctions exercées pour déterminer la responsabilité d'un
organisme donné. La qualification des fonctions est, à mon avis, inutile dans le
contexte de l’étude de la responsabilité d’un corps public. Cette qualification n’est
d’ailleurs pas celle qui est utilisée dans les autres pays de common law. Cependant,
avant d’étudier ce qui se fait dans ces pays, il est utile de faire un bref rappel des
règles applicables aux corps publics en droit québécois.

3. Le statut des corps publics en droit québécois.

[54] L'immunité, ici invoquée, trouve sa source dans notre droit constitutionnel. La
juge L'Heureux-Dubé dans R. c. Power, [1994] 1 R.C.S. 601 en retrace l'origine à
l'occasion d'une poursuite contre un procureur de la couronne:

Contrairement à la constitution américaine, aucune théorie générale du


«partage des pouvoirs» n'est énoncée dans la Loi constitutionnelle de 1867.
Toutefois, comme le professeur Peter W. Hogg le signale dans Constitutional
Law of Canada (3e éd. 1992), aux pp. 184 et 185, un tel partage des pouvoirs
existe en fait. Pour sa part, le juge en chef Dickson a écrit pour la Cour dans
l'arrêt Fraser c. Commission des relations de travail dans la Fonction publique,
[1985] 2 R.C.S. 455, aux pp. 469 et 470:

Il existe au Canada une séparation des pouvoirs entre les trois branches
de gouvernement — le législatif, l'exécutif et le judiciaire. En termes généraux,
le rôle du judiciaire est, il va sans dire, d'interpréter et d'appliquer la loi; le rôle
du législatif est de prendre des décisions et d'énoncer des politiques; le rôle de
l'exécutif est d'administrer et d'appliquer ces politiques. Il est évident qu'en
principe et en règle générale, les tribunaux ne devraient pas s'immiscer dans le
pouvoir discrétionnaire de la poursuite. Cela paraît clairement aller de pair avec
le respect du partage des pouvoirs et de la primauté du droit. Aux termes de la
théorie du partage des pouvoirs, le droit criminel relève du pouvoir exécutif.

(références additionnelles omises)

[55] Les hôpitaux sont des outils du pouvoir exécutif fournis par le pouvoir législatif.
Ils sont des créations statutaires ne disposant que des pouvoirs qui leurs sont conférés
par la loi. Comme corps publics, ils sont assujettis à la common law depuis l'Acte de
Québec (R.-U.) 14 Geo. III chap. 83, art. VIII, sauf en ce qui concerne la propriété et les
droits civils.

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[56] Dans Laurentide Motels c. Beauport (Ville), [1989] 1 R.C.S. 705, le juge Beetz,
pour la majorité, fait la genèse de la responsabilité d'une municipalité comme corps
public. Le juge Beetz trouve dans l'article 356 C.c.B.C. (modifié dans sa forme par le
Code civil du Québec mais non pour la substance, voir les articles 300 et 1376 C.c.Q.)
une confirmation de l'application du droit public aux municipalités. L’article 356
C.c.B.C. se lit comme suit:

356. Les corporations séculières se subdivisent encore en politiques et en


civiles. Les politiques sont régies par le droit public, et ne tombent sous le
contrôle du droit civil que dans leurs rapports, à certains égards, avec les autres
membres de la société individuellement.

Les corporations civiles étant par le fait de l'incorporation rendues personnes


morales ou fictives, sont comme telles, régies par les lois affectant les individus,
sauf les privilèges dont elles jouissent et les incapacités dont elles sont
frappées.

[57] Le texte de l'article 356 C.c.B.C. justifie, pour le juge Beetz, le rattachement aux
principes élaborés en common law:

L'article 356 C.c.B.-C. prévoit qu'en principe les corporations politiques


comme les corporations municipales sont régies par le droit public. Le droit civil
ne s'y applique qu'exceptionnellement. Le droit public du Québec a deux
sources, le droit écrit et la common law. Le sens des mots «à certains égards»
à l'art. 356 C.c.B.-C. pose donc un problème qu'il faut résoudre soit à l'aide
d'une disposition légale ou de la common law. Comme cette Cour l'a souligné
dans l'arrêt Adricon Ltée c. Ville d'East Angus, [1978] 1 R.C.S. 1107, à la p.
1120, qui traite des relations contractuelles d'une municipalité avec des
particuliers, la question est réglée par la loi puisqu'en vertu du par. 28(1)(3) de
la Loi sur les cités et villes une municipalité peut «contracter, transiger, s'obliger
et obliger les autres envers elle dans les limites de ses attributions». Aucune
disposition légale ne vise explicitement les relations délictuelles et quasi
délictuelles d'une municipalité avec des particuliers. Ici, la seconde source de
droit public, la common law «publique» qui existe actuellement, doit déterminer
à quels égards une corporation municipale relève du droit civil dans ses
relations avec les particuliers. Selon la common law, une corporation
municipale est assujettie, dans l'exercice pratique de ses pouvoirs
discrétionnaires, aux normes de conduite du droit privé. Au Québec, les
normes de conduite du droit privé sont énoncées dans le Code civil et plus
particulièrement aux art. 1053 et suiv. C.c.B.-C.

La symétrie entre la règle politique/exécution tirée de la common law


«publique» et l'opposition entre les rapports collectifs et les rapports individuels

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établie par l'art. 356 C.c.B.-C. n'est pas accidentelle. Lorsqu'une corporation
municipale exerce ses pouvoirs discrétionnaires pour répondre à des exigences
politiques, elle doit porter un jugement sur l'intérêt de l'ensemble de la
collectivité, et sa responsabilité envers l'ensemble de la collectivité passe par la
boîte de scrutin. Cependant, dès lors que la municipalité passe à l'exercice
pratique de ses pouvoirs, son incurie est susceptible de causer un préjudice
particulier à un membre individuel de la société, envers qui elle est responsable
devant les tribunaux.

[58] Les hôpitaux, corps publics, sont soumis au droit public. La L.S.S.S.S. ne traite
pas des relations extracontractuelles d'un centre hospitalier avec les médecins qui y
pratiquent. Seules les personnes chargées d'enquêter sur un établissement
bénéficient d'une immunité (L.S.S.S.S. art. 171). Aucune règle particulière ne déroge
donc au droit public pour ce qui est de l'immunité dont pourrait bénéficier le C.H.M.R..
Ce dernier sera assujetti à la common law publique et, exceptionnellement, au droit
privé, c'est-à-dire, au Québec, au droit civil québécois.

4. L’évolution de l’immunité aux États-Unis et en Angleterre

[59] Du droit public nous vient la distinction entre les actes discrétionnaires de
l’administration qui reposent sur des considérations de politique générale, sociale et
financière et les actes de pure exécution, distinction qu’auteurs et tribunaux recouvrent
sous le vocable policy/operation. Si, en apparence, la distinction policy/operation
semble simple, la revue des décisions sur le sujet révèle rapidement son insuffisance et
surtout le fait qu’elle relève probablement d’une interprétation historique erronée.

[60] Au Canada, la distinction est souvent attribuée à Lord Wilberforce qui l’a utilisée
dans Anns c. Merton London Borough Council, [1977] 2 All. E. R. 492. À la suite du
professeur Jean-Denis ARCHAMBAULT, La responsabilité extracontractuelle de l’État,
le politique et l’opérationnel., Éditions Yvon Blais, Cowansville, 1996, je note que la
distinction origine plutôt d’une analyse faite par la Cour suprême des États-Unis dans
Dalhelite v. U.S., 346 U.S. 15 (1953) d’une disposition du Federal Torts Act 28 U.S.C.
excluant

«any claim based upon an act or omission of an employee of the Government,


exercising due care, in the execution of a statute or regulation, whether or not
such statute or regulation be valid, or based upon the exercise or performance
or the failure to exercise or perform a discretionary function or duty on the part
of a federal agency or an employee of the Government, whether or not the
discretion involved be abused».

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[61] Dans cette affaire, le juge Reed énoncera la distinction qui sera reprise aux
États-Unis pendant les trente années qui suivront (à la p. 42) :

the decisions held culpable were all responsibly made at a planning rather than
operational level and involved considerations more or less important to the
practicability of the Government's fertilizer program.

[62] En 1984 et 1991, par les arrêts U.S. v. Varig Airlines, 467 U.S. 797 et U.S.C. v.
Gaubert, 111 S. Ct. 1267, la dichotomie policy/operation est écartée comme étant le
fruit d’un malentendu (Gaubert, à la p. 1275) :

The Court of Appeals misinterpreted Berkovitz [486 U.S. 531 (1988] and Indian
Towing [350 U.S. 61 (1955)] as perpetuating a nonexistent dichotomy between
discretionary functions and operational activities.

[63] La Cour suprême américaine, dans l’interprétation de l’exception, retient le


critère de la discrétion, sans référence ou analyse de la fonction politique ou
d’exécution (Gaubert à la p. 1275) :

A discretionary act is one that involves choice or judgment; there is nothing in


that description that involves choice or judgment; there is nothing in that
description that refers exclusively to policymaking or planning functions. Day-to-
day management of banking affairs, like the management of other businesses,
regularly requires judgment as to which of a range of permissible courses is the
wisest. Discretionary conduct is not confined to the policy or planning level.

[64] La Cour suprême des États-Unis n’a pas pour autant trouvé la recette à tous les
litiges mettant en question l’immunité de l’État. À preuve, les trois récents arrêts Alden
v. Maine, [1999] 111 S. Ct. 2240; Florida Prepaid Postsecondary Education Expense
Board v. College Savings Bank, [1999] 119 S. Ct. 2199 et College Savings Bank v.
Florida Prepaid Postsecondary Education Expense Board, [1999] 119 S. Ct. 2219
perçus, par certains commentateurs, comme discordants entre eux: Voir C.M.
VAZQUEZ «Sovereign Immunity, Due Process and the Alden Trilogy», Yale Law
Journal, V. 109, No. 8, [juin 2000] et R.C. HARTLEY, «The Alden Trilogy: Praise and
Protest», [printemps 2000] Harvard Journal of Law and Public Policy, v. 23, No. 2.

