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Amicie Pélissié du Rausas

« Flairer la chair humaine1 » : Jacques Le Goff


et la biographie historique après les Annales2

R ésumé
Saint Louis est indubitablement la grande œuvre de Jacques Le Goff. À la fois quête personnelle et document d’histoire,
cette immense fresque est un modèle de référence pour la biographie historique. Elle se situe pourtant dans la tradition
des Annales, dont la méfiance envers le grand homme et l’histoire politique est bien connue. Cet article revient sur
le paradigme historiographique construit par Jacques Le Goff pour refonder la biographie en pratique intellectuelle
sérieuse. Il analyse la démarche annoncée et mise en œuvre dans Saint Louis en la confrontant aux écrits théoriques
de l’historien mais aussi à un corpus choisi de biographies historiques de « grands hommes » médiévaux. L’hommage
rendu aux fulgurances stylistiques et intellectuelles de Jacques Le Goff n’empêche pas un retour sur les apories d’un
projet qui se fonde sur l’objectivation du grand homme en sujet scientifique, mais se construit sur la relation vivante
entre le saint roi et son historien. Le cas Le Goff est ainsi l’occasion d’une réflexion sur l’engouement actuel pour cette
forme d’histoire, qui apparaît lié à sa capacité unique à saisir et restituer la trace humaine dans le temps.

AbstRAct
Saint Louis is widely considered Jacques Le Goff’s masterpiece. This massive work has become one of the modern
models for historical biographies, while also reading like the historian’s personal quest. It is not difficult to ascribe
this duality to the influence of the Annales school of which Jacques Le Goff was an active heir and representant – a
tradition notoriously wary of individuals, chronology and politics. This article looks at the ways imagined by Jacques
Le Goff to re-work all the ingredients of conventional biographies into a modern, scientific model. It moves from the
historian’s manifestos to his actual practice, and includes a comparative approach to other medieval biographies. The
aim is both to pay tribute to Jacques Le Goff’s sparks of intellect and style, and to reflect on the tension born from his
twofold desire to turn the individual into a historiographical object while maintaining with him a living relationship.
The case of Le Goff and Saint Louis exemplifies the trend which makes biographies an increasingly popular genre
today. As I argue, it is a genre which accommodates the flexibility and contradictions of human history.

En 1950, Fernand Braudel appelait à la rébellion contre « une histoire arbitrairement réduite au rôle des
héros quintessenciés » : l’histoire devait « dépasser l’individu et l’événement3 ». Vingt ans plus tard, la bio-
graphie – le genre des vies illustres par excellence – voyait sa défaite consommée dans le projet d’Emma-
nuel Le Roy Ladurie d’aventurer l’historien dans « une histoire sans individus4 ». Parangon d’une histoire

1. Marc bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien [1re éd. 1949], Paris, Armand Colin, 1993, p. 83.
2. Cet article doit beaucoup aux conseils et à la relecture du prof. Dionysios Stathakopoulos, qui m’avait le premier suggéré
l’idée d’un « essay » sur le thème de la biographie dans l’école des Annales au King’s College de Londres, en 2012. Qu’il en soit
vivement remercié.
3. Fernand bRAudel, « Leçon inaugurale au Collège de France faite le 1er décembre 1950 », reproduit dans Écrits sur l’his-
toire, Paris, Flammarion, 1969, p. 21.
4. Emmanuel le Roy lAduRie, Le territoire de l’historien. Tome 1, Paris, Gallimard, 1973, p. 419 et suiv.

Cahiers de civilisation médiévale, 59, 2016, p. 261-271.

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positiviste honnie, le grand homme apparaissait comme un cache monstrueux sur des réalités invisibles
mais autrement plus puissantes car mesurées sur la longue durée.
Il n’est alors guère surprenant que Jacques Le Goff ait cette formule au seuil de Saint Louis : « La biogra-
phie historique est une des plus difficiles façons de faire de l’histoire5 ». Pour l’héritier des Annales qui
avait réfléchi aux conditions d’une nouvelle histoire, la biographie du plus célèbre roi de France fossilisé
par huit siècles de sainteté dans une gangue de religiosité relevait de la gageure. D’où la préface substan-
tielle dans laquelle l’historien s’explique, elle-même reprise par une postface non moins dense, véritable
introspection sur la relation à trois qui s’est tissée entre l’historien, le lecteur et son personnage au cours
de ces neuf cents pages. Évoluant sur des terres frappées d’interdit biographique, Jacques Le Goff s’est
intéressé de près au problème de l’individu dans sa pratique et dans son métier d’historien. L’essai de
dissection théorique qu’il propose dans Saint Louis n’est qu’une partie de la réflexion consacrée par lui
au problème biographique, et qui s’est aussi exprimée en préfaces apologétiques, comme dans son
François6, en essais de mise au point sur l’héritage des Annales7 ou manifestes visant à réhabiliter le
genre biographique8. Le problème est-il résolu ? Dire qu’il est posé dans des termes dynamiques est sans
doute plus juste. Les contradictions sont fréquentes dans les écrits de Jacques Le Goff sur le sujet, signe
d’une pensée en mouvement. Qu’il n’ait ni ignoré ces difficultés, ni refusé la biographie, mérite analyse,
et pose la question de la genèse de cette inquiétude biographique, mais aussi de ses limites. Limites : il
est, par exemple, significatif, que des historiens issus d’autres traditions ne semblent pas éprouver ce
malaise biographique. D’autre part, la biographie médiévale se porte bien : elle reste la porte d’entrée du
grand public dans l’histoire. Au risque de faire de leurs auteurs des universitaires vulgarisant dans un
ultime geste commercial leur grande œuvre, on ne peut simplement ignorer cette donnée. On se propose
donc ici de s’interroger sur l’apport des Annales à l’historiographie des vies médiévales, en partant du
« terrain » que constitue l’œuvre de Jacques Le Goff et que nous mettons en regard avec un corpus de
biographies de gouvernants du xiiie siècle9. La perspective comparatiste a pour but de souligner la singu-
larité d’une œuvre à laquelle nous voulons rendre hommage, et aussi de s’interroger sur une spécificité
biographique française.

