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LA RÉSISTANCE

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© L'Harmattan, 2019
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-17065-7
EAN : 9782343170657
Crédit photo : photographe et caméraman palestinien Haitham al-Khatib,
habitant de Bil’in, village proche de Ramallah en Palestine.
La résistance palestinienne :
des armes à la non-violence

À Leila Shahid
La bibliothèque de l'iReMMO
Collection dirigée par Pierre Blanc et Bruno Péquignot

Cette collection se propose de publier des textes sur tous les


aspects de la vie sociale de la Méditerranée et du Moyen-Orient.
Tous les domaines sont concernés, de la politique à la culture et
aux arts, de l’analyse des mœurs et des comportements quotidiens
à l’économie, de la vie intellectuelle à l’étude des institutions et
organisations sociales, sans oublier la dimension historique ou
géographique de ces phénomènes.
L’objectif est de créer une sorte d’encyclopédie, au sens historique
de ce terme, présentant, de façon claire et rigoureuse, toutes les
connaissances produites par la recherche scientifique, mais aussi par
les réflexions des acteurs impliqués à tous les niveaux de la société.
Chaque ouvrage vise à faire le point sur un sujet traité dans un souci
de le rendre accessible au-delà des cercles des spécialistes.
La résistance palestinienne :
des armes à la non-violence

Bernard Ravenel

L’HARMATTAN
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Préface

Bernard Ravenel a choisi de revenir sur une question majeure


largement délaissée par les analyses du conflit israélo-palestinien :
la stratégie non-violente des Palestiniens.
A le lire, on comprend mieux à quel point les Palestiniens ont
toujours eu beaucoup de difficultés à défendre une stratégie cohérente
tout au long de ces décennies de confrontation. Cela s’explique par
bien des facteurs et notamment par le fait que leur histoire singulière
s’inscrit, dès 1948, dans une temporalité décalée et un espace
fragmenté. Une temporalité décalée parce que leurs revendications
d’autodétermination ne se déploient vraiment qu’à partir de la fin
des années 1960, à un moment où, dans le monde, s’achève le grand
cycle des mouvements de libération nationale qui arrachent leurs
indépendances. Un espace fragmenté parce que la guerre de 1948 a
fait imploser le peuple palestinien désormais dispersé dans plusieurs
territoires où ils vont connaître des destins bien différents les uns
des autres : à Gaza, en Cisjordanie, à Jérusalem-Est, au Liban, en
Jordanie et, bien sûr, en Israël.
Pour s’extraire de la longue séquence de silence et d’oubli
dans laquelle la Nakba les a plongés, les dirigeants palestiniens
ont eu recours, dès la fin des années 1950, à une stratégie de lutte
armée qui n’a pu vraiment s’affirmer qu’après la guerre de 1967
et l’effondrement de l’idéologie panarabe incarnée par Nasser.
Entamée dans la clandestinité et la marginalité ; cette doctrine

La bibliothèque de l’iReMMO ● 7 ●


de la lutte armée portée par Yasser Arafat et le Fatah peut alors
enfin s’exprimer et permettre ainsi une affirmation sans précédent
du nationalisme palestinien jusque-là enseveli sous le discours
nationaliste arabe.
Cette stratégie s’affirme aussi bien sur le plan idéologique avec
l’adoption par l’OLP d’une nouvelle charte que sur le plan de l’action
avec l’arrivée dans les rangs du Fatah de milliers de jeunes que la
perspective de libération qu’elle semble offrir mobilise pleinement.
La bataille de Karameh, en mars 1968, en est un symbole fort
d’autant que ce mot en arabe fait écho à la notion de dignité… S’ouvre
alors une période assez brève mais très féconde pendant laquelle
les Palestiniens font leur retour dans l’Histoire d’où ils avaient été
comme chassés. Leur identité nationale et la légitimité de leur lutte
s’mposent à nouveau et le monde commmence à comprendre que
le conflit est d’abord israélo-palestinien avant d’être israélo-arabe.
Par la suite, ils demeurent tiraillés entre deux pôles d’orientation
stratégique : lutte armée ou non-violence. Yasser Arafat ne dit pas
autre chose quand il vient s’exprimer devant l’Assemblée générale
des Nations unies en novembre 1974 : « aujourd’hui je suis venu
porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de combattant de la
liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main  ».
Encore que ces deux pôles n’ont pas le même statut. La lutte armée
est un moyen de peser pour ensuite enclencher une négociation.
Et, en même temps, le rapport de forces peut dépendre d’autres
stratégies que la lutte armée…
Une des principales contraintes dans le choix d’une stratégie tient
à la configuration du contexte international et au rapport de forces
qu’il induit. Ainsi quand, en 1982, le gouvernement Begin, dans
lequel Sharon joue déjà un rôle majeur, décide avec l’aval des Etats-
Unis d’envahir le Liban pour y écraser l’OLP, la marge de manoeuvre
des dirigeants palestiniens est pratiquement nulle puisqu’il s’agit alors
de survivre, dans tous les sens du terme ; Arafat lui-même étant l’objet
de plusieurs tentatives d’assassinat. Et comment penser une stratégie
quand on est ensuite relégué à Tunis, très loin de la Palestine ?

● 8 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Au terme de ces années de lutte armée, même s’il y eut des acquis
importants dans l’affirmation de l’identité palestinienne, le bilan est
plutôt sombre puisqu’il aboutit à « une triple impasse ». Dans cette
perspective, Bernard Ravenel, analyse la première Intifada comme
«  un passage de relais  » aux Palestiniens des territoires occupés.
Et dès lors la stratégie est profondément différente : plus question
d’utiliser les armes. La résistance est non-violente. Ce sera la
guerre des pierres. Et donc aussi le basculement vers une stratégie
où seront privilégiés les moyens politiques et diplomatiques. D’où
cette rupture que constitue la proclamation de l’Etat de Palestine au
Conseil national palestinien de novembre 1988 qui s’appuie sur toutes
les résolutions des Nations unies y compris la 242 (1967) et la 181
(1947) qui propose un plan de partage de la Palestine en deux Etats ;
des termes de référence qui constituent alors une reconnaissance
implicite d’Israël. Cette politique est confirmée à Paris en mai 1989
quand Yasser Arafat, invité par François Mitterrand, déclare à propos
de la Charte de l’OLP : « c’est caduc ». Cette nouvelle orientation
permettra la participation (indirecte) de l’OLP à la conférence de
Madrid en novembre 1991 puis le lancement du processus de paix
initié par les accords d’Oslo en 1993.
Cette séquence s’achèvera quelques années plus tard par un
échec historique dont les conséquences désastreuses se font encore
lourdement sentir aujourd’hui. Chacun a sa part de responsabilité
dans ce naufrage. Celle de Yasser Arafat n’est sans doute pas la moins
importante. Il a voulu jouer sur plusieurs tableaux en soutenant la
deuxième Intifada alors qu’il n’avait pas les moyens de la contrôler
d’autant que le Hamas en était l‘acteur principal. Il a ainsi renoncé
à la non-violence en se faisant des illusions sur les transformations
des rapports de force que pouvaient induire le recours aux armes.
La militarisation de l’Intifada a donc bien été une erreur stratégique
d’autant qu’elle a légitimé l’usage sans limites de la force armée
par Israël. Et aussi, comme le note très justement Bernard Ravenel,
parce qu’elle a exclu de facto les femmes palestiniennes qui avaient
joué un rôle majeur dans la première Intifada.

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Après son écrasement par Ariel Sharon, devenu Premier ministre
en 2001, l’asymétrie entre une puissante armée d’occupation et un
peuple démuni de tout véritable soutien est devenue, au fil du temps,
de plus en plus flagrante. Tandis que Gaza est étouffé par un blocus
hermétique renforcé par l’hostilité viscérale du président égyptien
à l’encontre du Hamas, la dépossession foncière des Palestiniens
engendrée par une implacable colonisation se fait chaque jour plus
oppressante en Cisjordanie comme à Jérusalem-Est.
Dans cette nouvelle séquence de ce conflit séculaire, la question
des choix stratégiques se pose toujours avec acuité. Mahmoud
Abbas n’a jamais dévié de ses convictions fondées sur le rejet de la
lutte armée tandis que le Hamas continue de la promouvoir alors
même qu’il est isolé sur un fragment de territoire où il exerce une
domination sans partage sur une population désespérée.
Les Palestiniens doivent donc réinventer de nouvelles approches
dans une période où ils n’ont plus de leader incontesté capable
d’incarner l’unité nationale. Par un étrange retour de l’Histoire, la
situation actuelle ressemble à certains égards à celle qui prévalait,
dans les années 1950, pour les citoyens palestiniens en Israël. A
l’époque, l’essentiel de leur combat était la défense de leurs terres…
Et la stratégie qu’ils ont toujours suivie était bien celle de la non-
violence autour de personnalités comme Taoufik Ziyad, leader du
Rakah et un des fondateurs du groupe al-Ard (la terre). Bien que
toujours pacifiques, leurs manifestations ont été souvent réprimées
par la violence. Ce fut le cas de celle du 30 mars 1976 qui protestait
contre des confiscations foncières en Galilée. Il y eut 6 morts
et une centaine de blessés. Depuis lors, le 30 mars est devenu la
journée de la terre célébrée par les Palestiniens en Israël et dans les
territoires occupés.
En faisant ainsi réfléchir aux multiples dimensions des stratégies
palestiniennes successives et en soulignant l’importance de la non-
violence, Bernard Ravenel apporte avec ce livre une précieuse
contribution à l’histoire de ce conflit.

Jean-Paul Chagnollaud
● 10 ● Professeur émérite des universités
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Introduction

La résistance populaire non-violente palestinienne


comme prélude au « Printemps arabe ».
L’histoire imbriquée des peuples juif et palestinien tout au
long du 20e siècle est marquée par au moins trois paradigmes de
violence : le génocide des juifs, la colonisation juive de la Palestine
avec la Nakba, et la confrontation entre violence et non-violence
dans la répression de l’Intifada à la fin du siècle. En réalité tout au
long de ce « siècle court » qui a opposé le mouvement sioniste au
peuple palestinien nous rencontrons d’autres acteurs et d’autres
formes de violence. Parmi ces acteurs, l’empire ottoman, les
puissances occidentales et en particulier la Grande-Bretagne,
les nouveaux Etats post-coloniaux du Moyen-Orient comme la
Syrie, les mouvements islamistes. En outre la violence présente
aussi des visages différents : la guerre, la guérilla, le terrorisme
de groupe et d’Etat sans oublier les différentes formes de la
domination coloniale et néo-coloniale.
Dans sa lutte désormais centenaire le mouvement national
palestinien a ainsi traversé plusieurs périodes correspondant à
des contextes géopolitiques très différents – l’Empire Ottoman, le
mandat britannique, la création de l’Etat d’Israël, l’expulsion de
la majorité de la population (Nakba) en 1948, le développement
du mouvement nationaliste arabe et la constitution d’Etats
arabes indépendants.
Ces bouleversements de l’environnement géopolitique ont
failli faire disparaître la Palestine comme sujet autonome sur la

La bibliothèque de l’iReMMO ● 11 ●


scène internationale. Confronté à un ennemi puissant soutenu
par les principales puissances impériales du 20e siècle (Grande-
Bretagne, Etats-Unis), mais aussi stimulé par le mouvement
mondial d’émancipation des peuples colonisés, le mouvement
national palestinien a cru un moment possible et nécessaire
d’obtenir la libération totale de son pays par la contre-violence,
c’est-à-dire par une lutte armée de longue durée, soutenue
en particulier par le monde arabe. Il a perdu ce pari au prix
d’énormes destructions humaines et matérielles. Une volonté
intacte de résistance l’a amené à tirer les leçons de ses échecs
politiques et militaires et à s’engager dans une résistance
populaire non-violente qui a impressionné le monde. Son impact
politique planétaire peut lui permettre d’espérer d’être libéré de
l’occupation militaire israélienne désormais condamnée par la
quasi-totalité de la communauté internationale
A un moment où le pouvoir israélien veut une nouvelle fois
assimiler les Palestiniens à des terroristes du type Daech, il
apparaît utile et nécessaire de faire connaître cette histoire de la
résistance populaire palestinienne à la fois dans ses phases armées
et dans cette dimension spécifique de la résistance palestinienne
qu’est la résistance non-violente. On ne peut comprendre cette
révolution sans prendre en compte le processus qui a amené la
résistance, d’abord armée, vers de nouvelles formes de lutte pour
sa libération.
De ce point de vue, la 1ère Intifada (1987-1991) a contribué de
manière décisive à faire connaître au monde entier la résistance
populaire non-violente qui puise ses racines dans les luttes contre
le colonialisme (britannique et sioniste) en complémentarité ou
non avec la lutte armée.1
Poser aujourd’hui la problématique de l’action non-violente
en Palestine fait immédiatement surgir un paradoxe apparent  :
C’est en Palestine, lieu perçu comme espace emblématique de
la violence étatique (israélienne) et non-étatique (palestinienne),

1. Voir Mazim Qumsiyeh, « Une histoire populaire de la résistance populaire »,


Editions Demi Lune, 2013.

● 12 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

et aujourd’hui théâtre d’une «  violence extrême  » israélienne


(Opération Plomb durci en 2009, assaut meurtrier contre la
« Flottille de la paix », opération Bordure protectrice en 2014)
sans réelle rationalité militaire et visant essentiellement des civils
sans armes, que s’affirme une stratégie palestinienne de résistance
non-violente contre un adversaire surarmé, ne respectant même
plus les « lois de la guerre » et qui entend mener une stratégie
d’anéantissement de la mobilisation civile palestinienne.
Cette situation pose, avec un relief exemplaire, la question
du rapport entre violence et politique. Le rapport entre moyens
et fins est fondamental  : les instruments utilisés pour atteindre
un objectif laissent une forte trace sur les résultats obtenus et
aussi sur ceux-là même qui les ont employé 2. Cette question des
moyens se pose de fait aux Palestiniens depuis des décennies
dans leur lutte « à armes inégales » face à la politique coloniale
et face à l’expulsion dont ils ont été et sont encore victimes.
Passer de la lutte armée présentée par la Charte nationale
palestinienne de 1968 comme « la seule voie pour la libération
de la Palestine » à la résistance non-violente présentée comme la
seule stratégie possible aujourd’hui, constitue en quelque sorte
une révolution copernicienne dont il faut montrer les modalités
et mesurer la portée en particulier à l’échelle du monde arabe.
Cette révolution apparaît comme l’aboutissement d’un itinéraire
tourmenté accompagné par le développement d’une idéologie
spécifiquement palestinienne de résistance. Tout en partant du
fait que le passage à la résistance populaire non-violente n’est
pas un choix dû prioritairement à des motifs éthiques mais qu’il
est devenu une nécessité stratégique.

La résistance populaire non-violente palestinienne prélude


au « Printemps arabe »

En 2011 avec le « Printemps arabe s’est produit une révolution


démocratique, une révolution civile, où pour la première fois de
2. Sur cette problématique générale voir  : Isabelle Sommier, «  La violence
politique et son deuil, l’après 68 en France et en Italie », Presses Universitaires
de Rennes, 1998.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 13 ●


leur histoire des peuples arabes, en Tunisie, en Egypte, au Yemen
ont fait « l’expérience pratique de la souveraineté populaire » 3
en faisant tomber leurs dictateurs. Ce résultat a été obtenu par
une mobilisation populaire non-violente. Ce mouvement a
touché pratiquement tous les pays du monde arabe, y compris
en particulier la Syrie. Il a réussi dans certains lieux et échoué
dans d’autres. Dans tout cet espace géopolitique d’importance
mondiale il y a eu un moment révolutionnaire – qui est lui-même
un processus – qu’il faut appréhender dans sa dimension non-
violente. Ce mouvement est confronté à une formidable contre-
offensive de toutes les forces internes et internationales opposées
à l’émancipation du monde arabe.
On a assisté à l’irruption de la non-violence comme
moteur de l’histoire. Prenant le plus souvent la forme de la
désobéissance civile de masse, ce mouvement, parti du monde
arabe, s’est mondialisé vers Israël, la Turquie, la Grèce et
l’Espagne avant de toucher l’épicentre du capitalisme américain
– Occupy Wall Street – et se répandre à travers les continents. Il
faudrait rattacher à cette date le mouvement « Occupy central »
pour la démocratie déclenché en 2011 à Hongkong et qui a
mobilisé pendant de longs mois plusieurs centaines de milliers
de personnes. Le mouvement des « indignés » rêvé par Stéphane
Hessel grand partisan de la non-violence politique.
Si une révolution se définit tant par son contenu (contre tout
système autoritaire) que par sa forme (désobéissance civile de
masse) posant de fait la question du pouvoir, on peut considérer
l’année 2011comme une année révolutionnaire.
Pour mieux comprendre ce phénomène historique planétaire
on ne peut ignorer la «  résistance populaire non-violente  »
(RPNV) telle qu’elle fut pratiquée en Palestine de 1987 à 1991
avant que cette forme de résistance ne soit relancée à partir de
2001. L’Intifada palestinienne, comme soulèvement populaire
non armé, refusant explicitement l’usage de la violence armée,

3. Sarah Ben Neffissa, « Révolution civile et politique en Egypte », Mouvements,


été 2011, p. 53.

● 14 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

constitue un précédent hautement significatif ; elle est restée


longtemps occultée par les médias occidentaux, influencés par
la production israélienne d’informations supervisée par l’armée,
mais bien connue du monde arabe grâce en particulier aux
stations satellitaires arabes Mais, comme le regrette Mustapha
Barghouti, figure du monde politique palestinien et partisan
actif de la RPNV  : « Cet épisode révolutionnaire palestinien
n’a jamais été suffisamment étudié, du fait de la différence, en
ampleur et en importance stratégique si on le compare au cas
égyptien, et du fait aussi de l’absence de couverture médiatique
et de l’absence des moyens de communication sophistiqués
sans précédent disponibles en Egypte aujourd’hui » 4 Et c’est
en 2011 que le monde arabe a démontré aux yeux du monde
sidéré l’extraordinaire puissance morale et politique de l’action
non-violente de masse. Cette révolution populaire peut se
synthétiser ainsi  : mobilisation de masse, refus de l’emploi de
la violence, résistance non-armée face à la répression et victoire
politique possible.
Cette révolution non-violente marquera le XXIe siècle  :
Passer de l’insurrection armée à l’insurrection civile est une
forme d’innovation qui ouvre la porte à une nouvelle humanité,
à une nouvelle vision anthropologique, à une autre société,
à une modernité à la hauteur des multiples enjeux auxquels
est désormais confrontée la planète menacée par la violence
destructrice de la nature et de l’homme. Pour le philosophe
politique italien, Norberto Bobbio, « l’unique véritable saut
qualitatif (s’il est possible) de l’histoire humaine est le passage
non du règne de la nécessité au règne de la liberté mais du règne
de la violence à celui de la non-violence » 5.
Cette nouveauté n’est pas née ex nihilo. Elle s’enracine dans
une crise multiforme d’une gravité exceptionnelle touchant
en particulier depuis la crise de 2008 la quasi-totalité de la

4. Mustapha Barghouti, «  Palestine and the Revolution  », http  : //www.


counterpunch.org, le 3 avril 2011.
5. Norberto Bobbio, « Il fine e i mezzi » (La fin et les moyens), La Stampa,
10 janvier 1981.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 15 ●


société où prédominent les jeunes générations ayant perdu
tout espoir en l’avenir dans des régimes autoritaires. En même
temps ce besoin d’avenir et l’aspiration à l’autodétermination
collective et individuelle ont été exaltés et portés par le réseau
mondial de l’information (occidental et arabe,  etc.). Ce réseau
de télécommunications instantanées a secoué les consciences,
démontré la force des idées sur la force des armes et changé la
nature et les formes des conflits.
Certes ce ne sont pas les Tunisiens ni les Egyptiens qui ont
été les premiers à théoriser ou à pratiquer la non-violence, mais
ils ont démontré que dans ce contexte mondial, une insurrection
non-violente, accompagné d’une intense bataille médiatique, est
la seule qui ait quelque chance de succès. Mais c’est surtout en
Palestine où le mouvement de libération avait pris le chemin de
la lutte armée que ce sont d’abord affirmées des expériences de
mouvements non-violents.
En dépit d’une répression permanente meurtrière, cette forme
de combat, mettant en œuvre différentes modalités de lutte,
hebdomadaires depuis 2004 dans certains villages privés de
terres par le «  Mur  », a pu atteindre et pénétrer la conscience
arabe contemporaine via surtout les stations satellitaires, comme
le reconnaissaient des manifestants de la place Tahrir au Caire 6.
Aujourd’hui, dans sa phase actuelle, la RPNV, désormais
décennale, connaît de graves difficultés dues à une répression
impitoyable (dont le film « Cinq caméras brisées » donne une idée).
Insuffisamment soutenue à l’intérieur par les forces politiques du
mouvement national, victime des divisions qui traversent celui-
ci, cette résistance n’a pu s’étendre et se coordonner à l’échelle
du pays. Il en est résulté des formes de désespoir aboutissant à des
actions individuelles suicidaires comme les attaques au couteau
contre des soldats et colons israéliens. Il n’en fallait pas plus pour
le pouvoir israélien pour traiter tous les résistants palestiniens de
« terroristes » ! Israël veut reconduire le conflit à l’intérieur du

6. Françoise Germain-Robin «  La Palestine occultée mais présente dans les


médias », Actes du colloque sur Le » Printemps arabe » et le conflit israélo-
palestinien, CVPR PO, 19 novembre 2011, p. 63.

● 16 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

binaire guerre-terrorisme pour donner une sorte de légitimité à


sa stratégie d’écrasement militaire de toute forme de résistance
palestinienne en particulier celle non-violente considérée
comme politiquement dangereuse pour Israël car efficace pour la
cause palestinienne.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 17 ●


La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Partie I:
1920-1974 : La résistance
armée palestinienne, réalités
et mythes

La perception palestinienne du monde au 20e siècle

Il nous faut essayer de mesurer les formes et les contenus


de cette résistance armée qui s’est fondée sur une idéologie
progressivement construite. La perception palestinienne du
monde au XXe siècle s’intègre évidemment dans celle du monde
arabe dans son ensemble. Elle se fonde sur trois «  mythes  »,
c’est-à-dire sur trois représentations de la réalité qui contiennent
une part de réalité, mais aussi une grande part fantasmatique
ou imaginaire1.
1er mythe : le phénomène sioniste en Palestine est une agression
religieuse, culturelle, contre l’islam en terre d’islam (oumma). Or
la Palestine pour l’islam est une terre sainte (présence de lieux
saints) désormais prise par la force.
2e mythe : la Palestine, dans le cadre de l’idéologie nationaliste
arabe unitaire, fait partie de la « nation arabe ».

1. Je me réfère ici à l’ouvrage fondamental d’Olivier Carré, L’idéologie


palestinienne de résistance, analyse de textes, 1964-1970, Presses de la
Fondation nationale de sciences politiques, Paris, 1972.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 19 ●


3e mythe : la Palestine est devenue victime et base de
l’impérialisme colonial occidental (britannique d’abord, américain
ensuite) contre le monde arabe.
En synthèse, la Palestine est le lieu du traumatisme qui fait
ressortir ces trois représentations du monde. Traumatisme parce
qu’il touche à l’être du Palestinien, non à l’avoir ; à l’être, du
fait de la perte de son identité nationale, de sa terre – qui est sa
vie –, de sa culture « religieuse » : une perte de soi, identifiée par
Mahmoud Darwish comme une situation de mort.
«  La mémoire palestinienne est de l’ordre du mythe (au
sens du récit des origines). Elle récite l’origine de la condition
palestinienne, qui est une mise à mort collective au moment
même de la naissance individuelle. Puis elle se mue peu à peu en
une espérance dans la lente résurrection au sein même de cette
mort congénitale et héréditaire 2. »
Par ses poèmes magnifiques, Mahmoud Darwish sera ce
chantre du drame de mort et de vie de la Palestine. Mais avec
toujours l’espérance : « Celui qui vit après la mort, le crois-tu, ne
mourra point ! […] Mort, vie, la route est une. » Et la foi dans la
vie s’incarne au cœur de la mort nationale et du risque de mort
physique, dans l’action de résistance…
« Il nous semble remarquable que le mythe de Darwish ait son
centre et son cœur dans cette expérience de la croix – entendue
comme lieu de passage de la mort à la renaissance “expérience
baptismale”, au sens le plus cosmique et le plus “mythique” du
terme, mythe qui est, plus ou moins consciemment, au fond de toute
l’aventure de l’existence humaine, individuelle et collective. Les
références bibliques, explicites et implicites, sont fort nombreuses.
La lecture de chaque poème en convaincrait. La Bible, en effet,
surtout en Terre sainte, est le livre privilégié pour exprimer et
célébrer ce “mythe baptismal”. Le Palestinien marxiste, Mahmud
Darwish, d’origine musulmane, pour exprimer sa foi en sa vie et
en celle de son peuple, a choisi – dans un ensemble de poèmes – le
symbole de la croix et du crucifié […] 3. »

2. Olivier Carré, Le Mouvement national palestinien, op. cit., p. 107.


3. Olivier Carré, L’idéologie palestinienne de résistance, op. cit., p. 48.

● 20 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

1920-1939 : La maturation politique et idéologique


de la résistance, la révolte palestinienne
contre la tutelle britannique

Très tôt, dès la fin du 19e siècle, sous l’Empire ottoman,


se forme une résistance légale au mouvement sioniste sous
l’impulsion du premier parti politique palestinien fondé à Jaffa
en 1911, le Parti national (ottoman) qui entend «  encourager
tous les efforts d’opposition légale au mouvement sioniste en lui
faisant la guerre avec les armes de notre bon droit ». On notera
l’usage malicieux dans la définition de l’opposition légale – donc
pacifique – de termes empruntés au langage militaire…
Après la chute de l’Empire ottoman, dans l’entre-deux-
guerres, sous la période du mandat britannique, on va assister
à l’expression d’une revendication politique qui se radicalise
et qui aboutira à une rébellion armée de masse. Ce mouvement
est centré autour de la terre contre l’entreprise de colonisation
des terres par peuplement agricole exogène et expulsion du
peuplement existant
Dès 1919 au premier congrès des associations islamo-
chrétiennes de Palestine, est adoptée la première charte nationale
palestinienne qui dénonce un processus de dénationalisation et
de colonisation nationale. C’est l’être même des Palestiniens qui
est agressé. En 1920-1921, ce sont les premières émeutes, avec
14 morts à Jérusalem et 157 à Jaffa.
En 1929, la violence antisioniste se généralise et se traduit par
des émeutes dans plusieurs villes en particulier par un massacre
à Hébron de 59 juifs. L’extrême inquiétude devant l’immigration
juive, l’achat des terres, la menace sur les lieux saints musulmans
de Jérusalem et Hébron forment un cocktail explosif.
A partir de l’installation du nazisme en Allemagne en 1933
l’émigration juive devient massive. En 1935 un Congrès de la
jeunesse propose aux partis politiques un programme de lutte et
prévient : « Si le gouvernement persiste à faciliter l’immigration
et l’achat de terres, le Congrès de la jeunesse examinera la
reprise d’une politique de manifestations ». De fait couve déjà
une révolte paysanne. Tout commence par l’entrée en action

La bibliothèque de l’iReMMO ● 21 ●


de groupes soigneusement préparés par un homme de religion
convaincu, celui que le mouvement palestinien a reconnu être
le premier fida’î, Izz-al-Dîn al-Qassâm. A la tête de Jeunesses
musulmanes (qui dépendent du Haut Conseil musulman présidé
par Amin al-Husseini il prépare secrètement un soulèvement
armé de masse de type guérilla de résistance, au nom de l’islam
et dans un esprit de sacrifice de soi et de sa vie. Pour lui, la révolte
armée reste le seul moyen possible contre l’établissement d’un
État sioniste protégé par la puissance mandataire. Bientôt isolé
et encerclé par les forces britanniques, al-Qassâm se serait écrié :
« Nous ne nous rendrons pas, c’est une guerre sainte pour Dieu
et pour la patrie. Mourrez en martyr ! ». Lui et son groupe furent
exécutés en 1935.
Mais les «  cercles Qassâm  » auréolés par les martyrs,
subsistent et s’étendent sur le territoire. Des comités nationaux
sont constitués. Au printemps 1936, ils lancent une grève
générale « jusqu’à la cessation de l’immigration juive sioniste ».
Elle durera cinq mois, sans résultat, bloquée sur ordre des chefs
d’États arabes et des grandes familles palestiniennes. Ensuite
une guérilla inorganisée reprend. Cet ensemble (grève de masse
pacifique et actions militaires) violemment réprimé par les forces
britanniques, constitue en quelque sorte la première guerre
d’indépendance. Cette double lutte de masse débouche sur un
demi succès en amenant l’Angleterre à élaborer un Livre blanc
(White paper) en 1939 qui n’envisage plus le partage et évoque
un État de Palestine indépendant. En 1940 l’autorité britannique
restreindra le plus possible ce transfert de terres (Land Transfert
Regulations). La révolte sioniste pendant la guerre balaiera ces
demi-succès et imposera le partage qui sera soutenu à la fois par les
Etats-Unis et par l’URSS (résolution 181 du 27 novembre 1947).

1939-1964 : la question palestinienne


et la résistance échappent aux Palestiniens

La guerre d’indépendance palestinienne ne reprendra,


difficilement, qu’en 1947-1948 et surtout depuis 1967 avec

● 22 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

une série d’échecs ou de demi-victoires et toujours sans le


soutien des Etats arabes qui préfèrent intervenir directement
avec leurs objectifs propres. Le mouvement national décimé
par la répression britannique est affaibli, divisé. Il est incapable
de réagir et reste de fait soumis à la tutelle des régimes arabes
représentés par la LigueArabe.
Du fait de l’expulsion des Palestiniens de leur pays, les années
1950 furent marquées par le problème de la stabilisation d’un
grand nombre de réfugiés dans les pays voisins de la Palestine
mais aussi par leur intégration à la vie politique arabe. Cette
période connaît aussi l’affirmation du nationalisme unitaire arabe
et l’émergence d’une génération de grandes figures politiques qui
en sont porteuses, comme Gamal Abd-el-Nasser. La référence à
la Nation arabe unique apparaît comme un mythe unificateur et
mobilisateur du monde arabe pour libérer la Palestine du sionisme
et de l’impérialisme. Au cœur de ce mythe se situe l’amputation de
la terre de Palestine ressentie comme une blessure insupportable
pour la Nation arabe. La question palestinienne devient une cause
nationale arabe qui pousse à la surenchère entre les différents
Etats arabes. D’autant plus que les réfugiés palestiniens intégrés
à la vie politique arabe adhèrent à des partis nationalistes comme
le Bath ou le Mouvement des nationalistes arabes (MNA) pour
qui la Palestine représente l’avant-garde de la lutte de libération
arabe. Cependant il ne faut pas oublier les Palestiniens restés en
Israël où s’organise une authentique résistance dans le cadre des
institutions du pays.

1964 : La résistance palestinienne en Israël : le mouvement


Al-Ard et le refus de la lutte armée

Les Palestiniens de «  l’intérieur  » vivent dans le sentiment


permanent de la perte de leur identité. Le fait traumatisant de
base s’analyse ainsi : devenir du jour au lendemain ou presque
après le 14 mai 1948 une minorité au milieu d’un peuple étranger,
sans changer de domicile. Avec en outre ce qu’implique le statut
de minorité, tant sur le plan social, politique que culturel. Les
revendications sont donc nombreuses  : l’égalité des droits,

La bibliothèque de l’iReMMO ● 23 ●


l’abolition du gouvernement militaire de zones, l’abolition des
Règlements d’urgence et de défense (d’origine anglaise), la
préservation des terres arabes, le développement des villages
arabes. Entre 1948 et 1968, les Arabes d’Israël ont dû céder, pour
des raisons de sécurité, 50  % de leurs terres par confiscation,
ou par des lois ad hoc, au nom précisément des Règlements
d’urgence. En 1956 le gouverneur militaire dans le village
frontière de Kafr Qasem autorise un massacre qui fait 50 victimes.
Chaque « Israélien arabe » se sent désormais dépossédé de son
être même. Dans ce cadre c’est le parti communiste israélien
(Maki) qui va être par excellence la tribune de la revendication
et de la résistance et devenir le catalyseur du mouvement
national palestinien
Parallèlement et contre tous les partis israéliens un mouvement
purement arabe et fortement nassérien se forme sous le nom Al-
Ard (la terre) non reconnu comme association politique. En 1964
il va dans un rapport adressé au secrétaire général de l’ONU
présenter ses aspirations  : égalité totale pour tous les citoyens,
acceptation par Israël des résolutions du 29 novembre 1947 sur le
partage de la Palestine, reconnaissance par Israël d’un mouvement
national arabe qui demande l’unité et le socialisme, coopération
avec tous ceux qui, en Israël, travaillent à l’accomplissement des
idéaux ci-dessus.
Puis vient un passage important dans lequel Al-Ard précise sa
conception de la résistance qu’il entend mener contre la politique
du gouvernement israélien à l’égard des Arabes  : « Nous
sommes bien déterminés à résister à l’oppression et à lutter avec
acharnement pour nos droits, en rappelant que des exactions si
outrageantes ne conduisent qu’à l’animosité, voire à la haine.
Le gouvernement espère aussi que les Arabes déclencheront des
manifestations sanglantes qu’il utiliserait pour justifier face à
l’opinion mondiale des actions répressives contre les minorités.
Une fois encore, nous affirmons que ce machiavélisme aura
des répercussions au-delà même des frontières d’Israël, et
affectera tout le monde arabe et tous les peuples conscients. (…)
Le destin des 262 000 Arabes en Israël n’est pas négligeable.
Il requiert la justice, la compréhension et la raison. (…) Ce

● 24 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

qui était bon pour Israël après la seconde guerre mondiale, et


l’est encore aujourd’hui, doit s’appliquer aux minorités vivant
à l’intérieur de ses frontières. C’est entre les mains des chefs
israéliens que se trouvent la paix et la stabilité de la région.
c’est de leur comportement – et de lui seul – que dépend l’avenir
énigmatique d’Israël » 4.
Dans ce texte remarquable Al-Ard fixe clairement sa stratégie
de lutte  : il mènera une lutte politique légale dans le cadre de
l’Etat israélien et n’entend pas mener une résistance armée contre
la répression israélienne pour laisser toute la responsabilité
politique et morale d’un éventuel emploi des armes par Israël
face à une population arabe désarmée. De fait Al-Ard annonce une
stratégie de lutte non-violente pour laquelle il espère un soutien
de Juifs israéliens. Mais cette poussée nationaliste arabe en Israël
favorise une crise dans le Parti communiste israélien. En vue
des élections de 1965, une nouvelle liste, le Rakakh se sépare du
Maki et renforce sa fonction de parti des Arabes d’Israël décidés
à résister à la politique du pouvoir. En même temps le Rakakh
prend soin de garder ses distances par rapport à la Résistance
palestinienne extérieure. Il condamne les « objectifs aventuristes
de l’OLP et de l’Armée de libération de la Palestine, car (il
considère) leurs objectifs comme une négation du droit d’Israël
à l’existence  » De fait l’expérience nationale palestinienne en
Israël est très différente que celle vécue par la Diaspora et par les
réfugiés, elle amène à prendre acte d’un indiscutable nationalisme
juif-israélien et exclut toute discussion sur le droit à l’existence
de l’Etat d’Israël. In fine le rapport d’Al-Ard, par son refus de la
violence armée, exprime des positions que ne partage pas, alors,
en majorité, la Résistance palestinienne extérieure, hors d’Israël.

4. Extrait du rapport Al. Ard dans « L’idéologie palestinienne de résistance »


d’Olivier Carré, pp. 127-128.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 25 ●


1965 : les Palestiniens de l’extérieur lancent
leur propre lutte armée

Or, pour la résistance palestinienne hors d’Israël, une autre


histoire commence  : le centre de gravité de l’identité politique
passe à l’extérieur de la Palestine historique. Une résistance
spécifique armée, émanation du peuple des réfugiés, va
progressivement prendre forme au cœur de la diaspora. D’abord
spontanée, cette résistance se développe jusqu’en 1967 avec
comme revendication centrale le retour et comme objectif
l’expulsion des occupants.

Un mouvement de retour armé : le meurtre du colon

En effet, immédiatement après les opérations de 1948


et après le cessez-le- feu de janvier 1949, et l’armistice de
Rhodes, beaucoup de réfugiés palestiniens, qui avaient quitté
provisoirement les zones de combat pour se mettre à l’abri, tentent
de rentrer chez eux, souvent à 1 ou 2 km du camp de fortune dans
lequel ils étaient provisoirement installés. Mais entre eux et leur
maison il y avait une ligne de feu infranchissable. Les premiers
qui ont essayé de rentrer chez eux individuellement, le firent
avec des clés dans leur poche pour essayer de récupérer quelque
bijou, ou autre, qu’ils avaient par exemple caché sous le matelas
avant de partir. A l’époque, le gouvernement israélien définit les
Palestiniens comme des infiltrés et l’ordre officiel est de tirer sur
eux.Très rapidement ces Palestiniens qui tentent ces incursions,
généralement nocturnes, se constituent en groupes armés. Tant
qu’à se faire tuer sur le champ autant se battre. A l’époque il
n’y a pas d’organisation palestinienne pour les encadrer et
lorsque les commandos du retour et autres, tentent de se donner
une structure, la nécessité organisationnelle se fait ressentir..Et
ce, dans le cadre de la vague montante du nationalisme arabe
unitaire, utopie qui porte l’espoir d’une libération de la Palestine
de l’emprise sioniste.
En 1956, la guerre de Suez voit la constitution de commandos
palestiniens à Gaza. En 1959, des étudiants, exilés entre le Caire,

● 26 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Beyrouth et le Koweït, fondent autour de Yasser Arafat le Fatah


pour qui la révolte violente est nécessaire pour abolir « l’entité
sioniste  ». Deux événements politiques viennent confirmer le
choix de la lutte armée palestinienne : d’abord l’éclatement de la
République Arabe Unie (RAU) entre l’Egypte et la Syrie en 1961 ;
désormais l’unité arabe ne peut plus être la condition préalable de
l’action. Et puis surtout, en 1962, l’indépendance de l’Algérie :
les Algériens ont gagné par une lutte armée autonome. A partir de
1962, le noyau politique du Fatah va donner naissance au noyau
de l’organisation militaire Al Asifa (la Tempête). L’affirmation
d’un nationalisme spécifiquement palestinien amène en 1964 la
réunion au Caire d’un sommet arabe où les chefs d’état décident
de créer l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) et
de confier à Nasser le soin de superviser directement la nouvelle
« entité palestinienne ».