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[65] Il est tout de même intéressant de noter que les États-Unis ont, depuis
longtemps, abandonné le concept de l'immunité totale et réconcilié contrôle de la
légalité et réparation. La Cour Suprême américaine a retenu, dans Wood v. Strickland,
[1975] 420 V.S. 308, le test de la connaissance réelle ou imputée de la violation d'un
droit constitutionnel (« if he knew or should have known”). Le raisonnement sous-
jacent à cette responsabilité est très bien expliqué par l'auteur Kenneth F. WARREN
dans Administrative Law in the Political system, 2e ed. West Publishing Co., San
Francisco, 1988 (aux pp. 492 et 493):

Speaking for the majority, Justice Byron White ruled that the demonstration of
good faith does not alone guarantee the extension of immunity to public officials
if they were aware, or should have been aware, that their actions, even if within
the "outer perimeter" of their duties, would violate the constitutional rights of
those involved.

Public administrators, presumably qualified for the positions they hold, should
not be permitted to violate the constitutional rights of individuals, using
ignorance as an excuse if they are sued because of their unconstitutional
behavior. Should governmental administrators act in the absence of a basic
understanding of our constitutional rights? Can we advance as a free society if
we are unable to hold our public officials reasonably responsible to us for their
actions toward us?

[66] En Angleterre, dans l’arrêt Anns cité, à tort semble-t-il, comme source du test
policy/operation, Lord Wilberforce avait déjà signalé la faiblesse de la distinction, en
indiquant que le critère n’était qu’indicatif de la discrétion du corps public (à la p. 754) :

Most, indeed probably all, statutes relating to public authorities or public bodies,
contain in them a large area of policy. The courts call this 'discretion' meaning
that the decision is one for the authority or body to make, and not for the courts.
Many statutes also prescribe or at least presuppose the practical execution of
policy decisions: a convenient description of this is to say that in addition to the
area of policy or discretion, there is an operational area. Although this
distinction between policy area and the operational area is convenient, and
illuminating, it is probably a distinction of degree ; many « operational » powers
or duties have in them some elements of « discretion ». It can safely be said
that the more « operational » a power or duty may be, the easier it is to
superimpose upon it a common law duty of care.

[67] Après Anns, le Conseil privé a quelque peu mis le test en veilleuse, limitant la
portée de son arrêt de principe. Ainsi, en étudiant plusieurs arrêts du Conseil privé

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postérieurs à Anns, et je me limiterai à ceux des dix dernières années, il deviendra


évident que le test policy/operation ne peut, à lui seul, suffire pour déterminer si une
décision d’un corps public pourra être sanctionnée par le pouvoir judiciaire. Dans
Murphy v. Brentwood D.C. [1990] 2 All. E. R. 923, Lord Keith dit ce qui suit de Anns (à
la p. 923) :

The [Anns] decision is capable of being regarded as affording a measure of


justice, but as against that the impossibility of finding any coherent and logically
based doctrine behind it is calculated to put the law of negligence into a stage of
confusion defying rational analysis […] the precise extent and limits of the
liabilities which in the public interest should be imposed on builders and local
authorities are best left to the legislature.

[68] Puis, dans X.(minors) v. Bedfordshire C.C., [1995] 2 A.C. 633, Lord Browne-
Wilkinson préfère le test du « justiciable » à celui du policy/operation. Une décision
sera « justiciable » si elle ne peut se situer à l’intérieur de la discrétion accordée à
l’organisme administratif et si elle n’exige pas que le tribunal judiciaire se substitue à
l’organisme chargé d’évaluer les considérations d’ordre social, politique ou financier
sous-jacentes au processus décisionnel.

[69] Plus tard, dans Stovin v. Wise, [1996] A.C. 923, Lord Hoffman note que les
tentatives d'application de la distinction policy/operation par la Cour Suprême du
Canada dans Barratt c. District of North Vancouver, [1980] 114 D.L.R. (3d) 577; Just c.
British Columbia, [1989] 64 D.L.R. (4d) 689 et Brown c. British Columbia (Minister of
Transportation and Highways), [1994] 112 D.L.R. (4d) 1 démontrent l'insuffisance de la
distinction. Voici comment il s'exprime (à la p. 955):

I have to say that these cases seem to me to illustrate the inadequacy of the
concepts of policy and operation to provide a convincing criterion for deciding
when a duty of care should exist. The distinctions which they draw are hardly
visible to the naked eye.

[70] Le Conseil privé revient cependant à nouveau sur la question dans Barrett v.
Enfield London B.C., [1999] 3 All ER 193 pour discuter des éléments permettant de
cerner la sphère d'intervention des tribunaux. Selon Lord Slynn, le premier élément à
examiner est le contexte statutaire (à la p. 212):

Both in deciding whether particular issues are justiciable and whether if a duty of
care is owed, it has been broken, the court must have regard to the statutory
context and to the nature of the tasks involved.

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[71] Le deuxième élément à évaluer est l'étendue de la discrétion conférée à


l'organisme (à la p. 209):

Where a statute empowers an authority to take action in its discretion, then if it


remains within its powers, the authority will not normally be liable under the
statute, unless the statute so provides, or at common law. This, however, is
subject to the proviso that if it purports to exercise its discretion to use, or it
uses, its power in a wholly unreasonable way, it may be regarded as having
gone outside its discretion so that it is not properly exercising its power, when
liability in damages at common law may arise. It can no longer rely on the
statutory power or discretion as a defence because it has gone outside the
power.

[72] Puis, il note qu'il n'y a pas de barrière étanche entre les décisions politiques et
les décisions d'exécution (à la p. 211):

Policy and operational acts are closely linked and the decision to do an
operational act may easily involve and flow from a policy decision.

[73] Il en conclut que les tests «discrétion» - «policy/operation» ne peuvent être que
des guides et que la question ultime est celle de décider si la réclamation peut être
soumise aux tribunaux (à la p. 211):

Where a statutory power is given to a local authority and damage is caused by


what it does pursuant to that power, the ultimate question is whether the
particular issue is justiciable or whether the court should accept that it has no
role to play. The two tests (discretion and policy/operational) to which I have
referred are guides in deciding that question. The greater the element of policy
involved, the wider the area of discretion accorded, the more likely it is that the
matter is not justiciable so that no action in negligence can be brought.

[74] Ainsi, Lord Slynn, dans Barrett, rejoint, par la détermination finale de ce qui est
« justiciable » ou non, les propos de Lord Browne-Wilkinson dans X.(Minors). Les
tribunaux s'abstiendront de se saisir d'une affaire, ou en d'autres termes, ils concluront
à l'immunité du corps public, s'il ressort des dispositions statutaires applicables que
l'organisme n’est pas assujetti à des obligations ou des devoirs qui peuvent être
sanctionnés par les tribunaux ou si l'acte ou la décision se situe dans la sphère de

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discrétion de l'organisme. Si la démarche proposée dans Barrett semble laisser place


à la subjectivité et à l’imprécision (voir :Paul CRAIG et Duncan FAIRGRIEVE, «Barrett
Negligence and Discretionary power» , [hiver 1999] Public Law 626 et R. A.
BUCKLEY,«Negligence in the public sphere: is clarity possible», Northern Ireland
Legal Quarterly, v. 51, no. 1, [printemps 2000]), elle s’avère, à mon avis, réaliste. Elle
respecte la flexibilité requise dans l’évaluation des actes de l’administration.

5. La démarche canadienne et le rapprochement avec le contrôle de la


légalité

[75] La Cour suprême du Canada n’a, pour sa part, pas officiellement mis au rancart
les préceptes de Anns. Depuis son intégration dans Kamloops (Ville de) c. Nielsen,
[1984] 2 R.C.S. 2, jusqu’à Ingles c. Tutkaluk Construction Ltd., [2000] 1 R.C.S. 298 et
Martel Building Ltd. c. Canada 2000, C.S.C. 60 (30 novembre 2000), la distinction est
utilisée de façon constante. Cependant, comme le souligne Lord Hoffman dans Stovin,
la fragilité de la distinction ressort clairement des arrêts Barratt, Just et Brown de notre
Cour Suprême. En réalité, ces arrêts révèlent que la décision d’accorder l’immunité
dans un cas donné repose plus sur l’examen d’un ensemble de circonstances que sur
une qualification difficilement justifiable.

[76] J’estime que la démarche du Conseil privé dans X.(minors), démarche raffinée
dans Barrett, a le mérite d’être simple, lucide et conforme aux fondements de notre
droit public. La première étape, que constitue l’étude des dispositions statutaires, est
principalement utile pour évaluer le cadre d’exercice des pouvoirs du corps public. La
seconde étape, qui consiste en l’évaluation de la discrétion elle-même, fait appel à une
analyse de la décision en la replaçant dans son contexte factuel propre. Le niveau de
responsabilité du décideur est alors situé en relation avec la nature de la décision. Les
éléments de politique générale, sociale et financière sur lesquels la décision repose
doivent être étudiés. Même lorsqu’il s’agit d’un domaine ne faisant pas appel à la
pondération de sujets politiques, sociaux ou économiques, le tribunal doit jauger du
caractère raisonnable de l’exercice du pouvoir.

[77] À une extrémité, les décisions de pure politique ne pourront pas donner
ouverture à l’intervention des tribunaux parce que l’exécutif et non le judiciaire est
chargé d’évaluer les enjeux sociaux et économiques de la société. Lorsque le corps
public agit dans le cadre de sa discrétion, aucune intervention ne sera permise. Si le
corps public viole sa loi ou excède sa discrétion, il y aura en droit public ouverture à
intervention du pouvoir judiciaire. Lorsque, de l’exercice déraisonnable du pouvoir
exécutif, résulte un préjudice, les tribunaux pourront le sanctionner s’il y a faute au
sens du droit privé. S’il s’agit d’une décision ne reposant sur aucune discrétion, la
seule vérification à faire est celle du droit privé. Entre les deux extrêmes, l’évaluation

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de l’ampleur de la discrétion guidera l’intervention. Plus la discrétion sera importante,


plus la norme se rapprochera du déraisonnable.

[78] Ces étapes d'analyse permettent d'intégrer toutes les nuances qui sont
maintenant requises par la sophistication des actes administratifs. Cette approche
rappelle aussi le continuum utilisé pour décider de l'intervention des tribunaux pour le
contrôle de la légalité des décisions de l'État. Bien qu'une distinction nette ait été faite
dans notre droit entre ces deux motifs d'intervention, il demeure que dans les deux cas
il s'agit de relations entre l'État et le citoyen et que dans les deux cas, le citoyen
reproche à l'État un manquement à une obligation.