I. Le problème biographique
À l’heure de la biographie en série, le paradigme antibiographique des Annales est bien connu et, dans une
certaine mesure, dépassé par les pratiquants de la biographie actuels. Cependant, pour comprendre les
hésitations de Jacques Le Goff, et mesurer l’actualité d’un héritage qui a légué à l’historiographie française
certaines de ses formules les plus incisives, il mérite d’être exposé10.
En 1929, les dissidents de Strasbourg font leur les propos de François Simiand, qui condamnent les « trois
idoles de l’historien » : un cadre politique étroit, une quête des origines chronologiques douteuse, et un rôle
exagéré attribué aux grands hommes11. Dans le discrédit jeté sur l’histoire événementielle, les grands
hommes symbolisent les médiocres « chroniques de chefs » auxquelles l’historiographie traditionnelle can-
tonne le discours sur le passé12. Dans les mêmes années, Fernand Braudel fait l’expérience d’une rupture

5. Jacques le Goff, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996, p. 14.


6. id., François d’Assise, Paris, Gallimard, 1999.
7. id., « Les “retours” dans l’historiographie française actuelle », Les cahiers du Centre de recherches historiques, 22, 1999
[en ligne : http://ccrh.revues.org/2322].
8. id., « Whys and ways of writing a biography », Exemplaria, 1, mars 1989, p. 207-225.
9. Les titres retenus sont : John GillinGhAm, Richard the Lionheart, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1978 ; Stephen
chuRch, King John. England, Magna Carta and the Making of a Tyrant, Londres, Macmillan, 2015 ; Michael PRestwich,
Edward I [1re éd. 1988], New Haven-Londres, Yale University Press, 1997 ; David A bulAfiA, Frederic II. A medieval emperor,
Londres, Pimlico, 2002 ; Sylvain GouGuenheim, Frédéric II. Un empereur de légendes, Paris, Perrin, 2015 ; Bernard Guénée,
Entre l’Église et l’État. Quatre vies de prélats français à la fin du Moyen Âge, Paris, Gallimard, 1987. L’ouvrage de Bernard
Guénée ne porte pas sur des rois, mais figure ici au titre de représentant éminent de l’héritage des Annales. Les autres biographies
auxquelles il est fait référence ponctuellement sont indiquées en bibliographie.
10. Frances winwAR, « Biography today », The English Journal, 27, 1938, p. 543-555, en part. p. 546.
11. Peter buRke, The French historical Revolution: the Annales school, 1929-1989, Stanford, Stanford University Press,
1990, p. 10.
12. L’expression est de M. Bloch dans Apologie pour l’histoire (op. cit. n. 1), p. 179.

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fondatrice avec le projet d’une histoire de la diplomatie méditerranéenne de Philippe ii. Il prend acte de la
distance séparant l’histoire biographique de l’histoire des structures et réfléchit un nouveau modèle d’his-
toire au prisme de trois durées : d’abord, observer « l’histoire lente à couler et à se transformer » de
« l’homme dans ses rapports au milieu qui l’entoure » ; ensuite, relever les rythmes de l’histoire « des groupes
et des groupements ». Seule la troisième durée est à la dimension de l’individu, mais elle n’est qu’« une
agitation de surface, les vagues que les marées soulèvent sur leur puissant mouvement13 ». Lorsque Fernand
Braudel ou Marc Bloch saluent la richesse de certaines personnalités, c’est pour mieux prévenir l’historien
contre la séduction dangereuse exercée par elles au détriment de l’observation des structures14.
La sociologie s’empara de ce diagnostic pour prononcer le verdict final : selon Émile Durkheim, « l’histoire
ne peut être une science qu’à condition de s’élever au-dessus de l’individuel15 ». Lucien Febvre comme
Marc Bloch firent leur cette affirmation, en remplaçant l’histoire de l’individu par celle du groupe, et en
ouvrant de nouveaux champs de recherche caractérisés par la nécessité de transcender la dimension indivi-
duelle16. C’est en dépassant le temps d’une vie individuelle que Labrousse réalise son étude quantitative
poussée de la France du xviiie siècle17, et Marc Bloch, sa peinture des évolutions structurelles de La société
féodale18. L’historien est tributaire d’une pratique spécialisée et fragmentaire d’un sujet, écrivait
Marc Bloch avec finesse ; mais il doit viser la compréhension totale de la réalité, tissée des « perpétuelles
interactions » de la religion, de l’économie, de la politique19. Achevée, La Méditerranée de Fernand Braudel
donnait à ce programme son modèle tripartite fondateur : Philippe est un « point abstrait de référence20 »,
les chefs de guerre sont « agis autant qu’acteurs21 », et l’ensemble « une poussière brillante22 ». En somme,
l’individu devient intelligible au prix de révéler sa non-importance fondamentale23. Quand, dans les années
1960, l’histoire en série adopta comme indicateurs sérieux de « niveaux de développement historiques pro-
fonds » les suites de données, les individus étaient bien devenus des obstacles « jusqu’à ce que la brève
durée de leur vie disparaisse dans la société et les systèmes historiques » : on doit ce diagnostic à Jacques
Le Goff lui-même24.
Il serait réducteur de clore ici ce tableau du rôle des individus dans la pensée des Annales car les individus
n’y ont pas toujours fait figure « d’insectes humains25 », ou du moins, une telle réduction n’a pas été sans
problème.
Ce serait d’abord oublier l’humanisme de ses fondateurs qui allait ancrer l’intérêt pour les mentalités. Ainsi
de Marc Bloch, pour qui la centralité de « l’homme et de ses actes » en histoire était le reflet d’une vision
humaniste aiguisée par l’expérience de la Première Guerre mondiale et la montée des fascismes26. Ainsi de
Lucien Febvre, qui dénonça l’évacuation de l’individu d’une certaine forme d’histoire dans les Annales,
mais refusa d’appeler « biographie » sa vie de Luther, que Fernand Braudel devait qualifier de marque d’ori-
ginalité27. On doit néanmoins à ces pères fondateurs des Annales le développement fécond de l’histoire des
mentalités, dont Marc Bloch allait inspirer l’approche structuraliste des inconscients collectifs, et
Lucien Febvre, celle – mineure – de la rencontre entre l’individu singulier et le contexte mental d’une
époque28. La version intellectuelle de la psychologie historique serait l’histoire des mentalités, et non le