Le 1er janvier 1965 : Al Asifa publie son premier


communiqué militaire

De 1959 à 1965, au milieu d’une myriade de petits groupes


armés, la préparation à la lutte armée est l’activité principale
du Fatah qui recueille difficilement les armes et les fonds
nécessaires. Après la création de l’OLP le Fatah se rend vite
compte qu’il ne peut peser suffisamment dans l’appareil de l’OLP.
Il prend l’initiative comme mouvement national palestinien non
dépendant des régimes arabes d’entamer la lutte armée avec sa
structure militaire Al Asifa (la Tempête).
Le lancement des opérations armées est décidé pour le
31 décembre 1964. Il fallait provoquer une étincelle. «  Nous
pensions que la résistance armée du peuple palestinien conduirait
inévitablement à une bataille de libération populaire de la nation
arabe tout entière. » (Abou Iyad) 5. L’opération vise à détourner
les installations destinées à détourner les eaux du Jourdain en
Israël. Ce qui fut fait, à travers beaucoup de difficultés mais avec

5. Cité par Xavier Baron in Les Palestiniens, Seuil, 2000, p. 99.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 27 ●


succès. A noter que cette première action concerne la question
de l’eau.
Cette action fut aussi conçue pour empêcher les Palestiniens
de s’impliquer dans les problèmes des pays d’accueil des réfugiés
(Jordanie, Liban, Syrie) et pour canaliser leur énergie vers le
« retour », mais sans illusion de libérer tout seuls la Palestine ! Il
s’agissait surtout de reconstruire l’unité politique et de constituer
un champ politique proprement palestinien. De ce point de vue
la lutte armée fut un moyen efficace de mobilisation politique
unitaire dans la mesure où, comme l’a affirmé le stratège principal
de l’OLP, Abou Iyad : « Seule la lutte armée était susceptible de
transcender les divergences idéologiques et de devenir ainsi le
catalyseur de l’unité » 6.
En même temps, ces premières actions militaires, tout en
s’émancipant de l’instrumentalisation nassérienne, visaient à
provoquer des guerres israélo-arabes – qui furent perdues – et
à poser la question palestinienne à l’ordre du jour de l’opinion
mondiale, ce qui fut réussi. Et surtout, cette opération de
commandos transformait le Palestinien, humilié, dépossédé,
rejeté – qu’il se sentait être –, en combattant en armes, le fidâ’i,
comme affirmation existentielle. D’où le culte de l’action pour
l’action, une mystique de la lutte armée pour elle-même. La seule
affirmation qui lui reste : ce sont les fedayin, ceux dont la mission
telle qu’elle est présentée dans la mythologie palestinienne de
la résistance est de s’offrir à la mort en rançon en vue de la
délivrance… Les fedayin comme rédempteurs.
Cette naissance de la résistance armée au sein de la diaspora
va profondément en déterminer la nature et les objectifs. Issue
d’une population qui n’a plus rien à perdre, cette résistance n’a
qu’un but : le retour sur sa terre perdue. Un seul moyen possible
pour y parvenir  : la lutte armée. S’il ne fut pas, loin de là, le
seul mouvement armé à s’organiser dans la diaspora, le Fatah,
par son idéologie, sut mieux que les autres groupes armés,
s’affirmer comme l’expression d’une «  nouvelle classe  » sans

6. Abu Iyad, Palestinien sans patrie, Paris, Fayolle, 1978, pp 65-66.

● 28 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

précédent dans l’histoire, celle des réfugiés. Farouk Qaddoumi


(Abou Loft), s’opposant à l’analyse marxiste classique, théorisa
ainsi cette position  : «  Bien des gens prétendent que les
paysans et ouvriers sont les classes sur lesquelles la révolution
palestinienne doit s’appuyer. Voilà qui est contraire à la réalité,
car la classe des réfugiés, qui n’a pas été prise en considération
par de nombreux penseurs, est la classe de laquelle dépend la
révolution palestinienne » 7.
Pour le réfugié privé de tout, le Fatah démontre que la lutte
armée est le seul moyen de retrouver une identité à travers la
dignité du combattant en arme. Au cœur de l’idéologie du Fatah
se situe le « mythe du retour », car la lutte pour le retour porte
en elle la réhabilitation collective d’un peuple humilié. D’où
une mobilisation massive du peuple de l’exil devenu un peuple
en armes pour récupérer sa terre-patrie. Mais bientôt, sur les
questions de la nature et des formes de cette mobilisation armée
naissante, le débat inter-palestinien, théorique et pratique, allait
être rude. La défaite arabe de 1967 ne pouvait que le rendre plus
incontournable. D’autant plus que l’occupation de la Cisjordanie
et de Gaza allait poser en termes nouveaux la question des
rapports entre l’OLP et les territoires occupés.

1967- 1968 : la défaite des États arabes et le choix


stratégique de la lutte armée

La guerre de 1967, c’est la défaite sans appel des armées


arabes. C’est la fin d’une époque au Proche-Orient. Une défaite
politique des Etats arabes qui perdent de nouveaux territoires,
(70 000 km carrés) c’est aussi une défaite idéologique essentielle
avec la fin du «  mythe  » nationaliste arabe. Dans ce contexte
bouleversé la résistance armée palestinienne, bien que faible,
apparaît comme la seule lueur d’espoir dans un monde arabe

7. Cité par Nadine Picaudou dans Le mouvement national palestinien,


L’Harmattan, Paris 1989, p.114.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 29 ●


en plein désarroi. Cette double défaite apporte une éclatante
justification à la stratégie autonome du Fatah. En transformant
l’écrasante majorité des Palestiniens en population sans droits
politiques, soumise à une occupation militaire et à une spoliation
systématique de terres, de maisons et d’eau, l’agression de Tel-
Aviv renforce la détermination du Fatah à se lancer dans la
reconquête de la terre palestinienne par une lutte armée menée
en toute autonomie. La défaite en rase campagne des armées
régulières arabes, la nature des régimes -– égyptien, syrien,
jordanien – incapables de mener une lutte populaire de type
vietnamien, justifient la nécessité d’une résistance non étatique,
d’une lutte de guérilla bientôt appelée «  guerre populaire
prolongée » qui devait mobiliser tout le peuple arabe.
Après 1967, l’OLP cherche à canaliser la poussée des
commandos de fedayin issus de la défaite des armées arabes.
Dès le 30 juin 1967, Le Fatah tient une conférence clandestine et
décide de résister. La préparation de la lutte armée s’accélère. El
Asifa entraîne de nombreuses nouvelles recrues.
1968 : La Charte de l’OLP : la lutte armée comme instrument
de mobilisation politique. Le débat inter-palestinien.
En 1968, lors de la quatrième session du Conseil national
palestinien (CNP), «  parlement  » de l’exil  », où les membres
des commandos constituaient la moitié des délégués, la
Charte de l’OLP, adoptée en 1964, est partiellement révisée et
complétée : elle évoque l’indivisibilité territoriale de la Palestine
(«  La Palestine doit rester une unité territoriale indivisible  »),
proclame le droit à l’autodétermination du peuple palestinien,
croit en l’unité arabe et à la guerre de libération. Elle rejette le
plan de partage de 1947, conteste l’existence d’Israël et d’une
nationalité particulière fondée sur la religion juive. Elle proclame
hautement : « La lutte armée est la seule voie pour la libération
de la Palestine. Il s’agit d’une ligne stratégique et non pas d’une
ligne tactique ».
En résumé, la nouvelle charte synthétise l’idéologie
palestinienne de résistance pour laquelle la lutte armée est le seul
moyen pour libérer toute la Palestine. Et pour laquelle aussi une
souveraineté palestinienne est à conquérir.

● 30 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Nationalisme palestinien et nationalisme arabe

Pour mieux appréhender ce choix de la voie armée l faut se réfé-


rer à la nature et à l’évolution du nationalisme arabe alors hégémo-
nique. De son côté le nationalisme palestinien trouve sa première
formulation théorique et politique dans la « Charte nationale pa-
lestinienne » adoptée par le Congrès constitutif de l’OLP en 1964
et amendée en 1968. Ce texte, souvent invoqué pour discréditer la
revendication nationale palestinienne, est caractéristique à la fois
de l’idéologie nationaliste et comprend plusieurs particularités.
Exprimant avec force la volonté d’un peuple colonisé de briser les
chaînes de l’impérialisme colonial et de voir se réaliser ses droits
nationaux, cette charte est conditionnée par les circonstances his-
toriques de sa naissance, en particulier par l’hégémonie du natio-
nalisme arabe : « Le peuple palestinien fait partie intégrante de
la nation arabe » (article premier). Mais le plus important facteur
est sans conteste la violence spécifique dont le peuple palestinien
en formation a été l’objet de la part du mouvement sioniste – sans
oublier la part des régimes arabes –... Ce rapport spécifique origi-
nel quasi obsessionnel que le nationalisme palestinien entretient
avec la violence armée, aide à comprendre, à partir de la tendance
(« naturelle ») à répondre par la violence à la violence subie, la
logique qui inspire nombre de comportements et de conceptions
des Palestiniens : « La lutte armée est la seule voie menant à la
libération de la Palestine » (article 9).
Cette culture de la guerre tire aussi son origine de son environ-
nement arabe. Dans plusieurs de ses écrits, et en particulier dans Le
malaise arabe 8, le sociologue syrien Burhan Ghalioun, a montré
comment dans la société arabe contemporaine existe, tant du côté
de l’Etat que du côté des individus, une tendance très enracinée
à recourir à la violence, « à la force brute » 9 pour résoudre les
conflits. C’est la conviction profonde chez tous de l’impossibilité
de résoudre les conflits dans le cadre de la société civile. Dans

8. Burhan Ghalioun, « Le malaise arabe », La Découverte,1991.


9. Idem, p 111.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 31 ●


cette situation, la politique perd sa primauté et se trouve remplacée
par la violence. Comment s’étonner alors de voir le nationalisme
palestinien se construire en reflet de l’affirmation violente de l’Etat
d’Israël ? Ce reflet est passé du plan de la revendication du droit à
l’existence nationale à celui des formes et des moyens axés sur la
croyance exclusive en la force armée.
Cette réaction en miroir est complétée par deux autres aspects :
l’un classique et négatif, c’est le refus de reconnaître en l’autre
– israélien- un fait national – et donc son droit à l’existence natio-
nale, l’autre, positif et d’une grande portée pour l’avenir du monde
arabe, est le choix , un an après le déclenchement de l’Intifada
en 1987, d’un « régime parlementaire démocratique fondé sur la
liberté de pensée, la liberté de constituer des partis, le respect par
la majorité des droits de la minorité et le respect par la minorité
des décisions de la majorité » 10. Enfin, tout en rappelant les prin-
cipes de la tolérance et de la cohabitation entre les communautés
religieuses, le mouvement se réfère implicitement à l’Islam.
En 1974 le mouvement palestinien précise son objectif : il
reconnaît de fait l’Etat d’Israël en exprimant sa volonté de créer
un Etat indépendant sur les territoires occupés en 1967. Du même
coup il renonce officiellement à ses objectifs stratégiques « histo-
riques » concernant la libération de toute la Palestine. En dernière
analyse, les Palestiniens abandonnent – ou sont contraints d’aban-
donner – la perspective universaliste révolutionnaire de leur pro-
gramme en se concentrant ur une option qui est fondamentalement
nationaliste. Cette mutation fint par conférer une signification dif-
férente à l’idée de nation et de peuple palestinien en refondant et
recentrant la revendication nationale sur une partie du territoire de
la Palestine historique et géographique. Le nationalisme palesti-
nien prend une dimension plus ethnico-territoriale.
Progressivement l’incapacité des organisations nationalistes à
penser de manière cohérente les problèmes nationaux et sociaux
redonne plus d’espace aux institutions et organisations se référant
directement à l’Islam. Il en résulte une tendance à l’islamisation
du langage politique comme instrument de mobilisation nationale

10. Déclaration d’indépendance de l’Etat de Palestine, 15 novembre 1988.

● 32 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

et à l’orientation du conflit vers des objectifs ethno-religieux, en


commençant, là aussi, par Jérusalem.
Mais ce choix de la lutte armée comme seule voie de libération
nationale s’inscrit aussi dans un contexte mondial caractérisé par la
poussée révolutionnaire mondiale de la fin des années 1960, en par-
ticulier la montée en puissance de la « révolution vietnamienne »,
sans oublier la victoire algérienne de 1962 et celle de Fidel
Castro à Cuba en 1960. Nous sommes à l’apogée du Tiers-mon-
disme accompagnée d’une riche production théorique et politique
sur la problématique révolutionnaire et « anti-impérialiste ».
Dans une enquête réalisée en 1969 dans un camp d’entraî-
nement du Fatah en Syrie, Gérard Chaliand a pu assister à la
formation des combattants, à leur instruction militaire, politique
et pratique. A l’issue des discussions il constate que « les outils
théoriques sont embryonnaires et l’idéologie confuse. De Fanon
est utilisée la description de la psychologie du colonisé et la né-
cessité du recours à la violence, de Guevara, les textes prônant
la nécessité de la lutte armée, de Mao, la conception de la guerre
prolongée, de Debray – abondamment traduit en arabe – l’inuti-
lité du parti, “le noyau guérilléro” étant le parti en gestation 11 ».
De fait la pratique militaire du Fatah s’est inspirée de la stratégie
guévariste du foyer de guérilla, du foco, embryon de la future armée
populaire qui crée les conditions d’une insurrection armée générale.
En 1970 le Fatah dispose d’environ 10 000 combattants. Le
Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) dirigé par
Georges Habache et issu de l’ancienne section palestinienne du
Mouvement des Nationalistes Arabes (MNA) est constitué en
1967. Il regroupe un millier de combattants. Il se fait connaître
par des opérations spectaculaires, très critiquées par les autres
organisations palestiniennes, telles les détournements d’avions
et les attentats d’Alger, d’Athènes, de Zurich et de Damas.
Solidement structuré, regroupé autour de la personnalité de
Georges.Habache le Front devient une organisation politique qui
crée des structures de masse et qui connaît un réel développement.

11. Gérard Chaliand, La résistance palestinienne, Le Seuil, 1970, p. 11.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 33 ●


Une fraction de gauche devait s’en détacher en 1969 sous
la conduite de Nayef Hawatmeh et prendra le nom de Front
démocratique palestinien de libération de la Palestine, (FDPLP,
plus tard FDLP) Ce mouvement de référence marxiste peut être
considéré comme le seul groupe révolutionnaire palestinien en
ce sens qu’il est le seul à ne pas être seulement nationaliste. Son
positionnement idéologique, contrairement à celui des autres
mouvements palestiniens est axé à la fois sur le phénomène
national et sur la lutte de classe. Il ne s’agit pas seulement de libérer
la terre palestinienne mais aussi d’en finir avec l’humiliation et la
dépendance, l’arriération et la misère.
L’élément central du débat dans le mouvement palestinien a
été la notion d’Etat démocratique comme solution au conflit avec
Israël. Certes le Fath s’est prononcé, dès le 1er janvier pour un Etat
démocratique mais le FDPLP est le seul à défendre la thèse d’un
Etat palestinien démocratique où les Juifs jouiraient des droits
nationaux et où le concept de « coexistence des Musulmans,
Chrétiens et Juifs » est remplacé par celui de « coexistence des
Arabes et des Juifs ». alors que les autres mouvements optent
pour un Etat arabe où la population juive n’aurait que des droits
religieux et culturels. Le FDPLP, par sa doctrine marxiste sur
la question nationale rompant avec l’idéologie nationaliste
arabe, par son indépendance des partis communistes, marque un
moment dans la pensée politique palestinienne et dans l’histoire
politique et théorique du monde arabe à la recherche de son
émancipation nationale et sociale.
Du côté des groupes radicaux de la résistance, la place de la
lutte armée dans la stratégie de libération nationale est davantage
précisée et ses liens avec le combat politique sont davantage
théorisés. De son côté le FPLP insiste sur la nécessité de la violence
révolutionnaire armée qui serait appuyée sur une mobilisation
politique préalable, « elle s’affirme comme l’essentielle et unique
politique capable de résoudre la contradiction conflictuelle
entre nos masses et l’impérialisme 12 ». Le FDLP, tout en prônant

12. B. et N. Khader, Textes de la révolution palestinienne 1968-1974, Paris,


Sindbad, 1975, p.219-220.

● 34 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

la guerre populaire comme au Vietnam ou à Cuba, prévoit


néanmoins des étapes : « la guerre des fedayin d’abord, puis la
guerre des foyers révolutionnaires, puis la guerre des partisans
laquelle suscitera l’adoption d’un programme de guerre
populaire de libération de longue durée, jusqu’à la défaite, à la
fois du sionisme, de l’impérialisme et de la réaction 13 ».
En fait la phase militaire suppose dans l’esprit des théoriciens
palestiniens l’implication de l’ensemble du monde arabe. De fait
le combat palestinien ne dépassera guère le premier stade prévu,
celui de « la guerre des fedayin ». Mais « c’est par la lutte armée,
comme mythe et comme réalité, que la résistance palestinienne
a conquis une légitimité nationale cristallisant la conscience
nouvelle d‘une communauté nationale 14 ».
Mais évoquer la lutte armée palestinienne suppose de distinguer
entre son efficacité militaire, réelle mais relative quoique difficile
à mesurer, et son efficacité politique dans la mobilisation des
réfugiés. Cette fonction politique principale a permis au peuple
de l’exil d’être le creuset de la nation palestinienne en formation.
« Comme si les Palestiniens, véritables damnés de la Nation
arabe, avaient retrouvé leur dignité et construit une identité en
prenant les armes pour refuser leur destin » 15. On peut même dire
que cette stratégie a contribué partiellement à reconstruire une
société disloquée par l’exode de 1948. Cette réussite politique
pour les réfugiés est à mettre en parallèle avec l’échec de la
résistance armée dans les territoires occupés par Israël en 1967.
Cependant la fétichisation de la lutte armée liée au refus
total du « partage » de 1947 et de l’« entité sioniste » retardera
l’évolution vers la priorité au combat politique déjà mené dans
les territoires occupés depuis 1967.

13. Nayef Hawatmeh, Essai sur la résistance palestinienne (en arabe),


Beyrouth, 1973, p. 7.
14. Nadine Picaudou, Les Palestiniens, un siècle d’histoire, Editions Complexe,
1997, p.145.
15. Nadine Picaudou, L’évolution de la résistance palestinienne depuis 1967
Recherches internationales, n° 18, 1985.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 35 ●


Le temps des fedayin : quatre phases
et quatre formes de lutte armée

La défaite des armées arabes en juin 1967 est un événement


central de l’histoire du Moyen-Orient et du peuple palestinien.
C’est l’effondrement du rêve pan-arabe incarné par Nasser,
c’est aussi l’affirmation du peuple palestinien comme acteur
autonome sur la scène arabe. Désormais, avec l’occupation de
la Cisjordanie et de Gaza, Israéliens et Palestiniens se trouvent
face à face, sans intermédiaire arabe. Le conflit israélo-arabe se
transforme progressivement en conflit israélo-palestinien.
Entre 1967 et 1974, la stratégie militaire de l’OLP va passer
par quatre phases.
1/ La première commence juste après la guerre des Six-
Jours et sera de courte durée. Elle se concrétise par la tentative
par le Fatah et le FPLP de créer un réseau de guérilla dans les
territoires occupés. Elle échoue très vite en Cisjordanie en raison
de l’absence de soutien populaire. La population locale n’est pas
prête à suivre les mots d’ordre de la lutte armée portés par des
réfugiés n’ayant rien à perdre et qui appellent à une libération
totale de la Palestine. La violente répression israélienne et la
pratique des représailles collectives a démantelé assez vite les
réseaux en voie de constitution. Le Fatah, qui subit de fortes
pertes en raison des opérations héliportées dans un milieu naturel
exigu et défavorable à des maquis (peu de végétation et de
refuges naturels) va se trouver contraint à modifier sa stratégie.
Il va alors lancer les commandos de l’extérieur – à partir de la
Jordanie – pour des opérations ponctuelles qui doivent mobiliser
l’adversaire de manière permanente et désorganiser ainsi la vie
économique. A Gaza où existe une tradition de guérilla anti-
israélienne depuis les années 1950 une activité militaire assez
sporadique se poursuivit jusque dans les années 1970-1971.
En outre la priorité accordée à la résistance armée empêchait
de fait toute autre forme de lutte politique à travers les
institutions locales en particulier les municipalités, les unions
professionnelles, les syndicats et les organisations étudiantes.
Il ne pouvait y avoir de complémentarité entre lutte armée et

● 36 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

mobilisation politique non-violente. Celle-ci ne pourra devenir


effective et massive qu’après la fin des opérations armées et
l’existence d’une direction politique ferme et unie que sera le
Front national palestinien.
2/ La seconde phase aura donc comme centre de gravité de la
résistance la Jordanie. Mais, bientôt, l’imprécision de la Charte
dans la définition géopolitique de la «  patrie palestinienne  » va
encourager la diffusion d’une idée-force selon laquelle la révolution
en Palestine est dialectiquement liée avec la révolution en Jordanie
(idée par ailleurs pleinement souscrite pendant un certain temps par
Yasser Arafat). Cette idée, liée au mythe du nationalisme unitaire
arabe, est développée et impulsée surtout par le Front populaire de
libération de la Palestine (FPLP), issu du (MNA) pan-arabe, et sera
dominante entre 1967 et 1973 dans le mouvement palestinien : la
Jordanie doit servir de base aux opérations anti-israéliennes.

La bataille de Karameh : Une action de propagande armée

Le 21 mars 1968 a lieu la bataille de Karameh. Une colonne


israélienne, précédée de chars et disposant d’une couverture
aérienne, franchit le Jourdain. Les commandos palestiniens,
au lieu de refuser le combat conformément aux méthodes
traditionnelles de la guérilla, décident, sur ordre, de ne pas reculer
et d’affronter l’ennemi. Ils tiennent douze heures. Les troupes
israéliennes subissent des pertes importantes et laissent des chars
sur le terrain. Cette bataille constitue pour les Palestiniens une
formidable action de propagande armée. Pour le Fatah, Karameh
est la bataille de la dignité palestinienne retrouvée – Karama
signifie dignité en arabe – et devient le « mythe fondateur » de
la résistance armée. Pour les masses populaires arabes l’impact,
après l’humiliation de la guerre des Six Jours, est énorme et le Fatah
recrute et forme des milliers de combattants. Pour les stratèges
palestiniens une phase de la lutte de guérilla est franchie : on est
passé de la première étape « Hit and Run » (frapper et s’enfuir) à
la deuxième, celle de la « confrontation limitée », avant de passer
bientôt à « l’occupation temporaire » puis enfin à « l’occupation
permanente » d’une zone dès lors libérée…

La bibliothèque de l’iReMMO ● 37 ●


Mais le double pouvoir – jordanien et palestinien – instauré
de fait en Jordanie dès 1968, rassemble les éléments d’un
conflit politique à la fois de souveraineté et de légitimité. La
revendication de la résistance d’un «  pouvoir national  » à
Amman qui lui aurait permis de faire d’Amman un Hanoï ou un
sanctuaire palestinien, revenait à nier toute légitimité au pouvoir
hachémite, elle aboutit inévitablement en 1970 à l’affrontement
entre les troupes de Hussein et les fedayin. Encore dépourvue
d’alternative politique, la résistance armée se radicalise : « Tout
le pouvoir à la résistance ! ». C’est l’engrenage de la violence
bientôt nommé «  Septembre noir  », le siège et la destruction
des bases palestiniennes à Amman par les troupes jordaniennes,
suivi de la répression et de l’élimination systématique de toutes
les bases palestiniennes de Jordanie entre septembre 1970 et
juillet 1971. Les Palestiniens subissent des pertes considérables,
plusieurs milliers de fedayin sont tués par les troupes de Hussein.
La résistance palestinienne, en perdant une grande partie de son
potentiel militaire, vient de payer cher le prix de son aventurisme.
Se sentant isolée et encerclée elle se lance dans le terrorisme sur
une grande échelle.
3/ La troisième phase est alors celle du «  terrorisme
international » jusqu’alors monopole du FPLP. Ce fut Munich,
la prise d’otages et le massacre des athlètes israéliens par un
commando palestinien de « Septembre noir » (septembre 1972) 16.
La réprobation politique internationale est quasi-unanime et
oblige à repenser les formes de lutte armée. Dès 1972, il est clair
que la lutte palestinienne devra prendre d’autres formes que celle
de la résistance armée en particulier sous sa forme « terroriste »,
c’est-à-dire visant indistinctement des civils.
La situation « militaire » peut alors être analysée ainsi : face
aux forces israéliennes (IDF), estimées alors à 300 000  soldats
d’active, 1 500 chars et 350 avions de combat, les ressources
militaires palestinienne sont dérisoires  : au maximum

16. Compte-rendu le plus fiable dans Abou Iyad, « Palestinien sans patrie »,
Fayolle Paris, 1978, pp 167-176.

● 38 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

40 000 hommes, dont des milliers sont tués en Jordanie, avec un


armement et une instruction militaire de niveau élémentaire.
4/ Après 1973 et la guerre d’Octobre, commence la quatrième
phase – libanaise – qui se caractérise par la renonciation à toutes
les opérations en dehors des frontières israéliennes : sont alors
ciblés et frappés des objectifs militaires et civils à l’intérieur de
l’État d’Israël, avec des sabotages, des attentats, des attaques
de commandos-suicides.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 39 ●


La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Partie II : 1974 - 1987,


De « l’extérieur »
vers « l’intérieur »,
le recentrage progressif de la
stratégie palestinienne

Une double défaite militaire

Deux défaites militaires, en 1973, en 1982, vont sceller


l’abandon de toute perspective de reconquête de la Palestine par
les armes.
Tout a basculé depuis la guerre d’octobre 1973 à l’issue
de laquelle l’Égypte reconnaît avoir perdu la confrontation
historique avec Israël et renonce à l’option militaire. Jusque-là
la lutte palestinienne se situe avec un discours de lutte armée
pour la destruction de « l’entité sioniste » pour lui substituer une
Palestine démocratique et multi-confessionnelle. Un programme
totalement utopique qui ne coïncidait à l’époque qu’avec
la surenchère anti-colonialiste de la Chine… Cependant la
pensée politique et stratégique palestinienne s‘est approfondie :
autonomisation à l’égard du nationalisme pan-arabe et, à travers
la définition de l’Etat démocratique où coexistent Musulmans,
Chrétiens et Juifs, acceptation que la majorité des Juifs restent
en Palestine. C’est une étape vers l’acceptation en 1974 du
programme par étapes, avec un Etat en Cisjordanie et à Gaza et
la prise en compte de la réalité israélienne.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 41 ●


En 1974 se tient au Caire le douzième Conseil national
palestinien. L’OLP, sous la pression du Fatah, du FDLP et des
Palestiniens des territoires occupés, reformule son programme
autour de deux objectifs  : l’objectif final, la construction d’un
État démocratique sur toute la Palestine ; l’objectif intermédiaire :
l’instauration d’un pouvoir national indépendant sur toute partie
de la Palestine dont Israël se serait retiré. Finalement, à la fin des
années 1970, la position de l’OLP se consolide sur trois points
bien définis :
• la création d’un État palestinien sur une partie limitée de
la Palestine ;
• en conséquence, l’acceptation implicite de l’État d’Israël
et bientôt en faveur d’une solution fondée sur le partage de la
Palestine en deux Etats, donc en faveur de la coexistence avec
l’Etat d’Israël 
• le retour des réfugiés de la guerre de 1948.
En 1974, cette inflexion de la position palestinienne n’est pas
acceptée par Abou Nidal qui n’admet pas la subordination de la
lutte armée à la négociation politique et qui entend se proclamer
le vrai leader de la lutte armée contre Israël. De même, le FPLP,
craignant lui aussi que le programme de « pouvoir national » ne
remette en cause la libération totale de la Palestine, exprime son
refus de toute négociation avec Israël.

L’avenir de la lutte nationale se situe à « l’intérieur »

Pour mieux mesurer l’importance, la signification et les


conséquences de ce tournant, il faut se référer à ce qui a été
jusque-là le principal facteur de cohésion politique pour les
Palestiniens de la diaspora : la lutte armée. Celle-ci a eu comme
fonction principale de mobiliser les masses. Par contre, sur le
plan opérationnel, les masses en question étaient exclusivement
celles de la diaspora. Pour les habitants des territoires occupés,
dans l’impossibilité de s’organiser militairement, il ne restait
qu’à « attendre la libération ». Du même coup, le choix de
l’OLP, en 1974, de se concentrer sur des objectifs politiques
intérieurs, a entraîné une réévaluation complète de la stratégie

● 42 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

palestinienne jusque-là indépendante de ce qui se passait à


l’intérieur des territoires occupés, là où se situe de fait l’avenir
de la lutte nationale.
A partir de 1973-1974 l’OLP et «  l’intérieur  » ont établi
des relations étroites qui vont entraîner des modifications
fondamentales dans la stratégie palestinienne à la fois sur les
priorités programmatiques et sur les modalités de lutte. Désormais
les territoires occupés sont une terre palestinienne devenue un
enjeu politique central pour la résistance nationale dirigée par
l’OLP qui adopte alors l’idée d’une « autorité nationale » dans
ces territoires comme première étape sur la voie de la libération
totale de la Palestine. En outre les résolutions du sommet arabe
d’Alger en 1973 ont consacré l’intégration de l’OLP dans le
système interarabe. Pour l’OLP en difficulté après ses échecs
militaires de «  l’extérieur  », mais dont le poids politique est
désormais reconnu, le soutien de l’«  l’intérieur  » est vital. Le
prestige de la centrale palestinienne dans la société palestinienne
est tel que l’ensemble des forces politiques regroupées dans un
Front national feront allégeance à l’OLP en l’invitant à lutter
pour obtenir la création d’un Etat palestinien en Cisjordanie et
à Gaza et en construisant une stratégie de résistance non armée
face à l’occupant. Cette lutte prendra la forme d’une mobilisation
de la société civile articulée sur les institutions existantes
(municipalités, unions professionnelles, etc..) qui débouchera sur
l’Intifada en 1987.
Ainsi, tout au long des années 1970, du fait de l’engagement
de l’OLP sur la voie d’une solution politique, lié au délicat
problème de la reconnaissance d’Israël, la formulation utilisée
pour définir le rôle de l’action militaire par rapport au rôle de
l’action politique va subir des modifications sensibles. Cette
évolution, qui se fait à l’occasion des réunions du Conseil national
palestinien, laisse toujours plus ouverte la porte aux options
politiques. En Palestine occupée, la société sous l’impulsion du
Front national palestinien (FNP) réunissant les principales forces
politiques du Mouvement national, s’organise en comités de
base et en réseaux pour résister, par des moyens politiques, à
l’occupation et à s’autonomiser le plus possible face à Israël. La

La bibliothèque de l’iReMMO ● 43 ●


lutte armée reste le point de référence obligé, au moins à usage
interne. La défaite militaire au Liban, modifiant les termes du
conflit, va évidemment relancer un débat jamais conclu.
La guerre déclenchée par Israël au Liban en 1982 contraint
l’appareil politico-militaire de l’OLP à un nouvel exil vers
la Tunisie. En dépit d’une résistance acharnée des fedayin, en
particulier dans Beyrouth, d’ailleurs reconnue par les militaires
israéliens. Désormais l’OLP va se trouver éloignée des camps de
réfugiés et aussi des territoires occupés. Du fait même de cette
perte de contact et de contrôle qui équivaut à une perte potentielle
de légitimité et de possibilité de recrutement de combattants et de
cadres, la nouvelle situation va libérer l’expression d’un malaise
qui accompagne toujours une défaite. Du même coup va se poser
la question du rôle de la lutte armée et de ses objectifs.

L’avenir de la lutte armée en question

Le débat interne est très sévère et va même entraîner des


scissions. Les thèmes du débat qui agitent l’OLP sont peu
nombreux mais fondamentaux. La recherche du compromis
palestinien avec Israël pose d’emblée une question de fond : est-
il possible pour les Palestiniens de reconnaître l’existence à un
ennemi qui s’est installé sur leurs propres terres, ce qui suppose
en outre la mise en cause de clauses fondamentales de la charte
de l’OLP ? Mais le refus du compromis pose alors une autre
question  : La tâche historique de l’OLP reste-t-elle d’abroger
le sionisme et de constituer un État palestinien indépendant et
multiconfessionnel à la place de l’État d’Israël ?
Surgissent alors une série de questions non moins importantes :
• quel serait le prix à payer dans la première et dans la
deuxième  solution ?
• quelles seraient les modalités pour arriver à la première ou à
la seconde hypothèse ?
• où sont les lieux et les institutions qui pourraient décider de
l’avenir des Palestiniens ?
La première solution nécessite l’élaboration et la mise en
œuvre d’une stratégie diplomatique et politique d’une grande

● 44 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

ampleur (rapports avec les grandes puissances, rapports entre


révolution palestinienne et pays arabes,  etc.) et enfin, c’est la
question cruciale des méthodes de lutte  : militaire ou politico-
diplomatique, ou articulation des deux, distinguant les zones
d’opérations militaires (à l’intérieur d’Israël) et les zones
d’action  politico-diplomatique ?
La seconde solution – celle de l’annulation d’Israël de la
carte régionale et de l’instauration d’un État démocratique pour
musulmans, chrétiens et juifs –, privilégie de fait une lutte armée
de longue durée.
Ces deux options sont exprimées de plus en plus clairement,
divisant profondément le mouvement palestinien. Sur les
thèmes en discussion (méthodes de lutte, choix des alliés dans
le monde arabe, stratégie politique), il y eut plusieurs scissions
plus ou moins durables. En 1974, il y eut celle menée par Abou
Nidal, qui n’admettait pas la subordination de la lutte armée à la
négociation politique et qui entendait se proclamer le vrai leader
de la lutte armée contre Israël. La même année s’est produite
la dissidence du Front du refus menée par le FPLP qui refuse
toute négociation avec Israël. Mais surtout, en 1983, au Liban,
se produit une rupture provoquée par les colonels du Fatah,
soutenus par la Syrie, et qui se traduit par un affrontement armé
qu’ils vont perdre face aux forces restées fidèles à Yasser Arafat
À leur manière, les «  rebelles  » posaient un vrai problème.
La défaite militaire palestinienne nécessitait une réflexion
autocritique de la direction de l’OLP pour repenser l’utilisation
de l’instrument militaire dans la stratégie de l’OLP. Pour Yasser
Arafat, il n’était pas question de mettre en cause ce qu’il avait
construit au Liban. Fidèle à sa vision nationaliste, Arafat avait
voulu donner à sa structure politico-militaire au Liban une nature
semi-étatique en présentant son renforcement organisationnel
comme étant dans l’intérêt du peuple palestinien et comme garantie
de l’autonomie par rapport aux régimes arabes. Ce qui devait être
seulement un instrument tactique – et donc pouvant être aisément
repensé et transformé en fonction de l’évolution de la situation –,
à savoir la transformation de l’OLP de mouvement de libération
en entité semi-étatique, était devenu l’objectif à défendre à tout

La bibliothèque de l’iReMMO ● 45 ●


prix. Cette confusion entre moyens (l’instrument de lutte) et fins
(l’objectif politique) n’a pas permis à l’OLP de tirer toutes les
leçons des événements du Liban concernant les rapports entre
lutte politique et diplomatique et instrument militaire.
En fait, l’OLP/Fatah pensait que l’unique objectif possible
était le mini-État en Cisjordanie et à Gaza. Tout le problème
était de créer les conditions diplomatiques de son émergence.
Dans cette perspective, l’OLP devait être en état d’en prendre le
contrôle et d’en assurer la gestion. Cela impliquait le maintien
d’une direction monolithique. Par conséquent affirmer que l’OLP
est l’unique représentant du peuple palestinien ne valait pas
seulement pour la phase de négociation mais aussi en prévision
de la gestion de l’État futur. Cette double nécessité impliquait
la constitution d’un appareil bureaucratique efficace, mais aussi
l’existence d’une force armée organisée rapidement transférable
du Liban vers la patrie récupérée. Dans cette optique, l’abandon
de la conception de la guerre populaire de libération contre Israël
était aussi un choix stratégique. Avec la défaite militaire au
Liban, l’hypothèse nationaliste d’Arafat s’est écroulée comme
un château de cartes. C’est dans ce climat que commence la
recherche d’une nouvelle stratégie. Mais l’alternative politique et
militaire présentée par ses opposants n’avait aucune crédibilité ni
politique – liens avec la Syrie – ni militaire – moyens dérisoires.
Il incombera à la société palestinienne des territoires occupés de
la construire.