[79] La méthode d'analyse de la norme de contrôle précisée par Pushpanathan c.


Canada, [1998] 1 R.C.S. 982, ne peut être transposée intégralement mais il est
intéressant de noter que deux des étapes suggérées par le juge Bastarache dans cet
arrêt requièrent l'analyse des dispositions statutaires. C'est aussi l'une des étapes
suggérées pour la détermination de l'immunité. La deuxième étape, soit l’évaluation de
la discrétion, fait appel à des concepts analogues à ceux requis pour l'évaluation de
l'expertise du tribunal et de la nature de la question en litige.

[80] Je suggère donc que le concept du continuum dont se sert le droit administratif
pour le contrôle de la légalité soit aussi utilisé pour déterminer si, pour un acte ou une
décision donnée, un corps public sera exposé à l'intervention des tribunaux. D'ailleurs,
sans y recourir ouvertement, le juge Binnie, dans Des Champs c. C.S. FR. Prescott-
Russell [1999] 3 R.C.S. 281, à la p. 307 semble estimer que, dans le contexte de la Loi
sur l'immunité des personnes exerçant des attributions d'ordre public, L.R.O. 1990,
ch. P.38, la notion de continuum est utile à la détermination de l'immunité attachée aux
activités d'ordre public par rapport aux actes à caractère accessoire, incident ou privé.

[81] Dans le contexte de la recherche d’un équilibre entre la protection des droits
individuels à la réparation et la préservation de l’indépendance des décideurs
administratifs, qu’il s'agisse d'un employé municipal, d'un représentant du procureur
général ou d'un membre d’un conseil d’administration d’un hôpital, la distinction
traditionnelle entre une fonction quasi judiciaire et une fonction administrative doit être
écartée pour décider si un décideur donné bénéficiera de l'immunité. Une analyse plus
nuancée doit être retenue et le continuum applicable en matière de norme de contrôle
est ici approprié pour décider de l'intervention des tribunaux. Hormis une immunité
statutaire, plus les intérêts en jeu feront appel à des considérations de politique
générale, plus étanche sera l'immunité. Plus les éléments de décision seront
circonscrits par les dispositions statutaires, plus facile sera l’intervention des tribunaux.

[82] Une fois déterminée la possibilité d'intervenir en raison du caractère


déraisonnable d’une décision ou parce que l’acte ne se situe pas à l’intérieur de la

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discrétion accordée au corps public, il reste que le tribunal doit vérifier si l’acte en
question constitue une contravention à une norme civile.

6. La faute en droit civil québécois

[83] En droit civil québécois, comme le souligne le juge Beetz, dans Laurentide
Motels, la norme de conduite est celle du Code civil.

Au Québec, la question de savoir si, dans les circonstances d'une affaire, une
municipalité a violé la norme de conduite qui lui est imposée doit être
déterminée en fonction du «droit commun» du Québec, énoncé aux art. 1053 et
suiv. C.c.B.C. Ce principe a été presque unanimement reconnu par les
tribunaux du Québec qui, lorsqu'ils concluent qu'une municipalité peut être
tenue responsable du préjudice qu'elle a causé à un particulier, déterminent la
nature et l'étendue de cette responsabilité selon les dispositions du Code civil.

[84] Au moment des événements donnant lieu au présent pourvoi, cette norme était
aussi celle de l'article 1053 C.c.B.C. (maintenant 1457 sous le C.c.Q.):

Art. 1053. C.c.B.C. Toute personne capable de discerner le bien du mal, est
responsable du dommage causé par sa faute à autrui, soit par son fait, soit par
imprudence, négligence ou inhabileté.

Art. 1457. C.c.Q. Toute personne a le devoir de respecter les règles de


conduite qui, suivant les circonstances, les usages ou la loi, s'imposent à elle,
de manière à ne pas causer de préjudice à autrui.

Elle est, lorsqu'elle est douée de raison et qu'elle manque à ce devoir,


responsable du préjudice qu'elle cause par cette faute à autrui et tenue de
réparer ce préjudice, qu'il soit corporel, moral ou matériel.

Elle est aussi tenue, en certains cas, de réparer le préjudice causé à autrui par
le fait ou la faute d'une autre personne ou par le fait des biens qu'elle a sous sa
garde.

[85] Selon cette norme, une personne aura doit à la réparation si elle prouve une
faute, si elle a subi des dommages et si elle démontre qu'il y a un lien de causalité
entre la faute et le dommage. La faute sera appréciée en fonction de ce qu'aurait fait

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une personne raisonnable placée dans les mêmes circonstances (J.L. BAUDOUIN, La
responsabilité civile, Éd. Yvon Blais, 5e éd, 1998, p. 112 et s).

[86] Le fondement légal de la réparation que cherche le docteur Montambault ne


peut donc être trouvé ailleurs que dans le Code civil. De plus, la réparation ne peut
être accordée que par les tribunaux judiciaires puisque la C.A.S, contrairement aux
arbitres du travail ou à de nombreux autres organismes administratifs, ne possède pas,
dans le cas d’un appel d’une décision d’un conseil d’administration d’un hôpital, le
pouvoir d’ordonner le paiement d’une indemnité.

7. L’application aux faits de l’espèce

[87] Compte tenu de l’analyse que j’ai faite précédemment, je m’abstiendrai de


qualifier de façon formelle les fonctions exercées par le conseil d’administration lors
des décisions contestées. J’analyserai d’abord les dispositions statutaires, puis situerai
les deux décisions contestées en suivant le cheminement suggéré par le Conseil privé
dans Barrett pour terminer avec la question des dommages.

a) La L.S.S.S.S. et le Règlement

[88] Les dispositions pertinentes sont, à la L.S.S.S.S., les articles 131 et 132 :

131. Le conseil d'administration d'un centre hospitalier peut adopter des


mesures disciplinaires à l'égard d'un médecin, d'un dentiste ou d'un
pharmacien. Les mesures disciplinaires qui peuvent être adoptées à l'égard
d'un médecin ou d'un dentiste sont les suivantes: le non-renouvellement du
statut ou des privilèges, la réprimande, le changement de statut, la privation de
privilèges, la suspension du statut ou des privilèges pour une période
déterminée, l'interdiction d'utiliser certaines ressources de l'établissement, ainsi
que la révocation du statut ou des privilèges. Les mesures disciplinaires qui
peuvent être adoptées à l'égard d'un pharmacien sont les suivantes: la
réprimande, la suspension ou la révocation du statut. La révocation du statut
d'un pharmacien entraîne son congédiement par le centre hospitalier.

Le conseil d'administration d'un centre hospitalier doit consulter le


conseil des médecins, dentistes et pharmaciens avant de décider de
l'application de telles mesures. Si le centre hospitalier est affilié à une
université, le conseil d'administration doit en outre consulter l'université selon
les dispositions du contrat d'affiliation.

Le non-renouvellement ou la révocation du statut ou des privilèges


doivent être motivés et fondés uniquement sur le défaut de qualification,

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l'incompétence scientifique, la négligence, l'inconduite ou l'inobservance des


règlements, de ceux du centre hospitalier ou du conseil des médecins, dentistes
et pharmaciens, eu égard aux exigences propres au centre hospitalier.

L'imposition des mesures disciplinaires doit se faire selon la procédure


prévue par règlement.

132. Un médecin ou dentiste qui n'est pas satisfait d'une décision rendue à
son sujet en vertu du septième alinéa de l'article 130 ou de l'article 131 peut en
appeler à la Commission.

Il peut en outre en appeler à la Commission si plus de 90 et moins de


180 jours se sont écoulés depuis que sa demande de nomination a été
adressée conformément au premier alinéa de l'article 130 et si aucune décision
ne lui a été transmise.

Un pharmacien qui n'est pas satisfait d'une décision rendue à son sujet
en vertu de l'article 131 peut également en appeler à la Commission.

[89] et au Règlement, les articles 106 à 110 :

106. Lorsqu'une plainte est formulée contre un médecin, un dentiste ou un


pharmacien membre du conseil des médecins, dentistes et pharmaciens, le
comité exécutif forme un comité de discipline pour étudier la plainte.

Un comité de discipline est composé d'au moins 3 membres actifs du


conseil des médecins, dentistes et pharmaciens.

Lorsqu'un comité de discipline effectue l'étude de dossiers de soins


dentaires, il doit inviter un dentiste à participer à ses travaux. Lorsqu'il effectue
l'étude de dossiers de cas chirurgicaux ou de décès, il doit inviter un médecin
spécialiste en anatomopathologie. Lorsqu'il effectue l'étude de dossiers d'actes
pharmaceutiques, il doit inviter un pharmacien.

107. Un comité de discipline a pour fonction d'étudier, à la demande du comité


exécutif, une plainte concernant la qualité des services fournis par un médecin,
un dentiste ou un pharmacien, sa compétence, sa diligence, sa conduite ou son
observance du présent règlement, des règlements du centre hospitalier ou de
ceux du conseil des médecins et dentistes et pharmaciens.

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Le comité de discipline étudie le dossier, prend connaissance des


documents pertinents et entend le médecin, le dentiste ou le pharmacien
concerné ainsi que son avocat, le cas échéant. Il peut aussi entendre toute
personne dont il juge le témoignage utile.

Après l'étude de la plainte, le comité de discipline adresse un rapport au


comité exécutif.

108. Lorsque le comité exécutif décide de recommander l'application d'une


mesure disciplinaire à un médecin, un dentiste ou un pharmacien, le dossier est
transmis au conseil d'administration du centre hospitalier.

Les mesures disciplinaires dont l'application peut être recommandée par


le comité exécutif sont celles mentionnées au premier alinéa de l'article 131 de
la loi. La recommandation visée au présent alinéa peut être assortie d'une
recommandation concernant la mise à jour des connaissances du médecin, du
dentiste ou du pharmacien concerné.

109. Avant de décider de l'application d'une mesure disciplinaire, le conseil


d'administration doit aviser les personnes intéressées et leur permettre de se
faire entendre.