13. F. bRAudel, « Préface à la première édition », dans La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II,
Paris, Armand Colin, 1949, p. ix-xv, en part. p. xiv.
14. Ibid., p. xiv ; M. bloch, Apologie pour l’histoire (op. cit. n. 1), p. 179.
15. Émile duRkheim, L’année sociologique, 6, 1903, p. 123-5, en part. p. 124.
16. François dosse, L’histoire en miettes, des « Annales » à la « Nouvelle Histoire », Paris, La Découverte, 1987, p. 72 et suiv.
17. Ernest lAbRousse, Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au xviiie siècle, 2 vol., Paris, Dalloz, 1932.
18. M. bloch, La société féodale [1re éd. 1939], Paris, Albin Michel, 1968.
19. id., Apologie pour l’histoire (op. cit. n. 1), p. 163-167.
20. J. le Goff, « Whys and ways » (art. cit. n. 8), en part. p. 208.
21. F. bRAudel, « Préface » (op. cit. n. 13), p. xii.
22. id., La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II [1re éd. 1949], Paris, Armand Colin, 1966,
vol. 2, p. 518.
23. P. buRke (op. cit. n. 11), p. 34.
24. J. le Goff, « Whys and ways » (art. cit. n. 7), p. 208.
25. P. buRke (op. cit. n. 11), p. 34.
26. M. bloch, Apologie pour l’histoire (op. cit. n. 1), p. 72.
27. Lucien febvRe, Martin Luther : un destin, Paris, Rieder, 1929, p. 9 ; F. bRAudel, Écrits sur l’histoire (op. cit. n. 3), p. 35.
28. F. dosse (op. cit. n. 16), p. 78.

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genre dangereux des biographies. Alors seulement les individus rentrèrent-ils en grâce : non plus héros de
grands récits, mais figures de petites gens et d’inconnus, dont l’anonymat devenait gage de sérieux scienti-
fique dans le choix du sujet ou de l’exemple29. La Méditerranée de Fernand Braudel est un monde grouillant
d’humains, mais, quelle que soit la minutie ou le vivant de leur description, ils ne donnent au livre ni son
objet, ni sa structure. L’historiographie a préféré le projet structuraliste braudélien de tendre vers « les
sources mêmes de la vie dans ce qu’elle a de plus concret, de plus quotidien, de plus indestructible, de plus
anonymement humain30 », au récit tragique donné par Lucien Febvre de la rencontre explosive entre Luther
et l’Allemagne de 1517.
La pratique biographique de Jacques Le Goff s’inscrit à l’intersection de ces paradigmes, auxquels elle
emprunte un sens aigu de la formule sonnante. Comme le choix biographique dérogeait, en apparence, à la
profession de foi des Annales, le biographe de Saint Louis se devait de mettre au point une théorie de la bio-
graphie, défi que ni Fernand Braudel ni aucun de ses prédécesseurs n’ont eu à relever. Ladite théorie étant
exposée à l’envie dans un grand nombre de textes introspectifs de l’historien, et notre propos n’étant pas de
faire une histoire des idées, on veut à présent s’intéresser au produit fini que constitue Saint Louis pour
restituer la complexité de la démarche biographique du médiéviste. Avec sa pratique d’historien des
Annales, Jacques Le Goff pouvait à juste titre se placer au débouché de la très respectée filiation blochienne
de l’histoire des mentalités, cadre d’un retour toléré de l’individu. « Ne pas faire l’histoire d’un saint, mar-
telait-il en 1974, mais de la sainteté31 » : voilà le paradigme fondamental de l’histoire des mentalités qui
renouvelait l’approche des individus dans les sources médiévales. Or sous ce regard, Saint Louis pose un
problème. Car cette biographie monstrueuse n’est pas une histoire de la royauté mais l’histoire d’un roi.

II. L’historien-biographe au travail

1. Vies illustres
Qu’est-ce qu’écrire la vie d’un individu médiéval ? Jacques Le Goff s’y est essayé à deux reprises, en choi-
sissant pour objet historiographique des individus qu’on ne peut exactement qualifier de « bizarreries his-
toriques ». Célèbres de leur vivant, François d’Assise et Louis IX fréquentaient des papes et des empereurs,
et ont gagné leur réputation de sainteté très peu de temps après leur mort. Bref, leur vie frôle dangereuse-
ment les rivages de l’histoire politique, qu’il s’agisse avec Louis IX des croisades, de la formation du
royaume de France, ou de la guerre contre les Albigeois, ou bien, avec François, de la rencontre iconoclaste
avec Innocent III. Remarquons que la plupart des historiens des Annales ont fait des choix similaires :
Georges Duby, par exemple, avec Guillaume le Maréchal, régent d’Angleterre qu’on pourrait difficilement
qualifier d’anonyme, ou Jacques Dalarun, qui a consacré une biographie fascinante à l’atypique Robert
d’Arbrissel. D’un sondage dans les quatre-vingts articles consacrés par les Annales à des biographies entre
1949 et 1968, il ressort que les biographies médiévales ont toutes de grandes figures pour objet. Les vies
des anonymes de l’histoire et la prosopographie s’écrivent en histoire moderne et contemporaine, une dis-
parité qui résulte évidemment d’un état des sources très différent32.
Peut-on invoquer le retour (ou une certaine persistance) du récit en histoire pour expliquer cette revanche
de la biographie ? Exposé par Laurence Stone, historien britannique admirateur des Annales, ce retour se
manifesterait par une production historique organisée chronologiquement et centrée sur un sujet cohérent,
plus descriptive qu’analytique et plus proche de l’individu que de la structure33. Il rejoint, dans une certaine
mesure, le retour du politique en histoire proclamé par Jacques Le Goff et soigneusement élargi au-delà
d’une histoire de la vie politique, aux structures du pouvoir politique34. Mais ce modèle ne suffit pas, me

29. Lawrence stone, « The Revival of the Narrative: Reflections on a New Old History », Past and Present, 85, 1979, p. 3-24,
en part. p. 19.
30. F. bRAudel, La Méditerranée (op. cit. n. 22), p. 520.
31. J. le Goff, « Les mentalités : une histoire ambiguë », dans Faire de l’histoire, t. 3, Nouveaux objets, dir. P. noRA et
J. le Goff, Paris, Gallimard, 1974, p. 76-93, en part. p. 78.
32. Sondage permis par la publication de Vingt années d’histoire et de sciences humaines. Table analytique des Annales
1949-1968 par Branislava tenenti, Paris, Armand Colin, 1972.
33. P. buRke (op. cit. n. 11), p. 89.
34. J. le Goff, « Les “retours” dans l’historiographie française actuelle » (art. cit. n. 7).

