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Dossier scientifique

Les produits de glycation avancée


des protéines
Stéphane Jaisson, Philippe Gillery*
Unité MEDyC UMR CNRS/URCA n°7369, Laboratoire de Biochimie et Biologie moléculaire, UFR Médecine, Université de Reims Champagne-
Ardenne, France.
Service de Biochimie-Pharmacologie-Toxicologie, Centre Hospitalier Universitaire de Reims, 45 rue Cognacq-Jay, 51095 Reims Cedex, France.

*Auteur correspondant : pgillery@chu-reims.fr (P. Gillery).

RÉSUMÉ
Le diabète sucré est une pathologie qui favorise la réaction de
glycation des protéines par l’hyperglycémie et le stress oxydant
qu’elle génère. La glycation est une modification post-traduc-
tionnelle non enzymatique qui consiste en la fixation d’oses ou
de leurs métabolites sur les groupements aminés des protéines.
Cette fixation est suivie de réarrangements moléculaires condui-
sant à la formation de produits complexes appelés «Produits de
glycation avancée» ou «Advanced Glycation End-products» (AGE).
La glycation non enzymatique est responsable d’un vieillissement
moléculaire des protéines en modifiant leurs propriétés struc-
turales et fonctionnelles, et participe à la physiopathologie du
diabète sucré à différents niveaux, tissulaire, cellulaire et molé-
culaire. L’objectif de cet article est de présenter la réaction de
glycation, d’expliquer comment elle participe à la physiopatho-
logie du diabète et de discuter de l’utilisation des AGE comme
biomarqueurs dans ce contexte pathologique.

© GARO/PHANIE
MOTS CLÉS
◗ biomarqueurs
◗ diabète
◗ glycation
◗ produits de glycation
avancée ABSTRACT
◗ vieillissement Advanced Glycation End-products
des protéines Diabetes mellitus is a disease that promotes protein glycation because of hyperglyce-
mia and oxidative stress. Glycation is a nonenzymatic post-translational modification
KEY WORDS which consists in the binding of oses or their metabolites to amino groups of pro-
◗ advanced glycation teins.This binding is followed by molecular rearrangements leading to the formation
end-products of complex products called “Advanced Glycation End-products” (AGEs). Nonen-
◗ biomarkers zymatic glycation is responsible for the molecular aging of proteins by modifying
◗ diabetes their structural and functional properties, and participates in the pathophysiology
◗ glycation of diabetes mellitus at different levels (i.e. tissue, cellular and molecular levels). The
◗ protein aging purpose of this article is to describe the glycation reaction, to explain how it parti-
cipates in the pathophysiology of diabetes mellitus, and to discuss the usefulness of
© 2018 – Elsevier Masson SAS AGEs as biomarkers in this pathological context.
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Les marqueurs des complications des diabètes

Introduction ter de son rôle dans la physiopathologie du diabète puis


d’aborder l’utilisation des produits de glycation comme
Tout au long de leur vie dans l’organisme, les protéines biomarqueurs en biologie médicale.
font l’objet d’un vieillissement moléculaire progressif et
irréversible, majoritairement causé par des modifica- La glycation non
tions post-traductionnelles non enzymatiques (MPTNE),
réactions chimiques non régulées qui se caractérisent enzymatique des protéines et
par la fixation de métabolites simples sur les résidus
d’acides aminés des protéines [1]. Ce phénomène,
la formation des AGE
décrit au cours du vieillissement normal, est amplifié La réaction de glycation, connue sous le nom de
au cours de maladies chroniques telles que l’insuffisance réaction de Maillard dans l’industrie agroalimentaire,
rénale chronique ou le diabète sucré. C’est d’ailleurs consiste en la fixation non enzymatique d’oses simples
pour cette raison que ces pathologies sont considé- ou de leurs dérivés (par exemple phosphorylés) sur
rées comme des modèles de vieillissement accéléré. Il les groupements aminés des protéines [2]. Il s’agit d’un
existe plusieurs MPTNE, dont les plus connues et les mécanisme complexe comprenant plusieurs étapes,
plus étudiées sont les réactions d’oxydation, de glyca- dont les phases tardives génèrent un groupe hétéro-
tion ou de carbamylation. Elles sont responsables de gène de composés appelés « produits de glycation avan-
l’altération des propriétés structurales et fonctionnelles cée » ou « Advanced Glycation End-products » (AGE). En
des protéines, et participent à une échelle moléculaire théorie, tous les types de sucres peuvent réagir avec
au vieillissement général de l’organisme et à l’appari- les protéines mais ceux-ci présentent des degrés de
tion de complications dégénératives caractéristiques réactivité variables (par exemple, le ribose est 20 fois
des maladies chroniques. Ces réactions conduisent à la plus réactif que le glucose) [3].
formation de composés spécifiques appelés « produits Les étapes précoces débutent par l’interaction entre
des modifications post-traductionnelles » (ou « Post- l’ose et un groupement aminé de la protéine, ce qui
translational modification derived products », PTMDP), qui entraîne la formation d’une base de Schiff caractérisée
témoignent du degré de modification des protéines par une liaison aldimine instable. Cette liaison peut être
et peuvent servir de biomarqueurs dans différents facilement hydrolysée et ainsi libérer l’ose, mais elle
contextes physiopathologiques. Au cours du diabète, la peut également subir un réarrangement moléculaire
réaction prépondérante responsable d’un vieillissement complexe appelé réarrangement d’Amadori, caracté-
protéique est la glycation non enzymatique, associée risé par l’établissement d’une liaison cétoamine plus
fréquemment à des phénomènes d’oxydation. L’objectif résistante. Les produits formés suite à cette étape sont
de cette revue est de décrire le processus de glycation des intermédiaires stables appelés « produits d’Ama-
des protéines d’un point de vue biochimique, de discu- dori » (figure 1) [4]. Le plus connu d’entre eux est