1970-1980 : La structuration de la société


civile palestinienne et la constitution du Front
national palestinien

Au cours des années 1970-1980, pour résister à l’occupation


israélienne, un « Front national palestinien » (FNP) des territoires
occupés voit officiellement le jour en 1973 tout en reconnaissant
la représentation exclusive de l’OLP. La composante essentielle
du FNP en est le Parti communiste jordanien auquel sont associés
les représentants de la résistance armée. Le PCJ n’avait guère

● 46 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

participé à la lutte armée et s’était éloigné un temps de l’OLP


en raison de son approbation du plan de partage de 1947. Mais
l’adoption, en 1974, du principe d’une étape intermédiaire dans
la libération de la Palestine allait rapprocher les points de vue.
De fait l’OLP a changé de nature : au lieu d’être une organisation
représentative seulement des réfugiés elle est désormais devenue
le seul porte-parole du peuple palestinien tout entier et a révisé
ses objectifs en se prononçant pour « l’édification d’un pouvoir
national indépendant sur toute partie du territoire libéré  ». Ce
tournant politique contribue à changer le rapport entre lutte
politique et lutte armée dans la mesure où celle-ci ne vise plus
à la destruction totale de «  l’entité sioniste  » mais à obliger
celle-ci à appliquer les résolutions de l’ONU c’est-à-dire le
droit international.
En outre l’échec de la résistance armée en Cisjordanie fait que
l’infrastructure politico-militaire de l’OLP se trouve concentrée
dans un seul pays, le Liban qui constitue le maillon le plus faible
du monde arabe et le plus sensible aux contradictions régionales.
Si le terrain se révélait favorable à des opérations de guérilla
contre les frontières nord d’Israël, l’installation des commandos
au sud-Liban loin des camps palestiniens risque de faire perdre à
la guérilla toute logique politique au profit d’une logique militaire
inefficace. D’autant plus que l’enjeu pour la résistance était
d’abord le contrôle des camps de réfugiés et la protection des bases
de commandos. Mais bientôt la résistance palestinienne va, après
avoir hésité, s’impliquer directement dans la guerre civile libanaise
de 1975-1976 aux côtés du Mouvement national libanais dont elle
devient de fait le bras armé. Dès lors l’OLP, ne définissant pas
clairement ses objectifs politiques dans ce conflit, se met sous la
dépendance syrienne. L’intervention de Damas en 1976 à l’appel du
parti phalangiste pour mater la coalition « palestino-progressiste »
victorieuse en fut la première démonstration et la chute du camp
de Tal al Zaatar en 1976 le premier épisode sanglant. La guerre est
ouverte entre la Syrie et la direction majoritaire de l’OLP. Avec ses
alliés libanais et des dissidents palestiniens, la Syrie va mener une
guerre permanente contre les camps pour démanteler les forces
palestiniennes favorables à l’OLP.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 47 ●


La mobilisation des organisations armées restées fidèles à
l’OLP dans la prise en charge des réfugiés fut remarquable. A
commencer par la mise en place de nombreux services sociaux
fournis aux familles des combattants avec l’Institution pour le
bien-être des familles des martyrs. Il y eut aussi les hôpitaux du
Croissant Rouge, les ateliers productifs de Samed employant des
milliers de personnes. Entre 1972 et 1982 l’OLP, grâce en partie
à des subsides pétroliers, versés par plusieurs Etats du Golfe, a
pu structurer dans un espace arabe extérieur au territoire national
un embryon de société nationale qui a été pour la résistance le
moment de sa plus grande force politique. Parallèlement, dans les
territoires occupés, l’OLP, par l’intermédiaire des organisations
du FNP, la société palestinienne se mobilise pour construire
son autonomie face à l’occupant et s’organise pour résister
à l’occupation.
La société civile palestinienne (syndicats, mouvements
étudiants, organisations des femmes, etc.) va s’organiser à travers
la création de multiples associations et d’ONG. Considérant
comme impossible toute résistance armée dans les territoires
occupés, les organisations politiques membres de l’OLP, en
particulier l’influent Parti communiste jordano-palestinien, ont
fondé ce réseau associatif de masse dans un double objectif  :
prendre en charge les secteurs vitaux négligés par les autorités
israéliennes (hôpitaux, agriculture) d’un côté et développement
de la conscience nationale pour une mobilisation politique de
masse contre l’occupation de l’autre.

La « résistance sanitaire » et la défense de la terre

Pour la question sanitaire l’objectif est de bâtir un système


de santé indépendant du système sous contrôle israélien. Ce sera
en particulier le rôle du Croissant Rouge palestinien qui mènera
de nombreuses batailles légales pour développer les activités
médicales. Profitant de l’arrivée d’une nouvelle génération
d’étudiants en médecine très politisée, cette «  résistance
sanitaire » menée par de jeunes médecins et des professionnels
de santé, prendra la forme d’une désobéissance civile délibérée :

● 48 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

on refuse de se soumettre aux autorités militaires pour ouvrir


des centres de santé, on développe une médecine préventive et
l’éducation à la santé, on associe la population à cette politique
novatrice. Dans cette dynamique politique c’est le Parti
communiste avec la création en 1979 de l’UPMRC (Union of
Palestinian Medical Relief Committees), qui sera le plus efficace,
suivi plusieurs années après, en 1985, par le FDLP et le FPLP et
enfin par le Fatah en 1989. Cette activité d’assistance médicale se
traduit par la création de dizaines de cliniques « permanentes »
et de cliniques mobiles, clandestines, mais aussi des centres
de planning couvrant des centaines de villages et les camps
de réfugiés.
Mais la question de la défense de la terre reste toujours centrale
dans les préoccupations de la société palestinienne, surtout après
l’arrivée du Likoud au pouvoir en 1977. Juste avant, en Israël
le 30 mars 1976, la mobilisation contre la confiscation de terres
a provoqué une violente répression faisant six morts et une
centaine de blessés. Depuis lors le 30 mars est la « Journée de
la terre » qui chaque année, rappelle pour chaque Palestinien la
nécessité de se battre pour sa terre symbole et réalité matérielle
de sa dépossession. Nicole Picaudou analyse ainsi la réaction
palestinienne ; «  Désormais agrippée à sa terre comme au
symbole même de son identité, la population développe des
stratégies de survie qui s’identifient au repli sur les bases les plus
traditionnelles de l’économie rurale, valorisant la recherche
de l’autarcie et la fécondité des femmes, fondement ultime de
la résistance à l’occupant. L’idéologie du soumoud – ténacité -
glorifie les valeurs patriarcales de la culture villageoise dans une
société en transition qui, pour n’être plus tout à fait paysanne,
n’en reste pas moins profondément rurale. 1 »
A la fin des années 1970 vont ainsi se développer des structures
visant à la fois à la lutte pour une autonomie alimentaire et contre
le déracinement aussi bien par expropriation que par abattage des

1. Nadine Picaudou, Les Palestiniens, un siècle d’histoire, Editions Complexe,


Bruxelles, 1997, pp. 224-225.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 49 ●


oliviers. Des programmes de « volontariat » par les organisations
de jeunesse de la gauche amènent des milliers de jeunes à un
«  retour à la terre  » pour participer aux travaux agricoles aux
côtés des paysans. En 1983, le Parti communiste fonde avec
des ingénieurs agronomes une structure militante spécialisée
avec les PARC (Palestinian Agricultural Relief Committees)
en commençant par aider les paysans de la vallée du Jourdain.
Avec leur stratégie de «  développement résistant  », les PARC
connaissent un rapide expansion. Bientôt le FPLP et le FDLP
créeront des structures d’aide aux paysans mais ne pourront
rivaliser avec les PARC…
Sur la question de la terre le rapport avec les autorités
d’occupation sera inévitablement frontal : il faudra leur désobéir
à toute décision d’expropriation…

L’émergence d’un mouvement de femmes

L’arrivée sur la scène publique d’une nouvelle génération


militante dans la résistance quotidienne se concrétise avec le
développement des organisations de femmes. La scolarisation de
masse à travers l’accès à l’université et leur entrée sur le marché
du travail amènent de nombreuses femmes à la fin des années
1970 à fonder des structures spécifiques. En 1978 est créé le
WWC (Women’s Work Committee) animé par des jeunes femmes
issues de l’Université de Bir Zeit. Par la pratique d’enquêtes sur
les conditions de travail des femmes en Palestine, ce mouvement,
d’inspiration du FDLP, encourage la syndicalisation de la
main-d’oeuvre dans les entreprises à majorité féminine. Plus
globalement il s’agit d’amener les femmes à défendre leurs droits
et à s’émanciper de l’espace domestique pour leur permettre une
participation entière au combat national, à l’égal des hommes.
L’accent est mis sur la création de structures collectives de
gardes d’enfants, de crèches, de jardins d’enfants.L’objectif est
de permettre ainsi aux femmes de s’investir dans les formes de
résistance civile contre l’occupation. Une politique de formation
est mise en place pour permettre l’insertion des femmes sur le
marché du travail et par conséquent l’accès à un travail rémunéré.

● 50 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Le résultat est double : une autonomie personnelle et la capacité


de suppléer à l’absence prolongée du mari souvent emprisonné.
On arrive alors à la création de coopératives de production
qui permettent aux femmes de participer collectivement à la
production et à la distribution de produits artisanaux (broderies,
keffiehs, robes,  etc.) Les femmes deviennent ainsi un acteur
social et politique majeur dans la lutte contre l’occupation
mais aussi, progressivement, contre la domination patriarcale,
première étape de leur émancipation… Dans le contexte du
moment, la capacité d’intervention massive des femmes dans le
mouvement de résistance civile en permettant la conversion de la
violence armée en anti-violence, en civilité positive, constituera
un critère déterminant pour caractériser un mouvement de masse
démocratique et non-violent.
Ainsi pendant la décennie 1970-1980 un processus de
construction nationale, s’appuyant sur deux pôles, Beyrouth et
les territoires occupés, est en marche. Mais en 1982 l’invasion
israélienne du Liban va détruire, « éradiquer », le premier pôle.,
mettant à mal à la fois le « mythe » de la lutte armée et les illusions
d’une implantation hors du territoire national. Du même coup
l’OLP vit douloureusement l’absence de la solidarité des Etats
arabes et les limites de sa reconnaissance internationale après
la déclaration de la CEE à Venise en 1980 qui avait reconnu le
droit des Palestiniens à l’autodétermination et la représentativité
de l’OLP.
La perte du Liban en 1982 a bouleversé le rapport de la
résistance à son propre peuple. L’éloignement de la direction
politico-militaire en Tunisie prive le mouvement de sa capacité
de mobilisation de la population des camps.

Un climat de désobéissance civile

En 1987, la société palestinienne, soumise à une occupation


qui couvre une accélération de la colonisation avec l’arrivée de
Sharon en 1979 comme ministre de l’agriculture, connait une
effervescence grandissante dans les années 1980. La tendance
principale est un processus d’autonomisation de l’ensemble du

La bibliothèque de l’iReMMO ● 51 ●


corps social, d’une autonomie de vie face à l’occupant ce qui
suppose de désobéir à ses injonctions et à ses contraintes.
Saleh Jawad Saleh, ancien maire d’El Bireh et un des
fondateurs du Front national palestinien, ancien ministre de
l’agriculture démissionnaire après les accords d’Oslo, militant
de la résistance non-violente depuis 1967 et très critique
des pratiques autoritaires de l’ANP, a décrit concrètement
l’évolution de la situation en Cisjordanie à partir de 1967 : « Aux
premiers jours de l’occupation, un mouvement de travailleurs
volontaires s’est constitué sous l’égide de conseils municipaux
élus démocratiquement. Dynamique, ce mouvement a créé des
emplois, construit des écoles, fondé des clubs de jeunes et des
bibliothèques publiques. Pour résister pacifiquement, il faut
que les dirigeants soient forts mais le mouvement palestinien de
résistance non-violente avait des forces à revendre. Sept ans plus
tard, soit en 1973, la création du Front national palestinien a
donné le jour à une direction centrale terriblement nécessaire,
regroupant des représentants de tous les Territoires occupés. Son
objectif ? S’opposer collectivement à l’occupation israélienne
par des moyens non-violents » 2.
Tout se passe comme si la société civile construisait les
infrastructures embryonnaires du futur Etat palestinien. Il suffira
alors d’une étincelle et d’une résistance « passive » on passera
très vite à une situation insurrectionnelle réunissant toutes les
factions du mouvement national contre l’occupant.
Ainsi, face à une triple impasse – de la lutte armée de
libération, de la solution pan-arabe, de la solution voulue par
l’OLP – c’est à la génération des Palestiniens nés et vivant sous
l’occupation que reviendra le rôle de relancer la lutte nationale
dans son espace « naturel » : la Palestine. Du même coup,
elle imposera l’unité au mouvement national extérieur. Ce sera
l’Intifada non armée.

2. Abdel Jawad Saleh, « Le mouvement palestinien de résistance par la non-


violence », Alerte atomique, 3e trim 2002.

● 52 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Partie III : 1987-2004,


La double Intifada

Une longue préhistoire

En effet, l’unité retrouvée de l’OLP s’explique fondamen-


talement par un événement de première importance qui répond à la
triple impasse dans laquelle se trouve le mouvement de libération :
le développement d’un mouvement de masse de résistance civile
dans les territoires occupés avec le lancement en décembre 1987
de l’Intifada. L’irruption de cette résistance populaire non armée
dans la société palestinienne, réalisant l’unité sur le terrain, oblige
tout le monde à en tenir compte : les deux super-puissances, Israël,
les leaders arabes, l’Union européenne, les oppositions internes
de l’OLP. Cette insurrection civile n’est en aucune manière
spontanée. Elle est le produit d’une longue histoire qui remonte aux
débuts même de la colonisation sioniste qui s’accompagne d’une
lente maturation du sentiment national palestinien. Au début du
20e siècle, dans l’empire ottoman et sous le mandat britannique, les
organisations politiques palestiniennes en appellent à la voie légale
pour s’opposer à l’introduction de la Déclaration Balfour dans le
mandat de la SDN. Cependant la fermeté « arabiste » du refus est
telle qu’elle induira à la fois une maturation politique et des formes
d’actions dépassant la légalité. Ce qui va se produire à partir de
1929 avec le déclenchement d’émeutes violentes dans tout le pays
qui font des dizaines de morts même si tous les Palestiniens n’ont
pas approuvé cette insurrection. De nouveaux partis s’efforcent de

La bibliothèque de l’iReMMO ● 53 ●


canaliser cette violence. Mais bientôt éclate une révolte paysanne,
bientôt suivie de l’entrée en action des groupes armés formés
par Izz al-Din al-Qassam. Cette première guerre d’indépendance
sera écrasée par l’armée anglaise. Après le guerre mondiale et la
création de l’Etat d’Israël et l’expulsion massive des Palestiniens
on assiste à l’affirmation progressive d’une stratégie de lutte armée
qui connaît plusieurs phases et une sorte de conclusion en 1982
avec la guerre au Liban.
Parallèlement, parfois dans l’ombre de la résistance armée,
se rassemblent les ingrédients d’une résistance non armée, non-
violente. Trois dates rythment cette progression, 1936, 1969, la
décennie 1970.
En1936, relayant la guérilla des campagnes, les comités al-
Qassam et le Haut Comité Arabe lancent une grève générale
exigeant la fin de l’immigration, l’interdiction des ventes des
terres et la constitution d’un gouvernement démocratique. Ce
mot d’ordre fut suivi dans les principales villes et en particulier
dans les ports pendant six mois. Une pratique traditionnelle non
violente du mouvement ouvrier européen peu connue au Proche-
Orient mais qui s’explique par le développement économique de
la Palestine mandataire.
En 1969, deux ans après la terrible défaite de 1967, au
moment même où l’OLP proclame la lutte armée comme le seul
chemin menant à la victoire, a lieu ce que Leila Shahid appelle
« la première Intifada » : « Au Liban, il y avait onze camps de
réfugiés. Ils étaient contrôlés par le deuxième bureau de l’armée
libanaise (les services de sécurité) car les réfugiés palestiniens
étaient jugés comme des étrangers dangereux et subversifs. Ces
camps palestiniens étaient inaccessibles aux citoyens libanais
mais l’OLP entreprit un travail politique clandestin avec la
gauche libanaise. Et Arafat, à la tête de l’OLP depuis 1969, sut
profiter du large soutien dans le monde arabe pour se débarrasser
du contrôle du deuxième bureau libanais. La population des
camps sortit alors dans les rues sans arme, sans violence et le
rapport de force, plus symbolique que militaire, était tel que la
sécurité libanaise quitta les camps. Le premier nom donné à ce
mouvement fut « intifada » et on peut le considérer comme le

● 54 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

réveil citoyen palestinien. C’était la première victoire politique


de l’OLP. En 1987, quand démarre la révolte palestinienne dans
les territoires occupés, le terme intifada est repris, c’est comme
un passage de relais » 1.
Au cours des années 1970 on peut voir avec le témoignage
d’Abdel Jawad Saleh comment en Cisjordanie s’est exprimée
la résistance populaire  : «  Nous autres, Palestiniens, avons
bien travaillé dans le sens de la résistance non-violente. Nous
avons organisé des manifestations non-violentes, des grèves de
travailleurs et boycotté les biens et les banques israéliens » 2.
Tout au long de cette période d’autonomisation vis-à-vis
de l’administration israélienne, ce sont les municipalités élues
qui auront été les noyaux de résistance civile… ce qui amena
le gouvernement israélien à réagir violemment contre les maires
élus. Au printemps 1982, la quasi-totalité des maires palestiniens
partisans de l’OLP sont déposés, les municipalités sont dissoutes.

1983 : une proposition stratégique globale


de « résistance populaire non-violente »

C’est ainsi qu’à la fin des années 1970 et au début des


années 80 se crée un climat diffus de révolte populaire
qui prendra la forme d’une désobéissance civile de masse.
Il ne manquait plus qu’une proposition stratégique globale
pour donner au mouvement en gestation une orientation et
des objectifs mobilisateurs. Ce fut l’initiative d’un Palestinien
américain, Mubarak Awad, qui, en 1983, publie un ouvrage
remarqué dont la thèse centrale est que « l’action non-violente
constitue la méthode la plus efficace de résistance à l’occupant

1. Leila Shahid, «  Propos recueillis par Béatrice Giblin et Pierre Blanc  »,


Hérodote, 1er trimestre 2016, p. 276.
2. Abdel Jawad Saleh, « Le mouvement palestinien de résistance par la non-
violence », Alerte atomique, 3e trim 2002.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 55 ●


en Cisjordanie et à Gaza » 3. Un an plus tard, il fonde le « Centre
palestinien pour l’étude de la non-violence ».

La thèse et les hypothèses de Mubarak

Après avoir analysé la situation dans les territoires occupés et


montré qu’il n’y a pas de perspectives à court terme de libération,
Mubarak Awad présente ainsi sa thèse :
« La thèse proposée ici est que, pour les Palestiniens vivant
actuellement sur la Rive ouest et à Gaza, la méthode de lutte la
plus efficace est la stratégie de la non-violence. Elle ne vise pas
les méthodes accessibles aux Palestiniens vivant à l’étranger et
ne constitue pas non plus un rejet du concept de lutte armée. Elle
n’exclut pas non plus la possibilité que la lutte à l’intérieur des
Territoires occupés devienne une lutte armée à un stade ultérieur.
Simplement, au stade actuel et pour cette population précise (le
1,3 million de Palestiniens vivant sous l’occupation israélienne),
la non-violence est la méthode de lutte la plus efficace et la seule
possible pour s’opposer à la politique de judaïsation mentionnée
plus haut. On tentera de montrer que cette lutte :
a) utilise au maximum le potentiel et les possibilités des
Palestiniens présents à l’intérieur ;
b) offre à tous les secteurs de la société palestinienne la
possibilité de s’engager activement dans le combat, au lieu de
l’observer  passivement ;
c) neutralise dans une certaine mesure la puissance
destructrice de la machine de guerre israélienne ;
d) mobilise au service de la cause d’importants secteurs de la
société israélienne, ou tout au moins les neutralise ;
e) focalise et accroît tout l’impact que l’opinion publique
internationale peut avoir ;
f) démasque les traits racistes et expansionnistes du
mouvement sioniste et lui arrache ses justifications basées sur la
prétendue « sécurité » ;

3. Mubarak Awad, « Non-violence, une stratégie pour les Territoires occupés »,


Alternatives non-violentes, n° 55, printemps 1985.

● 56 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

g) écarte la crainte irrationnelle de la « violence arabe »


qui sert actuellement à souder la société israélienne  ; en
éliminant cette crainte, elle contribue à la désintégration de la
société  israélienne ;
h) aide à isoler Israël sur le plan politique et moral.
La thèse ci-dessus est basée sur les hypothèses suivantes :
a) Le combat non-violent est un vrai combat, sérieux ; ce n’est
pas une guerre « au rabais ». L’ennemi dans cette bataille est bien
réel et féroce. Il n’existe aucune assurance et nous ne devons pas
en attendre qu’il sera lui-même non-violent. Bien au contraire,
le combat non-violent demandera de grands sacrifices. Il y aura
des blessés et des martyrs ; à cause de cette lutte les Palestiniens
subiront des pertes dans leurs intérêts, leurs emplois et leurs
biens. Le combat non-violent n’est pas une alternative facile.
b) La lutte non-violente n’est pas une méthode négative ou
passive. C’est une méthode positive et active, une sorte de guerre
très mobile. Elle requerra l’utilisation de toutes les ressources
et capacités disponibles. Elle exige un entraînement spécial et
un degré élevé d’organisation et de discipline. Les préparatifs,
l’organisation et la coordination des différentes opérations et
campagnes devront sans doute se faire dans le secret.
c) La plupart des actions non-violentes seront illégales par
rapport aux lois et règlements militaires actuellement en vigueur.
d) Le gouvernement israélien est très sensible à l’opinion
publique, nationale et internationale. Ceci est dû en partie au fait
qu’il a constamment besoin du soutien et de l’aide internationaux,
et en partie à l’image de marque qu’il veut constamment se
donner. En même temps, cette sensibilité est limitée par le fait
que le gouvernement israélien veut mettre à exécution ses projets
d’oppression, sans se soucier de ce qu’en pense la communauté
internationale. Cependant, les ressources propres d’Israël sont
insuffisantes pour lui permettre de supporter un ostracisme
international pendant une longue période, comme peut le faire le
gouvernement raciste d’Afrique du Sud, par exemple.
e) Il n’existe aucune certitude qu’une campagne non-violente
aboutisse à une victoire, pas plus d’ailleurs qu’une lutte armée.
f) Il n’existe pas de critères facilement observables, externes

La bibliothèque de l’iReMMO ● 57 ●


et objectifs pour mesurer la victoire et le succès d’une campagne
non-violente. Les résultats peuvent se manifester par une
forte émigration israélienne, une baisse du moral du soldat
israélien, par des plaintes et protestations contre les actions du
gouvernement israélien, ou d’autres symptômes de ce genre,
difficilement quantifiables à l’aide de critères objectifs. De
même, il est difficile d’évaluer de façon objective l’isolation
morale et politique croissante d’Israël vis-à-vis de l’extérieur,
mais il s’agit là d’un phénomène réel et important, qui produit
des conséquences certaines.
1. Après avoir rappelé brièvement les positions politiques
que doit avoir le mouvement non-violent qui ne peuvent se
situer que dans le cadre de l’OLP, Mubarak Awad précise les
points d’affrontement à prévoir entre les citoyens et les autorités
d’occupation : « ceux qui d’une part mettent en lumière l’injustice
et l’oppression, et d’autre part conduisent à une confrontation
utile et significative ».

Les méthodes proposées

Enfin, s’inspirant du livre de l’expert internationalement connu


de la non-violence, Gene Sharp, Les méthodes non-violentes, le
théoricien palestinien propose une liste de méthodes qui ont été
utilisées dans la résistance non-violente et qui pourraient l’être
dans les Territoires occupés. Il en cite et en développe 9  : les
manifestations, l’obstruction, le refus de coopérer, le harcèlement,
les boycotts, les grèves, des actions de solidarité, des institutions
parallèles, la désobéissance civile.

1987 : la première Intifada exercice


de violence contrôlée

Après la guerre du Liban et le départ de l’OLP en Tunisie,


la perte du sanctuaire libanais enlève tout espoir de poursuivre
la lutte armée aux frontières d’Israël. Mais pour beaucoup de
combattants restés au Liban la lutte armée représente toujours

● 58 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

le symbole irremplaçable de l’identité et de la résistance


palestiniennes. La Syrie utilisera ce sentiment profond partagé par
de nombreux membres d’une OLP à la recherche d’une solution
politique par la voie diplomatique.. En février 1985 l’OLP éclate
et se constitue le Front du Salut national palestinien regroupant
les organisations clientes du régime syrien et le FPLP. D’assez
nombreux groupes et cadres de fedayin, refusant la stratégie
« capitularde « de l’OLP, soutiendront cette dissidence.
Cette crise se traduit par un affrontement fratricide avec
la «  guerre des camps  » au Liban opposant les factions pro-
syriennes et les combattants restés fidèles à l’OLP. Puis vient la
relance du « terrorisme du refus » avec détournements d’avions
et de bateaux (L’Achille Lauro) et attentats divers. « L’alternative
terroriste  » apparaît comme une reprise désespérée d’une lutte
armée caricaturale et totalement contre-productive pour la cause
palestinienne. Abou Iyad déclare alors dans un interview à un
magazine arabe  : «  Le peuple palestinien a suffisamment mûri
et la direction palestinienne est opposée au développement du
phénomène terroriste » 4.
Dans ce contexte dramatique, auquel s’ajoute un
désengagement de la solidarité arabe, l’avenir du mouvement
national ne peut plus se situer à l’extérieur de la Palestine, il
réside désormais dans la société palestinienne de « l’intérieur ».
L’irruption de l’Intifada va alors précipiter ce basculement du
centre de gravité de la résistance vers une société occupée depuis
vingt ans par l’armée israélienne.

L’Intifada éclate, elle sera non-armée

Le 8 décembre 1987 à Gaza un camion israélien heurte une


voiture qui transportait des ouvriers palestiniens. L’accident fait
quatre morts et plusieurs blessés graves mais l’opinion récuse la
thèse de l’accident. Il s’agirait d’un assassinat délibéré destiné à

4. Cité par Nadine Picaudou dans Les Palestiniens, un siècle d’histoire, Editions
Complexe 1997, p. 237.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 59 ●


venger la mort d’un officier du Shin Beth assassiné à Gaza. La
rumeur se répand et après les funérailles des ouvriers les troubles
s’étendent très vite et gagnent la Cisjordanie. Deux initiatives
séparées vont converger pour former le Commandement unifié
qui prendra la direction du mouvement. La première émane
de deux militants du FDLP, les frères Labadi, qui lancent une
journée de manifestations à Jérusalem et dans la périphérie. Ces
manifestations tournent à l’émeute. Le 8 janvier le Fatah diffuse
à son tour un communiqué qui, au nom des « forces nationales
palestiniennes  », lance un mot d’ordre de grève générale. Les
deux organisations sont rejointes par le PC et le FPLP qui
décident de constituer un « Commandement national unifié pour
l’intensification du soulèvement sur la terre occupée (CNU)  ».
La direction extérieure de l’OLP à Tunis, avec Abou Jihad son
stratège, demande, ordonne, que l’on n’utilise pas d’armes à
feu. Une décision forte, unilatérale, historique, non seulement
pour le mouvement national palestinien mais pour tous les
peuples en lutte pour leur émancipation. Elle constitue aussi une
démonstration de confiance dans ses propres raisons et dans le
peuple palestinien.Créant pour la résistance palestinienne un
nouvel imaginaire politique, ce mot d’ordre sera intégralement
respecté pendant de nombreux mois, démontrant ainsi
l’incontestable légitimité populaire de la centrale palestinienne.
A partir de ce moment se développe une insurrection civile sans
précédent dans le monde arabe.

Le contrôle politique et social du niveau de violence :


la pierre comme outil au service de la résistance non-violente

La véritable surprise de cette révolte civile de masse a été sa


nature durablement non-violente, organisée et contrôlée. Certains
voulant contester l’appellation de révolution non-violente pour
qualifier la première Intifada ont insisté sur la violence que
constitue l’usage de la pierre comme moyen de résistance. Les
médias ont popularisé l’image de ces jeunes palestiniens, les
chebab (jeunes gens) lanceurs de pierres pour démontrer que la
révolte palestinienne n’était pas non-violente mais qu’elle était

● 60 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

une « guerre des pierres ». Ils n’ont pas vu ou voulu voir la fonction
de cette violence, qu’elle prenne la forme (offensive) de jets de
pierre, de cocktails Molotov, ou défensive (barricades de pneus
enflammés pour barrer les routes d’accès au territoire habité).
Ces adolescents tenaient les avant-postes du territoire (village,
quartier, zones) de leur communauté résistante, facilitant la
mobilisation de masse de la société civile et sa durée. C’est dans
ce cadre ainsi « protégé » soustrait à la présence permanente de
l’armée d’occupation israélienne que s’affirme la désobéissance
civile de l’ensemble de la société qui s’auto-organise et entend se
passer d’Israël pour se nourrir, se soigner, organiser l’éducation
de ses enfants, en refusant l’usage des transports publics
israéliens, en passant par le boycott des impôts, la paralysie de
l’administration coloniale. Cette rupture des rapports quotidiens
avec l’administration militaire israélienne vise à ce qu’Israël ne
contrôle plus de « l’intérieur » les Territoires. Certains villages
osent se proclamer « zone libre »…
La fonction des «  lanceurs de pierres  » est de jouer, en
accord explicite avec le «  mouvement  », le rôle d’avant-poste
du territoire. Bien que constituant un certain niveau de violence
-ciblant essentiellement les véhicules blindés israéliens- elle se
situe à l’intérieur de la stratégie de résistance populaire non-
violente contrainte à déployer et à maîtriser une certaine dose de
violence mais ne visant jamais à tuer.
Mais surtout, il faut considérer comment le recours aux
pierres mais non aux armes à feu, qui n’ont jamais été utilisées,
démontrait aux yeux du monde et en particulier aux citoyens
israéliens, que la «  menace  » palestinienne venue de l’Intifada
ne mettait pas en cause, même symboliquement, l’existence
physique d’Israël, sa « sécurité », au nom de laquelle il justifiait
toutes ses guerres, en particulier la dernière, purement offensive,
menée au Liban. L’Intifada constitue certes une menace pour
l’occupant israélien mais pas pour Israël lui-même et ses citoyens
à l’intérieur des frontières de 1967.
L’état d’insoumission, nécessairement provisoire, dans lequel
se trouve la société palestinienne se traduit par une tentative de
réappropriation de la vie économique et sociale s’autonomisant

La bibliothèque de l’iReMMO ● 61 ●


de l’occupation coloniale, en perspective d’une indépendance
politique à conquérir et de l’Etat souverain à construire.
En somme le mouvement national palestinien vient de franchir
une étape politique décisive : Après la période de1948 à 1967 où
les Palestiniens sont « absents » tant pour les Israéliens que pour
l’opinion mondiale – ils ne sont que des réfugiés arabes – vient la
défaite des armées arabes et l’apparition du Palestinien, du fidâ’i,
en armes, celle du combattant, qui impose au monde l’approche
politique du problème comme question nationale. L’Intifada
tirant les leçons de l’échec de la voie armée, amorce la troisième
phase, celle du Palestinien comme peuple qui mène la bataille
par les moyens politiques et diplomatiques, c’est-à-dire par la
mobilisation d’un mouvement populaire de masse : la RPNV.
En dernière analyse le fait majeur de l’Intifada est d’ordre
stratégique  : « le principal instrument de la suprématie
israélienne, à savoir sa machine de guerre, a été placé hors
d’état d’opérer, et cela, sans même avoir été détruit » 5. Tel est
le sens profond de la défaite militaire d’Israël qui fera tout pour
éviter une pareille humiliation politique et morale. S’y ajoute
mécaniquement un autre point-clé : en remplaçant les armes par
des cailloux sur le territoire de la Palestine, l’Intifada démontre
sa volonté et sa capacité de ne plus mettre en cause l’existence
physique d’Israël. La menace potentielle vise l’occupant israélien
mais non le territoire israélien au sein des frontières de 1948-
1949. Le discours sécuritaire porté par les autorités israéliennes
pour justifier l’emploi de la force armée contre la résistance
palestinienne se trouve vidé de sa substance «  légitimante  ».
Désormais l’intervention armée sera perçue comme une
protection d’une colonisation illégale.

Un premier bilan global

Six mois après son déclenchement le «  Centre palestinien


pour l’étude de la non-violence » de M. Awad fait un bilan du

5. Elias Sanbar, « L’Intifada en Palestine », Palestine, mémoire et territoires,


Cahiers d’études stratégiques, n° 14, 1989, p. 78.

● 62 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

soulèvement et estime qu’il a été à 95  % non-violent. Voici


cette analyse :
« Depuis le début de l’Intifada, dix-sept tracts signés du
Commandement national unifié du soulèvement (regroupant tous
les courants politiques de la communauté palestinienne) ont été
lancés, qui appelaient à des actions communes de résistance à
l’occupation. Celles-ci étaient centrées sur deux thèmes : la
résistance à l’occupation par le biais de la désobéissance « civile »
et la mise en place d’institutions. Dans ces dix-sept tracts, cent
soixante-trois appels – pour la plupart à des actions non-violentes
– ont été lancés. Sur les vingt-sept méthodes de manifestation
préconisées pour la résistance à l’occupation, vingt-six sont non-
violentes. Une liste de ces activités par ordre de fréquence permet
d’avoir une idée concrète de la mobilisation massive et très
diversifiée de l’ensemble de la société palestinienne. Elle s’établit
ainsi : grèves, activités de solidarité, manifestations et marches,
prière et jeûne, institutions alternatives, non paiement des taxes,
boycott des produits israéliens, hisser le drapeau, manifestations
violentes, boycott des employeurs israéliens, démissions, défi à
la fermeture des écoles, condamnation de l’occupation, refus de
coopérer, funérailles symboliques, faire sonner les cloches, refus
de payer les amendes, violations du couvre-feu, bannissement des
traîtres, barricades sur les routes des colonies, manifestations sur
les lieux de culte, refus de la langue de l’occupant, deuil national
annulation des fêtes, boycott des journaux, portraits, refus des
rumeurs » 6.
On voit, d’après cette énumération des appels lancés par le
Commandement national unifié du soulèvement 7, que les actions
violentes ne tiennent qu’une petite place dans la résistance de la
communauté à l’occupation israélienne. Les actes spécifiquement
non-violents représentent la majeure partie des mesures prises

6. Article paru dans Alternatives non-violentes, n° 70, 1989, pp.12-14.


7. Pour une connaissance quasi exhaustive de ces appels, voir un document
exceptionnel réalisé par Jean-François Legrain  : «  Les voix du soulèvement
palestinien, 1987-1988 », CEDEJ, Le Caire 1991.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 63 ●


par la communauté à la demande du Commandement national
(soit 95,1 %) 8.
Mais ce premier bilan, qui a fait très peu de victimes du
côté israélien, ne doit pas faire oublier les souffrances infligées
par la lourde répression israélienne. Dès la fin 1989, sept cents
morts, – dont 42 % ont moins de 20 ans –, en 1992, onze cents
morts, des dizaines de milliers de blessés, près de quatorze mille
prisonniers9 ; sans oublier là encore toutes les humiliations et
vexations quotidiennes. Tel est le coût humain de cette forme
de lutte désarmée contre un oppresseur surpuissant mais qui, en
changeant radicalement l’image du combat palestinien, a forgé
l’unité sociale et nationale et redonné aux yeux du monde une
identité forte au peuple palestinien.
En Israël la perception politique du «  fait palestinien  » ne
pouvait rester inchangée 10. Bien que restant encore très méfiants
vis-à-vis de l’OLP, «  de nombreux Israéliens ont été amenés à
reconnaître la réalité radicalement nouvelle qu’a été pour eux
l’Intifada. Impulsée par le mouvement Shalom Archav (La paix
maintenant), et par de multiples initiatives de la société civile
(organisations de défense des droits de l’homme, comités de
solidarité professionnels israélo-palestiniens : écrivains, artistes,
médecins, travailleurs sociaux, journalistes, universitaires,
étudiants, mouvements de jeunes… sans oublier de nombreux
réservistes qui refusent de servir dans les territoires soutenus par
l’organisation Yesh Gvul (il y a une limite) créée en 1982 par des
soldats au moment de la guerre du Liban, une bonne partie de la
gauche travailliste semble disposée à négocier avec l’OLP…Les
deux paradigmes sur lesquels était fondée la cohésion interne
israélienne – celui de la non-existence des Palestiniens comme
nation et peuple, et celui de leur nature de terroristes – ont
été tous les deux sapés à la base.

8. Selon Gene Sharp, expert reconnu sur la non-violence, cité dans la revue
américaine Tikkun, 13 février 2007, il faut plutôt dire 85 %.
9. Jean-Paul Chagnollaud, «  Intifada, vers la paix ou vers la guerre ? »,
L’Harmattan, 1990, p. 105.
10. Id, « Les Israéliens et l’Intifada », pp 119-165.

● 64 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Cette double évolution, palestinienne et israélienne, représente


une nouveauté historique, un «  basculement  »  : le dialogue se
substitue à l’affrontement, la reconnaissance de l’autre prend le
pas sur sa négation 1.

1988, l’impact politique : l’Intifada impose l’unité


et le processus politique

Le 15 novembre 1988, le Conseil national palestinien d’Alger


peut alors proclamer l’établissement symbolique de l’État
indépendant de Palestine. La déclaration d’indépendance affirme
clairement que l’Etat de Palestine aura pour base principale la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, elle précise
que «  sera respectée la dignité humaine dans un régime
parlementaire démocratique fondé sur la liberté de pensée, la
liberté de constituer des partis, le respect par la majorité des
droits de la minorité et le respect par la minorité des décisions de
la majorité. Ce régime sera fondé sur la justice sociale, l’égalité
et l’absence de toute forme de discrimination sur la base de la
race, de la religion, de la couleur ou du sexe.. . ». A noter que la
participation massive des femmes à l’Intifada leur a permis une
grande avancée dans la reconnaissance de leurs droits.
La nature unitaire et profondément pluraliste et démocratique
de la résistance de la société civile a imposé une conception
démocratique de l’Etat sans précédent dans le monde arabe.
Yasser Arafat et l’OLP/Fatah peuvent alors engager le processus

11. En décembre 1989 à l’initiative du mouvement de paix européen qui


avait lutté victorieusement contre les euromissiles, une chaîne humaine a été
organisée autour des remparts de la vielle ville de Jérusalem. Elle a rassemblé
environ 30 000 participants palestiniens et israéliens se tenant par la main pour
demander la paix. «  Time for peace », tel était le slogan d’une magnifique
démonstration de la société civile des deux nations pour laquelle le mouvement
de paix européen avait joué un rôle remarquable de médiation.entre l’OLP et
Shalom Arshav. Tous les espoirs semblaient permis… Souvenir mémorable
pour qui y a participé…

La bibliothèque de l’iReMMO ● 65 ●


politique sur deux fronts  : en Palestine même et sur la scène
internationale. En Palestine, l’OLP/Fatah entend se resituer
au centre du système politico-institutionnel des territoires
palestiniens en plaçant des cadres fidèles dans la direction unifiée
de l’Intifada. Sur le front international, l’OLP, ayant reconnu
les résolutions de l’ONU, peut en appeler à une conférence
internationale fondée sur ces résolutions et elle envoie une
délégation officielle à la Conférence de Madrid qui s’ouvre en
1991, mais aussi à Oslo pour des négociations secrètes en 1993.
Ainsi, à la fin des années 1980, avec l’action non-violente
de masse accompagnant la re-territorialisation de la cause
palestinienne, l’OLP franchit une phase décisive dans son
processus de maturation politique et d’autonomisation  :
elle a obtenu la légitimité politique internationale d’un État
palestinien à côté de l’État d’Israël. Elias Sanbar a alors
bien saisi le bouleversement qualitatif de la personnalité
nationale palestinienne qui s’opère en 1988. «  L’arrivée du
mouvement « en Palestine », le fait que la Palestine révoltée
est désormais « chez elle », à la bonne place, au lieu adéquat,
signifie également une rupture et marque la fin d’une période
historique. Jusque-là, on peut sans trop d’excès, affirmer que le
mouvement national palestinien, parti des camps des réfugiés
de l’exil, porteur de leur vision du monde, dépositaire de leur
espoir de réaliser un jour « le Retour », était, du fait de ces
caractéristiques intrinsèques, un mouvement qui fonctionnait
de l’extérieur vers l’intérieur de la Palestine. Ce qui s’est
exprimé à tous les niveaux tant politiques, idéologiques
qu’organisationnels, et a secrété un certain mode de
comportement, en clair la lutte armée. L’arrivée en Palestine
marque précisément un tournant capital. Les conditions
matérielles, la réalité, sont nouvelles et ce qui se déroule
en Palestine occupée relève déjà d’autres visions et impose
d’autres modes d’action » 12. La résistance armée a laissé la
place à la désobéissance de masse de la société civile. Le choix

12.. Sanbar, p. 79.