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semble-t-il, à réduire la tension entre le paradigme antibiographique des Annales et ces écritures de vies,
dont les auteurs se livrent à de trop subtils exercices de justification en tête d’ouvrage pour avoir simple-
ment été « ré-aspirés dans le récit35 ».
Les écrits de Jacques Le Goff sur la biographie sont à double tranchant. D’un côté, ils fournissent une mine
de réflexions sur le problème biographique, souvent formulées de manière pertinente et percutante. Dans
le même temps, ils peuvent faire croire à une théorie de la biographie cohérente et fixée une fois pour
toutes, alors que ces réflexions sont bien plus le fruit du travail de l’historien qu’elles accompagnent et
qu’elles contredisent parfois. L’important appareil théorique mis au point par Jacques Le Goff, ainsi que par
ses confrères des Annales, vient de la nécessité historiographique de se situer par rapport à l’interdit jeté
par leurs maîtres sur l’événement et le grand homme – deux piliers de la biographie. Pour ce faire, Jacques
Le Goff opère en deux temps. D’abord, il renvoie la biographie à la démarche classique de l’historien dans
sa préface de Saint Louis. Un récit de vie médiéval, c’est d’abord un problème historique comme un autre
pour l’historien. Elle est « position d’un problème, quête et critique des sources, traitement dans une durée
suffisante pour repérer la dialectique de la continuité et du changement, écriture propre à mettre en valeur
un effort d’explication (et) conscience de l’enjeu actuel – c’est-à-dire, d’abord, de la distance qui nous sépare
de la question traitée36 ».

2. Perspectives fragmentées
Le but de ce préliminaire, pour Jacques Le Goff et pour nous-même, est d’inscrire la problématique biogra-
phique dans une réflexion de méthodes et de sources, et non dans le seul « retour » du récit en histoire. C’est
ce qui rend possible le second temps de sa démarche : adapter les outils des Annales au genre biographique.
Le premier pas franchi est celui de la fragmentation de la perspective historique et de l’écriture, qui rend
d’ailleurs problématique l’utilisation du terme de « récit » comme arrangement séquentiel de faits.
L’imposante biographie de Louis IX se distribue en trois parties : « La vie de Saint Louis », « La production
de la mémoire royale », et « Saint Louis, roi idéal et unique ». Jacques Le Goff n’entend pas raconter, mais
exposer les résultats d’une « série d’opérations intellectuelles et scientifiques » qu’il faut montrer et justi-
fier37. Plus qu’un effet de mise en forme, ce tripartisme renvoie au paradigme avoué des Annales : expédier
le traitement de la surface événementielle « où se débattent les individus », pour « plonger dans les profon-
deurs de l’historicité38 ». En témoigne, à l’échelle d’un chapitre, le traitement de la croisade de 1248-1254.
Comme Joinville, Jacques Le Goff veut offrir à son lecteur « une suite d’images du roi construites au moyen
d’anecdotes exemplaires39 » : dans ce récit, qui réduit les 120 pages de Jean Richard consacrées au même
thème à 20 pages, l’historien condense les faits en tableaux qui permettent moins de suivre l’itinéraire
spatio-temporel ou l’entourage de Louis IX que de se former une image quasi-impressionniste de l’épi-
sode40. Également attestée à l’occasion de cet épisode, l’insertion de larges extraits des chroniques médié-
vales est une pratique fréquente dans toute cette première partie. L’adoubement des frères du roi, le transfert
des reliques de la Passion à Paris, l’expédition en Terre sainte, l’affaire des Pastoureaux, le retour de Louis
croisé, le traité de Paris signé avec Henri iii, et la mort du roi à Tunis, sont autant d’épisodes présentés au
lecteur directement dans les textes médiévaux41. Derrière la volonté de l’historien de mettre son lecteur au
contact des sources, se cache aussi un accommodement bien utile pour éviter de prendre en charge le récit
par trop événementiel d’épisodes consacrés de la vie du roi.
L’historicité du sujet biographique ne réside pas dans ses faits et gestes extérieurs, mais dans la parole tex-
tuelle qui a dit ces gestes : l’intérêt historique de la démarche biographique consiste à déconstruire cette
parole, et non à poursuivre l’illusion qu’on pourra atteindre la vérité objective de ces gestes. Cette conviction
est fondatrice pour le traitement des sources dans une biographie qui est autant l’histoire d’une vie que celle
des textes qui l’ont racontée. D’où la seconde partie du Saint Louis, qui passe en revue hagiographie des

35. L. stone (art. cit. n. 29), p. 3.


36. J. le Goff, Saint Louis (op. cit. n. 5), p. 15.
37. Ibid., p. 18.
38. F. dosse (op. cit. n. 16), p. 232.
39. J. le Goff, Saint Louis (op. cit. n. 5), p. 208.
40. Ibid., p. 209-216.
41. Ibid., p. 138, p. 141, p. 190-1, p. 195, p. 214-5, p. 260, p. 295.

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mendiants, chroniques royales, miroirs des princes et témoignages contemporains pour déconstruire la
mémoire royale. L’opération fonctionne comme un nouveau pacte de vérité entre l’historien et son lecteur,
qui se voit garantir la scientificité des conclusions basées sur des méthodes « démontrables et vérifiables42 ».