Figure 1. La réaction de glycation. © Philippe Gillery

La réaction de glycation débute par la formation d’une base de Schiff issue de la fixation d’oses réducteurs, dont le glucose, sur les groupements
aminés des protéines. Cette base de Schiff subit ensuite un réarrangement moléculaire conduisant à un produit d’Amadori (cétoamine stable).
À plus long terme, le produit d’Amadori est soumis à de multiples réactions de clivage, d’oxydation, de réticulation, qui vont mener à la formation
d’un groupe hétérogène de composés appelés les « Produits de Glycation Avancée » (AGE, Advanced Glycation End-products).

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Figure 2. Structure de quelques AGE parmi les plus connus.

© Philippe Gillery
Structure de quelques AGE parmi les plus connus : N⑀-carboxyméthyllysine (CML), pentosidine et méthylglyoxal-hydroimidazolone-1 (MG-H1).

l’hémoglobine glyquée (et sa fraction majeure l’HbA1c), le groupement ⑀-NH2 de la chaîne latérale des résidus
qui est utilisée régulièrement en pratique quotidienne de lysine ou le groupement guanidinium de la chaîne
comme marqueur pour le suivi de l’équilibre glycémique latérale des résidus d’arginine. Le nombre, la nature,
des patients diabétiques [5]. Les fructosamines plasma- la position et l’environnement proche de ces résidus
tiques et l’albumine glyquée appartiennent également ou groupements ont une incidence sur la susceptibilité
à ce groupe de composés. d’une protéine à être glyquée. De même, la demi-vie des
Avec le temps, les produits d’Amadori subissent des protéines est un paramètre essentiel car, ces réactions
modifications supplémentaires de type oxydation, cli- étant irréversibles et cumulatives, les protéines à demi-
vages, pontages, qui vont conduire à la formation de vie longue (i.e. de plusieurs dizaines d’années) comme
multiples AGE. L’oxydation joue un rôle prépondérant les protéines de la matrice extracellulaire, sont plus
dans ces étapes tardives, c’est pourquoi certains cher- sujettes au vieillissement moléculaire. Enfin, la concen-
cheurs préfèrent parler de « glycoxydation ». De nom- tration des métabolites réactifs est également à prendre
breux AGE ont déjà été identifiés, comme par exemple en considération. C’est pourquoi le diabète sucré, du
la N⑀-carboxyméthyllysine (CML) ou la pentosidine fait de l’hyperglycémie, est la principale pathologie favo-
(figure 2), mais d’autres restent probablement à décou- risant la glycation des protéines.
vrir étant donné la complexité et l’interconnexion des
réactions conduisant à leur formation. En raison de leur
structure cyclique, certains de ces composés, comme la Rôle des AGE dans la
pentosidine, possèdent des propriétés de fluorescence.
Une autre voie de glycation concerne la fixation sur les physiopathologie du diabète
protéines de dérivés carbonylés (composés présentant
des fonctions aldéhyde ou cétone, comme le glyoxal L’accumulation d’AGE au sein de l’organisme parti-
ou le méthylglyoxal) formés suite à l’oxydation d’oses cipe à la physiopathologie du diabète et au dévelop-
ou des métabolites associés (par exemple, les intermé- pement de ses complications à long terme. Parmi les
diaires de la glycolyse comme le glyceraldéhyde-3-phos- principaux mécanismes identifiés, on retrouve princi-
phate). Ces dérivés carbonylés se fixent sur les résidus palement des altérations des propriétés structurales
de lysine ou d’arginine, pour former, dans ce dernier cas, et fonctionnelles des protéines ainsi qu’une modifica-
des AGE de type hydroimidazolone comme le méthyl- tion du comportement cellulaire impliquant différents
glyoxal-hydroimidazolone-1 (MG-H1) (figure 2) [6]. Ce récepteurs, dont le plus connu est le récepteur RAGE
processus est différent de celui décrit plus haut puisqu’il (« Receptor for Advanced Glycation End-products »).
ne correspond pas à l’interaction directe de sucres avec Quelques exemples illustrant ces mécanismes sont
les protéines. Cependant, le terme d’AGE est repris mentionnés ci-dessous.
systématiquement dans la littérature scientifique pour
qualifier ces composés. Altérations des propriétés
La réaction de glycation non enzymatique étant une structurales et fonctionnelles
réaction chimique et donc non régulée, il est impor- des protéines
tant de mentionner un certain nombre de paramètres
capables d’influencer cette réaction et de modifier le La modification des chaînes latérales de lysine ou d’ar-
degré de modification des protéines [7]. Par exemple, les ginine, suite à la fixation des oses et aux réarrange-
groupements aminés impliqués peuvent être le groupe- ments moléculaires qui s’en suivent, est à l’origine de
ment ␣-NH2 en position N-terminale des protéines (ce modifications de charge, d’un encombrement stérique
qui est le cas pour les chaînes ␤ de globine dans l’HbA1c), plus important, et dans certains cas de la formation

