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Entre-temps, il avait aussi insulté la vitalité et la


diversité de la société française, ses mobilisations
La sauvagerie politique de Gérald
populaires et ses révoltes juvéniles, en les assimilant
Darmanin à un « ensauvagement » général (lire l’analyse
PAR EDWY PLENEL
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 30 JUILLET 2020 d’Antoine Perraud).
Mis en cause pour des faveurs sexuelles qu’il est
suspecté d’avoir obtenues en échange d’interventions
politiques, lié à un ex-président de la République
triplement mis en cause par la justice, Gérald
Darmanin n’aurait jamais dû être promu ministre de
l’intérieur. Son comportement depuis montre que son
départ serait de salubrité publique. Gérald Darmanin, ministre de l'intérieur. © THIERRY THOREL / NurPhoto via AFP

Dernier avatar d’une dérive commencée sous le


quinquennat de Nicolas Sarkozy, Gérald Darmanin
est désormais le nouveau symbole d’une politique
sauvage. D’une politique qui ne s’autorise que d’elle-
même, s’émancipant des règles communes. D’une
Gérald Darmanin, ministre de l'intérieur. © NurPhoto via AFP politique aventurière, violente et grossière. D’une
Alors qu’il est encore visé par une enquête judiciaire politique sans autre boussole que le pouvoir, l’abus
pour viol, ayant obtenu des faveurs sexuelles tout qu’il permet, le profit qu’on en tire, la protection qu’il
en promettant une intervention politique, la récente confère. D’une politique sortie de ses gonds à la faveur
promotion ministérielle de Gérald Darmanin fut une de la panique grandissante d’une classe dirigeante
insulte faite aux femmes victimes des abus des ayant fait sécession, indifférente au sort collectif, arc-
hommes, de leur violence et de leur privilège (lire boutée sur ses avantages, aveugle aux sursauts du
l’article de Lénaïg Bredoux). monde.
En osant affirmer qu’il s’étouffe quand il entend parler « The time is out of joint », fait dire Shakespeare
de « violences policières », le nouveau ministre de à Hamlet – littéralement, un temps désarticulé,
l’intérieur vient d’y ajouter une insulte pour leurs dérangé et déréglé. L’ascension de Gérald Darmanin,
victimes, mortes étouffées par une clé d’étranglement jeune ambitieux sarkozyste, au faîte de la présidence
(lire l’enquête de Pascale Pascariello). d’Emmanuel Macron est à la fois le produit et le visage
de cette époque. Au mépris des volontés sincères
qui, en 2017, ont cru au chamboule-tout des envolées
électorales, elle en dit la tendance lourde, la vérité
en somme, déjà illustrée par sa répression violente
des gilets jaunes et par sa conversion idéologique
aux refrains identitaires (lire notre dossier et l’article
d’Ellen Salvi).
« Que les choses continuent comme avant, voilà la
catastrophe », écrivait le philosophe Walter Benjamin
peu avant l’effondrement européen de 1940. Alors
que les demandeurs d’emploi n’ont jamais été si
nombreux depuis 1996, alors que les plans sociaux
tombent comme à Gravelotte (lire les articles de Dan

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Israel sur le cas de Nokia), alors que l’incertitude toute notre histoire républicaine, multi-mis en examen
pandémique accroît les peurs et les replis, bref, alors sous les chefs les plus accablants, déjà renvoyé
que la catastrophe sociale, économique, écologique, devant les tribunaux dans deux dossiers (Bismuth
etc., est déjà en cours, ce pouvoir voudrait continuer et Bygmalion) et personnage central de l’énorme
comme avant, en ne changeant (presque) rien à sa scandale des financements libyens. Les sceptiques qui
politique au service d’intérêts sociaux minoritaires. douteraient du déséquilibre ainsi créé, pour la marche
Dès lors, il lui faut faire diversion, en montant de la justice comme pour les enquêtes de la police,
la société contre elle-même, en la divisant, en devraient (ré)écouter notre récente série de révélations
l’hystérisant, en la brutalisant. C’est la fonction du sur le réseau mis au service de l’ex-chef de l’État
nouveau mantra présidentiel dont Gérald Darmanin par l’ancien chef du renseignement intérieur, Bernard
se veut l’empressé propagandiste, cette déclaration Squarcini (retrouver ici l’enquête de Fabrice Arfi).
de guerre au « séparatisme » (lire l’article d’Ellen La dénonciation des violences policières visant des
Salvi). Sont ainsi amalgamées comme une nouvelle populations à raison de leur couleur de peau et de
Anti-France, symboliquement décrétées en dehors de leur condition sociale, discriminées et opprimées,
la communauté nationale, toutes les dissidences où est devenue universelle, soulevant notamment les
s’exprime, s’invente et se renouvelle la politique jeunesses nord-américaine et française ? On nommera
comme émancipation, à partir des sursauts venus au ministère de l’intérieur un politicien qui en nie
du mouvement propre de la société, de ses luttes jusqu’à l’existence – « Quand j’entends le mot
autonomes et de ses résistances spontanées. violences policières, personnellement, je m’étouffe »
Le mouvement #MeToo marque un nouvel âge –, alors même que se multiplient les révélations
du féminisme, ébranlant dans le monde entier la sur des unités de police à la dérive, violentes,
domination masculine ? On nommera au ministère xénophobes, racistes, infiltrées par l’extrême droite,
de l’intérieur un homme politique qui ne nie pas corrompues parfois. Quand il s’agit aussi bien de
avoir eu des relations sexuelles avec deux femmes Rouen (révélations de Mediapart et Arte), de la
venues lui demander d’user de son pouvoir pour les Seine-Saint-Denis (informations de France Info), que
aider (pour obtenir un logement et dans un dossier d’Argenteuil ou du tribunal de Paris (enquêtes de
judiciaire). Et on ajoutera au ministère de la justice StreetPress ici et là), ce ne sont plus des bavures
un avocat connu pour ses tirades sexistes au point isolées ou des brebis galeuses, mais plutôt une
d’avoir même contesté le mot de « féminicide ». Le gangrène qui menace.
tout alors même que le ministre de la police fait l’objet C’est ici qu’une autre des sorties par lesquelles le
d’investigations judiciaires, ce que, paradoxalement, nouveau ministre de l’intérieur imprime sa marque se
l’insistance sur sa présomption d’innocence rappelle : révèle immensément bavarde et inquiétante. Gérald
elle est précisément énoncée parce qu’il existe des Darmanin n’a pas supporté, annonçant des poursuites
charges dont il revient à la justice de dire si elles sont en justice, que Patrick Chaimovitch, maire écologiste
qualifiables pénalement. de Colombes, ait fait un lien entre le rôle actif, hier,
La lutte contre la corruption et pour la moralisation de la police et de la gendarmerie françaises dans la
de la vie publique est décisive afin de reconquérir rafle antisémite du Vél’d’Hiv en 1942 et le « zèle »,
la confiance d’un peuple qui déserte les urnes ? On aujourd’hui, des forces de l’ordre qui « traquent les
nommera au ministère de l’intérieur un fidèle de migrants, les sans-papiers, les déboutés des droits
Nicolas Sarkozy, lequel s’est empressé de le faire humains, ces êtres vivants qui essaient de survivre
savoir sur TF1 : « Gérald est un ami, j’ai pu dans le dénuement ». Or, par-delà les raccourcis
compter sur sa fidélité et sa solidité. » Or il s’agit maladroits du propos, cet élu n’a fait que souligner ce
de l’ancien président le plus cerné par la justice de qui, précisément, nous menace : le basculement dans
le pire par habitude, accoutumance et indifférence.