3. L’individu, miroir d’histoire totale


Le choix de l’individu comme objet de recherche historique permet le déploiement d’un autre paradigme
des Annales : l’histoire totale braudélienne. Là est l’un des traits d’originalité de ces biographies « Annales-
made », qui modèlent leur méthodologie sur la conviction que l’individu étudié en interaction avec son
milieu peut être le point focal d’une histoire totale. Le principe est explicité au seuil de Saint Louis : la
biographie transforme son personnage en « sujet globalisant » qui cristallise son environnement et de nom-
breux domaines de recherche43. En cela, les quatre-vingts premières pages de Jacques Le Goff ne diffèrent
guère de prime abord d’autres biographies de rois médiévaux : on y trouve un état du monde de Louis IX,
avec ses tensions urbaines, ses inquiétudes religieuses, sa construction de l’État monarchique44. David
Abulafia brosse le même panorama à l’orée de son Frederic II45. L’économie du récit dans Saint Louis est
cependant particulière. Si la biographie commence classiquement avec la naissance du prince Louis le
25 avril 1214, elle s’empare immédiatement de la date pour montrer en quoi « elle évoque des traits fonda-
mentaux des structures dans lesquelles s’insère, au début du xiiie siècle, l’histoire de la monarchie fran-
çaise », parmi lesquelles règles de succession, processions traditionnelles, funérailles royales et rites de
canonisation46. La spécificité de cette écriture de l’histoire d’une vie apparaît dès lors qu’on la met en
regard d’autres vies médiévales. Peu, voire aucun, excursus psychologique ou symbolique dans le King
John de Stephen Church ou le Frederic II de David Abulafia. L’entrée de Frédéric en Alsace ou son cou-
ronnement sont des moments d’une histoire politique, non les facettes d’un prisme symbolique qui éclaire-
rait les rituels du pouvoir de manière quasi anthropologique47. Tandis que la figure de César offre à Frédéric
un patronage politique rapidement évoqué, l’assimilation de Louis IX à ces modèles politiques et bibliques
est un fil rouge de la biographie de Jacques Le Goff qui en pratique une lecture anthropologique et struc-
turaliste48. L’événement est aussi « re-traité » à la manière des Annales. Dans la lignée de Fernand Braudel,
l’analyse historique en part pour éclairer un contexte. La perte du saint clou – une relique de la crucifixion
perdue en février 1232 pendant une cérémonie de vénération populaire – « projette une lumière crue sur la
piété chrétienne du xiiie siècle » ; la foi de Louis IX devient « la sublimation royale » du « tréfonds religieux
d’un peuple49 ». Le biographe ne pré-brosse pas à grands traits un cadre dans lequel camper la vie de son
personnage : il prend son personnage comme un kaléidoscope dont les facettes sont autant d’éclairages sur
les mentalités du xiiie siècle. Cette approche globale des individus explique peut-être un effet de style dont
Jacques Le Goff use abondamment, soit l’obsession de faire de Louis « le roi de » tout. Ainsi le Capétien
est-il successivement appelé « roi des reliques », « roi de l’écrit », « roi de l’économie monétaire », « roi de la
fleur-de-lis », « roi des ordres mendiants », « roi des grands chantiers de cathédrales », « roi des manuscrits
précieux enluminés », « roi du savoir qui structure le système politique et sociale » et, le temps d’un unique
paragraphe, « premier roi de l’endettement, […] roi des larmes […], et roi croisé de nostalgie »50.

III. L’aventure biographique : regards comparés


Pour écrire une biographie à partir des Annales, il faut donc légitimer l’exercice comme pratique intellec-
tuelle sérieuse. Les méthodes exposées constituent l’individu dont on veut raconter la vie en objet historio-
graphique et « totalisant ». Pourtant, elles ne rendent pas compte de la totalité du projet biographique de

42. Ibid., p. 314.


43. Ibid., p. 15-16.
44. Ibid., p. 1-88.
45. D. A bulAfiA (op. cit. n. 9), p. 1-100.
46. J. le Goff, Saint Louis (op. cit. n. 5), p. 32-40.
47. D. A bulAfiA (op. cit. n. 9), p. 118 et 121.
48. Ibid., p. 122 ; J. le Goff, Saint Louis (op. cit. n. 5), p. 388-401, 858-886, en général, toute la troisième partie, « Saint Louis,
roi idéal et unique ».
49. Ibid., p. 124-125.
50. Ibid., p. 140, 319, 321, 355, 356, 381.

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Jacques Le Goff, en le simplifiant et en lui prêtant une cohérence méthodologique qu’il n’a pas toujours.
À partir d’un corpus de biographies de souverains médiévaux, cette dernière section s’attache à éclairer
certaines singularités de l’œuvre de Jacques Le Goff, pour formuler quelques observations sur le fonction-
nement de la biographie médiévale.