● 66 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

de l’action non-violente n’est donc pas le produit d’un choix


éthique, idéologique, ni d’un choix tactique. Il est issu à la fois
d’une pratique et d’un débat politique et stratégique : il entend
répondre à une nécessité pragmatique et politique immédiate et,
peut-être, à une nécessité historique.
À ce moment, l’OLP/Fatah, qui a imposé sa vision, au sein
de l’OLP, de l’État palestinien et qui a pu maintenir ou rétablir
l’unité de l’OLP, estime pouvoir signer un accord avec Israël qui
semble ouvrir la période de construction de l’État.
À cette même période, les différentes composantes de l’OLP
séculière sont confrontées, avec la naissance du Hamas en 1988,
à un phénomène qui vient d’apparaître au grand jour dans la
foulée de l’Intifada : le phénomène islamique. Elles se verront
obligées de prendre en compte une force religieuse susceptible
de modifier les coordonnées politiques et idéologiques du
mouvement national. Certes l’idée de l’instauration d’une
république islamique à Jérusalem semble encore impensable,
mais désormais l’OLP est placée devant un phénomène politique
qui posera, dans la construction de l’État, la question des rapports
entre la loi islamique et la constitution démocratique du futur
État palestinien. Pour la poursuite de la mobilisation populaire,
la question de l’emploi des différentes formes de lutte armée
alternatives à la résistance civile sera au centre des préoccupations
de la résistance palestinienne.

1993 : Les accords d’Oslo et la négation du droit


à la résistance

La « coopération de sécurité » entre l’Autorité palestinienne


et Israël

Après la réunion du Conseil national palestinien à Alger en


1988 qui se prononce pour l’existence de deux Etats sur le sol
de la Palestine, commencent des négociations dont vont sortir
les accords d’Oslo et un échéancier de libération d’une partie

La bibliothèque de l’iReMMO ● 67 ●


des territoires occupés. Sous le nom d’Autorité palestinienne,
la direction de l’OLP s’installe d’abord à Jéricho, puis à
Gaza et Ramallah. On connaît la suite, le non-respect des
accords signés, la non-application du droit international,
l’installation de nouvelles colonies de peuplement, etc., et en
septembre 2000, la nouvelle révolte du peuple palestinien, la
deuxième Intifada.
Les accords d’Oslo ont profondément modifié la géographie
politique de la Palestine. Celle-ci est divisée en trois zones : la
zone A, 18 % du territoire, qui comprend les centres urbains est
sous contrôle total de l’AP, la zone B, 24 %, qui est composée de
villages, est sous contrôle partagé entre l’AP et Israël. La zone
C, peu peuplée, comprend la majorité des terres agricoles. Restée
sous contrôle total d’Israël, elle est devenue une terre à prendre.
Cette nouvelle donne territoriale va déterminer le déploiement
de la nouvelle révolte. La première Intifada, étendue et difficile
à contrôler, se caractérisait par des confrontations entre la
population civile en général et l’armée israélienne. La nouvelle
Intifada se situera aux postes de contrôle militaire qui marquent
les limites des villes ou aux postes de contrôle sur les routes des
colonies ou encore sur les sites religieux.
Outre cette nouvelle géographie, les accords d’Oslo ont
conditionné l’installation de l’Autorité palestinienne en
Cisjordanie et à Gaza à son acceptation de jouer un rôle majeur
dans la « sécurité ». Pour Israël et les Etats-Unis une « coopération
de sécurité » avec l’AP était le couronnement de ces accords qui
supposaient que celle-ci fasse « cesser la violence » en clair toute
forme de résistance, armée certes,13 mais aussi et peut-être surtout,
non-violente. Alors que la colonisation continue pendant que les
Israéliens négocient, les Palestiniens ne peuvent plus manifester
contre la colonisation pendant qu’ils négocient…L’Autorité
palestinienne est contrainte de transformer la résistance en
coopération… «  En d’autres termes, s’interroge alors Nadine

13. Julien Salingue, « La Palestine d’Oslo », L’Harmattan, 2014, pp 109-114.

● 68 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Picaudou, Israël n’a-t-il pas réussi à se décharger sur l’OLP


de la répression de l’Intifada tout en contribuant à discréditer
l’organisation nationaliste ? » 14.

1993-2000 : D’une Intifada à l’autre

Progressivement les Palestiniens constatent que l’occupation


se renforce avec la continuation de la colonisation. La liberté de
mouvement est de plus en plus restreinte. Les conditions d’une
explosion tendent à se constituer… La stratégie de négociations
de l’AP pour l’application des accords d’Oslo par Israël,
découplée de toute mobilisation de la société civile entre 1993
et 1999, a échoué. Elle a même permis à Israël de renforcer
la colonisation dont l’arrêt et le démantèlement étaient l’objet
principal du conflit et donc de la négociation !
A partir du moment où, en raison du sabotage israélien des
accords conclus, la construction de l’Etat semble entravée et où
les attentes politiques et sociales qui l’accompagnent ne sont
pas satisfaites, l’absence de fonctionnement démocratique et
transparent du système politique palestinien va amener la société
palestinienne à accuser l’OLP/Fatah d’être responsable d’une
situation créée de fait par l’occupant israélien. En effet, en raison
de « l’absence de toute garantie sur les mécanismes de dévolution
d’une véritable souveraineté pour l’Etat palestinien à construire,
l’avenir va se jouer dans l’évolution des rapports de force sur
le terrain » 15. Ce qui supposait une mobilisation de la société
civile sur des objectifs précis. Or le Fatah, par sa conception et
sa pratique du rapport entre société et institutions, n’est pas en
état d’organiser cette mobilisation contre la volonté israélienne
de saboter le processus. L’OLP, toutes tendances confondues,
se concentre sur la mise en place d’une armature administrative
étatique face à une population globalement attentiste. Grâce à

14. Nadine Picaudou, «  Quels enjeux pour l’OLP ?  », Confluences-


Méditerranée », n° 9, p.43.
15. Id, p. 45.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 69 ●


l’argent américain, les infrastructures éducatives et sanitaires se
développent, créant du même coup des emplois, y compris pour
les militants nationalistes, comme c’est le cas dans les forces
de police.
En outre, face à Yasser Arafat et l’AP engagés de fait par les
accords d’Oslo à bloquer toutes formes de résistance, y compris
non-violente, à l’occupation, la société palestinienne se trouve
vite affrontée à la police de l’AP pressée par les Etats-Unis et
Israël de prendre des mesures répressives (arrestations, censure
de la presse, emprisonnements,  etc.) On comprend dans ce
contexte politique qu’entre 1993 et 1999, les actes de résistance
civile furent très peu nombreux, si on excepte la grève de la
faim en 1998, à l’occasion de la visite du Président Clinton, de
2000 prisonniers politiques réclamant leur libération.

La propagande armée du Hamas : les attentats-suicides

C’est dans cette situation que se renforce le Hamas, d’abord


avec son « Etat social », mais aussi avec sa propagande armée qui
devient un élément de légitimité dans la mesure où le « processus
de paix  » ayant perdu sa crédibilité, il répond à un besoin de
résistance contre l’occupation. En 1994, après le massacre par un
colon juif, Baruch Goldstein, de fidèles musulmans à la mosquée
d’Abraham à Hébron, le Hamas lance le premier attentat-suicide
à la bombe en Israël, dans la ville d’Afoula. Huit israéliens sont
tués, 34 sont blessés. Pour la première fois la bombe humaine est
utilisée sur le territoire d’Israël alors que jusque-là elle avait visé
les colons et les soldats en Cisjordanie et à Gaza. Ce nouveau
mode opératoire militaire, appelé « opération martyr », va être
adopté par le Jihad islamique. Arafat fut contraint de réprimer
sévèrement le Hamas. La coopération sécuritaire entre l’ANP
et l’armée israélienne fonctionne et les attaques palestiniennes
contre les civils israéliens sont de plus en plus rares entre 1996 et
1999.En fait, comme l’explique Salah Abd al-Jawad, le Hamas
mais aussi le Djihad islamique, ont tenté d’inverser le rapport de
force militaire par les opérations-suicides. Ils ont cherché à créer
un rapport de dissuasion stratégique, s’inspirant de l’expérience

● 70 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

réussie du Hezbollah au Liban. Pour Salah Abd al-Jawad, ces


opérations suicides ont été un échec politique car «  elles ont
délégitimé l’action militaire palestinienne dans toutes ses formes.
Elles ont instauré une « égalité » entre le bourreau et la victime
du point de vue moral. De plus, entretenant l’illusion que l’enjeu
de l’actuel conflit n’est pas l’occupation de la Cisjordanie et
de la bande de Gaza mais de fait, comme le prétendent alors
Sharon et Pérès, l’existence de l’Etat d’Israël, elles ont réussi à
faire le consensus en Israël derrière Sharon. C’était précisément
ce consensus qu’il aurait fallu à tout prix « éviter », même si,
pendant la première Intifada, les forces de paix israéliennes ne
sont pas parvenues à former un front uni contre l’occupation.
Car un consensus israélien derrière une coalition de droite et
d’extrême-droite ôte toute ligne rouge à leur armée 16.

2000-2004 : La deuxième Intifada, provoquée,


militarisée, écrasée

Camp David en 2000 confirme le refus israélien de toute vraie


négociation. Provoquée par la «  promenade  » d’Ariel Sharon
sur l’Esplanade des Mosquées une Intifada spontanée éclate ;
elle connaît une répression immédiate et violente, qui produit
inévitablement des réactions armées et l’objectif recherché par
Israël : la militarisation de l’Intifada.
La conséquence la plus claire de l’exigence sécuritaire
imposée par Israël dans les accords d’Oslo, a évidemment
empêché l’AP de jouer un rôle de direction politique dans la
révolte. Cependant, si Yasser Arafat n’a pas lancé l’Intifada, il
l’a utilisée et soutenue en contournant la coopération sécuritaire
avec Israël et en permettant aux différentes parties d’un large
mouvement de libération nationale de se mettre en avant, en

16. Saleh Abd al-Jawad, «  Un danger pour le projet national  », Le Monde,


13 juin 2002.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 71 ●


particulier le Fatah. La nouvelle structure politique entrée en
scène pour la poursuite de l’Intifada est composée de toutes les
factions politiques de l’OLP, plus les mouvements islamiques
(Hamas, Jihad islamique). De façon significative ce Comité
ne s’appelle pas comme pour la première Intifada «  direction
unifiée » mais simplement « Comité de suivi ».
Quoi qu’il en soit, l’objectif de la direction palestinienne et
celui de l’Intifada coïncident  : la restitution de l’ensemble des
territoires occupés en juin 1967, y compris Jérusalem-Est. Pas
un mètre carré de plus, mais pas un mètre carré de moins. En
clair le retour à la légalité internationale – résolution 242 du
Conseil de sécurité du 22 novembre 1967 et reconnaissance du
droit au retour – et un nouveau mécanisme de négociations. C’est
dans ce cadre géographique et politique que s’est constituée et
développée cette deuxième Intifada.
Face à cette nouvelle insurrection la stratégie israélienne a été
claire : éviter à tout prix le renouvellement d’une Intifada du type
de la première restée longtemps non armée et dont la répression
militaire avait été délégitimée par l’opinion internationale,
permettant ainsi une victoire politique palestinienne. D’où
la décision à la fois de provoquer une réaction armée des
Palestiniens pour militariser le conflit et de se voir ainsi reconnu
le droit d’employer les armes, y compris les plus lourdes (chars,
hélicoptères). Après la provocation de Sharon sur l’Esplanade
des mosquées le 28 septembre 2000, «  un volcan d’hostilités
entra en éruption et des dizaines de Palestiniens furent tués et
blessés à proximité du site. Le lendemain, l’armée israélienne
affronta les Palestiniens en colère dans tous les Territoires
occupés en utilisant les moyens militaires les plus classiques. Le
deuxième soulèvement palestinien était déclenché. Au cours des
premiers mois de l’Intifada al-Aqsa, les tanks israéliens entrèrent
à nouveau en Cisjordanie » 17.

17. Ramzy Baroud, « La deuxième Intifada palestinienne » Scribest publications,


CCIPP, 2012, p. 27.

● 72 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

La tentative de relancer la première Intifada

Dans cette même période le «  Comité de suivi  » tente de


replacer le soulèvement sur les rails de la première Intifada en
reproposant avec son premier tract des actions similaires. On y
suggère que les formes d’actions puissent inclure des comités
de défense de quartier, un boycott des produits israéliens, la
promotion des produits nationaux, l’inclusion des femmes dans
les activités, et un appel général à l’unité. Le tract met en avant
un objectif clair et net, il s’agit d’abord de coordonner les efforts
pour isoler les colonies, désarmer les colons afin de les encourager
à quitter les territoires occupés. Le Comité a également publié
un calendrier des événements dans le journal de l’AP, al-Hayat
al-Jadida, qui donne à la population des instructions au jour le
jour. En général, les instructions appellent à des manifestations
de rue pacifiques, mais parfois aussi à briser l’encerclement
israélien des villes et de villages. Pour l’essentiel il n’y alors pas
d’attaques palestiniennes.
C’est précisément ce retour à cette dimension essentiellement
non-violente des protestations, recommandée aussi l’AP par la
voix de Yasser Abed Rabbo le 5 novembre à Ramallah, qu’Israël
ne pouvait supporter 18. Il lui fallait imposer la militarisation du
conflit pour justifier l’utilisation de la force militaire, y compris
de manière « disproportionnée ». D’où, face à des manifestations
pacifiques, une réaction très violente dont la principale arme
utilisée est le tireur d’élite formé pour observer une foule de
manifestants, choisir une cible, viser, et atteindre la tête ou le
haut du corps. En septembre et octobre 2000 une centaine de
Palestiniens sont tués
Il est arrivé alors que les manifestants, voyant des cadres
militaires du tanzim impliqués dans les heurts, leur demandent de
partir car le résultat le plus flagrant de leurs tirs était l’hécatombe

18. Cette opposition à la résistance armée suscita un conflit avec de nombreux


militants du soulèvement, alors que Marwan Barghouti, leader des Tanzim,
prônait un programme orienté vers l’épreuve de force.

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que les tireurs israéliens provoquaient parmi les civils19. Ces
méthodes anti-insurrectionnelles israéliennes accompagnant la
militarisation croissante des affrontements seront de plus en plus
utilisées après l’arrivée d’Ariel Sharon au pouvoir en mars 2001.
Le niveau de violence de la révolte palestinienne s’est accru
en 2002 et 2003 augmentant le nombre de morts de civils
israéliens, en particulier en raison du nombre des attentats-suicide
à la bombe dont certains sont dus au Fatah. Le mouvement
de résistance semble alors hors de contrôle. Parallèlement les
pertes palestiniennes par représailles ne pouvaient que grimper.
Pour les médias occidentaux la violence qui compte est celle
des Palestiniens. La violence israélienne, monnaie courante et
permanente dans les territoires occupés, n’est jamais évoquée
sauf comme forme de représailles légitimes.
Seules les minorités actives continuent d’alimenter la
protestation violente (celle des chebab lanceurs de pierres ou
de cocktails Molotov) et armée (celle des Tanzim ou Brigades
des Martyrs d’Al Aqsa du Fatah). Dès avril 2002 une attaque
israélienne sur le camp de réfugiés de Jénine a regroupé des
dizaines de tanks, d’hélicoptères Apache, et des centaines de
soldats, pour envahir le camp de réfugiés (13000 personnes).
Les habitants se sont battus avec des explosifs artisanaux et
des balles, refusant de se rendre. Des centaines de morts dans
l’indifférence du monde.
L’armée israélienne se sent encouragée dans l’emploi de la
force et multiplie les «  assassinats ciblés  » de militants civils
systématiquement qualifiés de «  terroristes  ». Cette campagne
d’assassinats culmine en 2004 avec celui qui tue le Cheikh
Ahmed Yacine, le chef spirituel et charismatique du Hamas, qui
venait de se prononcer en faveur d’un compromis avec Israël.

19. Saleh Abdel Jawad, dans « The Intifada’s Military Lessons » The Palestine
Report (25 octobre 2000).

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La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

L’avis de la Cour internationale de justice

Cependant le soutien international acquis par les Palestiniens


connaît son apogée avec le phénomène du Mouvement
international de solidarité (International Solidarity Movement,
ISM) qui démontre ses capacités dès le début de cette Intifada.
Fondée en août 2001, cette organisation militante est venue
soutenir la résistance palestinienne par deux moyens  : une
protection internationale et une volonté de résistance non-violente.
On y trouve des Américains d’abord mais aussi des Israéliens,
des Français, des Britanniques, des Italiens… qui vont bientôt
se retrouver face à des tanks israéliens. Le 16 mars 2003, Rachel
Corrie, une militante américaine, est volontairement écrasée par
un bulldozer militaire israélien qui s’apprêtait à détruire une
maison dans le camp de réfugiés de Rafah au sud de la ville de
Gaza. Cet assassinat d’une jeune femme occidentale, américaine
de surcroît, provoque une réelle émotion dans le monde.
Peu après, en 2004, la Cour internationale de justice en
condamnant le Mur, rappelle avec force la pertinence historique
et politique des résolutions des Nations unies, particulièrement
la résolution 242 qui exige le retrait d’Israël des territoires
occupés. Une victoire de l’Intifada en grande partie permise par
la médiatisation de la révolte à partir des stations arabes relayées
par satellite. En organisant la couverture la plus complète des
événements, ils ont mobilisé une protestation et une solidarité
arabes bien plus populaires que lors de la première révolte.
Mais bientôt s’ajoutant à la faible mobilisation de la société
civile et aux échecs des actions armées 20, les divisions inter-
palestiniennes, en particulier celles portant sur la résistance armée
qui se cristallisent dans le débat entre Arafat et Abbas lequel
s’oppose, contrairement à Arafat, aux représailles armées des
organisations palestiniennes, accélèrent le déclin de l’Intifada.
Incapable de peser sur Israël, c’est l’impasse. Aucune annonce

20. Les actions armées lancées essentiellement par le Tanzim n’ont réussi à
déloger l’armée israélienne que d’un seul site, le tombeau de Joseph à Naplouse.

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officielle n’a été faite sur une fin de la deuxième intifada. Mais
suite à la mort d’Arafat en 2004, des élections présidentielles
et municipales se sont tenues avec la participation partielle ou
complète des organisations palestiniennes qui se sont longtemps
opposées aux accords d’Oslo et aux processus politiques prévus
par ces accords. Au Caire, le Hamas et d’autres organisations
palestiniennes s’accordent avec Mahmoud Abbas sur un cessez-
le-feu unilatéral. L’Intifada est finie.
Tout le projet de l’OLP/Fatah s’effondre sans qu’émerge une
nouvelle stratégie crédible. Confronté à l’épreuve électorale en 2006,
le Fatah, mais aussi les autres forces politiques de l’OLP, perdent les
élections face au Hamas. C’est la fin d’une phase historique.

Ressemblances et différences entre les deux Intifada

Le terme «  Intifada  » est entré en usage à la suite de


l’insurrection populaire de 1987. Le même mot a été employé
de nouveau en 2000. Les deux événements correspondent à
une révolte populaire contre le statu quo, contre l’occupation
israélienne et la politique des « implantations » et en faveur d’un
Etat palestinien indépendant en Cisjordanie et à Gaza. Pendant
la première Intifada il n’y avait pas encore de négociations et
on considère que l’accord d’Oslo en a été le produit direct. La
seconde Intifada a eu lieu dans un climat de frustration de sept
années de négociations qui ont produit seulement le retrait des
troupes israéliennes des villes principales. La seule solution que
les dirigeants de la seconde Intifada étaient prêts à accepter était
un Etat indépendant en Cisjordanie (inclus Jérusalem) et à Gaza
et une solution juste du problème des réfugiés. Vaincue, cette
Intifada est destinée à continuer d’une manière ou d’une autre.
Une analyse comparative des deux Intifada permet de mieux
mesurer l’impact sur la société palestinienne des changements
intérieurs et extérieurs survenus dans la région sur les plans
politique, idéologique, militaire et médiatique.
Les deux soulèvements ont eu lieu après une période
d’incertitude politique et dans un climat de totale défiance dans

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La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

le processus politique. Ils éclatèrent après un grave incident


meurtrier (mort de quatre ouvriers palestiniens causée par un
chauffeur de camion israélien à Gaza en 1987, mort de dizaines de
Palestiniens protestant contre la visite de Sharon sur l’Esplanade
des Mosquées en 2000), dans un lieu détermine mais qui se
diffusèrent rapidement dans tout le territoire. La protestation
s’intensifia face à la répression violente des Israéliens. Au début
les deux soulèvements furent populaires et spontanés. Avec le
temps plusieurs groupes politiques y prirent part et cherchèrent
à orienter la protestation d’une manière ou d’une autre. Dans les
deux cas s’est constitué un commandement unifié clandestin.
Au cours de la première Intifada la forme prévalente était la
désobéissance civile avec différentes méthodes non-violentes.
En particulier l’appel au boycott des produits israéliens qui
avaient une alternative nationale y eut une grande importance.
Les Palestiniens furent encouragés à ne plus dépendre des
Israéliens et à orienter leur action vers l’autosuffisance, en
particulier par un retour à la terre pour la cultiver et à la protéger
des implantations des colons israéliens. Les habitants des villes
créèrent ainsi de nombreux petits jardins sur les balcons… Sur
le plan politique la première Intifada s’efforça de distinguer
opposition à l’occupation et opposition à l’Etat d’Israël (qui à
l’époque n’était pas encore reconnu par les Palestiniens).
D’autre part des actions violentes firent partie de la protestation
populaire. Les Palestiniens ont utilisé l’arme dont ils disposaient
plus facilement, les pierres, pour attaquer les soldats et les colons
devenus cible constante…
Dans la seconde Intifada, concentrée davantage sur l’objectif
de l’indépendance, les tactiques non-violentes furent beaucoup
moins appliquées d’abord parce qu’Israël n’est plus présent dans
les villes principales et par conséquent l’idée de la désobéissance
civile n’a plus beaucoup de sens de même que le boycott des
produits israéliens face au blocus des villes. Une campagne
plus concentrée et efficace a été lancée contre les produits des
colonies juives.
Sur le plan politique les chefs de l’Intifada ont été amenés
à suivre une ligne « équilibriste ».. Bien que ne s’opposant pas

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au processus de paix ou à l’ANP, ils ont dû définir une ligne de
conduite axée sur la nécessité de l’indépendance immédiate et
de résoudre le problème de Jérusalem et des réfugiés. C’est alors
qu’intervient le facteur « Hezbollah » et le succès de la résistance
libanaise qui devient un idéal romantique pour de nombreux
dirigeants et militants de l’Intifada qui désirent le retrait unilatéral
d’Israël des Territoires plutôt que d’interminables négociations.
Pour sa part Marwan Barghouti propose le changement de
l’équipe de négociation plutôt que son interruption.
Il faut rappeler alors que la composition du leadership de
l’Intifada a changé. Pour la première Intifada l’OLP était encore
illégale et s’était constituée une organisation de protection de
l’OLP appelée «  Commandement unifié de l’insurrection  »
composé de quatre organisations «  laïques  » de l’OLP (Fatah,
FDLP, FPLP, Parti Communiste – puis populaire).
La seconde Intifada a été dirigée de façon différente. L’OLP
n’est plus une organisation illégale mais la nouvelle direction
de l’Intifada inclut les mouvements islamistes non membres de
l’OLP, (Hamas, Djihad islamique) qui sont illégaux. D’où son
nom de « Front nationaliste-islamique ». En outre à l’intérieur du
Fatah émerge une nouvelle « faction », le Tanzim, qui se réfère
aux cadres locaux et qui constituera la partie la plus importante
de la direction de l’Intifada animée par Marwan Barghouti
secrétaire du Fatah de Cisjordanie. Mais, à la différence de
la première Intifada, la religion a joué un rôle mobilisateur et
symbolique majeur dans la seconde. Dans le langage politique de
l’Autorité palestinienne, en particulier à propos de Jérusalem, les
thèmes islamiques sont de plus en plus repris.
Enfin la seconde Intifada a vu l’introduction des armes à feu
comme instrument fréquent des manifestations, spécialement
contre les colons et les colonies proches des communautés
palestiniennes. L’utilisation des armes à feu a été la différence la
plus notable de la seconde Intifada. Il en est résulté l’usage sans
précédent de la part d’Israël de chars, de missiles et d’hélicoptères.
Jamais depuis 1967 Israël n’avait utilisé ces armes lourdes.

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La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Communications et couverture médiatique :


un changement qualitatif

La première Intifada a utilisé le fax pour relier les Palestiniens


des territoires occupés et le leadership de l’OLP en exil à Tunis.
Les Palestiniens ont utilisé les bureaux à Jérusalem Est pour
communiquer avec les contacts à Chypre, Rome, Athènes et
Paris (et de là avec l’OLP à Tunis). Pour les communications
internes on utilisait les tracts, les graffitis et les hauts-parleurs des
mosquées pour informer le public des directives de la direction
clandestine. Les seuls moyens d’une guérilla médiatique… Par
ailleurs les Palestiniens n’avaient pas de liaisons radiophoniques
ou télévisuelles, si on excepte une station en Syrie vite neutralisée
par Israël. Dans le domaine de l’information extérieure la
première Intifada a dû surmonter beaucoup de difficultés. Le
gros des médias internationaux était basé à Tel Aviv et avait
des rapports de vieille date avec l’establishment israélien. Les
déclarations du gouvernement israélien servaient de référence et
les versions des faits données par les militaires étaient en général
les seules retenues crédibles par la presse. Aucun palestinien ne
travaillait pour une station de télévision ou pour une agence de
presse basée à Jérusalem ou à Tel Aviv. Au début de la première
Intifada les opérateurs employés par les services télévisés et la
presse extérieure étaient israéliens ou étrangers. De plus comme
la direction de l’Intifada était clandestine et recherchée par
les Israéliens, il était très difficile de trouver un porte-parole
palestinien capable de parler de manière autorisée et fiable. Quand
on en trouvait on avait à faire à des personnes le plus souvent peu
expertes dans le domaine des relations publiques, peu savaient
parler anglais et connaissaient l’art des interventions à la télé..
Pour la seconde Intifada la situation des communications
et des médias est complètement transformée. Désormais les
Palestiniens possèdent leurs propres publications non censurées
et des médias électroniques gouvernementaux et privés. Ils n’ont
plus besoin de tracts et des hauts- parleurs des mosquées, ils
ont la Voix de la Palestine, la tv palestinienne et des dizaines
de stations radios à modulation de fréquence et de stations de

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télévision locales. Se rendant compte du pouvoir des médias
palestiniens, les Israéliens ont cherché à les faire taire en
bombardant le principal émetteur, la Voix de la Palestine. Ils ont
renoncé quand les stations de télévision locales ont passé leur
fréquence aux médias officiels palestiniens. Il aurait fallu alors
bombarder les sept stations de radio à modulation de fréquence et
les 21 stations locales de télévision de Cisjordanie…
Les médias électroniques palestiniens locaux ont rapidement
pris la place des tracts. Les stations radio et télévisuelles
ont transmis les communiqués, interviewé les personnalités
politiques, les commandants locaux et fournissent au public
les dernières informations. Les fusillades quotidiennes contre
les Palestiniens sont non seulement diffusées mais transmises
en direct par de nombreuses stations. Celles-ci placent souvent
leurs caméras en-dehors de la fenêtre du studio et les braquent
sur le site de la fusillade, si bien que les téléspectateurs locaux
ont une image immédiate de l’action en cours… Au point que
les télévisions internationales et israéliennes ne pouvant accéder
aux zones palestiniennes de confrontation sont devenues
dépendantes des télévisions palestiniennes locales ! Celles-
ci utilisent l’écran pour transmettre des numéros de téléphone
d’urgence et servent souvent de liaison entre les communautés
frappées et les différentes structures sanitaires palestiniennes et
les services anti-incendie.
Plus significatif encore et plus « révolutionnaire » a été le rôle
joué par les stations satellitaires arabes. La seconde Intifada a été
pour ces stations ce que la seconde guerre du Golfe a été pour la
CNN. Ces stations, avec des équipes et des correspondants sur
place, et des liaisons satellitaires de Jérusalem, Ramallah et Gaza
ont pu montrer l’Intifada en direct, avec des transmissions non-stop.
Ces stations ont régulièrement produit des entretiens avec
des analystes, des théoriciens politiques et des dirigeants arabes
et palestiniens, ce qui a aidé à la définition du sens et des buts de
l’Intifada pour la population. Ils ont eu également un rôle important
dans la popularisation et la diffusion à l’échelle du monde arabe et
même au-delà de l’Intifada. En assurant la couverture la plus complète
possible des événements, bien mieux que la télévision de l’ANP, ils

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La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

ont mobilisé une protestation et une solidarité bien plus populaires


que lors de la première Intifada. A travers ces impressionnantes
images projetées en Cisjordanie et à Gaza, les Palestiniens ont pu
ressentir cette solidarité arabe globale (non celle des Etats) qu’ils
n’avaient plus connu depuis l’apogée du nassérisme…
Sur le plan proprement palestinien le progrès professionnel est
éclatant. Les journalistes palestiniens sont entrés dans la presse et
dans les médias étrangers. Les téléopérateurs palestiniens sont les
seuls qui travaillent pour les principales agences de presse (Reuters,
Associated Press) dans les territoires palestiniens. Les journalistes,
producteurs et reporters palestiniens ont pu entrer dans le club
longtemps fermé des médias internationaux. En outre les hommes
politiques palestiniens sont beaucoup plus aguerris. Aux journalistes
il est facile de trouver un intervenant qui parle correctement l’anglais,
qui connaît les modes d’intervention dans les médias.
Il faut dire enfin que les médias arabes ont contribué à
l’émergence de l’idée qu’il s’agissait plus d’une lutte religieuse
que d’une lutte nationale. Ils n’ont pu de ce fait faire valoir le
point de vue palestinien dans les médias occidentaux. De ce
point de vue le manque de stratégie médiatique de la part de
l’ANP reste criant comme si elle considérait comme négligeable
l’opinion publique européenne dans sa stratégie diplomatique.
Au total le rôle des médias et la maturité des relations
publiques palestiniennes ont grandement contribué à l’influence
exercée par la seconde Intifada sur les peuples arabes et sur la
communauté internationale. Le printemps arabe n’est pas loin…

Tirer les leçons d’une révolte légitime


mais vaincue : la question de la violence

En s’appuyant sur les réflexions de deux témoins palestiniens


très différents et d’un collectif d’intellectuels palestiniens de
renom, on essaiera de déterminer les facteurs qui expliquent
l’échec politique de cette Intifada.
Le premier témoin est l’auteur du seul livre en français
entièrement consacré à « La deuxième Intifada palestinienne »,

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Ramzy Baroud, né à Gaza et journaliste-écrivain américano-
palestinien, rédacteur en chef du site Internet The Palestine
Chronicle. admirateur de Yasser Arafat, de Marwan Barghouti
et d’Edward Saïd, hostile à Mahmoud Abbas, il a su par des
interviewes d’acteurs et par une connaissance précise des
événements, établir un récit palestinien peu connu de cette lutte.
Militant sans aucune allégeance il se propose de construire une
position palestinienne indépendante sur les problèmes posés par
ce mouvement populaire.
Ramzy Baroud centre son interrogation et sa réflexion sur la
question de la «  résistance violente contre les forces militaires
israéliennes et les civils israéliens.. Il reprend la controverse des
cinq années passées. Puisque, poursuit-il, «  le sujet est d’une
grande importance et que la violence a, en de nombreux lieux,
compromis la crédibilité de l’Intifada, j’ai estimé qu’il était
important de replacer ce phénomène dans son contexte. Ceci non
pour le justifier mais pour présenter la réplique palestinienne
comme une réaction humaine, tragique mais prévisible, face à
des décennies d’assujettissement » 21. Toute la problématique de
la maîtrise de la contre-violence par les Palestiniens soumis à
la violence coloniale israélienne et à la provocation délibérée
à la violence… Ramzy Baroud démontre aisément comment
«  Sharon accompagné de 1000 soldats et policiers israéliens,
voulut délibérément provoquer un soulèvement au Proche-Orient
par sa visite forcée au sanctuaire musulman de Jérusalem – en
particulier à la mosquée al-Aqsa d’où la deuxième Intifada tire
son nom, le 28 septembre 2000 » 22.
Durant ce second soulèvement, la question de la résistance
armée et du droit d’un peuple à se défendre fut, insiste-t-il, « plus
cruciale que jamais  ». «  Les organisations palestiniennes ont
largement discuté de l’adoption ou non d’une stratégie unitaire
dans leur lutte contre Israël et du recours ou non à la violence dans
leur résistance contre l’armée israélienne ». A ce moment celle-

21. Ramzy Baroud « La deuxième Intifada palestinienne », déjà cité, p.16.


22. Id, p. 27.

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La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

ci réoccupait la quasi-totalité des zones passées sous contrôle


palestinien dans le cadre des accords d’Oslo. Rappelant alors
que des attentats-suicides avaient été condamnés par Human
rights Watch et Amnesty International comme «  crimes contre
l’humanité », Ramzy Baroud veut essayer d’effacer une certaine
confusion concernant la légitimité de la résistance palestinienne
et sa légalité au regard de la loi internationale : la lutte armée est-
elle autorisée et compatible avec la loi internationale ? Et Ramzy
Baroud, s’appuyant sur l’évolution de cette loi à partir de de la
charte des Nations unies sur la question du « droit d’un peuple à
se défendre » démontre aisément comment, après le vote en 1975
de la résolution 3375 de l’AG qui reconnaissait l’OLP comme
mouvement de libération et son droit à représenter le peuple
palestinien dans ses aspirations à l’autodétermination, le Protocole
I additionnel à la Convention de Genève de 1949, approuvé en
1977, déclara que la lutte armée pouvait être utilisée en dernier
ressort comme moyen pour exercer le droit à l’autodétermination.
Cette question est une question de fond puisqu’une escalade
de la violence armée est apparue lors du deuxième soulèvement
palestinien, en comparaison avec la première Intifada. « Je me
suis concentré sur l’invasion historique de Jénine, puisque
c’était une des invasions israéliennes les plus flagrantes et que
la résistance à cette invasion a été elle-même historique. Je
n’ai pas trouvé une seule référence dans la loi internationale
qui permettait de qualifier de «  terroristes  » les combattants
de Jénine qui défendaient leur camp. En fait j’ai trouvé plus
d’une référence qui définissait l’action de l’armée israélienne
de « terrorisme d’Etat » 23. Pour Ramzy Baroud il ne s’agit pas
de propager l’idée d’une résistance violente mais de conforter
l’argument selon lequel la lutte du peuple palestinien dans les
Territoires occupés, y compris la lutte armée est défendue et
protégée par la loi internationale.
Avec l’augmentation en 2003 «  du niveau de violence
entraînant la mort brutale de nombreux civils israéliens », Ramzy
Baroud constate que le mouvement de résistance qui « avait depuis

23. Id, p. 84.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 83 ●


des générations été plutôt non-violent, semblait maintenant hors
contrôle ». Il estime par conséquent que « les organisations de
la résistance palestinienne doivent s’abstenir de prendre pour
cibles des civils israéliens. (…) Cette décision est impérative si
la lutte des Palestiniens veut sauvegarder ses valeurs historiques
et conserver sa supériorité morale. (…) Afin de conserver sa
prépondérance morale, la révolution palestinienne ne doit
pas s’écarter de sa voie d’universalité et de tolérance. Elle ne
devrait pas être entachée par les défauts de l’occupant, et ne
doit pas tomber dans le piège de la colère, de l’exclusion raciale
et religieuse, des actes de vengeance contre les civils. (…) Ces
valeurs doivent rester intactes, pures, de sorte que la volonté du
peuple puisse un jour l’emporter sur la tyrannie et l’oppression.
Et de cela je suis persuadé » 24.
En conclusion de son livre et de sa réflexion sur la violence
palestinienne tout au long de ce soulèvement, sur sa légalité, sa
légitimité, son efficacité militaire et politique face à l’extrême
violence israélienne, Ramzy Baroud considère que « la résistance
palestinienne a principalement pris la forme d’un mouvement
non-violent et populaire (qui) se poursuivra aussi longtemps que
les circonstances qui ont contribué à son apparition resteront en
place » 25.
Pour sa part, Saleh Abd al-Jawad a, dès 2001, mis le doigt
sur la principale erreur qu’aura été, selon lui, la militarisation
de l’Intifada, erreur qui semble démontrer l’incapacité des
Palestiniens à apprendre les leçons du passé. Il formule à cet
égard trois remarques essentielles :
– « La première Intifada avait réussi parce qu’elle empêcha
Israël le plein usage de sa force militaire. L’engagement de la
résistance palestinienne dans une confrontation totale et décisive
dans le passé s’est terminé en catastrophe, et comme le démontre
l’actuelle Intifada, l’utilisation d’armes à feu fait le jeu d’Israël
qui impose ses conditions et ses règles du jeu. Ainsi Israël peut

24. Id, pp. 119-123.


25. Id, p.237.

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La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

employer une terminologie trompeuse telle que « guerre entre


deux parties » et perpétuer une fausse image de cette situation ;
– L’action militaire facilite l’usage de la force par Israël pour
réprimer ce qui est essentiellement un soulèvement populaire.
Elle permet à Israël de justifier la destruction complète de
l’économie fragile des territoires et de redessiner les cartes en
déplaçant temporairement ou définitivement la population. La
résistance armée reste une option légitime mais son usage doit
être sélectif. Dans tous les cas, elle ne doit pas aboutir à un
affrontement total.
– L’utilisation à grande échelle (de la résistance armée)
écarte aussi de la lutte certains groupes, en particulier les
femmes. A l’inverse de la première Intifada, les femmes
sont presque totalement absentes des affrontements actuels.
La volonté d’utiliser les armes renforce les tendances non
démocratiques dans la société. La violence est dirigée non
seulement contre Israël, elle a souvent un impact négatif sur la
société palestinienne ».
Probablement le meilleur théoricien palestinien d’une
stratégie de résistance non-violente en Palestine, Saleh Abd al-
Jawad, se référant aux partisans de la lutte armée qui semblent
alors hégémoniser la révolte, affirme alors que « la lutte armée
palestinienne exige la formulation d’une stratégie qui évite
la confrontation directe et la guerre totale. Il faut que les
Palestiniens adoptent une forme de résistance qui reflète la
lutte d’une population non armée à la recherche de la libération
nationale de la colonisation et d’une armée d’occupation » 26.
Plus globalement, en juin 2002, une cinquantaine de
personnalités signent un appel contre les attentats qui frappent
les civils israéliens. Par la même occasion, elles abordent la
problématique de l’Intifada qui porte sur les finalités de la lutte
armée elle-même : « Une action militaire ne peut être jugée de
manière positive ou négative en-dehors du contexte ou de la
situation générale et de l’objectif politique que l’on se propose

26. Salah Abd al-Jawad, « Intifada : Où va le soulèvement ? », Damoclès, mars


2001, pp. 37-38.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 85 ●


d’atteindre. Pour cette raison, il faut évaluer ces actes à partir de
la considération qu’une guerre entre les deux peuples qui vivent
en Terre Sainte mènera à la destruction de toute la région. Nous
ne trouvons aucune justification logique, humaine et politique
pour un tel résultat final » 27.
Ces prises de position vont se refléter au niveau de la
direction du mouvement lorsqu’en août 2002, les organisations
palestiniennes, y compris les mouvements islamistes, réunis
dans le « Comité de suivi de l’Intifada », tentent de ré-élaborer
une plate-forme commune et d’entamer une nouvelle phase du
conflit avec Israël. Le débat – on l’aura deviné – est intense
face aux islamistes qui maintiennent la nécessité des attaques
suicides en Israël. Mais le débat, qui divise le Fatah, ne porte
pas seulement sur ces attentats. La première mouture du texte
adopté 28 concernant la lutte armée rappelle d‘emblée « qu ‘elle
doit servir la cause nationale palestinienne et non la saboter
(souligné par l’auteur) ». En filigrane, derrière cette phrase
est posée la question de la militarisation de l’Intifada et de ses
conséquences sur la mobilisation de la société civile contre
l’occupation israélienne ;
En 2003, trois ans après, en septembre, le bilan semble sans
appel, symbolisé par la menace de mort imminente pesant sur
Yasser Arafat lui-même. En même temps, le Hamas se présente
comme une alternative créant les conditions d’une prolongation
infinie de l’affrontement, mais aussi d’une guerre interne entre
groupes ; en dernière analyse, d’une guerre suicidaire 29.
En fin de compte l’échec palestinien est double : c’est celui
d’une négociation non appuyée par une résistance populaire de
masse, mais c’est aussi l’échec de la résistance armée pratiquée
par le Hamas sous la forme des opérations-suicides.
On connaît la suite : la réoccupation complète des territoires
occupés, la mise à mort des accords d’Oslo par son ennemi
numéro un, Ariel Sharon, arrivé au pouvoir en mars 2001.