Lorsqu'il décide d'appliquer une mesure disciplinaire, le conseil


d'administration communique sa décision au médecin, au dentiste ou au
pharmacien concerné, au comité exécutif du conseil des médecins, dentistes et
pharmaciens et à la corporation professionnelle à laquelle appartient le
médecin, le dentiste ou le pharmacien.

110. S'il y a urgence, la direction des services professionnels, le président du


conseil des médecins, dentistes et pharmaciens, le chef du département
clinique concerné ou, en cas d'absence ou d'inaction de ces personnes, le
directeur général, peuvent suspendre les privilèges d'un médecin ou d'un
dentiste exerçant dans le centre.

S'il y a urgence également, le directeur des services professionnels, le


président du conseil des médecins, dentistes et pharmaciens, le chef du
département de pharmacie ou, en cas d'absence ou d'inaction de ces
personnes, le directeur général, peuvent suspendre le statut d'un pharmacien
exerçant dans le centre.

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La personne ayant décidé de la suspension des privilèges d'un médecin


ou d'un dentiste, ou du statut d'un pharmacien, doit avertir immédiatement le
président du comité exécutif du conseil des médecins, dentistes et pharmaciens
et rédiger dans les 48 heures un rapport qu'elle doit lui transmettre.

La suspension est valide jusqu'à ce que le conseil d'administration ait


pris une décision à son sujet.

[90] Le fondement de l’autorité du docteur Barcelo, lors de la suspension d’urgence,


doit être trouvé dans l’article 110 du Règlement, alors que la décision de révoquer les
privilèges doit trouver sa source dans les articles 130 de la L.S.S.S.S. et 106 à 109 du
Règlement. Pour déterminer si le C.H.M.R. peut invoquer l’immunité de common law,
les deux décisions doivent être étudiées séparément.

b) La suspension d’urgence

[91] L’organisme dont il est question au deuxième alinéa de l’article 110 du


Règlement, le C.M.D.P., est composé de tous les médecins, dentistes et pharmaciens
qui œuvrent à l'intérieur de l'hôpital. Cet organisme est chargé du contrôle et de
l'appréciation des actes des professionnels ainsi que du maintien de leur compétence
afin d'assurer la qualité des soins. En vertu de l'article 110 du Règlement, le président
du C.M.D.P., en l’occurrence, le docteur Barcelo, peut, s'il y a urgence, suspendre
pour un motif disciplinaire les privilèges d'un médecin qui exerce dans l'hôpital. Cette
suspension est valide jusqu'à ce que le conseil d'administration de l'hôpital ait pris une
décision à ce sujet. Il s'agit d'un acte que l'on peut qualifier d'exceptionnel, justifié par
un état d'urgence.

[92] La simple lecture de l’article 110 paraît indiquer que le pouvoir conféré à la
personne en autorité est très large. Le contexte permet cependant de mieux le cerner.
D’abord, le pouvoir est limité aux cas de mesures disciplinaires. Ensuite, puisqu'un
mécanisme d’imposition des mesures disciplinaires est déjà prévu par les articles 106 à
109, la personne en autorité ne doit avoir recours à une mesure d’urgence que lorsqu’il
n’est pas possible ou pratique d’utiliser la procédure normale suivant laquelle la plainte
est d'abord étudiée par un comité de discipline, qui fait rapport au comité exécutif du
C.M.D.P., qui à son tour fait une recommandation au conseil d'administration de
l'hôpital. De plus, l’énumération de toutes les personnes qui peuvent être appelées à
prendre une décision en vertu de l’article 110 suggère qu’il s’agit de cas tout à fait
exceptionnels qui requièrent une intervention drastique et immédiate.

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[93] La marge discrétionnaire est réduite puisque les circonstances dictant l'exercice
des fonctions sont étroitement encadrées. La décision est commandée par l’urgence et
une sanction unique est prévue par le Règlement. Seule la suspension totale en raison
de l'urgence est envisagée. Un tel encadrement et une telle absence de marge de
manœuvre dans la décision à prendre sont incompatibles avec la discrétion accordée à
l'administration dans ses décisions politiques.

[94] Il ne s'agit cependant pas non plus d'une décision de pure exécution puisque
l'évaluation des circonstances doit être faite par la personne en autorité. Sur le spectre
de l’immunité, la décision ne se situe pas à l'extrême limite mais bénéficie d'une bien
mince protection. Une analyse de la décision est nécessaire pour décider si
l’intervention de la Cour supérieure était justifiée.

[95] Les faits déjà relatés permettent de constater que les difficultés vécues par le
personnel hospitalier, les patients et le docteur Montambault ne relevaient pas
principalement du domaine disciplinaire. Ces difficultés sont la conséquence d’un
problème de santé dont le docteur Montambault était affecté et qu'il a tardé à admettre.
De plus, même si les membres du personnel cohabitaient difficilement avec leur
collègue malade, la preuve ne révèle pas qu’une situation critique imposait
l'intervention du mois de mars 1988. Les problèmes étaient apparus en décembre
1986. Aucun incident important n'était survenu depuis avril 1987 et des discussions
avaient cours depuis cette date. D'ailleurs, le déroulement complet du processus selon
la voie normale a requis trois mois et demi, soit du 11 mars 1988 au 27 juin 1988, date
de la décision du conseil d'administration. Le C.H.M.R. avait cru bon attendre 16 mois
avant d'agir et aucun incident notable n'explique la précipitation du printemps 1988. Le
juge de la Cour supérieure a évalué l’exercice par le docteur Barcelo de son pouvoir.
Voici comment il s’en exprime :

Analysons de quelle manière le docteur Barcelo a exercé


son pouvoir discrétionnaire pour suspendre d'urgence les
privilèges de pratique du docteur Montambault.

Le docteur Barcelo admet sans hésitation à l'audition, ne


pas avoir vérifié les faits allégués dans la documentation (D-2,
D-9, D-10, D-11 et D-13) puisqu'il s'agissait de témoignages de la
part de gens fiables, des médecins et infirmières cadres.
Toutefois, à la face même des passages de cette documentation
ayant trait à l'inconduite du docteur Montambault à l'égard des
bénéficiaires, il est évident qu'il s'agit en grande partie, sinon en
totalité, de ouï-dire plutôt que des expériences personnelles
relatées par les auteurs des documents.

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Cela explique probablement l'absence quasi-totale de


preuve, à l'audition, établissant la véracité des faits allégués dans
la documentation et ayant trait aux bénéficiaires. Le Tribunal ne
peut retenir comme prouvées ces allégations relatives à
l'inconduite du docteur Montambault à l'égard des bénéficiaires,
par opposition à son inconduite en leur présence pendant ses
crises de colère à l'égard d'un membre du personnel.

De plus, lors de sa rencontre avec le docteur


Montambault, entre les 3 et 9 mars 1988, le docteur Barcelo ne
lui a pas fait part des allégations ayant trait à son comportement
à l'endroit des bénéficiaires afin qu'il puisse les réfuter. Il lui parle
plutôt des demandes de démission à son égard. Et bien plus, le
docteur Barcelo ne lui précise pas lors de cette rencontre, ni par
la suite, qu'il envisage de décréter la suspension immédiate de
ses privilèges, y compris ceux reliés au programme de
gérontologie, service de médecine préventive, privant ainsi le
docteur Montambault de présenter des arguments contre la
nécessité d'une telle suspension.

Notons que le docteur Barcelo a consulté M. Desjardins,


le directeur-général du centre hospitalier, avant de décréter la
suspension d'urgence et ce dernier s'est dit d'accord avec cette
décision. Selon le témoignage de M. Desjardins, il n'était pas
nécessaire de faire une vérification des faits allégués puisque les
diverses plaintes se rejoignaient sur tous les éléments.

Cela est exact en ce qui concerne les trois incidents où le


docteur Montambault s'est mis en colère, une fois en décembre
1986 et deux fois en avril 1987, à l'endroit de Mme Daigneault
Hotte, de Mme Levert et du docteur Thibault. Cela est faux en ce
qui concerne les allégations relatives à son comportement à
l'égard des bénéficiaires.

Les incidents survenus en décembre 1986 et en avril


1987 ne sont certainement pas les faits auxquels le docteur
Barcelo fait allusion dans sa lettre du 11 mars 1988 au docteur
Montambault lorsqu'il écrit "vu l'urgence de la situation" puisqu'il
s'est écoulé plus de dix mois entre le dernier de ces incidents et
sa lettre. Dans les faits, quelle était donc la situation urgente
reliée au bien-être des bénéficiaires?

Le docteur Barcelo a agi de façon négligente en décrétant


la suspension immédiate des privilèges du docteur Montambault
sans prendre la précaution normale de vérifier les faits allégués

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dans la documentation qui conditionnent l'existence de son droit


d'exercer ce pouvoir discrétionnaire et exceptionnel suivant
l'article 110 du Règlement et sans vérifier qu'il pourra en faire la
preuve. De plus, il a agi de façon fautive en ne mettant pas le
docteur Montambault au courant des allégations ayant trait à son
inconduite à l'égard des bénéficiaires, le privant ainsi de
l'opportunité de les réfuter. Et enfin, il a agi à l'encontre des
règles de la justice naturelle en ne révélant pas au docteur
Montambault qu'il envisageait la possibilité de le suspendre
immédiatement afin que ce dernier ait la possibilité de présenter
des arguments contre telle suspension.

Sans se prononcer sur la valeur intrinsèque d'une


suspension d'urgence des privilèges du docteur Montambault
comme solution au problème créé par sa présence au sein du
S.E.G., le Tribunal est d'avis qu'il y a eu, de la part du docteur
Barcelo, exercice fautif et incorrect de son pouvoir
discrétionnaire.

Le C.A., en maintenant, le 14 mars, la décision du docteur


Barcelo de suspendre les privilèges de pratique du docteur
Montambault participe à cet exercice fautif et incorrect du pouvoir
discrétionnaire.

[96] En bref, le juge de la Cour supérieure reproche au docteur Barcelo d’avoir utilisé
une disposition réglementaire visant des situations d’urgence alors que le problème
perdurait depuis plus d’une année. Il conclut que la situation n’était pas urgente au
point d’avoir recours à une disposition exceptionnelle, que si le docteur Barcelo avait
fait enquête et avait donné au docteur Montambault l’occasion de présenter sa position,
il aurait pu évaluer correctement les faits. Sa conclusion que le docteur Barcelo a
exercé de façon incorrecte son pouvoir discrétionnaire, mise en parallèle avec l'allusion
au problème que causait le docteur Montambault au sein de l'hôpital, équivaut à
affirmer que le pouvoir discrétionnaire a été utilisé délibérément à une fin qui n’était pas
prévue à la loi ou au Règlement.