1. Le biographe dans la biographie


L’angle individuel et le projet d’une histoire totale ne se concilient pas toujours aisément. Rejoignant l’ambi-
guïté de la mise en récit d’une vie, ces deux voies posent la question de l’objet de la biographie. L’homme
ou son siècle ? La tension traverse tout Saint Louis, dont la préface programmatique envisage les deux voies
sans en choisir aucune. Si « ce livre traite d’un homme et ne parle de son temps que dans la mesure où il
permet de l’éclairer », que faire du projet d’histoire totale à partir d’un homme réaffirmé deux pages plus
bas51 ? Si l’on comprend le bien-fondé d’un panorama du xiiie siècle autour de l’enfant-Louis, que viennent
faire les querelles politiques afghanes et l’évocation de lieux et figures « qu’il ignore et ne connaîtra pas52 » ?
Il ne s’agit pas de dénoncer une faute de procédure annulant le produit fini, mais de comprendre comment
un problème méthodologique donné et avoué fragilise le projet biographique dont les fondements sont per-
pétuellement sapés et reposés, en même temps qu’il le rend fascinant. L’histoire totale utilise les évène-
ments et les hommes pour « éclairer un coin du paysage, parfois des masses profondes d’histoire53 » mais le
biographe honnête doit adopter une perspective radicalement différente. Il ne peut tenir son objet d’étude,
l’humain, pour la surface de l’histoire et doit répondre à la question posée par Fernand Braudel en 1949 :
« À ce jeu, que devient l’homme, que deviennent le rôle, la liberté des hommes54 ? ». Les biographies de
Jacques Le Goff sont structurées par cette problématique de l’action humaine dans l’histoire. François
d’Assise et Louis IX sont en effet présentés comme les produits d’évolutions qui les dépassent et qu’ils
viennent parachever. Ainsi, la construction de l’autorité capétienne est moins le résultat du caractère et de
la politique de Louis qu’une manifestation de « l’irrésistible évolution » qui emporte le roi « vers l’affirma-
tion grandissante de l’État55 ». Mais Jacques Le Goff s’éloigne aussi de cette grille braudélienne pour mettre
en scène dans le Paris du xiiie siècle un roi qui « prend les choses en main », « règle (…) les problèmes de
l’administration » et « met la municipalité (…) sous contrôle royal56 » : les verbes actifs ont remplacé les
passifs inertes de Fernand Braudel. La vie de saint François est emblématique de cette tendance : si Jacques
Le Goff se refuse prudemment à voir dans le Poverello un précurseur de la modernité romantique, l’affir-
mation que François était un produit de son temps ne pèse guère face à l’éloge d’une nouvelle spiritualité
façonnée par le pauvre d’Assise qui « a sauvé l’Église, (…), bouleversait la sensibilité médiévale et chré-
tienne et retrouvait une jubilation première » ni plus ni moins57.
Dans ces quelques phrases affleure la fascination pour l’homme qui irrigue l’œuvre biographique de
Jacques Le Goff, par-delà l’exemplarité du travail de dislocation de son sujet dans les structures et les
textes. La conclusion de Saint Louis rend hommage au lien quasi-mystique qui s’est forgé entre le roi et son
historien pendant dix ans, et Jacques Le Goff prend les traits d’un « autre Joinville ». Sa quête de « l’homme »
Louis IX derrière « le surhomme qu’érige la bulle de canonisation » se colore d’affection et de familiarité
intuitive. De là ces fréquents excursus par la psycho-histoire et l’imaginaire pour comprendre l’impact du
sacre ou de la tutelle maternelle sur l’homme que fut Louis IX58. L’historien a beau faire profession de recul
scientifique par rapport à son sujet, le lecteur ne s’y trompe pas : l’enjeu d’érudition, de démythification ou
encore de représentativité d’un comportement n’empêche pas l’appétit cru de « l’ogre historien » en quête
de « la chair fraiche » de l’histoire59. Trace de cette intuition fascinée à laquelle Pierre Bourdieu rend un
hommage final dans son démantèlement des codes rhétoriques et sociaux qui permettent l’illusion de

51. Ibid., p. 13, 16.


52. Ibid., p. 40.
53. F. bRAudel, La Méditerranée (op. cit. n. 22), p. 233.
54. Ibid., p. 519.
55. J. le Goff, Saint Louis (op. cit. n. 5), p. 121.
56. Ibid., p. 234-6.
57. J. le Goff, Saint François (op. cit. n. 6), p. 95-96.
58. J. le Goff, Saint Louis (op. cit. n. 5), p. 98, 86.
59. Ibid., p. 319.

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l’écriture d’une vie60 ? Il est intéressant de remarquer que beaucoup des biographies commises par les
Annales commencent par une préface retraçant la genèse de l’intérêt personnel de l’historien pour son
sujet, ou tout du moins, justifiant l’entreprise biographique. Lorsqu’il devient connivence entre l’auteur et
son sujet, cet intérêt trouve son explication dans l’histoire personnelle de l’auteur : d’où des préfaces qui en
disent parfois plus sur le biographe que sur celui dont on écrit la biographie… Certes, la profession d’amitié
obéit à un impératif critique dans la mesure où avouée, elle n’obscurcit plus fallacieusement le rapport à la
vérité historique. Mais peu de biographies anglo-saxonnes61 s’obligent envers le lecteur jusqu’à refonder le
pacte historique, encore moins à détailler le lien qui les a unis à leur personnage étudié. On serait bien en
peine de trouver la profession d’un tel lien dans les classiques que sont le Frederic II de David Abulafia62,
le Richard Cœur de Lion de J. Gillingham63 ou même le Louis IX de l’Américain William C. Jordan64
– alors même que ces auteurs font parfois montre d’une familiarité inconnue en France, où l’on ne juge pas
son personnage. « Grossièrement incompétent », et « le roi le plus surestimé de toute l’histoire », écrit de
manière cinglante à propos du roi Jean sans Terre John Gillingham dans sa biographie de Richard65.
David Abulafia loue la tolérance et l’esprit éclairé de Frédéric II dès son introduction, lorsqu’il affirme
partager sa méfiance envers « ces chefs religieux qui déforment la vérité pour la plier à leurs buts
suprêmes66 ». En forçant (mais à peine) le trait, on pourrait dire que le point de référence de la biographie
anglaise est le sujet biographique, alors que dans la tradition des Annales, c’est la relation entre l’historien
et sa matière. Le trait est à peine grossi : dans leurs préfaces et conclusions, Jacques Le Goff et Bernard
Guénée revisitent l’histoire psychanalatique du choix de leur objet d’étude. « Je ne sais pas ce qu’un psy-
chiatre dirait des rapports que j’ai entretenus, pendant plusieurs années, avec mes quatre prélats », se
demande Bernard Guénée avant d’introduire les vies des quatre hommes d’église retenus : au seuil de sa
biographie d’ecclésiastiques, l’historien annonce que son rapport avec ses personnages relève de leur bio-
graphie. Celle-ci doit donc comporter une relecture psychologique de son travail d’historien67. Jacques Le
Goff affirme sensiblement la même chose, au moyen d’une efficace prétérition : « Il ne me revient pas de
dire ce qui me prédisposait à tenter d’être l’historien de Saint Louis (…). Mais je dois au lecteur de lui
confier ce que j’ai ressenti au contact du personnage68 ». La phrase ouvre effectivement un long développe-
ment conclusif sur les sentiments éprouvés par Jacques Le Goff au contact de Louis…
Ainsi, paradoxalement, le rôle de l’individu en histoire apparaît tout à la fois plus affirmé et moins problé-
matique dans la tradition anglo-saxonne, les médiévistes anglais partant du postulat empirique de l’émi-
nence du souverain dans la société médiévale : « Aucun autre individu médiéval ne méritait autant l’attention
de ses contemporains que le roi », écrit par exemple Stephen Church69. Gardons-nous de considérer naïve
cette approche : elle reconnaît l’indépassable état des sources et fonde, après tout, le choix maintenu par les
Annales de biographies de grandes figures politiques. Le paradoxe est qu’au projet de mise à nu de la rela-
tion personnelle d’un historien avec son sujet dans les Annales ne répond pas la familiarité naturelle
observée dans la production biographique anglo-saxonne.