27. Al Qods, 19 juin 2002.


28. Al Qods, 13 août 2002.
29. Lire «  Impasse stratégique pour la résistance palestinienne  » de Graham
Usher, Le Monde diplomatique, septembre 2003.

● 86 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Partie IV :
2004-2018, La réémergence de
la « résistance populaire non-
violente »

La crise du mouvement national et l’affirmation


d’une jeunesse contestataire à la fois contre le
système colonial et contre les pouvoirs en place

Déjà perceptible dès la première Intifada, plus affirmée


pendant la deuxième, la crise du mouvement national devient
patente après la mort de Yasser Arafat, coïncidant avec la fin sans
gloire de l’Intifada. Tout le projet de l’OLP/Fatah s’effondre sans
qu’émerge une nouvelle stratégie crédible. Confronté à l’épreuve
électorale en 2006, le Fatah, mais aussi les autres forces politiques
de l’OLP, perdent les élections face au Hamas. C’est la fin d’une
phase historique.
En débute une autre marquée à la fois par la division politique et
géographique du mouvement national, mais aussi par l’émergence
lente, continue, progressive, d’un mouvement de résistance non-
violente à partir de villages touchés directement par le Mur, vite
dénommé mur d’annexion car accaparant d’importantes étendues
de terres agricoles palestiniennes. L’alternative non-armée renaît
de ses cendres.
Parallèlement le discrédit du système politique se généralise
dans la société. Emergent alors de la société civile, d’abord dans

La bibliothèque de l’iReMMO ● 87 ●


la jeunesse étudiante, dans les villages touchés par le mur, des
nouvelles mobilisations citoyennes, bientôt rejointes par des
anciens militants des organisations politiques « traditionnelles »,
souvent des anciens prisonniers. L’objectif est de lutter à la fois
contre la colonisation et le Mur et bientôt contre les pouvoirs
palestiniens en place en Cisjordanie et à Gaza. Cette mise
en mouvement de la société civile entamée dès 2003, prendra
une dimension nouvelle avec les soulèvements arabes à partir
de 2011.

La lutte contre le Mur, le symbole Bil’in

Dès 2003 à Mash’a puis à Budrus, localités situées au


nord-ouest et à l’ouest de Ramallah, ont débuté les premières
manifestations pacifiques contre le mur qui confisque leurs terres
pour étendre les colonies. Ce nouveau mouvement de résistance
populaire non-violent va être popularisé à partir de 2005 grâce au
dynamisme et à la capacité d’innovation du comité populaire de
Bil’in où le tracé initial du mur conduisait à l’annexion de 60 %
des terres du village.
Laissons la parole à un des animateurs du comité populaire de
Bil’in interviewé par mes soins en décembre 2005 1.

La lutte contre le mur semble se cristalliser


à Bil’in. Pourquoi ?
Mohammed Khatib : Pour vous répondre, il faut que je donne
des informations sur notre village. Bil’in, qui est à 16 kilomètres
de Ramallah et à 4 kilomètres et demi de la Ligne Verte, compte
1 600 habitants. Notre terre couvre 4 000 dunums. Le mur nous a
pris à l’ouest 2 300 dunums, soit environ 60 % de notre terre. Cette
terre n’est pas seulement celle mangée par le mur et non travaillée.

1. Mohammed Khatib, « Les colons veulent toujours plus de terres », propos


recueillis par Bernard Ravenel et publiés dans «  Pour la Palestine  », n° 48,
décembre 2005, pp. 38-40.

● 88 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Une partie était déjà mangée par des colonies. Aujourd’hui, une
nouvelle colonie se construit, mais elle est considérée par Israël
comme faisant partie du bloc de cinq colonies construites dans
la région. Elle est donc un quartier de cette grosse colonie qui
s’appelle Modi’in Illit. Ce mur permet d’encercler les colonies et
de les séparer du reste. Modi’in Illit comprend d’autres colonies
qui n’ont pas de nom en raison de la demande américaine de
ne pas créer de nouvelles colonies ; l’ensemble compte 32 000
habitants. Le ministre israélien du Logement a annoncé que le
nombre d’habitants de cette colonie serait de 150 000 en 2010.
Ce nombre n’a pas plu au maire de Modi’in Illit parce qu’on
lui avait promis 300 000 habitants. Il n’accepte pas les 150 000.
Cela veut dire que les colons veulent toujours plus de terres.
Il faut analyser la superficie confisquée et les modalités de la
construction urbaine pour comprendre. Chaque immeuble a
huit étages de quatre appartements chacun. Il couvre un demi
dunum et donc, avec les terres confisquées aux quatre autres
villages autour de Bil’in, on atteindra 12 000 dunums et il sera
alors possible de loger 300 000 habitants. Les habitants prévus
de Modi’in Illit sont des religieux qui font beaucoup d’enfants.

Depuis quand manifestez-vous ? Sous quelle forme ?


Avec quelle régularité ?
M. K.  : Nous avons commencé le 20 février 2005. Le
premier mois, nous manifestions tous les jours. Après, pendant
deux ou trois mois, deux fois par semaine, le mercredi et le
vendredi. Maintenant c’est tous les vendredis. Nous avons
besoin de continuer pour réussir. Notre combat n’appartient pas
seulement à nous mais à tout le monde. Nous devons continuer
pour montrer une issue politique. Le sens profond de notre lutte,
c’est la lutte contre l’occupation israélienne mais pas contre le
peuple israélien. Nous distribuons des tracts aux soldats en leur
disant que nous ne sommes pas contre eux en tant qu’individus
mais contre ce qu’ils représentent c’est-à-dire l’occupation.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 89 ●


Comment a été décidée la participation israélienne ?
M. K. : Les premiers venaient de Budrus où ils avaient déjà lutté
aux côtés des Palestiniens contre le mur et d’ailleurs ils avaient
déjà été là au moment de la première Intifada. Ce sont surtout les
« Anarchistes contre le mur ». Nous avions déjà eu des contacts
et entretenu des relations. Ce ne sont pas eux qui ont inventé cette
forme de lutte. Chaque mois, nous avons une rencontre avec les
représentants des groupes israéliens de la « Coalition israélienne
contre le mur » qui regroupe dix organisations : Gush Shalom,
Taayoush, Machsom Watch, Yesh Gvul, AIC, Rabbins pour les
droits de l’Homme, Hamoked, etc. Il y a un accord selon lequel
la direction sur le terrain est palestinienne, mais nous discutons
avec eux ce que nous voulons et ce qu’ils veulent, ce qui est
positif pour la lutte. De même avec les internationaux. Nous
pensons que le combat doit être triangulaire.

Quel est le climat des discussions ?


M. K. : Nous parlons en anglais, quelquefois en arabe avec
traduction. Il n’y a pas de problème de langues. Nous nous
comprenons toujours. Au début, il y avait des différences entre
Palestiniens et Israéliens dans la définition de la violence et de
la non-violence. Les Israéliens considèrent comme violence
le fait de jeter des pierres, même s’ils sont convaincus que
les Palestiniens ont le droit d’utiliser des pierres et même
d’autres moyens.

Y compris armés ?
M. K. : Effectivement ils ont ce droit. Mais nous considérons
que ce serait plus nocif pour leur lutte. De même, nous ne voulons
pas de pierres.

J’ai entendu dire qu’il y aurait des provocateurs israéliens


qui se mêleraient aux manifestants et jetteraient des pierres
aux soldats.
M. K.  : Effectivement, c’est arrivé deux fois. Ils ont été
pris en photo par des journalistes présents. Ce sont des soldats
parlant arabe qui sont introduits parmi les manifestants et qui

● 90 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

exhortent les foules à jeter des pierres pour justifier ensuite la


violence israélienne.

Une telle forme de lutte nécessite beaucoup de maîtrise


des  manifestants ?
M. K. : Beaucoup de ceux qui entendent parler de lutte non-
violente ont l’impression que c’est beaucoup plus simple de lutter
de cette façon-là. En fait, cela demande beaucoup de courage car
nous ne sommes pas armés, nous avançons vers les soldats en
nous tenant par la main. De toute façon, chacun est seul dans sa
détermination. Le nombre des participants n’est pas important
car chacun d’entre eux est représentatif de toute la population,
qui est contre l’occupation. Nous avons deux objectifs : arrêter
le mur et envoyer un message sur ce qui se passe et sur la façon
dont nous luttons, laquelle doit attirer la sympathie sur nous. On
peut gagner avec peu de gens. Si vous me demandez si beaucoup
de gens croient à cette bataille, il suffit de constater que des
intellectuels et des responsables de toutes les organisations, y
compris du Hamas, viennent nous voir et disent dans les journaux
que si cette forme non-violente de lutte s’accompagne de succès,
ils nous suivront. Tout le monde regarde si nous réussissons.
C’est pour cela que nous décidons de continuer.

Avez-vous réfléchi sur les deux Intifada précédentes


et les formes de lutte qu’elles ont utilisées ?
M. K.  : La deuxième Intifada a connu un certain nombre
de violences, avec beaucoup de morts des deux côtés. L’armée
israélienne a organisé la terreur contre les Palestiniens qui
n’osaient plus sortir de chez eux et elle a tué pour tuer. Elle l’a
avoué. En particulier, en utilisant le concept de « guerre contre
le terrorisme ». Nos objectifs de lutte sont de montrer qu’il y a
une victime et un bourreau et de faire tomber le mur de la peur
construit par Israël qui empêchait les gens d’agir. À Bil’in, notre
lutte y a contribué.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 91 ●


S’agit-il d’une critique de la lutte armée ?
M. K.  : Un de nos succès est d’avoir amené d’autres qui
luttaient à leur manière à se joindre à nous, en espérant qu’ils
en tireront un enseignement. Les leçons tirées de la première
et de la deuxième Intifada ont des points positifs et des points
négatifs. On a vu et convenu que seule cette forme de lutte peut
fonctionner. Nous n’obligeons personne à y participer, mais nous
espérons des résultats positifs pour faire adhérer les gens à cette
forme de lutte. En fin de compte, ce que nous voulons, c’est
l’application des résolutions de l’ONU et de l’avis de la Cour
internationale de Justice.

Quelle solidarité voulez-vous ?
M. K. : Israël a été créé par la communauté internationale et
en même temps il est dirigé par des gouvernements qui refusent
d’appliquer le droit international et qui le bafouent le plus. Nous
ne demandons pas plus que l’application du droit. J’estime que
chacun est responsable du non-respect du droit par Israël. Il ne
suffit pas de dire qu’on est solidaire de la lutte palestinienne.
On doit faire partie de cette lutte pour l’application du droit,
en particulier avec des pressions sur Israël. Il faut passer de la
notion de solidarité au statut d’acteur. En fin de compte, chacun,
en tant que citoyen, a une responsabilité par rapport à la politique
d’Israël. Il faut participer aux manifestations pour la Palestine, ici
et là-bas. Ici, pour que votre pays applique des sanctions contre
Israël. Mais il ne faudrait pas appréhender cette action comme
une simple solidarité avec les Palestiniens, mais comme une
action pour le droit. Ici vous avez aussi une action particulière
à mener contre les entreprises françaises qui construisent un
tramway qui renforce la colonisation ».

Une stratégie unificatrice : La solidarité nationale


et internationale

Malgré les divisions politiques aigües dans le champ


politique palestinien, l’expérience de Bil’in a uni les positions

● 92 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

des forces politiques à son égard. Le comité populaire a réussi


à convaincre les différentes «  factions  » de porter uniquement
le drapeau palestinien pendant les manifestations en renonçant
aux bannières partisanes. L’objectif est de permettre d’éviter les
conflits qui éclatent habituellement dans ce contexte et d’attirer,
ultérieurement les factions pour célébrer des événements dans
le village. Cette direction prise a été couronnée de succès par la
participation du Hamas à la cinquième Conférence internationale,
qui s’est tenue dans le village en avril 2010, réalisant ainsi au
niveau de l’unité nationale une sorte d’accomplissement..
En outre l’AP a officiellement adopté la résistance populaire
par la voix de son président, Mahmoud Abbas et par la
participation de son premier ministre et d’autres personnalités
officielles. Le Fatah a également adopté cette option lors de son
6e Congrès en 2009.
Sur le plan international, la présence particulière de Bil’in
dans les médias a attiré la solidarité de divers mouvements et
personnalités de par le monde et même de l’intérieur de l’Etat
occupant… Bil’in est devenu comme un village international dans
le champ de la lutte populaire et ce développement a eu un impact
important sur le moral des habitants, sur leur résistance, sur leur
ardeur et sur leur persévérance. La présence de militants solidaires
venant des Etats-Unis, de France, de Grande-Bretagne, d’Italie,
etc, a aussi contribué à la diminution de la violence des soldats
de l’armée d’occupation contre les manifestants complètement
désarmés et a porté au monde entier le message de la résistance
juste des habitants et de leurs souffrances quotidiennes. En outre
les militants étrangers venus pour manifester au village, ont
été hébergés dans leur domicile par les habitants et une maison
privée a été réservée et préparée pour les accueillir.
Pour donner un sens politique global à la résistance de Bil’in,
le comité, en liaison étroite avec d’autres comités engagés dans
la même lutte et avec ses amis du mouvement international de
solidarité a décidé d’organiser chaque année une « Conférence
internationale sur la résistance non-violente de Bil’in  ». Les
objectifs  : «  répandre et soutenir la résistance non-violente
populaire  », «  construire un mouvement international de

La bibliothèque de l’iReMMO ● 93 ●


solidarité avec la Palestine ». L’appel est aussi dirigé vers Israël,
il faut «  renforcer les liens avec les groupes de paix israéliens
qui rejoignent la résistance populaire palestinienne contre
l’occupation et l’oppression ».

Des Israéliens dans la résistance palestinienne :


solidarité, témoignage et protection

Des Israéliens participent au mouvement de la RPNV depuis


2002. C’était encore la période de la deuxième Intifada. Un
petit nombre d’activistes (d’abord liés à Ta’ayush – qui signifie
convivialité - : organisation rassemblant Israéliens et Palestiniens
luttant de manière non-violente contre l’occupation –, puis
militant sous le titre d’« Anarchistes contre le mur » ont choisi
d’exprimer leur solidarité avec les Palestiniens et d’accepter
leurs invitations aux manifestations populaires non-violentes
contre le mur.
Chaque semaine les «  Anarchistes contre le mur  »
mobilisent environ une centaine d’Israéliens qui participent aux
manifestations en Cisjordanie. Le rôle des militants israéliens
dans la RPNV peut se décliner de trois manières :
- Exprimer de la solidarité selon les termes précisés par
les Palestiniens ;
- Témoigner pour exposer au monde et aux Israéliens la réalité
de la vie palestinienne sous l’occupation. « En tant qu’Israéliens
nous profitons d’une crédibilité aux yeux de gens qui auraient
tendance à ne pas croire aux paroles présentées par les Palestiniens.
Il nous faut mobiliser cette crédibilité pour dévoiler les crimes
israéliens occultés par les médias israéliens « patriotiques » ainsi
que les interdictions d’accès aux manifestations » 2.
- Protéger les Palestiniens par leur présence. Parfois mais
pas toujours l’armée israélienne restreint un peu son recours à

2. Roy Wagner, «  Les Israéliens dans la résistance palestinienne  », Actes du


colloque du 25 juin 2010, AFPS, 2010.

● 94 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

la violence quand les Israéliens sont présents. Malheureusement,


les règles concernant l’usage des armes sont souvent ignorées
des soldats, même en présence d’Israéliens.
C’est bien sûr pour cet ensemble de raisons que l’Etat d’Israël
essaie d’empêcher des Israéliens de participer aux manifestations.
Cette solidarité conteste l’hypothèse répandue par l’Etat d’Israël,
d’une animosité inhérente entre Israéliens et Palestiniens, une
hypothèse qui diabolise les Palestiniens et qui sert à justifier la
violence de l’occupation.

Le « Printemps arabe » : L’Intifada à l’échelle


du monde arabe

2011, c’est l’heure du printemps arabe. S’inspirant du modèle


insurrectionnel palestinien, confirmant le rôle moteur de la
cause palestinienne dans le monde arabe, l’Intifada, qui a capté
l’imagination du monde arabe, se répand de la Tunisie au Yémen
en passant par l’Egypte et la Syrie. Des millions de citoyens
demandent le départ des dirigeants des régimes dictatoriaux et
corrompus. Immédiatement se déclenchent des manifestations
de soutien à Ramallah et à Gaza. Les réactions des pouvoirs en
place, surpris, sont plutôt hostiles ou méfiantes. En Cisjordanie,
Mahmoud Abbas, se souvenant du long séjour de l’OLP à
Tunis exprime d’abord son soutien à Ben Ali et réprime les
manifestations à Ramallah, avant de proclamer la neutralité pour
finalement tolérer les manifestations. A Gaza, le Hamas soutient
d’autant plus le soulèvement des peuples que les régimes visés
avaient systématiquement persécuté les Frères musulmans, mais
à condition que les rassemblements ne soient pas organisés
par d’autres… En fait les deux partis au pouvoir cherchent à
récupérer le mouvement en essayant de le pénétrer en masse
pour «  orienter  » les slogans des révoltes arabes dans un sens
qui ne leur soit pas ouvertement hostile. En fait dans le contexte
palestinien les militants ont transformé le slogan fédérateur arabe
« le peuple veut la chute du régime » en « le peuple veut la fin de
la division ».

La bibliothèque de l’iReMMO ● 95 ●


Le 15 mai, date fondatrice de l’histoire palestinienne (création
de l’Etat d’Israël en 1948 ce jour-là et donc origine de la Nakba)
fut donc l’occasion de commémorer la Nakba dans un contexte
exceptionnel. Au lieu de participer aux manifestations encadrées
de l’AP, les groupes contestataires ont invité les Palestiniens
à descendre vers les barrages militaires de Qalandia et vers la
colonie israélienne de Betil. Le message est clair : il ne s’agit pas
seulement de commémorer la Nakba, il faut en même temps se
mobiliser contre l’armée d’occupation. En outre ces groupes ont
demandé aux Palestiniens de la diaspora de descendre ce même
jour vers les frontières israélo-arabes, c’est-à-dire jordanienne,
libanaise, syrienne et égyptienne. En fait deux fronts seulement
ont été ouverts : le Liban et, dans une moindre mesure, la Syrie.
Ce même jour un certain nombre de réfugiés a pu pénétrer à Jaffa
et Haïfa pour visiter la maison de leurs pères et grands-pères…
Une victoire contre la logique sécuritaire coloniale qui pensait
avoir rendu inenvisageable la possibilité pour les Palestiniens de
réaliser leur retour au moins symbolique vers leur terre…
Ces mobilisations avaient eu aussi pour objectif de défier
une Autorité décrédibilisée sur le plan de sa résistance à Israël.
Les militants, se situant dans la dynamique du printemps arabe,
ont continué à se mobiliser avec des formes d’action collectives
inspirées de la lutte des noirs américains contre la discrimination
raciale, par exemple en montant dans des bus destinés seulement
aux colons.
Le 31 mars, Jour de la terre, Marwan Barghouti, emprisonné
depuis dix ans en Israël, envoie un message aux Palestiniens et
à l’Autorité où il exige la rupture de toute forme de coopération
avec les Israéliens au vu de leur politique intransigeante de
colonisation et de déni des droits élémentaires ; il prône une
intensification de la résistance populaire pacifique (grèves de
la faim des prisonniers, campagne contre le mur de séparation,
contre les expropriations, contre l’emprisonnement administratif,
mouvement de boycott). Il est immédiatement mis en isolement
par ses geôliers.
Son texte, publié dans la presse, a eu un grand écho et a
provoqué des débats multiples, tant il est vrai que cette résistance

● 96 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

fait peur aux autorités israéliennes qui répriment brutalement ces


formes d’action n’hésitant pas à les qualifier comme autant de
formes de terrorisme…

Défendre les villages, en créer de nouveaux, naissance d’une


nouvelle génération

Encouragée par le « Printemps arabe » la résistance populaire


non-violente engagée depuis presque dix ans dans la défense
des villages menacés par le mur décide avec d’autres groupes
d’activistes d’inventer un nouveau type d’action  : créer de
nouveaux villages palestiniens sur des terres palestiniennes
menacées de confiscation. Ces actions ont commencé dans la
zone E1, qu’ils ont baptisée Bab al-Shams (la Porte du soleil).
Les activistes au nombre de 150 ont planté des tentes après avoir
pris soin de mobiliser la presse internationale. Ce village n’a vécu
que trois jours, l’armée israélienne ayant pris soin de bloquer
tous les accès pour priver les militants des moyens de vivre et
des renforts humains. Cet événement constitue un tournant dans
la résistance populaire palestinienne car tous les responsables
politiques ont appuyé leur démarche d’autant plus populaire
qu’elle réactive la mémoire des villages rasés par le colonisateur.
Ces initiatives non-violentes sont très mobilisatrices à l’extérieur
car elles bénéficient du soutien non seulement du mouvement
international de solidarité mais aussi des consuls étrangers, en
particulier des Etats européens.
Toutes ces mobilisations empruntent au registre de la
non-violence qui rompt avec les méthodes de la deuxième
Intifada. Elles réhabilitent celles de la première Intifada. Mais
la rupture principale de cette nouvelle phase de la résistance
non-violente tient en ce qu’elle ajoute à sa lutte contre le fait
colonial la contestation directe du système politique interne. La
critique porte d’abord sur la manière dont les deux pouvoirs à
Gaza et en Cisjordanie mènent la résistance nationale, sur leur
incapacité à s’unir et à définir, malgré les divergences, une base
programmatique commune minimale face à Israël. Mais la critique
porte aussi sur les problèmes politiques internes (corruption,

La bibliothèque de l’iReMMO ● 97 ●


autoritarisme, politique sociale). Cependant l’absence de
soutien réel de la part des organisations politiques d’opposition
mais aussi des autorités en place bloque la dynamique d’un
mouvement encore fragile soumis à une sévère répression des
forces d’occupation. Une nouvelle génération est née, décidée
coûte que coûte à reprendre le flambeau de la RPNV. Elle est
symbolisée par la lutte menée à Hébron par Issa Amro, fondateur
de l’ONG « Youth Against Settlements » et désormais célèbre
figure de la RPNV 3. Elle est désormais représentée en Israël
même par Ayman Odeh chef de file à la Knesset de la liste unique
de la communauté arabe disposant de 13 députés, et incluant un
député juif comme symbole d’ouverture. Ouvertement acquis à
la non-violence comme conception philosophique et politique, il
a été gravement blessé par les tirs de la police israélienne contre
les manifestants du village de Umm-al-Hiran en janvier 2017. A
peine une trace dans la presse internationale 4…

La répression israélienne : une stratégie 


d’anéantissement

Les nombreux témoignages, en particulier filmés 5, sur les


modalités de la répression des mobilisations non-violentes
permettent de caractériser la stratégie israélienne.
Auteur de « Bil’in dans la résistance » et de « L’Intifada des
opprimés », Abou Alaa Mansour, membre du Comité populaire
de Bil’in s’appuyant sur son expérience locale, a analysé avec
une grande précision, cette stratégie  6
. Cette stratégie vise

3. Lire son interview «  Israël sombre dans la folie  », dans Médiapart, 23


décembre 2016.
4. Chibli Mallat, « Pendant ce temps, en Israël-Palestine », L’Orient le jour, 25
janvier 2017.
5. En particulier dans les « Cinq caméras brisées » et dans « Les 18 fugitives ».
6. Abou Alaa Mansour, « Résistance à Bil’in ou l’Intifada des opprimés » Actes
du colloque du 25 juin 2010, AFPS.

● 98 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

«  l’avortement de la méthode (non-violente) et la mise à mort


de l’expérience qui en découle, étant donné son rôle dans le
dévoilement de l’occupation et la réfutation du roman trompeur
sur ce qui se passe en Palestine » Outre les multiples arrestations
et mesures d’intimidation y compris auprès des enfants, l’objectif
est d’affronter les manifestants désarmés avec une violence
extrême dans la majorité des cas, ce qui aboutit à de nombreuses
cas de blessures et aussi de morts. Bil’in est à la fois le symbole
de la non-violence mais aussi le symbole de l’assassinat ciblé par
l’armée israélienne qui tue un jeune homme, Bassem Abu Rahma
qui s’adressait aux soldats et leur demandait de ne pas tirer des
coups de feu car la marche était pacifique 7. A Ni’lin, en un an et
demi cinq manifestants sont tombés en «  martyrs  », la plupart
étant des jeunes garçons.
Pour mieux légitimer cette répression meurtrière on lance
les expressions de «  terrorisme populaire  » ou de «  terrorisme
pacifique » pour désigner la la RPNV… Définir comme terroriste
le résistant palestinien, même non-violent, et surtout le faire
admettre par l’opinion occidentale, devient stratégique pour
Israël  : l’anéantissement de l’ennemi ainsi désigné devient le
seul objectif plausible de la répression. Dans cet axe conceptuel
israélien il n’y a pas de place pour les « faits » mais seulement pour
leur « représentation ». D’où l’importance décisive du contrôle
de l’univers médiatique pour convaincre l’opinion occidentale en
jouant non sur la connaissance mais sur l’imaginaire.
Cette répression prolongée a réussi à diminuer la participation
aux manifestations hebdomadaires, contraignant les animateurs
à imaginer d’autres formes de résistance, comme celle de la
création de nouveaux villages…, mais sans abandonner le
maintien de la manifestation rituelle du vendredi même moins
suivie. Y renoncer serait admettre la défaite.

7. Ce meurtre ciblé a été filmé en direct dans les « Cinq caméras brisées ».

La bibliothèque de l’iReMMO ● 99 ●


2015 Le retour de la violence armée : l’Intifada des
couteaux et la question des roquettes comme forme
nouvelle de lutte armée

En octobre 2015 une nouvelle Intifada semble se déclencher :


l’Intifada des couteaux. Les agressions meurtrières à l’arme
blanche se multiplient  : dans ce mois d’octobre une dizaine
d’Israéliens (soldats, colons, civils) sont tués, tandis qu’une
cinquantaine de Palestiniens tombent sous les balles israéliennes.
Un mouvement populaire se manifeste à travers les enterrements
des «  martyrs  » mais aussi des rassemblements aux barrages
militaires. Face aux multiples provocations israéliennes sur
l’esplanade des Mosquées (« visites » d’officiers israéliens, entrée
régulière de religieux juifs sur les lieux saints des musulmans,
etc,.) Jérusalem est l’épicentre du soulèvement qui mobilise une
nouvelle génération en colère et parfois désespérée, une génération
souvent détachée des organisations politiques palestiniennes qui
restent attentistes tout en appelant aux manifestations notamment
le vendredi. Mais il n’y a ni attentats-suicides ni roquettes sur
Israël. La répression israélienne parfois aidée par la coopération
sécuritaire de l’ANP, et à laquelle s’ajoute l’affaiblissement
des branches armées des factions politiques après l’opération
meurtrière « Bordure protectrice » de 2014 à Gaza, paralyse le
développement du mouvement qui s’éteint rapidement. Le débat
sur l’efficacité politique et militaire de la violence politique après
l’échec de la deuxième Intifada a certainement pesé dans le choix
de ne pas militariser ce soulèvement spontané.
Cependant il ne s’agit pas, en particulier pour la droite
religieuse, d’abandonner toute perspective de lutte armée. Le
retrait israélien de Gaza en 2005 offre aux Palestiniens une
occasion de constituer une «  zone libérée  » de toute présence
militaire permanente israélienne. A partir de cette base on peut
atteindre un niveau supérieur de lutte armée avec l’emploi de
missiles préfigurés par les roquettes. A partir du retrait de Gaza
on va assister à une multiplication des lancements de roquettes
sur Israël : de 400 en 2005 on passe à 1700 en 2006, à près de
8000 lors de la guerre de 2014. Certes ces missiles font très peu

● 100 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

de victimes  : trois civils en 2014, mais la dimension à la fois


symbolique et militaire ne peut être sous-estimée. La portée
initiale de ces engins artisanaux qui ne dépasse pas 20 km est
vite allongée avec l’acquisition de missiles iraniens, syriens,
chinois ou russes. Pendant l’été 2014, les missiles iraniens avec
une portée de 170 km peuvent atteindre Tel Aviv ou Haïfa.
Le modèle de référence est d’évidence le Hezbollah surtout
après la guerre de 2006. L’efficacité militaire de cette organisation
libanaise ne s’est pas limitée à celle de ses missiles Katioucha
mais aussi à celle de ses troupes au sol. Une configuration qui
donne à cette guerre une allure de moins en moins asymétrique
dont le Hamas entend s’inspirer pendant la guerre de l’été 2014
pour démontrer de nouvelles capacités opérationnelles (tunnels).
Mais aux yeux de la société palestinienne le choix de passer à la
lutte armée doit être subordonné à une logique politique unitaire
du mouvement national. C’est là que le bât blesse et que le débat
n’est pas clos. Les organisations islamistes mais aussi le FPLP
n’entendent pas renoncer à la lutte armée sur laquelle elles ont
construit leur légitimité Pour elles le débat doit porter sur la
possible complémentarité entre lutte armée et lutte non-violente.
C’est sur ce thème que sont intervenus aussi bien Marwan
Barghouti (Fatah) que Khaled Meshal (Hamas) 8. Ce retour à la
lutte armée ne s’appuie sur aucune analyse du rapport des forces
ni locales, ni régionales ni internationales à moins de se situer
sur l’axe chiite Iran-Syrie-Hezbollah face à l’axe sunnite… Ce
ne peut fonder une stratégie pour une société palestinienne qui se
réclame du sunnisme…

8. Nicolas Dot-Pouillard, « La mosaïque éclatée, une histoire du mouvement


national palestinien (1993-2016), p.142-143.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 101 ●


2017 : La grève de la faim des prisonniers et l’appel
de Marwan Barghouti à un vaste mouvement de
désobéissance civile contre l’occupation israélienne

En avril 2017, sur l’initiative de Marwan Barghouti – lui


même condamné à perpétuité pour son rôle dans l’Intifada –
est déclenchée un grève de la faim d’environ 1000 prisonniers
politiques palestiniens en Israël. Forme emblématique de
résistance non-violente des Palestiniens 9. Ce problème, très
sensible dans la société palestinienne, provoque de grandes
manifestations en Palestine, y compris une gréve générale
massive. Au 29e jour de la grève, le 15 mai, Marwan Barghouti
appelle le peuple palestinien à lancer un grand mouvement de
désobéissance civile contre l’occupation israélienne.
L’objectif est double  : d’une part, canaliser la mobilisation
et éviter l’emploi d’armes à feu et d’autre part, pousser les
« factions », en particulier le Fatah et le Hamas à une réconciliation
nationale «  pour préserver la représentation palestinienne et
empêcher l’effondrement du système politique palestinien qui vit
ses pires moments » 10.
Finalement au bout de 40 jours et après des négociations
à l’arraché avec les représentants des grévistes, les autorités
pénitentiaires et la Croix-Rouge, Israël a été contraint d’accepter
quelques-unes des requêtes présentées par le promoteur du
mouvement de protestation, Marwan Barghouti. Un premier
succès pour le mouvement de désobéissance civile ainsi relancé,
modifiant sensiblement le rapport des forces tant sur le plan
intérieur qu’international. En même temps, pour la première
fois depuis longtemps, une manifestation de plusieurs milliers
de personnes (15000 selon les agences) organisée par «  La
Paix maintenant  » demandant la fin de l’occupation et l’Etat

9. Marwan Barghouti : « Faire la grève de la faim est la forme la plus pacifique


de résistance disponible. Elle n’inflige des souffrances qu’à ceux qui y
participent et à ceux qui leur sont chers dans l’espoir que leur estomac vide et
leur sacrifice permettraient à leur message de trouver un écho au-delà des murs
de leurs sombres cellules ». New-York Times, 16 avril 2017.
10. Palestine Chronicle.com, 15 mai 2017.

● 102 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

de Palestine, accompagne ce qui apparaît comme une nouvelle


dynamique contre la logique de guerre et pour une solution
politique fondée sur le droit.