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Les marqueurs des complications des diabètes
de pontages intra- ou intermoléculaires (AGE « pon- étapes précoces du processus athérosclérotique [17].
tants  »). Ces changements ont une répercussion Le récepteur le plus étudié est RAGE (Récepteur des
directe sur les structures secondaire et tertiaire des AGE), une glycoprotéine membranaire de 45 kDa de
protéines concernées. Par exemple, l’albumine glyquée la superfamille des immunoglobulines trouvée à la sur-
voit sa conformation tridimensionnelle complètement face de nombreux types cellulaires (dont les cellules
modifiée après glycation [8]. De même, la glycation endothéliales, les cellules inflammatoires, les cellules
des protéines du cristallin entraîne des changements musculaires lisses, et les neurones) et capable de fixer,
conformationnels responsables de leur agrégation, outre les AGE, divers ligands parmi lesquels les pro-
provoquant son opacification et conduisant à la cata- téines de la famille S-100, HMGB-1, ou l’amphotérine
racte chez les patients diabétiques [9]. [18]. La fixation des AGE sur ce récepteur déclenche
Ces modifications structurales sont systématiquement un stress oxydant intracellulaire ainsi qu’une cas-
associées à une perte partielle voire totale des fonc- cade de signalisation menant à l’expression de gènes
tions des protéines. En effet, de nombreux facteurs pro-inflammatoires. Parmi les AGE, la CML semble
de croissance, enzymes ou hormones perdent leur être particulièrement impliquée dans cette interac-
activité après glycation. Ainsi, l’insuline glyquée pré- tion [19]. De très nombreuses études ont permis
sente une action hypoglycémiante inférieure de démontrer le rôle prépondérant de l’axe
de 20% à celle de l’insuline non modi- AGE-RAGE dans la physiopathologie du
fiée [10]. diabète [20,21]. A titre d’exemple, l’ac-
La glycation des protéines de la L’accumulation tivation de RAGE par les AGE peut
matrice extracellulaire, qui jouent conduire à la différenciation des
un rôle architectural important,
tissulaire des AGE cellules musculaires lisses vascu-
est à l’origine de la perte pro- chez les patients laires en ostéoblastes et partici-
gressive des propriétés méca- diabétiques est corrélée per ainsi à la formation de calci-
niques des tissus. Par exemple, fications vasculaires [22].
le collagène de type I glyqué à l’apparition de
présente un épaississement complications micro- Perturbation
et une irrégularité du diamètre de la protéostasie
de ses fibres, responsables d’une et macrovasculaires intracellulaire
désorganisation du réseau fibril-
laire et de défauts d’interaction avec Pour assurer leur bon fonctionnement,
d’autres protéines matricielles comme les les cellules ont besoin de maintenir un cer-
protéoglycannes, ce qui peut perturber l’adhé- tain taux de protéines intracellulaires fonction-
sion et la migration cellulaire [11,12]. De la même nelles en assurant un équilibre entre néosynthèse et
manière, la glycation de l’élastine réduit ses propriétés dégradation. Toute modification de l’homéostasie des
élastiques [13]. Par ailleurs, ces protéines matricielles protéines intracellulaires, appelée aussi « protéosta-
glyquées sont généralement résistantes à la protéo- sie », peut conduire à une sénescence cellulaire préma-
lyse enzymatique, ce qui participe à l’accumulation turée et participer au développement de nombreuses
progressive des AGE au cours du temps et entraîne pathologies [23]. L’oxydation et la glycation des pro-
un vieillissement accéléré des tissus. Aussi, l’accumu- téines intracellulaires comptent parmi les mécanismes
lation tissulaire des AGE chez les patients diabétiques pouvant modifier cet équilibre. En effet, les protéines
est corrélée à l’apparition de complications micro- et glycoxydées forment, à partir d’un certain degré de
macrovasculaires [14,15]. modification, des agrégats protéiques qui ne peuvent
plus être éliminés par les systèmes de dégradation habi-
tuellement utilisés par la cellule, à savoir le protéasome
Modification du comportement ou l’autophagie [24]. Cette résistance à la dégradation
cellulaire perturbe non seulement la protéostasie mais conduit
Les protéines glyquées peuvent interagir avec les également à l’accumulation intracellulaire de pigments
cellules via différents récepteurs cellulaires. Parmi insolubles, qui, à terme, exercent un effet inhibiteur sur
les récepteurs des AGE décrits à l’heure actuelle, on le protéasome et perturbent ainsi le comportement
retrouve le récepteur RAGE, des récepteurs de type cellulaire. Ce phénomène a été décrit comme parti-
scavengers (par exemple, SR-AI, SR-AII ou CD36), et cipant à la physiopathologie du diabète. Par exemple,
les AGE-récepteurs-1 (protéine OST-48 du complexe la dysrégulation du protéasome est responsable d’une
oligosaccharyl-transférase), -2 (protéine 80K-H) et -3 insulino-résistance au niveau hépatique [25] et d’une
(galectine-3) [16]. Certains d’entre eux sont chargés inhibition de la sécrétion d’insuline par les cellules ␤
d’internaliser les protéines glyquées, comme les récep- des îlots de Langerhans [26]. Par ailleurs, une inhibition
teurs scavengers qui interagissent avec les lipopro- du processus d’autophagie conduit aux mêmes effets
téines de basse densité glyquées, ce qui participe aux sur les cellules ␤ ainsi qu’à leur apoptose [27,28].