2. De la légende à l’histoire
Les succès de la biographie médiévale et l’actualité éditoriale ont permis d’affiner cette analyse comparée
et de formuler, à partir de la mise en regard de l’œuvre de Jacques Le Goff avec ce corpus, deux conclusions
sur le récit des vies de souverains médiévaux.

60. Pierre bouRdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 62-63, juillet 1996, p. 69-72.
61. Par anglo-saxonnes, on entend les biographies en dehors de la tradition des Annales. On regroupe ces biographies
sous cette étiquette par commodité parce que la majorité sont des productions en langue anglaise. Le Frédéric II de Sylvain
Gouguenheim est à ranger dans ce bloc.
62. D. A bulAfiA (op. cit. n. 9).
63. J. GillinGhAm (op. cit. n. 8), conclusion.
64. William C. JoRdAn, Louis IX and the Challenge of the Crusade: a Study in Rulership, Princeton, Princeton University
Press, 1979.
65. J. GillinGhAm (op. cit. n. 9), p. 278-9.
66. D. A bulAfiA (op. cit. n. 9) p. 3.
67. B. Guénée (op. cit. n. 9), p. 16.
68. J. le Goff, Saint Louis (op. cit. n. 5), p. 887.
69. S. chuRch (op. cit. n. 9), p. xxvii.

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La biographie médiévale politique se construit désormais sur le modèle de la dissection du mythe. Qu’on
suive un fil narratif classique ou une approche structurelle, la construction de l’image de l’homme ou de la
femme médiévale étudiée à travers les siècles est un pan essentiel du travail de recherche. « Étude sur un
échec », le récent King John de Stephen Church, par exemple, est le récit de la construction de la figure
tyrannique, guidé par le refus de prendre la Grande Charte et la guerre civile de 1215-1217 comme l’accom-
plissement annoncé d’un règne synonyme de désastre70. Certes, les images du pouvoir font partie inté-
grante du récit de ces vies politiques : certains des jugements contemporains les plus savoureux sur Jean
figurent dans l’introduction de Stephen Church71 ; Sylvain Gouguenheim rappelle plus laconiquement que
ces images « font partie intégrante de l’individu et de son action » dans le cas des souverains72, et c’est une
des trois difficultés inhérentes à la biographie médiévale soulignée par Michael Prestwich au seuil de son
Edward i73. Et l’étude de Jacques Le Goff sur la production de la mémoire royale de Louis IX repose sur
cette déconstruction de l’image royale dans les sources contemporaines74. De même, beaucoup des biogra-
phies de ces souverains médiévaux, actant le fait de leur volonté de gouverner et de vivre en roi-modèle,
reviennent sur cette identification au modèle et ses écarts. Marius, dans le cas de Jean, Auguste ou
Constantin pour Frédéric II, voire le roi- Christ avec le Louis de Jacques Le Goff. Est-ce ce travail sur les
représentations qui s’est élargi jusqu’à la déconstruction des légendes contemporaines et postérieures ?
Toujours est-il qu’aujourd’hui, la déconstruction du mythe constitue une substantielle partie de ces biogra-
phies médiévales, quand elle n’est pas au cœur du projet biographique. Ainsi de la vie du Cœur de Lion,
abandonné aux mains des myth-makers pendant 800 ans avant que John Gillingham ne vienne à la res-
cousse pour « gratter l’épais vernis légendaire » cachant la figure historique75. Ainsi, bien sûr, de la percep-
tion populaire de Jean, oisif, débile et perverti que tout biographe du méchant prince légendaire doit
commencer par mettre à distance. Frédéric II n’est pas en reste : David Abulafia attaque son « exception-
nelle réputation » de tolérance et de modernité76 dès sa préface, et Sylvain Gouguenheim, qui utilise le
programmatique sous-titre Un empereur de légendes, consacre un quart de son travail aux mythes entou-
rant la figure impériale77.

3. Écrire l’humain
L’approche par le mythe n’est pas spécifique à la biographie : elle est fondatrice de la démarche d’historiens
qui réécrivent une journée emblématique (Bouvines et Georges Duby), une bataille (Azincourt et Anne
Curry), un fait culturel (les croisades et Martin Aurell)78. Comme elles, cette approche manifeste la néces-
sité pour l’historien d’exercer un regard critique sur les textes, non pour en évaluer le degré de vérité à la
mode positiviste, mais pour en cerner « le système mental et les codes rhétoriques » – et en éviter les
pièges79. Peut-on voir dans cet impératif méthodologique une explication de l’efficience du genre biogra-
phique ? Car, et c’est là notre seconde conclusion, si la biographie « fonctionne » bien – nonobstant des
hésitations conceptuelles à parler de l’homme ou des hommes – c’est en vertu de la malléabilité du genre,
de sa capacité à éclairer le récit du passé par l’approche structuraliste opérée au présent. Les conditions
d’une démarche englobante et pluridisciplinaire étant réunies, l’individu devient tout à coup, sinon sensible
et familier, au moins compréhensible et humain. L’œuvre de Jacques Le Goff est la mise en œuvre de ce
paradigme. Elle mobilise une diversité éblouissante de sources, de techniques et de discipline pour tenter
de saisir la silhouette du roi dans l’inattendu d’une formule, l’envolée lyrique d’un exercice d’imagination,
ou la reconstitution hypothétique d’une conversation. Facilités de l’historien-biographe empruntées à la
fiction ? Je crois au contraire, avec Bernard Guénée, que ces usages sont indissociables de leur objet d’étude

70. Ibid.
71. Ibid., p. xxiii-xxv.
72. S. GouGuenheim (op. cit. n. 9), p. 22.
73. M. PRestwich (op. cit. n. 9), p. xi.
74. J. le Goff, Saint Louis (op. cit. n. 5), p. 311-522.
75. J. GillinGhAm (op. cit. n. 9), p. 5-7.
76. D. A bulAfiA (op. cit. n. 9), p. 1.
77. S. GouGuenheim (op. cit. n. 9), p. 281-355.
78. Georges duby, Le dimanche de Bouvines, Paris, Gallimard, 1973 ; Anne cuRRy, Agincourt. A New History, Londres,
Tempus, 2006 ; Martin AuRell, Des chrétiens contre les croisades, Paris, Fayard, 2013.
79. M. AuRell, La légende du roi Arthur, Paris, Perrin, 2007, p. 30-33.