Le moment Gaza 2018 et les armes de la non-violence

Tout au long du deuxième trimestre 2018 s’est déroulée


dans la bande de Gaza une mobilisation massive et pacifique
organisée par la société civile palestinienne. Celle-ci a voulu
faire connaître au monde sa souffrance due principalement au
blocus établi par Israël depuis plus d’une décennie. Refusant, sur
la pression de la jeunesse, la voie armée pratiquée par le Hamas
et le Djihad islamique, cette mobilisation populaire non-violente
a été l’objet d’une répression immédiate et violente de la part de
l’armée israélienne qui a fait au moins 118 morts et des milliers
de blessés graves. Ce massacre commis délibérément par l’armée
israélienne signe aux yeux du monde la défaite morale donc
politique d’Israël dans sa confrontation centenaire avec le peuple
palestinien; il exprime l’impasse dans laquelle se trouve Israël,
avec son immense potentiel de violence, obligé de s’interroger
sur sa capacité politique d’apporter une solution au problème
palestinien.
« L’armée israélienne est la plus morale du monde », n’a pas hésité
à dire Ehoud Barak, ministre de la Défense dans le gouvernement
sortant d’Ehoud Olmert en 2009, après l’opération Plomb durci en
2008-2009. « Je ne crois pas que les troupes israéliennes aient porté
atteinte à des civils palestiniens de sang-froid », a alors osé affirmer
le chef d’état-major de Tsahal, Gaby Ashkenazi.
Neuf ans après, en 2018, après ce qui s’est passé à Gaza, aucun
dirigeant politique ou militaire n’a osé proférer de tels propos quitte
à en inventer d’autres tout aussi grossièrement mensongers mais que
plus personne ne croit, à commencer par leurs propres auteurs.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 103 ●


En effet, en mai 2018, le monde entier a été témoin d’un
événement considérable avec le massacre par l’armée israélienne de
civils palestiniens venus manifester sur leur propre territoire pour
montrer leur volonté d’en finir avec une intenable situation créée par
un blocus qui dure depuis plus d’une décennie. Et en rappelant qu’ils
n’oubliaient pas le vol de leurs terres en 1948 par l’Etat d’Israël.
Ce jour du 14 mai sera celui de la défaite morale donc politique
d’Israël car il a révélé au monde entier que cet Etat n’avait pas
de réponse au problème palestinien sauf celle du massacre que
l’indignation mondiale ne supportera pas indéfiniment. C’est ce
qu’a constaté sur place dès le 15 mai le quotidien israélien Haaretz :
« L’image d’Israël est K.0. Désormais et pour longtemps l’opinion
publique internationale ne verra de nouveau que le fort contre le
faible, l’occupant contre l’occupé, l’espoir indécent d’un Etat sans
cœur (Israël) contre le désespoir ».
Prévue jusqu’au 15 mai, jour de la commémoration de la Nakba,
la Grande marche du retour a été en fait lancée le 30 mars 2018 11
par l’ensemble des forces de la société civile de la Bande de Gaza,
après avoir été annoncée et préparée par ses organisateurs en sorte
qu’elle soit absolument pacifique. Pourtant elle a très vite attiré un
détachement armé israélien dont une centaine de snipers (tireurs
d’élite) vite installés en position de tir face à la foule aux mains
nues. Israël, dans sa permanente logique répressive, a choisi ainsi
une réponse violente indiscriminée, qui consiste à cibler et tuer des
civils désarmés.
Cependant cette répression armée contre la mobilisation civile
non-violente de la société gazaouie soutenue par toutes les forces
politiques, pour une fois unies, pourrait préfigurer un tournant
majeur aussi bien dans l’histoire de la stratégie militaire israélienne

11. Le 30 mars est la Journée de la terre commémorée chaque année par les
Palestiniens en mémoire des six Palestiniens vivant en Israël et tués en 1976
par la police israélienne dans une manifestation contre la dépossession foncière
dont ils étaient l’objet.

● 104 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

que dans celle de la résistance palestinienne dans le territoire de


Gaza. Après l’échec de la lutte armée du Hamas et du Djihad
islamique, les Palestiniens ont en effet mis en œuvre une stratégie et
à une tactique politiques nouvelles : le refus unilatéral des armes non
comme repli tactique mais comme stratégie assumée du désarmé
dans une lutte de masse à armes inégales.
Pour comprendre le sens de cet acte « insensé » du pouvoir
israélien mais aussi l’émergence de cette modalité de lutte qu’est la
résistance non-violente de masse à Gaza, il faut resituer l’arrière-
plan historique et géographique avant d’analyser les dynamiques
récentes à l’œuvre et leur caractère inédit.

Contexte colonial et routine de mort

L’occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza à l’issue de


la guerre de 1967 avait eu comme objectif non seulement la sécurité
d’Israël mais aussi l’établissement du Grand Israël par un contrôle
militaire rigoureux et une colonisation du territoire palestinien
conquis.
Cinq décennies de cette oppression militaire ont transformé la
Bande de Gaza, habitée par une grande majorité de réfugiés, en
réserve de main-d’œuvre bon marché et en marché captif pour les
produits israéliens. C’est ainsi que s’est installé un processus de
dé-développement, selon l’expression de Sarah Roy, qui a interdit
tout développement autonome de l’économie comme du reste en
Cisjordanie 12. Ce sapement systématique des bases de l’économie n’a
pas empêché la Bande de Gaza de s’être constituée très tôt comme
un haut-lieu de la résistance armée avant même la constitution du
Fatah en 1959.

12. Pour une vision globale de cette question voir « Le dé-développement


économique de la Palestine » d’Olivia Elias. Les cahiers de l’AFPS, n° 27.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 105 ●


Sur le plan politique, la date-clé est évidemment décembre 1987
avec, partant de la Bande de Gaza, le déclenchement de la première
Intifada, le soulèvement populaire palestinien qui va embraser
tous les territoires occupés. Avec ce mouvement de désobéissance
civile de masse, on assiste à l’entrée en scène décisive de la société
civile palestinienne. L’Intifada, non armée sur recommandation
de l’OLP, transforme alors les sujets du gouvernement militaire
israélien en citoyens actifs de l’Etat de Palestine occupé. Ces
citoyens entendent autogérer leur vie quotidienne sous l’occupation
: production familiale de cultures maraîchères pour remplacer les
produits israéliens qui sont boycottés 13, refus de payer l’impôt à
Israël, etc., Ainsi s’exprime une volonté collective de vivre libre,
d’exister en tant que peuple souverain, de construire par le bas
l’Etat de Palestine... Tirant les leçons de l’échec de la voie armée,
l’Intifada amorce une phase nouvelle de la résistance qui se
métamorphose en résistance populaire non-violente. Le discours
sécuritaire porté par les autorités israéliennes pour justifier
l’emploi de la force armée contre la résistance palestinienne se
trouve dès lors vidé de sa substance « légitimante  ». Du même
coup, l’appareil militaire va s’en trouver paralysé amenant le
gouvernement israélien à négocier avec les Palestiniens. Le résultat
principal de cette Intifada est de mettre en évidence le fait que
l’objectif israélien d’une solution militaire finale est irréalisable.
Résultat permis par une ténacité – soumoud – acquise tout au long
d’une période d’oppression coloniale.
L’échec des accords d’Oslo, bientôt suivi des opérations-suicides
lancées par le Hamas mais aussi le refus israélien de toute vraie
négociation, relancent en 2000 une nouvelle Intifada qui connaît
une répression immédiate et violente suivie de réactions armées
palestiniennes. C’est la militarisation de cette seconde Intifada

13. A l’exemple des habitants de Beit Sahour organisant leur propre production
de lait à partir de vaches achetées ...en Israël à un kibboutz ! Voir le film Les
18 fugitives.

● 106 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

recherchée par Israël qui se voit ainsi « reconnu » le droit d’employer


des armes y compris les plus lourdes (chars, hélicoptères). C’est
l’opération Remparts et la réoccupation des villes palestiniennes,
c’est l’enfermement de Yasser Arafat à la Muqata. Une campagne
d’assassinats « ciblés » de militants civils systématiquement
qualifiés de « terroristes » culmine en 2004 avec celui qui tue le
cheikh Ahmed Yacine, le chef spirituel et charismatique du Hamas,
qui venait pourtant de se prononcer en faveur d’un compromis
avec Israël.
En dépit de cette militarisation, on assiste à partir de 2003-2004
à une remise en mouvement de la société civile en Cisjordanie. Des
mobilisations s’organisent dans les villages touchés par le Mur,
l’alternative non-violente renaît de ses cendres. C’est au cours de
cette période que meurt Yasser Arafat probablement empoisonné
par Israël, et que survient pour la bande de Gaza un événement
inattendu : le retrait des colonies par Ariel Sharon en 2005. A
partir de ce moment la Bande de Gaza, délibérément coupée de
la Cisjordanie, est devenue une prison à ciel ouvert 14 où tout est
permis pour le pouvoir israélien, notamment avec l’organisation
d’un blocus terrestre et maritime tandis que l’aéroport de Gaza avait
été au préalable détruit.
A l’échelle de toute la Palestine, les élections au Conseil législatif,
organisées en janvier 2006 et reconnues comme démocratiques
par les observateurs de l’Union européenne, portent au pouvoir
un gouvernement Hamas. Cependant Israël, ayant décrété que le
Hamas n’était qu’une organisation terroriste, refuse de reconnaître ce
gouvernement. Dans le sillage d’Israël la communauté internationale,
réduite de fait aux Etats-Unis et à l’Union européenne, est amenée

14. « Peu de gens savent qu’en 2005 Sharon avait refusé de restituer le territoire
occupé de Gaza à l’Autorité palestinienne et choisi volontairement de le laisser
au Hamas, créant ainsi les conditions du chaos après le départ». Entretien avec
Leila Shahid par Nada Yafi, Orient XXI, 17 juillet 2008.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 107 ●


à prendre des sanctions économiques, allant jusqu’à un blocus, non
pas contre l’occupant mais contre l’occupé ! Inédit dans l’histoire de
la décolonisation.
Face à cet adversaire qui lui vole sa victoire électorale, le Hamas
relance sa lutte armée en reprenant ses attaques aux roquettes Qassam
contre les colonies près de la frontière avec la Bande de Gaza. Il
le fait d’autant plus après juin 2007 qu’il en a pris le contrôle total
après des affrontements avec le Fatah qu’il a finalement expulsé. Les
dégâts occasionnés par ces attaques sont minimes mais leur impact
psychologique est énorme en Israël. Soutenue et même réclamée par
l’opinion publique, l’intervention militaire contre la Bande de Gaza
est comme toujours brutale et « disproportionnée ». Ceci n’empêche
pas Israël de créer en avril 2008 une « Direction nationale de
l’information » 15 qui « suggère » aux médias de ne pas oublier que
son objectif d’Israël est bien de protéger sa population et que Tsahal
prend le plus grand soin de ne pas blesser des civils innocents... Ce
qui ne laisse présager rien de bon comme la suite le montrera très vite.
Le blocus continue et mène irrésistiblement la Bande de Gaza vers
la catastrophe humanitaire. Israël, au nom de la défense de sa propre
sécurité, ne reconnaît pas aux habitants de ce territoire le moindre
droit à la sécurité qu’elle soit physique, alimentaire ou sanitaire...
Pire, trois grandes opérations sont menées par l’armée
israélienne à Gaza : Plomb durci en 2008-2009, Pilier de défense en
2012, Bordure protectrice en 2014 font respectivement 177 morts,
1389 morts et 2400, en majorité des civils sans oublier la destruction
totale ou partielle de dizaines de milliers d’habitations, édifices et

15. Sur la communication officielle, la hasbara, voir « Les emmurés » de


Sylvain Cypel, pp 268-276

● 108 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

infrastructures civiles 16. Tout se passe comme si le massacre de


personnes innocentes était devenu la norme.
En 2018, la Bande de Gaza est à l’agonie. La société civile, qui
s’estime mal gouvernée par le Hamas après 11 années de blocus, se sent
abandonnée par le monde. Pour lui faire comprendre sa souffrance et
que sa mobilisation ne sera pas le fruit de manipulations politiques,
la société civile va alors se prendre en main, se réapproprier le débat
confisqué par les groupes armés, et décider d’une autre politique de
résistance, alternative à une résistance armée dont le coût humain et
matériel est insupportable .

La marche du retour : nouvelle stratégie de résistance


populaire et pacifique

En fait, c’est une conjonction d’événements perçus comme autant


de menaces immédiates qui explique la mobilisation massive de la
population. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir et son soutien
total au gouvernement d’extrême-droite en Israël a été le facteur
déclencheur. A commencer par la réduction drastique par les Etats-
Unis de leur participation au financement de l’UNRWA pour une
population réfugiée. Puis avec la reconnaissance de Jérusalem
comme capitale de l’Etat de l’occupant.
Lancé par des militants engagés dans des Ong et autres
structures sociales (associations et clans familiaux) un débat s’est
ensuite tenu en décembre 2017 au sein des différents secteurs

16. Après l’offensive de 2008-2009, Amira Hass, journaliste au quotidien


Haaretz, restée sur place, notait : « La nature de l’offensive reflétait les règles
hautement permissives du combat (règles que l’armée et ses porte-parole n’ont
pas révélé au public) ; l’assassinat de familles, à l’intérieur de leurs maisons
ou à proximité, par des bombes, des missiles ou des obus ; le bombardement
d’immeubles de plusieurs étages (dont les habitants se massaient dans un coin
du rez-de-chaussée) ; la dévastation des usines, la ruine des terres agricoles.
Publié dans London Review of Books, 26 février 2009.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 109 ●


de la société civile. Il en est ressorti un consensus sur l’essentiel,
autrement dit la nécessité d’une résistance pacifique. Dans la foulée,
une conférence populaire s’est tenue en janvier 2018 à laquelle ont
participé toutes les composantes de la société civile, les réfugiés, les
enseignants, les étudiants, les jeunes, les femmes, les pêcheurs, et
autres secteurs de la société. Il en sort un « Haut comité national de
la Grande marche du retour et de la levée du blocus » composé de
28 membres, ainsi que 13 comités spécialisés (juridique, médical,
des réfugiés, de la femme, des étudiants, etc.,.). Par-delà ces mesures
organisationnelles, des objectifs tactiques sont fixés comme la levée
du blocus, la levée des sanctions collectives imposées sur la bande
de Gaza par l’Autorité palestinienne tout en favorisant la restauration
de l’union nationale...
Le haut comité se réunit chaque semaine et prend après chaque
débat ses décisions à l’unanimité. Ce lien étroit entre pratique
démocratique et choix d’une résistance non-violente a fait naître
en particulier dans la jeunesse une dynamique mobilisatrice
destinée à être durable tandis qu’elle contribue à cimenter une unité
palestinienne remarquable sur le terrain.
Le haut comité supervise et évalue l’ensemble des actions de
manière continue ; il propose de nouvelles formes de lutte pour
diminuer les pertes humaines, notamment en lançant des activités
culturelles avec des clowns, des danses folkloriques, des activités
sportives, des cerfs-volants et des ballons portant les noms des
villes et des villages occupés ainsi que les noms des martyrs. Tout
cela pour démontrer aux yeux de l’opinion mondiale le caractère
éminemment pacifique du mouvement.

Le Hamas face à la non-violence

Les responsables israéliens ont tout de suite martelé que les


manifestants de Gaza n’étaient que des marionnettes manipulées du
Hamas. Très significatif de ce genre de déclaration, voici comment
s’est exprimé David Keyes, le conseiller en communication de

● 110 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Benjamin Netanyahou: « On peut protester autant qu’on veut et


où on veut, mais on ne peut pas essayer de pénétrer en Israël, de
dissimuler des engins explosifs, de tirer sur des Israéliens. C’est ce
qui s’était passé il y a une semaine et on a dû répondre. On essaie
de tout faire pour éviter les dégâts. Mais le Hamas paie des civils
pour qu’ils essaient d’être visés ». 17 Un tel déni de réalité visait
naturellement à justifier la répression dont la brutalité avait dès les
premiers jours d’avril fait déjà des dizaines de morts et des milliers
de blessés dans les rangs des manifestants qui ne représentaient
pourtant aucun danger immédiat pour les soldats.
Car ce qui caractérise fondamentalement cette « marche du
retour  » tient au fait que tant dans ses modalités de mobilisation
que dans ses mots d’ordre elle a été imposée par la société civile
au Hamas. La journaliste palestinienne Asma Alghoul, qui avait
dénoncé le « cauchemar dans le cauchemar » dans son ouvrage
« L’Insoumise de Gaza » en 2010 que représente le pouvoir du
Hamas, a ainsi clairement démontré comment cette marche n’était
en aucune façon l’œuvre du Hamas mais bien au contraire qu’elle lui
a été imposée par la société civile, en particulier par la jeunesse 18.
Dans le Haut comité national composé de 28 membres, le Hamas,
disposant d’un seul délégué, n’a pu en effet faire autrement que
d’apporter son soutien à une manifestation auto-organisée par
les différents secteurs de la société civile et notamment ses
composantes les plus jeunes. Le 9 avril, Ismaël Haniyeh, le chef du
bureau politique du parti déclare même que « Gaza entre dans une
nouvelle étape de résistance pacifique et populaire. » Comprenant
que la réussite du mouvement peut lui apporter un avantage moral
et politique, le Hamas accorde une assistance logistique consistante.
Mais à la question qu’Israël n’a cessé de mettre en avant : « Etait-
ce une initiative du Hamas ? » la réponse d’Asma Alghoul est

17. Cité par Le Monde des 8 et 9 avril 2018.


18. Asma Alghoul, « Ce que révèle la « marche du retour » de Gaza », Orient
XXI, 23 mai 2018.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 111 ●


nette : « Quand on sait que les brigades Al-Qassam ne s’y sont pas
impliquées, la réponse est non ».

Bil’in a montré la voie au Hamas

En fait, le Hamas s’interroge depuis un certain temps sur la


validité de la résistance populaire non-violente en Cisjordanie. Dès
les premières années 2000, Israël, face à la mobilisation lancée par
les villages de Cisjordanie touchés par le Mur, avait été contraint,
comme à Budrus ou à Bil’in, à rétrocéder aux habitants des
terrains annexés par le Mur. Le Hamas, dont les militants locaux
participaient aux actions non-violentes décidées sur place, avait
alors voulu voir de plus près cette dynamique à l’œuvre. A l’occasion
des conférences internationales organisées par le comité du village
de Bil’in devenu le modèle de référence, et où étaient présents à la
fois les délégués des autres villages, des Israéliens (les « Anarchistes
contre le Mur), des « internationaux » (européens et américains) mais
aussi des personnalités, comme la vice-présidente du Parlement
européen (Luisa Morgantini), Mairead Maguire, prix Nobel de la
paix, sans oublier les messages de soutien de Mgr Desmond Tutu et
de l’ancien président américain Jimmy Carter, les forces politiques
palestiniennes venaient apporter leur soutien. Le Hamas, invité,
refusa d’abord de venir car, disait-il, il y avait des Israéliens...,
ensuite, il accepta un statut d’observateur 19, puis finalement en 2010,
le député du Hamas et secrétaire du Conseil législatif, Mahmoud
Ramadi y assista. Celui-ci reconnut ouvertement l’efficacité
d’un type de résistance non-armée. Il participa à un débat avec le
représentant du Fatah, l’ex-ministre des Affaires étrangères, Nabil
Shaath, mettant en évidence l’existence de points de convergence

19. A ce moment, en 2008, j’avais rencontré le représentant du Hamas à Bil’in.


Lui demandant les raisons de sa présence comme observateur, il m’avait
répondu simplement, « On vient voir si ça marche, on verra après... »

● 112 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

entre les deux principales forces politiques palestiniennes en dépit


de la cassure entre Cisjordanie et Gaza qui datait de trois ans...
Mais les offensives militaires israéliennes sur Gaza (2009, 2012
et 2014) interrompirent ce rapprochement qui pouvait déboucher
sur l’élaboration d’une stratégie commune fondée sur un modèle
de résistance non-armée. C’est d’ailleurs ce qu’avaient réclamé les
jeunes Palestiniens de Cisjordanie mais aussi de Gaza mobilisés en
2011 en soutien au Printemps arabe. Mais le slogan « le peuple veut
en finir avec le division » ne convenait guère aux autorités politiques
palestiniennes... 20
Par la suite, en 2017, le Hamas fut impliqué à travers ses militants
dans d’autres actions non-violentes comme la grève des prisonniers
menée par Marwan Barghouti ou comme la mobilisation massive
contre l’installation de portiques aux abords de l’Esplanade des
Mosquées. Deux luttes qui firent reculer le pouvoir israélien. En
particulier les protestations pour Al-Aqsa prenant la forme de
prières et de sit-in ininterrompus aux portes du Haram al-Sharif
furent perçues par toute la population de Jérusalem, musulmans et
chrétiens, religieux et athées, hommes et femmes, Fatah et Hamas
– mais sans drapeau particulier –, comme une grande démonstration
réussie d’unité nationale en défense de Jérusalem. Aux yeux des
participants tous les ingrédients d’un nouveau modèle de résistance
populaire étaient réunis. Le Hamas, comme toute la société de Gaza,
ne pouvait pas ne pas avoir reçu ce message venu du troisième lieu
saint de l’Islam et « unique lieu où les jeunes Palestiniens peuvent
se sentir pleinement souverains.21 » En cette même année 2017,

20. Le « printemps arabe en 2011 portant au pouvoir les Frères musulmans


dans plusieurs pays (Tunisie, et, surtout, Egypte, avec de grandes possibilités
en Syrie, ont amené les deux principaux dirigeants politiques pragmatiques
du Hamas, Khaled Meshaal et Ismail Haniyeh, à tenter d’infléchir la ligne du
Mouvement islamique contre l’aile « militaire » opposée à un Hamas seulement
« politique » et moins engagé dans la « résistance armée » contre Israël. Ce
débat annonce le « tournant » de 2017.
11. Samy Cohen, Le Monde, 28 juillet 2017.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 113 ●


révisant sa charte, le Hamas y a alors ajouté qu’il soutenait toutes les
formes de résistance y compris, par conséquent, les manifestations
pacifiques mais sans renoncer à la violence... L’amorce d’un virage
stratégique ?
C’est dans ce contexte que la société civile gazaouie, littéralement
désespérée, décida de mettre en œuvre une autre stratégie de
résistance s’inspirant de ce qui se passait en Cisjordanie et le Hamas
ne pouvait que suivre. C’est ce qu’a reconnu Ahmed Youssef, figure
respectée du Hamas : « ...On ne peut compter que sur nous-mêmes
pour sensibiliser le monde à notre cause, sans la voie armée déjà
explorée. Il faut remercier la jeunesse. L’idée de marche ne vient
pas d’en haut, mais d’eux. » 22 Ce point de vue est partagé par le
Jihad islamique dont un représentant, Khaled Al-Batsh, venu sur le
lieu de la mobilisation, a déclaré « On n’a rien prévu parce que ce
sont les jeunes qui décident ». 23 Le Hamas décide alors de soutenir
la mobilisation en respectant les consignes de non-violence décidées
par les organisateurs. Après avoir fait de la lutte armée sa marque
identitaire centrale le Hamas semble se rallier aux armes de la non-
violence. Il s’agit d’une révolution culturelle dans la mouvance
islamiste ou du moins d’une manœuvre tactique pour renforcer sa
position politique interne et internationale ? Or la non-violence n’est
pas juste une tactique, c’est aussi une culture comme le rappelle
opportunément l’analyste palestinien Omar Shaban du centre Pal
Think. 24
En réalité le Hamas a un double discours et garde toutes ses
options ouvertes. Homme fort du Hamas, Yahia Sinwar, s’adressant
aux journalistes, a bien résumé le point de vue actuel du mouvement
à la fois en valorisant le choix stratégique de la résistance non-

22. Le Monde, article de Piotr Smolar, 4 avril 2018.


23. Le Monde, article de Piotr Smolar, 16 mai 2018.
24. « La non-violence, ce ne sont pas que des mots, elle doit s’appliquer en
matière de liberté d’expression, de droits des femmes... C’est une philosophie,
une manière de vivre ». Cité par Piotr Smolar, Le Monde, 14 avril 2018.

● 114 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

armée et en maintenant l’hypothèse de l’option militaire : « Nous


voulons résoudre les problèmes de Gaza et de la Palestine par des
moyens pacifiques, mais si nous y sommes contraints, nous pouvons
toujours recourir à la résistance armée, ce que le droit international
nous donne le droit de faire ». 25 Traversé par un débat impliquant
différents acteurs, branche armée, Djihad islamique, salafistes,
mouvements de jeunes, etc., le Hamas connaît depuis la révision
de sa charte en 2017 un processus profond qui s’apparente à une
refondation stratégique mais aussi à une crise doctrinale dont les
conséquences peuvent être considérables d’abord pour lui-même et
pour le système politique palestinien. Il en est sans doute de même
pour Israël qui sera obligé de s’interroger sur les résultats d’une
politique extérieure fondée sur l’action purement militaire.
Dès juillet 2018, le Hamas revendiquant l’appartenance de
dizaines de martyrs, récupère le mouvement, hausse le ton en
exigeant la levée du blocus tout en soutenant la campagne de ballons
et de cerfs-volants incendiaires qui ont brûlé 25 km2 de terres. En
sachant que cette prise de position enclencherait une réac-tion
israélienne (bombardement aérien). Un choix que le leadership
du mouvement islamique n’a pu empêcher pour des raisons de
consensus interne tout en sachant qu’il assombrirait l’image positive
de la mobilisation populaire des semaines écoulées. Aux yeux de
l’opinion publique non seulement israélienne mais aussi mondiale,
le Hamas prend le risque politique de viser encore une solution
perçue comme armée, certes de basse intensité, par les autorités
israéliennes 26, alimentant ainsi la spirale mimétique de la guerre.
Ce faisant il recrée la justification de l’usage de la force par Israël
qui n’attendait que cela. En même temps, il démontre le caractère

25. Asma Alghoul « Ce que révèle la « marche du retour » de Gaza »,Orient


XXI, 23 mai 2018
26. Selon le porte-parole l’armée, Jonathan Cornicus, « Les cerfs-volants ne
sont pas des jouets mais des armes destinées à tuer et à infliger des dégâts », Le
Monde, 21 juin 2018.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 115 ●


fragile de son ralliement à la stratégie du mouvement lancé par le
comité national.

La faiblesse de la violence, la force de la non-violence

En 2018, avec la répression de la Marche du retour, en particulier


le 14 mai, les images d’une jeunesse palestinienne sans défense,
fauchée par des tireurs israéliens embusqués, sont terribles. Leila
Shahid évoque ainsi cette tuerie : « Les moyens de communication
existants permettent aux gens de se faire leur propre opinion. Ils ont
vu en direct l’assassinat de 62 personnes, les tirs à balles réelles sur
des journalistes, des secouristes, des familles, qui ont blessé en un
jour 2700 personnes ».27
Depuis le 30 mars il y a 12000 blessés, dont certains seront
handicapés à vie à cause de l’utilisation de balles explosives. Les
noms et les visages des Palestiniens par les soldats israéliens à Gaza
circulent sur les réseaux sociaux mais ne sont guère repris en Europe
où les Palestiniens restent des nombres c’est-à-dire peu susceptibles
de susciter la compassion populaire.
Ce massacre commis, prémédité par l’armée israélienne,
véritable terrorisme d’Etat, contre la population civile de Gaza
rassemblée sans arme aucune sur son propre territoire est le fait d’un
Etat que le nouvel historien israélien Avi Shlaim, après l’opération
Plomb durci en 2008-2009, avait qualifié de voyou. Avi Shlaim en
rappelle les trois critères qui le définissent : non respect du droit
international, possession d’armes de destruction massive, pratique
du terrorisme, c’est-à-dire recours à la violence contre des civils à
des fins politiques. 28

27. L’Humanité, interview par Pierre Barbancey, 16 mai 2018.


28. Avi Shlaim, The Guardian, 7 janvier 2009

● 116 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

« L’image d’Israël est K.O ».29. En quelques mots, Haaretz a


ainsi caractérisé efficacement l’effondrement, la débâcle, de tout le
système propagandiste sophistiqué – la hasbara – mis au point par
le pouvoir israélien pour légitimer l’emploi de la force armée contre
un peuple sans défense. Pour la première fois l’opinion mondiale,
après avoir vu des jeunes sans arme tirés comme du gibier, non
seulement n’a donné aucun crédit au discours des porte-parole
de l’armée israélienne – les seuls autorisés à s’exprimer – mais a
compris qu’Israël utilisant cyniquement le thème de la « menace
existentielle », mentait effrontément pour cacher sa cruauté à l’égard
d’un peuple opprimé et désespéré. Israël, qui ne se fixe aucune
limite dans l’utilisation de sa force, vient de perdre définitivement sa
quasi sacralité issue de l’histoire tragique de ses origines. « L’armée
israélienne est la plus morale du monde ». Cette phrase répétée ad
nauseam aussi bien par Ehoud Barak que par Bernard-Henri Lévy,
par tous les thuriféraires d’un système militaire sanctifié, qui osera
la proférer après Gaza 2018 ?
En un mot, le massacre commis par l’armée israélienne à Gaza
en 2018 signe la défaite morale et partant politique d’Israël dans sa
confrontation centenaire avec le peuple palestinien.
En Israël, quelques voix, isolées mais « autorisées », avaient
commencé à lancer l’alerte. Le 21 mars 2018, à l’annonce de la
mobilisation de Gaza présentée explicitement comme devant être
non-violente Bradley Burston, éditorialiste et rédacteur en chef de
Haaretz, qui a servi dans l’armée israélienne, exprima « la peur
bleue d’Israël ». 30 « C’est la pire de toutes les craintes de la droite
au pouvoir en Israël. (…) Voici le projet : ils ne seront pas armés. Ils
ne lanceront pas de pierres. Ils seront organisés en clans familiaux
plutôt qu’en groupes militants. Ils éviteront les affrontements avec

29. Hemi Shalev, « L’image ternie d’Israël », Haaretz 15 mai 2018 Cité par Le
Courrier international n° 1437 du 17 au 23 mai 2018.
30. Bradley Burston « Israël a une peur bleue de la nouvelle arme terrible des
Palestiniens », Haaretz, 21 mars 2018.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 117 ●


les troupes israéliennes. Et Israël, avec ses moyens de défense
contre les attaques depuis l’espace, le cyberespace, les sous-marins
nucléaires et toutes sortes de machines à tuer conçues par l’homme,
est démuni.
(…) Le problème n’est pas qu’Israël est sans défense contre la
non-violence. Le problème c’est qu’Israël pense qu’il lui en faut une.
A la fin, s’il doit jamais y avoir une vraie paix ici, si les Israéliens
et les Palestiniens doivent jamais partager cette terre dans le
respect mutuel et avec les mêmes droits pour les deux peuples, ce
sera parce que quelque chose sera survenu que personne n’aurait
pu prévoir. Quelque chose comme la non-violence. »
La Grande Marche du retour aura ainsi marqué un tournant dans
la lutte palestinienne parce que désormais le pouvoir israélien sait
qu’une résistance non-violente, se référant explicitement à Gandhi et
à Mandela, et où participent massivement les familles, les femmes,
les enfants, est une résistance qu’il ne peut vaincre. Qui plus est,
l’opinion internationale ne supportera pas durablement la brutalité
militaire israélienne contre une population civile désespérée.
En fait, une autre réalité est réapparue dans ce conflit qui
tend toujours plus à se configurer aussi comme une « question
israélienne », celle de la doctrine sécuritaire d’Israël, qui fut établie
par David Ben Gourion, dans son rapport avec le monde arabe et
avec les Palestiniens. Le refus de la solution des deux peuples dans
deux Etats sur une terre équitablement partagée rend impossible
l’acceptation d’Israël de la part des voisins arabes et des résidents
palestiniens tandis qu’il condamne Israël à confier sa propre
pérennité et sa sécurité à la seule force militaire et aux hasards de la
guerre. Si jusqu’à aujourd’hui la force des armes a toujours décidé
des rapports entre les peuples et les Etats, il n’y a pourtant aucune
garantie que dans cette situation la force suffise et que les rapports
de force seront toujours favorables à Israël et à ses alliés. Dans un
monde en transformation rapide le mythe d’un Etat d’Israël qui
survit seulement grâce aux raisons de la force et à sa capacité de

● 118 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

combat- y compris nucléaire – est de moins en moins admis, ce qui


constitue le plus grand danger pour Israël.
La véritable inconnue, en même temps que la véritable crainte
d’Israël, est représentée par le spectre d’une troisième Intifada qui
serait non armée et qui serait le produit d’un accord Fatah-Hamas.
Nombreuses seront les forces qui, de part et d’autre, s’efforceront
d’éviter une telle perspective voulue par la jeunesse palestinienne.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 119 ●


La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Partie V:
La non-violence comme
changement de paradigme de la
résistance palestinienne

En résumé, le choix majoritaire des Palestiniens pour


la désobéissance civile s’appuie sur un certain nombre de
considérations d’inégale importance que l’on peut énumérer ainsi :
––prendre en compte pleinement l’échec stratégique de la
lutte armée ;
––maintenir la priorité stratégique de la mobilisation contre
le mur et l’articuler sur une stratégie d’ensemble de RPNV
contre l’occupation et la colonisation, pour le soutien
aux prisonniers ;
––cette mobilisation doit d’emblée avoir une dimension
internationale, impliquer sur le terrain, en Palestine, toutes
les forces solidaires dans le monde, c’est-à-dire tous les
anti-colonialistes et pacifistes israéliens et internationaux ;
––une médiatisation internationale indispensable : l’arme de
la communication ;
On traitera les deux principales, la question de la lutte armée
et celle de la communication.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 121 ●


L’échec stratégique de la lutte armée

D’abord, il faut dresser un bilan des forces et faiblesses


militaires et politiques de la résistance armée. Dans son livre
pionnier sur l’OLP 1 Alain Gresh, après avoir rappelé le poids
du mythe de la lutte armée dans l’idéologie de l’OLP – mythe
sur lequel s’est constitué le Fatah dans les années 1965-1968,
s’interroge sur sa nécessité après la guerre d’octobre 1973 et la
prise de position du Fatah en faveur de l’idée d’un Etat palestinien
sur toute partie libérée du territoire. «  Bien sûr, elle a joué un
rôle important dans la renaissance nationale palestinienne des
années 1960. Elle a permis à l’OLP d’être un facteur actif de
la crise au Proche-Orient. Au Liban, elle a été une condition de
l’autonomie de la R.P. (résistance palestinienne) Et d’un point de
vue de principe, le droit à la résistance armée contre l’occupation
étrangère est un droit internationalement reconnu.Mais on peut
se demander, surtout après la guerre d’Octobre, si le problème
n’était pas à repenser. (…) Les dirigeants de l’OLP n’ont pas eu
le courage politique suffisant pour s’attaquer à ce problème. Ils
laissaient ainsi aux organisations du Front du Refus une possibilité
de manœuvre non négligeable et aux dirigeants israéliens un
prétexte – convaincant aux yeux de leur opinion publique – pour
refuser toute négociation avec les Palestiniens » 2.
C’est effectivement par la lutte armée comme mythe et comme
réalité que la résistance palestinienne a conquis une légitimité
nationale. C’est le mérite historique du Fatah.
Après avoir été initialement un instrument efficace de
mobilisation politique permettant de dépasser les différentes
formes de division de la société palestinienne et après avoir
rempli le vide politique consécutif à la défaite de juin 1967 et
amené ainsi les Etats arabes à prendre sérieusement en compte
le fait polique palestinien, le choix de la stratégie de lutte armée

1. Alain Gresh, OLP, histoire et stratégies, vers l’Etat palestinien, SPAG-


Papyrus, 1983.
2. Op cité pp. 183-184.

● 122 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

s’est en quelque sorte dogmatisé, « fétichisé » et a fini par freiner


l’inéluctable évolution vers le pragmatisme du combat politique.
Allant plus loin, Olivier Carré en 1978, dans le bulletin du
Grapp (Groupe de recherche et d’action pour le règlement du
problème palestinien), qui regroupe autour de Jacques Berque
et de Maxime Rodinson un petit groupe d’intellectuels qui
soutenaient alors la cause palestinienne, faisait de la résistance
palestinienne un bilan politique et militaire sévère, mais
plutôt clairvoyant.
Selon lui, dans les années 1950, 60 et 70, « l’action palestinienne
armée a eu des résultats négligeables en Israël-même du fait
qu’il ne s’est formé de maquis véritable ni à l’intérieur des
territoires palestiniens eux-mêmes soumis à l’occupation
militaire israélienne puis à la colonisation massive de terres, ni
à l’intérieur des régions israéliennes à forte population arabe.
Le principal résultat des attaques palestiniennes de l’extérieur
et en particulier des actions terroristes (c’est-à-dire visant des
civils) a été et reste les représailles israéliennes de grande
envergure parfois, et toujours au bénéfice de ce que l’on peut
appeler l’expansionnisme israélien 3 ».
Et Olivier Carré de qualifier ainsi le bilan de l’action
palestinienne de guérilla extérieure  : «  Elle a servi le
nationalisme israélien et un regain du sionisme politique en
Israël. Ce point négatif et extrêmement dangereux n’est pas
compensé par les conquêtes juridiques internationales de
l’OLP… Aucune déclaration de l’ONU n’a jamais empêché
Israël, depuis 1967, de “défendre sa sécurité” comme il
l’entendait : l’annexion de Jérusalem-Ouest en 1948, de
Jérusalem-Est en 1967, l’expropriation systématique de la moitié
des terres restées arabes en Israël en 1949, l’implantation non
moins systématique et semble-t-il planifiée de colonies dans les
territoires occupés, etc.4 »

3. Oliver Carré dans le bulletin du Grapp, n° 42-43-44, juillet 1977-mars 1978,


p. 10.
4. Idem, p. 10.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 123 ●


Sans oublier non plus, rappelle Oliver Carré, le manque
d’unité à la fois idéologique et organisationnelle de la résistance
palestinienne (restauration nationale sur le sol palestinien  ?
Révolution sociale dans le Proche-Orient arabe ? Unification de
la nation arabe dont la résistance serait le fer de lance ? etc.
Et d’analyser en particulier la place et le rôle spécial des
«  Palestiniens de l’intérieur  » pour qui «  la réalité nationale
juive-israélienne est un fait indiscutable » et pour qui « la lutte
essentielle et quotidienne porte sur la préservation des terres
arabes et des droits arabes civiques et culturels 5 ».
À ce refus net des « Palestiniens de l’intérieur » de mener une
lutte armée s’ajoutent trois autres facteurs qui rendent en l’état
inenvisageable de lancer une résistance armée crédible.
C’est d’abord l’impossibilité de créer des unités de guérilla,
mêmes petites – commandos et milices – à l’intérieur des
territoires occupés. C’est ensuite le refus des États arabes
alentour de laisser se constituer chez eux un sanctuaire pour les
combattants palestiniens. C’est enfin, après la guerre de 1973, le
refus de tous les États arabes d’engager un soutien militaire à la
résistance palestinienne, quitte même à se retourner contre elle…
C’est au-delà de la mobilisation politique initiale réussie par
l’OLP cet ensemble de considérations – cet échec des différentes
formes de lutte armée contre Israël – qui mène au constat de
l’échec stratégique final de la lutte armée et qui, plus ou
moins intériorisé par la société palestinienne va amener celle-
ci à pratiquer l’action non-violente de masse comme forme de
résistance contre la puissance occupante.
A ce bilan factuel, il convient d’ajouter une importante
remarque d’ordre théorique de Saleh Abdel Jawad, en 2002 après
les opérations suicides lancées par le Hamas qu’il estime être
un danger pour le projet national palestinien  : « L’expérience
palestinienne monte que la lutte armée n’a jamais été prise
en considération comme une option déterminante, malgré sa
capacité d’unifier les Palestiniens après leur diaspora et d’édifier

5. Idem, p. 11.

● 124 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

une identité nationale. Elle n’a jamais fait l’objet ni d’une pensée
stratégique ni d’un scénario militaire stratégique » 6.
Du côté des anticolonialistes israéliens, cette idée aussi fait
son chemin. À la fin de l’année 2003, face à l’échec prévisible
de la deuxième Intifada militarisée, la regrettée Tanya Reinhart 7
intitulait son article d’un titre significatif : « Ne pas obéir » et le
concluait ainsi à l’adresse de ses amis palestiniens : « Je continue
à croire que non seulement le terrorisme (qui est profondément
erroné moralement), mais aussi la lutte armée contre l’armée
occupante est un choix erroné et qu’elle ne doit pas être choisie par
la société palestinienne. La seule espérance, dans ces conditions,
face à toutes les autres options qui sont fermées, reste toujours la
lente, douloureuse et patiente voie de la désobéissance civile, la
lutte de toute la société. »
Au même moment (novembre 2003) dans le village de Budrus
commençait la mobilisation non-violente contre le mur qui volait
ses terres…

Libération nationale, résistance civile et libération


de la femme

Le retentissement planétaire du geste d’Ahed Tamimi (17 ans)


giflant en décembre 2018 un soldat israélien qui avait pris position
dans la cour de sa maison a montré au monde entier le double visage
désormais dominant de la résistance palestinienne, celui de jeunesse
et celui de la femme.
A partir du visage d’une jeune adolescente qui s’affiche sur les
murs de Cisjordanie comme sur les abris-bus de Londres, le monde
découvre que les femmes palestiniennes s’imposent comme actrices

6. Saleh Abdel Jawad, «  Un danger pour le projet national palestinien  », Le


Monde, 13 juin 2002.
7. Tanya Reinhart est l’auteure de Détruire la Palestine, ou comment terminer
la guerre de 1948, La Fabrique, 2002, Paris. L’article cité a été publié par le
quotidien italien Il Manifesto du 7 novembre 2003.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 125 ●


décisives de la résistance civile, plus précisément en actrices du
changement des normes dans la lutte contre la domination coloniale.