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Les produits de glycation sémiologiques difficiles. Une récente publication, rap-


portant les dosages de CML dans une étude clinique
des protéines comme de grande taille, a conclu au manque de spécificité de
ce biomarqueur, parmi d’autres, lorsque les dosages
biomarqueurs étaient réalisés par méthode ELISA, empêchant l’éva-
La mise en évidence des propriétés biologiques délé- luation correcte de son rôle au cours du diabète
tères des AGE et le développement de méthodes [30]. Les méthodes de choix, alliant spécificité et sen-
capables d’évaluer leur concentration dans les sibilité, reposent sur la chromatographie liquide
liquides biologiques ou les tissus de l’orga- haute performance couplée à la spectro-
nisme ont suscité de nombreux travaux métrie de masse en tandem (LC-MS/
tentant d’établir le rôle des AGE MS). Ces techniques permettent la
comme biomarqueurs, essentielle- quantification précise des AGE
ment au cours du diabète sucré. Les AGE peuvent libres ou liés aux protéines,
En tant que biomarqueurs, les être dosés sous après hydrolyse chimique ou
AGE peuvent être utilisés soit enzymatique. Chaque AGE peut
comme marqueurs de l’équilibre forme d’AGE totaux être déterminé spécifiquement,
glycémique, soit comme mar- ou sous forme d’AGE les plus souvent dosés étant la
queurs prédictifs de complica- CML, la pentosidine ou encore
tions, mais des précautions d’in- spécifiquement liés aux
le MG-H1. Cependant, à ce jour,
terprétation doivent être prises protéines il n’existe aucune standardisa-
en raison des difficultés analytiques
tion de ces méthodes, et la com-
liées à leur dosage.
paraison des résultats obtenus d’un
Aspects analytiques laboratoire à l’autre est extrêmement
difficile, rendant délicat l’établissement de
Les AGE peuvent être dosés dans le plasma ou le conclusions indiscutables sur le rôle et l’intérêt des
sérum par des méthodes de spécificité et de perfor- AGE au cours du diabète. Elles peuvent cependant
mance différentes (tableau 1). Les approches les plus être considérées comme de bonnes candidates pour
simples et les plus anciennes ont consisté à évaluer la l’ancrage métrologique et la diffusion des méthodes
fluorescence des AGE à des longueurs d’onde carac-
dans les laboratoires de biologie médicale.
téristiques, notamment dans le plasma après dilution.
Cependant, ces techniques manquent totalement de La définition des paramètres mesurés revêt une
spécificité et de sensibilité, et ne permettent sou- importance particulière. Les AGE peuvent être dosés
vent pas de mettre en évidence de différentes entre sous forme d’AGE totaux (libres et liés aux pro-
populations diabétiques ou non [29]. Différentes téines), ou sous forme d’AGE spécifiquement liés
méthodes immunologiques ont été décrites, utilisant aux protéines. Cette décision peut avoir des consé-
des anticorps plus ou moins bien caractérisés selon quences sur l’information donnée, puisque les AGE
les études. Relativement faciles à mettre en œuvre libres peuvent également provenir de l’alimenta-
et potentiellement automatisables, ces méthodes qui tion (AGE exogènes), alors que les AGE liés repré-
ne bénéficient d’aucune standardisation rendent sou- sentent les modifications survenues sur les protéines
vent la comparaison entre études et les conclusions circulantes.

Tableau 1. Méthodes de dosage des AGE.


Standardisation
Principe Sensibilité Spécificité Praticabilité
Actuelle Possible

Mesure de la fluorescence
+ - - + +++
• Liquides biologiques (dont plasma)
• Tissus (autofluorescence cutanée) ++ - - - +++

Dosages ELISA + + - ++ +++

LC-MS/MS +++ +++ - +++ +

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Les marqueurs des complications des diabètes