[97] Sur le plan du droit public, si le pouvoir avait été exercé dans le cadre de la
discrétion accordée par le Règlement, l'exercice aurait été protégé par l’immunité. En
l’espèce, cependant, l’utilisation du pouvoir discrétionnaire n’est pas protégé de
l’intervention du tribunal. La personne en autorité ne disposait que d’une marge de
manœuvre réduite et, au lieu de demeurer dans les balises posées par le Règlement,
le pouvoir a été utilisé à une autre fin. L’immunité de droit public ne peut être invoquée
par le C.H.M.R. en défense au volet de la poursuite fondé sur la suspension d’urgence.

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[98] Par ailleurs, pour ce qui est de la faute, la conclusion du juge de première
instance suivant laquelle le docteur Barcelo et le conseil d’administration ont commis
une faute est conforme au droit civil. Omettre de faire correctement enquête, prétendre
s'autoriser d'une disposition exceptionnelle constituent une omission ou un acte fautif.
Aucun fait récent ne justifiait l'utilisation du pouvoir d’urgence. Un administrateur
raisonnablement prudent, placé dans les mêmes circonstances, se serait assuré que la
sécurité des patients était en jeu et qu'une situation urgente dictait son intervention.
Ces circonstances, prémisses fondamentales à l'exercice du pouvoir d'urgence,
étaient, selon la preuve évaluée par le juge de première instance, totalement absentes.

[99] Je conclus donc, en ce qui a trait à la première décision contestée, qu’elle n’est
pas protégée de l’intervention de la Cour supérieure et que la conclusion du juge sur la
faute n’est pas erronée.

c) La révocation des privilèges

[100] La deuxième décision, la révocation des privilèges faisant l'objet de la résolution


du 27 juin 1988, relève d'un autre contexte. Il y a lieu de l'examiner en détail.

[101] La compétence du conseil d'administration trouve son origine dans l'article 131
L.S.S.S.S. Il est utile de noter que l'article 106 du Règlement prévoit que le comité
exécutif du centre hospitalier forme un comité de discipline lorsqu'une plainte est
formulée contre un médecin.

[102] Dans le cas du docteur Montambault, aucune plainte formelle n'est déposée au
dossier de la Cour. Le processus paraît avoir été initié par le conseil d'administration
lui-même après consultation avec un avocat qui émet l'avis que les faits reprochés lui
semblent suffisamment sérieux pour faire l'objet d'une plainte quant à la qualité des
soins et quant à la conduite du docteur Montambault. L'avocat précise que si le bien-
être des bénéficiaires est sérieusement mis en cause, de façon prouvée, les privilèges
du médecin peuvent être suspendus d'urgence. Il émet aussi l'opinion que les chances
sont bonnes de voir la décision du conseil maintenue par la C.A.S.

[103] Le comité de discipline formé à la demande du conseil d'administration en vertu


de l'article 106 du Règlement constate «que le dernier incident disgracieux ayant fait
l'objet de plainte du personnel infirmier» date du 28 mars 1987. Il estime que les écarts
de conduite n'ont pas mis en danger la sécurité des patients. Il conclut donc que ni la
suspension d'urgence ni la révocation ne sont justifiées. Il recommande l'annulation de
la suspension d'urgence.

[104] Le C.M.D.P., réuni le 15 juin 1988, reconnaît les nombreux problèmes mais
recommande la réintégration du docteur Montambault dans un autre service.

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[105] L'opinion du C.M.D.P. ne constitue qu'une recommandation. Selon l'article 109


du Règlement, le conseil d’administration doit tenir une audition, ce qu'il a fait. À l'issue
du processus, la résolution suivante est adoptée:

ATTENDU la décision du Conseil d'Administration du Centre Hospitalier


Maisonneuve-Rosemont, à son assemblée régulière du 14 mars
1988, relativement à la suspension des privilèges de pratique du
docteur Jacques Montambault;

ATTENDU que le conseil d'Administration a pris connaissance des


constatations et recommandations du Comité de discipline en date
du 13 juin 1988 et du comité exécutif du Conseil des médecins,
dentistes et pharmaciens en date du 15 juin 1988, après avoir
entendu le docteur Jacques Montambault et son procureur, Maître
Denis Boudrias, et après avoir sur le tout délibéré;

IL EST RÉSOLU:

DE DESTITUER le docteur Montambault comme Chef du Service d'Évaluation


gériatrique au Centre hospitalier Maisonneuve-Rosemont, en date du 27 juin
1988;

D'ANNULER la nomination du docteur Jacques Montambault au poste de


membre actif au sein du Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens du
Centre hospitalier Maisonneuve-Rosemont, en date du 27 juin 1988;

D'ANNULER tous les privilèges du docteur Jacques Montambault au Centre


hospitalier Maisonneuve-Rosemont, en date du 27 juin 1988;

[106] Le juge de la Cour supérieure conclut que le conseil d'administration a été fautif
1) en manquant aux règles d'équité procédurale (le conseil a écouté une présentation
de son avocat en l'absence du docteur Montambault); 2) en obligeant le médecin à
recourir aux services d'un avocat parce qu'il n'aurait pas motivé sa décision; 3) en
refusant de réintégrer le médecin à la suite de la décision de la C.A.S.

[107] Avec égards pour le juge de la Cour supérieure, les trois manquements
reprochés ne constituent pas, d’emblée, un exercice abusif de discrétion.

[108] Reprenant l'analyse inspirée de Barrett, je dois constater, comme première


étape, que les articles 131 L.S.S.S.S. et 109 du Règlement confèrent au conseil
d'administration une discrétion assez large. Malgré la démarche procédurale qui est

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imposée par les articles 106 à 109 du Règlement, le conseil d’administration n’a pas
l’obligation de se conformer à l’opinion du comité de discipline ou du comité exécutif.
De plus, toute une kyrielle de sanctions sont prévues, de la réprimande à la révocation.
Au surplus, un processus d'appel est mis en place. Le forum naturel de révision des
décisions du conseil d’administration n'est pas la Cour supérieure, mais la C.A.S.

[109] La révocation des privilèges fait donc suite à l’exercice des pouvoirs généraux
de sanction. Il ne s’agit pas d’une décision qui se situe en dehors de la L.S.S.S.S.

[110] L’examen de la deuxième étape met en relief des éléments additionnels de


discrétion. Le conseil d’administration est responsable de la gestion de l’hôpital et du
bien-être des patients. Il doit prendre plusieurs décisions qui sont fondées sur des
considérations dictées par ses responsabilités multiples. L’ampleur de sa discrétion est
le corollaire des lourdes responsabilités qui lui sont imposées. Le conseil
d’administration doit être à l’abri de poursuites de personnes insatisfaites des décisions
prises à l’intérieur de sa discrétion. Une plus grande protection doit être attachée aux
actes du conseil d’administration agissant comme organisme disciplinaire.

[111] Encore faut-il vérifier si la décision constitue un exercice déraisonnable du


pouvoir disciplinaire. En effet, ce n’est que si la décision ne peut raisonnablement se
situer à l’intérieur de la discrétion accordée que l’examen de la contravention à la
norme civile pourra être fait.

[112] Deux commentaires s'imposent d'emblée, le premier est que la C.A.S. n'a pas
annulé complètement la décision du C.H.M.R. Elle a simplement substitué une
sanction moindre. J'en déduis que même pour le tribunal d’appel spécialisé, il
s’agissait bien d’un cas de mesure disciplinaire. L’exercice du pouvoir relevait donc, en
l’espèce, de la discrétion du C.H.M.R. En d'autres termes, il ne s'agit pas d'un cas où
un organisme administratif aurait usurpé un pouvoir pour le détourner à une fin non
prévue à la loi. Le second commentaire est que la violation d'une règle d'équité
procédurale ne constitue pas nécessairement une faute civile. Par contre, je ne vois
pas d'objection de principe à considérer que, dans un contexte donné, une telle
violation puisse constituer une faute. L'objectif de protection des individus ne serait pas
pleinement satisfait si les organismes administratifs pouvaient à leur gré bafouer des
droits élevés au titre de droit constitutionnel. En fait, nier tout recours pour violation de
tels droits permettrait de tourner ces droits en dérision puisque les recours en révision
seraient souvent rendus théoriques par l'absence de sanction.

[113] En résumé, il ressort que le C.H.M.R. pouvait, à l’intérieur du cadre des articles
106 ss du Règlement et de la discrétion qui lui était confiée, sanctionner par la voie
disciplinaire les écarts de conduite du docteur Montambault.

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[114] Reste à examiner si les faits reprochés par les appelants et retenus par la Cour
supérieure constituent un abus du pouvoir discrétionnaire.

[115] Pour ce qui est du reproche lié au fait d'avoir écouté une présentation par
l'avocat du C.H.M.R. avant d'inviter le docteur Montambault à participer à l'assemblée,
je peux difficilement caractériser cette conduite de déraisonnable. Il est certain que
depuis l'arrêt 2747-3174 Québec Inc. c. RPAG, [1996] 3 R.C.S. 919, les organismes
administratifs sont sensibilisés à la dualité des rôles de leurs conseillers juridiques.
Dans le présent cas, et dans le contexte de 1988, il me paraît cependant impossible de
conclure que le C.H.M.R. n’a pas raisonnablement exercé son pouvoir en n'invitant pas
le docteur Montambault à écouter la présentation que l'avocat du C.H.M.R. faisait au
conseil d'administration avant le début de l'audition des arguments sur la plainte
disciplinaire. Les administrateurs du C.H.M.R. étaient déjà en contact avec des
conseillers juridiques peu avant la réunion. La rencontre préliminaire, dans ce
contexte, pouvait se situer dans la continuation des services juridiques et non être
perçue comme une violation de la règle audi alteram partem destinée à priver le
docteur Montambault d’informations utiles à la présentation de sa cause. Il ne s’agit
donc pas d’un exercice déraisonnable du pouvoir.