Une résistance au féminin

Or Ahed Tamimi n’est pas devenue un symbole seulement en


cet hiver 2018 : elle l’était déjà bien avant cette fameuse vidéo. Voilà
presque 10 ans qu’Ahed participe aux manifestations hebdomadaires
organisées par un groupe de mères qui, issues d’une même famille,
a lancé en 2009 un mouvement de contestation non-violente dans le
village de Nabi Saleh au Nord-Ouest de Ramallah. Les femmes de la
famille Tamimi se sont dressées contre l’Etat israélien et ses colonies
lorsque ces derniers se sont emparés des champs d’oliviers selon la
loi dite « des trois années », une règle qui justifie la colonisation d’une
terre si celle-ci n’a pas été exploitée depuis trois ans : une asphyxie
économique qui empêche les habitants d’avoir accès à leurs moyens
de subsistance.Six ans plus tard l’une d’elles était blessée par balle
lors d’une de ces manifestations. Et la lutte continue pour l’avenir de
leurs enfants, pour celui de tous les enfants de Palestine, pour une
société enfin délivrée de l’occupation militaire.
Cousine de Narima, la mère d’Ahed, Manal Tamimi défie depuis
2009 les soldats de l’armée israélienne. Chaque vendredi après la
prière des manifestations non armées ont lieu dans le village de
Nabi Saleh avec en première ligne les femmes d’une même famille.
A Nabi Saleh ce ne sont pas les hommes qui sont les cibles ( les
soldats israéliens ont tiré dans les jambes de Manal en 2017).
Pour Manal, interviewée par un journaliste canadien, Paul
Lorgerie, « La femme au foyer est la lumière au plafond de la famille
palestinienne. Si elle est faible, cela se reflètera sur la famille tout
entière. Si elle est forte, sa famille sera forte. C’est la raison pour
laquelle les femmes sont en première ligne de ces manifestations.
Sans femmes, la société palestinienne n’est pas totalement

● 126 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

représentée. La femme n’est pas une victime, elle est le personnage


le plus fort dans ce combat » 8.
Un militantisme féminin qui ne date d’ailleurs pas d’hier et qui
se transmet de génération en génération.

Emancipation nationale et émancipation sociale et familiale 9

Dès le début du 20e siècle les premières associations féminines


en Palestine étaient composées de femmes citadines chrétiennes.
Après la première guerre mondiale, la Palestine, placée sous
mandat britannique dont l’objectif est de donner une patrie au
mouvement sioniste, connaît en même temps la naissance du
premier mouvement national palestinien et celle d’un mouvement
de femmes palestiniennes. Celui-ci est le fait de ces femmes
chrétiennes citadines. Issues des classes moyennes et supérieures,
ayant bénéficié des écoles missionnaires occidentales, elles avaient
pu entrer en contact avec le monde extérieur, européen en particulier.
Dès 1920 et 1921 certaines d’entr’elles participent à des
manifestations lors d’évènements nationaux. Elles furent plus
nombreuses à dénoncer aux côtés des hommes la vente de terres
aux sionistes, l’expulsion des paysans et l’immigration juive
croissante en Palestine. En Août 1929, parmi les120 Arabes tués
par les Anglais lors de la répression des marches de protestation
se trouvent neuf femmes. Cette même année se tint à Jérusalem
la première conférence de femmes qui fut présidée par l’épouse
du chef du comité exécutif arabe, Musa Hatem al-Husseini. Plus
de 200 personnes, la plupart conjointes ou parentes de dirigeants

8. Paul Lorgerie, « Cisjordanie : La résistance, une affaire de femmes », Ballast,


21 novembre 2017.
9. L’essentiel des informations historiques de ce chapitre provient d’un
ensemble de trois articles écrits par des intellectuelles palestiniennes (Islah
Jad, Rema Hammami, Eileen Kuttab) dans la Revue d’études palestiniennes
n° 51, Printemps 1994.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 127 ●


politiques ou de notables y assistèrent. Les résolutions adoptées
expriment leur opposition à la déclaration Balfour et à l’immigration
juive, elles sont présentées ensuite par une délégation des
participantes au gouverneur britannique.
Mais les femmes n’étaient pas intégrées dans les partis politiques
existants. Elles participaient aux
manifestations encadrées par des hommes ou marchaient
derrière eux... Au cours des années 1930 et surtout pendant la
révolte de 1936-1939 la participation des femmes resta limitée aux
classes aisées ou aux étudiantes. Cependant dans les campagnes les
femmes ont aidé au transport des armes – achetées grâce à leurs
bijoux dont elles faisaient don – et de la nourriture. Elles se sont
mêlées rarement au combat réel même comme infirmières.
Après la deuxième guerre mondiale suivie de la proclamation
de l’Etat d’Israël en 1948 et de la Nakba, un phénomène nouveau
apparaît sous la forme de camps de réfugiés qui regroupent environ
un million de personnes. La pauvreté touche trois Palestiniens sur
quatre qui survivent grâce aux dons des associations de charité
animées par des femmes qui outre les actions de l’UNRWA en
matière d’enseignement surtout, constituaient l’épine dorsale de
la vie dans les camps. En 1950, avec l’annexion de la Cisjordanie
par la Jordanie, les Palestiniens et les Palestiniennes constituèrent
le mouvement national, les femmes devinrent membres de groupes
politiques clandestins tels que le Parti communiste jordanien, le
parti Baas et le Mouvement des nationalistes arabes. Par respect
des traditions on demanda aux adhérentes de ne pas contester
la société... Elle avaient leurs propres cellules de parti dont les
activités se limitaient à des travaux de secrétariat, à signer les
pétitions et à distribuer des communiqués. Mais cette activité eut
une conséquence durable car elle permit l’émergence progressive de
femmes militantes expérimentées.
En 1965, à la suite de la fondation de l’OLP en 1964, fut
créée l’Union générale des femmes palestiniennes (UGPF) qui
entend poursuivre la stratégie des associations de bienfaisance en

● 128 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

« pourvoyant des services aux femmes ». La défaite arabe de 1967


transforme l’OLP en une organisation populaire représentative. Son
programme appelle à une libération obtenue grâce « au peuple en
armes ». Mais les groupes de résistance palestiniens n’intègrent pas
dans leur perspective globale un projet concernant les femmes, ils
se contentèrent de formules « classiques » du type « Les femmes
seront libérées lorsque la société le sera » ou »Hommes et femmes
côte à côte dans la bataille »...
Avec la constitution dans les années 1970 du Front national
palestinien (FNP) qui s’occupa de « gouverner » le peuple palestinien
dans les territoires occupés une femme fut chargée de coordonner
la mobilisation des résistantes, dont certaines furent même enrôlées
dans des groupes militaires. Ce fut surtout les organisations de
bienfaisance qui poussèrent les femmes, en situation difficile
du fait de la mort, de la déportation ou de l’emprisonnement de
l’homme, à descendre dans la rue pour manifester. Le nombre de
femmes emprisonnées ne fit alors qu’augmenter pour atteindre
3000 en 1979. Cependant les femmes obtinrent de l’administration
militaire israélienne le droit de vote pour la première fois lors des
élections municipales de 1976. Contrairement aux espoirs israéliens
d’un vote « à droite », pro-jordanien, les femmes apportèrent leurs
suffrages aux candidats proches de l’OLP... Les municipalités furent
dynamisées et rajeunies pour continuer la résistance civile. En
même temps se développe un système scolaire mixte qui assure aux
filles un bon niveau éducatif.

L’émergence d’un mouvement féministe

L’élection en 1977 du gouvernement du Likoud est immédiatement


suivie d’une politique répressive durcie qui du même coup renforce
la détermination de la résistance nationale dans laquelle les femmes
et en particulier les associations estudiantines qui comptaient de
nombreuses jeunes filles, furent très actives. Les activités culturelles
donnent beaucoup de place aux problèmes féminins. C’est dans ce

La bibliothèque de l’iReMMO ● 129 ●


contexte que la Journée internationale des femmes, le 8 mars 1978,
fut un jour particulièrement important. Des militantes politiques
créèrent un Comité de travail des femmes pour faire entrer le plus
grand nombre de femmes dans le mouvement national. Bientôt les
organisations de gauche inscrivirent dans leurs programmes la
question de « l’émancipation de la femme palestinienne » surtout
pour demander l’égalité salariale avec l’homme... Il n’est jamais
question des lois qui régissent le statut de la femme dans la société.
Les organisations estimaient que ce n’était pas une priorité en
période de lutte nationale. Mais pour une assez large avant-garde
féminine s’affirme la conviction que les femmes se libéreront grâce
à la modification des lois, en particulier des lois qui régentent la
condition sociale et sociétale féminine.
L’activité de ces groupes de femmes reste assez semblable à
celle des associations de bienfaisance (garderies, alphabétisation,
coopératives, etc...) mais le degré de politisation et d’auto-
organisation est sensiblement plus élevé.
C’est dans ce climat nouveau que va éclater en Décembre
1987 l’Intifada. Immédiatement les femmes de tous âges et
toutes conditions sociales soutiennent les jeunes qui jettent des
pierres, brûlent des pneus, érigent des barricades et s’interposent
pour empêcher les soldats de procéder à des arrestations. Avec
plus d’intensité dans les quartiers pauvres et dans les camps de
réfugiés. Les communiqués de la « Direction nationale unifiée
du soulèvement » appellent les femmes à se joindre aux actions
de protestation. Avant le 8 mars 1988 (Journée internationale des
femmes), les associations féminines n’avaient pas de position claire
quant à l’aspect que devait prendre la participation des femmes. Cela
fut laissé à la charge de la Direction du soulèvement. Dès lors les
organisations de femmes s’occupèrent de gérer les actions décidées
par cette direction, comme les manifestations, les marches ou les
grèves. Au cours desquelles 16 femmes furent tuées. Plusieurs
centaines sont blessées ou incarcérées dans les prisons israéliennes.

● 130 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Le 8 mars 1988 les quatre organisations de femmes et les


associations de bienfaisance distribuèrent un tract signé « Les
femmes palestiniennes des territoires occupés » qui appelle toutes
les femmes palestiniennes « à participer aux comités populaires
dans les banlieues, les villes, les villages et les camps et à
l’élaboration des programmes destinés à encourager l’Intifada ».
Enfin elles leur demandent « d’appliquer le concept d’économie
domestique en produisant localement nourriture et vêtements ».
Une sorte d’appel au retour à la terre pour atteindre « le niveau le
plus élevé de l’autosuffisance nécessaire face au blocus économique
imposé par les forces occupantes ». Ce qu’elles firent sous forme de
conférences, de publications mais aussi en créant des coopératives,
ce qui changea la division du travail habituellement basée sur le sexe.
On assiste donc à une évolution remarquable dans la
représentation de la « femme idéale » depuis les « dames » du tout
début des mouvements féminins, jusqu’aux « sœurs des hommes »
au moment de l’apparition de la résistance palestinienne dans les
années 1960, et aux « mères de martyrs » ou aux « fabricantes
d’hommes » dans les années 1970. Les organisations féminines
eurent une influence stratégique dans les manifestations de rue.
Durant l’année 1988 de nombreuses manifestations avec les femmes
en première ligne furent lancées à partir des mosquées le vendredi,
le samedi à partir des églises, en particulier les étudiantes, les
ouvrières les ménagères et les employées. Elles réinventent l’image
de la résistance désarmée. Les affrontements violents avec les
soldats sont fréquents. L’émergence d’une image de la femme liée
à la lutte, à la résistance, mettant en relief l’évolution des valeurs
féminines, lui assura une image positive dans toute la société. Les
femmes augmentèrent leur pouvoir de décision à tous les niveaux de
la société y compris politique.
C’est ainsi qu’on peut dire que la première Intifada, comme
soulèvement non armé, démocratique et de masse pour parvenir
à l’indépendance politique et économique de la Palestine a posé la
question de la force d’une modernité non-violente comme moyen

La bibliothèque de l’iReMMO ● 131 ●


et fin d’un projet de société, comme utopie moderne contre toute
logique de guerre.
Mais les acquis de cette Intifada furent fragilisés par l’absence
dans le mouvement des femmes d’un projet de société global
concernant la différence entre les sexes, d’autant qu’on remettait
la création d’un tel projet après la conquête de l’indépendance
nationale... Et le Fatah ne semble pas culturellement prêt...

La régression islamiste

Et puis survint avec la création du Hamas la prégnance de la


vision islamiste de la femme : la femme doit rester à la maison,
occupée par la reproduction et par l’amélioration des conditions de
vie domestique ; dans un document il formule ainsi sa doctrine :
« Dans la résistance, le rôle de la femme musulmane est égal à celui
de l’homme. Elle est une fabrique d’hommes et assume une grande
responsabilité en les élevant et en les éduquant ». L’islamisme
resitue l’émancipation des femmes à l’intérieur du système religieux
marqué par l’idéologie patriarcale et la misogynie.
La stratégie menée par la tendance islamique de l’Intifada pour
obtenir le soutien de la population et s’immiscer à l’intérieur du
mouvement national consistera à tenter de nationaliser les éléments
identitaires de son programme social pour les intégrer à l’idéologie
nationaliste. Les femmes furent le moyen spécifique utilisé pour
y parvenir tant il est vrai que pour le mouvement islamiste le
contrôle du champ social passe par le contrôle des femmes. La
sortie des femmes de l’espace privé par leur action autonome dans
la « Résistance » considérée jusque-là comme fondamentalement
masculine constitue pour le Hamas un grand risque de « désordre »
et de menace pour le système patriarcal. L’organisation islamiste
proclama que le port du hijab par les femmes était un devoir
nationaliste, une manière d’honorer les martyrs. En moins d’un an,
à partir de l’été 1988, l’imposition du port du voile amena presque
toutes les femmes de Gaza à se conformer à cet appel. Les femmes

● 132 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

qui résistaient à cet appel furent l’objet de menaces et quelques fois


d’agression physique. Bientôt les mosquées appelèrent les femmes à
ne pas se mélanger avec les hommes dans les espaces publics.

La marche de la femme palestinienne vers la modernité


politique

La conséquence de ce retour imposé aux valeurs traditionnelles


redevenues le cadre de référence pour dicter leur conduite aux
femmes va affaiblir la participation de la femme dans la lutte
politique, c’est-à-dire dans la résistance. Il faut aussi reconnaître
que les forces nationales palestiniennes n’ont pas suffisamment
pris en compte la nécessité de libérer les femmes des traditions
et des coutumes qui freinent leur engagement dans la résistance
civile .D’une manière plus globale et fondamentale la pratique des
femmes de la mobilisation de masse excluant tout emploi d’armes
à feu a démontré une capacité de contrôle de la violence,vers une
« civilisation de la violence » en clair de refus de la militarisation
du conflit.
On peut avancer que la centralité ou non des femmes dans les
mouvements d’émancipation est un caractère discriminant ou une
unité de mesure « pour qualifier devant quel type de révolution ou
de libération on se trouve » 10. L’exemple de la seconde Intifada qui
va vite se militariser en l’absence quasi totale de la participation
des femmes tend à prouver a contrario la pertinence de ce point de
vue. C’est ce qu’on peut clairement déduire d’un rapport d’Amnesty
International sur les conséquences de l’occupation et du conflit
pour les femmes : « La militarisation accrue du conflit israélo-
palestinien (…) a porté les violences à un niveau sans précédent.
Alors que les femmes, en tant que partie prenante du mouvement de

10. Marie-Claire Caloz-Tschopp, « Révolutionner et la révolution et la


philosophie avec Etienne Balibar », Violence, civilité, révolution, La Dispute /
Snédit, Paris, 2015, p.128.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 133 ●


la société civile, avaient participé activement à la première Intifada,
ce sont les groupes armés qui ont dominé la seconde Intifada. Les
femmes ont peu de possibilités, voire aucune, de contester ou de
participer au processus de prise de décision concernant l’Intifada,
ce qui a des répercussions considérables dans bien des domaines
de leur vie. L’effondrement de l’économie et la situation en matière
de sécurité résultant du conflit ont entraîné un renforcement des
pressions et des restrictions imposées aux femmes tout en réduisant
leur capacité de contrôler leur propre vie »11.
On doit même ajouter que la grande violence armée israélienne
a provoqué l’apparition des premières femmes kamikazes. Entre
2002 et 2006, 67 femmes ont tenté de commettre des attaques, huit
ont réussi dont cinq pour le compte du Fatah, deux pour le Djihad
islamique et une pour le Hamas. Pour ces femmes, le plus souvent
encadrées par des hommes, et ayant servi d’outils tactiques pour
impressionner l’ennemi, il est difficile de connaître les motivations
religieuses ou non qui les ont poussées à de tels gestes et à devenir
martyres en réponse à la cruauté de l’oppression israélienne. Mais
dans cette phase de transition du processus d’autonomisation de la
femme palestinienne on peut considérer, comme le font certains
chercheurs, que la décision du sacrifice a été prise d’abord par
l’individu-femme dans l’exercice de son droit à l’autodétermination
conquis de haute lutte.
Il faudra attendre la reprise de la résistance populaire non-
violente dans les villages touchés par le « Mur »et ayant de ce fait
perdu des terres, pour assister à une re-mobilisation de la société
civile redonnant alors aux femmes leur rôle d’actrices majeures dans
la lutte contre la colonisation. On les voit alors, le plus souvent sous
forme d’initiatives individuelles, interpeller directement et fortement
les soldats, mais aussi jouer de la flûte traversière face à eux, ou jouant

11. « Rapport d’Amnesty International sur les femmes palestiniennes face au


conflit, à l’occupation et au patriarcat », cité par « Confluences Méditerranée »
p.68, N° 55, automne 2005.

● 134 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

avec un ballon sous leur regard interloqué ou s’élançant portées par


un ensemble de ballons colorés pour simuler un franchissement «
pacifique » du Mur vers la liberté... Exclues depuis toujours de la
citoyenneté active elles inventent de nouvelles normes de résistance
civile, démontrant que l’insurrection peut prendre d’autres formes
que la contre-violence, convertissant la violence en anti-violence,
en civilité positive pour reprendre l’expression d’Etienne Balibar 12.
C’est l’accès de la femme palestinienne à la modernité politique
fondée sur une culture de la citoyenneté et impliquant le primat
de la personne sur les logiques de groupe. Mais la conquête de
l’autonomie pour les femmes palestiniennes nécessite le maintien
d’une dynamique démocratique qui permet d’énoncer et de dénoncer
les interdits et de convaincre de la nécessité pour toute la société,
c’est-à-dire pour les hommes, d’une évolution vers l’égalité des
droits. Ce qui ne se produit pas.

L’Intifada des couteaux : des nouvelles normes de violence


armée

En 2015, un an après l’opération « Bordure protectrice »


menée par Israël à Gaza,et après une série de heurts avec la police
israélienne sur l’Esplanade des Mosquées, on assiste à une brusque
flambée d’attaques individuelles au moyen d’outils coupants contre
des soldats, des colons et parfois d’autres civils israéliens. Elles sont
le fait le plus souvent d’adolescentes agissant seules, sans préparation
particulière. En brandissant un couteau, ces jeunes filles se savent
condamnées à mort.
On retrouve alors la dimension de la mort volontaire comme
acte politique assumé en toute autonomie individuelle, comme
affirmation du « Moi ». Une contre-violence pratiquée sous la forme
d’une auto-violence extrême.

12. Etienne Balibar, Violence et civilité, Galilée, Paris, 2010.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 135 ●


Entre 2015 et le début 2017 une vingtaine de ces jeunes femmes
sont tuées, plusieurs dizaines d’autres sont arrêtées alors qu’elles
semblaient menaçantes. D’autres sont également arrêtées pour
« incitation à la violence » sur les réseaux sociaux et font l’objet de
détentions administratives.
On assiste alors à l’émergence « d’une nouvelle scène de
résistance sur Internet où circulent les photos des attaques et
la sacralisation des martyr-e-s. Peu couteuse, imprévisible,
individuelle et improvisée cette nouvelle forme de violence d’une
partie de la jeunesse est à l’image de l’anomie de la scène politique
palestinienne et de l’absence de projets collectifs portée par une
mobilisation structurée » 13.
Dans ce choix il y a certainement beaucoup de désespoir, peut-
être aussi un subjectivité dominée par la perte ou l’abolition de
toute idée d’ un avenir sur cette terre, un mal-être profond. Tous
ces aspects s’articulent avec la crise de la politique comme forme
de communication verbale et de confrontation mais aussi avec
l’absence d’organisation diffuse de la résistance non-violente et plus
précisément de coordination régionale d’ un mouvement soumis à
une intense répression préventive.

La mobilisation des familles à Gaza

En 2018, lors de la Marche du retour à Gaza, les femmes ont


imprimé leur mode de mobilisation et de résistance en organisant
avec toutes leurs familles des piques-niques, accompagnés de
dessins, de chants, de vidéos humoristiques, comme s’il s’agissait
de vacances. Revendiquant pour elles et leurs enfants, face à la
vieille garde palestinienne du Fatah comme du Hamas, le droit à la
vie, à la liberté et au bonheur. Mais l’armée israélienne a tiré et tué

13. Elisabeth Marteu, Le genre dans l« Intifada des couteaux » : l’évolution


de la place des femmes dans la lutte armée palestinienne, Confluences-
Méditerranée, hiver 2017-2018, N° 103.

● 136 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

des enfants et des femmes comme la jeune infirmière bénévole de


20 ans, Razan. Sans réaction significative dans le monde arabe, en
Occident et en Israël... Mais les femmes palestiniennes ont conquis
de haute lutte leur droit de résister à leur manière, faisant preuve
d’un courage tragique en prenant délibérément le risque de mourir
pour donner à leurs enfants l’espoir d’un avenir.
Par leur présence active, par leur capacité de convertir la violence,
par leur élaboration de formes d’auto-organisation nouvelles par
rapport aux formes classiques des partis, les femmes palestiniennes,
ces héroïnes de notre temps, redéfinissent la politique, sa pratique,
inventent une stratégie non guerrière d’émancipation collective et
individuelle. Avec l’émergence des femmes comme actrices centrales
d’une mobilisation prolongée de la masse du peuple palestinien
contre la domination coloniale, la Palestine entre dans une phase
radicalement nouvelle de sa longue lutte pour sa libération.

L’arme de la communication : La médiatisation


internationale pour rendre visible la non-
violence de l’opprimé et illégitime la violence
de l’oppresseur

La médiatisation internationale est, avec la limitation de la


répression de la part de l’oppresseur, une des conditions décisives
du succès de la lutte populaire non-violente. Jusqu’à maintenant
cette lutte, qui a toujours fait partie de la résistance palestinienne
à la colonisation et à l’occupation, ne reçoit qu’une fraction de
la couverture que la presse offre à la résistance violente. D’où
l’importance du rôle des réseaux sociaux et des nouveaux médias
comme instruments et comme multiplicateurs d’informations
pour la popularisation de cette résistance non-violente.
Dans ce monde où règne la communication télévisée en
temps réel, la transmission de la RPNV est donc l’enjeu politique
central pour l’image du peuple palestinien mais aussi pour le
pouvoir israélien très soucieux de présenter les Palestiniens

La bibliothèque de l’iReMMO ● 137 ●


comme l’ennemi terroriste et de se présenter comme potentielle
victime d’une menace permanente des Arabes. D’où l’impérative
nécessité politique de rendre visibles à la fois la transgression
pacifique palestinienne d’une situation injuste et la répression
violente de l’oppresseur.
La non-violence palestinienne est une forme de lutte politique
fondée sur l’effet déstabilisant profond que doit produire chez
l’oppresseur colonial la non-résistance de milliers de personnes
provoquées, attaquées et violées dans leurs droits, leur personne,
leur corps. Cette non-violence suppose non pas une absence de
confrontation mais bien au contraire la visualisation maximale
d’une transgression, d’une désobéissance civile de masse
mais absolument pacifique. Par exemple, à partir d’un grand
rassemblement interdit ou dans des lieux interdits (pour la Palestine,
ce serait les routes de contournement réservées aux colons…).
Ce rassemblement attire un détachement armé de la puissance
oppressive s’exposant ainsi face à la foule aux mains nues et
n’ayant le choix que de réprimer violemment ou de céder, c’est-
à-dire dans les deux cas de perdre politiquement aux yeux de
l’opinion publique.
Cette action non-violente, c’est d’abord une stratégie et une
tactique politiques, une théorie des conflits au sens strict : refus
unilatéral des armes non comme repli mais comme stratégie
du désarmé dans une lutte « à armes inégales ». Cette lutte ne
suppose pas un contexte politique apaisé ou en voie d’apaisement,
mais au contraire elle prend acte de la violence de l’adversaire,
de l’oppresseur, la rend visible en opposant les corps sans
défense à une machine militaro-policière amenée à employer
illégitimement la violence contre la non-violence.

Rendre visible la violence de l’oppresseur

C’est face à un tel adversaire que s’affirme la RPNV en


Palestine. En lançant l’action non-violente contre le mur, en
précisant et en démontrant à l’armée israélienne que cette action
serait précisément non-violente, qu’elle s’interdirait même
de lancer des pierres, les Palestiniens se sont donc adressés

● 138 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

directement à l’institution militaire qui administre la Palestine.


Du même coup l’attention se déplace sur la nature de ce pouvoir.
Ici c’est l’institution militaire et les hommes qui la représentent.
Et à l’égard de ces deux entités – institutions et hommes – le
mouvement de résistance a un comportement différencié : il faut
vaincre l’institution et en même temps convaincre les hommes.
Il ne s’agit pas d’une proclamation en l’air mais d’une condition
de l’efficacité de la lutte. Il s’agit de combattre une institution
israélienne et non les Israéliens. Une différence radicale  : les
Palestiniens introduisent alors la catégorie « personne » dans la
violente et froide sphère des rapports politiques et montrent que
la politique n’est pas seulement une question de «  rapports de
forces » mais aussi de rapports humains et moraux.
Donc les militants de la résistance populaire ont bien prévenu
les autorités israéliennes de ce qu’ils vont faire et font. Ils
veulent qu’elles comprennent, les dites autorités et évidemment
la société israélienne, le « pourquoi » et le « comment » de leur
transgression : pacifiquement, tout en se déclarant de fait prêts à
se faire arrêter, mais pas à changer de méthode. Aux nationalistes
qui veulent annuler physiquement l’ennemi par la force des
armes, le mouvement dit publiquement : « Ne tirez pas sur les
Israéliens. Simplement à partir d’aujourd’hui, exprimez votre
refus du mur qui vous prend votre terre ».
Ainsi la RPNV conçoit la moralité comme fondement de
la politique, l’action politique comme partie intégrante des
rapports humains, le conflit comme une des formes des relations
sociales et interpersonnelles possibles. Il s’agit de démontrer
que les antagonismes ne sont pas irréductibles. Même si cela
ne semble pas « raisonnable », c’est la seule façon de ramener
la politique comme possibilité pratique de résoudre le conflit et
d’éviter une tragédie autodestructrice pour les deux peuples. En
dernière analyse, cette résistance populaire non-violente conçoit
la libération de soi, mais aussi de l’autre, tant il est vrai qu’un
peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre.
Pour être politiquement efficace, cette confrontation
doit se dérouler sous le regard du monde bientôt amené à
se solidariser avec les victimes. Cela suppose de la part des

La bibliothèque de l’iReMMO ● 139 ●


masses qui manifestent une forte détermination fondée sur
leurs propres raisons et de s’exposer ainsi à la répression. En
l’absence de cette détermination quasi stoïque à lutter ainsi et
à risquer de mourir, sans tuer, mais aussi en l’absence d’une
médiatisation aussi large que possible, la non-violence ne
fonctionne pas. En effet, si la masse des désarmés ne peut
rendre visibles les raisons et les formes de son combat, la
résistance non-violente perd son « arme de combat » qui est
éminemment la transmission symbolique des raisons du faible
et des non-raisons du fort…
En d’autres termes, ce qui est et reste fondamental c’est
la perception et la dénonciation de la violence d’autrui, en
l’occurence de la nation coloniale que l’on veut dénoncer et
vaincre politiquement. A travers la démonstration – répétée –
de la violence de l’autre ainsi affrontée, la RPNV connaît un
retentissement politique, symbolique, puissant.
La force de l’action non-violente c’est précisément de refuser
d’offrir à l’adversaire les arguments et les prétextes dont il a besoin
pour justifier sa répression. Certes la répression aura lieu mais
l’oppresseur sera contraint à la défensive en devant justifier devant
l’opinion publique son usage de la violence, ce qui mettra en
lumière la finalité politique non légitime de cet emploi de la force.
C’est à ce niveau politique et communicationnel que la non-
violence trouve sinon une pertinence théorique plus grande, du
moins une vertu opératoire indéniable. Le choix de la non-violence
se révèle moralement et politiquement efficace à deux niveaux :
il donne à la résistance palestinienne une cohésion idéologique
certaine (ce que n’a pas donné la lutte armée) ; il favorise la
popularisation de son combat, l’extension de sa mobilisation
ainsi que l’élargissement du mouvement de solidarité dans des
milieux fort divers mais attachés à un certain nombre de valeurs
que le monde actuel a trop tendance à oublier…
Mais cette stratégie suppose de la part des Palestiniens la prise
en compte d’un facteur essentiel, celui du seuil de légitimité que
ne peut franchir sans risque politique sérieux l’armée israélienne
dans l’utilisation de la force armée contre un mouvement
populaire désarmé.

● 140 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

Israël et le seuil de légitimité

L’humanité, qui n’a pas encore réussi à éliminer la violence, a


réussi à définir des catégorisations et des typologies de la violence
et à établir des normes pour son utilisation. Bien évidemment
ces normes sont changeantes. Au Moyen-Age la torture était
considérée comme légitime pour peu que ses objectifs soient
considérés comme légitimes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, y
compris par les Etats qui la pratiquent sans toutefois l’assumer.
Aujourd’hui se pose la question de l’interdiction des armes
nucléaires, chimiques et biologiques… En fait les limites de
ce qui serait légitime ou non en matière de conflit armé ou de
lutte armée ne sont donc pas établies une fois pour toutes ; elles
sont soumises à la pression et à l’évolution de la conscience des
peuples et des sociétés.
C’est ainsi qu’à l’issue de divers processus historiques, en
particulier à la suite des horreurs de la guerre industrielle absolue
menée pendant la deuxième guerre mondiale ou des guerres de
décolonisation, les Etats occidentaux sous la pression de leur
opinion publique, ont fixé des limites à l’usage de la force tolérée,
ce qu’on appelle un « seuil de légitimité ».
Le «  seuil de légitimité  » est une notion abstraite, mais
au-delà d’un certain stade de violence une mobilisation se
produit qui va exercer contraintes, limitations et blocages
à l’encontre des opérations militaires. Les responsables de
l’armée israélienne se sentent particulièrement concernés par
le « seuil de légitimité ». En Israël, dans le cadre d’une relation
triangulaire gouvernants-armée-civils, ce seuil est lié à une
opinion publique qui laisse une plus grande latitude à son armée
quand elle se sent menacée mais qui peut répugner à laisser
utiliser des moyens extrêmes si ce n’est plus le cas. Ce type
de réaction peut affecter les citoyens-soldats de cette armée et
même des officiers comme le montre l’association « Breaking
the silence  » regroupant plusieurs centaines de soldats ayant
servi dans les « territoires occupés » et dénonçant l’occupation
militaire et ses pratiques répressives.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 141 ●


Mais le «  seuil de légitimité  » qui peut bloquer l’armée
israélienne de la manière la plus décisive est celui qui vient
de l’extérieur, de la communauté internationale, surtout bien
entendu des Etats-Unis mais aussi de l’Europe. Si Washington
considère qu’Israël «  exagère  » et menace de ne pas opposer
son droit de veto à des sanctions du Conseil de sécurité, les
conséquences pour Israël peuvent être graves. A plusieurs reprises
des opérations de répression de la seconde Intifada ont dû être
arrêtées et les troupes ramenées en arrière parce que l’avancée
des troupes israéliennes prenait une ampleur ou une tournure qui
dépassaient ce que les dirigeants américains pouvaient tolérer.
On pourrait prendre des exemples comparables pendant la guerre
du Kippour ou pendant la guerre du Liban en 1982 au cours de
laquelle des brillants officiers ont démissionné et révélé la vérité
meurtrière du siège de Beyrouth. Durant la première Intifada, les
réservistes portèrent à la connaissance de leurs concitoyens la
réalité de la répression des civils palestiniens14. En tout état de
cause la grande perméabilité entre soldats et société civile rend
le jeu délicat pour les gouvernants et les responsables de l’armée
qui, si leurs mensonges sont trop dévoilés, risquent une sérieuse
perte de légitimité. Politiquement dangereuse.
A la fin des années 1980, les Palestiniens des Territoires
occupés ont fait le choix d’une forme de résistance qui ne
nécessitait pas d’armes. Aux débuts de la première Intifada, les
Palestiniens n’ont opposé aucune arme aux soldats israéliens. La
puissance linéaire de « Tsahal » ne servait à rien car employer face
à des civils toute la puissance de feu aurait largement dépassé le
« seuil de légitimité » tant de la communauté internationale que
d’une partie non négligeable de l’opinion publique israélienne.
Même les responsables militaires, à l’instar du chef d’état-
major, le général Dan Shomron, osèrent déclarer l’incapacité de
l’armée à juguler l’Intifada à l’intérieur du seuil de légitimité :
« Quiconque réclame que l’Intifada soit éliminée doit comprendre

14. Voir le célèbre ouvrage de David Grossman, Le vent jaune. Un Israélien


enquête dans les territoires occupés, Paris : Seuil, 1988.

● 142 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

qu’il n’y a que trois moyens pour ce faire : affamer la population,


la transférer ailleurs ou la supprimer physiquement ; dans tous
les cas, cela s’appelle un génocide » 15.
On vit alors les chars rester parqués dans leurs camps, des
tankistes courir après des adolescents palestiniens dans les
allées des camps de réfugiés, des avions F16 et des hélicoptères
de combat immobilisés sur leurs tarmacs… On vit même des
candidats pilotes en formation, la «  fine fleur de la nation  »,
patrouiller dans les ruelles des vieilles villes, au grand dam
d’une bonne partie de l’opinion publique. Finalement on essaya
d’adapter des blindés et des hélicoptères à une fonction de
violence qui ne produise pas un effet d’image délégitimant  :
contre les chebab lanceurs de cailloux on équipa les canons de
lanceurs de pierres et les hélicoptères de projecteurs de graviers…
Bien plus tard, lors de la seconde Intifada, les hélicoptères de
combat utilisèrent leurs mitrailleuses contre les Palestiniens et
les F16 bombardèrent les institutions de l’Autorité palestinienne.
Mais lorsque l’armée israélienne lança ses colonnes blindées
et d’infanterie motorisée contre les « centres » de la résistance
armée palestinienne, en particulier Jenine et Naplouse, l’effet de
délégitimation internationale fut considérable.
Après l’opération « Rempart » en Cisjordanie en 2002, après la
guerre contre le Hezbollah au Liban en 2006 et après l’opération
«  Plomb durci  » à Gaza en 2009 et l’opération «  Bordure
protectrice » à Gaza en 2014, nous sommes en face d’un pouvoir
qui produit un déchaînement de violence dévastatrice à la fois
pour les infrastructures du territoire visé et pour les civils et leurs
biens, une sur-violence d’autant plus gratuite et absurde qu’elle
apparaît toujours plus dénuée de finalité militaire.
Avec l’assaut contre un bateau de civils en pleine mer, le
Navy Marmara, l’armée « la plus morale » du monde a largement
dépassé le « seuil de légitimité » aux yeux de toute la communauté
internationale et d’une partie de l’opinion israélienne.