Enfin, l’expression des résultats n’est pas homogène. queurs rétrospectifs de l’équilibre glycémique chez les
Les AGE peuvent être exprimés directement, sous patients atteints de diabète lorsque le dosage d’HbA1c
forme de concentration dans le plasma, ou indirecte- était pris en défaut (par exemple en raison d’une alté-
ment, rapportés soit à la concentration de protéines ration de la durée de vie des globules rouges, quelle
totales, soit au contenu en lysines des protéines. Ce qu’en soit la cause). Par ailleurs, cette étude a montré
dernier mode d’expression est le plus souvent uti- que les AGE sériques étaient produits très précoce-
lisé, mais aucun consensus n’a encore été établi sur ment au cours du diabète, et pouvaient donc exercer
la question, ce qui constitue un facteur de variabilité des effets délétères dans l’organisme dès la déclara-
important. tion de la maladie [35].
Le caractère fluorescent de certains AGE a été mis
à profit pour développer des techniques non inva- Les AGE comme marqueurs
sives d’évaluation. Ainsi, des dispositifs permettant de de complications
mesurer l’autofluorescence cutanée ont été décrits.
Il s’agit en particulier du système AGE-Reader® (Dia- Les AGE circulants peuvent également constituer des
gnoptics, Pays-Bas), qui, en mesurant la fluorescence marqueurs de complications de la maladie diabétique,
cutanée à des longueurs d’ondes caractéristiques, en particulier cardiovasculaires. Il est intéressant de
donne un signal quantitatif corrélé au contenu en remarquer que le lien entre AGE circulants et com-
pentosidine [31]. La mesure, très simple, consiste à plications cardiovasculaires a été démontré aussi bien
appliquer l’avant-bras pendant 30 secondes sur le chez des patients diabétiques, atteints d’insuffisance
détecteur de ce dispositif portable très maniable. rénale ou non, que chez des patients non diabétiques
La méthode n’est pas très spécifique et souffre de [36]. Une particularité intéressante est que les AGE
nombreuses interférences. De plus, la puissance dia- paraissent avoir une valeur sémiologique différente :
gnostique de cette exploration est limitée par sa sen- la pentosidine semble plutôt refléter les complica-
sibilité au degré de pigmentation de la peau [32] et à tions cardiaques et la CML plutôt les complications
différentes sources de variation liées à la physiologie vasculaires [37,38]. Ces données, qui méritent d’être
cutanée (présence de fluorophores), ou à l’utilisation confirmées, soulignent l’intérêt du dosage individuel
de cosmétiques [33]. de chaque AGE par une méthode spécifique.
L’autofluorescence cutanée paraît prometteuse, mal-
Les AGE comme marqueurs gré ses limites et les doutes qu’elle a suscités initia-
de l’équilibre glycémique lement. En effet, elle a pu être corrélée à de nom-
breuses complications cardiovasculaires du
Comme les AGE sont formés de façon
diabète ou d’autres affections comme
cumulative et irréversible sur les
l’insuffisance rénale chronique [39-41].
protéines, leur concentration plas-
En particulier, l’autofluorescence
matique peut rendre compte de La concentration cutanée a pu être associée à la
la qualité de l’équilibre glycé-
mique de la période précé- plasmatique des AGE présence d’artériopathie périphé-
rique, à la fréquence des ampu-
dant le dosage, comme le font peut rendre compte de tations, à la survenue d’accidents