[116] Le deuxième reproche a trait au défaut de motiver la décision. Le troisième


alinéa de l'article 131 L.S.S.S.S. prévoit que "la révocation… des privilèges doi[ ]t être
motivé[e]…" Comme la décision est transmise par écrit, les motifs doivent aussi être
transmis par écrit. Dans le présent cas, tel qu'il appert du texte de la résolution du
conseil d’administration citée ci-haut, les motifs sont, pour le moins, sibyllins. Pour les
comprendre, il faut se reporter au rapport du comité de discipline et aux
recommandations du comité exécutif. Les passages pertinents sont, au rapport du
comité de discipline, les suivants :

- reconnaît les problèmes de personnalité ou problèmes psychiatriques du dr


Montambault;

- reconnaît les difficultés du dr Montambault dans ses relations inter-


personnelles;

- reconnaît les conséquences de ces problèmes et difficultés sur le


fonctionnement harmonieux du service d'évaluation gériatrique.

et aux recommandations du comité exécutif :

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ATTENDU: que le poste occupé par le docteur Jacques Montambault lors de


sa suspension de privilèges de pratique exigeait des relations
inter-personnelles constantes;

ATTENDU: que le Comité de discipline reconnaît les problèmes de


personnalité ou problèmes psychiatriques du docteur Jacques
Montambault;

ATTENDU: que le Comité de discipline reconnaît les difficultés du docteur


Jacques Montambault dans ses relations inter-personnelles;

ATTENDU: que le Comité de discipline reconnaît les conséquences des


problèmes et difficultés sur le fonctionnement harmonieux du
service d'évaluation gériatrique;

[117] Il faut aussi ajouter que les différences de vue du docteur Montambault et du
C.H.M.R. ne sont pas récentes. Elles ont donné lieu à de multiples rencontres. Le
docteur Montambault ne peut accepter les motifs qui poussent le C.H.M.R. à agir, mais
il ne peut les ignorer. Il connaît les circonstances et les raisons qui fondent la décision.
Je rappelle que le C.H.M.R. a demandé au docteur Montambault de voir un psychiatre
et l'a invité à prendre un congé de l'hôpital. Il lui a demandé de remettre sa démission
comme chef du service d'évaluation gériatrique. Dans une lettre du 26 février 1988,
soit moins de deux semaines avant la première décision contestée, le docteur
Montambault refuse l’invitation qui lui est faite:

Cher confrère,

J'ai bien saisi la gravité de la situation lors de notre rencontre privée du


24 février dernier où vous m'avez à nouveau exposé les éléments vous ayant
conduit à me remettre par écrit une demande de démission à titre de chef du
service d'évaluation gériatrique.

Il va de soi qu'un tel geste de votre part repose sur des motifs sérieux et
ne peut être considéré à la légère. C'est donc après mûre réflexion et après
avoir donné à ce geste tout l'intérêt qu'il mérite, que je me dois de refuser
d'obtempérer à votre invitation.

Vous savez, sans aucun doute, que la discipline gériatrique est en pleine
phase d'implantation au sein de la société québécoise et que les avenues ne
sont pas encore complètement clarifiées à l'échelle nationale. Il va de soi
qu'une telle situation ne peut faire autrement que de provoquer quelques

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tumultes au sein même de notre équipe professionnelle. Avant d'être


convaincu, qu'une démission de ma part serait la meilleure solution aux
problèmes exposés, je demeure convaincu que nous nous devons d'explorer
d'autres avenues considérant principalement la vocation universitaire de notre
établissement et sa relative importance au sein du réseau socio-sanitaire
québécois.

Je demeure donc ouvert à tout dialogue et j'ose espérer que mon


attitude profondément positive en accord avec votre dévouement habituel et
celui de notre équipe saura nous aider à définir les correctifs les plus appropriés
pour corriger la présente situation.

Je vous prie de croire, Cher Confrère, en l'authenticité de ma volonté de


collaboration à la bonne marche du département de médecine générale.

[118] Par ailleurs, le procès-verbal de l'assemblée du conseil d'administration révèle


que le docteur Montambault n'acceptait aucune autre solution que la réintégration
complète, y compris comme chef du service d'évaluation gériatrique.

[119] Le fait de ne pas consigner de motifs par écrit ne relève pas de la discrétion de
l’hôpital. Cependant, dans les circonstances, l’approche choisie ne paraît pas
déraisonnable. Elle ne peut qu’être attribuée au désir de ne pas diffuser un état de fait,
qui pourrait être utilisé hors contexte. Cette approche est la même qui a prévalu dans
les autres communications écrites transmises au docteur Montambault. Elles sont,
pour la plupart, laconiques et n'offrent que peu d'informations factuelles, reportant
simplement en termes généraux à des discussions et rencontres. Le même désir de
ne pas ébruiter le problème semble avoir dicté la voie disciplinaire plutôt que la voie
administrative, vraie solution du problème. La difficulté sûrement perçue avec la voie
administrative était le délai et, surtout, surtout la prise en charge du dossier par l'ordre
professionnel. Le reproche lié à l’absence de motifs écrits ne justifie pas l’intervention
d’un tribunal judiciaire dans la décision du corps public.

[120] Le troisième reproche fait au C.H.M.R. est d'avoir omis de réintégrer le médecin
à la suite de la décision de la C.A.S. Avec égards, la conclusion du juge ne peut être
maintenue. La C.A.S. prononce sa décision le 20 septembre 1989. Le C.H.M.R.
demande la révision judiciaire de la décision. Le juge de première instance se dit d'avis
que la demande en révision ne constitue pas un acte de mauvaise foi mais reflète
plutôt la volonté du C.H.M.R. de maintenir sa décision du 27 juin 1988. Ce
commentaire du juge de première instance révèle, à mon avis, une contradiction avec
sa conclusion que le C.H.M.R. a commis une faute en ne réintégrant pas le médecin à
la suite de la décision de la C.A.S. Je cite les deux passages qui me paraissent
contradictoires:

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Le fait que le C.H.M.R. ait présenté une requête en évocation à l'encontre de la


décision rendue par la C.A.S. le 20 septembre 1989, n'entraîne aucune
responsabilité, même si ses prétentions sont éventuellement rejetées, sauf s'il
constitue un acte de mauvaise foi ou de malice.

La bonne foi du C.H.M.R. n'étant pas infirmée du simple fait qu'il s'est prévalu
des dispositions contenues au Code de procédure civile pour demander
l'annulation de la décision de la C.A.S., il incombait aux demandeurs en reprise
d'instance d'établir que l'exercice de ce recours a constitué un acte de
mauvaise foi ou de malice. Ces derniers n'ont pas réussi à en faire la preuve.

Le Tribunal est plutôt d'avis que l'exercice du recours en évocation reflète la


volonté déterminée du C.M.H.R. de maintenir la décision rendue par son C.A. le
27 juin 1988, sans plus, puisqu'elle croyait que c'était la bonne décision dans
les circonstances vu les problèmes d'ordre psychologique du docteur
Montambault et vu que la C.A.S. avait fait défaut de considérer les
conséquences de ces problèmes.

Selon le tribunal, le C.H.M.R. avait l'obligation légale de respecter la décision de


la C.A.S. en le rétablissant dans ses privilèges et dans son statut à compter du
27 septembre 1988, quitte à modifier par la suite le statut du docteur
Montambault afin qu'il devienne un membre en congé de service pour cause de
maladie. En refusant de respecter la décision de la C.A.S., le C.H.M.R. a
commis une faute. Cependant, la preuve ne révèle pas que cette faute soit une
cause d'aggravation des dommages.

[121] La décision de ne pas réintégrer, comme le dit le juge dans la première partie du
raisonnement, repose sur l'évaluation par le C.H.M.R. de ses devoirs et obligations et
sur l'exercice de son droit d'ester en justice. Il ne s'agit pas ici d'un exercice
déraisonnable du droit d’ester en justice ou d'une négligence à l'égard des droits du
docteur Montambault. Le juge aurait dû faire preuve de réserve à l’égard de
l’autonomie décisionnelle du C.H.M.R.

[122] Les trois reproches faits au C.H.M.R. en relation avec la révocation des
privilèges ne constituent donc pas des exercices déraisonnables de la discrétion du
C.H.M.R. et sont protégés par l’immunité de common law. Selon le vocabulaire utilisé
par le Conseil privé, la révocation des privilèges et ses conséquences ne sont pas
« justiciables ».

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[123] L’analyse de la défense d'immunité ne dispose pas de tous les éléments des
appels principal et incident. J’ai conclu que le C.H.M.R. ne pouvait invoquer l’immunité
de common law en regard de la suspension d’urgence et que la conclusion du juge en
ce qui a trait à la faute civile ne justifiait pas l’intervention de la Cour. Il reste donc à
disposer des griefs liés à cette décision.

d) Les dommages

[124] Le pourvoi principal met en cause l'évaluation des dommages et le refus d'une
partie des frais d'experts alors que l’appel incident remet en question l’attribution des
honoraires extrajudiciaires.

[125] Pour ce qui est de la perte de revenus reliée à la suspension d'urgence, le juge
de la Cour supérieure a conclu que le docteur Montambault n’aurait pas pu effectuer
plus de la moitié de ses vacations pendant sa suspension temporaire. Cette conclusion
est conforme à la preuve car ni le docteur Morrison ni le docteur Laberge ne sont d'avis
que le docteur Montambault aurait pu travailler à temps plein. De plus, il importe de
noter que le juge de première instance a conclu à une faute de la part du docteur
Montambault :

L'ensemble de la preuve révèle que le docteur Montambault ne s'est


attribué que fort peu de responsabilité dans tout ce qui lui est arrivé. Si cela
s'explique par son incapacité de reconnaître ses torts et par sa tendance à
minimiser ses agirs, cela n'excuse pas son entêtement à ne pas consulter en
psychiatrie et à ne pas se faire suivre en psychothérapie avant que le C.A. ne
rende sa décision finale, le 27 juin 1988.

Or, les docteurs Gagnon, en janvier, Larouche, en février, Laberge, en


mars et Morrison, en mai 1988, lui ont fait de telles recommandations. Selon ce
dernier, le traitement en psychothérapie serait d'une durée de deux à trois ans à
raison de deux à trois jours par semaine.