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humain et que la biographie, plus que toute écriture de l’histoire, peut saisir et écrire les fragilités du passé,
les espaces d’indécision qui ont existé dans les vies des souverains médiévaux. En cela, elle est une mise
en garde salutaire contre la tentation de réduire l’histoire à des modèles et à des schémas d’explication dont
la cohérence interne finit par faire oublier les incertitudes des choix humains et les strates complexes qu’il
faut dégager pour comprendre le fonctionnement d’une société80. Les détours par l’imaginaire à la Le Goff
en sont l’illustration la plus aboutie.

Conclusion
« La biographie peut devenir un observatoire privilégié pour réfléchir utilement sur les conventions et sur
les ambitions du métier d’historien81 ». Cette phrase de Jacques Le Goff résume, à elle seule, ce que nous
nous sommes efforcés de montrer dans cet article. Jacques Le Goff s’est essayé à la biographie en héritier
des Annales ; conscient des blocages historiographiques, il a élaboré une théorie de la biographie stimu-
lante. Une méthodologie de l’éclatement, la saisie de l’individu comme objet globalisant, l’archéologie des
sources : ces trois axes de travail permettent à l’historien-biographe de concilier tradition des Annales et
exigences de la biographie. Paradoxe ultime, le paradigme scientifique conduit ces historiens, Jacques Le
Goff en tête, à disséquer leur propre psychologie de sujet « en train de raconter une vie » pour, sinon effacer
tout artifice d’illusion dans la reconstruction d’une vie, du moins le signaler au lecteur, et donc, en théorie,
prévenir l’illusion. D’un tout autre genre sont les productions dites anglo-saxonnes, qui actent la singularité
d’un individu dans les sources comme point de départ d’une enquête historique. On serait bien en peine de
trouver là traces des rapports noués entre l’historien et son personnage. Ce travail de comparaison, néces-
sairement fragmentaire et que l’on pourrait affiner en prenant d’autres titres, ne veut pas hiérarchiser les
productions. Il révèle cependant que la différence entre ces deux traditions tient à l’approche de l’individu
et de son rôle en histoire.
Problème pour les Annales et leurs héritiers, objet pour leurs voisins outre-Manche : l’individu pose une
question de légitimité. Dans le sillage de Jacques Le Goff, la réponse consiste à mettre au cœur de la bio-
graphie la relation de l’individu avec son milieu et son historien. En d’autres termes, l’individu n’est pas
autosuffisant comme objet d’histoire. La conclusion de Saint Louis est parlante : Jacques Le Goff y trace
un bilan de l’héritage de Saint Louis, et cherche à répondre à la question de savoir dans quelle mesure
Louis IX a façonné son environnement et pesé sur le futur d’une dynastie, d’un pays, d’une civilisation.
La question est terrible ; et ce n’est pas étonnant puisque l’historien se sent dans l’obligation de trancher
sur le rôle du grand homme dans l’histoire, et non sur les succès et les échecs de Louis IX. Elle conduit à
cette formule éminemment ambiguë par laquelle Jacques Le Goff fait de Louis « un grand homme
d’apogée », « portant à leur accomplissement les conquêtes matérielles, spirituelles, politiques d’une
longue période d’essor, mais porté lui-même par son époque82 ». Tout autre est le projet biographique
outre-Manche, qui se fixe pour unique objet et objectif de retracer la vie d’un homme dont la grandeur est
constatée empiriquement : si les sources, les contemporains, et la postérité, en ont gardé trace, c’est raison
suffisante pour s’y intéresser. C’est le postulat de David Abulafia, par exemple, qui déclare prendre
Frédéric II comme un individu dont les intentions et les actes peuvent être connus et sont à eux seuls
intéressants83.
Comparer les conclusions des biographies évoquées dans cet essai est un exercice fascinant. À l’intros-
pection de Bernard Guénée, aux jugements audacieux de Jacques Le Goff sur Saint Louis et son siècle,
répondent des tableaux concis de la tombe de Jean sans Terre ou de Frédéric II, accompagnés, dans le
cas de Frédéric II, d’un résumé politique du « sens et de la portée du règne84 ». De la même manière,
John Gillingham conclut sur Richard jugé par ses contemporains et par les sources, qui permettent – et
c’est déjà beaucoup – de connaître le gouvernant médiéval qu’il a été85. C’est un projet biographique

80. B. Guénée (op. cit. n. 9), p. 14.


81. J. le Goff, Saint Louis (op. cit. n. 5), p. 15.
82. Ibid., p. 895.
83. D. A bulAfiA (op. cit. n. 9), p. 3.
84. S. GouGuenheim (op. cit. n. 9), p. 357.
85. J. GillinGhAm (op. cit. n. 9), p. 286-7.

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moins tourmenté qui se décide ici, auquel on peut reconnaître des vertus de communication avec les
lecteurs d’aujourd’hui. Le grand homme que connaît le lecteur naît, vit et meurt dans un ouvrage cohé-
rent : ce n’est pas affadir la recherche historique, mais orienter sa formulation vers les hommes d’au-
jourd’hui ; c’est peut-être, ultimement, reconnaître que pour parler du xiiie siècle aux hommes du
xxi e siècle, ce sont les hommes du xiii e siècle qui sont les meilleurs atouts de l’historien, avec leur aura
de légende et de mythe. À la tradition française magistralement illustrée par Jacques Le Goff revient
autre chose : un traitement de l’individu qui s’annonce scientifique et se pare des couleurs de l’imagi-
naire, une réalisation parfois contradictoire dans son exubérance. Dans les failles du projet se glisse sa
réussite, qui est de dessiner un espace de vie dont les contours mouvants accueillent les incertitudes et
les jonctions multiples d’une vie humaine. Jacques Le Goff a formalisé le projet biographique des
Annales de manière magistrale : saisir le caractère unique d’un individu dans ce qu’il a de représentatif
– saisir l’insaisissable ?
Amicie Pélissié du R AusAs
Université de Poitiers/King’s College de Londres

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