15. Cité dans « Israël : remaniement à la tête de l’armée dans les Territoires
occupés. La lassitude d’un « général de l’Intifada », Le Monde, 21.06.1989.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 143 ●


En l’absence de fortes pressions sur Israël, toujours impuni
pour ses méfaits, et donc en l’absence de règlement politique
de la question palestinienne, on peut s’attendre à de brusques
flambées de sur-violence sans rationalité militaire, avec tout ce
que cela comporte de destructions matérielles et de vies brisées.
Ce que le monde entier doit savoir et voir.
Or depuis le première Intifada de 1987 deux faits nouveaux
modifient profondément l’avenir possible de la RPNV
en Palestine
Le premier est d’ordre technologique et concerne l’évolution
du système médiatique à l’échelle mondiale. Désormais, grâce
au développement exponentiel des moyens télévisés, la RPNV
peut espérer réaliser son objectif stratégique fondamental,
celui de pouvoir montrer au monde entier, en temps réel et
simultanément, l’image de la non-violence palestinienne et
celle de la violence israélienne.
Le deuxième est politique et se réfère au bilan des massacre
répété à Gaza (en 2009 et 2014). La violence extrême exercée sur
la population civile de Gaza, telle qu’elle a pu être médiatisée,
a abouti à une chute sans précédent de la légitimité de cette
violence. Elle a ruiné tous les efforts du système médiatique
israélien visant à faire croire qu’Israël n’avait d’autre choix que
celui de la violence extrême.
Pendant longtemps, depuis 1948, Israël a bénéficié à la fois
de l’indulgence – en clair, de l’impunité – en particulier de
l’Occident et de l’inattention générale sur les crimes commis
contre la population palestinienne. Après Gaza, cette indulgence
et cette inattention ne sont plus possibles. La violence qu’entend
exercer l’armée israélienne contre une résistance désarmée sera
de plus en plus montrée, dévoilée, partout. La disproportion de
plus en plus patente, visible, entre la dureté de la répression et
la nature de la révolte civile de masse, deviendra de plus en plus
insupportable à l’échelle internationale.
Mais le temps presse : profitant de la crise du système politique
palestinien et du processus contre-révolutionnaire à l’oeuvre dans
le monde arabe, empêchant toute expression de solidarité avec
les Palestiniens, Israël veut vite écraser, anéantir, cette résistance

● 144 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

populaire avant qu’elle ne devienne massive, pour qu’on n’en


parle plus, pour qu’elle ne parle plus, pour qu’elle ne soit plus
visible, c’est-à-dire lisible, exprimant et démontrant au monde la
force politique de sa lutte pour le droit, pour ses droits, et la force
morale de sa forme de lutte. Avant d’être politique, la défaite des
Israéliens, comme la victoire des Palestiniens, sera morale.
Tout le monde sait, et Israël en tête, que le succès – ou la
défaite – de ce mouvement pèsera dans l’avenir non seulement –
mais d’abord – en Palestine, mais aussi en Israël et d’une manière
générale sur la logique de guerre au Moyen-Orient qui peut
déboucher sur une catastrophe pour tous les peuples de la région.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 145 ●


La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Conclusion

La raison du plus faible

Avec la résistance populaire non-violente en Palestine s’affirme


progressivement depuis l’Intifada en 1987 un nouveau processus
de libération porté par une nouvelle génération devenant ainsi un
nouveau sujet politique.Cette résistance désarmée, pacifique, «
insurrection citoyenne pour la dignité », est le produit d’une pratique
sociale, politique et individuelle, profondément démocratique
comme l’ont démontré la préparation et le déroulement de la Marche
du retour à Gaza en 2018. Nous sommes en face d’un mouvement
très différent de ceux qui l’ont précédé et susceptible de connoter par
lui-même toute une phase politique, sociale et culturelle.
Ce choix stratégique a été dicté par une double nécessité,
d’abord politique et immédiate du fait de l’échec irréversible de
la lutte armée, historique, en raison de l’évolution de la nature
de la guerre qui devient un substitut de la politique et l’horizon
permanent de l’humanité. La situation d’Israël, puissance nucléaire
et le sentiment d’invincibilité militaire qui l’accompagne, s’ajoutant
à l’impunité internationale dont il bénéficie, lui permet d’affronter
la résistance palestinienne, armée et non armée, en recherchant
l’anéantissement de l’adversaire.
Il faut aussi situer ce nouveau mouvement politique en formation
dans le cadre du mouvement politique planétaire touchant en
particulier le monde arabe qui, avec le « printemps arabe », a

La bibliothèque de l’iReMMO ● 147 ●


montré la détermination d’une génération nouvelle à reprendre son
destin en main 1. Un mouvement qui, malgré ses défaites, malgré la
formidable contre-offensive menée par ses adversaires (Etats arabes,
islamistes, Russie, Occident), est capable de se maintenir dans la
longue durée et donc de tenir et de vaincre la confrontation avec les
régimes autoritaires et despotiques qui oppriment l’humanité.

Le choix israélien de l’anéantissement, guerre et terrorisme


dans le discours israélien

Le choix actuel du pouvoir israélien de continuer et même


d’accélérer la colonisation de la Cisjordanie dans une perspective
d’annexion, en commençant par la vallée du Jourdain et la zone C,
contribue de fait à pérenniser les conditions de la violence. Comme
l’a déclaré l’historien israélien, Tom Segev : « L’occupation engendre
le terrorisme qui suscite la répression qui fabrique encore plus de
candidats aux attentats-suicides » 2. Dès 2002, après les attentats
commandités par le Hamas, le choix de Sharon est d’intégrer les
attentats contre les civils israéliens dans sa stratégie interne et
internationale. Ces attentats lui permettront de justifier, à la fois
auprès de son opinion publique et de l’opinion internationale, tout
refus d’ouvrir des négociations politiques avec les Palestiniens et
même d’appliquer les engagements pris vis-à-vis de la communauté
internationale.
Les attaques israéliennes contre le Hamas augmentent la
popularité du Hamas, et Sharon le sait comme il sait qu’elles
provoqueront de nouveaux attentats. L’enjeu est la délégitimation de
l’Autorité palestinienne pour annuler les accords d’Oslo et préparer
une confrontation militaire avec le Hamas qualifié de terroriste, en

1. Jean-Pierre Filiu, « L’Intifada démocratique arabe est un mouvement de


libération nationale », Le Monde, 11mars 2011.
2. Tom Seguev, Le Monde, 4 Avril 2002.

● 148 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

clair une guerre qui serait considérée comme licite en Occident, au


détriment comme toujours des droits du peuple palestinien.
Telle est l’origine de la politique israélienne poursuivie depuis
et qui réduit la résistance palestinienne à du terrorisme, semblable
en cela à la nouvelle politique américaine post 11 septembre 2001,
qui consiste à présenter tous ceux qui s’opposent aux Etats-Unis
comme des terroristes. Et pour Israël, pour rendre acceptable,
légitime, aux yeux de la communauté internationale la guerre contre
les Palestiniens, il fallait une représentation spécifique du conflit le
caractérisant comme une lutte contre le terrorisme mondial.

L’arme du discours

C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender la façon dont


l’establishement israélien a instrumentalisé les termes de guerre et de
terrorisme vite suivi par les grands médias occidentaux pour aboutir
à une représentation du conflit qui légitime la politique du pouvoir
israélien et criminalise tout le peuple palestinien. Plus que tout autre,
le conflit entre Israël et la Palestine nous rappelle que beaucoup
dépend des mots que nous utilisons . Le conflit prend son sens non
tant par la description des événements que par les mots avec lesquels
ils sont présentés et décrits. Or les mots ne sont pas neutres. Dans
ce cas ils le sont si peu que l’on parle de guerre quand on se réfère
aux Israéliens et de terrorisme quand il s’agit des Palestiniens. Guerre
et terrorisme sont deux mots terriblement lourds, qui en suggèrent
immédiatement d’autres comme raison et tort, victimes et bourreaux,
riches et pauvres, Occident et Orient, monde judéo-chrétien et Islam...
Et in fine, le message qui passe c’est que les Israéliens font la guerre
et que les Palestiniens sont des terroristes…
Or au contraire du terrorisme (défini comme l’attaque
indiscriminée contre la population civile) qui est considéré comme
un crime contre l’Humanité, la guerre est considérée comme l’unique
forme de violence légitime. Sa légitimité est due au fait qu’elle est
une affaire entre Etats et que par guerre on entend l’exercice organisé

La bibliothèque de l’iReMMO ● 149 ●


de la violence d’un Etat contre un autre Etat. Donc on peut déjà se
demander s’il est licite de parler de guerre dans le cas du conflit
israélo-palestinien à partir du moment où le gouvernement israélien
ne reconnaît ni n’entend reconnaître un Etat palestinien... A moins
d’insérer dans la typologie nouvelle la guerre contre le terrorisme
telle qu’elle a été définie par Bush après le 11septembre. Mais cette
guerre contre le terrorisme s’est matérialisée par l’agression contre
l’Afghanistan, c’est-à-dire un Etat et un gouvernement, et ensuite
contre un autre Etat, l’Irak de Saddam Hussein. Donc il y a besoin
d’ajuster les mots aux faits et d’appeler les choses par leur nom ou
plutôt par leurs noms : invasion, massacres, opérations de police,
terrorisme... Quel que soit le mot choisi, il s’agit d’une violence d’Etat
qui, à la différence de la guerre telle que définie précédemment,
n’est en aucune manière légitime.
D’autre part le terrorisme désespéré de jeunes Palestiniens
qui ont utilisé leur propre corps comme bombe n’est pas non plus
légitime. Soyons clair : il n’y a aucune raison de tirer de notre
critique politique du terrorisme une condamnation automatique
de toute riposte armée quand il s’agit d’une forme de résistance à
l’oppression. Il existe un droit de résistance à l’oppression tant il est
vrai que la légitimité du tyrannicide est inscrite dans l’histoire de la
pensée libérale. Ceci évidemment n’implique aucun automatisme :
il n’est pas obligatoire d’éliminer le tyran, c’est un droit de qui est
opprimé. Mais ceci ne justifie pas une expression globale comme
« terrorisme palestinien » qui est inacceptable parce qu’elle étend de
manière indue à toute la population qui résiste à l’occupation sous
d’autres formes la responsabilité morale des actions accomplies par
une petite minorité d’individus ou de groupes. En dépit de l’arrêt
quasi-complet de ces actions armées avec le développement de la
résistance non armée, l’objectif de l’establishement israélien qui
martèle cette expression est claire. On l’a encore constaté dans
le discours du porte-parole de l’armée israélienne – seule voie
officielle autorisée – pendant la Marche du retour. Ce discours anti-

● 150 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

terroriste est véritablement devenu obsessionnel comme le relève


avec un humour grinçant le directeur de l’organisation B’Tselem,
Hagai El-Ad : Aujourd’hui (en 2018) « il n’y a plus aucune tolérance
pour la résistance palestinienne. C’est presqu’une blague : si un
Palestinien filme une manifestation,c’est du terrorisme médiatique ;
s’il demande le boycottage c’est du terrorisme économique ; s’il
veut aller devant un tribunal international, c’est du terrorisme
légal. Tout ce qui ce qui ne consiste pas à se réveiller le matin en
remerciant Israël pour l’occupation est flanqué de cet adjectif… »
Réduire la question palestinienne à « terrorisme » signifie de
fait l’annuler comme problème politique et donc la réduire à une
pure question militaire dont l’issue est déjà écrite étant donné
l’énorme disproportion des moyens militaires utilisés. Le choix du
pouvoir israélien est celui de la négation et donc de l’anéantissement
politique et physique. Cette option ne signifie pas nécessairement
l’extermination physique de l’ennemi. Il s’agit, comme l’ a
remarquablement démontré le politologue palestinien Saleh Abdel
Jawad, de poursuivre l’objectif de purification ethnique par un
arsenal de mesures « calculées »de dépossession et par un emploi «
contrôlé » de la violence dans le cadre d’une guerre psychologique
pour intimider et affaiblir la volonté de résistance, en créant un
sentiment d’impuissance tout en essayant de tenir compte des
répercussions sur l’opinion publique internationale. L’objectif final
reste le « transfert », c’est-à-dire l’expulsion . Mais pour y parvenir
il faut la guerre c’est-à-dire la fuite en avant déjà politiquement
perdue. Israël aura démontré son incapacité à donner au problème
palestinien et aux rapports avec les pays arabes des réponses qui
ne soient pas celles de la force et des faits accomplis. Le mythe
d’un Etat d’Israël survivant seulement grâce aux raisons de la force
des armes est de moins en moins tenable et contraire à la raison.
Le pouvoir israélien sait qu’il ne pourra vaincre la résistance
pacifique des Palestiniens mais il est prêt à utiliser les armes
les plus meurtrières contre la société palestinienne, prolongeant

La bibliothèque de l’iReMMO ● 151 ●


contre toute logique politique rationnelle la tragédie palestinienne.
Le peuple palestinien a apporté la démonstration que la résistance
non-violente peut suppléer à l’infériorité militaire parce que de son
côté il a la supériorité morale et la capacité d’assumer ses morts et
ses blessés pour un objectif suprême : l’autodétermination.
Aujourd’hui en 2019, la Palestine a disparu de l’agenda politique
avec la complicité ou dans l’indifférence des « élites » arabes
impatientes d’être intégrées dans le nouveau système international.
Profitant de cette situation, le pouvoir israélien, où prédominent
les forces obscurantistes, fondamentalistes, ultranationalistes,
bellicistes, se prépare à une nouvelle étape de la conquête de la
Palestine en commençant par l’annexion de la vallée du Jourdain.
A cette nouvelle agression qui rencontrerait une forte opposition
populaire désarmée, Israël se prépare à un massacre.
Qui peut arrêter cette folie meurtrière ? L’Europe va-t-elle
continuer à balbutier ou à se décider à utiliser les armes non-violentes
dont elle dispose pour empêcher l’irréparable, à savoir la suspension
immédiate de l’accord d’association avec Israël ?

La non-violence comme lutte pour une coexistence


égalitaire au Moyen-Orient

Le mouvement de libération nationale palestinien a longtemps


objecté que la violence lui a été imposée par l’adversaire et
qu’il n’avait pas le choix. Cela a été vrai à différents moments
de sa longue lutte et peut le redevenir. Mais progressivement le
mouvement a pris conscience qu’un principe essentiel de toute
stratégie est justement de prendre l’initiative pour se battre sur
un terrain autre que celui choisi par l’adversaire. Ce fut le cas
en 1987 avec la décision prise par l’OLP à Tunis de faire de
l’Intifada spontanée une lutte non armée. En excluant le recours
à la violence armée, le mouvement populaire, par son unité et par
l’organisation démocratique de sa résistance, a pris à contre-pied
le système de répression militaire préparé pour écraser la société

● 152 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

palestinienne et a su obtenir un premier succès politique à l’échelle


mondiale. Cette expérience extraordinaire a été assimilée par le
peuple palestinien qui a compris que si l’adversaire cherche à
imposer le choix de la violence, c’est parce qu’il lui convient.
C’est ainsi que par la théorie (Awad Mubarak) et la pratique
(première Intifada), la non-violence a désormais pénétré en
force dans la pensée politique et stratégique palestinienne. En
1989, Mubarak Awad explique ainsi sa démarche théorique  :
«  Ce que nous apprenons de Gandhi, de Martin Luther King,
du Christ…, ce que nous apprenons des luttes d’Amérique latine
et d’Afrique du Sud, nous apporte de l’information que nous
essayons de digérer pour la rendre partie intégrante de la culture
palestinienne 3. » C’est ce contexte culturel planétaire signifiant
qu’ils ne seraient pas seuls, et pourraient bénéficier d’un soutien
universel, que les Palestiniens, surmontant leur peur, faisant
preuve d’une grande lucidité et d’un non moins grand courage
collectif, ont choisi la voie de la résistance désarmée contre un
oppresseur surarmé d’armes, d’amis, de savoirs et de peur. Et
avec l’arme de la non-violence et de l’ingéniosité ils ont remporté
un succès imprévu par toutes les chancelleries du monde. La peur
avait changé de camp.
De plus la stratégie non-violente comme principe
philosophique et éthique et comme mode d’action pragmatique
permet de resituer l’objectif final de la résistance palestinienne :
non plus seulement l’hostilité contre un adversaire-occupant mais
la volonté de créer un « vivre ensemble » fondé sur des valeurs
partagées d’égalité et de respect. Ce qui signifie en finir avec
la domination de l’un sur l’autre… Une coexistence découlant
d’une reconnaissance réciproque de la pleine humanité de l’autre.
Pour Leila Shahid ceux qui diffusent « l’idée d’une impossible
coexistence sont un grand danger pour les Palestiniens qui
risquent de perdre définitivement cette caractéristique si
précieuse de la société palestinienne : la pluralité. Or le projet

3. Extrait de « Forum non-violence et droits de l’homme », 1989, pp.16-21.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 153 ●


de deux Etats vivant côte à côte en Israël et Palestine est le
meilleur antidote à la montée du racisme, de la peur de l’autre et
de son rejet. C’est la base de la coexistence et du vivre ensemble
au Moyen-Orient et par delà dans le monde » 4.
Place et rôle de la foi politique (laïque) et de la foi religieuse
dans l’idéologie palestinienne de résistance.
Mais jusqu’à maintenant, l’absence de succès « définitif » de
cette résistance populaire non-violente et sa répression meurtrière
actuelle, nourrissent toujours le mythe d’une résurrection au sein
de la mort : « Que je sois, moi, le dernier qui dira “J’ai désiré
trépasser” (Mahmoud Darwich). »
En parvenant à isoler et à briser cette lutte, le pouvoir israélien
veut ouvrir un espace à un retour à la logique de résistance armée,
telle qu’elle a pu s’exprimer au cours de la deuxième Intifada
(après une répression féroce de ses débuts qui étaient non-
violents).
À ce stade, l’identité idéologique palestinienne de résistance
à travers les opérations suicides se voit confortée par la
représentation musulmane du martyr, du «  chahid  », comme
témoin suprême de la vérité 5. La résurrection au sein de la mort,
déjà symbolisée par l’entretien d’une mémoire collective à
travers, par exemple, la permanence des portraits des disparus
placardés sur les murs des villes prend, avec la promesse au futur
«  chahid  » de récompenses qui l’attendent dans l’au-delà, une
dimension métaphysique et eschatologique. Cette représentation
musulmane du martyr, sensible surtout dans la culture chiite et
iranienne, naît de la sensation d’avoir été volé du dernier espoir
de se conquérir un avenir dans ce monde…6
Or, Mahmoud Darwich, refusant ce rapport mystique avec la
mort, a toujours rappelé qu’on ne pouvait enlever aux Palestiniens
l’espoir sur cette terre aimée de Palestine ; c’est-à-dire l’espoir
d’y vivre libres un jour (cf. poème ci-dessous en encadré). De

4. Leila Shahid, « Hérodote » 1er trimestre 2016, déjà cité (cf. note 20).
5. Cf. Nadine Picaudou, « Mourir pour des idées », Libération du 23/10/2000.
6. Cf. Marie Reveillaud, « Le culte du martyr et la structuration psychique en
Palestine », Alternatives non-violentes,128-129, automne-hiver 2003.

● 154 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

ce point de vue, l’idéologie non-violente – à la différence de la


culture islamique du martyre – fait le choix explicite de la vie à la
fois pour ceux qui résistent de cette manière, même s’ils risquent
la mort – les Palestiniens –, mais aussi pour leurs adversaires
israéliens armés7 qui se voient reconnaître leur droit fondamental
et universel, celui de la vie.

Et nous, nous aimons la vie

Et nous, nous aimons la vie autant que possible.


Nous dansons entre deux martyrs. Entre eux, nous érigeons
pour les violettes un minaret ou des palmiers.
Nous aimons la vie autant que possible.
Nous volons un fil au ver à soie pour tisser notre ciel et
clôturer cet exode
Nous ouvrons la porte du jardin pour que le jasmin inonde les
routes comme une belle journée.
Nous aimons la vie autant que possible.
Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes
et nous récoltons des tués.
Nous soufflons dans la flûte la couleur du lointain, lointain, et
nous récoltons des tués.
Nous dessinons un hennissement sur la poussière du passage.
Nous écrivons nos noms pierre par pierre. O éclair, éclaire
pour nous la nuit, éclaire un peu.
Nous aimons la vie autant que possible.

En ce sens, cette reconnaissance de l’Autre, de ses droits qui


doivent être les mêmes pour tous, est exactement ce qui fonde la
lutte des « Palestiniens de l’intérieur » qui demandent l’égalité
des droits pour tous les citoyens de l’État d’Israël. C’est aussi
ce qui fonde pour la nation palestinienne le droit d’avoir les
mêmes droits politiques, collectifs et individuels, que la nation

7. Mahmud Darwish a d’ailleurs écrit un poème, sous forme de dialogue,


consacré à un soldat israélien, « Un soldat rêveur ».

La bibliothèque de l’iReMMO ● 155 ●


juive-israélienne ; c’est-à-dire d’avoir un État pour soi. Ce qui
légitime et justifie une franche partition de la Palestine, dans
l’intérêt des deux peuples et des deux nations, en deux États
voisins vivant en coopération avant, dans une seconde étape plus
ou moins lointaine, d’envisager un État unitaire « dénationalisé »
et démocratique, c’est-à-dire non-juif et non-arabe. Mais cette
phase relève encore de l’utopie, d’une utopie qui peut devenir
réaliste si, de chaque côté, après l’échec du nationalisme, du
communisme et de l’islamisme, se définit dans les sociétés
concernées, un nouveau projet internationaliste d’émancipation
des peuples et des individus, ne séparant pas la fin et les moyens.
En clair, fondé sur les principes de non-violence politique que les
Palestiniens, aujourd’hui, appliquent avec un courage exemplaire
en pratiquant « l’insurrection de la vie ».
Après l’échec de l’idéologie universaliste de la révolution
nationale anti-impérialiste d’inspiration marxiste-léniniste,
portée par la gauche, l’idéologie palestinienne de résistance
se nourrit d’une autre idéologie universaliste – c’est-à-dire
non nationaliste, qui est celle de la non-violence politique qui
se propose comme modèle de lutte et aussi de société pour les
autres peuples de la nation arabe, mais aussi pour Israël et pour le
monde. Le « printemps arabe » a commencé en Palestine.

● 156 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Postface

La résistance non-violente en Palestine :


une opportunité face à l’occupation

Le contexte actuel dans les territoires palestiniens est marqué


par la souffrance de toute une population civile sous occupation
israélienne : le mur, la colonisation, et les barrages militaires en
Cisjordanie, le blocus, la fermeture des passages et la poursuite
des attaques israéliennes dans la bande de Gaza, sans oublier les
lois racistes contre les citoyens de territoires de 1948.
La situation actuelle dans les territoires palestiniens est
marquée notamment par l’absence de perspectives, la division,
le désespoir total
Face à cette situation, dans leur lutte contre l’occupation et la
revendication de leurs droits nationaux, les Palestiniens, malgré
leur détermination et leurs différentes formes de résistance, n’ont
pas réussi à réaliser leurs espérances : ils sont toujours occupés
et voient leur terre confisquée par les colons.
Bernard Ravenel l’a bien rappelé dans ce livre très intéressant
sur la résistance populaire non-violente en Palestine, lui, qui
s’est rendu à plusieurs reprises en Cisjordanie et dans la bande
de Gaza, lui qui était président de l’Association France-Palestine
solidarité – AFPS – et de la plateforme des ONG françaises pour
la Palestine pendant une dizaine d’années et qui a participé à
différentes actions non-violentes, notamment en Cisjordanie

La bibliothèque de l’iReMMO ● 157 ●


et il a rencontré les responsables de mouvements palestiniens
impliqués dans la non-violence.
En plus de sa présentation historique détaillée, et de son
analyse pertinente de la situation actuelle dans les territoires
palestiniens, avec les différentes formes de résistance, ce livre
de mon ami Bernard Ravenel montre avec beaucoup d’exemples
et de dates l’efficacité de la lutte non-violente dans les territoires
palestiniens comme une opportunité face à l’occupation
israélienne, et qui pourrait unifier les Palestiniens de nouveau et
avoir plus de solidarité internationale avec leur cause de justice.
Notre conjoncture est marquée par beaucoup d’événements
qui se passent dans notre région et dans le monde, qui n’est pas
en faveur des Palestiniens avec les événements dans quelques
pays arabes et le rôle complice d’une communauté internationale
officielle, ce que rende la résolution du conflit israélo-palestinien
très difficile. Cela demande une réflexion réelle de la part de
toutes les organisations palestiniennes afin de trouver une
solution durable à notre conflit avec les Israéliens.
L’autorité palestinienne est très impliquée dans les
négociations et dans un processus de paix avec Israéliens, un
processus en plein échec, vingt-cinq ans après les accords d’Oslo.
Israël n’a jamais appliqué ni les accords de paix, ni aucune
résolution internationale et cela devant le silence complice d’une
communauté internationale souvent absente devant ces violations
israéliennes permanentes.
Les factions palestiniennes sont divisées sur le choix unique
d’une forme de résistance armée, qui n’a pas de consensus et
d’autres formes qui ont montré leur inefficacité, sans oublier le
déséquilibre total entre les moyens militaires israéliens, et les
moyens utilisés par ces factions.
La lutte non-violente peut toujours être une stratégie
efficace de combat contre l’occupation israélienne de nos
territoires palestiniens.
Le gouvernement israélien a toujours peur des actions non-
violentes, il ne veut pas voir les jeunes palestiniens manifestant
pacifiquement contre la confiscation de leurs terres et contre la
présence des soldats israéliens sur des terrains qui appartiennent

● 158 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

aux Palestiniens. Ces manifestations populaires gênent


l’armée israélienne.
Malgré les difficultés affrontées, liées à l’application de ces
principes, cette alternative non-violente sera très efficace pour
l’avenir et produira un changement sur le terrain.
Le problème est que la résistance par la non-violence n’est
pas soutenue, ni encouragée par cette Autorité, et ces factions,
cette résistance se développe suite à des initiatives citoyennes et
à un engagement individuel sans vraie stratégie, ni planification
ni organisation à long terme. Les actions non-violentes, malgré
leur importance, durent peu de temps et sont occasionnelles.
Mais la lutte non-violente a montré son efficacité lors de
la première intifada populaire, en 1987, dans les territoires
palestiniens, au niveau politique avec une large mobilisation
populaire, une solidarité internationale importante, mais surtout
une avancée dans le processus de paix, et encore avec les
soulèvement populaire de masse commencé en Cisjordanie en
octobre 2015 et se poursuivra jusqu’à nos jours.
C’est pourquoi, le choix palestinien de la résistance par la
non-violence, avec une stratégie efficace et bien définie, avec
une mobilisation populaire et un soutien officiel d’une part, et
un boycott de l’extérieur, restera une solution possible comme
forme de résistance à l’occupation israélienne afin de réaliser nos
objectifs nationaux et nos espérances de vivre en liberté et en
paix sur notre terre, une paix dans la justice.
Nous, Palestiniens, devons-nous organiser, être à la hauteur
de nos espérances, à la hauteur des espérances de tous ceux
qui partout dans le monde sont solidaires de notre cause. Nous
essayons de proposer une alternative par la non-violence, même
si l’occupation israélienne poursuit sa politique agressive et
violente contre notre peuple.
C’est vrai, que les Palestiniens résistent au quotidien par leur
force et l’attachement à leur terre en dépit de toutes les agressions
israéliennes. Mais ils doivent développer la résistance contre les
colons et contre les soldats israéliens qui viennent régulièrement
sur des territoires qui ne leur appartiennent pas.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 159 ●


L’action non-violente, contrairement à ce que la plupart
des gens pensent, c’est le choix le plus difficile, parce qu’elle
exige des techniques de coordination, de coopération et une
vraie détermination pour être efficace et donner des résultats
plus utiles que le recours à la violence. La non-violence fait
partie de la mobilisation populaire qui fait réellement peur aux
occupants. Israël préfère la lutte armée et les factions, car c’est
un prétexte pour bombarder, attaquer, écraser les Palestiniens,
c’est précisément, le développement de la lutte non-violente du
peuple palestinien qu’Israël redoute le plus pour son image.
C’est pourquoi nous pensons que le défi le plus important
pour les Palestiniens est de pratiquer la résistance non-violente,
car cette forme de résistance, non seulement développe la dignité
humaine, mais garantit l’indépendance et la capacité de ses
partisans à endurer les représailles et à lutter contre toutes les
formes d’injustice.
L’option pour la non-violence demande des sacrifices,
certes, elle demande aussi de la patience. Mais notre peuple est
connu pour sa capacité à endurer des sacrifices pour la terre de
Palestine. Et surtout il est connu pour sa patience. Depuis plus de
70 ans, notre peuple souffre et malgré tout cela, il résiste, il garde
l’espoir. Oui, la vie continue en Palestine.
Le plus important pour nous, maintenant, est d’essayer de
mobiliser l’opinion publique dans le monde afin qu’elle soit
solidaire avec notre noble cause et pour y arriver, il faut un
changement dans nos pratiques politiques, il nous faut encourager
la participation de toute la société palestinienne à l’élaboration
de notre futur projet national.
Cela signifie que nous avons besoin de mettre en lumière les
actions non-violentes organisées en Palestine, afin que le monde
entier sache que les Palestiniens sont conscients de ce concept
civilisé, en tant que peuple occupé défendant sa terre, sa liberté
et son indépendance.
Cela signifie enfin que le devoir de la communauté
internationale est de soutenir le mouvement de la non-violence
en Palestine, pas seulement de faire connaître les actions non-
violentes, mais surtout de boycotter les produits israéliens dans

● 160 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

une campagne internationale citoyenne et institutionnelle, de


boycotter cet état d’apartheid.

Ziad Medoukh
Directeur du département français de l’Université
d’Al-Aqsa, à Gaza. Ecrivain et poète d’expression française.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 161 ●


La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● Bibliographie

Mubarak Awad, La non-violence, une stratégie pour les


Territoires occupés, 1983, extraits en français parus dans
Alternatives non-violentes n° 55, printemps 1985.
Mustapha Barghouti, «  Pour une résistance de masse non-
violente contre Israël  », propos recueillis par Ignacio Ramonet
publiés dans Le Monde diplomatique, mai 2008.
Jean-Paul Chagnollaud, Intifada, vers la paix ou la guerre ? »,
L’Harmattan, Paris, 1990.
Gérard Chaliand, «  La résistance palestinienne », Le
Seuil, 1970.
Alain Gresh, «  L’Intifada pour une vraie paix  », Le Monde
diplomatique, décembre 2000.
Hammami Rima, Tamari Salim, « Palestine, anatomie d’une
nouvelle révolte », Politique, n° 2, décembre 2000.
Jean-François Legrain, « Territoires occupés par Israël : une
insurrection à coups de pierres », Esprit mai et juin 1988.
Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non-violente, Le
Seuil, 1981.
Nadine Picaudou, « L’évolution de la résistance palestinienne
depuis 1967 », Recherches internationales, n° 18, 1985.
Nadine Picaudou, «  Le mouvement national palestinien.
Genèse et structures, L’Harmattan, 1989.
Nadine Picaudou, «  d’une Intifada à l’autre, la société
palestinienne en mouvement  », Le Monde diplomatique,
mars 2001.

La bibliothèque de l’iReMMO ● 163 ●


Bernard Ravenel, « Le débat stratégique palestinien », Cahier
de formation n° 11 AFPS, été 2004.
Graham Usher, «  Impasse stratégique pour la résistance
palestinienne », Le Monde diplomatique, septembre 2003.
Jean Zaru, «  Occupés mais non-violents, une Palestinienne
témoigne », Riveneuve éditions, Paris, mai 2016.
Alternatives non-violentes, « Palestiniens et Israéliens : faire
parler la non-violence », n° 128-129, 2003.
Cahiers de la réconciliation (revue du Mouvement
international de la réconciliation, MIR), «  La non-violence
palestinienne : mythe ou réalité ? » n° 2, 2003.
Forum non-violence et droits de l’homme, « La non-violence
dans les luttes pour les droits de l’homme », 1989, supplément à
MANœuvres non-violentes, n° 72.
Pour ceux et celles qui veulent approfondir leur réflexion
politique et philosophique sur la violence, la contre-violence et la
non-violence l’ouvrage d’Etienne Balibar : « Violence et civilité,
Galilée, Paris, 2010, apporte des éléments fondamentaux d’une
grande actualité. Lire en particulier le chapitre sur « Lénine et
Gandhi, une rencontre manquée ».

● 164 ●
● ● ● Table des matières

● ● ● PRÉFACE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7

● ● ● INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
LA RÉSISTANCE POPULAIRE NON-VIOLENTE PALESTINIENNE COMME
PRÉLUDE AU « PRINTEMPS ARABE ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11

● ● ● PARTIE I : 1920-1974 : LA RÉSISTANCE ARMÉE


PALESTINIENNE, RÉALITÉS ET MYTHES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
LA PERCEPTION PALESTINIENNE DU MONDE AU 20E SIÈCLE . . . . . . . . . . 19
1920-1939 : LA MATURATION POLITIQUE ET IDÉOLOGIQUE
DE LA RÉSISTANCE, LA RÉVOLTE PALESTINIENNE
CONTRE LA TUTELLE BRITANNIQUE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
1939-1964 : LA QUESTION PALESTINIENNE
ET LA RÉSISTANCE ÉCHAPPENT AUX PALESTINIENS . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
1965 : LES PALESTINIENS DE L’EXTÉRIEUR LANCENT
LEUR PROPRE LUTTE ARMÉE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26
1967- 1968 : LA DÉFAITE DES ÉTATS ARABES ET LE CHOIX
STRATÉGIQUE DE LA LUTTE ARMÉE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
LE TEMPS DES FEDAYIN : QUATRE PHASES
ET QUATRE FORMES DE LUTTE ARMÉE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 36

● ● ● PARTIE II : 1974 - 1987, DE « L’EXTÉRIEUR »


VERS « L’INTÉRIEUR », LE RECENTRAGE PROGRESSIF
DE LA STRATÉGIE PALESTINIENNE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
UNE DOUBLE DÉFAITE MILITAIRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
1970-1980 : LA STRUCTURATION DE LA SOCIÉTÉ CIVILE
PALESTINIENNE ET LA CONSTITUTION DU FRONT
NATIONAL PALESTINIEN . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 46

● ● ● PARTIE III : 1987-2004, LA DOUBLE INTIFADA . . . . . . . . . . . . . . 53


UNE LONGUE PRÉHISTOIRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
1983 : UNE PROPOSITION STRATÉGIQUE GLOBALE
DE « RÉSISTANCE POPULAIRE NON-VIOLENTE » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
1987 : LA PREMIÈRE INTIFADA EXERCICE
DE VIOLENCE CONTRÔLÉE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58
1988, L’IMPACT POLITIQUE : L’INTIFADA IMPOSE L’UNITÉ
ET LE PROCESSUS POLITIQUE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
1993 : LES ACCORDS D’OSLO ET LA NÉGATION DU DROIT
À LA RÉSISTANCE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
1993-2000 : D’UNE INTIFADA À L’AUTRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
2000-2004 : LA DEUXIÈME INTIFADA, PROVOQUÉE,
MILITARISÉE, ÉCRASÉE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71
RESSEMBLANCES ET DIFFÉRENCES ENTRE LES DEUX INTIFADA . . . . . 76
COMMUNICATIONS ET COUVERTURE MÉDIATIQUE :
UN CHANGEMENT QUALITATIF . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
TIRER LES LEÇONS D’UNE RÉVOLTE LÉGITIME
MAIS VAINCUE : LA QUESTION DE LA VIOLENCE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 81

● ● ● PARTIE IV : 2004-2018, LA RÉÉMERGENCE


DE LA « RÉSISTANCE POPULAIRE NON-VIOLENTE » . . . . . . . . . . . . 87
LA CRISE DU MOUVEMENT NATIONAL ET L’AFFIRMATION
D’UNE JEUNESSE CONTESTATAIRE À LA FOIS CONTRE LE SYSTÈME
COLONIAL ET CONTRE LES POUVOIRS EN PLACE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87
LA LUTTE CONTRE LE MUR, LE SYMBOLE BIL’IN . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
UNE STRATÉGIE UNIFICATRICE : LA SOLIDARITÉ NATIONALE
ET INTERNATIONALE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 92
DES ISRAÉLIENS DANS LA RÉSISTANCE PALESTINIENNE : SOLIDARITÉ,
TÉMOIGNAGE ET PROTECTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94
LE « PRINTEMPS ARABE » : L’INTIFADA À L’ÉCHELLE
DU MONDE ARABE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95
LA RÉPRESSION ISRAÉLIENNE : UNE STRATÉGIE 
D’ANÉANTISSEMENT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98
2015 LE RETOUR DE LA VIOLENCE ARMÉE : L’INTIFADA
DES COUTEAUX ET LA QUESTION DES ROQUETTES COMME
FORME NOUVELLE DE LUTTE ARMÉE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .100
2017 : LA GRÈVE DE LA FAIM DES PRISONNIERS ET L’APPEL DE
MARWAN BARGHOUTI À UN VASTE MOUVEMENT DE DÉSOBÉISSANCE
CIVILE CONTRE L’OCCUPATION ISRAÉLIENNE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
LE MOMENT GAZA 2018 ET LES ARMES DE LA NON-VIOLENCE . . . . . . . 103

● ● ● PARTIE V : LA NON-VIOLENCE COMME CHANGEMENT


DE PARADIGME DE LA RÉSISTANCE PALESTINIENNE . . . . . . . . . 121
L’ÉCHEC STRATÉGIQUE DE LA LUTTE ARMÉE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 122
LIBÉRATION NATIONALE, RÉSISTANCE CIVILE ET LIBÉRATION
DE LA FEMME . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 125
L’ARME DE LA COMMUNICATION : LA MÉDIATISATION
INTERNATIONALE POUR RENDRE VISIBLE LA NON-VIOLENCE
DE L’OPPRIMÉ ET ILLÉGITIME LA VIOLENCE DE L’OPPRESSEUR . . . . . 137

● 166 ●
La résistance palestinienne : des armes à la non-violence

● ● ● CONCLUSION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
LA RAISON DU PLUS FAIBLE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
LA NON-VIOLENCE COMME LUTTE POUR UNE COEXISTENCE
ÉGALITAIRE AU MOYEN-ORIENT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152

● ● ● POSTFACE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157
LA RÉSISTANCE NON-VIOLENTE EN PALESTINE :
UNE OPPORTUNITÉ FACE À L’OCCUPATION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157

● ● ● BIBLIOGRAPHIE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 163

La bibliothèque de l’iReMMO ● 167 ●


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N° d’Imprimeur : 155646 - Février 2019 - Imprimé en France
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