Le Tribunal est d'avis que le docteur Montambault, bien qu'il ne


reconnaissait pas ses difficultés de comportement, est fautif en ayant négligé
les recommandations de tous les psychiatres, sans exception, qu'il a vus au
cours des six premiers mois de l'année 1988. Toutefois, la faute du docteur
Montambault n'a aucun rapport de cause à effet qu'avec sa réclamation pour
perte de revenus car, s'il avait accepté d'être suivi en psychothérapie, il n'aurait
probablement travaillé que la moitié du temps. Il y aura donc lieu de prendre
cela en considération lors de l'attribution, le cas échéant, de dommages sous ce
chef.

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[126] Dans les circonstances, j'estime que l'évaluation relève de l'appréciation du juge
des faits.

[127] Les appelants en reprise d'instance plaident cependant que le C.H.M.R. doit une
indemnité qui couvre la totalité des revenus perdus parce que l'auteur des dommages
doit indemniser la totalité de la perte même si une victime moins vulnérable aurait
encouru une perte moins grande.

[128] Avec égards, je ne vois pas, dans les faits, une application de la théorie de la
victime vulnérable. Si seulement la moitié des revenus sont dus, c'est que le docteur
Montambault aurait subi cette réduction même en l'absence de conduite fautive de la
part de l'hôpital. Le docteur Montambault aurait dû, de toutes façons, s'absenter de
son travail pour suivre des traitements.

[129] Pour ce qui est de la période postérieure à la suspension de trois mois imposée
par la C.A.S., j'ai déjà conclu que le C.H.M.R. pouvait se prévaloir de l’immunité de
common law. Au surplus, la preuve révèle clairement que le docteur Montambault était
incapable de travailler à l’automne 1988 et que s’il n’a pas occupé d’emploi avant son
incapacité, c’est en raison de son entêtement à détenir un poste de chef de service
pour lequel il ne possédait pas les aptitudes requises. Le juge se fonde sur le refus du
poste de clinicien à l'hôpital Douglas pour soutenir son analyse suivant laquelle le
docteur Montambault aurait refusé de travailler comme simple médecin. Il aurait aussi
pu invoquer les observations de son avocat au conseil d'administration de juin 1988. À
cette occasion, l'avocat du docteur Montambault a clairement exprimé que le médecin
voulait avant tout redevenir chef de service et non seulement être réintégré au sein de
l'hôpital. Dans ces circonstances, même s'il y avait eu faute du conseil
d’administration, peu importe son degré, elle n'aurait pas été génératrice de perte de
revenus.

[130] Au chapitre des inconvénients et de l'atteinte à la réputation, le juge de première


instance a refusé d’accorder une indemnité estimant que la preuve n’était pas
suffisante. Cette conclusion relève de son appréciation des faits. Il s'agit d'un cas
difficile à évaluer et comme les dommages sont limités à la période de suspension, je
ne peux voir d’élément déterminant qui militerait en faveur d’une intervention.

[131] Un montant de 3 000 $ a été accordé pour souffrances morales. Le montant a


été attribué par le juge pour la période de la suspension temporaire. Le juge l'explique
ainsi:

La preuve indique que le docteur Montambault a connu une période


d'affaissement moral et psychologique et qu'il a été blessé en sa dignité

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d'homme en raison de la suspension de ses privilèges de pratique suivant


l'article 110 du Règlement, ce qui l'empêchait nécessairement d'agir comme
chef du S.E.G., poste auquel il tenait. Il s'agit là de dommages non pécuniaires,
résultant directement de la faute du C.H.M.R. relative à cette suspension
décrétée dans l'exercice fautif de son droit discrétionnaire, pour lesquels le
Tribunal accorde une indemnité de 3,000.00$ à titre de compensation pour la
période de suspension se terminant le 27 juin 19888, date de la décision finale
rendue par le C.A.

[132] Cette conclusion ne justifie pas non plus une intervention.

[133] Le juge de première instance a aussi attribué des honoraires d'expert et des
honoraires d'avocat.

[134] Le C.H.M.R. ne conteste pas spécifiquement les honoraires de 3 156,25 $ pour


les services du docteur Morrison liés à l'audition devant le comité de discipline et
devant la C.A.S. Par contre, par le pourvoi principal, les appelants voudraient faire
inclure les honoraires liés à l'action devant la Cour supérieure.

[135] Le débat est, à mon avis, théorique. Le jugement de première instance


condamne le C.H.M.R. à payer les dépens, y compris les frais d'expertise. Les arrêts
rendus dans les affaires Massinon c. Ghys, 500-09-004993-978, 1988-05-12, JE 98-
1195 (C.A.) et P.G. du Québec c. Téléphone Guèvremont Inc., [1995] R.D.J. 554 (C.A.)
indiquent clairement qu'une telle conclusion ne prive pas une partie d'inclure les frais
d'experts dans son mémoire de frais.

[136] Contrairement aux prétentions du C.H.M.R., je ne vois pas dans les


commentaires du juge de motifs permettant de conclure qu’il avait ordonné une
réduction des honoraires. La responsabilité de déterminer les frais d'expertise relève
du greffier lors de la taxation. La seule référence au tarif ne constitue pas une
limitation de la discrétion du greffier.

[137] Par le pourvoi incident, le C.H.M.R. conteste l’attribution des honoraires


extrajudiciaires. Ils ont été accordés par le juge exclusivement en relation avec la
révocation des privilèges (le docteur Montambault aurait été obligé de retenir les
services d’un avocat parce que la décision n’était pas motivée et parce que le C.H.M.R.
refusait de le réintégrer). Comme j'ai conclu que le C.H.M.R. bénéficie de l’immunité, il
s'ensuit que le montant accordé doit être retranché et que, dans cette mesure, l’appel
incident doit être accueilli.

[138] Le refus d’accorder des dommages exemplaires est inattaquable en raison de


l’absence d’intention de causer un dommage. Il est évident que la voie empruntée par

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le conseil était beaucoup plus discrète que ne l’aurait été la voie administrative suivant
laquelle la communauté médicale pouvait être mise au fait des problèmes du docteur
Montambault. Le docteur Duckett s'en était d'ailleurs ouvert au docteur Montambault
en février 1988, soit avant d'amorcer le processus disciplinaire. Ce n’est pas pour
causer un tort que la voie disciplinaire a été choisie, mais pour régler un problème réel.
Au chapitre de la responsabilité civile, le C.H.M.R. doit répondre de l'exercice de
pouvoir erroné qu'il a fait pour la suspension d'urgence, mais il demeure que l'intention
de causer des dommages requise pour l'attribution de dommages exemplaires est
totalement absente.

[139] En résumé, à mon avis, le pourvoi principal, portant exclusivement sur les
dommages doit être rejeté avec dépens et le pourvoi incident doit être partiellement
accueilli et le montant de 35 759,84 $ relié aux honoraires extrajudiciaires retranché,
sans frais.

________________________________
MARIE DESCHAMPS J.C.A.

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___________________________________________________________________

OPINION DU JUGE BEAUREGARD


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[140] On ne peut qu'être sympathique au docteur Montambault et à sa famille.


Heureux dans son poste de chef du service d'évaluation gériatrique de l'hôpital intimé,
il éprouve des ennuis d'ordre psychologique, sinon psychiatrique, qui lui font poser des
actes blâmables. À cause de cela, il perd son poste de chef et ses privilèges de
pratique, ce qui n'a évidemment pas pour effet d'améliorer son état de santé qui, de
fait, se détériorera à telle enseigne que le docteur s'enlèvera la vie.
-o-

[141] Donc, le 11 mars 1988, l'hôpital suspendait les privilèges du docteur, et, le 27
juin suivant, il les révoquait. Le docteur perdait également son poste de chef du service
d'évaluation gériatrique.

[142] Concluant qu'elle avait été faite d'une façon illégale, la Commission des affaires
sociales, le 20 septembre 1989, a annulé la suspension. Étant également d'avis que la
révocation avait été une sanction trop sévère, elle lui substitua une suspension
rétroactive de trois mois, soit à compter de la révocation du 27 juin 1988. Étant sans
juridiction à cet égard, la Commission ne rétablit pas le docteur dans son poste de chef
du service d'évaluation gériatrique.

[143] Donc, suivant la décision de la Commission, le docteur allait avoir droit de se


faire indemniser pour la rémunération perdue entre le 11 mars 1988 et le 26 juin de la
même année et de récupérer ses privilèges à partir du 27 septembre 1988 ou, à ce
dernier égard, de se faire indemniser si, à tort, l'hôpital refusait de donner suite à la
décision de la Commission. Le docteur n'avait évidemment pas le droit de retrouver son
poste de chef du service d'évaluation gériatrique.
-o-

La révocation des privilèges

[144] Il est acquis qu'après la suspension de trois mois ordonnée par la Commission
et qui se terminait le 26 septembre 1988, le docteur n'avait pas la santé nécessaire
pour exercer ses privilèges, et qu'il ne l'a jamais eue par la suite. De fait, bien que la
décision de la Commission du 20 septembre 1989 fût exécutoire, le docteur ne s'est
pas présenté à l'hôpital dans les jours qui ont suivi cette décision pour offrir sa
prestation de travail.

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[145] Mais, dans le cadre de son action en dommages, le docteur a proposé à la Cour
supérieure que la détérioration de sa santé et l'impossibilité qu'il revienne au travail
furent causées par la suspension et la révocation de ses privilèges. À cet égard, le juge
de première instance avait devant lui des témoignages non concordants de
spécialistes, et il n'a pas pu conclure que la dégradation de l'état de santé du docteur
avait été causée par la suspension et la révocation des privilèges. Je n'arrive pas à me
convaincre qu'il s'agit là d'une erreur déterminante.