l’HbA 1c ou les fructosamines.
Cependant, la cinétique de la qualité de l’équilibre cardiaques, fatals ou non, ou à la
formation des AGE étant plus glycémique de la période mortalité générale. Les données
lente, la durée de vie moyenne ont été bien résumées dans une
des protéines plasmatiques peut
précédant le dosage récente revue générale [42].
limiter l’impact de ces modifica- Malgré tout, même encore mal
tions. Le dosage des AGE au cours connue, l’autofluorescence cutanée
de la surveillance du diabète peut être paraît refléter de façon cumulative les
envisagé afin de fournir des renseignements stress subis par l’organisme au cours du
complémentaires ou de pallier les failles du dosage temps, justifiant en cela le terme « mémoire métabo-
d’HbA 1c. Certaines études, relativement peu nom- lique » proposé par certains auteurs [43].
breuses, ont suggéré que les AGE pouvaient appor-
ter une information rétrospective à long terme sur
l’équilibre glycémique [34]. Nous avons montré au Conclusion
laboratoire, dans une population d’enfants atteints de
diabète de type 1, que la concentration sérique d’AGE Les AGE constituent des composés prometteurs
était strictement corrélée à la formation des produits sur le plan de la compréhension physiopathologique
d’Amadori comme l’HbA1c, suggérant que la CML ou de certaines complications à long terme du diabète
la pentosidine pouvaient être utilisées comme mar- et d’autres maladies chroniques (et donc des cibles

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thérapeutiques potentielles), mais aussi comme


biomarqueurs d’intérêt en pratique médicale. Cependant, Points à retenir
les méthodes de dosage actuellement disponibles, même ◗tLes produits de glycation avancée ou AGE («Advanced
très sensibles et spécifiques comme la spectrométrie Glycation End-Products») sont des composés formés
au cours des étapes tardives de la glycation non
de masse, n’ont pas bénéficié à ce jour de stratégies de enzymatique des protéines.
standardisation, rendant difficile l’utilisation clinique de ◗tLa glycation modifie les propriétés structurales et
ces marqueurs et l’établissement de recommandations. fonctionnelles des protéines et participe ainsi à la
physiopathologie du diabète sucré.
Cette démarche doit constituer l’étape suivante de ◗tLes AGE (notamment pentosidine et
leur histoire, faute de voir leur intérêt s’émousser. carboxyméthyllysine) peuvent être utilisés soit comme
marqueurs de l’équilibre glycémique, soit comme
La mesure de l’autofluorescence cutanée représente, marqueurs prédictifs de complications, notamment
quant à elle, une approche originale, non invasive, et cardiovasculaires.
◗tDes méthodes de dosage des AGE existent
qui, même non spécifique et non standardisée, paraît (chromatographie liquide couplée à la spectrométrie
apporter des renseignements cliniques intéressants, de masse en tandem, immunodosages), mais nécessitent
qui devront être validés par des études cliniques de d’être standardisées pour une utilisation en pratique
quotidienne.
grande taille. ❚❚ ◗tLa mesure de l’autofluorescence cutanée permet
d’évaluer l’accumulation tissulaire des AGE, reflet d’un
Liens d’intérêts : les auteurs déclarent ne pas avoir de liens stress métabolique global de l’organisme.
d’intérêts.

[15] Sveen KA, Dahl-Jorgensen K, Stensaeth KH, et al. Glucosepane


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