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La vérité historique est que l’État français de Vichy Échappant à l’épuration, ils firent tous trois belle
est issu des dérives xénophobes et autoritaires de carrière sous la République restaurée, dans l’ombre,
la Troisième République finissante. Encouragées par le sillage et l’amitié d’un futur président de la
une classe politique majoritairement égarée au point Cinquième, François Mitterrand. Plus que la jeunesse
d’abdiquer en renonçant à la République, sans nul d’extrême droite du premier socialiste élu président au
coup de force mais par un vote des assemblées, suffrage universel, ce fut la révélation tardive de ses
sa police, sa justice, son administration préfectorale liens avec ce trio qui permit le fameux discours dit
ont, activement ou silencieusement, accompagné la du Vél’d’Hiv où Jacques Chirac reconnut, en 1995,
collaboration avec le nazisme, quand le refus, ce que cinquante ans après la fin de la Deuxième Guerre
l’on nommera plus tard la Résistance, n’était le fait mondiale, la participation française à la destruction des
que d’une minorité infime de fonctionnaires. Dans une juifs d’Europe. Pierre Saury fut le suppléant du député
littérature désormais abondante, les travaux pionniers Mitterrand dans la Nièvre ; Jean-Paul Martin fut son
de Robert Paxton (La France de Vichy, 1973), puis directeur de cabinet au ministère de l’intérieur sous la
les recherches de Zeev Sternhell sur « les origines Quatrième ; et René Bousquet resta son ami, abrité à
françaises du fascisme » (La Droite révolutionnaire, la Banque d’Indochine et à La Dépêche du Midi, mais
1997) et la synthèse plus récente de Gérard Noiriel aussi candidat aux législatives de 1958 avec le soutien
(Les Origines républicaines de Vichy, 2013) l’ont du petit parti de Mitterrand, l’UDSR.
amplement démontré. Juste avant de quitter l’Élysée, François Mitterrand
« La police de Vichy était républicaine », déclara concéda enfin, du bout des lèvres, à propos de
René_Bousquet, le 22 juin 1949, devant la Haute cette dérive de l’appareil étatique républicain, policier
Cour de justice chargée de juger les faits de notamment, jusqu’à participer à un empire totalitaire,
collaboration. Ce préfet renommé et respecté sous « des fautes qui ont conduit à des crimes ». Les
la République d’avant-1940 fut l’empressé patron de fautes d’aujourd’hui peuvent faire les crimes de
la police nationale sous Vichy, allant au-devant des demain. Il n’y a pas de frontière étanche entre une
désirs de l’occupant nazi dans les rafles anti-juives et République et un régime autoritaire si celle-ci déserte
dans la chasse aux résistants. Il se pensait pourtant ses règles démocratiques, ses solidarités sociales et ses
républicain, tout comme son fidèle bras droit Jean- exigences éthiques. Si l’histoire n’est jamais écrite par
Paul Martin et son autre proche collaborateur au avance, l’indifférence aux violences faites aux femmes
ministère de l’intérieur Pierre Saury. Ces hommes- comme l’encouragement des violences policières, sans
là servaient Vichy pour se servir, dans l’illusion d’une oublier la déclaration de guerre à une société décrétée
continuité de l’État qui leur servait d’excuse pour ensauvagée, ne cessent d’ouvrir grand la porte par
dévaler la pente de l’abjection et de l’abomination. laquelle la catastrophe s’installera à demeure.

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