[146] Concluant ainsi, je ne tiens pas pour acquis que l'hôpital a été fautif. Le fait que
la Commission a préféré ordonner une suspension des privilèges durant trois mois
plutôt qu'une révocation de ses privilèges, n'établit pas que l'hôpital a commis une
faute. La Commission peut modifier la décision de l'hôpital sans que nécessairement
celui-ci ait commis une faute. En l'espèce l'hôpital a certainement pensé que le docteur
n'avait pas la santé nécessaire pour continuer à exercer ses privilèges et que, devant le
refus du docteur de travailler dans un autre service, il n'y avait pas d'autre solution que
la révocation. Le système ne semble pas offrir aux médecins la possibilité de
s'absenter avec rémunération pour cause de maladie. Le docteur n'était pas payé à
l'acte, mais à la vacation. L'hôpital ne pouvait pas permettre au docteur de ne pas
correctement exécuter son travail tout en laissant la Régie de l'assurance-maladie du
Québec continuer à verser au docteur sa rémunération. Il faut ajouter qu'en révisant la
décision de l'hôpital de révoquer les privilèges du docteur, la Commission a seulement
pris en compte la nature et la gravité des actes répréhensibles posés par le docteur,
sans se pencher sur la maladie de celui-ci et l'effet de cette maladie sur les qualités
des services qu'il allait pouvoir rendre. La Commission a pensé qu'elle n'avait pas
juridiction pour s'intéresser à la question de savoir si le docteur avait la santé
nécessaire pour continuer à exercer ses privilèges à compter du 27 septembre 1988. Si
la Commission avait raison, la situation serait curieuse: elle pourrait rétablir dans ses
fonctions un médecin qui, de fait, serait malade au point de ne pas pouvoir les exercer. 1

[147] En concluant que le docteur n'a pas démontré que le juge de première instance
a commis une erreur en ne voyant pas un lien de causalité entre la suspension et la
révocation d'une part et la dégradation de la maladie du docteur d'autre part, je ne tiens
pas pour acquis non plus que, si la dégradation de la santé du docteur avait été causée
par la suspension et la révocation de ses privilèges, cette dégradation aurait été une
conséquence assez prévisible et directe de la suspension et de la révocation pour
constituer un préjudice compensable. Nous ne sommes pas ici en matière de
responsabilité délictuelle, et la doctrine du thin skull ne trouve pas application.

1
À première analyse, on peut penser que l'incapacité pour un médecin de fournir sa prestation de
travail est implicitement prévue à l'article 131 de la Loi sur les services de santé et les services sociaux,
L.R.Q., ch. S-5.

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[148] Le docteur blâme l'hôpital, non seulement pour la révocation de ses privilèges,
mais pour avoir violé la procédure lors de la révocation. Les membres du conseil
d'administration de l'hôpital auraient parlé à l'avocat de l'hôpital en l'absence du
docteur et de son avocat, l'hôpital n'aurait pas averti le docteur que ses privilèges
pouvaient être révoqués et le conseil d'administration n'a pas précisé les motifs de la
révocation. Le premier grief est mal fondé: si la loi permettait à l'appelant de s'adresser
au conseil d'administration, l'assemblée devant celui-ci n'était pas l'instruction d'un
procès, et le conseil d'administration avait certainement le droit de consulter l'avocat de
l'hôpital avant d'entendre les observations de l'avocat du docteur. Si le deuxième grief
est fondé en fait – ce sur quoi je ne m'exprime pas - il n'a causé aucun préjudice au
docteur puisque, par suite de la décision de la Commission, la révocation fut annulée.
Quant au troisième grief, il est à première analyse bien fondé, mais l'argument n'est
pas convaincant puisque le docteur et son avocat, qui avaient comparu devant le
comité de discipline, étaient bien au courant de la problématique. On peut penser que,
les faits étant bien connus de tous, le conseil d'administration de l'hôpital n'a pas voulu
accabler le docteur.
-o-

La suspension des privilèges

[149] Le docteur a cependant droit d'être indemnisé pour la rémunération perdue


durant la suspension temporaire que la Commission a annulée. Le premier juge n'a
accordé que 50% de cette rémunération au motif que le docteur n'aurait pu travailler
qu'à mi-temps durant cette période. À mon humble avis, c'était hypothétique. D'autre
part, c'était infirmer la décision de la Commission que de conclure ainsi. La
Commission était bien au courant de la situation qui avait prévalu durant les trois mois
de la suspension temporaire, et elle n'a pas jugé bon de retrancher quoi que ce soit à
l'indemnité que le docteur pouvait recevoir pour la perte de sa rémunération durant
cette période. Le docteur a donc droit à 100% de la rémunération perdue.

[150] Je n'accepte pas la proposition de l'hôpital suivant laquelle l'hôpital ne peut être
condamné puisque sa décision de suspendre temporairement les privilèges du docteur
était une décision quasi judiciaire. Il est vrai qu'il n'y a pas un véritable contrat de
services entre un hôpital et un médecin de sorte qu'un hôpital, en toute théorie, ne
congédie pas un médecin lorsque celui-ci ne fait pas son travail correctement. Mais
c'est tout comme puisque la loi prévoit que l'hôpital peut d'autorité empêcher qu'un
médecin continue de fournir sa prestation de travail à l'intérieur de son établissement.
Un bon employeur ne congédiera pas son employé pour cause sans lui laisser
l'occasion de s'exprimer. C'est pourquoi la loi a prévu qu'avant de révoquer les
privilèges d'un médecin, l'hôpital doit permettre à celui-ci de répondre à ce qu'on lui
reproche devant un comité de discipline interne. C'est également pourquoi le médecin

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a le droit de s'adresser au conseil d'administration. Puisqu'ils sont chargés par la loi de


faire enquête et de faire des recommandations et qu'ils ont droit à l'erreur, les membres
du comité de discipline jouissent très probablement d'une immunité. Mais la décision
que, par son conseil d'administration, l'hôpital prend par la suite est une décision
administrative. Il ne s'agit pas d'un acte législatif ou réglementaire, d'un jugement d'un
tribunal, d'une sentence d'un tribunal quasi judiciaire ou d'une décision prononcée par
un organisme ou une personne que la loi charge de décider et qui a le droit à l'erreur.
Même si la loi parle d'un appel à la Commission, il ne s'agit pas d'un appel traditionnel
comme l'entend le droit judiciaire puisque le conseil d'administration d'un hôpital n'est
pas un tribunal quasi judiciaire de première instance. C'est en réalité un droit de faire
réviser une décision administrative puisque la Commission n'a pas seulement le
pouvoir de vérifier si l'hôpital a erré en droit ou en fait, mais celui de statuer sur
l'opportunité de la décision de l'hôpital. Nous sommes ici dans la même situation qui
existe dans le monde municipal lorsqu'il s'agit de congédier un haut fonctionnaire: le
conseil adopte une résolution dont l'opportunité peut être révisée par la Commission
municipale du Québec. La loi serait bien déficiente si un médecin qui perd injustement
ses privilèges n'avait aucune voie de droit pour se faire indemniser.

[151] D'ailleurs, si la loi2 prévoit que le médecin dont les privilèges ont été révoqués
par un hôpital peut faire réviser cette décision par la Commission, laquelle a tous les
pouvoirs, y compris celui de prononcer la décision qui aurait dû être prise par l'hôpital,
et si la loi prévoit que la décision de la Commission peut faire l'objet d'une exécution
après son homologation par la Cour supérieure, c'est donc que le médecin a le droit de
se faire indemniser par l'hôpital du préjudice que lui a causé la décision de celle-ci.

[152] Le fait que la jurisprudence a imposé aux organismes administratifs le devoir de


suivre certaines règles d'équité procédurale qui ont cours devant les organismes
juridictionnels n'entraîne pas que les organismes administratifs jouissent de l'immunité
qui est accordée aux organismes juridictionnels. De la même façon, le fait que, pour les
fins de la révision judiciaire, on ne fasse plus de distinction entre un organisme
administratif et un organisme juridictionnel, ne fait pas d'un organisme administratif un
organisme juridictionnel.

[153] Ceci dit, la question de l'immunité possible de l'hôpital pour sa faute ne se pose
même pas puisque, comme je l'ai mentionné plus haut, la Commission pouvait, même
sans la faute de l'hôpital, réviser la décision du conseil d'administration et substituer à
celle-ci sa propre décision.

[154] Le docteur reproche également à l'hôpital d'avoir suspendu ses privilèges sans
qu'il y ait eu urgence et, de ce fait, de lui avoir causé un préjudice. Je suis d'accord.
Durant trois mois le docteur a vécu avec l'idée que ses privilèges n'auraient pas dû être

2
Loi sur la Commission des affaires sociales, L.R.Q., ch. C-34, articles 25 et 41.

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suspendus avant qu'il n'eût eu l'occasion de faire valoir son point de vue devant le
comité de discipline et le conseil d'administration. Il ne s'agit pas ici de blâmer l'hôpital
pour avoir erré en prenant une décision difficile dans une situation de fait complexe.
Une erreur de l'hôpital, à cet égard, ne constitue pas nécessairement une faute. Mais,
en l'espèce, il y avait absence manifeste d'une situation d'urgence, donc violation
caractérisée de la loi et faute.

[155] Le juge a évalué ce préjudice à 3 000 $. Il me semble que cette somme est
nettement insuffisante pour indemniser le docteur du préjudice qu'il a subi pour avoir vu
ses privilèges suspendus d'une façon illégale. Je porterais cette somme à 25 000 $.

[156] Par ailleurs, il ne s'agit manifestement pas d'un cas qui commande des
dommages exemplaires puisqu'il n'y a pas eu intention de nuire de la part de l'hôpital.

[157] À mon humble avis, il n'y avait aucune base légale à la décision du juge de
condamner l'hôpital à des frais et débours extrajudiciaires engagés devant la
Commission3, pas plus que pour sa contestation de la requête en révision à la Cour
supérieure.4

[158] Étant donné que fut rejetée la thèse du docteur suivant laquelle il avait droit à
une indemnité pour le fait que sa santé se serait détériorée par la suspension et la
révocation de ses privilèges, il serait injuste de faire payer par l'hôpital les honoraires
du psychiatre Morrison dont les services avaient été retenus pour étayer la thèse du
docteur.

[159] En conséquence, je rejetterais le pourvoi, sans frais, accueillerais le pourvoi


incident, sans frais, et réduirais la condamnation à 53 000 $.

________________________________
MARC BEAUREGARD J.C.A.

3
Malheureusement pour le docteur, il ne jouissait pas d'une disposition comme celle de l'article 72
de la Loi sur les cités et villes, L.R.Q., ch. C-19.
4
Il appartenait au juge de la Cour supérieure qui était saisi de la requête en révision de décider, si
on lui en faisait la demande, des droits du docteur à des honoraires spéciaux.

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